PROCÉDÉ DIT AU CHARBON, OU AUX SUBSTANCES COLORANTES DIVERSES
Si la pratique du procédé basé sur le mélange de gélatine bichromatée et de matières colorantes fixes était aussi simple que la théorie, rien ne serait plus facile à mettre en œuvre; mais, dans l'application, il se présente plusieurs difficultés que d’habiles opérateurs ont tournées de différentes manières, ce qui constitue une série de variantes du procédé primitif et nécessite certaines manipulations délicates avec lesquelles il est nécessaire de se familiariser. :
L'ensemble des préparations et des manipulations suit le même ordre que les opérations photographiques, savoir :
1° Préparation de la surface colorée ;
2° Sensibilisation ;
3° Exposition ;
4° Développement ;
5° Lavage et fixage;
6° Montage de l'épreuve.
Préparation de la surface colorée. — On doit chercher à obtenir sur papier ou sur verre une surface régulière, formée par un mélange de bonne gélatine et d’une substance colorante, à l’état d'extrême division et n'ayant aucune action chimique sur la gélatine, sur le bichromate de potasse ou sur le mélange des deux.
Comme gélatine, il faut employer de préférence celle qui se vend dans le commerce sous le nom de grenetine et dont les plus belles qualités servent à faire les différentes gelées comestibles. M. Müller, de Rouen, prépare pour l’industrie des quantités considérables de ce genre de géla-
tine; il n’est pas absolument nécessaire d'employer les plus belles, que recherchent cependant les opérateurs soigneux.
Le point le plus important dans le choix de la gélatine est que cette substance ne contienne ni sels terreux, matières alumineuses ou phosphates de chaux, ni matières grasses; sous l'influence de l’une ou de l'autre et du bichromate de potasse, la préparation deviendrait rapidement insoluble dans toutes ses parties.
Les matières colorantes varient nécessairement suivant le goût de l’opérateur ; mais il en est un grand nombre qu'on ne peut pas employer, parce que leur mélange avec la gélatine bichromatée suffit pour en amener l’insolubilité : telles sont certaines laques, certaines matières organiques contenant de la graisse; les noirs dits de lampe ou de bougie, contenant encore des matières grasses, ne peuvent servir qu'après avoir été débarrassés de ces substances par une calcination au rouge, suivie d’un nouveau broyage très-soigné; les poudres colorantes d’une pesanteur spécifique trop considérable sont d’un emploi difficile, parce que le mélange avec la gélatine ne reste pas homogène. L’encre de Chine liquide ou en pains est la couleur qui réunit le mieux les conditions de finesse et de pureté qui sont absolument nécessaires pour obtenir de belles épreuves; mais le ton un peu verdâtre de l’image obtenue n’est pas agréable à l'œil : il faut le modifier en ajoutant à la préparation un peu de matière colorante rouge, telle que la purpurine, le carmin, etc.
Il est difficile de se servir des couleurs solubles dans l’eau, qui donneraient cependant toutes les finesses et les demi-teintes désirables ; mais, par le fait même de leur solubilité, elles disparaissent en partie dans les bains, ou, si elles résistent aux lavages, elles restent sur les fonds, dont elles altèrent la pureté.
Toutes les couleurs pulvérulentes autres que l'encre de Chine doivent être soumises à un nbuveau broyage fait à la molette avec le plus grand soin pour acquérir à peu près le degré de finesse qui est nécessaire pour obtenir les modelés délicats et les demi-teintes légères des bons négatifs. La préparation des poudres colorantes a la plus grande importance pour le résultat final; aussi, dans les grands établissements photographiques, comme ceux de M. Braun, à Dornach, de M. Swann, en Angleterre, de M. Goupil, dirigé par M. Rousselon, à Asnières, ces matières subissent un traitement
que les photographes ne pourraient et ne sauraient s’astreindre à faire eux-mêmes. Quelques fabricants livrent des produits tout préparés et assortis de couleurs différentes ; nous citerons la maison Marion en France, la Compagnie autotype en Angleterre, le docteur Van Monckhoven en Belgique; M. Poignant, quai de l’École, fabrique quelques couleurs, spécialement broyées pour les procédés de la gélatine bichromatée.
