CHAPITRE XX
Nous avons déjà rencontré le travail parmi les facteurs de la production. Le travail, c'est Taction de l'homme, par conséquent, il est proportionnel à la population. La densité de la population est donc favorable à la production, en lui fournissant les bras; elle l'est encore en rapprochant le produit du consommateur. La consommation, on l'a souvent dit, est un facteur plus ou moins direct de la production, car la consommation est le but, la production, le moyen. Toutefois, dans la pratique, les choses sont plus compliquées que cette formule abstraite semblerait le faire pressentir, car sous le régime de la division du travail, les producteurs et les consommateurs sont généralement des personnes différentes, et de fortes agglomérations de producteurs travailleront parfois pour des consommateurs lointains, non sans qu'on éprouve un manque de bras pour des travaux autres que ceux de l'industrie dominante. Néanmoins, le plus souvent la densité de la population offrira le double avantage que nous avons signalé et dont les effets se compléteront mutuellement. Elle contribuera d'ailleurs à produire l'aisance, tandis qu'une population clairsemée aura de la peine à sortir de la médiocrité dans laquelle elle sera retenue par sa failde division du travail.
La densité de la population présente encore d'autres et de bien précieux avantages. D'abord elle provoquera ou
facilitera les progrès delà civilisation. Parmi un grand nombre d'hommes on rencontre bien plus fréquemment des intelligences distinguées, des individus richement doués, que parmi un petit nombre; on y recueille des observations plus nombreuses et plus variées, et l'on trouve à en tirer parti de la manière la plus diverse; en un mot, du frottement de nombreux esprits jaillit une lumière plus vive. Puis, la multiplicité des rapports qui s'établissent entre les hommes contribue au développement de la culture morale, car la vie en commun a ses exigences, et ce n'est pas du premier coup que la société a abouti à la politesse représentantl'huile sociale qui adoucit les frottements entre les hommes. Toutefois, les très grandes agglomérations sont aussi favorables au vice ; certaines vertus et certaines qualités s'épanouissent peut-être plus volontiers dans des localités moins grandes. Enfin, le nombre des hommes est une condition de force pour les Etats, de sorte que les gouvernements se sont toujours considérés comme intéressés à la multiplication de leurs sujets.
Cependant les mesures qu'ils pouvaient prendre à cet effet ne se sont jamais montrées efficaces. La population a naturellement une tendance à se multiplier, elle y est poussée par de forts instincts que n'égale en puissance aucune mesure gouvernementale, et si néanmoins le mouvement de la population se ralentit ou s'arrête, c'est qu'il y a des obstacles sérieux à l'accroissement. Le premier et le principal de tous a été bien vite reconnu, c'est l'influence des subsistances, l'homme ne pouvant pas vivre sans nourriture. — Oi^i il y a un pain, un homme vient. — Le manque de subsistance constitue un obstacle physique, mais ce n'est pas le seul : une contrée marécageuse, l'humidité, le froid ou la chaleur exagérée, des professions ou occupations insalubres, sont également défavorables à l'accroissement de la population.
A côté de ces influences ph>fsiques il y a les obstacles moraux, qui ont leur source dans la raison ou dans les sentiments et qui diffèrent selon l'état de la société. Les croyances religieuses, les coutumes sociales, les difficultés écononiifjues, aussi le désir de paraître, même des vices poussent au célibat ou enlèvent tout frein à la débauche. Les observationsqu'on avaitfaitessurcette importante matière étaient restées éparses, sans former un corps de doctrine, sans môme pouvoir détruire les erreurs qui avaient cours sur les questions de population, lorsqu'un savant anglais, Th. Rob. Maltlius, publia en 1798 son célèbre livre sur le Principe de population.il y étudia méthodiquement ce principe, appuya sa théorie sur de nombreux faits, et en dégagea les vérités essentielles, dont personne n'a pu ébranler la solidité, malgré les critiques parfois fondées qui se sont attaquées à tel détail ou à tel point secondaire.
Malthus n'avait pas la prétention de créer une théorie nouvelle; il cite, dans ses préfaces, comme l'ayant inspiré, Platon et Aristote, Montesquieu et David Hume, Wallace, Priée, Ad. Smith, Franklin, sir J. Stewart, Arthur Young, Townsend, et il aurait pu en nommer beaucoup d'autres qui l'ont devancé (1). Mais s'il n'a pas le mérite d'avoir découvert le rapport qui existe entre la population et les subsistances, il a su tirer de ce principe les conséquences qu'il comporte; il n'a sans doute pas convaincu tout le monde — c'eût été un miracle, — mais il a fait une impression profonde et durable. INous devons avant tout résumer les doctrines de Malthus, nous le ferons autant que possible avec ses propres expressions (2); nous montrerons ensuite comment elles ont été appréciées par les principaux auteurs.
(1) Nous en indiquerons plus loin.
{"2) Nous nous servirons de la traduction qui a paru à. la librairie (Juillaumin (2^ édit., lS.')*i), elle est de Pierre et Guillaume Prévost, mais nous roctilierons quelques mots : par e\., obstacle pvcveuLif au lieu do privatif, etc.
« L'ol)jet do cet Essai, dit-il (p. 5) est principalement d'examiner les effets d'une grande cause, intimement liée à la nature humaine, qui a agi constamment et puissamment des l'origine des sociétés, et qui cependant a peu fixé l'attention de ceux qui se sont occupés du sujet auquel elle appartient. A la vérité, on a souvent reconnu et constaté les faits qui démontrent l'action de cette cause, mais on n'a pas vu la liaison naturelle et nécessaire qui existe entre elle et quelques effets remarquables ; quoiqu'au nombre de ces effets il faille probablement compter des vices, des malheurs (la misère), et cette distribution trop inégale des bienfaits de la nature que les hommes éclairés et bienveillants ont de tout temps désiré corriger. — La cause que j'ai en vue est la tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quantité de nourriture qui est à leur portée...
(( Les plantes et les animaux suivent leur instinct, sans être arrêtés par la prévoyance des besoins qu'éprouvera leur progéniture. Le défaut de place et de nourriture détruit, dans ces deux, règnes, ce qui naît au delà des limites assignées à chaque espèce. — Les effets de cet obstacle sont, pour l'homme, bien plus compliqués. Sollicité par le même instinct, il se sent arrêté par la voix de la raison, qui lui inspire la crainte d'avoir des enfants aux besoins desquels il ne pourra pas pourvoir. S'il cède à cette juste crainte, c'est souvent aux dépens de la vertu. Si au contraire l'instinct l'emporte, la population croît plus que les moyens de subsistance. Mais dès qu'elle aatteint ce terme, il fautq'u'elle diminue. Ainsi, la difficulté de se nourrir est un obstacle constant à l'accroissement de la population humaine : cet obstacle doit se faire sentir partout où les hommes sont rassemblés, et s'y présenter sans cesse sous les formes variées de la misère et du juste effroi qu'elle inspire. »
L'auteur se propose de montrer par l'histoire, qu'en effet
la population a une tendance à s'accroître au delà des moyens de subsistance ; mais avant d'entreprendre cette démonstration, il essaye de déterminer, d'une part, quel serait Taccroissement naturel de la population, si elle était abandonnée à elle-même sans aucune gêne ; et d'autre part, quelle peut être l'augmentation des productions de la terre dans les circonstances les plus favorables à l'industrie productive. S'appuyant sur des faits observés en Amérique, il établit cette première proposition : « iNous pouvons donc tenir pour certain que, lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle (1) elle va doublant tous les vingt-cinq ans, et croît de période en période selon une progression géométrique » (p. 9).
Malthus cherche ensuite à déterminer le taux de l'accroissement de la fertilité du sol. Considérant que l'amélioration du sol ne peut pas faire des progrès toujours croissants, et que l'expérience enseigne que les progrès sont, au contraire, de moins en moins considérables, tenant compte, en outre, des terres en friche qui existent encore, Malthus croit pouvoir établir « que les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à l'industrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique » (p. 10).
Malthus, pour rendre le contraste plus frappant, met les deux progressions en présence, à peu près sous cette forme :
Progression çjéomélrique ; 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256. Progression (iritkméiique : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.
Il a soin de dire que ce ne sont là que des tendances, car en fait la population ne peut pas dépasser les subsistances, ni les subsistances s'accroître indéfiniment. M;illluis ne
(1) Ceux qfti raisonnent sui-.lcs vingt-cinq ans oublient toujours de tenir compte de cette réserve.
jDrétend pas présenter des cliiiïres absolument vrais, il les qualifie, p. 11, de 6W/:)j0O5zV2O7i.s (d'hypothèses, d'évaluations), il n'a voulu olîrir qu'une image saisissante, une sorte de diagramme, et sous ce rapport, rigoureusement exacte ou non, l'invention de la mise en regard des deux progressions est un trait de génie.
