‹ Les progrès de la science économique depuis Adam SmithChapitre 7 sur 35 · II. — Science et art, théorie et pratique · texte numérisé non relu

II. — Science et art, théorie et pratique

L'économie politique s'occupe de la prodiution, de la répartition et de la consommation des choses nt'cessaires,

4 INTliODlJCTION.

utiles ou agréables à riiomme. Elle s'en occupe de deux façons différentes : elle en recherche ou constate les lois, dans ce cas elle est une science, elle apprécie ou recommande des procédés d'a})plication, et dans ce cas elle ?e fait art. Bien des auteurs ont mêlé la science et l'art, non sans nuire à la fois à l'une et à l'autre. Il importe de les distinguer et de les tenir séparées, afin de pouvoir leur appliquer les méthodes qui leur conviennent. En effet, la science procède principalement par l'analyse, l'art par la synthèse. La science a besoin de connaître, elle creuse, elle dégage des éléments et ne s'arrête qu'à la notion la plus simple, à la molécule, à l'atome, à la monade, elle va parfois au delà de la réalité. L'art combine toutes les causes pour reproduire la réalité la plus compliquée. 11 prend partout les éléments de son œuvre et ne craint pas de mêler les matières ou les idées d'origines diverses, provenant même de sources opposées.

On doit aussi distinguer la science de la théorie. La science peut être spéculative ou empirique, et quelquefois on confond la spéculation avec la théorie, l'empirique avec la pratique. C'est à l'art qu'on devrait réserver les termes de théorie et pratique. La théorie se composa de principes, de règles plus ou moins générales, plus ou moins bien motivées, d'après lesquelles on doit agir dans la pratique. La théorie, a-t-on dit, est le précejjte, la pratique, Vaction. La spéculation ne travaille qu'avec des idées, et précède parfois l'empirisme; celui-ci, fondé uniquement sur l'expérience, est souvent dénué d'idées générales. Quand l'expérience donne lieu à la formation d'un système (1) de règles ou de lois coordonnées, il est difficile de qualifier ce système-là de spéculation, et si le mot science

(1) Comme Littré et d'autres, nous ne prenons jamais le mot système dans un sens défavorable; c'est simplement un composé de parties coordonnées entre elles (Littré).

ne convient pas non plu?, on emploie volontiers celui de théorie ; si le système présente un ensemble de lois, on qualifie la théorie de « pure )^ ce qui peut équivaloir à science. Mais, en général, la théorie est un ensemble systématique de règles, de préceptes plus ou moins raisonnes ou expliqués. Théorie se prend quelquefois comme synonyme d'explication, tandis que spéculation est toujours pris dans le sens de raisonnement a priori. Il est regrettable que ce mot de théorie ait dans le langage vulgaire, et même chez beaucoup de savants, un sens assez vague pour qu'on puisse en abuser. Si l'ou était d'accord sur la définition de ce mot, on ne reprocherait jamais à la théorie d'être contredite par la pratique. Lorsqu'il y a désaccord entre elles, on décK'irerait que la théorie est mal faite, car une vraie théorie ne peut pas contredire la pratique. La théorie étant toujours la généralisation (et l'explication) des faits de la pratique, elle doit tenir compte de toutes les circonstances qui accompagnent ces faits ; à la rigueur, les règles devraient donc être formulées de façon à contenir les exceptions. Par exemple, il ne faut pas dire, tous les aliments de l'homme sont le produit de son travail, mais, tous les aliments de l'homme, sauf ceux que la nature lui présente tout préparés., sont le produit de son travail. C'est peut-être la nécessité logique de comprendre l'exception dans une règle bien formulée, qui explique le dicton paradoxal de l'exception qui confirme la règle.

Ainsi, il conviendrait de réserver à l'art les termes de théorie etdepratique, et lorsque des nécessités de rédaction, ou celle de se conformer aux exigeances du langage usité pour être clair, prescrivent l'emploi du mot théorie en par lant de la science, qu'on ajoute « pure » ou un autre qualificatif pour la distinguer.

Nous disions tout à l'heure qu'il ne doit pas y avoir de contradiction entre la théorie et la prati(jue, nous pensions

alors que r;tp|)lication aurait lieu par une volonté dirigée par la raison, car c'est la raison qui a présidé à la rédaction de la lliéorié : (;n l'oruiulant les règles, elle rapproche, dans les faits qu'elle examine, les causes et les ellets, et constate ainsi que ceci produit toujours cela.

Voilà pour la théorie. Si la pratique se soumet également à la raison, aucune contradiction n'est possihie; mais la raison est très loin de diriger toujours nos actions. Dans nos réflexions nous commençons toujours par supposer que tous les hommes sont raisonnables, et qu'ils ont tous la même logi(|ue. En prolongeant nos réflexions, nous trouvons que, de même qu'il y a des hommes manquant d'honnêteté, il en est qui manquent d'intelligence, de réflexion, de savoir, de logique, qui ne peuvent pas marciier droit, parce qu'ils ne connaissent pas le vrai, le bon chemin. Et puis, souvent la passion intervient. C'est précisément parce que la majorité des hommes est plus influencée par les sentiments ou les passions — sans parler de l'ignorance — que la théorie et la pratique semblent parfois eu désaccord; l'une montre le chemin que la raison recommande, l'autre pousse sur la voie que la passion orne d'attraits décevants. Celte cause de désaccord est pourtant bien connue, mais il n'y a pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.

La disUnclion entre la science et l'art se fait de|)nis longtemps parmi les 6coiiomi?tes, mais l'idée ne s'est pas présentée tout d'abord dans sa pleine clarté. Ni les physiociates, ni Adam Smilh, ni môme J.-B. Say n'ont en celte clarté : on formulait une loi en ci-oyant offiir un précepte, la pensée ne s'était pas encore arrêtée à la différence, mais le germe en était dans l'esprit. Adam Smilh commence ainsi son livre IV : « L'économie politique considérée comme une branche des connaissances du législateur et de l'homme d'État se propose deux objets dislincts : le premier, de procurer au penfjle... » (î'est là l'art écononnqnc, mais ce n'esl pas l'économie politique tout

entière, car on ne la considère qn'à un point de vue déterminé. J.-B. Say ne doute pas un instant que c'est la science qu'il expose. Le mot science est plusieurs fois appliqué à l'économie polilitiue dans le Discours pi'éliminaire du Traité, et l'auteur développe souvent des lois, mais il ne s'arrête pas devant les applications, il les donne sans les signaler comme telles.

Rossi est un des premiers qui ait fait une distinction tranchée. Dans la deuxième leçon de son Cours d'économie politique il dit : « La science n'a pas de but extérieur. Dès qu'on s'occupe de l'emploi qu'on peut en faire, du parti qu'on peut en tirer, on sort de la science et on tombe dans l'art. » Et plu,-' loin : <( La science n'est que la possession de la vérité, la connaissance réfléchie des rapports qui découlent de la nature même des choses... » Mais en continuant ses développements, il oublie ce qu'il vient de dire et entre en plein dans la confusion ou le mélange des genres. Ad. Blanqui, dans une note au livre IV de la Richesse des nations (édit. Guillaumin de 1859, p. 117), ne fait pas encore preuve de vues bien nettes quand il s'exprime ainsi: « Quelques économistes ont voulu en faire (de l'écon. pol.) la science universelle; d'.mtres ont essayé de la restreindre A des proportions exiguës et vulgaires. La lutte qui existe en France entre ces deux opinions extrêmes consiste à savoir si l'économie politique sera considérée comme Vexposition de ce qui est, ou comme le programme de ce qui doit êtt^e, c'est-à-dire, comme une science naturelle, ou comme une science morale. » Blanqui se trompe. Les sciences morales ne disent pas ce qui doit être, mais ce qui est... dans l'ordre moral; l'art seul donne des préceptes. Ceux qui, en France, mettaient €n avant « ce qui doit être » n'étaient pas de vrais économistes.

L'un des premiers (1), ou le premier en France qui ait introduit dans son ouvrage la distinction si usitée alors en Allemagne entre la science et l'art économi(iues fut iM. Gourcelle- Senenil; la préface de son Traité théorique et pratique d'économie politique est datée de 1859 (2).

Dans celte préface l'auteur déclare séparer la science de l'art

(1) En I8.i0, Cil. Cnquelin faisait très bien la distinction dans le Dirl. de l'Écon. pol., V» l'.conomio poliliiiuc, mais ce n'était pas, en effet, à lui qui rédigeait un Dictionniiiro, à réaliser la séparation.

(2) J'ai devant moi la deuxième édition (Paris, Guillaumin) qui a paru en 18G7 ; x:'ebt d'après celle-là quc.jc cite.

8 INTRODCCTION.

dans son ouvrage, et il tient parole : le tome I" est consacré h la science économique que, pour mieux la distinguer de l'art, il nomme Ploutologie; le tome II traite de l'art, qui reçoit le nom é' Ergonomie. On voit que le savant économiste tient sérieusement à les distinguer; il espère qu'en introduisant des appellations diflei entes, il atteindrait son but. Il a toujours atteint celui de faire un livre distingué, mais on pourrait, selon moi, trouver que le tome II ne renferme pas tout ce qui aurait pu ou dû y trouver place ; mais l'économie appliquée et l'administration se ressemblent ou se touchent si souvent, qu'il est dillicile de tirer la ligne de démarcation.

Dans un autre ouvrage, Préparation à l'élude du droit, 1887, il reconnaît également la nécessité de séparer l'étude de la science pure de l'étude des applications, p. 358.

A.-E. Cherbuliez, dont le Précis de la science économique, etc., a paru en 18G2 (Paris, Guillaumin), sépare également la science de lart, consacrant à l'une le tome P'' et à l'autre le tome IL Il montre (p. 6) que la science économique explique les phases diverses et les résultats du mouvement économique par l'action de certaines causes, notamment de certaines forces morales inhérentes à la nature humaine. Il déclare que « la vertu et le vice ne sont pas les quantités concrètes que cette science (l'écon. pol.) a pour objet, ce ne sont pas même des quantités, ni surtout des quantités commensurables et homogènes avec la richesse ». Il ajoute, p. 7 : « La science économique fait pareillement abstraction du caractère plus ou moins contraire à l'ordre moral, ou funeste au bonheur de la société, que peuvent présenter certains résultats du mouvement économique. Elle n'est pas la science de la vie humaine, ou de la vie sociale, ni celle du bonheur social, ni même celle du bien-être matériel des hommes. Elle existerait encore et ne changerait ni d'objet, ni de but, si les richesses, au lieu de contribuer à notre bien-être, n'y entraient pour rien du tout^ pourvu qu'elles continuassent d'être produites, de circuler et de se distribuer. » Il n'est pas possible de pousser plus loin la séparation de la science de l'art. La science est neutre, c'est une glace qui réfléchit ce qui se présente, mais l'art a parfois des tendances, des passions mêmes, car il exerce une action qui peut être bonne ou mauvaise, selon le cas.

Le tome II de l'ouvrage de M. Cherbuliez traite de législation

économique, qui représente pour lui la science économique appliquée, ou l'art. C'est à peu près la manière de voir de M. Courcelle-Seneuil, mais je la crois trop étroite. Pourquoi ne parler que de la législation? n'y a-t-il pas des inQuences morales, politiques, géographiques, historiques qui ne sont pas incarnées dans les lois civiles et commerciales? Je n'insiste pas, car l'occasion se présentera de revenir sur ce point.

L'exemple donné par ces deux éminents économistes ne semble pas avoir trouvé beaucoup d'imitateurs en France, et c'est fort regrettable, car le progrès de la science et le progrès de l'art sont obtenus par des procédés ou à des conditions différentes : pour l'un il faut creuser; pour l'autre, s'étendre. D'ailleurs la division du travail s'applique également aux études; que l'un se consacre h la théorie, que les autres se partagent les applications à l'agriculture, l'industrie, le commerce, le crédit, les voies de communication, et l'on produira mieux et davantage. Mais les tendances actuelles sont dans une autre direction ; on a mieux aimé réunir que diviser, la S3nth se est à l'ordre du jour, on rêve la grande sjmthèse, la sociologie.