La préparation du papier gélatiné est délicate, mais il est probable que, la consommation devenant plus considérable, la fabrication deviendra de plus en plus régulière et économique; si l’on veut préparer ce papier soi-même, on pourra employer le procédé suivant :
Pour 1 litre de préparation, on met dans un pot droit en fayence 1 litre d’eau ordinaire et 120 à 150 grammes de gélatine, qu’on laisse tremper plusieurs heures. Quand la gélatine est bien gonflée, on met le pot dans un bain-marie et l’on chauffe jusqu’à dissolution. On mélange ensuite la matière colorante, qui le plus souvent est achetée dans le commerce à l’état pâteux ou que l’on a amenée à cet état par un broyage à l’eau; une matière colorante sèche ne reviendrait jamais à un état de division suffisant pour avoir de belles épreuves. On opère un mélange bien uniforme dans la masse en ajoutant la couleur peu à peu et en essayant si la teinte est convenable. Pour cet essai, on étend quelques centimètres cubes de la matière sur une glace et l’on examine par transparence; la teinte est bonne si l’on ne peut voir que difficilement au travers, sans qu'elle soit complétement opaque; après dessiccation, la surface préparée doit être dans ces mêmes conditions.
La solution chaude est alors passée à deux reprises sur deux tamis de soie superposés et très-fins ; on élimine ainsi les parties les plus grossières et les corps étrangers : la mixtion, maintenue chaude, est prête à servir.
On peut l’étendre sur papier ou sur glace, mais, pour l’un ou l’autre cas, il faut d’abord préparer une surface bien horizontale, et l'on y parvient facilement en mettant sur une table trois blocs de fonte dans chacun desquels se meut une vis calante; on pose sur ces blocs une glace forte comme celle d’un grand châssis positif, et, au moyen d’un niveau d’eau et des vis calantes, on arrive à une parfaite horizontalité.
Si l’on fait la préparation sur glaces, il suffit de poser une glace bien
nettoyée sur cette surface horizontale, d'y verser régulièrement la gélatine préparée, en favorisant l'extension au moyen d'un triangle de verre, si cela est nécessaire; il est plus simple encore d'étendre cette gélatine, comme on étend lalbumine ou le collodion, mais alors il faut tenir la gélatine de consistance plus épaisse, en régulariser l'extension, de manière à laisser partout une égale épaisseur de 2 millimètres environ; il faut pour cela un tour de main que l'habitude seule peut donner.
La glace, couverte de gélatine, est abandonnée à plat sur la surface horizontale pendant le temps nécessaire pour qu'elle fasse prise, ce qui ne dure que quelques minutes par un temps frais; on la relève ensuite et on l’appuie contre le mur pour la laisser sécher.
La préparation alu papier, pour les tirages au charbon, se fait industriellement, comme nous l'avons dit plus haut; dans ce cas on se sert d'appareils mécaniques spéciaux, qui assurent une grande régularité de fabrication. Le principe des machines employées, soit que l’on opère sur feuilles de plusieurs mètres ou sur papier sans fin, est de faire affleurer la surface du papier sur un bain épais de gélatine colorée et de l'entrainer d'un mouvement lent et régulier. Cette opération est faite dans une cave où la température est fraiche et constante; la gélatine fait prise presque immédiatement, et les feuilles, coupées par. longueur d'environ 4 mètres, sont portées au séchoir.
On peut faire soi-même la préparation du papier, sans autre matériel spécial que les blocs à caler, un triangle de verre de la dimension convenable pour la grandeur des feuilles à couvrir et quelques äccessoires faciles à se procurer.