Les obstacles (physiques et moraux) qui agissent avec plus ou moins de force dans toutes les sociétés humaines et maintiennent le nombre des individus au niveau des subsistances, sont divisés par Malthus en obstacles préventifs (1), qui préviennent l'accroissement de la population, et en obstacles répressifs qui détruisent l'excédent, à mesure qu'il se forme. « L'obstacle 'préventifs dit Malthus (p. 13), en tant qu'il est volontaire, est propre à l'espèce humaine et résulte d'une faculté qui la distingue des brutes, savoir, de la capacité de prévoir et d'apprécier des conséquences éloignées (et celle de vaincre ses passions?). Les obstacles qui s'opposent à l'accroissement indéfini des plantes et des animaux privés de raison sont tous d'une nature destructive (ou répressive), ou, s'ils sont préventifs, ils n'ont rien de volontaire. Mais l'homme, tû regardant autour de lui, ne peut manquer d'être frappé du spectacle que lui offrent souvent les familles nombreuses... » Malthus montre les maux auxquels on s'expose quand on a mis au monde plus de bouches qu'on n'en peut nourrir, et dont le moindre est qu'il faut « pour dernière ressource, renoncer à l'indépendance dont on s'honore, et avoir recours aux dons toujours insuffisants de la charité. »
Malthus continue : « De telles réflexions sont faites pour prévenir, et préviennent en effet dans toute société civilisée, beaucoup d'établissements. Elles empêchent un grand nombre de mariages précoces et s'opposent à cet égard au
(1) Préventive check. Celui que nous traduisons par obstacle répt-eSsif est dit positive check par Malthus.
penchant de la nature. — S'il n'en résulte pas de vice, c'est le moindre des maux que produit le principe de population. Une contrainte imposée à nos penchants, et surtout à l'un de ceux qui ont sur nous le plus d'empire, produit sans doute momentanément un sentiment pénible. Mais ce mal est évidemment très petit, si on le compare à ceux que produisent les autres obstacles par lesquels la population est arrêtée... Quand cette contrainte engendre le vice, les maux qui en sont la suite frappent tous les regards... Lorsque la corruption devient générale et s'étend à toutes les classes de la société, son effet inévitable est d'empoisonner les sources du bonheur domestique... » Ces propositions peuvent se passer de commentaire.
« Les obstacles répressifs qui s'opposent à la population sont d'une nature très variée. Ils renferment toutes les causes qui tendent, de quelque manière que ce soit, à abréger la durée naturelle de la vie humaine par le vice ou le malheur [misery). Aussi on peut ranger sous ce chef toutes les occupations malsaines, les travaux rudes et excessifs et qui exposent k l'inclémence des saisons, l'ex trême pauvreté, la mauvaise nourriture des enfants, l'insalubrité des grandes villes, les excès de tout genre, toutes les espèces de maladies et d'épidémies, la guerre, la peste, la famine. »
3Ialthus résume ainsi les deux catégories d'obstacles : l'obstacle préventif consiste dans l'abstinence du mariage, jointe à la chasteté et ce qu'il appelle moral rpstraini [contrainte morale, prudence dans le mariage); les obstacles répressifs consistent dans le vice et les souffrances.
On verra plus loin que le fond des doctrines a été généralement admis, même par ceux qui semblent le plus le critiquer, leurs objections s'adressa nt b' jdus souvent à des choses peu essentielles. On se bute dcvani les vingt-cinq ans de la progression géométrique, bien
qu'ils n'aient été cités qu'à titre d'exemple emprunlé aux États-Unis, et avec réserve; mais le nombre des années est indifférent ici, prenez cinquante ou cent ans, le raisonnement est le même. La progression arithmétique a également été contestée, mais sans plus de succès. Les uns ont dit : On trouvera peut-être le moyen de féconder le sol; — si on réalisait ce peut-être, ce ne serait que reculer un peu la limite, ce ne serait pas l'enlever, car jamais l'accroissement ne sera infini. D'autres ont lait remarquer que le grain de blé se multiplie plus vite que l'homme, mais ils ont oublié que le grain de blé a besoin du sol pour germer et que le sol n'est pas élastique. Toutes ces objections ne touchaient pas au fond, elles se bornent à discuter, pour ainsi dire, les lignes du diagramme représentées par les deux progressions.
On a présenté encore bien d'aulres objections, par exemple celle-ci, qui est volontiers mise en avant par des théologiens : Dieu a dit : Croissez et multipliez. Sans doute. Et les descendants d'Adam et d'Eve ont obéi, car malgré les guerres, les famines, les pestes que l'histoire a enregistrées, on leur compte bien plus d'un miUiard d'enfants vivants. Il est permis maintenant de ralentir la progression, car Dieu n'a pas dit : Multipliez indéfiniment. Ces mêmes théologiens prétendent quelquefois que la confiance en Dieu, « qui nourrit l'oiseau sur la branche », dispense l'homme d'être prudent et prévoyant ; c'est demander des miracles. D'ailleurs, si Dieu a donné la raison à l'homme, n'est-ce pas pour qu'il s'en serve? Nos théologiens seraient-ils moins intelligents que le païen Esope, qui inventa la fable du charretier embourbé. Une fait pas descendre Jupiter de l'Olympe pour tirer le charretier d'affaire ; le dieu se borne à lui jeter une pelle : voilà le moyen, tu as la raison et des bras, sers-t'en.
D'autres adversaires de IMalthus rappellent que la terre
LA POPULAÏIOiN. o3o
n'est pas encore entièrement pleine et recommandent l'émigration comme remède à la surpopulation. L'émigration est un expédient de peu d'efficacité; en tout cas, quand on indique un remède, on est loin de contester la maladie. L'Angleterre et l'Allemagne sont les pays d'où parlent le plus d'émigrants, ces deux pays n'en comptent pas moins parmi les plus peuplés et parmi ceux qui se multiplient le plus rapidement.
On a dit aussi, visant les pays où la population progresse lentement, que la prudence et la prévoyance ne faisaient déjà que trop sentir leur influence et que les recommandations de Malthus étaient superflues. En parlant ainsi, oh lance une boutade, mais on ne soulève pas d'objection. Les hommes raisonnables, a-t-on l'air de dire, n'ont pas besoin des conseils de Malthus. 11 nous semble, au contraire, que les conseils de Malthus se trompent quelquefois d'adresse. Ce savant philanthrope ne pensait pas aux riches — qui ont de quoi élever leurs enfants — mais aux pauvres qui produisent si souvent des êtres chélifs, mal nourris et dont la carrière sera triste et courte.
Nous pourrions encore rappeler d'autres objections, souvent bien faibles il est vrai, mais comme elles sont mentionnées plus loin, il est inutile de les développer ici, nous nous bornerons, pour terminer ce court exposé, à présenter une réflexion.
Si, malgré l'évidence de la théorie que Malthus a mise en lumière, elle a rencontré tant de contradicteurs, c'est parce qu'elle a un certain air de fatalité. Tout ce qui est fatal semble huuiiliant à l'homme si fier de son intelligence et des grandes choses qu'il a produites. 11 prétend volontiers qu'il a remède à tout. Contre la mort aussi? Et pourtant le principe de population n'a rien d'alisolumenl fatal, puisqu'on peut lutter et réduire ou éviter les maux ([ui peuvent s'y rattacher. Ouniul on se jette à l'eau sans
savoir nager on se noie i'atalcmcnl, mais on n'est pas forcé (le se jeter à l'eau. Kn matière de population vous trouverez bien des cas analogues, vous pouvez évitez le mal. Mais si vous en produisez la cause, comment pouvez-vous vous étonner qu'elle ait son ciïet? La cause est généralement libre, volontaire, mais l'eflet est toujours nécessaire, fatal. Or, ici, la cause, c'est l'homme; mais l'homme veut jouir, il ne veut pas se gêner, et encore moins reconnaître qu'il peut avoir tort. Pour lui, tout le monde a tort : Dieu, la nature, l'État, la loi, vous son frère, son ami, son voisin ; lui, jamais.
Outre la fatalité,! il y a encore une cause de répugnance contre les doctrines de Malthus, c'est le sentiment. Il semble dur d'inviter de nombreux hommes à ajourner leur mariage, plus dur encore de leur dire : soyez prudent. Puis, maintenant que la légende est faite, et que le mot malthusianisme est inventé, beaucoup de personnes ont peur de provoquer les moqueries des ignorants. 11 faut examiner les doctrines en elles-mêmes, abstraction faite du nom de l'auteur, il faut tout mettre dans le creuset et garder ce qui est bon, ce qui supporte l'épreuve.