11 y a encore une autre circonstance défavorable à la séparation de la science de l'art, c'est que l'économie politique touche aux questions du jour et même à la politique. On veut influer sur les événements, prendre part à la lutte, il faut alors être d'un parti. Dans celte disposition d'esprit on ne fait pas de la science pure, on fait le plus souvent des applications tendancieuses. — Espérons en des temps meilleurs.

L'Allemagne s'est mise de bonne heure à séparer la science de l'art en économie politique. Beaucoup d'auteurs ont divisé leurs Irailés ou Manuels en «... Lehre » et «... Politik », c'està-dire, en théorie et pratique. Plus tard la « Lehre » est devenue la « Partie générale » (exemple que M. Gauwès a suivi), et dans les ouvrages les plus récents on a préféré le mot Grundlegnng, qui peut se traduire par Bases ou par Principes généraux (exposé des). Quelques auteurs, plus ou moins partisans de la « méthode historique », se sont vivement prononcés contre toute théorie, mais avec un succès très restreint; nous croyons même qu'ils ont prêché dans le désert, plusieurs voix qui savent se faire entendre et écouler s'étant

bientôt, élevées en faveur de la théorie et l'ayant déclarée indispensable (I).

L'occasion se présentera de nommer la plupart des auteurs qui ont ouvert une campagne en faveur de la théorie; citons avant tout M. Charles Menger, l'éminent professeur de l'université de Vienne, qui peut être considéré comme un chef d'école. Parmi ses diverses publications, celle qui nous intéresse ici est intitulée : Recherches sur la méthode des Sciences sociales et spécialement de l'Economie politique [Untersucliungen ùber die Méthode der Sociahvissenschafien imd der politschen Œkonomie inshesondere. Leipzig, Duncker et Humblot, 1883). Ce livre remarquable a fait sensation dans le monde économique, et si l'on peut discuter certains détails, on ne peut en contester l'importance scientifique. J'aurai plus d'une fois à le citer, car sur certains points il arrive, par des arguments qui lui sont propres, aux mômes résultats que quelques-uns de mes devanciers et que moi-même.

Inutile de diie qu'il sépare nettement la science économique de l'art économique. L'art économique, M. Menger l'appelle volontiei-s, sciences pratiques, et il distingue autant de sciences pratiques (|u'il y a d'applications de l'économie politique à de grandes branches du travail : économie agricole, économie industrielle, économie commerciale, ainsi qu'aux finances; mais les « sciences pratiques » sont traitées comme synonymes de « théories d'art » [Kunsllehren), de chaque théorie d'art dérivant une application pratique. Cela revient à la distinction que j'ai faite plus haut de : théorie de l'art et pratique de l'art économique.

Mais la science économique (la science pure) donne également lieu à des distinctions importantes que M. Menger a fait ressortir plus clairement que tous ses devanciers, en rectifiant sensiblement les idées. C'est que la science peut être empirique ou abstraite (M. Menger dit exacte). C'était reconnu, mais souvent mal compris, et beaucoup d'auteurs faisaient la part trop belle à l'empirisme en maltraitant l'abstraction, qui n'a pas mérité cette indignité. M. Menger met l'une et l'autre à sa place, mais il me semble faire une concession au préjugé en

(1) C'est une affaire de tempérament. I! y a des hommes qui aiment et d'autres qui dédaignent la tlicorie.

LA MÉTUOUE. Il

remp\aq.ant absf) ait par exact. Voici, en aussi peu de mois que possible, renchaîneinent de ses idées.

On doil distinguer deux catégories de sciences : les unes s'occupent du particulier (« de l'individuel ou des faits individuels »), ce sont les sciences historiques; les autres portant leur attention sur le général, sur les formes et les rapports typiques, ce sont les sciences théoriques. Ainsi, si A fait une vente à B (par exemple. Napoléon I" vend la Louisiane aux Etats-Unis), c'est un fait particulier, individn(?l, historique; mais quand un économiste ou un publiciste parle de ventes et d'achats, c'est une généralité ou une généralisation qu'il aborde (M Menger dit « une forme typique ») pour en étudier la nature elles lois (« les rapports typiques »). La science théorique s'occupe donc de généralité, c'est-à-dire, de ce qu'un groupe de faits individuels ont de commun — le fait individuel n'est pas nié par la théorie, mais celle-ci néglige l'accessoire pour ne penser qu'à ce qui est essentiel; toutefois il n'est pas qu'une seule manière de s'en occuper. 11 y a la méthode empii-ique et la méthode exacte (abstraite), la méthode hislorico-philosophiqne, la méthode statistique et d'autres, selon la nature des sciences. Nous devons nous restreindre ici à la science économique.

Or, celte science s'occupe, avons-nous dit, des types économiques, c'est-à-dire de ce qu'il y a de général ou de commun (« de typique ») dans un groupe de faits similaires. L'élude des faits individuels n'a qu'un but, celui de généraliser, de constituer le type, et cela, en examinant la réalité sous toutes ses faces, le type devant en être l'image fidèle. 11 en résulte que lorsque le type est présent à votre esprit, vous pouvez, par la pensée, suppléer aux lacunes du fait individuel présenté par la réalité. Par exemple, si vous possédez le type arbre, quand vous voyez un tronc dénudé, vous savez d'emblée qu'il manque des branches, des rameaux, des feuilles. De môme, le travail normal étant toujours suivi d'un salaire, quand vous demandez à un ouvrier s'il veut travailler pour vous, sans que vous n'ajoutiez rien, le salaire se présentera à l'esprit de l'ouvrier comme le complément naturel de son travail.

La formation d'un type n'est cependant pas chose facile, et, rigoureusement parlant, il n'existe peut-ôlre pas de type emj)irique complet, c'est-à-dire, tout à fait conforme à la réalité. Pour revenir à l'arbre, quand vous vernz le tionc dénudé,

serez-vous capable de déterminer s'il avait des feuilles caduques comme le hôtre ou le noyer, si c'était un conifère ou un palmier? On pourrait sans doute descendre jusqu'aux espèces pour établir des types, mais alors la généralisation serait de peu de portée et la science théorique n'en tirerait aucun profit, elle ne pourrait pas conclure du connu à l'inconnu.

Il en est de même de la deuxiùme tâche de la science, celle de dégager les rapports typiques ou nécessaires, les lois. L'empirisme, c'est-à-dire l'observation, en constatant les rapportsque les faits (les phénomènes) ont entre eux, ne dispose que de ce que la réalité montre en un lieu et à un moment donné. L'observateur, souvent môme l'expérimentateur, ne peut dire qu'une chose, que le phénomène (fait individuel) A du type Z a été toujours ou habituellement suivi du phénomène D. Traduisons : chaque fois qu'un producteur (A) a présenté une marchandise Z sur le marché, un acheteur (D) s'est avancé. Ces faits observés autorisent-ils à soutenir qu'à l'avenir aussi, chaque fois qu'un marchand se présentera, il sera abordé par un consommateur? Nullement. L'empirisme, la méthode d'observation ou expérimentale (1), ne peut garantir que ce qu'elle a vu et touché, il est contraire à sa nature de s'engager pour l'avenir. En tout cas il ne pourrait présenter ses prévisions que comme des probabilités, et, comme il sera démontré en traitant des lois économiques, cette impuissance de l'empirisme pur d'établir des lois s'étend aux sciences physiques comme aux sciences morales (2).

Où la méthode empirique reste court, la méthode exacte, ou plutôt abstraite, atteint le but. De l'expérience elle en appelle à la raison, laquelle inscrit comme vérité le raisonnement qui est strictement conforme aux lois de notre entendement. Or voici la proposition fondamentale de la méthode abstraite : ce quia été observé une fois, sera observé chaque fois que les mêmes candllions se trouveront réunies. Au fond, cette proposition revient à cet axiome inébianlable, que « les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets ». Des esprits superficiels

(I) C'est-à-dire : qui enregistre et classe des observations, et non pas qui combine des expériences, ce qui est rarement possible dans les sciences morales et politiques.

(•>/ Ajoutons tout de suite : 1" que l'observateur peut se tromper, mal voir, mal entendre, et 2° qu'il peut mal interpréter le phénomène, par ignorance ou par passion.

trouveront peut-être que c'est trop simple, que c'est une vérité trop vulgaire pour être delà science; ils croiront peul-ôlre faire une objection sérieuse en disant que jamais les mêmes circonstances ne se retrouveront absolument les mêmes. A cela on peut répondre, d'abord, qu'en savez-vous? Puisque vous êtes des empiriques, ne parlez pas de l'avenir. Puis, on peut ajouter qu'on ne parle que du cas oii les mêmes circonstances se retrouvent et que, dans ces circonstances, il y en a d'essentielles et d'accessoires, de sorte que, si l'on n'arrive pas à l'identique absolu, il n'en sera de l'économie politique que comme de tout le savoir humain. On se contentera d'une approximation, un point qui sera démontré plus loin. Revenons à M. Menger.

Le savant professeur de Vienne indique, p. 41 du livre précité (1), comment procède la mélhode exacte (abstraite) pour former les types, c'est-à-dire les généralités ou les idées que représentent un ensemble de faits individuels. Elle analyse les réalités (les choses réelles) et les réduit à leurs éléments les plus simples, qui, précisément parce qu'ils sont simples, sont nécessairement typiques. Elle ne s'arrête pas pour se demander si ces éléments se rencontrent isolément dans la réalité, ou si l'on pourrait les isoler en fait : elle passe outre. C'est en procédant ainsi qu'on arrive à concevoir des types purs qu'on chercherait en vain dans la réalilé. De l'oxygène absolument pur, de l'alcool à 100 degrés sans aucun mélange, de l'or sans trace d'alliage, un homme sans autre préoccupation que celle de s'enrichir, ne sont que des idées abstraites inaccessibles à l'empirisme, qu'on ne voit pas dans la réalité, mais dont nous ne pouvons nous passer pour entreprendre des recherches théoriques et pour formuler des lois exactes, que notre intelligence concevra comme absolues.

11 en est à peu près de môme des rapports typiques, c'est-àdire des lois. Les lois abstraites indiquent les rapports des types abstraits, ou mieux encore, ces lois font conuiâtre comment les éléments simples se combinent, elles déleruiincnt la nature et les proportions qui se manifestent dans ces combinaisons. Ces lois abstraites, si elles n'existent pas avec toute leur pureté dans la réalité, n'en sont pas moins nécessaires à notre

(1) Pour être plus court, je ne traduis pas, je me borne <à résumer la pensée de l'auteur.

espiil (lui on a besoin pour ses raisonnemonis et ses prévisions. El, si l'on réfléchil combien sont nombreuses les circonslances accessoires de peu d'importance (par exemple, la couleur, le goût, etc., de deux objets dont on compare le poids) (I), on trouvera que les raisonnements abstraits seront bien moins souvent contredits par la réalité qu'on pourrait le penser.

Les deux aspects de la science, celui que produit la mé- Ibodo iibstraite et celui qu'on obtient par la méthode empirique, n'ont été exposés séparément dans aucun livre, on les a généralement mêlées dans les démonstrations avec d'autant plus de raison qu'elles se soutiennent mutuellement. La mé- Ihode abstraite est plus souvent appliquée aux phénomènes d'une nature simple, la méthode empirique aux laits compliqués; nous aurons plus d'une occasion de montrer l'utililé de l'une et de l'autre; en ce moment il s'agissait seulement de constater que l'abstraction — dont aucune science, même la plus exi)érimentale, ne peut se passer — n'a pas seulement des détracteurs, mais aussi ses défenseurs armés de bons arguments.

M. Emile Sax, de l'université allemande de Prague, dans Dos Wesen und die Aufgaben der Nationalokonomie (Vienne, Hôlder, 1884), considère comme acquis (p. 21) ce principe, qu'on doit distinguer la science de l'art, et de plus la « science descriptive » de la « science normative », celle qui enseigne ce qui est de celle qui indique ce qui doit être, et naturellement il veut qu'on les cultive toutes les deux. Mais n'est-ce pas l'art qui formule des préceptes?