Procédé donné par M. Jeanrenaud.— On prend des glaces ordinaires, de dimension un peu plus petite que le format des feuilles que l’on veut couvrir; On les fait entourer d’un cadre de bois à feuillures, de manière à former cuvette; les cadres sont faits avec assez de soin pour que, une première cuvette étant mise de niveau sur les blocs à caler, les autres puissent se superposer en restant toutes horizontales; on coupe les feuilles de papier plus grandes de r centimètre environ, en tous sens’ que la glace formant le fond de chaque cuvette; on les met à tremper dans l’eau, et, prenant d’une part la cuvette, de l’autre une feuille de papier mouillée, on applique celle-ci sur la glace qui forme le fond de la cuvette:
l'excédant de dimension fait rebord tout autour de la glace; au moyen d'une brosse douce et étroite dite brosse à bijoux on fait disparaitre les bulles d'air, on égoutte l'excès d’eau, on éponge rapidement avec une feuille de buvard, on remet la glace horizontalement et l’on y verse la solution chaude de gélatine colorée. Pour plus de facilité, cette solution est versée doucement, au moyen d’un vase à bec rétréci, comme une cafetière ou une théière; si l'ouverture est trop large, on y adapte un bouchon percé, muni d’un petit tube, et il devient ainsi facile d'étendre la gélatine, en commençant par un côté et faisant une succession de bandes qui se recouvrent l’une l’autre. On régularise l'extension en passant sur ces bandes, au fur et à mesure qu’on les fait et avec un mouvement lent et régulier, un triangle de verre dont le côté est presque égal à la largeur de la glace; aux deux extrémités de ce côté on met un petit bourrelet de ficelle ou de caoutchouc dont la hauteur détermine l'épaisseur de la gélatine. On procède ainsi successivement, en superposant les cadres qui se trouvent tous de niveau. Lorsque les quelques cadres que l’on a à sa disposition sont couverts, on les dérange un peu, de manière à donner de l’air et de la fraîcheur sur chaque feuille; la gélatine fait prise, et, lorsqu'on voit qu'il n'y à plus aucune crainte de la faire couler, on sépare une à une les feuilles chargées de la mixtion colorée, on les suspend pour sécher et l’on recommence une nouvelle série; il est facile de préparer ainsi, dans une seule journée, un très-grand nombre de feuilles. Procédé de M. Dauphinot. — Sur une glace forte, calée de niveau, on étend une feuille de papier mouillé; avec une brosse douce, on chasse l'excès d’eau et les bulles d’air ; on éponge avec une feuille de buvard et l’on pose à plat, sur les deux marges opposées de la feuille, dans le sens de la longueur, deux réglettes de zinc dont l’épaisseur déterniige celle de la couche de gélatine. Sur cette feuille de papier on verse Ja solution colorée chaude, on régularise l’uniformité de la couche en posant de champ, sur les réglettes de zinc, une troisième règle que l’on traîne d’un bout à l’autre, et l’on attend que la gélatine fasse prise; on enlève alors la feuille de papier que l’on suspend pour sécher et l'on recommence. Si l'on voulait faire un grand nombre de feuilles avec ce mode d’opérer, il serait nécessaire d’avoir toute une série de glaces mises de niveau. Après séchage, les feuilles sont réunies, le plus souvent enroulées, mais
il est préférable alors de mettre la face en dehors; on doit les tenir à l'abri de l'humidité : elles se conservent indéfiniment.
L'une et l’autre des manipulations que nous venons d'indiquer sont assez faciles, pourtant elles effrayent trop souvent les photographes, qui trouveront alors dans le commerce des papiers tout préparés.
Il est bon, pour répondre aux exigences de clichés plus ou moins intenses, d’avoir dans chaque couleur des papiers plus ou moins chargés de matière colorante, soit par exemple trois sortes : la première, moins fortement teintée, conviendra aux clichés durs; la qualité moyenne sera la plus employée pour les clichés harmonieux; la troisième, fortement chargée de matière colorante, conviendra aux clichés trop doux.
Quelquefois on prépare le papier mixtionné en étendant d’abord la gélatine teintée sur une glace, que l'on a préalablement frottée avec un tampon imprégné de fiel de bœuf; on essuie avec soin, on verse la gélatine chaude, comme on verserait le collodion, et sur cette gélatine on étend une feuille de papier préalablement détrempée, en évitant les bulles d'air, et on laisse sécher le tout. Après parfaite dessiccation, la feuille de papier enlève la gélatine de la glace et présente une surface brillante parfaitement polie, qui peut faire espérer un résultat bien supérieur ; mais ce mode d'opérer ne pourait être conseillé pour deux raisons : la première et la plus importante est que la très-minime quantité de corps gras étendu sur la glace, pour faciliter la séparation de la gélatine, peut amener l'insolubilisation de celle-ci sous l’influence du bichromate de potasse; la seconde est que ce poli de la surface est illusoire et disparait lors de la sensibilisation dans le bain de bichromate de potasse: la gélatine mouillée dans ce bain reprend en séchant tout le grenu du papier sur lequel elle est étendue. à
Si l’on voulait obtenir le brillant de la glace sur le papier préparé, il faudrait faire le séchage sur verre, après la sensibilisation, ou mieux mélanger immédiatement le bichromate de potasse avec la gélatine et les matières colorantes et se servir de ce mélange pour le couler sur glace et le reprendre sur papier, comme nous l’avons indiqué ci-dessus.
