‹ Les prolégomènes d'Ibn Khaldoun (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · doctrine religieuse que les Almohades et · texte numérisé non relu

doctrine religieuse que les Almohades et

^ Voy. Histoire desBerbers.t. II, p. 226, appartenaient à la même race qu'eux. 227 et suiv.

geait Ja comptabilité et le diwan (ou bureau des finances). Il administrait, d'une manière absolue, les revenus de l'Etat et les dépenses de toute nature ; il obligeait les percepteurs à rendre leurs comptes régulièrement; il pouvait confisquer leurs biens (au profit du trésor) et leur infliger des châtiments corporels en cas de négligence de leur part. Pour remplir ces fonctions, on devait être almohade. Chez les Hafsides, la place de secrétaire d'Etat^ se donnait à quiconque savait bien rédiger une dépêche, pourvu qu'il fût d'une discrétion éprouvée. Cela se faisait parce que l'écriture n'était pas un art que P. Ton cultivât chez les Almohades, et que la correspondance ne se faisait pas en leur langue (le berber). La condition d'être né Almohade n'était donc pas exigée.

Le sultan (hafsido), voyant le grand accroissement de son empire et le nombre de gens qui recevaient une solde et formaient sa maison, dut prendre un cahreman'^ pour organiser et diriger fadministration du palais. Cet officier avait dans ses attributions les rations, les traitements et fhabillement; il pourvoyait aux dépenses des cuisines, des écuries, etc. il tenait au complet les magasins (de vivres et d'armes), et, quand il avait besoin de fournitures, il payait en mandats remboursables par les receveurs de contributions. On donnait à ce fonctionnaire le titre de hadjeb. Quand il avait une belle écri-ture , on le chargeait de tracer le parafe impérial sur les documents émanant du sultan ; s'il n'écrivait pas bien, on confiait cette tâche à un autre. Cet état de choses se maintint pendant quelque temps. Le sultan était d'abord son propre hadjeb; ensuite il y eut un hadjeb en titre, celui dont nous parlons, et qui sert d'intermédiaire entre le souverain et les personnes de toute condition, fonctionnaires publics ou autres. Dans les derniers temps de la dynastie, on ajouta aux fonctions du hadjeb l'administration du bureau de la guerre et la conduite des opérations mihtaires; puis on le choisit pour conseiller privé (du sultan); aussi cette charge devint-elle la plus importante de

' Liltéral «la plume. » — ' Ce mol, emprunté aux Persans, signifie ici intendant.

toutes et la plus considérable par l'étendue de ses attributions. Ensuite arriva l'époque où les ministres tinrent le sultan en tutelle et gouvernèrent en son nom. Cela eut lieu après la mort du douzième souverain de la dynastie ' ; mais Abou '1-Abbas^, le petit-fils de celui-ci , fit disparaître toute trace de ces usurpations en supprimant la charge de hadjeb, qui avait servi d'échelle à l'ambition des ministres. Dès lors il dirigea lui-même toutes les affaires do l'empire sans vouloir se faire aider par qui que ce fût. Tel est encore l'état des choses (chez les Hafsides) jusqu'à ce jour.

On ne trouve pas la moindre trace d'un hadjeb parmi les officiers du plus grand des empires zenatiens, celui des Mérinides '. L'administration de la guerre et le commandement de l'armée appartenaient au vizir ; les fonctions de la comptabilité et de la correspondance se donnaient à la personne la plus capable de les remplir et que l'on choisissait dans une des familles que la maison royale avait tirées du néant. La comptabilité et la correspondance se trouvaient tantôt réunies entre les mains d'un seul individu, tantôt elles formaient des emplois distincts. L'officier qui gardait la porte du souverain pour empêcher le public d'y pénétrer s'appelait le mizouar. Il était, en réalité, le prévôt des djandar'', employés qui se tenaient à la porte du sultan pour exécuter ses ordres, infliger les punitions qu'il prescrivait, être les instruments de sa vengeance et garder les personnes détenues dans les prisons d'Etat. Leur prévôt avait dans ses attributions la garde de la porte du sultan ; il faisait aussi observer l'éti-

' Le sultan Abou Yahya Abou Bekr; il mourulen 7/17 (i3/16 de J. C). Pour l'hisloirc de son règne, coiisultez ['Histoire des Berbers, t. II et III.