M. le professeur Ad. Wagner (dans les Jahrhûcher de J. Conrad, mars 1885, p. 241) demande que l'économie politique se charge : 1° de constater les phénomènes économiques et leurs évolutions; 2° de faire comprendre leurs rapports de cau.^alité ; 3° d'apprécier leur valeur sociale ; 4° d'indiquer le but vers lequel le développement économique doit se diriger; 5° de tracer la voie qui conduit à ce but. En présence d'une tâche aussi vaste, il reconnaît l'utilité de la division du travail, mais il pense que la division en cinq spécialités ne serait pas exé-

W) Une boule rouge et une boule blanche ou bleue peuvent avoir un poids identique. On demande quelquefois aux enfants : Qu'est-ce qui est plus lourd, un kilo de plumes ou un kilo de plomb. Un kilo est un kilo dans les deux cas.

cutable; il réunirait donc les quatre premières et en ferait la « partie générale » ou la « partie théorique », il dit aussi « Grundlegung » (bases fondamentales ou principes), et la cinquième serait la a partie spéciale »» ou la « partie pratique » de l'économie sociale ou politique. Il me semble que le savant professeur s'est laissé influencer par le mot social, qu'il afl'ectionne beaucoup, car ni le n° 3, ni le n" A ne font partie de la théorie ou de la science ; c'est de l'application bien caractérisée.

Mentionnons encore le système de M. Cohn, qui, p. 89-90, n'admet pas la séparation de la théorie de la pratique.

Consultons maintenant J.-St. Mill. Dans son traité, il n'aborde pas la méthode, mais il lui consacre un Essai étendu dans sou livre : Uns'-tlled questions ofpolilical eco«o»î?/ (London, Longmans, etc., 1874, 2" édit.). Cet Essai traite de la définition et de la méthode. Relativement à la définition, il arrive, p. 140, à la conclusion que voici : « L'économie politique peut donc être df^finie ainsi, et cette définition semble complète : C'est la srÀence qui trace les lois des phénomènes sociaux qui résultent des o/iéra(ions combinées des hommes en vue de la pi^oduction des richesses, en tant que ces phénomènes ne sont pas mcdifiés par la poursuite d'un autre objet. Bien que ce soit là, ajoute Mill, une définition correcte de l'économie politique comme l'une des parties de (l'ensemble de) la science, l'auteur d'un Traité sur la matière combinera dans son exposition, avec les vérités de la science pure, autant de modifications pratiques que, selon son estimation, il en faudra pour donner à son livre la plus grande utilité usuelle. »

On voit que Mill a de la peine à séparer l'économie politique des autres sciences, et surtout à concevoir l'art d'une manière indépendante des doctrines scientifiques sur lesquelles il s'appuie; c'est un défaut assez commun en Angleterre. Ce que Mill dit de la méthode d'investigation a plus de valeur; il pense (p. 141) que la différence des méthodes a sa raison d'être dans la difi'érence des vues sur la nature des preuves nécessaires pour établir les vérités enseignées, ce qui voudrait dire que les uns s'appuient volontiers sur le raisonnement, sur la logique, tandis que les autres s'en tiennent plutôt h l'expérience; mais Mill, dans ses développements, mêle des choses qu'on distingue quand on a des vues nettes, netteté qui ne saurait se rencontrer chez celui qui confond la science et l'art. Citons encore

16 INÏHODCCTION.

iMill (p. 1 il ot suiv.) : « La forme la plus habituelle sous laquelle celte diirérence de niélhode se présente, c'est celle de la vieille querelle {f(tud) entre ce qu'on appelle théorie et ce qu'on appelle pratique ou expérience. » La théorie et la pratique ne sont pas absolument identiques avec la science et l'art, mais ne discutons pas et reprenons la traduction (p. 141). « Relativement aux questions sociales et politiques, les hommes ont deux manières de raisonner : les uns se qualifient d'hommes pratiques et signalent les autres comme théoriciens, une qualité que ces derniers sont loin de décliner, mais qu'ils ne revendiquent pas non plus comme leur appartenant seule. La diflerence entre les théoriciens et les praticiens est assez grande, mais elle est incorrectement spéciOée par le langage ordinaire. On a souvent démontré que ceux qu'on accuse de mépriser les faits ou de ne pas en tenir compte, déclarent expressément et sincèrement ne se fonder que sur des faits et sur l'expérience ; tandis que ceux qui désavouent la théorie ne peuvent faire un pas sans théoriser. Mais bien que les deux sortes d'investigateurs théorisent chacun de son côté et ne s'appuient l'un et l'autre que sur l'expérience, il y a entre eux celte grande diflerence, que ceux qu'on appelle hommes pratiques réclament une expérience spécifique (un fait de même nature) et argumentent en remontant de faits individuels à la généralisation; tandis que ceux qu'on nomme théoriciens ont besoin d'embrasser un champ d'expérience plus vaste (de voir des faits plus nombreux), et puis, quand du particulier ils se sont élevés jusqu'au principe général dont la portée dépasse la question qu'on examine, leur argumentation redescend du principe général pour arriver à une variété de conclusions ou déductions spéciales. »

Dans les développements qui suivent, Mill soutient que l'économie politique est essentiellement « an abstract science >> et que sa méthode est une méthode a priori {^. 243); pour le réfuter, je n'ai qu'à rappeler le passage de Mill que je viens de traduire. Il y a évidem.ment de l'abstraction dans la science, mais peut-on employer l'expression « à priori» pour des notions empruntées à l'expérience?

Ni Gairnes ni quelques autres économistes anglais distingués, à l'exception de M. Sidgwick (Principles) et peut-être un autre, n'abordent la question qui nous préoccupe en ce moment, le rapport entre la science et l'art, la théorie et la pra-

tique ; mais nous les retrouverons en examinant un autre côté de la même question.

Citons encore un Italien. Voici ce qu'a dit Minghetti sur la science et l'art économiques :

«Maintenant qu'est-ce que l'économie ? Elle aussi est à la fois une science et un art; avoir confondu ces deux branches ne fut pas une médiocre source d'erreurs et de contradictions parmi ceux qui l'étudièrent. En effet, là où les uns se proposaient de trouver des faits et des lois constantes, d'autres demandaient des moyens d'accroître la richesse universelle; et ils ne savaient pas discerner que les recherches des deux objets ne pouvaient être pareilles pour la forme et la méthode. » [Des Rapports de récon. polit, avec la morale et le droit, Paris, Guillaumin, 1863, trad. Saint-Germain Leduc, p. 79.)

En résumé, même en traitant dans le même ouvrage de la science et de l'art ou de la théorie et de la pratique, l'économiste devrait toujours distinguer autant que possible l'une de l'autre ; le progrès et souvent la vérité est à ce prix;. Il est d'ailleurs facile de traiter la même question à plusieurs points de vue. Vous pouvez, par exemple, vous borner à considérer la monnaie abstraitement comme un objet ayant une valeur universellement admise et qu'on accepte volontiers en échange d'autres objets; vous pouvez aussi développer votre étude en examinant les qualités de monnaies déterminées, la durée, la divisibilité, la marque gouvernementale ; vous pouvez encore comparer l'or et l'argent, et même les autres métaux monnayés. En fait, le point de vue pratique sera assez souvent préféré par les auteurs, car: 1° l'on peut rester à la surface des choses; 2° on sera plus intelligible; 3° on aura un auditoire (ou un cercle de lecteurs) plus étendu; 4° on sera plus immédiatement utile ; o" les preuves seront plus accessibles. En revanche : 1" la portée de la partie pratique est plus restreinte ; 2" la vue n'embrasse que les choses les plus rapprochées et ne pénètre pas dans les profondeurs; 3" l'horizon

18 INTUODUCTiOM.

est borné par le tenijis et les lieux, par toutes les influences de la nationalité, de la politique, de la reli;4ion et par bien d'autres, sans oublier les passions. La science seule s'élève au-dessus des temps et des lieux, ses vérités bien établies sont inallaquables, elle permet de comprendre et de prévoir, elle est le meilleur guide de la prati([ue.

III. — Sources de la science économique. — Induction et déduction. — Raisonnement. — Expérience. — Histoire.

La science économique n'a en réalité qu'une source, l'expérience; les raisonnements a priori sont eux-mêmes obligé de s'appuyer sur des faits, ne serait-ce qu'au point de départ. L'homme constate les phénomènes (les faits) et en observe le développement; il s'efforce surtout de découvrir le rapport de causalité qu'il y a entre eux. Plus est longue la série des observations réfléchies sur lesquelles i'homme peutse fonder, plus sont nombreuses et éprouvées les vérités qu'il a recueillies. De là l'utilité de l'histoire.

Le procédé intellectuel par lequel on tire de l'observa iion des phénomènes les généralisations qu'on appelle loi, j)rincij)e, règle, ou simplement vérité générale, est nommé imluction. Le procédé par lequel on rend les vérités générales productives de vérités particulières, c'est la déduction. Les deux procédés sont également indispensables à la science, mais la déduction est le moins sujet à l'erreur. L'induction est un sentier longeant le précipice, la déduction une voie ferrée où les déraillements sont rares. Toutefois, par aucun chemin on n'atteint le but les yeux fermés; il faut toujours les avoir grandement ouverts pour échapper à l'erreur.

La pratique aussi emploie, selon le cas, l'induction ou la déduction.

Le logicien seul a besoin d'étudier à fond le mécanisme de riuduclion et de la déduction, et réconoiniste pourrait cà la rigueur se borner à prendre l'instrument et à s'en servir pour atteindre son but. Mais, de nos jours, il doit faire davantage. La science a des adversaires qui attaquent et les résultats qu'elle otTre et la méthode par laquelle elle les obtient. Ces adversaires, pour mieux venir à bout de la métliode, commencent parla mutiler; ils prétendent que l'économiste n'emploie que la déduction et que le point de départ de ces déductions sont de pures abstractions dont il ne sortirait pas. Ils ont quelquefois l'audace de nier — malgré l'évidence du contraire — que l'économiste fait égalemont usage de l'induction. Ce sont certains adeptes de l'école historique qui ont cherché à accréditer cette contre-vérité. Tous les économistes, peut-être sans exception, qui ont eu l'occasion de se prononcer sur la matière ont déclare l'économie politique (( une science expérimentale », ce qui est une façon de dire : une science inductive. J.-B. Say, dans les Considérations générales qu^il a placées en tète de son Cours co?nplt^t{\). 44), met lui-même les économistes en garde contre l'abus des abstractions, et M. Courcelhî-Seneuil, qui est l'un des plus distingués de ses successeui's, dans son Traité tJiêoriqiio et pratique d'économie politique [\*An?<, 18G7), page 9, dit que « l'économie procède le plus souvent par induction » et qu'elle « ne peut que rarement employer la déduction ». Ne disputons pas du plus ou du moins, et ne cherchons pas non plus à démontrer 'évidence : tout le monde doit admettre qu'une science expérimentale doit se servir de l'induction et ne peut pas s'en passer (1).

(1) Dans un autre livre : Préparation à Niiidr du droit, M. Coiircollc-

Seiieuil s'exprime ainsi, p. ;iG.'> :

^ «Cnncliions, s'il se peut; mais on nous arrête : — Vous ne nous avez pas dit

BÎ la metliode de l'économiste devait être inductive on déductive, anal\ti(iue

ou synthétique, ou iiistoriciue ou expôriaientalc, etc., etc.— J'en conviens, et

Cette accusation n'était au fond qu'une arme de guerre pour l'école historique, qui est d'ailleurs loin de former un groupe compact. Mais faisons abstraction des nuances et attachons-nous aux points essentiels : l'école historique n'admet pas de science économique « cosmopolite», c'està-dire s'appliquant à tous les pays, et par suite, elle conteste que la science économique puisse s'appliquer à tous les temps. Elle nie la science absolue, naturellement aussi les lois économiques; elle ne tolère que le relatif. Quelques-uns de ces savants n'admettent même aucune théorie, aucune généralité, ils ne reconnaissent comme légitime que le concret, le fait individuel; pour eux, la science se réduit à une description, c'est-à-dire à l'exposé de l'état actuel d'un pays ou d'un peuple, ou de sa situalion à une époque donnée. C'est là toute leur science, avec laquelle la plupart mêlent volontiers des préceptes de morale, « l'éthique », pour enseigner comment on devrait faire. Pour être rigoureusement exact, il convient de dire qu'ils s'acquittent volontiers de la partie facile de la tâche en proclamant quil faut des préceptes, mais qu'ils recommandent volontiers aux bons soins de l'avenir la partie difficile: celle de formuler ces préceptes. La critique est aisée

je répondrai : — Cette méthode est indiictive, parce que, pour établir les cadres idéaux qui peroiettoiit d'examiner les phénomènes successivement et isolément, il faut employer l'induction; — elle est déductive, parce qu'elle tire les conséquences immédiates de l'examen auquel on se livre, sans échafauder des déductions l'une sur l'autre, comme les mathématiques, mais en appliquant une même déduction à une multitude de cas identiques; — elle n'est pas expérimentale en ce sens que l'économiste ne peut faire des expériences à volonté, mais elle est expérimentale en ce sens qu'elle ne perd jamais de vue l'observation des faits concrets et qu'elle profite des expériences que le courant de la vie sociale amène devant l'observateur; — elle est analytique, bien qu'elle ne puisse faire aucune analyse matérielle, comme celle du chimiste, parce qu'elle se sert très largement de l'analyse rationnelle; — elle est synthétique, parce qu'après avoir étudié le détail des phénomènes, ceux de l'échange, par exemple, l'économiste les rapproche et les reconstitue en quelque sorte dans leur ensemble; — elle est historique, parce qu'elle porte l'observation des phénomènes économiques dans le passé, en se servant de l'histoire; en même temps que dans le présent. »

et Tari est difficile. (Cette vérité-là, au moins, est de tous les -temps.)