Nous avons dit phis haut que Malthus a déclaré lui-même qu'il s'est inspiré des opinions de phisieurs auteurs qui l'ont précédé, mais outre ceux qu'il nomme (p. 2) il en est d'autres qui lui sont restés inconnus. Plusieurs savants ont recherché ces devanciers et en ont trouvé un certain nombre, nous avons fait quelques recherches personnelles et n'avons trouvé à ajouter qu'un seul nom qui manquât à ces listes, nous nous bornons donc h citer les résultats d'autrui, en les résumant et en indiquant nos sources (1).
La première à mentionner est Die Geschichte u. Literatur der Slaatsivissenschaften par Robert de Mohl (Erlangen, Enke, 1858, t. III, p. 468 el suiv.). Nous rencontrons d'abord Boléro, Délia
(I) Lactance, rite par M. Duruy. Ajoutons Mac Pherson, Atmals of Commerce (1590J cité par Cairnes, Logicai Méthode, p. Iô8.
A POPULATION. o37
ragione di .S7fl//(lib. VII, c. x et lib. VIII, c. iv). Botero parle des avantages d'une nombreuse population ot trouve qu'elle n'est pas seulement obtenue par l'augmentation des mariages et des naissances, mais surtout par la conservation des enfants et la prolongation de la vie des hommes (1). L'Espagnol Saavedra- Fazardo, l'Anglais sir W. Temple, les Allemands Seckendorf et Bêcher ne traitent la question que superficiellement, même Vauban (Dîme royale) n'approfondit pas, il trouve cependant que l'Etat n'a aucun avantage de l'augmentation des oisifs, mais l'accroissement des travailleurs est un gain pour la chose publique. Il n'y a pas beaucoup à tirer de Siissmilch qui n'envisage que le côté statistique de cette question (2). Mirabeau père, àa.nsï Ami des hommes, éd. in-12, 1792; t. VIII, p. 84 et p. 13 de l'édition de 1883 (Paris, Guillaumin) dit : « La mesure de la subsistance est celle de la population i> (3). Voilà un vrai devancier de Malthus ; quant à Justi, Sonnenfels, J.-J. Rousseau, Cervua, Hess, Hertzberg et quelques autres, ils ne parlent que des avantages d'une nombreuse population.
R. de Mohl commence ensuite une autre série, bien plus importante au point de vue de la question qui nous occupe. Il rappelle d'abord que Platon ne veut pas que la population dépasse dans son État le chiffre qu'il a fixé, et il cite ensuite sir^Yalter Raleigh (Work, vol. VIII, p. 257 et suiv.).
Ce célèbre marin (né en 1352, mort en 1618) dit que l'instinct (le la multiplication est tellement fort, que la terre serait dcjî\ depuis longtemps surpeuplée, si l'excédent n'était pas incessamment] détruit^par la famine, les épidémies, les crimes, la guerre, le célibat, la stérilité voulue, etc. — Child {A neir Discourse of trade, Londres, 1GG8) fait voir que la population ne peut pas se multiplier au delà des résultats de sa production. — Sir Mathew Haie [Tlie /rrimi/ive originotion of Mank'md, Londres, 1677) est le premier qui accorde la progression géométrique ;\ l'humanité, et qui en conclue que la terre serait déjcà plus que pleine, sans les « checks », les obstacles présentés par les guer-
(1) M. Roschor, p. ()4l, entre clans plus de détails Selon lui, lîotoro'a dit que la virtû çjenerativa degli itomini reste toujours la mémo, mais (pie la virtii nutriliva délie cilà empO-che la population de se mniliplior à l'inlini.
(2) V. noti'C Traité de stalislique. Siissmilch, en parlant dos maria|:;os, dit qu'ils seront moins nombreux dans les pays peuples que dans ceux où il \ a encore beaucoup d'espace.
(:?) La irc édition est de IT.'i.'), c'est celle que Mohl cite.
res, les pesLes, les inondations et tremblements de terre, et il cite des faits à l'appui.
Franklin, dans ses Observations conc. thc increase of mankind 1754 et reproduit dans ses Works, Boston, 1840, vol. II, p. 311 et suiv., développe les principales idées émises plus tard par Malthus, avec moins de méthode et de cohésion, — Genovesi, Lezionidl commercio, 1763, s'élève contre le-s moyens qu'on voudrait employer pour augmenter la population au delà de ce que l'état des choses comporte. — Sir J. Stewart, un contemporain d'Ad. Smith, dans son rnqidry (1767), expose en passant la nécessité pour la population de rester dans la limite des subsistances. Herrenschwand (Z^e l'écon. poL moderne), 1786 et 1793) dit aussi que la population pourrait se multiplier à l'infini, si elle n'était retenue par le manque de subsistances. — Ortes [Riflessioni sulla populazione, etc., 1790 et dans la coUect. Custodi) soutient que la population pourrait s'accroître dans une progression géométrique, mais que les subsistances n'augmentent que dans une progression plus lente. — Townsend, dans A journey through, Spain (1786-87) a également dit expressément que la population pourrait augmenter selon une progression géométrique, mais que les subsistances s'accroîtraient plus lentement.
Mohl étudie ensuite les auteurs postérieurs à Malthus (jusqu'en 18o8) et les classe en partisans et adversaires de Malthus, terrain sur lequel nous ne le suivrons pas. Nous dirons seulement que lui-même (p. 465) trouve le fond de ses doctrines conforme à la vérité, mais il est d'avis qu'on ne doit pas prendre ses chiffres à la lettre, Malthus ne les donne d'ailleurs pas comme des chiffres absolus. Il ajoute qu'on a tort de s'imaginer avoir réfuté Malthus lorsqu'on a contesté ses chiffres.
M. W. Roscher, Grundlagen, 18^ édit., p. 644 et suiv., cite Machiavel [Discorsi], Botero, sir W. Raleigh, Child, Davenant (adopte les idées de Child, voy. plus 'haut), Franklin, Hume, Wallace, Herbert {Essai sur la police des grains, p. 319, 1735), Stewart, A. Young, Townsend, Ortes. Nous nous bornerons ici, pour éviter des répétitions, à citer ces noms, en ajoutant que M. Roscher adopte pleinement les doctrines de Malthus.
Mentionnons maintenant le livre de Joseph Garnier intitulé : Du Principe de Population, avec une excellente introduction de M. G. de Molinari (2*^ édit., Paris, Guillaumin, 1883). Nous y
trouvons, p. 242, des opinions émises avant Malthus. L'auteur cite d'abord Montesquieu (1748) qui, livr. XVIII, ch. x, dit que la population est en raison des produits dont elle peut disposer. Et un peu plus loin : « Partout où il se trouve une place où deux personnes peuvent vivre commodément, il se fait un mariage. La nature y porte assez, lorsqu'elle n'est point arrêtée par la difficulté des subsistances. »
Nous avons déjà cité Mirabeau l'aîné. Le physiocrate Quesnay a dit : « Qu'on soit moins attentif à l'augmentation de la population qu'à l'accroissement des revenus » (xxv° Maxime). — Ad. Smith montre en plusieurs endroits qu'il met la population en rapport avec les subsistances, livr. I, ch. vin et ch. xi, puis livr. III, ch. IV. Citons ce dernier passage : « Ces pays ne se peuplent pas en proportion du nombre que leur produit peut vêtir et loger, mais en raison du nombre que ce produit peut nourrir. Quand la nourriture ne manque pas, il est aisé de trouver les choses nécessaires pour se vêtir et se loger; mais on peut avoir celles-ci en abondance et éprouver souvent de grandes difficultés à se procurer la nourriture.
Ce qui est le plus curieux, c'est que J.-B. Say, dans son Traité publié en 1803, alors qu'il ne connaissait pas encore le travail de Malthus, développe cette proposition que « la population d'un pays se proportionne à ses produits. »
J. Garnier cite encore Herrenfchwand, Ortes, A. Young, Stewart, Bufi'on, Forbonnais, Hume, Condillac, le comte Verri, Raynal, Chastelliix, Necker, Canard. On trouvera aussi dans le livre de J. Garnier de nombreux renseignements sur les partisans et les adversaires de Malthus, sur les objections faites, sur les moyens proposés et un grand nombre de pièces curieuses. Nous nous bornerons à renvoyer au livre si bien rempli de J. Garnier, nous réservant d'examiner des auteurs plus modernes, ou ceux qu'il n'a pu connaître.
