CHAPITRE PRÉLIMINAIBE
. . Obstacles opposées àux progrès économiqiiès
de la Grèed
Pour se faire une idée exacte de l'importance des progrès écono* miques réalisés par la Grèce depuis quarante ans, il est nécessaire de connaître d'abord les multiples obstacles que le jeune royaume trouva sur sa route. Ces difficultés insoupçonnées, pour ainsi parler^ à Tétran-^ ger, avaient les unes des causes géographiques^ les autres àM raisms historiques. Examinons-les successivement :
Les gens qui n'ont pas eu le temps d'étudier un pays étranger, et c'est rimmense majorité, sont, sans le Tonloîry amenés à le juger un peu trop sur sa superficie; ils tiennent insuffisamment compte de la nature et de la configuration de son sol; c'est là souvent le cas pour la Grèce«Dana line étude remarquable sur a l'Italie et la Guerre M. J«
mski ittS; voyez aussi A. Andréadès, 7a iiarine mvehande grecgue, extrait du Journal des Economistes ( 1 9 1 3) . Quant au change grec, il en est question jusque dans les ouvrages généraux, tels que )e Traité de la seknûe 4» finances^ de Leroy-Beaulieu (dernière édition). I. pisons aussi la plus riche partie. >,
LBS PbOGRàa éCONOMIQUBS DE lA QuAcK
Ellis Barker^ fait des observations dont il nous sera permis de donner un résumé quelque peu détaillé, car, mutatU^ mutandUSf elles s'appliquent parfaitement à la Grèce.
<c Lltalie est un pays agricole, alors que la vraie richesse d'une nation est liée à son industrie. Les États-Unis sont le pays du monde qui a la plus grande production agricole. Cependant le recensement de igioa prouvé que l'agriculture et l'élevage américains produisent ^es richesses d'une valeur de 5 milliards de dollars par an, tandis que les produits manufacturés valent 10 milliards, soit le quadruple.
« D'autre part, l'agriculture ne se développe aisément que dans un pays de plaines bien irriguées. Or» à part la Lombardo-Vénétie etcer* taines autres régions privilégiées; l'Italie est un pays exoessivement montagneux, où la proportion des plaines est fort petite. Les forêts qui couvraient autrefois les monts ont été détruites. £n conséquence les anciens cours d'eau sont à sec en été et se feraasformenten k^nenls dans la saison des pluies.
a Les plaines» déjà insuffisantes, sont de plus marécageuses en partie et impropres i la culture. On y prend la malaria qui, sans pârler de ses autres conséquences, force les agriculteurs à habiter des points élevés; d'où perte de plusieurs heures en allées et venues, diaque Ibis qu'on veut traYailler aux champs ou, plus simplement, se procurer de Teau.
(( Le climat italien, si favorable au tourisme, ne l'est point du tout & l'agriculture. Celle-ci pâtit grandement des fréquentes sécheresses. De là des variations extraordinaires dans les récoltes ; ainsi, la production du vin passe de 61 à 29 millions d'hectolitres d'une année à l'autre (1909-1910) et il en est de même pour plusieurs autres produits importants.
(( Le gouvernement italien a fait des efforts systématiques pour le reboisement, et est arrivé à enrayer les méfaits de la malaria. De même les i^culteurs ont essayé, non sans succès, de surmonter les difficultés naturelles ; ils ont desséché des marais, ont introduit la culture des plantes étrangères (coton, riz, tabac); ils ont établi des terrasses sur leurs montagnes, y ont porté de la terre et sont arrivés ainsi à transformer les endroits rocheux en vignobles ou en fortts d'orangers et des citronniers. Ils ont aussi intensifié la production des céréales.. Mais celles-ci restent insuffisantes pour la consommation du pays, et les produits qui réussissent le mieux dans la péninsule, et*qui au premier abord donnent l'impression d'une grande richesse,
u the World^s deht to Italy {Ninenteenth Centary, livraison de février 1918).
Lss wme^i» icommQVEB, m la GftàoB
soit : le via, l'huile, les oranges, les citroos, les figues et autres fruits, souffrent de la concurrence de la France et de l'Espagne, de TAirique du Nord, voire des Etats-Unis et de l'Asie Mineure.
« Les difficultés sur le terrain industriel sont eneore plus grandes que sur le terrain agricole. L'industrie moderne se base sur le charbon et le fer; or de toutes les grandes nations européennes, . lltalie est la plus pauvre dans ces deux produits essentiels. La petite Belgique elle«*même produit trente fois plus de charbon qu'elle.