Ainsi donc, on ne veut pas de théorie ni de système de lois, mais on demande la description de Fétat actuel (1) ou aussi l'histoire du développement successif des faits économiques. Partout, en France, en Angleterre et ailleurs, on a étudié l'histoire de la science économique, partout aussi on a étudié le développement économique d'un pays, mais on croyait faire de l'histoire et non de l'économie politi(]ue. En Allemagne seule on a souvent confondu les deux ordres d'idées. La cause en est dans l'emploi du mot Volkswirt/iscJiaft. Dans chaque langue certains mots exercent une influence dont on ne s'aperçoit qu'en comparant des traités écrits en des idiomes différents. Expliquons hrièvement ce fait remarquable et qui exerce une influence plus grande qu'on le pense. On sait que chaque langue a des synonymes, par exemple : entendre, écouter, ouïr. On en trouve même dont le groupe est plus nombreux : menées, pratiques, machinations, manœuvres, manèges, intrigues, brigues, manigance, micmac; les dictionnaires spéciaux vous en offriront d'autres. Chaque mot a sa nuance propre, cela veut dire qu'il embrasse un groupe spécial d'éléments de la pensée; nous comparons ici la pensée à la lumière qui se subdivise en rayons de différentes couleurs. 3Iettons que nous consi-

(1) Pour M. Roscher, la théorie éconoiniqiio consiste dans la simple description, Schildcrimg, 1° de la nature économique et des besoins du peuple; '2° des lois et des institutions destinées à satisfaire ces derniers; :]" du plus ou moins de succès qu'elles ont eu. (t. I'^'", § 20). Pour ma part, je ne reconnais pas là une définition de la scieyice éconouiifjue, et l'on pourrait croii-e que M. Roscher, comme par exemple M. SchmoUer, n'admet pas la science du tout; mais on se tromperait, car dans le § 27 (et ailleurs) il parle des « lois naturelles de l'économie poHtique » comme d'une chose incontestable, quoiqu'elles ne soient pas encore sulfisamiucnt connues (sinddic Xaturgesetzc der Volkbwirthschaft erst hinreichend crkannt und anerkannt). .M. Roscher, qui €St le plus modéré des chefs de l'école historique, n'a cependant pas fait une description, mais un traité, (jui, abstraction faite de nombreuses notes sous le texte, est très systématique et vise à la science.

22 INTKÛDUCTION.

dérions un enscmhlo d'cléinonls de la pensée — ou de rayons — qui ait le sens à.' influence fâcheuse sur les hommes. Celle pensée peut se présenter à l'esprit de diiïérentes fîiçons, plus ou moins complète, plus ou moins modifiée par des idées accessoires. Ainsi, nous venons de donner une liste de synonymes qui peuvent être rangés sous la rubrique ^influence sur les hommes; or, en prenant une partie des rayons ou des éléments du mot menée et en y ajoutant des éléments du mot ôrif/ues, on forme le sous-groupe représenté par le mot intrigues. Chaque mot est, de la sorte, une combinaison spéciale d'éléments de la pensée, ayant un sens principal et divers sens accessoires qui le font considérer comme grand ou petit (montngne, colline), cpii le font prendre en bonne ou en mauvaise part. Or chaque langue a des mots qui n'ont pas d'équivalent complet dans d'autres, on n'y trouve pas la même combinaison d'éléments de la pensée; et si l'on traduit par à peu près, on fait naître de fausses idées, car personne ne peut se soustraire (sinon très péniblement) à l'influence des combinaisons de pensée à laquelle on est habitué depuis l'enfance.

Il résulte de ce qui précède que si, dans une langue^ un mot manque (une certaine combinaison d'éléments), il est difficile d'y faire entrer telle idée, et la science peut en subir les conséquences et présenter des lacunes. Il en est de même lorsqu'elle adopte un mot courant ayant plusieurs acceptions, dont l'une est exacte et l'autre erronée, se prêtant à i'abus. Eh bien, le mot Volksicirtlischaft^ littéralement, « économie du peuple », a joué ce tour à la science allemande.

Ce n'est pas sans de bonnes raisons que nous insistons sur le sens de ce mot, qui ne saurait présenter une idée nette en français, puisque les économistes allemands euxmêmes ne savent pas bien si la VolkswirtJtscJiaft ett l'éco-

nomie d'un peuple, donc une seule unité collective, ou si c'est l'addition de toutes les économies individuelles qui forment la nation. L'une et l'autre de ces acceptions impliquent une description de la situation économifiue d'une contrée. Dans le langage courant le mot signifie simplement économie politique. Un économiste s'appelle en allemand Volkswirth. Or, ce qu'il y a de fâcheux, dans l'emploi de Yolkswirtlischaft, c'est que son sens n'est pas fixe, il est ondoyant et divers, et les auteurs, sans s'en apercevoir, glissent souvent d'un sens dans un autre.

Les protectionnistes se sont contiîutés de la définition de Volkswirth-^chaft^ qui en l'ont l'état économique d'une contrée; les socialistes, heureux de trouver le mot dans la langue, lui ont maintenu son sens littéral de collectivité nationale et ont fondé là-dessus tout un système; c'est ainsi que Rodbertus prétend que les économistes ont tort de partir de l'individu pour arriver à la société; il part, lui, de la société pour arrivera l'individu. Selon sa doctrine, la production commence par être un tout, la France a produit 100 millions d'hectolitres de blé, la part de Paul dans cette production est de 2 millionièmes qu'il faut naturellement en distraire. Le cordonnier Pierre ne fait pas cent souliers par an, il fait une fraction quelconque de l'ensemble de la proJuclion nationale. En procédant ainsi, il est plus facile de sout(Miir que le propriétaire prend plus que sa part de la production nationale. Mais ce procédé n'est pas conforme à la réalité, ce n'est qu'une fiction inventée pour le besoin d'une cause, pour établir une doctrine dont nous aurons souvent à montrer les défauts.

Nous ne pouvons pas admettre qu'une nation soit autre chose que l'ensemble de ses citoyens, ou qu'une société soil une unité pour laquelle on doive et puisse faire distraction des membres qui la composent. Toute collectivité est une réunion d'unités, d'individualités que vous ne |touvez p;is

plus renier que nous ne pourrions ignorer la nation et la société, ce qui d'ailleurs ne nous \ient jamais dans l'idée. Le tout n'est pour nous que la collection complète des parties. Malgré les théories de Rodbcrtus, vous ne saurez jamais combien la France entière produit de blé, si vous n'allez, de producteur en producteur, leur demander à chacun le chiffre de sa production. L'individu est donc nécessairement le point de départ. Le tout peut-il avoir des intérêts différents de telle ou telle partie? C'est très possible, mais cela ne change rien aux doctrines générales, car quand il le faudra, le tout l'emportera toujours sur quelques-unes de ses parties. (Nous rappelons les lois sur l'expropriation et sur la réquisition.)

Les doctrines qui se rattachent à l'accentuation du mot Volkswirthschaft répudient volontiers les lois économiques, les principes généraux, disons la science ; pour eux (par exemple, l'école historique), tout dépend des temps et des lieux, et chaque nation passe par une série d'étals économiques.

Un des effets de Temploi simultané des mots Volkswirthschaft, Nationalœkonomie et politiscJie OEkonomie^ c'est qu'on a tenté de donner un sens un peu différent à chacun de ces mots, mais avec un succès restreint. La tentative la plus récente est due à un jeune économiste de talent et sans doute d'avenir, M. Henri Dietzel, actuellement professeur à Tuniversité de Dorpat. 11 propose de diviser l'économie politique en :

1° Volkswirthschaft (économie du peuple) pour tout ce qui concerne les hommes réunis en Etat. Il ne s'agit pas ici d'une unité (1), mais d'un ensemble d'hommes réunis sous une même loi. M. II. Dietzel semble avoir en vue ici l'économie appliquée, celle que Cherbuliez et aussi

(1) L'unité s'appellerait Stuatswirthschaft, économie d'État, soit finances.

M. Courcelle-Seneuil ont placée à ce litre dans le 2" volume de leurs traités;

2° Socialwii'thschaft (économie sociale) pour tout ce qui concerne les hommes réunis en société. La société est considérée comme s'étcndant hors des limites des Etats, c'est l'humanité entière. Il s'agit ici des rapports économiques entre les hommes, des lois de ces rapports, non intluencécs par l'Etat. Celte partie correspond à la science comme elle est généralement entendue. Le mot social ne dénote ici aucune tendance socialiste, Tauteur ne l'a choisi que parce que tout autre nom aurait été plus long.

De tous les économistes allemands qui ont défendu la cause de l'école historique, c'est incontestahlement 3L K. Rnies, professeur à l'université de Heidelherg, qui l'a fait avec le plus de force et avec les arguments les moins faibles dans son livre : Die politische OEkonomie, au point de vue de la méthode historique (l"" édit., 1853). C'est seulement dans ce livre qu'on trouve exposées ex professa les doctrines de l'école historique (1) — ailleurs on n'en parle qu'accessoirement — et où l'on déclare naïvement que la théorie économique devrait se borner à faire connaître « le développement historique de l'économie politique », c'est-à-dire l'influence qu'a eue sur les doctrines le développement des sociétés elles-mêmes, l'action des temps €t des lieux, celle de la politique, de la religion et du reste. Sans aucun doute, tout cela est utile, indispensable même, mais ce n'est pas tout. La prépondérance qu'on a revendiquée pour l'histoire a faussé les idées et a produit des effets fâcheux dans l'ordre politique et social. En niant plus ou moins explicitement la science, certains économistes ont facilité l'entrée en scène du socialisme et favorisé le réveil de la réaction économique, c'est-à-dire le renforcement de

(Ij \ous en citons un passage pins loin.

26 LNïnODUCTlO.N.

la protection inrlustriedle, l;i recoaslitution des corporations de métier et nombre de mesures restrictives. L'esprit public est ainsi devenu moins libéral.

Heureusement, les exagérations de l'école historique lui ont suscité des adversaires distingués; nous venons de nommer 31. II. Dietzel, mais c'est surtout à M. C. Menger qu'il faut revenir pour trouver une réfutation en règle [\). On ne peut citer ici que de courts passages ou plutôt de courts résumés de certains passages de son livre sur la Méthode (2). Dans la première partie de son ouvrage, il s'occupe sui'tout de bien faire comprendre la différence qu'il y a entre la théorie et l'histoire. Celle-ci a pour objet des faits individuels (un héros, une nation, une science) ou une série de faits individuels (histoire des famines, des guerres successives), la théorie étudie les généralités tirées ou abstraites d'un ensemble de faits ou de phénomènes de même nature, c'est-à-dire des types, des formes et des rapports entre ces types, c'est-n-dire des lois (les formes et les lois de l'échange, des prix, de la rente du sol, de l'offre et de la demande, etc., et de leur influence sur la population, p. 13).

