ÉPREUVES COLORÉES OBTENUES INDIRECTEMENT
Héliochromie. — Méthode de M. Cros |‘). — M. Ch. Cros, traitant la question seulement au point de vue théorique, n’a apporté aucune épreuve, n’a fait aucune expérience à l'appui du Mémoire présenté par jui; néanmoins, ce Mémoire est si précis que nous en recommandons la lecture attentive aux personnes que ce sujet intéresse, et nous croyons devoir en rappeler brièvement les points principaux, pour en montrer toute la valeur.
Toutes les couleurs de la nature se résument en trois couleurs primitives, le rouge, le jaune, le bleu; il faut donc, pour résoudre le problème des couleurs naturelles, prendre trois épreuves différentes, l’une de
(*) Extrait du Mémoire publié par le journal les Mondes, 25 février 1869, sous le titre de Solution générale du problème de la Photographie des couleurs.
tous les points rouges ou contenant du rouge, l’autre de tous les points jaunes ou contenant du jaune, la troisième de tous les points bleus ou contenant du bleu. Ces trois épreuves, bien qu’obtenues avec les teintes uniformes d’un cliché photographique, représenteront chacune les quantités proportionnelles de rouge, de jaune, de bleu, qui forment l’ensemble coloré du modèle.
Il faut maintenant, par un moyen synthétique, reproduire les teintes avec les dégradations données par chaque cliché et les superposer de manière à les confondre, ce qui nous représentera l’ensemble des couleurs du sujet reproduit.
M. Cros donne dans son Mémoire de nombreux moyens d'analyser les couleurs, entre autres l’obtention des épreuves à travers des verres colorés de teinte complémentaire, méthode que nous retrouverons employée par M. Ducos du Hauron, ou l’usage des éclairages monochromes successifs, etc.
Pour les procédés de synthèse, c’est-à-dire de reconstitution de l’image coloriée, l’auteur indique la projection sur un écran de chaque épreuve que l’on superpose en les éclairant chacune par la lumière monochrome qui se rapporte à chaque cliché; la succession rapide des épreuves coloriées, comme cela a lieu dans l'instrument appelé phénakisticope; la superposition des images au moyen de réflexions obtenues par des glaces; la superposition des teintes imprimées par trois planches héliographiques ou lithophotographiques.
L'auteur ne se dissimule pas que dans la pratique il peut se présenter de grandes difficultés, mais il se contente d'indiquer de nombreux modes de solution du problème en laissant l’idée faire son chemin dans le domaine public. 4
Héliochromie. — Methode de M. Ducos du Hauron. — L'auteur pose d'abord ce même principe : Toutes les couleurs perçues par l'organe visuel se réduisent à trois couleurs élémentaires, le rouge, le jaune, le bleu, dont les combinaisons en diverses proportions produisent l’infinie variété des nuances de la nature; si nous pouvons obtenir trois épreuves, l’une rouge, l’autre jaune, la troisième bleue, dans lesquelles ces trois couleurs soient représentées dans les mêmes proportions que sur le modèle, comme quantité et intensité, et cela non-seulement pour les couleurs
primitives, mais aussi pour toutes les combinaisons qu'elles peuvent former entre elles, il suffira ensuite de confondre ces monochromes par superposition, de manière à les voir, Soit par réflexion, soit par transparence, pour retrouver toutes les couleurs de la nature.
La difficulté d'obtenir ces monochromes n’est pas aussi grande qu’on pourrait le croire au premier abord. En effet, prenons un verre vert, c’està-dire ne laissant passer que les rayons jaunes et bleus : le rayon rouge est éliminé, il ne passe pas, et, si ce verre est placé devant l'objectif, ou plutôt devant la glace sensible, celle-ci sera impressionnée par les rayons jaunes et bleus et leurs composés, suivant leur intensité, tandis que les rayons rouges étant complétement arrêtés n’auront aucune action, et au développement on obtiendra un cliché qui sera le négatif du rouge. Ce négatif, employé sur un papier rouge à la gélatine bichromatée, donnera donc l'épreuve du rouge avec toutes ses dégradations de teintes. Si nous prenons une deuxième épreuve à travers un verre violet (rouge et bleu), nous arrêtons les rayons jaunes, et nous obtenons au développement le négatif du jaune, qui donnera sur papier positif jaune l'image monochrome jaune. De même à travers le verre orangé (jaune et rouge), nous arrêtons le rayon bleu, nous obtenons le négatif du bleu, qui donnera de la même manière un positif bleu.
Avec le procédé dit au charbon, tel qu'il est pratiqué actuellement, d'une manière courante, rien de plus simple, étant donnés ces trois négatifs, que d’obtenir sur pellicule transparente les trois positifs monochromes rouge, jaune, bleu, et les superposant avec un repérage exact, on a l’image avec les couleurs du modèle, soit par transparence, soit par réflexion, suivant l’intensité des épreuves.