Nous commencerons par M. Courcelle-Seneuil (Traité, t. I, 2" édit., 18U7, p. 120 et suiv.). « Ainsi, dit M. Courcelle-Seneuil après avoir achevé son exposé de la doctrine, le développement de la population se trouve contenu chez tous les peuples et dans tout état de société par des obstacles préventifs, qui empêchent l'homme de naître; ou répressifs, qui le font mourir après qu'il est né. C'est un faitjque Malthus a démontré jusqu'à l'évidence et qui paraît à l'abri de toute critique sérieuse. »
640 r.A PROnUCTION.
JMsquc-lfi nous sommes d'accord, mais quand l'anteiir ajoute plus loin (p, 122) : « On a donc eu raison de dire : Le chiflre de la population se rè|,'lp, non sur les subsistances seulement, mais sur les moyens d'existence que l'on possède, » nous ne sommes plus complètement de son avis, et nous sommes heureux de nous trouver d'accord sur ce point avec le passage d'Ad. Smith que nous avons cité plus haut, ainsi qu'avec les opinions émises par Gairnes, Walker et d'autres (v. plus loin). M. Roscher, il est vrai, parle comme M. Courcelle-Seneuil, mais il ne s'agit pas de compter les voix, nous pesons les arguments, M. Courcelle-Seneuil en insistant sur «les moyens d'existence» vise l'inégalité des besoins qui en es*t la conséquence, et certes ce point a son influence; tel homme qui gagne cinq francs par jour se trouvera en état de se marier, et tel autre pensera qu'il doit rester célibataire parce qu'il ne possède que 20,000 francs de rente. Gela est vrai, mais ne justifie pas la
formule de l'auteur/» =-"-(/? chiffre nécessaire de la population, r somme des revenus, i somme des inégalités, c minimum des consommations individuelles). Voici comment M. Gourcelle- Seneuil raisonne : supposons la somme des richesses (moyens d'existence) égale à 1,000, le minimum de la consommation d'un individu égal à 10, on pourra aflirmer avec certitude « que dans cette société dont le revenu est de 1,000 et où le minimum de consommation est de 10, le nombre des individualités ne peut dépasser 100. « Or ce maximum de 100 n'est pas atteint, si l'un ou plusieurs des consommateurs absorbent chacun à lui seul beaucoup plus de 10. L'auteur suppose, à titre d'exemple, que quatre individus consomment ensemble, en dehors de leurs minimums respectifs, 140; cette somme ôtée de 1,000, reste 860, à raison de 10 par personne nous ne trouvons plus que 86 individus.
Ces calculs sont exacts, mais ne prouvent qu'une chose, c'est qu'on a tort de parler de « moyens de subsistance » comprenant toutes les richesses au lieu de subsistances. En effet, les aliments que le plus riche des riches peut manger ne diffèrent pas beaucoup en quantité de ce que consomme le pauvre, tandis que le riche peut avoir des châteaux, des vêtements de velours et de soie, des voitures, quand le pauvre est couvert de haillons. Il faut absolument qu'il y ait du pain et de l'eau pour
tous les hommes vivants, mais il n'existe pas sur la tei-re, et il ■n'existera jamais, assez d'objets de luxe pour tout le monde. Si M. G.-Seneuil n'avait pensé qu'aux subsistances, il n'aurait jamais imaginé qu'un individu pût consommer 80 ou 100, il aurait dit H ou 12 ou 13, ce qui aurait été tout autre chose (1). Nous croyons que notre objection a une portée au delà de la question de population.
M. Alfred Jourdan, dans son Cours analytique (TEcon. pol. (Paris, A. Rousseau, 1882), p. 281 et suiv., a exposé la question de main de maître, tout serait à citer, mais il n'ajoute que des détails à l'exposé que nous avons présenté; nous nous bornerons donc à renvoyer à son livre.
M. Yves Guyot, /a Science econ. (1881) traite Malthus un peu trop cavalièrement. Citons seulement ces quelques lignes (p. 187). «Il faut tenir compte enfin d'une toute petite chose qu'avait complètement négligée Malthus : c'est l'augmentation de. la capacité industrielle de l'homme. Le fils qui a la machine àvapeur à sa disposition ne fait pas plus d'enfants que son père, mais peut quintupler ou décupler sa puissance de production (2). » Est-ce que la machine à vapeur fera pousser 100 hectolitres de blé aulieu de 50 par hectare? ou fera avoir 2, 3, 10 veauxpar an de chaque vache? M. Guyot dira peut-être : on fera des rubans avec la machine et on les échangera contre du blé. Oui, s'il reste du blé de disponible, ce qui peut ne pas être certain en l'an de grâce 1950. D'un autre côté, l'argument de la machine à vapeur peut être opposé au passé, au régime d'avant Walt (nous l'avons fait il y a plus de 30 ans), mais aujourd'hui la population a escompté les effets de la machine, et il faudrait du nouveau pour que le fils pût encore une fois « quintupler ou décupler sa puissance de production ». C'est une question d'avenir, comme les ailes qu'on espère voir pousser aux hommes.
M. Cauwès, dans son Précis (Paris, Larose et Forcel, 2° éd., 1881), p. 413 et suiv,, a de si grands préjugés contre Malthus, qu'il ne présente pas assez impartialement sa doctrine ; l'adversaire perce à chaque ligne. Et pourtant M. Cauwès accepte le fond de la doctrine de Malthus! Lisez t. 1, page 414, 3° li-
(1) Il ne peut dire 80 ou 100 (p. 12r>) qu'en pensant à l'ensemble de besoins, vêtements, luxe, etc. Or, les habitants de beaucoup d'îles de l'Océanie ont montré que l'iiomme n'avait qu'un besoin suprême, la nourriture.
['l) C'est une assertion gratuite, ou pourrait prouver le contraire.
gne, etc. : « Il est incontestable qu'une quantité limitée de richesse ne comporte de moyen d'existence que pour un nombre d'hommes déterminé. Si donc la production du fonds de consommation était stationnairc, il serait facile de découvrir une limite au développement de la population, lors même qu'on supposerait une égale distribution de la richesse. » Voilà comment la vérité se fait jour, malgré tout. Ces lignes se trouvent en haut de la page, elles suffisent pour réfuter le n" 439 imprimé au basde lapage. Le n° 443 (p.41G) et les suivants sont tout pleins de chicanes de procureur, il faudrait discuter chaque mot. Voici un tout petit exemple (p. 418) : « Malthus et ses partisans prétendent que la population croît plus vite que les moyens de subsistances (c'est-à-dire que des hommes vivent sans manger). » M. Cauwès plaisante sans doute, tout le livre de Malthus a pour but de démontrer que la population ne peut pas croître plus vite que les moyens de subsistances. Il est facile de critiquer une opinion quand on l'a mal formulée.
Les mots « partisans de Malthus» dont M. Cauwès s'est servi, et il n'est pas le seul, ne sont pas exacts. .On est partisan de la proposition — admis par M. Cauwès — d'un rapport entre la population et les subsistances, et si l'on cite Malthus, c'est qu'il a mieux exposé ces doctrines que ses nombreux devanciers et on l'honore en proportion. Pour ma part, je ne suis le partisan de personne, je ne suis que le partisan de la vérité et j'ôte respectueusement le chapeau devant tous ceux qui en ont découvert une parcelle. Malthus, on l'a vu plus haut, n'a rien inventé, il a seulement mieux classé, combiné, formulé des vérités connues. Il a frappé plus fort, on l'a mieux entendu, mais pas écouté davantage.
M. P. Leroy-Beaulieu se montre également plein de préjugés contre Malthus, sans pouvoir nier ses propositions fondamentales. Prenons son Précis d'écon. pol. (Paris, Delagrave, 1888), p. 339. « Certains écrivains, dont un, Malthus, était doué d'un grand pouvoir de généralisation, ont lancé ou soutenu une théorie qui a lontemps effrayé et scandalisé le monde. Pasteur protestant anglais, philanthrope dévoué, Malthus, recherchant les origines delà misère, crut découvrir qu'elles se ramenaient à une cause primordiale, d'où toutes les autres découlaient : la tendance constante qui se manifeste dans tous les êtres vivants à accroître leur espèce plus que ne le comporte la quan-
LA POPULATION. ,'i43
lilé de Mourrilure qui esta leur portée. » M. P. Leroy-Beaulieu résume ensuite la théorie de Malthus et, p. 340, il commence un nouvel alinéa qu'il intitule : La doctrine de Malthus ne s'applique pas à la situation actuelle du monde. Ce n'est pas la nier. « Il est certain, dit-il un peu plus loin, que la doctrine de Malthus n'a guère d'application dans les temps présents et qu'elle ne semble pouvoir en avoir aucune pendant tout au moins deux ou trois siècles sinon bien davantage. » Ce n'est pas la nier, nous le répétons, et plusieurs phrases des pages suivantes tendent plutôt à la confirmer.