Dans la deuxième partie, l'auteur montre d'abord que la théorie a toujours tenu compte du développement des phénomènes; elle y était forcée, car elle n'aurait pas pu former ses types sans embrasser l'ensemble du phénomène selon sa durée dans le temps et selon son expansion dans l espace (p. 105). Que dirait-on de celui qui, dans une crise commerciale, prendrait pour type le moment actuel à un endroit déterminé, et non la totalité du phénomène depuis sa naissance jusqu'à sa cessation, en l'observant à la fois dans les différents pays oii son action s'est fait sentir? Lu

(1) M. Ad. Wngnoi- et quelques autres ont nui indirectement à l'école historique, en démontrant la nécessité de la théorie. {2) Le titre de l'ouvrage est ciic plus haut, p. 10.

méthode liistoriqne pourrait bien (omber dans celle faute, puisqu'elle s'attache surtout à saisir le fait et qu'elle concentre son altenlion \olonliers aux phénomènes d'un pays déterniint; [Volkswlrthschnft). Nous aurons d'ailleurs souvent l'occasion de montrer que la théorie reçue tient parfaitement compte du temps et des lieux. L'école historique, de son côté, pousse ce soin tellement loin, qu'elle ne fait plus que de l'économie politique pratique el p^-rd complèlement de vue la science.

M. Mentier montre encore (p. 119) que pour beaucoup de ceux qui pr(nendent faire de l'économie politique selon la méthode historique, il suffît de garnir, « de chamarrer » de notes historiques un exposé des doctrines courantes. Il signale aussi l'erreur de ceux qui confondent le point de vue historique de l'économie politique avec une histoire de certaines doctrines, et il cite comme exemple un passage du livre deM.Knies (p. I9)que jedois traduire : «En opposition avec l'absolutisme de la théorie, dit M. Knies(l), la conception théorique de l'économie politique repose sur ce principe que, comme l'état économique réel, la théorie de l'économie politique est un produit du développement historique; qu'elle se forme en restant dans un rapport étroit avec l'ensemble de l'organisme d'une époque de l'histoire des hommes et des peuples, soumise aux conditions de temps, de lieux et de nationalité dans lesquelles s'opère son développement progressif; que ses arguments plongent dans la vie historique des peuples, et que ses résultats ont le caractère de solutions historiques; qu'elle ne j)eut représenter les « lois » générales dans la partie lhéori(iue de l'économie nationale que comme ïcxplicalion /lisforique

(I) Un profcssovir très connu de l'université de Terlin a dit de M. Knics : « Il est très profond, mais bien lourd. » En cITct, que du mots inutiles orv trouvera dans le pas-age traduit, et pourtant j'ai pu, sans altérer la moindre nuance de la pensée, en omettre quel(|ues-uns. J'ai remarqué dans le livrede M. Knies un alinéa de six pages (p. 2'Jl à '2\)S, édition de 1863).

et la iiKinifcAlation successive de la Ycritc, et qu'à chaque degré d'avancement elle n'est que la généralisation des vérités reconnues jusqu'à ce moment, et qu'on ne peut la considérer comme absolument achevée, ni sous le rapport de la qualité (du fond) ni sous celui de la forme; enfin (jue l'alisoliilisme de la théorie, s'il a pu se faire admeltiu! et régner à une époque quelconque, n'est toujours qu'un enfant de ce temps-là et ne représente qu'un point déterminé dans le développement historique de l'économie politique. »

M. Menger fait remarquer que ce n'est pas là de la science, mais de Thistoire. J'ajouterai qu'à écouter M. Rnies, l'humanité n'est pas capable de recueillir jamais une vérité. Si Ton nous apprenait aujourd'hui que deuK et deux font quatre, nous aurions à nous dire: enregistrons ce résultat comme provisoire, il répond à l'état actuel de l'ensemble de l'organisme politique et social, mais il viendra peut-être un temps oli deux et deux feront cinq. Ou aussi : de nos jours, les choses rares sont chères, les choses abondantes, à bon marché, il viendra peut-être un temps où ce sera le contraire. Si, par impossible, l'école liistorique prenait le dessus, on n'oserait plus rien entreprendre, de crainte qu'avant d'avoir terminé l'atîaire la société ne se soit élevée à un autre « degré de développement » et ([ue toutes les conditions économiques ne s'en trouvent changées. Plutôt que d'adopter de pareilles idées, il vaudrait mieux que les hommes crussent avoir rencontré la vérité tout en se trompant parfois. Ces opinions sont le résultat du tempérament de MM. Rnies, Roscber, Scbmoller et quelques autres savants peu favorables à des théories rigoureuses. Ils ont oublié que notre intelligence a des moyens de reconnaître la vérité dans un assez grand nombre de cas; réservons le doute pour les autres cas et ne le rendons pas universel.

Le savant professeur de Vienne s'applique ensuite ta démontrer que l'histoire, quelque important que soit son concours, ne suffit pas pour établir la science économique, qu'il faut encore l'observation directe... d'ailleurs, l'histoire nous apprend-elle toujours la vérité vraie? et s'étendt-elle sur tous les sujets que l'économiste a besoin de connaître? .Nous parlions jusqu'à présent de la science, ou de la théorie; quant à Tart, ou à la pratique, il va sans dire que les connaissances historiques, la condition de temps, de lieu, de nationalité y jouent un rôle prédominant, car on veut appliquer certains principes, certaines règles à des faits concrets, individuels, particuliers; on ne doit pas confondre le général avec le particulier, l'abstrait et le concret, distinction qu'on n'a pas toujours faite dans le camp de « l'historique ».

Nous avons maintenant à justifier la proposition émise plus haut (p. 18) relativement à la plus grande certitude qu'offre la déduction comparée à l'induction. Avant de donner nos propres arguments, nous croyons devoir emprunter quelques passages à deux auteurs anglais que tout le monde connaît. L'un est Cairncs, auteur de : The character ana logical metJtod of political cconomy (Londres, Macmilian, 2* édit., 1875, p. 63 et suiv.). « Je crains, dit-il à peu près (1), que beaucoup de personnes seront d'avis que l'induction est le vrai moyen de se procurer dos connaissances exactes en économie politique. Selon cette opinion, l'adepte devra commencer par collectionner et classer tous les faits relatifs aux richesses, aux prix, salaires, rentes, profits, commerce, production, etc., constatés dans les différents pays, et, cette première opération accomplie, il devra en tirer des raisons ou des arguments pour arriver à déterminer les causes et les lois qui gouvernent

(1) Pour ménager l'espace, je rcsuinc.

ces faits. Poiii' inoiiticr que celte inélliode est coniplètemcnl impuissante à résoudre des problèmes éeonomicjues, on n'a qu'à se rendre compte de la nature de ces problèmes. Les pbénomèiics relatifs aux richesses sont des plus compliqués qui exislenl. lis sont le résultat d'une grande variété d'influences, agissant simultanément, s'enlre-aii!ant ou se contrariant et se modifiant sans cesse. Combien d'influences, par exemple, ne concourent pas à la fixation d'un prix, combien ne se combinent pas pour faire naître une demande déterminée, et de combien d'autres ne dépend pasle montant des offres? — Or, si les phénomènes sont aussi compliqués et subissent l'action de tant de causes, pour pouvoir procéder par induction, c'est-à-dire pour remonter du fait pai-ticulier à la loi générale, il faudrait posséder le moyen d'expérimenter, moyen que l économiste ne possède pas. » L'auteur explique ce qu'il faut entendre par expérimenter (combiner les faits de manière à dégager et isoler les diverses causes), et continue à peu près ainsi: Le sujet sur lequel portent les investigations c'est l'homme, ce sont ses intérêts, el avec eux on ne peut pas agir aussi librement qu'avec maint autre objet. On est obligé de prendre les phénomènes tels qu'ils se présentent, et si l'on ne veut pas suivre d'autre voie que l'induction pure, on raisonnerait jusqu'à la fin du monde [till the crack of doom) sans arriver au moindre résultat utile... Ce qui fait qu'on croit souvent le contraire, c'est qu'en raisonnant sur des faits sociaux ou politiques les hommes combinent toujours, avec leur connaissance des phénonnènes, des motifs et des principes de conduite (jui leur sont si familiers (mais étrangers aux phénomènes), qu'ils n'ont plus conscience de leur emploi. Leur connaissance de la nature humaine, des conditions physiqnes et morales des choses, guide leur jugement, mais ce n'est plus là de l'induction pure, c'est une analyse logique, une combi-

LA MÉTIlODIi. 31

naison de déductions et d'ioduclions, sans qu'on s'aperçoive de la déduction, et c'est ainsi qu'on attribue tout à l'induction.'..

Cairnes cite ici J.-Sluart Mill, et nous allons reproduire cette cilalion d'après la traduction de Louis Paisse (traducteur de la Logique de Mill). Disons seulement que Cairnes s'élend encore longuement sur l'induction et lui fait sa part. Comme tous les instruments, elle est bonne lorsqu'elle est bien employée.

Mill est précisément le second auteur que nous voulons citer, car il a beaucoup étudié l'induction. Plus d'un passage de ses livres seraient instructifs, mais tenons-nous-en à celui que Cairnes a choisi [Système de logique, livre III, cb. m, § 8, tome 1, p. 508 de la traduction 1866). « L'opinion vulgaire, que les bonnes méthodes d'investigation dans les matières politiques (et morales) sont celles de l'induclion b;iconienne, que le vrai guide en ces questions n'est pas le raisonnement, mais l'expérience spéciale, sera un jour citée comme un des signes les moins équivoques de Faliaissement des facultés spéculatives de l'époque oii elle a été accréditée. Rien de plus risible que ces sortes de parodies du raisonnement expérimental qu'on trouve journellement, non pas seulement dans les discussions familières, mais dans de graves traités, sur les questions relatives aux choses publiques. « Comment, demande-t on, « une institution pourrait-elle être mauvaise, quand sous (( elle le pays a prospéré? Comment telles et telles causes « aui"aient-elles contribué à la prospérité d'un pays, quand « un autre pays a également piospéré sans ces causes? » Quiconque emploie des arguments de ce genre, el do bonne foi, on devrait l'envoyer apprendre les élémenls de quelques-unes des scienc(îs physicpies les plus faciles. Ces raisonneurs ignorent le fait de la pluralité des causes dans le cas même qui en olTre l'exemple le plus signalé. Il est si

32 INTltontJCTION.

peu permis, ca ces malicres, de conclure d'après la comparaison de cas particuliers, que même l'impossibiliU' des expériences arlificiclles dans l'étude des phénomènes sociaux — circonstance si |)réjndiciable à la recherche inductive directe — est ici à peine regrettable ; car pùton même expérimenter sur une nation ou sur toute la race humaine avec aussi peu de scrupule que 3Iagendie expérimentait sur les chiens et les lapins, on ne réussirait jamais à produire deux cas ne différant absolument eu rien, si ce n'est par l'absence ou la présence de quelque circonstance bien définie. Ce qui ressemble le plus à une expérience, au sens philosophique du mot, dans les choses (morales et politiques), est l'introduction d'un nouvel élément actif dans les affaires publiques par une mesure de gouvernement spéciale, telle que la promulgation ou l'abrogation d'une loi particulière. Mais quand il a tant d'influences en jeu, il faut du temps pour que l'influence d'une cause nouvelle sur les faits nationaux devienne apparente ; et comme les causes qui opèrent dans une si grande sphère, non seulement sont infiniment nombreuses, mais encore s'altèrent continuellement, il est certain qu'avant que l'effet de la nouvelle cause devienne assez manifeste pour être un sujet d'induction, un si grand nombre d'autres circonstances influentes auront changé que l'expérience sera nécessairement viciée. »

11 serait facile de citer d'autres auteurs (par exemple,. Herbert Spencer, G. Cohn, etc.), mais nous tomberions dans les répétitions, et il ne faut pas abuser des citations. Mill a montré les difficultés extérieures ou objectives de la tâche, nous allons indiquer les difficultés subjectives, intérieures, celles qui résultent de la nature humaine. Induire, tirer d'un fait ou d'un groupe de faits une vérité générale, une règle, une loi, est une opération que tous les hommes tentent, mais le plus souvent sans obtenir de suc-

ces. Le succès consiste à satisfaire d'autres esprits qui contrôleraient l'opération. Si l'homme qui induit est ignorant et raisonne mal, s'il a l'esprit faux, comme on dit, il n'arrivera à rien de bon. Les vaches de Pierre sont subitement tombées malades, il en conclut qu'une sorcière leur a jeté un sort. Mais l'ignorance n'est rien à côté de la passion, celle-ci peut dominer môme des esprits cultivés et les aveugler (1) : la religion, le patriotisme, l'amour, aussi bien que l'intérêt, la haine, l'envie, font qu'on interprète souvent mal les faits les plus éloquents, et que le témoin impartial et indifférent se demande : celui qui juge ainsi, estil de bonne foi ? Et il se répond intérieurement : C'est impossible. — Il est pourtant possible d'être aveugle. — Ainsi donc, l'induction est un instrument délicat et dangereux.