Dans la pratique, deux difficultés se présentent :
Le choix des verres colorés :
La préparation d’une surface sensible appropriée.
Pour le choix de la coloration des verres, qui doit être suffisant pour opérer l'analyse des couleurs, sans cependant s'opposer complétement à l'impression photographique, il faut un grand nombre d'essais successifs pour arrêter la coloration convenable, soit que l’on prenne ces verres
dans le commerce, soit qu’on les prépare soi-même au moyen de vernis colorés.
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Pour la préparation des surfaces, nous donnerons celles que M. Ducos du Hauron a recommandées dans son dernier Mémoire, après essai d’un grand nombre de procédés divers; mais l’ensemble de ce travail se | ressent forcément de l’indécision qui règne dans toutes les recherches théoriques sur la question des iodures et bromures d’argent, et sur Pimpression qu'ils reçoivent des rayons les moins réfrangibles du spectre; nous devons reconnaitre que, si un nombre considérable d'expériences a été fait avec l’iodure et le .bromure d'argent, séparément ou mélangés, à l’état sec ou à l’état humide, à l’état de pureté ou avec l'addition d’autres substances, toutes ces expériences sont le plus souvent contradictoires, bien qu’elles aient été faites avec le plus grand soin ; les affirmations présentées par des expérimentateurs habiles sont contredites le plus souvent par les résultats obtenus par d’autres expérimentateurs tout aussi soigneux, et nous devons avouer que nous n'avons encore sur ce sujet qu'une réunion de matériaux insuffisants pour constituer une théorie solide.
Pour obtenir par voie humide les trois clichés négatifs des monochromes rouge, jaune, bleu, M. Ducos du Hauron emploie un collodion contenant 3 grammes de bromure de cadmium pour 100 centimètres cubes de collodion; il sensibilise la glace dans un bain de nitrate d'argent à 20 pour 100 d’eau et la lave à l'eau distillée, de manière à la débarrasser complétement de toutes traces de nitrate d'argent: lorsqu'il s’agit de prendre l'épreuve à travers le verre violet, il n’est pas besoin de modifier cette couche de collodion, nous rentrons dans les phénomènes de la photographie ordinaire, on pose un temps très-court, on développe par le procédé alcalin de Sutton ou tout autre, et l’on obtient ainsi facilement le négatif du rayon jaune, c’est-à-dire celui où tous les points du modèle qui sont de couleur jaune pure ou combinée seront traduits par la transparence plus ou moins complète du cliché. Pour avoir le négatif du rayon rouge, il faut opérer à travers le verre vert, ne laissant passer que les rayons jaunes ou bleus; déjà ce milieu vert atténue beaucoup la sensibilité. M. Ducos du Hauron s’est alors reporté aux travaux de M. Vogel, lequel affirme que l’addition au bromure d'argent d’une substance colorée, absorbant certains rayons du spectre, rend ce bromure sensible à ces mêmes rayons. Nous ferons remarquer que cette loi, posée par M. Vogel, en 1873, n’est pas nouvelle, car elle avait été formulée par M. Cros, dans
son Mémoire de février 1869, dans les termes suivants : « La faible acti- vité actinique des rayons rouges et jaunes s'explique par ce fait que les substances sensibles sont généralement rouges ou jaunes et reflètent ces couleurs sans les absorber; on rétablirait l'égalité en colorant les surfaces sensibles en bleu ou en vert. »
En outre, cette loi ne peut être considérée comme fixée d’une manière définitive, car elle se trouve contredite par quelques expériences de M. Carey-Lea. Il est démontré que certains corps favorisent l’action des rayons les moins réfrangibles du spectre, mais il n’est pas encore suffisamment prouvé que ce soit par le fait de leur coloration. En effet, deux teintes égales données, l’une par la chlorophylle, l’autre par le vert d'aniline, ne semblent pas produire le même résultat, et nous conclurons comme ci-dessus en disant que les recherches ne sont pas encore complètes sur ce sujet.
Quoi qu'il en soit, on donnera à la préparation destinée à opérer avec le verre vert une sensibilité convenable pour les rayons verts, en teintant le collodion avec l’aurine ou avec la coralline, et la glace, après égouttage, lavage, est immergée dans le préservateur indiqué par Sutton :
Eau distillée.. . 1.822080 200°° Carbonate de soude... 1 Gélatine incolore: …. 2 0 SRE I
Il est bon d'ajouter dans ce bain un peu d’aurine, pour l'empêcher d'enlever cette matière colorante à la glace préparée.