Nous devons faire remarquer ici que M. P, Leroy-Beaulieu et Malthus se font face, l'un tenant une épée et l'autre un pistolet, ou pour parler plus clairement, Malthus parle science, M. P. Leroy-Beaulieu application. Malthus dit : il y a un rapport entre les subsistances et la population, c'est un rapport de cause à effet, une loi naturelle qui ti^ouve son application là oii les circonstances s'y prêtent; M. Leroy-Beaulieu dit : « La doctrine deMalthusn'a guère d'application rfans/e temps présent... n Ce n'est pas nier le rapport, c'est un tout autre ordre d'idées. Je puis donc à peine considérer M. Leroy-Beaulieu comme un adversaire, mais comme, en tout cas, c'est un homme considérable, on ne s'étonnera pas que j'insiste dans ma réfutation, dans l'espoir de le convaincre et de le gagner tout à fait. Soumettons-lui donc les trois objections ou faits qui suivent :
1. Il demande un répit de 2 à 3 siècles » jusqu'à ce que le monde (entier) fût peuplé d'une façon aussi dense que le sont aujourd'hui les contrées anciennes. » Je crois que l'émigration cessera beaucoup plus tôt que ne le pense M. Leroy-Beaulieu, maisla longueur du «répit »n'estpas en question. L'éminentpubliciste discute comme s'il s'agissait de prendre de grandes mesures gouvernementales ou internationales contre l'excès de population; mais il n'est pas question de cela du tout — au moins « pour le moment», il ne s'agit, comme M. Leroy-Beaulieu l'a très bien vu, que de conseils moraux que Malthus donne à des particuliers pour les empocher de tomber dans la misère, conseils qui se résument en ceci : ne vous mariez pas avant d'avoir ramassé assez d'économies pour payer les frais de couche de votre femme, et pendant votre mariage, soyez prudent, soyez homme et non animal (1) pour que vos trop
(1) Allusion à J. St. Mill qui dit : « Human créatures do not, fliereforo
o44 LA PRODUCTION.
nombreux enfanls ne périssent pas de misère. Ces conseils ne sont-ils pas bons à être donnés, et acceptés, dès aujourd'hui ?
2. La baisse actuelle des prix du blé fait dire à M. Leroy-Beaulieu (p. 340) :« Les moyens de subsistance aujourd'hui, si l'on considère l'ensemble de l'univers, tendent à croître plus rapidement que le genre humain. » N'y a-t-il pas là une illusion d'optique ? La baisse du prix du blé ne veut pas dire que l'Amérique, l'Inde, l'Australie produisent assez de blé surabondant pour nourrir, ne disons pas toute la population de l'Europe, mais seulement un quart de cette population, seulement oO millions d'habitants. Non, pour que le prix du blé baisse, il suffit qu'à la récolte ordinaire moyenne du pays viennent s'ajouter 9 ou 10 millions de quintaux de grains et moins de I million de quintaux de farine. N'oublions pas qu'un léger excès de production dans les années moyennes est nécessaire pour parer aux disettes des mauvaises années. Ainsi, dans l'Inde, la production de froment a été de 43 millions de bushels en 188:2. 29 millions en 1883, 43 millions en 1884, 30 millions en 1885. Aux États-Unis la production s'est élevée, en bushels : en 1880 à 498 millions, en 1881 à 383, en 1882 à 504, en 1883 à 421, en 1884 à 512, en 1885 à 357 millions. Est-il prudent que la population s'éjève assez pour correspondre à la production de 1884, 512 millions, que ferait-elle en présence de 357 millions?
3. Nous allons maintenant chercher à établir les progrès de la population et du rendement en France, non depuis 25 ans, mais pendant une soixantaine d'années.
Population aux an?iées suivantes.
1821 30,461,875 ISS! 37,67-2,018
Moyennes... 31,515,549 37,945,475
Rendement, en froment, par hectare (hectol.) (1).
Moyennes 12,41(2) lô,77
propage like swine, but are capable, though in very unequal degrees, of being witlîheld by prudence... »
(1) Statistique agricole de la France, publiée en 1887.
(2) On pourrait soutenir non sans quelque raison que les chiffres des an-
On peut considérer ces chiffres officiels comme simplement approximatifs, mais ils indiquent suffisamment l'état de chose réel pour qu'on puisse s'en servir. Nous croyons qu'en 1823, la population française était d'environ 31 millions et demi, et en 1885 de 38 millions, somme ronde. C'est un progrès de 21 p. 100. Pour le froment nous avons un progrès de 27 p. 100, mais, il y a l'année exceptionnelle de 1882, et il ne faut pas oublier d'autre part que, de 1881 à 1886, 58 départements seulement ont augmenté le nombre de leurs habitants tandis que 29 l'ont diminué. Quand une population s'accroît si lentement, de un et demi p. 100 en 3 ans, l'amélioration du sol, surtout dans une période de progrès et d'invention comme la nôtre, avec nos écoles, nos nouveaux engrais, notre triage des semences, elc, va plus vite et l'accroissement du rendement peut la rattraper. Malthus avait parlé d'un doublement du chiffre primitif en 23 ans, le doublement de notre rendement de 1823 exigerait au moins 223 ans.
Jetons maintenant un coup d'oeil sur l'Angleterre (et pays de Galles). La population étant en 1821 de 12,000,230 et en 1831 de 14,890,707, on peut l'évaluer pour 1820 (moyenne) à 12,948,310, mettons 13 millions. En 1883 elle est de 27,499,000 [Slat. Abstr.), c'est un accroissement de 111 p. 100, h côté desquels les 27 p. 100 de nos rendemehts font assez piteuse mine. On demandera peut-être à quel taux l'accroissement a eu lieu en Angleterre. Consultons une grande autorité en ces matières, James Caird, The landed inleresl (Londres, Cassel, Petter et Galpin, 1878), nous trouvons, p. 100, un tableau des rendements que nous résumons : Période 1849-58, moyenne annulle 104.4 bushels ; 1839-08, moyenne 103.8; 1869-78, moyenne 94.8. Le rendement a donc diminué. (Ici 100 = 28 bushcl, c'està-dire, la moyenne normale est de 28 bushels, donc dans les deux premières périodes il y a eu un plus de bonnes que de mauvaises années et dans la dernière c'est le contraire qui est arrivé. De progrès, point.)
J.-St. Mill ne conteste en rien, dans ses Princi'pcs, les doctrines de MalUius (liv. I, ch. x, § 2 et liv. i[, ch. xni, !^ 2). Nous allons rendre un ou deux passages en anglais (pour ménager les amours-propres) : Mill dit : Some, for instance, hâve achie-
nées IS'23-27 sont plus attciiuos quo ceux de l881-Sj, mais ou ne pourrait le prouver Huiie manière rigoureuse.
vod an easy victory ovei* a passing remark of M. MaUIiiis, hazarded chiefly. by way of illustration, that the increaso of food may perhaps be assnmed to take place in an arithmelical ratio,
while population increases in a geometrical every person
capable of reasonning must see that it is wholly superlluous of this argument. En différents endroits Mill insiste sur ce point qu'il n'y a pour les ouvriers point d'autre moyen efficace de faire monter leurs salaires, que de refrain from over-rapid multiplication. Encore un mot par lequel Mill explique d'oii il vient que l'opinion s'égare en raisonnant sur ces matières : Unhappily, sentimentality rather then common sensé usually présides over the discussions of thèse subjects. Nous savons également que c'était une affaire de sentiment.
M. Laughlin, qui commente Mill dans une édition américaine, avertit le lecteur qu'on ne doit pas confondre l'exposé d'une théorie générale avec les applications à des cas donnés.