Il est délicat, c'est-à-dire qu'il se brise aisément, mais il ne pourrait aider à fendre un cheveu. Les vérités que l'induction fait découvrir ou permet d'approfondir sont généralement très visibles, très patentes; elles sont bien vite reconnues, vérifiées et contrôlées par de nombreux observateurs et se vulgarisent aussitôt. Les anciens faits, ceux qu'on a depuis longtemps constatés et déterminés sont catalogués et restent acquis; les faits nouveaux clairs et simples le sont bien vite à leur tour presque d'une manière inconsciente, et il ne reste aux preneurs de l'induction que les faits difficiles à classer sur lesquels ils peuvent exercer leur sagacité... et peut-être leurs passions, et dont ils peuvent disputer.

Or, le produit de l'induction n'est pour ainsi dire que la matière première sur buiuelle travaille la déduction : l'induction produit pour ainsi dire le blé, et si nous man-

(l) Il est bien des choses que, sans ôtre aveugle, on voit mal, parce que les apparences sont trompeuses. Et que dire des aiïaires où les témoignages sont absolument contradictoires, inconciliables, comme dans certaines enquêtes? L'enquête est un essai d'induction.

geons du pain, c'est la déduction qui représente le meunier et le boulanger. C'est la déduction qui l'ait les applications. Elle n'est cerles pas infaillible, mais elle n'invente i)as, comme parfois l'induction, et souvent ce qu'on croit une erreur de raisonnement n'est qu'une imperfection des prémisses fournies par l'induction. Quand le point de départ n'est pas bon, toute la série des conséquences s'en ressent. Et c'est un éloge implicite que nous faisons ainsi à la déduction ; elle ne peut pas s'écarter, elle marche pour ainsi dire sur des rails, elle ne peut pas dévier... mais elle peut dérailler. Ce sont les préanisses qui fournissent les rails sur lesquels la déduction marche, mais ces rails ne vont pas bien loin, c'est ce qu'on oublie, et l'on néglige alors de les rallonger au moyen de nouvelles observations... et inductions.

En résumé, l'homme ne se sert jamais longtemps de suite de l'induction et de la déduction, que nous avons comparées un jour aux deux branches des ciseaux, pour couper; il i'aut qu'elles interviennent toutes les deux. Aussi croyonsnous inutile de discuter la méthode dite philosophique, qui fait prévaloir la déduction, et la méthode dite des sciences physiques, oii l'induction prédomine; mais il faut au moins mentionner la méthode mathématique, qui a de chauds avocats en Jevons, M. Walras et quelques autres. Nous venons de relire leurs arguments, mais ils ne nous ont pas convaincu. Sans doute, il est utile parfois d'employer des formules^ ou plutôt des formes algébriques, c'est souvent une manière brève et nette de présenter une proposition, et quand la formule n'est pas trop compliquée, elle est comprise par tous les lecteurs. Dans ces limites, c'est bon comme moyen d'exposition, mais si l'on en conclut que l'algèbre ou même l'analyse mathématique est un instrument de découverte, on se trompe. Quand l'opération est techniquement bien conduite, l'algèbre vous conduira

à l'exacte solution du problème posé, mais cette solution sera, une lettre ou un chiffre dont vous n'avez pas le droit d'assurer qu'elle ou qu'il représente la réalité. Le moulin algèbre a broyé vos a:, y, z, et il en est sorti un m ou un 7i plus ou moins accompagné d'autres signes, mais x, y, z était-ce tout ce qu'il fallait porter au moulin ? Nous avons vu des travaux ingénieux, qui ne prouvaient rien, ou qui prouvaient, sur 10 pages, que 2 et 2 font 4, ce qu'il suffisait d'annoncer en une ligne comme un axiome. D'ailleurs, il résulte de la préface de Jevons à sa Thcoine d'économie politique que les mathématiciens peuvent se tromjier et qu'ils ne se comprennent pas toujours entre eux ; cela coupe court h tout. Celait déjà un grave défaut pour la méthode d'être inintelligible à la grande majorité des économistes, mais il y avait une compensation : l'infaillil)ilité. Celle-ci étant contestée, toute l'utilité de la méthode mathématique croule et disparaît.

IV. — Sciences morales et sciences physiques. Degré de certitude. Hypothèses.

L'économie politique n'est ni une science physique, ni une science morale (1); elle tient des deux, c'est une science mixte: elle expose certains rapports qui existent, les uns entre les hommes, les autres entre l'homme et la nature; elle opère donc sur des notions d'ordre physique et d'ordre moral. Ainsi la proposition: il y a une limite à la fertilité d'un champ, est d'ordre physique, tandis que les questions qui touchent à la valeur sont d'ordre moral; le travail, de son côté, pourra donner lieu à des problèmes où la physique et la morale se combinent intimement.

(1) Pour éviter tout malentendu, rappelons que le mot morale, accolé au mot science, n'a pas d'autre signification que celle de nun-phijsuiue. Nous connaissons des exemples où l'auteur a volontairement confondu les deux acceptions du mot uiuraL.

Les notions sur la nalure s'acquièrent par l'observation extérieure (à l'aide des sens); les notions sur l'homme, par l'observation à la fois extérieure et intérieure. La nature ne nous présente que des phénomènes dans l'intérieur desquels nous ne pouvons pénétrer pour en saisir l'essence, ni pour y voir agir les causes effectives. De ces phénomènes nous ne savons seulement que, jusqu'à présent, ceci a toujours suivi cela, c'est-à-dire, que nous avons constaté ou enregistré la succession et aussi la simultanéité de certains ['à\[i , 7iotions (\m ne satisfont pas l'esprit métaphysique, mais qui constituent tout ce que les sciences d'observation peuvent offrir, ajoutons : et tout ce dont la pratique a besoin.

L'observation extérieure de l'homme s'applique à ses actes, l'observation intérieure à ses motifs, ses pensées, ses sentiments, ses intentions (ou volontés, volitions). Les mou-' Yemcnts intérieurs ne sont pas directement visibles; ils se manifestent cependant assez souvent à l'extérieur, par le jeu de la physionomie, par les actes et leurs particularités caractéristiques ; mais nous les apercevons aussi par intuition, car ils se produisent en nous dans des cas analogues. C'est parce que nous avons conscience de ce qui se passe en nous-même, que nous lisons les pensées, les sentiments^ les intentions d'autrui . Les hommes ne sont pas assez complètement identiques entre eux pour que le mouvement intérieur de l'un soit toujours exactement saisi et déchiffré par d'autres, mais la ressemblance est assez grande pour qu'ils se comprennent mutuellement, surtout entre individus qui ont reçu le môme degré de culture intellectuelle. Tous les hommes ont les mêmes facultés, mais à des degrés différents.

Dans les matières de pure observation, l'homme peut donc difficilement prétendre à découvrir ou à formuler des vérités, des lois, des règles absolues, mais il en trou-

veva d'irréfutables, et l'irréfutabilité peut lui tenir lieu de labsolu.

Une vérité est irréfutable :

1° Quand tous les faits connus la confirment;

2° Quand notre intelligence ne peut pas concevoir le <^on traire comme vrai.

L'économie politique étant une science mixte, elle disuose, selon le cas, de l'un et l'autre critérium. Elle enregistre par chacune de ces voies un certain nombre de vérités irréfutables.

Ceux qui tiennent à les réfuter quand même ne peuvent le tenter qu'en supposant qu'on les présente comme absolues; ils ont alors la ressource de soutenir qu'il n'y a que du relatif dans ce monde, du moins dans les sciences d'observation. C'est incontestable ; mais ils ne font pas toujours cette restriction. Ils oublient ainsi que certaines vérités trouvées par notre pensée seule — mettons que ce soit une abstraction — sont pleinement absolues. Peut-on concevoir, par exemple, que la partie ne soit pas plus petite que le tout?

11 résulte des considérations qui précèdent, que toutes les propositions présentées (1) comme vérités économiques n'ont pas un égal degré de certitude ; quelques-unes ne sont que des hypothèses plus ou moins confirmées par les faits. On ne doit pas perdre de vue qu'une hypothèse n'est pas une proposition en l'air, un produit de la raison pure, un a priori; c'est l'explication d'un fait, ou d'une série de faits, elle a donc toujours une base ; mais cette base peut être insuffisante. Cette base se solidifie, si les faits subséquents la confirment. Si pendant longtemps ils ne l'ont pas infirmée, l'hypothèse peut cire traitée en vérité

(1) Il ne s'agit pas ici dos opinions particnlicrcs à'iin économiste, mais des propositions poiiéralcniciit adoptées. La science n'est pas responsal)lc des ■erreurs ([iii peuvent échapper, niéino à un économiste éniineut.

établie. Dans la pratique, les hommes seraient obligés de se croiser les bras s'ils voulaient attendre les vérités absolues (1).

Une vérité, qu'une longue expérience a rendue irréfutable, ne saurait être ébranlée par ce singulier argument, qu'on découvrira peut être un jour un fait qui la démentira. C'est opposer rien à tout. Il existe peut-être dans la nature des forces inconnues, il peut exister un moyen qui dispenserait les hommes de se nourrir. Que dirait-on d'un homme qui, s'appuyant sur une supposition aussi hypothétique, s'abstiendrait démanger? Ces arguments qui se fondent sur l'inconnu sont des a priori purement spéculatifs qui peuvent avoir leur place dans la métaphysique, mais jamais dans une science d'observation.

Cette question : quelle est la nature de la science économique? a souvent occupé les économistes, et non sans raison, car de la solution qu'on en donnera dépendront bien d'autres solutions, comme on l'a déjà vu et comme on le verra mieux encore parla suite. Voyons donc quelle a été sur ce point l'opinion de ceux qui s'en sont occupés.

Écoutons J.-B. Say (2) : « Si l'on consulte l'expérience et des observations répétées, beaucoup de faits moraux (3) peuvent acquérir une certitude égale à celle de beaucoup de faits physiques. On les voit ; ils se renouvellent mille fois; on les soumet à l'analyse; on connaît leur nature, leur formation, leurs résultats; il n'est pas permis de mettre en doute leur réalité. Après avoir pesé comparativement l'or et le fer, on s'est convaincu que l'or est plus pesant que le fer ; c'est un fait constant. Mais un fait non moins réel, c'est que le fer a moins de

(1) Voici comment nous avons défini l'iiypothèse dans un autre travail : C'est une vérité que l'expérience n'a pas suffisamment confirmée, mais qu'elle

n'a pas infirmée.

C'est une vérité entrevue, une vérité a priori ; vous y croyez, sans cela vous ne l'expérimenteriez pas. Et, pour concevoir cette hyputhcse, il fallait qu'il y ait eu des faits qui vous en ont suggéré l'idée, sans cela — sans ce commencement de preuve — vousne l'auriez ni conçue, ni admise.

(2) Cours d'économie politique, I, 9 (Observations générales).

(3) Non physiques.

LA MÉTFÎODE. 39

valeur que l'or. Cependant la valeur est une qualité purement morale et qui paraît dépendre de la volonté fugitive et changeante des hommes.

« Ce n'est pas tout : le spectacle du monde physique nous présente une suite de phénomènes enchaînés les uns aux autres ; il n'est aucun fait qui n'ait une ou plusieurs causes. Toute chose égale d'ailleurs (1), la môme cause ne produit pas deux effets différents... Mais quelle certitude avons-nous qu'un fait précédent soitla cause d'un fait subséquent...? Une science est d'autant plus complète relativement à un ceitain ordre de faits, que nous réussissons mieux à constater le lien qui les unit, à rattacher les faits à leurs véritables causes.