Au lieu de reporter la gélatine sur papier, on peut aussi bien la détacher sur pellicule de collodion; pour cela on attend que la gélatine soit sèche, on verse sur la surface une couche de collodion normal (sans
huile de ricin), ou bien on peut mettre d’abord le collodion sur la glace et couler dessus la préparation gélatinée ; on peut encore substituer le mica à la glace, etc., etc. M. Despaquis a fait sur ce sujet de nombreuses Communications à la Société française de Photographie; on les retrouvera dans le Bulletin. Dans ces diverses préparations, on emploie presque toujours le mélange de gélatine et de bichromate de potasse, pour obtenir immédiatement une couche sensible, sans qu’il soit nécessaire d’opération ultérieure.
Sensibilisation. — Le plus souvent, la préparation de la surface gélatinée et la sensibilisation forment deux opérations séparées. Quelquefois on préfère les réunir, surtout quand il s’agit de préparer des surfaces gélatinées sur autres subjectiles que le papier, ou lorsque le papier préparé doit être employé dans un travail courant ; il suffit alors d'ajouter directement le bichromate alcalin (de potasse où d’ammoniaquêé) dans la solution colorée de gélatine. La dose est de r partie de solution saturée de bichromate d’ammoniaque ou 3 parties de solution saturée de bichromate de potasse pour ro parties de la solution de gélatine.
Lorsque la sensibilisation est une opération spéciale, ainsi que cela a lieu le plus souvent, elle constitue une manipulation des plus simples.
On immerge le papier mixtionné (ou toute autre préparation faite sur verre Où sur mica, etc., etc.) dans un bain abondant formé de
, 1... ....... 1000°° MAO US DOLASSE. . -. .............,... 25 à 605"
suivant la température.
On a souvent proposé l'emploi du bichromate d’ammoniaque, comme préférable au bichromate de potasse; nous croyons qu’à pureté égale cela n’a aucune importance, l’un et l’autre marchant également bien. Il faut diminuer ou augmenter les doses de bichromate, suivant la température ; en été, il suffit de 20 à 25 grammes pour r litre d'eau; en hiver, on peut aller jusqu’à 6o grammes ; la moyenne de 30 à 4o grammes pour 1 litre d’eau réussit généralement bien.
On peut immerger plusieurs feuilles à la fois dans le bain, en les tenant séparées par une couche suffisante de liquide ; elles doivent y rester trois à quatre minutes. Cette opération doit être faite dans un endroit frais,
car, au-dessus de 18 à 20 degrés, on court le risque de voir la gélatine se dissoudre et couler avec la matière colorante , lorsqu'on relève les feuilles ; on doit alors diminuer progressivement la dose de bichromate de potasse.
La sensibilisation terminée, on prend chaque feuille l’une après l’autre ; on l’égoutte et on la suspend par les coins avec des épingles, pour laisser sécher. La gélatine étant alors gonflée d’eau, la feuille est très-lourde et, pour éviter qu’elle ne se déchire aux points de suspension, on met à cheval sur le bord une bande de papier collé; les angles sont ainsi suffisamment consolidés pour pouvoir supporter le poids de la feuille. Il serait mauvais de faire sécher les feuilles sensibles en les mettant à cheval sur des barres : le séchage est irrégulier, et cette irrégularité devient sensible au tirage.
On peut, à la rigueur, conserver le bain de bichromate pour une nouvelle sensibilisation, mais les résultats sont moins sûrs, et, comme la
valeur de ce bain est presque nulle, il vaut mieux en faire un neuf chaque jour.
Pour faciliter les manipulations, on pêut préparer à l'avance des solutions de bichromate d’un titre connu ou dont il sera toujours facile d’apprécier la richesse au moyen du tableau ci-après et d’un aréomètre de Baumé ou d’un densimètre; il suffit d'ajouter à ces solutions mères la quantité d’eau nécessaire pour avoir aussitôt un bain au titre convenable.
Le papier mixtionné sensible et sec est placé dans un étui ou dans un carton, à l'abri de l'air et de la lumière; ses propriétés se conservent très-bien pendant cinq à six jours ; avec le temps la gélatine bichromatée devient spontanément insoluble ; pourtant, si l’on a opéré avec des produits très-purs, la sensibilité de cette préparation paraît se conserver pendant très-longtemps.