Gairnes, dans The caracter and logical method of Political Economy (2'^ éd., Macmillan et G'% 1875), expose, en l'approuvant, la doctrine de Malthus. « Quant à son importance, ajoute-t-il (p. 157), on peut dire qu'en jetant une vive lumière sur nombre de points des plus obscures de l'histoire, il a révolutionné la manière courante de penser sur les problèmes sociaux et industriels. Le bien-être matériel d'une communauté dépend principalement de la proportion qui existe entre la quantité des moyens d'existence et de confort que possède cette communauté et le nombre des personnes entre lesquelles ils sont divisés, et parmi ces moyens d'existence et de confort, le plus important de beaucoup est la nourriture. Par conséquent, tous les projets tendant à améliorer la condition des masses, pour être efficaces, doivent avoir pour but de changer cette proportion, et pour que les effets en soient durables, il faut que ces changements soient permanents. Or, Malthus a montré que la force du principe de population (l'instinct de la multiplication) est si grande que, si on l'abandonne à luimême, jamais la production des aliments ne pourrait s'accroître avec la même rapidité. Il s'ensuit que, pour assurer l'amélioration permanente du sort de la masse des hommes, le développement de principes qui imposent certain frein (rej.iraint) aux tendances naturelles de nos penchants est indispensable, et que, à quelque degré que raccroissement de la pro-
dfucUvité de l'industrie pût améliorer pour un temps les conditions de la communauté, ce progrès à lui seul, s'il n'est pas accompagné d'habitudes de contrôle de soi-même et de prévoyance exercées par le peuple lui-même, ne sera pas une protection durable contre la misère. »
Il y aurait encore bien des passages à citer ; mentionnons seulement la note, page 152, oîi Cairnes dit leur fait à Godvin et à Blanqui et conclut : « Malthus could fmd his apponents in arguments, but not in brains. » Ces deux publicistes n'ont que ce qu'ils méritent. La polémique de Cairnes contre M. Rickards n'est pas sans intérêt.
M. Macleod et Jevons ne traitent pas la question ; Garrey {The unity oflaw, p. 295) ne mérite pas qu'on s'y arrête un instant (1), et M. Peshine Smith n'est que son vulgarisateur. M. Francis Walker, dans Politkal Economy (New-York, H. Holt et C'% 1883), expose, d'une manière originale et brillante, le problème du rapport de la population aux subsistances, mais une courte citation et (l'espace ne permet pas d'en faire une longue) ne donnerait pas une idée juste de son exposé ; nous nous bornons seulement à citer le passage qui suit (p. 318) : « Depuis que la mort de Malthus a enlevé tout intérêt personnel à la polémique sur le principe de population et que le malthusianisme n'est plus que le nom d'un corps de doctrine, les vues qui y sont présentées servent de cible aux flèches sans pointes [headlest at^oivs) des apprentis-économistes {beginners in économies) et de quelques sociologistes sentimentaux. La somme de mauvaise plaisanterie et de logique sans valeur qui a été dépensée sur ce sujet donne à celui qui s'en occupe sérieusement une singulière idée de l'étendue de l'intelligence humaine. »
Parmi les Allemands nous avons déjà cité R. de Mohl et M. W. Roscher, nous devons maintenant consulter M. Riimelin, notamment le chapitre Population qu'il a rédigé pour le Handbuch de M. Schonberg, et l'essai qu'il a inséré dans son volume de IJeden und Aafsàtze sous le titre : « La question de la surpopulation ». Dans le IJandhuch, le savant curateur de l'université de Tûbingue ne s'occupe pas seulement de Malthus, il expose d'abord, et avec supériorité, la statistique de la
(1) 11 soutient a priori, que la t'écondito humaino devra nor.ossairenioiit diminuer de plus en plus. Il aimait à tout prix être de Vopinion opposée.
population qu'on appelle volontiers de nos jours démof^raphic; il est ainsi préparé à bien comprendre « le principe de population ». M. Rûmelin expose ensuite, en les approuvant, les doctrines de Malthus, non sans indiquer quelques améliorations à introduire dans la manière de les formuler, et conclut qu'elles sont devenues ein festes Eigentlmm de?- Wissenschaft (II, p. 926), » une acquisition définitive de la science », quoiqu'elles n'aient pas encore été généralement admises et qu'elles ne trouvent encore aucune application.
Nous nous arrêterons davantage à l'autre travail qui touche des points d'une haute importance. L'auteur cite plus d'un fait pouvant être considéré comme le symptôme d'une grande densité de la population en Allemagne qui, en 1870, avait déjà atteint le chiffre de 40 millions (aujourd'hui, 1889, plus de 47 millions). A la suite de l'unification du pays, qui fut consolidée par une législation économique libérale et par une guerre heureuse qui monta les esprits, la tendance des hommes au mariage s'accentua (p. 603). En 1872 il y eut 1,029 mariages sur 100,000 habitants, en 1873 1,002, en 1874 953, en 1875 910, en 1876 852, en 1877 797, en 1878 769, en 1879 749. « Le nombre des mariages est donc allé en décroissant, les uns étaient assez ignorants pour considérer ce fait comme un symptôme fâcheux, tandis que les autres n'y voyaient que le signe d'une guérison naturelle et spontanée, que la rentrée dans l'ordre d'une tendance poussée à l'excès. En fait, le nombre actuel (1) est encore trop élevé, les nombres antérieurs dépassaient toute mesure. »
L'auteur fonde cette appréciation sur les calculs suivants. D'après le nombre des jeunes hommes de 25 à 30 ans — âge du premier mariage — qui existaient en Allemagne en 1875, il ne devait pas y avoir plus de 738 mariages par 100,000 habitants. Il faudrait y ajouter^ d'après les moyennes statistiques, le mariage de 116 veufs, ce qui ferait un total de 854 mariages. Mais, dans ces chiffres, on n'a pas tenu compte des jeunes gens qui, pour des raisons physiques ou morales, s'abstiennent de contracter des liens matrimoniaux ; le chiffre des 854 est donc un maximum que la moyenne des huit années ci-dessus dépasse, puisqu'il est de 882. L'auteur en conclut que les classes
(1) L'auteur écrit vers 1880.
ouvrières se sont engagées encore trop souvent dans des mariages inconsidérés, peu justifiables devant la raison, et il n'est pas éloigné de croire que l'assistance obligatoire y est pour quelque chose : c'est la société qui nourrira les enfants ! Nous rendons la parole à l'auteur, qui, ne l'oublions pas, jouit en Allemagne (et ailleurs) d'une grande autorité, et le mérite {Iteden und Aufsàtze, Tubingue, Laupp, II, p. 606).
« Le reproche d'être inconsidéré (Leichtfertigkeil), devrait peut-être être appliqué plutôt à la législature elle-même, qui n'a pas songé que l'enlèvement de tous les obstacles au mariage pouvait présenter quelque danger pour l'avenir. Et en vérité, si les choses étaient si simples, si toute la science économique se réduisait au laisser-faire, si les abus se corrigeaient d'euxmêmes, et que la liberté fût toujours munie de sa lampe de sûreté, on pourrait se demander pourquoi il a fallu à l'humanité tant de milliers d'années pour trouver un moyen si simple, et pourquoi Platon et Aristole se sont en vain cassé la tète pour découvrir comment il fallait s'y prendre pour empêcher qu'un peuple s'appauvrisse par l'effet de sa trop rapide multiplication et que l'État devienne la proie, d'abord des prolétaires, et puis d'un dictateur.
« En ramenant les choses à leur plus simple expression, n'est-ce pas un tissu de contradictions que nous découvrons? Chaque enfant naît avec une foule de droits sur la société; elle est censée lui devoir, non seulement la conservation de l'existence ( «droit de vivre » ), mais encore l'éducation, l'instruction, du travail, un gagne-pain; cet enfantdemande sa part de l'ensemble des biens acquis par les hommes. Mais la question de savoir combien de ces êtres si exigeants sont mis au monde, si le fardeau est, ou non, supportable pour la société, s'il n'en dérange pas toute l'économie, cette question ne regarderait pas la société, elle n'aurait pas ;\ intervenir, cela dépendrait du caprice, de la légèreté ou des ardeurs amoureuses d'un jeune couple poussé par l'instinct le plus puissant que la nature a mis dans Thomme. Dans les familles des classes moyennes, cultivateurs, industriels et commerçants, comme dans les classes supérieures, il est convenu qu'on lu» fonde une nouvelle famille que lorsciue les conditions économiciues s'y prêtent, et ({u'onne devrait pas engendrer j)lus d'enfants (ju'ou peut élever et préparer ;\ une carrière appropriée ;\ leur situation.
550 LA PKODUCTION.
Mais dans les classes salariées, chez ceux qui vivent au jour le jour, on ne s'arrête guère devant ces considérations ; on est tenté d'en courir, les chances, et si on réfléchit un moment sur les conséquences, on se rappelle tout de suite le droit qu'on jouit de se décharger sur la sociclé de ses devoirs de paternité. N'est-ce pas un danger social que les classes supérieures par l'éducation, et qui sont la base de l'ordre civil, se multiplient beaucoup plus lentement que les classes inférieures par l'éducation ? Ne serait-ce pas là le contraire du principe de la sélection formulé par Darwin? «
L'auteur conclut donc à la suppression de l'assistance obligatoire; il lui est impossible de considérer comme un des « droits de l'homme » celui de mettre au monde, aux frais de la société, autant d'enfants qu'on veut. M. Riimelin est loin d'être seul de sa manière de voir (1).