Pour obtenir le négatif du bleu, il faut prendre l'épreuve, en interposant un verre jaune orangé, celui qui évidemment offre le plus de résistance à l’action de la lumière.
La glace est alors préparée au bromure d’argent seul, comme pour la première épreuve; puis, après un lavage soigné, suivi d'un passage à l'alcool, on l’immerge dans une solution alcoolique dé chlorophylle, qui lui donne une légère teinte verdâtre. Après l'avoir égouttée, on la passe dans l’eau distillée et l’on expose un temps plus ou moins long, suivant la lumière et l'objectif, mais certainement beaucoup moindre que si l’on n'avait pas employé la chlorophyile.
Les négatifs obtenus par l’un ou l’autre procédé sont fixés à la manière
LES COULEURS EN PHOTOGRAPHIE. 105 ordinaire, examinés au jour, remontés s’il y a lieu, vernis et marqués comme correspondant chacun à leur rayon respectif, rouge, jaune ou bleu.
Pour faire l'épreuve positive, on tire trois épreuves par le procédé de la gélatine bichromatée, l’une sur papier mixtionné rouge, l’autre sur papier jaune, l’autre sur papier bleu, en se servant pour chacune du négatif approprié. On les développe soit sur pellicule de collodion, soit sur glace ou sur papier rendu imperméable; on les reprend ensuite , on les superpose en les repèrant et l’on obtient l’ensemble coloré.
Ces trois négatifs peuvent également servir à faire, soit trois surfaces lithographiques, soit trois planches gravées en creux, avec lesquels on imprimera en couleur par les procédés dits aux encres grasses.
Photochromie de M. L. Vidal. — M. L. Vidal, le savant et zélé secrétaire de la Société photographique de Marseille, auquel la photographie doit de nombreuses recherches et de nombreuses applications du procédé dit au charbon, a inventé, décrit et appliqué industriellement un procédé présentant avec le précédent une grande analogie pour la superposition des épreuves positives, qui sont formées de plusieurs monochromes transparents, chacun de la nuance nécéssaire pour obtenir l'effet d'ensemble.
M. Vidal emploie, soit un seul cliché photographique ordinaire, avec lequel il peut faire toute une série de contre-clichés, soit une série de clichés semblables pris directement sur nature; puis il fait à la main et sur chacun, par les moyens connus de la retouche ordinaire, les réserves nécessaires pour chaque couleur différente; il peut également n’employer qu'un seul cliché et faire la série des réserves sur des feuilles de papier très-minces qu'il interpose au tirage, en prenant la précaution de faire des repérages très-exacts, et il imprime ensuite séparément chaque couleur. Aïnsi, sur le cliché où sur la réserve destinée au bleu, il masquera tout ce qui dans l'épreuve positive ne doit pas contenir de bleu; de même pour le jaune et pour le rouge, mais il faut aussi avoir des réserves pour les nuances intermédiaires, car on ne pourra faire à la main l'analyse des couleurs secondaires et autres. Aussi, comme dans la lithochromie, ce procédé approchera d'autant plus de la perfection qu’on emploiera un plus grand nombre de planches et que le travail des réserves sera plus habilement fait. M. Ducos du Hauron demande le travail d'analyse à l’in-
terposition des verres colorés ; théoriquement, son procédé est supérieur, mais, si l'on considère les résultats pratiques, M. Vidal paraît plus avancé.
Les clichés-réserves du procédé de M. Vidal étant faits, on doit chercher des papiers à la gélatine, mixtionnés avec les teintes convenables pour le travail à exécuter. Ces papiers sont sensibilisés dans la solution de bichromate de potasse, exposés chacun sous son cliché spécial et développés sur un support provisoire qui peut être, soit du papier végétal rendu imperméable par une solution de gomme laque, soit du papier passé à la stéarine, etc., etc. ; après développement, on les laisse sécher; puis, tous les monochromes étant ainsi préparés, on les superpose dans l’ordre voulu pour l'effet final. Pour cela, on commence par gélatiner le support définitif, et, quand la gélatine est sèche ou qu'elle a fait prise suffisamment pour ne plus se dissoudre, on la plonge dans l’eau; on y fait adhérer le premier monochrome, on éponge au buvard, et l’on fait sécher de nouveau; on sépare le support provisoire par l’immersion dans l'alcool ou toute autre méthode, et l’on applique le second avec les mêmes précautions et en repérant exactement; puis le troisième et ainsi de suite, jusqu'au dernier, qui est le plus souvent d’une teinte neutre, très-légère, destinée à accentuer les modelés et les ombres.
Quelque compliquées que paraissent ces opérations pour une pratique industrielle, l’auteur affirme qu’en les conduisant sur un grand nombre d'épreuves à la fois on peut arriver à une production suffisamment rapide.