I. — Nécessité de la méthode
Est-il bien nécessaire de justifier ITioinine qui, eu commençant des recherches ou une étude, se demande quelle méthode il doit suivre. Quand on s'est posé un but, on se préoccupe tout naturellement du chemin qui y mène. Et quand ce but est l'exposé approfondi des vérités économiques, la nécessité de suivre une méthode réfléchie se présente d'une manière particulièrement évidente, car les opinions ne sont pas unanimes sur la nature de l'économie politique, ni sur son origine et sa destination, ni sur d'autres questions fondamentales encore, et la solution des questions sera favorisée ou rendue difficile, selon la méthode qui aura été choisie. 11 y a en edet plus d'une méthode, mais il n'y en a qu'une qui soit la meilleure.
S'il en est ainsi, on pourra peut-être trouver que c'est à tort que la méthode est discutée avant les doctrines qu'on veut exposer. Comment le lecteur pourra-t-il suivre la discussion, s'il ne possède pas déjà au moins les éléments de ces doctrines, s'il ne sait pas si nous avons aflaire à une science ou à un art, et môme quelle est la nature des notions, conce[>ts, idées ou faits dont nous aurons à nous
occuper? I.'objcclion est fondée; mais' si l'on y faisait droit, on se iHuirlcrail à robjection opposée, puisque c'est seulement à l'aide do la méthode appropriée qu'on peut vaincre les difficullés inhérentes à une bonne exposition de notre science. Sommes-nous donc devant un cercle vicieux ?
Nullement, car nous ne sommes pas réellement dans ce double embarras : La Revision des doctrines économiques ne s'adresse pas à des commençants; ceux qui liront ce livre seront des hommes préparés parleurs études antérieures cà comprendre et à juger la méthode offerte qui, elle-même, nous l'espérons du moins, sera la juslification du mode suivi pour soumettre la science économique à un examen approfondi. Notre mission ne consiste pas à enseigner une nouvelle science, mais à discerner, dans les doctrines ayant cours, celles qui ont résisté à l'épreuve et qui portent réellement le cachet de la science. C'est la méthode qui permettra d'atteindre ce but, et d'autant plus sûrement, que les nouvelles écoles se distinguent plus par la méthode qu'elles professent que par celle qu'elles suivent réellemenl, et que les différences qui les séparent se réduisent quelquefois à de simples nuances de forme, le fond de la science étant resté sensiblement le même.
Nous avons toujours pensé que le tempérament du savant et ses études spéciales, que des circonstances accidentelles même, par exemple, le milieu dans lequel il a vécu, n'étaient pas sans influence sur ses doctrines, ou du moins sur sa manière de les présenter. Nous pouvons maintenant nous appuyer à cet égard sur l'avis même de quelques-uns des innovateurs les plus éminenls que nous avons en vue. Ainsi, iM, Schâffle, Bau tind Leben des socialen Korpers (Tiibingen, Laupp, 1881), tome 1", p. 00, signale comme un danger pour la saine appréciation des doctrines économiques et sociales, der subjectivismus der Individualitât
des Furschers, c'est-à-dire le tour d'esprit et le sentiment particulier du sa\ant. Cette influence est plus ou moins forte selon la valeur des notions scientifiques reçues traditionnellement. 11 faut qu'elles aient une valeur très sérieuse pour résister à l'action décom|)Osante, altérante, destructive d'idées nouvelles surgissant autour d'eux et s'appuyant sur un courant politique, social ou religieux d'une grande puissance. Or les notions économiques que les novateurs ont reçues de leurs prédécesseurs ont résisté à ce courant et n'ont pas été remplacées, de leur aveu môme. Citons sur ce point l'opinion de l'un des plus éminents d'entre eux, M. Ad. Wagner, exprimée dans un travail inséré dans les Annales {J(Jirbucher) de M. J. Conrad (léna, Fischer, mars 1886), et où il traite avec sa supériorité habituelle « l'Economie politique systématique ». En trois endroits au moins, pages 220, 224 et 246, le savant professeur de Berlin déclare que les adeptes des nouvelles écoles, il nomme d'une part, M. Cohn (qui n'a pour l'ancienne école qu'une ironie souvent dédaigneuse), et de l'autre, l'école historique, ont été obligés de remplir leur cadre au moyen de la « dogmatique abstraite » (p. 220), ou de la « vieille dogmatique ». et il reconnaît (p. 247) qu'on ne pouvait pas faire autrement [Meiner Ueberzeugiinrj nach mit vollem Recht).
C'est précisément cette vieille dogmatique , le corps même de la science que nous allons reprendre pour examiner s'il a subi des modifications, et lesquelles, et si nous trouvons des progrès, nous nous en emparerons avec empressement.