M. Wagner, qui se préoccupe beaucoup, comme on sait, d'étendre les droits de l'État, touche aussi [Grundlagen, 2" édit., p. 439) à la question des freins au mariage. Il est d'avis qu'on ne saurait contester à l'Etat le droit d'intervention, seulement il ne trouve pas cette intervention assez urgente pour violer à ce point les hbertés individuelles. Mais il insiste sur cette considération qu'aucun système socialiste ne peut exister sans limitation du nombre des enfants : le principe de population est le plus grand adversaire du socialisme. M. Wagner touche ensuite à diverses questions de droit matrimonial qui n'entrent pas dans notre cadre. Constatons seulement que M. Ad. Wagner trouve le fond («le noyau », comme on dit en Allemagne) de la doctrine de Malthus irréfutable « Ueber die im Kern unumstossliche Malthus'sche Lehre » (Même volume, p. 443, note).
Comme il n'entre pas dans notre plan de classer les auteurs selon leurs opinions, mais seulement de citer ceux qui nous offrent un point de vue nouveau ou original, nous passons nombre d'auteurs pour nous arrêter un moment sur le System der Nationalùkonomie de M. G. Cohn, un économiste avec lequel nous ne sommes pas toujours d'accord. De Malthus il dit, p. 231 : « Ses propositions renferment des détails inexacts, ses preuves ont des lacunes, le but polémique de son œuvre le pousse à des exagérations; néanmoins, sa théorie a obtenu de
(1) On peut citer aussi iMill, qui est du même avis, cl Wagner, Griindtaf/cn, 2^ éd., p. 145, en note et p. 444.
plus en plus l'adhésion de la science, car, dans ses points principaux, elle est « inébranlable » [loeil sie m Wesentlichen iincrschûtlerlich ht). Il ajoute que la doctrine a été renforcée par son extension au delà du domaine de la population humaine. La force de la doctrine de Malthus repose sur la loi naturelle qui embrasse l'ensemble de la vie organique, et de même que Malthus en a prouvé expérimentalement l'applicacalion à l'homme, Darwin et les naturalistes en général ont reconnu celte même loi physiologique dans tout ce qui vit. «La ligne de démarcation entre ce qui est simplement naturel et ce qui est humain se trouve là où la vie humaine rationnelle pose ses devoirs et oblige la raison d'entrer en arrangements avec les lois naturelles (1). » En termes plus simples, le moral de l'homme doit tendre à dominer les influences physiques, c'est à peu prés ce que Malthus a appelé les obstacles préventifs et le moral restraint.
L'auteur, après avoir montré que cette surabondance de germes que la prévoyante nature a semée dans la vie organique pour conserver l'espèce aux dépens de l'individu n'a pas empêché certaines espèces de disparaître, se demande, si la pression exercée par la population sur les subsistances (l'insuffisance de celles-ci) est réellement un stimulant au progrès. L'auteur admet que le rapport des subsistances à la population n'a pas été sans action sur les progrès de la civilisation ; mais trop souvent la nature a agi sans frein, et il n'en est résulté que du mal et pas le moindre petit pas en avant. « Dans notre société actuelle, il serait difficile de constater que le grand nonibre des enfants porte leur père à accroître sa puissance productive {Leisliingskrafl), l'eflicacité de son travail. Tout au contraire, c'est dans les couches sociales oii la multiplication est le plus déréglée, qu'on rencontre le plus souvent l'insouciance et l'apathie la plus caractérisées. » Décidément M. Gohn est ingénieusement pessimiste.
L'auteur termine à peu près ainsi (p. 238): Il n'y a pas un mol à perdre sur les imperfections de la formule employée par
(1) Voici le texte inutilement compiiciué que l'autoiir nous sort et ([uc nous avons tàclic de rendre le mieux possible : Die Sclioidclinie vom Xatursosctzliclien liiniiber liogt orst da, \vo die Zvvockmassif;k(>it nionscliliclioii Lcbona ilir SoUoa oinsetzt iind Vorschriflcn stellt, wclchecinc vorniinl'li^'O Ablindunij; mit dcm Naturgcsotze vcrlangen (t. I, p. 231).
o52 LA PHOndCTION.
Malthus. On à assez souvent montré que les deux progressions étaient entachées d'inexactitude. Mais bien plus grande est la faute de ceux qui prétendent réfuter Malthus en lui reprochant d'avoir voulu présenter des faits, quand il n'a voulu présenter que des tendances. C'est une étonrderie qu'il n'est plus permis de commettre. Il ne s'agit pas ici de la plus ou moins grande exactitude de l'exposé d'un auteur, mais de l'établissement d'une vérité qui, dégagée de quelques imperfections de rédaction, a obtenu l'adhésion de plus en plus convaincue de tous les hommes compétents.
Il nous reste à aborder un côté de la question qui nous a toujours beaucoup intéressé, c'est le rapport du socialisme au principe de population. L'un des reproches que les socialistes font le plus volontiers aux économistes, c'est que la liberté préconisée par ces derniers établit l'anarchie dans la production. Chacun produit au hasard, sans connaître les besoins — la demande — de sorte qu'il en résulte périodiquement des crises qui font beaucoup de mal. Ils prétendent créer une organisation qui réglera la production sur la demande. Mais la demande (la consommation) c'est -la population, la réglera-t-on aussi? J'avais fait de nombreuses recherches sur cette question, lorsque parut (Berlin, Puttkammer et Miihlbrecht, 1886) une publication de M. Henri Soetbeer, qui est un Mémoire couronné sur le rapport entre les socialistes et la théorie de Malthus [Die Stellung der Socialisien ziœ Malthus' schen Bevillkerungslehre). Cet excellent ouvrage, auquel nous renvoyons, nous permet d'être plus court et de no nous arrêter qu'à quelques points saillants.
La plupart des socialistes se posent en adversaires de Malthus. K. Marx [Das Capital) l'accuse de plagiat et surtout de s'être voué au célibat ! ! ! Il l'accable, non d'arguments, mais d'injures. Lassalle ne touche qu'indirectement au principe de population, il établit seulement que les salaires élevés font augmenter, les salaires bas diminuer le nombre des ouvriers, mais il n'en tire aucune conséquence scientifique, il se sert de la prétendue « loi d'airain » comme moyen d'agir sur les ouvriers, flodbertus (en différents endroits) est d'jne étonnante faiblesse dans ses attaques contre Malthus, il croit l'avoir réfuté en soutenant que le sol est améliorable. Qui en doute ! Il s'agit seulenient d'établir dans quelle mesure, dans quelle pro-
portion, c'est ce que le seigneur de Jagetzow ne fait pas. Prondhon {Contradictions écoyiomiques. S'' édit., t. II) parle de Malthus pour jongler avec des mots et des phrases. Voyez, par exemple, p. 337 : « Depuis cinquante ans, observe E. Buret (1) et après lui M. Fix, la richesse nationale en France a quintuplé, tandis que la population ne s'est pas accrue de moitié. A ce compte, la richesse aurait marché dix fois plus vite que la population : d'où vient qu'au lieu de se réduire proportionnellement, la misère s'est accrue? — Ne confondez pas, nous dira l'économiste, la richesse avec les subsistances. La richesse se compose de tout ce qui, étant le produit du travail, a pour l'homme une valeur quelconque, de plaisir (par exemple, une poupée) aussi bien que d'alimentation. Les subsistances sont la partie de cette richesse qui sert plus particulièrement au soutien de la vie. Or, c'est de celte portion de la richesse qu'il faut entendre la progression arithmétique de Malthus. Distinction ridicule (s'écrie Prondhon), réfutée d'avance par la théorie de la proportionnalité des valeurs (c'est-àdire, si l'enfant n'a pas de pain, elle mangera sa poupée, qui a la même valeur). Les subsistances (continue Prondhon) sont nécessairement (?!) en rapport avec les autres parties de la richesse, et il est rigoureusement vrai de dire que si depuis cinquante ans le revenu de la France a quintuplé, la France consomme cinq fois de plus... « Cinq fois plus de soie et de velours, cinq fois plus de carrosses ou de spectacles, mais cinq fois plus de pain, de viande, de vin, cela n'est pas sûr, n'est-ce pas, cher lecteur ?