« Le commerce italien n'a pas été plus avantagé par la nature que son agriculture et son industrie. La péninsule a» comme on sait, la forme d'une botte longue et étroite, coupée par une chaîne craapacte de montagnes, les distances y sont, en comparaison de la superficie en kilomètres carrés, beaucoup plus grandes qu'ailleurs, tandis que, à cause des mojotagnes, même entre points rapprochés, par exemple d'un port de l'Adriatique à un port de la merTyrrénienne, la communication est difficile et dispendieuse; rétablissement des voies de communication présuppose un nombre considérable de tupnels, de
ponts et de yiaducs.
« Quand donc, conclut M. Baiker, on prétend étudier Tltalie économique, c'est avant tout l'ensemble des difficultés que le pays a eu à surmonter qu'il faut considérer, fit alors on ne peut s'emp^her d'admirer les progrès réalisés. i>
Ce que Térainenl publiciste anglais dit de l'Italie s'applique à mer* veille à la Grèce. Ces deux pays voisins ont, au point de vue économique, infiniment de points de r^wemblance. C'est là, pour eux une raison de plus pour s'efforcer de mieux se connaître et de vivre en étroite harmonie. On peut même dire, sans vouloir en rien diminuer l'admiration que suscite le merveilleux essor du peuple italien et la courageuse sagesse des mesures prises par son gouvernement, que la Grèce a eu des difficultés encore plus grandes à surmonter que sa sœur latine.
Tout d'alxnrd, quand il parle de la pauvreté du sol italien, M. Bar-
ker a soin d'excepter l'Italie du Nord, touchant par troiscôtés au cœur de l'Europe, riche en plaines fécondes, avantagée au point de vue du dimat, arrosée de rivières navigables ou flottables, et qui, enfin, abonde en chutes d'eau, et peut se passer dans une large mesure de houille ^.
Si on veut donc trouver un point de comparaison pour la Grèce, e'est l'Italie au sud de Bologne qu'il faudrait prendre, et même, pour
1. En 191 1, ritalie employait pour son industrie une force de x6ao4o4 chevaux; sur ce total 961 836 sont d'origine hydraulique. Le nombre n'était que de 4^8 48i en igoS.
LES PBpGBès ÉCONOMIQUES DE LA GRÈCB
être tout à fait juste, Tancien royaume des deux Siciies. Mais indépendamment de ceci, il rat un fait encore plus imputant qu'il convient de ne pas oublier: c'est que la richesse d'un pays est te prodmt du travail a4)camulé de plusieurs générations.
Or, le royaume de Grèce a connu pendant quatre siècles un régime qui a empêché toute richesse de se développer, qui a rendu les paysans étrangers à l'agriculture et à l'industrie, non seulement parce que sa tyranoiejorçait bon nombre d'Hellènes à gagner la montagne, mais parce que il les a éloignés du travail, en leur donnant la conviction que toute richesse qui dépassait tant soit peu leurs besoins les plus immédiats, serait confisquée par le tyran ^ Que si la patience et l'iadustrie des habitants, les privilèges obtenus par certaines provinces, généralement les armes à la main, permettaient au pays de reprendre quelques forces, une sanglante convulsion venait à nouveau Tépuiser. Au plus faible espoir de libération, il prenait les armes. C'est ainsi qu'il a cédé tant de fois, et malgré tant de cruelles expériences, aux ' incitations des Vénitiens (notamment au seizième et au dix-septième siècle) à cellesdes Russes en 176g. Des exterminations en masse, la destruction des quelques centres jouissant d'uiie autonomie locale^, des dévastations générales, ont été les seuls fruits de ces soulèvements. Désespérant de l'étranger, si prompt, d'ailleurs, à les abandonner, les Grecs se soulevèrent à un moment où tout déconseillait une gaerra d'indépendance. Celle-ci se prolongea pendant de longues années et avec des péripéties atroces. Tant de sang ne fut pus versé en vain. L'Angletme, la France, la Russie, d'abord indifférentes ou hostiles, s'émurent, et finalement intervinrent. Les Grecs ne sauraient garder— assez de reconnaissance à ceux à qui ils doivent, en fin de compte, leur liberté. Mais il faut bien reconnaître que les résultats auraient été tout autres si cette intervention s'était produite plus t6t. C'est ea se plaçant au point de vue économique qu'on peut principalement constater combien l'intervention a été tardive : quand le canon libérateur tonna à Navarin, les ruines même avaient péri. Tel est aujour*. d'hui le sentiment de tous les étrangers. Voici comment s'exprime 4 ce siijet un diplomate français, auteur delà dernière en date des études économiques sur la Grèce ^ :
I. Tout ceci a été longuement développé par tous ceux qui ont écrit but la Grèce sous la domination ottomane et notamment par ceux qui ont résidé longtemps dans le pays: Beau jour, Elon, Pouqueville, etc.;voyex pour plus de détails notre élude. V Administration financière de la Grèce sous la domination turque (Extrait de la Revue des Etudes grecques, 1910).
a. La Province de Sfakia en Crète (1770), Ambelakia (1817) auparaTanI Janniaa, etc.