* Abou 'l-Abbas fut proclamé souverain à Tunis l'an 770 (i368-i369 de J. C).

' L'autre empire zenalien était celui des Béni Abd el-Ouad, qui régnaient à Tlemcen. (Voy. Histoire des Berbers. t. III; on y trouvera une histoire très-détaillée

de cette dynastie : l'iiisloire des Mérinides remplit presque tout le quatrième volume.) ' Ce mol est persan et signifie porte-armure, écuyer. En Egypte, sous les Mamlouks.les rf/an(iar remplissaient les mêmes fonctions que leurs confrères du Maghreb; ils étaient huissiers de la porte, valets de pied et bourreaux. (Voy. la Chrestomathie arabe de M. de Sacy, 2' édition, tome II,

qiiette usitée aux audiences données (par le sultan) dans la maison du commun^. Cette charge était, pour ainsi dire^, un vizirat (ministère) en petit.

Quant à l'autre dynastie zenatienne, celle des Béni Abd el-Ouad, on n'y trouve pas la moindre trace de ces emplois. 11 n'y avait pas même de charges spéciales, tant la civilisation rude et imparfaite de la vie nomade prédominait chez ce peuple. Quelquefois ils employaient le titre de hadjeb pour désigner l'intendant de la maison du souverain, ainsi que cela se pratiquait dans l'empire hafside. En certaines occasions ils augmentèrent les attributions de cet employé en lui donnant la comptabilité et le droit de parafer les pièces ofBcielles [sidjillat) , ainsi que cela se pratiquait chez les Hafsides '. Ils , affectèrent d'imiter ce peuple parce que*, dans les premiers temps de leur empire, ils reconnaissaient la souveraineté de la dynastie hafside, dont ils avaient embrassé la cause.

En Espagne, celui qui, de nos jours, est chargé de la comptabilité privée du souverain et des finances s'appelle le ouckil^. Le vizir y exerce les fonctions ordinaires de son office ; mais il se voit chargé quelquefois de la correspondance. Le sultan appose lui-même le parafe sur toutes les pièces officielles; car l'emploi d'écrivain du parafe, tel qu'il se trouve dans les autres empires, n'existe pas dans ce pays.

En Egypte, sous la dynastie turque'^, le titre de hadjeb se donne à un officier [hakem] pris dans la race qui a le pouvoir, c'est-à-dire, les Turcs: c'est lui qui, dans la ville, fait exécuter les jugements prononcés dans des contestations entre particuliers. Les hadjeb chez les Turcs sont en grand nombre. Cet office est subordonné à celui du naïb, dont P.

lin arabe «..-«LaJI ^\i. Les khalifes ici le terme sidjillat, qui signifie aussi dé-

abbacides aussi avaient deux salles de ré- pêches et registres.

ception, l'une pour les grands et l'autre " Pour l./, lisez U.

pour le peuple. (Voir ci-après , p. 1 1 5.) ^ Oiiekîl ou oiikîl signifie mandataire.

^ PourylO, lisez l^liCi. " Pour ce paragraphe, j'ai adopté la

"' Voy. ci-devant, p. i5. La compa- traduction donnée par M. de Sacy dans sa

raison du texte arabe des deux passages Chrestomathie arabe , l. Il , p. 169; mais j'y

fait voir en quel sens l'auteur a employé ai fait quelques changements.

Prolégomènes. — 11. 3

rS . PROLÉGOMÈNES

l'autorité s'étend sur les membres de la race dominante et sur le commun des sujets, sans aucune exception.

I^e naïb a quelquefois le droit de nommer à de certains offices et d'en destituer; il accorde ou confirme les pensions de peu de valeur, et ses ordres \ ainsi que ses ordonnances, sont exécutés comme ceux du souverain. 11 est, pour ainsi dire, le lieutenant général du sultan, tandis que les hadjeb ne remplacent le prince que pour l'exercice de la justice entre les différentes classes du peuple et entre les militaires, quand ces contestations sont portées devant eux, et pour forcer les réfractaires à se soumettre aux jugements prononcés contre eux. Leur rang est donc au-dessous de celui du naïb.