L'Amérique aussi a ses sophistes. Il en est un. qui ne manque pas de talent, M. Henry George, mais il n'en lait pas preuve dans ses attaques contre Malthus. Dans /*ro;j)'l-s et Pauvreté (traducteur, Le Monnier, Paris, Guillaumin, 18S7), p. 105, pour nous montrer que la progression géométrique est insoutenable, il cite les descendants de Confucius: « D'après la supposition que la population tend à doubler tous les vingt-cinq ans, ils devraient être, 2150 ans après la mort de Confucius, de 859,559,193,100,709,070,198,710,528. Au lieu de ce nombre inimaginable, les descendants de Confucius, 2150 ans après sa mort, sous le règne de Kanghi, étaient 11,000 m;\les,
(1) Co n'est pas une autoiitc.
5o4 LA PRODUCTION.
OU disons 22,000 âmes ». Est-ce un argument, cela ?
Nous signalerons une fallacie à la page 124. L'auteur veut montrer queMuIlhusa invoqué une fausse analogie en comparant la puissance de reproduction du règne animal et du règne végétal avec celle de l'homme. Les animaux et les végétaux, dit M. IL George, sont obligés de se contenter des ressources que la nature leur oil're ; dès qu'ils veulent dépasser cette limite, ils périssent. Il n'en est pas de même de l'homme, ajoute-L-il; lorsqu'on a découvert l'Amérique, il y avait dans le territoire actuel des Etats-Unis de la nourriture pour environ 600,000 honuTies, actuellement 43 millions y vivent largement; c'est qu'ils ont créé les aliments qui leur manquaient. Si quelqu'un a présenté une fausse analogie, c'est M. George; il n'a pas le droit de comparer les produits spontanés d'un sol inculte avec la production du même sol cultivé par des mains laborieuses. Il n'a pas rendu la pensée de Malthus, qui a parfaitement tenu compte de l'effet des défrichements, puisqu'il a admis que la population des États-Unis a doublé en vingt-cinq ans. Cela ne se pouvait qu'à l'aide des défrichements. Mais M. George a-t-il la prétention de soutenir qu'un territoire entièrement cultivé^ qui nourrit 600,000 habitants, peut être fertilisé au point de nourrir 43 millions deux ou trois siècles plus tard? C'est multiplier la production par 73 ; un hectare qui produisait du temps de Colomb, mettons 20 hectolitres, pourrait-il être amené à en produire 1,300 aujourd'hui?
Toujours sous le prétexte de réfuter Malthus, l'auLeur s'efforce de prouver (p. 135) que « les nouvelles bouches qu'un accroissement de population appelle à l'existence, ne demandent pas plus de nourriture que les anciennes, et que les mains qui les accompagnent peuvent, dans l'ordre naturel des choses, l)roduire davantage. Nous ne pouvons pas reproduire les pages 133 à 143 — la citation serait trop longue — pour montrer la série des sophismes qui y sont accumulés, c'est une constante confusion entre les richesses comprenant les diamants (p. 133, au bas de la page) et les subsistances. Or tout le monde sait que Malthus ne parle que des subsistances et que personne ne mange de diamant. La reine Cléopâtre, dit-on, a bu une perle, mais c'est une exception. M. George a senti à la fm qu'on pouvait lui faire cette objection écrasante, et après avoir dit (p. 143) : « Donc, accroissement de population, pour ce que
nous connaissons jusqu'à présent du moins, ne signifie pas rédiiction mais accroissement dans la production moyenne des richesses »; il ajoute immédiatement ce qui suit :
« La raison de ceci est évidente. Car même si l'accroissement de population réduit la puissance du facteur naturel de la richesse, en forçant d'avoir recours aux sols pauvres, etc., il augmente tellement la puissance du facteur humain que la perte est plus que compensée. Vingt hommes travaillant ensemble là où la nature se montre avare produiront plus de vingt fois plus que la richesse produite par un homme là où la nature est prodigue. Plus la population est dense, plus le travail est subdivisé, et les économies de production grandes; donc, le contraire même de la théorie de Malthus est vrai... » Cherchons le sophisme. « L'accroissement de population réduit le facteur nature »; ces deux derniers mots, on l'aura compris, désignentle sol : autrefois, il y avait un hectare par individu ; la population ayant décuplé, il n'y a plus que un dixième d'hectare par individu, suffira-t-il? Oh non, car (voyez ci-dessus) il faut « avoir recours aux sols pauvres ». Eh bien, est-il probable que vingt hommes se mettant à cultiver ensemble 20 hectares du Sahara en tireront, chacun pour sa part, plus qu'un homme qui cultive seul un hectare de terre ferLile en France? La nature ne compte donc pour rien, M. George dit cependant lui-même: le facteur naturel? Pour que Malthus ait tort, il faudrait qu'on put nourrir par hectare un nombre illimité d'hommes ; dès que vous admettez une limite, vous ne faites que reculer un peu le terme posé par Malthus — ce qui ne serait pas une objection, même si Malthus avait posé un terme concret; — mais il n'a pas posé de terme, il s'est borné à mettre en regard deux tendances aux mouvements inégaux... e pur si muovo... Pour nier ces deux tendances, il faut en avoir le parti pris.
Les socialistes organisateurs, si ce mot n'est pas trop flatteur pour eux, se sont préoccupés du principe de population. Thompson [An Inquiry inlo ihe principles of ihe dislriôulion ofwealllt, 1824) était un disciple de Robert Owen, il reconnut la nécessité, pour une organisation socialiste, de régler le nombre des mariages. Louis ^\i\nc [Organisation du travail, 18 iO elle Socialisme, 18 18) parle de Malthus, mais il le traite de sans-cœur et d'honnue au sang froid, et n'indique aucun moyen de maintenir en é(iuilibre la population et les subsistances.
L'auteur qui est entré dans les plus amples développements sur le principe dépopulation, c'est celui qui a écrit sous le nom deKarlMarlo.il s'appelait enréali te Winkelhlech (mort en 18(i.S). C'était un homme modéré, qui semble avoir réellement été inspiré par le bien public. C'est dans le troisième volume de ses Recherches sur l'organisation du travail {Untersuchungen ùber die Organisation der Arheif, Tubinj^ue, LauppjS" éd., 1885) qu'il faut chercher les réflexions de l'auteur sur ce point. 11 examine la question de la population à plusieurs points de vue, et étudie les causes de l'accroissement et de la diminution. Il admet que l'homme ait une tendance à se multiplier plus vite que les subsistances, mais il trouve que Malthus a trop insisté sur l'effet de la nature et pas assez sur les effets des institutions humaines. Il reproche aussi h Malthus de s'en fier aux obstacles préventifs moraux et de ne pas vouloir entendre parler de l'intervention du législateur. Mario ne croit pas beaucoup aux obstacles moraux, il serait bien plus disposé à interdire le mariage dans des conditions données. Il considère chaque décès causé par les obstacles répressifs de l'overpopulation comme un assassinat commis par les législateurs trop libéraux qui n'ont pas osé empêcher les mariages inconsidérés. — Mario est un excentrique, mais très suggestif.
Citons encore le travail de M. K. Kautsky : Der Einfi.uss der Volksvermehritng auf den Forlschritt der GeseUschaff, (De l'influence de l'augmentation de la population sur les progrès de la société. Vienne, Bloch etHasbach, 1880). Ce socialiste a toutes les allures de la science et de la bonne foi, ce qui ne veut pas dire qu'il ait toujours raison. Sa bonne foi ressort dès les premières lignes de sa préface : « Au commencement de notre siècle, lorsque tout poète distingué était socialiste, et tout socialiste distingué poète... » Voilà en effet ce qu'on peut dire de plus favorable sur le socialisme, c'est de la poésie, mais ce ne sera jamais de la réalité. A cette époque de Gedichte voll sentimentaler Humnniidl. et de « rêves philanthropiques », la doctrine de Malthus apparut comme une théorie « prosaïque, dure, insensible ». « Néanmoins, dit M. Kautsky, après les poètes sont venus les penseurs — naturellement il est lui-môme du nombre — et c'a été leur tâche de concilier la réalité avec les rêves. » L'auteur y consacre 195 pages compactes, mais nous ne garantirions pas que le succès ait été complet. M. Kautsky reconnaît
pleinement le caractère physiologique de la loi de population et son effet économique, et sa discussion avec Malthus n'est pas sans intérêt; il reconnaît aussi (ju'il y a des mesures à prendre, surtout dans un Etat socialiste. Mais quelles mesures? Empocher les mariages? Non, ce serait trop dur et ne remédierait finalement à rien, les enfants naturels remplaceraient les enfants légitimes, ilaboutit donc au pràventivengescMechtUchea Vcrlcehr, littéralement « aux rapports sexuels préventifs »; en d'autres termes, la loi ou la coutume établirait qu'on peut avoir deux ou trois enfants; pour le reste, les parents pratiqueraient la stérilité volontaire, qui n'est pas du tout le moral restraint de Malthus.