3. H. LefeuTre-Méaùlle, la Grèce économique et financière ; préface de M. Paul Deschanel (Paris» AlcaUt 19x6), p. 9-^10,
« Au cours de la réTduiioo de i8âi-i^a, |»eiidaiit dix ioftgueB wnées de luttes, H terre de Grèce eut â subir de l'oppresseur tufc tons îes outrages matériels imaginables; à cent lieues à la ronde, bâtiments» arbres, bai^, murs, tout est détruit, sapé, brûlé, éparpillé en poussière aux quatre vents. Le Turc rasait an niveau du ëoU à sa manière. Les routes elles-mêmes, transformées en fondrières, s'encadraient de rocs calcinés. Quand le Turc fut chassé, il semblait bien que nul effort bumain ne pouvait réparer llmmensité du désastre... quatre-vingt-cinq ans, ont passé; considérons la Grèce d'aujourd'hui, et nous sommes bien près de crier aux miracles. J'ai parcouru le pays, jY m vu des pentes toutes verdoyantes d'une végétation tippicaie et fournies; j'ai vu des routes paisibles reliant des villages reposant dans le calme quotidien, des voies ferrées reliant des villes, toutes blandiesy prises dans le ronicHOinement de leur labeur. C'est une résurrection dans le sens propre du md: un cadavre ravenn i la vie en pleine jeunesse. La tâche accomplie est considérable. C'est seulement en jetant un regard vers le passé que nous pouvons juger impartialement du présent et étudier avec un esprit sain réconomie de la Grèce moderne. »
Il y a lieu d'insister dans ces remarques préliminaires sur les effets écoirâaiques déplorables de la guerre de l'indépendance à un autre point de vue. Quelques étrangers ont parfois comparé la Grèce à la Bulgarie; ils ont cherché à e;tpliquer la supériorité de la première sur la seconde m uarqUMitque la Grèce était libre depuis quatre-vingts ans, et la Bulgarie depuis quarante. En réalité, ia supériorité de la Grèce tient à la supériorité de la race, car tant au point de vue du sol qu'à eelui de l'bistoire» la Bulgarie a été infiniment plus favorisée qu'elle. Tcmt d'kbord au point de vue économique, die se omnpose de deux immenses plaines formant un bloc compact séparé seulement par les Balkans qui leurs fournissent de l'eau en abondance, des forêts et de riches pâturages. Dans ee qua^lat^ qui produit presque tout ce dont les habitants ont besoin, les communications sont encore favorisées par le Danube et la mer Noire, auxquels est venue depuis 1913 s'ajratOT, par une violation flagrante du principe des nationalités, la mer Egée*. La Bulgarie, pays agricole, a toutes facilités pour exporter ses produits; pour ses importations, elle eet à proximité des centres industriels auslro-allemands, vers lesquels eUe s'est de tout temps tournée de préférence.
Au point de vue historique, il a fullu, nous Tavons vu, plus de dix
1. La Thrace Orientale ne contenait, même dans le Nord, qu'une minorité bulgare; dans le Sud, dans les régions bordant la mer, à part quelques infiltrations ou transplantations artificielles, le Bulgare était inconnu.
LÇS PBOQBÈS ECONOMIQUES DE LA GBÈCE 7
révolutions, dont la dernière constitue une des guerres les plus longues et les plus destructrices que connaisse lliistoire moderne, pour «pi'une petite partie des pays grecs conquit Tindépendance. Encore que nul ne contestât le caractère grec de la Crète, des lies, de la fliesealie, de rËpire, de la Macédoine méridionale et centrale, ces province ne furent rendues à la liberté que peu à peu» à la suite de luttes longues et sanglantes, ces luttes les épuisaient elles-mêmes et épuisaient aussi le royaume hellénique, dont tous les embarras politiques et financiers découlaient des frères irrédimés^ A elle seule la Crète, avec ses incessantes luttes pour l'indépendance, coûta plus de 3oo millions^ de dépenses directes. Au moment même où nous écrivons, plusieurs millions de Grecs gémissent encore sous le joug bulgare et turc et sont, du fait des persécutions dont ils sont Tobjet, la cause de dépenses se chiffrant par dizaines de millions.
Au contraire, les Bulgares furent de tous les peuples balkaniques les seuls qui se soumirent sans résistance aux Turcs et qui au cours de cinq siècles d'esclavage, ne se révoltèrent jamais ^.