« On y parvient en étudiant avec scrupule la nature de chacune des choses qui jouent un rôle quelconque dans le phénomène qu'il s'agit d'expliquer ; la nature des choses nous dévoile la manière dont les choses agissent, et la manière dont elles supportent les actions dont elles sont l'objet; elles nous montrent les rapports, la liaison des faits enire eux. Or, la meilleure manière de connaître la nature de chaque chose consiste à en faire l'analyse, à voir tout ce qui se trouve en elle et rien que ce qui s'y trouve. »

Cette argumentation est bien superficielle, mais elle parut suffire pendant assez longtemps, et pas seulement en Fiance. Si nous acceptons une phrase de Sismondi, qui lui échappa pour ainsi dire en passant, et peut-être quelque passage analogue d'un autre économiste (2), la différence entre les sciences morales et les sciences physiques n'a été examinée de nouveau que par M. Alfred Jourdan, doyen de la faculté de droit d'Aix, dans ion Cours analytique cl Economie po/vViyfie (Paris, A. Rousseau, 18S2) (3). Reportons-nous au chapitre iv, l'auteur y divise les sciences en trois groupes : sciences exactes, sciences phy-

(1) Qu'on veuille bien remarquer ces mots (toute chose égale d'ailleurs), ils joueront un rôle iuiportant dans les démonstrations de quelques auteurs qui ont écrit cinquante ans plus tard.

(2) Voici ce que dit Sismondi, Nouveaux pri7icipef, t. II, p. .313: «L'économie politique n'est pas une science de calcul, mais une science morale. Kilo f'gare quand on croit se guider par des nombres; elle ne mène au but que quand on apprécie les sentiments, les besoins et les passions des hommes. »

(3) Mentionnons ici Ch. Comte, pour dire que sa comparaison entre la biologie et » la philosophie inorganique » ne fournit aucune lumière propre à éclairer la présente discussion.

siques, sciences morales. Les sciences exactes fournissent seules des principes, des théorèmes d'une vérité absolue, mais «lies ne comprennent que les mathématiques pures : elles sont donc absolues, parce qu'elles restent dans l'abstraction; c'est ce que je viens de dire de mon côté. Les sciences morales et l'économie politique diffèrent des sciences exactes, car leurs théorèmes ne sont pas absolument vrais.... « Dans les théorèmes les plus vrais en principe, il y a quelque raison de douter. » Ici l'expression dépasse probablement la pensée de l'auteur: une vérité qui n'est pas absolue ne soulève pas nécessairement des doutes. Ainsi, voici une vérité économique : Un objet utile rare est cher; un objet utile commun (existant en abondance) est à bon marché. Voilà une vérité qui, si elle n'est pas absolue, •ost du moins irréfutable, et à coup sûr, elle ne soulève aucun doute. Mais passons aux sciences physiques.

«Laissons donc de côté, dit M. Jourdan (p. 27), toute comparaison entre les sciences morales et les sciences mathématiques, qui sont les antipodes les unes des autres. Les sciences naturelles nous présentent un terme de comparaison plus profitable. Personne ne fait difficulté de reconnaître que la physique est une science. Eh bien, chose étrange! on est beaucoup plus exigeant pour les sciences morales, pour l'économie politique que pour la physique. Remarquez qu'on ne faisait pas difficulté de considérer la physique comme une science, alors qu'elle comprenait bon nombre d'hypothèses ridicules sur les points les plus essentiels : quand on expliquait l'ascension de l'eau dans un corps de pompe par l'horreur du vide, l'ascension de la fumée dans l'air parla tendance qu'ont tous les corps à chercher leur place naturelle. Est-ce que, aujourd'hui encore, bien que nous soyons justement fiers de nos progrès dans les sciences physiques, il n'y a pas bien des choses non seulement inexpliquées, mais qui semblent contraires aux lois les mieux établies?... Et on voudrait que l'économie politique expliquât tout, eût des solutions prêtes sur toutes questions !... » Je crois que M. Jourdan est ici un peu à côté de la question. On ne reproche guère, que je sache, à l'économie politique de ne pas expliquer, mais de U-op expliquer, de risquer, d'improviser des explications. C'est à ces objections qu'il faut répondre, ce qui est d'ailleurs assez aisé, car on peut montrer qu'un certain nombre de vérités économiques qu'on

prétend contester aujourd'hui étaient déjà connues et admises dans l'antiquité. Du reste, à la division des sciences en trois groupes je préfère celle en deux: sciences abstraites et sciences d'observation, il y a là deux ordres d'idées nettement tranchés.

Citons encore, pour terminer, un passage que nous approuvons (p. 28): « Veut-on savoir en quoi l'économie politique et les sciences physiques se ressemblent? Elles ont un but semblable : rechercher la vérité derrière de fausses apparences. L'économie politique dissipe des erreurs analogues à cette vieille croyance que le soleil et les étoiles tournent autour de la terre... (1). »

En Angleterre aussi on a comparé entre elles les sciences morales elles sciences physiques. Commençons par M. M.-D. Macleod et ouvrons le tome I" de ses Principles of economical philosophy (2"' édition, 1872, Longmans, etc.), au 1" chapitre. Il commence ce chapitre par les mots : « Il est maintenant généralement admis que l'économique est une science physique... » L'auteur se trouve ainsi obligé d'expliquer ce que c'est qu'une science physique. Il est d'avis que c'est un ensemble de lois qui gouvernent les phénomènes par rapport à un ordre d'idées particulier et dont les effets peuvent être mesurés. La mensurabilité semble à l'auteur une qualité si importante, qu'il en fait le principal critérium au moyen duquel on distingue les sciences physiques des sciences morales. Les qualités physiques des choses étant toujours identiques à elles-mêmes, peuvent être mesurées; les qualités morales, les passions, etc., étant de nature changeante ne le peuvent pas. Il continue ainsi (p. 31) :

« Une personne qui connaît à fond la nature humaine pourra

(1) Citons un passage remarquable que nous trouvons dans la Revue des Deux-Mondes du 5 septembre 1888 (t. LXXXIX;, p. 448.11 est dû à M. llruimeticre. (Article sur Buftbn.)

Sans une hypothèse qui la suggère, il n'y a pas d'expérience possible. «Ainsi l'a bien entendu Butl'on. Pas plus que la scieuce de l'homme, la science de la nature ne comporte à ses yeux la certitude mathématique; pour lui comme pour beaucoup de nos savants, comme pour les plus illustres, comme pour un Claude Bernard ou comme pour un Darwin — je ne nomme ici que les morts — les lois ne sont pas des « rapports nécessaires » qui dérivent de la nature dos choses, mais plulùt dos rapports » probables » ou « possibles » ; et Thyiiothcsc est légitime toutes les fois qu'on ne saurait s'en passer, toutes les l'ois qu'elle répond à certaines conditions. »

On reproche à BulFon d'avoir dit : Il n'y a dans la nature « ([ue dos individus >', etuque les genres, les ordres et les classes n'existent que dans notre imagination )),sur lequel on ne peut le justifier. Emile Montégut aussi dit: « La nature ne crée iiue des individus. •■

prédire les effets que certaines causes pourront prodiiii'e sur des masses d'honnmes (on masses of men), et c'est sur cette connaissance de la nature humaine qu'est fondé le pouvoir (ou l'influence) de l'homme d'État, de l'orateur, du poète. Mais il n'est pas certain que chaque particulier subira cette influence. C'est une observation souvent faite, qu'il est beaucoup plus facile de connaître la nature humaine en général, que le caractère d'un homme en particulier. On sait aussi que les effets i)roduits sur les hommes ne sont pas susceptibles d'être mesurés et traduits en chiffres. Par conséquent, et bien qu'il soit certain que les principes généraux du raisonnement soient les mêmes en sciences morales qu'en sciences physiques, il résulte de l'absence d'uniformité dans les qualités ou passions, et de l'impossibilité de trouver un moyen d'en mesurer les effets, que les sciences morales ne peuvent pas être amenées au même degré de perfection que les sciences physiques. » L'auteur ajoute cependant que les observations d'ordre moral qui ont donné les mêmes résultats en tout temps et en tout lieu, surtout lorsqu'on peut en mesurer les effets, fournissent des noilons presque aussi précises et aussi certaines que si elles étaient empruntées à une science physique [closely approximaling to the précision and tlie certaintij of a phi/sical science).

Cette observation, qu'il est plus facile de connaître le sentiment d'un grand nombre d'hommes que celui d'un seul, s'explique aisément. Quand il s'agit de grands nombres, on acquiert vite une connaissance abstraite de leur caractère, en synthétisant ce que ces hommes ont de commun et en négligeant le reste. On prend seulement le permanent et le certain, et on laisse de côté le contingent et le douteux. Dans le particulier isolé on retrouve bien le fond commun, mais en même temps tout ce qui différencie l'individu, et ces particularités, il faut du temps pour les pénétrer, d'autant plus qu'il en est qui n'ont pas l'occasion de se manifester pendant votre examen. Toutefois la tâche est beaucoup plus difficile pour le psychologue, qui embrasse l'âme tout entière, que pour l'économiste qui porte son attention sur les matières économiques seulement.

Consultons maintenant J.-St. Mill [Unsetfled questions, etc., 2^ édit., Londres, Longmans, etc., 1874). C'est page 130 qu'il fait la distinction entre les sciences physiques et les sciences morales : k Dans tous les rapports de l'homme avec la nature,

qu'il agisse sur celle-ci, ou qu'il en subisse l'action, l'effet du phénomène dépend de causes de deux sortes : celles des qualités ou facultés [properties] de l'objet qui agit, et celles de l'objet qui subit l'action.

«Tout événement possible intéressant à la fois des hommes et des objets extérieurs, résulte de la coopération d'une ou de plusieurs lois de la matière, et d'une ou de plusieurs lois de l'esprit humain [mind). Ainsi, la production du blé par le travail humain est le résultat du concours d'une loi de l'esprit (de l'intelligence, etc.) (1) et de diverses lois delà matière. Les lois de la matière sont les propriétés (facultés) du sol et de la vie végétale qui font germer la graine dans la terre, et les propriétés (qualités) du corps humain qui l'obligent de se nourrir. La loi de l'esprit [mind) qui est en jeu ici porte l'homme à désirer de posséder des aliments et par conséquent les moyens de se les procurer.

<( Les lois de l'esprit et les lois de la matière sont de nature si différente, qu'il serait contraire à la bonne méthode de les mêler dans une même élude. Toute méthode scientifique doit donc les séparer. Tout effet ou phénomène composé, qui dépend à la fois des propriétés de la matière et de celles de l'esprit, devient l'objet de deux sciences entièrement distinctes, l'une traitant du phénomène en tant qu'il dépend des lois de la matière, l'autre s'en occupant an point de vue des lois de l'esprit. » Les sciences physiques, on l'aura compris, traitent des premières, les sciences morales ou intellectuelles [the mental or moral sciences) des autres. L'économie politique ne s'occupe directement que de ces dernières, mais comme l'économiste n'est pas complètement étranger aux connaissances physiques, « l'économie politique résume finalement les résultats combinés des lois de l'esprit et des lois de la matière. » Pour rendre ce passage pins clair, nous dirons que l'économiste prend toute faites les expériences du cultivateur, de l'industriel et des savants qui s'occupent de la matière, tandis qu'il remonte lui-môme — c'est sa spécialité — aux sources des forces internes, intellectuelles et morales, qui gouvernent l'homme dans ses actes économiques (2).

(1) On sait que nous n'avons pas l'exact 6<iinvalcnt du moi mi7i'l. {'î) Dans une note, p. 13:î, Mill reconnaît d'assez mauvaise grâce que l'ôconomiste ne peut pas se passer de certaines notions pliysiqucs.

44 INTRODL'CTION.

Mais que pense Mill du degré de certitude des vérités économiques ? Sa démonstration sur ce point semble avoir eu pour Lut de faire d'une pierre deux coups : il veut, en exposant ses idées, réfuter en même temps les attaques lancées contre l'économie politique par ceux qui lui reprochaient d'être une science abstraite. Autrefois ce reproche émaillait toutes les polémiques, mais il est devenu plus rare depuis que l'école historique a perdu du terrain. Mill soutient donc que l'économie politique est une science abstraite, établie sur des hypothèses, « comme toutes les sciences abstraites ». Ainsi, la géométrie présuppose une définition arbitraire de la ligne, qui a de la longueur sans largeur. Juste de la même façon, l'économie politique présuppose une définition arbitraire de l'homme, qui le déclare un individu tendant invariablement à se procurer la plus grande quantité d'objets nécessaires, utiles ou agréables, avec la moindre somme de travail et d'abstinence possible. J'admets qu'il n'y a pas dans la réalité de pareille ligne, mais je ne voudrais pas soutenir avec Mill qu'il n'y ait pas de pareil homme; je crois, au contraire, qu'ils sont nombreux; il est vrai seulement que la définition est loin de s'appliquer à tous.

