Les projets de mariage de la reine Élisabeth
Portrait d'Elisabeth par Lucas de Heere. — Son caractère, son éducation. — L'Écossais Melvil, sa mission en Angleterre. — Elisabeth fait Dudley comte de Leicester. — Elisabeth et .Melvil.
Dans une des salles les plus retirées de ce palais de Ilampton Court que le cardinal Wolsey bâtit au temps de sa faveur, et que lui reprit Henri VIII, mes yeux se sont arrêtés plus d'une fois sur un petit tableau du peintre Lucas de Heere '. dont voici le sujet : Elisabeth est debout sur la première marche du perron d'un de ses palais: un ^lnlie est dans sa main droite, une ample robe de brocart, aux plis majestueux, fait ressortir la finesse de sa taille : d'un œil hautain
1. Lucas de Heere, né à Garni vn l'6.\\. nmri en 1584 (Descamps, Vie des peintres flamands, t. I. p. 15*2).
et dédaigneux, elle regarde trois femmes nues qui lui font face, ce sont les trois déesses Junon. Minerve et Vénus, sous la forme épaisse de trois robustes Flamandes. Dans une légende en latin, placée au bas du cadre, le peintre a traduit l'étonnement des trois déesses : Junon baisse les yeux, Minerve est atterrée, Vénus rougit. Leicester, sous les traits du berger Paris, n'avait point à figurer dans ce tableau, son rôle eût été inutile, les trois immortelles s'avouant vaincues.
Si exagérée que fût la flatterie du peintre flamand, Elisabeth ne dut pas la trouver trop au-dessus de l'opinion qu'elle s'était faite de sa propre personne. Si elle s'est laissé si facilement diviniser, la faute en est à cette foule d'adulateurs et de galants intéressés qui l'accablaient de leurs hommages et l'encensaient à qui mieux mieux. Sir Waltcr Raleigh, l'aventureux marin, le brillant littérateur qui, un jour, étendit devant elle son manteau de cour pour ne pas la laisser marcher dans la fange, Raleigh écrivait en souvenir d'elle : « J'avais la douce habitude de la voir monter à cheval comme Alexandre, chasser comme Diane, jouer de la lyre comme Orphée J. » C'est aussi
i. Drake, Shaksp., vol. II, p. 01.
par les plus outrées protestations qu'Esse \ sali ira ei retint si longtemps sa faveur. Ni Arundel, qui se ruina pour elle; ni l'ambassadeur sir William Pickering-1, dont elle prisail la belle mine et les grandes manières; ai Hatton2, dont elle s'éprit comme danseur un jour de bal et fit plus tard un chancelier; ni le brillant comte d'Oxford, auquel elle défendait tout commerce avec sa femme3; ni le jeune Tremaine, tué au siège du Havre et dont Warwick, qui commandait l'armée d'Angleterre, lui reprocha de pleurer la mort ;; ni même Leicester, son éternel poursuivant, ne surent comme Essex captiver et maîtriser ce cœur fantasque : avec Essex seul elle perdit ce qu'elle ne perdit avec aucun autre : sa raison. « Les deux fenêtres de votre chambre privée, lui écrivait-il durant sa campagne en Normandie', son! les deux pôles de nia sphère ; tant qu'il plaira a Votre Majesté, je resterai inehangeable ; quel que soit votre pouvoir comme reine, il ne peut