INTRODUCTION
« Le xx° siècle sera le siècle classique de la guerre ». On put croire, naguère, que Nieztsche s’était trompé. Aujourd’hui que nous vivons sous une constante menace, cette prédiction prend une terrifiante actualité. Guerre en Espagne, guerre en Chine, et peut-être demain guerre en Europe Centrale : toutes les craintes sont justifiées, mais aussi toutes les déceptions. Après les années tragiques que l’humanité avait vécues de 1914 à 1918, on a voulu éviter le retour de semblables conflagrations. On a bâti la Société des Nations. Après vingt ans, celle-ci n’est plus qu’un fantôme. Un immense palais étage ses terrasses nues au bord du Léman. Il est plus le témoin d’un rêve que l’abri d’une institution vivante.
Et pourtant. Il n’est pas d'exemple que l’humanité ayant aperçu un idéal y ait si vite renoncé. Je ne sais ce qu’au sortir de notre crise il restera de la Société des Nations. Mais, dût-elle disparaître, son idée subsistera : les idées ne meurent pas. Un jour, hélas, sans doute sur des ruines ! on la verra se relever. Qu’on appelle l'institution qui naîtra Société des Nations, peu importe. Ce sera la même idée qui s’incarnera. Ayant étudié chaque organisme de la Société des Nations de Genève, ayant suivi son développement historique, ayant essayé de déceler les grands courants d’idée qui s’y sont rencontrés ou peut-être heurtés, il ne nous semble pas que, même dans les heures tragiques que vit le monde, nous ayons fait œuvre inutile. Les problèmes qui se sont pôsés se poseront encore. Il était important d’en recenser les essais de solution.
Nous avons étudié les projets de réforme de la Société des Nations, mais il ne nous a pas semblé possible de les détacher arbitrairement du développement du Pacte. Une déclaration
de M. Mackensie King (Canada) (1) nous a guidé : « Ce que
(1) À. 1936 XVII, 29 sept. 1936.
les membres de la Société ont fait ou n’ont pas fait indique plus clairement que le texte du Pacte ce qu’ils feront ou ne feront pas. Ce qu’il faut maintenant, c’est déterminer à la lumière des faits eux-mêmes, la situatiôh qui, au cours des seize années écoulées depuis les débuts de la Société des Nations, a été créée par des interprétations des textes et par les mesures qui ont été ou n’ont pas été adoptées lorsqu'il s'agissait de prendre une décision ». La jurisprudence de ses organes, les interprétations et les intentions des membres ont opéré une réforme quotidienne de la Société des Nations. C’est cette réforme quotidienne que, à côté des divers projets gouvernementaux, nous avons étudiée. Nous ne rapportons les projets de source privée que pour montrer les réactions de l'opinion, pour mieux expliquer certaines initiatives officielles, parfois pour indiquer une conception heureuse ou seulement orginale. Nous n’avons pas prétendu en faire un tour complet : ces sources sont innombrables et en général peu intéressantes. Ces projets privés témoignent si souvent de candeur ou d’incompétence, on y juge si légèrement et surtout si abstraitement des questions internationales, que notre ouvrage n’en eût pas été très considérablement enrichi. Au surplus, nous croyons que toutes les conceptions ont eu l’occasion de s’exprimer officiellement à la Société des Nations.
L'étude à laquelle nous nous sommes livré est ardue. Elle nous fut pourtant grandement facilitée par des ouvrages généraux comme le Commentaire de M. Jean Ray. Quand nous errions à travers les innombrables procès-verbaux des Assemiblées ou du Conseil, la route était déjà jalonnée. Elle l’était aussi par un grand nombre d’ouvrages spéciaux ou de thèses, qui depuis vingt ans ont porté sur les différents aspects de la Société des Nations et dont certains sont admirables. C’eût été manquer à un devoir que de ne pas signaler l’aide que nous y avons trouvée.
Après une très rapide étude historique de la Société des Nations, destinée uniquement à situer cette évolution et ces projets que nous allons étudier, nous analyserons, brièvement encore, les causes des crises de la Société des Nations. Cette analyse nous a semblé nécessaire pour juger des différentes solutions qu’on nous propose. Ensuite, nous aborderons le corps de notre sujet. Nous avons réparti les projets de réforme d’après les grands courants d’idées qui les inspirent. C’est
INTRODUCTION 5 d’abord la lutte, constante depuis vingt ans, entre une conception institutionnelle de la Société ou une conception purement diplomatique. N’aurons-nous qu’une sorte de concert des Puissances, ou la Société des Nations s’élévera-t-eile jusqu’à être l’institution qui exprime et cristallise, tout à la fois, l’interdépendance internationale ? C’est ensuite l’antinomie, constante aussi, entre les tendances hiérarchiques et les tendances démocratiques. Les grandes Puissances parviendront-elles à exercer leur suprématie dans la Société ? Sans ramener les idées que nous avons étudiées sous ce chef à un dénominateur si simple, c’est la question essentielle que nous voyons se poser à ce propos. Enfin, nous assisterons à la recherche de l’universalité, recherche dont un des moyens sera le régionalisme international, encore qu’il puisse en être la négation.
CE