Mill en conclut que l'économie politique, comme la géométrie, n'est vraie (\\\'in ahstraclo, mais il ajoute que la science ne peut arriver à la vérité que par la voie de l'abstraction, en généralisant. Et ce qui est vrai in abstracto est vrai in concret o... luit h the proper allowances (en faisant les concessions nécessaires). « Quand une certaine cause existe réellement, et qu'il lui est permis d'agir, elle produira certainement un effet donné; et c'est cet effet, modifu'; par les autres causes concurrentes, qui répondra régulièrement aux résultats réellement produits. » 11 continue : «■ Les conclusions de la géométrie ne sont pas complètement vraies relativement aux lignes, angles, ligures que la main de l'homme pourra tracer. Et pourtant personne n'osera soutenir que les conclusions de la géométrie sont sans utilité, et qu'il conviendrait de mettre sous clef les éléments d'Euclide ei de se contenter de la « pratique » et de « l'expérience ».

Mill va plus loin encore, il soutient que l'abstraction ou la généralisation est la seule méthode possible dans les sciences morales, parce qu'il n'y a pas deux faits identiques ; on ne pourrait pas formuler une seule maxime générale, si l'on ne

se résignait ii écarter les circonstances accessoires pour ne s'en tenir qu'aux choses essentielles. Rappelons de notre côté que l'abstraction est également fondée sur l'expérience, car tout savoir humain repose sur ce qu'il a vu ou entendu : nous pensons que l'a priori est l'expérience en gros, et Va posteriori l'expérience en détail.

Cairnes, The caracter and loyical method of polit ical economy (2* édit., Londres, Macmillan, 1875), n'est pas tout à fait d'accord avec Mill. Selon lui (et avec raison), certaines lois d'ordre physique appartiennent tout autant à l'économie politique que certaines lois d'ordre moral ou intellectuel, et il le prouve par des exemples (p. 29 et s.). Quelles lois physiques sont du domaine économique? Celles qui ont une influence directe sur les faits économiques et dans la mesure où cette influence existe ; au delà elles gardent leur caractère de notion de science physique. Pour Cairnes, l'économie politique est donc une science mixte.

Il examine ensuite si elle renferme des vérités « positives » ou « hypothétiques ». Seulement il donne à ces mots un sens particulier. Nous avons vu plus haut M. Jourdan déclarer les mathématiques une science exacte parce que notre raison ne nous permet pas de trouver faux les théorèmes et leurs déductions, qui sont le résultat d'une opération purement intellectuelle ; Cairnes les déclare hypothétiques, parce que les prémisses en sont des conceptions arbitraires de notre intelligence (comme la géométrie, voy. plus haut Mill), avec lesquelles rien dans le monde réel ne correspond. Les sciences physiques, au contraire, fournissent selon Cairnes des vérités positives, parce qu'elles sont fondées sur des faits réels. Quant aux déductions des vérités empruntées aux sciences physiques, elles peuvent aussi être hypothétiques, dans le cas où l'on ne serait pas sûr d'avoir pu tenir compte de toutes les « causes perturbatrices». Donc, comme les déductions tirées de la mécaniciue, de l'astronomie, de l'optique, de la chimie, de l'électricité (p. 47), dans l'impossibilité de tout prévoir, doivent être tenues pour hypothétiques, celles de l'économie politique ne peuvent avoir que le même caractère. « Les prémisses de ces sciences (physiques et économiques) ne sont pas une simple fiction ou invention intellectuelle formée en dehors tics faits réels, pareilles à celles des mathématiques; ce ne sont pas non

plus de simples généralisations de faits observés comme celles des sciences naturelles inductives. Mais leurs prémisses représentent des faits positifs, tandis que leurs conclusions peuvent ne pas correspondre à la réalité vraie et doivent ainsi être considérées comme représentant des vérités hypothétiques ».

L'auteur cite cet exemple: il est certain que l'homme désire la richesse et cherche à se la procurer avec le moindre effort possible. Voilà la prémisse. Mais celui qui en déduirait qu'un journalier qui gagne 3 francs par jour ne manquera pas démigrer en Amérique pour en gagner 6, ferait une déduction hypothétique, il n'aurait pas tenu compte des causes perturbatrices ou agissant en sens contraire, par exemple, de l'amour de la patrie, ou de l'indolence, ou du manque de frais de voyage. Sans aucun doute, dirai-je à mon tour, si l'on fait de mauvaises déductions, on n'en fait pas de bonnes — demandez-le à M. de la Palisse, — mais cela n'autorise pas Cairnes à conclure ainsi : L'économie politique peut donc être considérée comme positive, tant qu'on s'en tient aux prémisses, et comme hypothétique, si l'on envisage les déductions. Or, comme l'économie politique embrasse surtout des déductions, il convient de la ranger parmi les sciences hypothétiques. Je ne puis pas admettre ces conclusions, qui ont été sans doute inspirées parle courant d'opinion qui régnait alors à Londres ; je suis d'avis que les prémisses forment le fond de la science, et que les premières déductions (les déductions immédiates) participent généralement de la vérité des prémisses : ce sont seulement les déductions ultérieures qui peuvent laisser à désirer, et qui sont en effet souvent d'une valeur douteuse; mais ce n'est pas la science qui en est cause, la faute en est aux économistes téméraires qui dépassent la barrière contenue dans les prémisses.

La plupart des auteurs allemands ont traité la question que nous venons d'examiner en pai'lant des lois économiques ; nous aurons à discuter ce point et alors nous les retrouverons. Il resterait à mentionner ici deux auteurs qui ont touché h des matières connexes, dont il serait utile de donner une idée. L'un est -AI. Menger qui, dans son livre sur la Méthode en économie politique, recherche dans quelle mesure les phénomènes sociaux ressemblent aux phénomènes offcrls par les organismes natu-

rels. Il me semble que cette recherche est une critique indirecte d'un ouvrage en 4 volumes de M. Schaffle, intitulé: Construction et vie du corps social {Bau iind Leben des socialen Kôrpers), dans lequel l'auteur pousse très loin les comparaisons entre le corps humain et le corps social (1). M. Menger trouve que ces comparaisons ou plutôt ces <( analogies » ne sont admissibles que dans d'étroites limites. Le savant professeur de Vienne prend la chose de haut, il ne parle pas de l'homme, mais des organismes naturels et définit l'organisme : k un produit spontané de la nature qui s'est développé en vertu de ses propres lois. » Or, dans les phénomènes sociaux, les forces naturelles se sont sans doute exercées, mais la volonté réfléchie de l'homuie est intervenue et en a plus ou moins modifié le produit. Par conséquent, ces phénomènes ne peuvent présenter qu'une analogie partielle avec ceux des organismes naturels. On ne peut comparer l'action de forces naturelles sur l'individu à l'action de lois administratives ou politiques, il n'y a plus d'analogie.

M. Menger, on se le rappelle, distingue la théorie empirique de la théorie exacte ou abstraite ; la première s'en tient à ce qu'elle a réellement vu, mais manque de sûreté pour des conjectures relativement à l'avenir. Le feu m'a brûlé aujourd'hui, mais me brùlera-t-il demain? L'empirique ne peut pas répondre: certainement; il ne peut tout au plus dire que: probablement. Le théoricien abstrait généralise. Il dit : Le feu a toujours brûlé ceux qui s'en sont trop approchés, donc il en sera de même à l'avenir. Or il est d'avis que ces deux méthodes, l'empirique et l'exacte (l'abstraite), s'appliquent tant aux sciences naturelles qu'aux sciences sociales, que la méthode empirique s'applique avec le même succès ou insuccès aux deux, mais que la méthode abstraite a plus de chance de réussir dans les sciences sociales que dans les sciences naturelles. Voici ses raisons (p. 157) : Pour atteindre à l'interprétation exacte (abstraite) des phénomènes naturels (pour atteindre les vérités absolues accessibles àl'homme), il faut remonter aux « atomes» ou aux « forces » (naturelles). Mais les atomes et les forces n'ont rien d'empirique; nous n'avons jamais vu d'atome, et nous ne

(1) L'auteur, développant plus loin sa pensée, cite eu eflfct M. Scliiifflc, puis Carcy, The unitij of luw,et P. V. Lilienfeld : Gedanken iiber die Socudwisscnschaft der Zukunft.

48 INTUOUL'CTIOxN.

concevons los forces natureiles qu'au figuré: ce sont les causes inconnues d'un phénomène, d'un fait réel. 1/inlerprétalion de ce phénomène manque donc d'une base empirique, concrète. Dans les sciences sociales, au contraire, le dernier élément d'une analyse n'est pas un atome ou une force, mais l'homme, ses tendances et ses actes ; nous avons ainsi pour nos abstractions une base empirique, et les abstractions fondées sur l'expérience, sur les faits, sont certes les meilleures.

M. W. Dilthey, professeur de philosophie à l'université de Berlin, sans avoir pu connaître le livre de M. Menger, qui a paru en même temps que le sien, exprime des idées analogues. Le tome P"" seulement de l'ouvrage de M. Dilthey a été publié jusqu à présent, il a pour titre : Einleitang in die Geisteswissenschaften (Introduction dans les sciences de l'esprit). L'auteur oppose les sciences de l'esprit aux sciences naturelles; mais tant qu'il n'aura pas publié son second volume (1), on ne sera pas sûr d'avoir bien compris le tome I" ; on peut cependant prévoir qu'il veut opposer aux sciences qui se fondent sur l'observation des faits qui se passent hors de l'homme, ou, plus exactement, qui se passent hors de la conscience de l'homme (dans la nature), les sciences qui s'attachent soit h la vie individuelle, soit à la vie collective de l'homme et qui tiennent plus particulièrement compte du mouvement des pensées, des sentiments, des actes et de leur effet sur la conscience humaine.

On pourrait donc qualifier ces sciences de philosophiques. Nous lui empruntons un passage (page 45).

L'auteur s'applique à faire ressortir la différence qui existe entre les rapports de l'homme avec la société et ses rapports avec la nature : « Les faits sociaux, dit-il, sont intimement intelligibles pour nous, nous pouvons jusqu'à un certain point les reproduire en nous-mêmes, puisque nous avons notre part de la vie sociale... La nature est muette pour nous. C'est notre imagination qui projette sur elle une lueur de vie et d'intériorité. Les rapports purement corporels de l'homme avec la nature ne sont pas accompagnés de rapports de conscience

(I) On voit assez souvent en AUemague qu'un auteur se repose sur ses lauriers après avoir écrit le tome 1^^, ou qu'il se mette à écrire autre chose que le tome II. C'est purement et simplement un manque d'égards pour ses lecteurs.

correspondants entre l'un et l'autre (l). C'est pour cette raison que la nature peut nous apparaître comme l'expression d'un majestueux repos. Cette expression disparaîtrait, si nous pouvions reconnaître ou si nous étions forcés de reconnaître dans ses éléments la vie si variable et si variée qui, à nos yeux, remplit la société. La nature nous est étrangère ; elle est poumons l'extérieur, jamais l'intérieur. La société est notre monde ; nous vivons de sa vie, participons de tout notre être à ses mouvements en apercevant intimement les situations et les forces dans et par lesquelles elle se développe ou s'établit. »

L'auteur aurait pu, il me semble, exprimer plus brièvement et plus clairement sa pensée; nous voyons cependant que lui ■aussi admet, à côté de l'expérience acquise au moyen de nos sens, une expérience intérieure ou intuitive qui n'a pour ainsi dire pas besoin des sens, parce que nous sommes nous-mêmes les phénomènes — ou les atomes des phénomènes, — ou les forces qui y agissent, — nous vivons l'événement et nous le pénétrons bien plus que nous ne pourrions pénétrer un fait de la nature extérieure. Ce pouvoir de l'homme, de comprendre par intuition les choses humaines, contribue à reconnaître plus sûrement nombre de causes économiques qui ont précisément leur point de départ dans les pensées, les sentiments, les intentions des hommes (2).

Page 1