Quant au vizir, sous la dynastie turque, il est chargé de la rentrée des impôts de tous genres, soit kharaxJj (contribution foncière), soit meks (douanes et octrois), soit capitation. Avec cet argent il subvient atix dépenses du gouvernement et paye les traitements lixes. Il nomme et destitue les employés commis à la perception des impôts, et les a tous sous ses ordres, quels que soient leurs grades. L'usage est que ce vizir soit pris parmi les Coptes qui dirigent les bureaux de la comptabilité et de la perception, parce que, de temps immémorial, ils ont été spécialement chargés de cette administration en Egypte. Quelquefois pourtant, quand les circonstances l'exigent, le sultan nomme à cet office une personne de la race dominante, un Turc de haut rang ''' ou un fds de Turc.

' A la place de ojy"!, le manuscrit C et huissiers. Ce n'est pas là le sens propie de

l'édition de Boulac portent o»/»LI, leçon ce mot, tel qu'il est emplojé par les Arabes

qui me semble préférable. de l'Occident. Dans les écrits d'Ibn Khal-

* M. deSacy a hésité sur la signification doun , le terme t:»^^».^ se rencontre très-

du mol c^'ïUwj. Il le rendit d'abord par souvent et signifie toujours les personnages

les gens du, commun, puis il ajouta : «Je haut placés, les grands de l'empire. Il dit

pense que ce mot est opposé ici à celui de ( p. 3 1 , 1. 1 4 du t. 11 des Prolégomènes) : ^/«

iVoi! lies militaires. »(Voy. C/ires(omaMie, iJ.oJf (^ifU»s Ob'! «un des plus grands

t. H, p. 169.) Dans le troisième volume personnages de l'Etat,» et, un peu plus

du même ouvrage, p. 100, il se fonde loin (même page, 1. 17); Jl L^-aAj J qIT

sur une glose d'El-Rharezmi pour lui al- (^^-^^ vj-T»<>-*-j-If cis-^La.^ «personne ne

Iribuer la .signification de valets de pied ou pouvait remplir cette charge, excepté un

DIBN KHALDOUN. 19

Bureau des finances et des contributions.

La charge d'administrateur des finances est une de celles dont un gouvernement royal ne saurait se passer. Ce fonctionnaire dirige les divers services financiers et veille aux intérêts du gouvernement P. 16. en ce qui concerne les recettes et les dépenses ; il tient la liste nominative des soldats dont se compose l'armée; il fixe la quantité de leurs rations et leur remet la paye aux époques' où elle devient due. Dans toutes ces opérations, il se guide d'après certains tableaux dressés par les chefs de ces services et par les intendants du domaine privé ^.

Ces tableaux se trouvent dans un livre renfermant tous les détails du service des recettes et dépenses, et contenant beaucoup de calculs que personne ne sait exécuter, excepté les employés les plus habiles de cette administration. Ce livre s'appelle le Divan (registre). On donne aussi ce nom au lieu où les agents (du trésor) et les percepteurs tiennent leurs séances. Voici comment on explique l'origine de ce mot : Chosroès (le roi de Perse), ayant vu un jour les commis du divan qui faisaient des calculs de tête et qui semblaient, chacun, se parler à soi-même, s'écria, en langue persane, divané ! c'est-à-dire, « ils sont fous. » Depuis lors le nom de divané se donna au lieu où ces écrivains se tenaient, et, comme il devint d'un emploi trèsfréquent, on supprinrja la lettre finale pour alléger la prononciation. Ensuite ce terme lut employé pour désigner le livre qui traitait des services financiers et qui en renfermait les tableaux avec des modèles de calcul. Selon d'autres, divan signifie démon en persan: les conunis

des principaux Almohades, un de leurs de Moder, par sa noblesse, par sa bra-

grands. » Citons encore l'auteur du die- vonre et par ses talents lilléraires. » (Ma-

tionnaire biographique intitulé ElHillet nuscril de la Société asiatique, fol. lia,

es-ÉS'iy«r«, qui dit, en parlant d'un individu I. 3.)

nommé Amei- Ilm Amr: cJ■^L>^ |j-« yk' ' Lemol tj^l-jl, pluriel de yÇI, n'est

l^.ilj iitS^j wys jj«Jjjû(lj wÂ-« Jj (/y»9 pas indiqué dans nos dictionnaires. «Hélait un des premiers de la Iribu de * LiUéral.«lesca/irem«/isdeladynaslic. »

Coreïcl) en Espagne, et même de la tribu (Voy. ci-devani, p. i5.)

aO - PROLÉGOMÈNES

de radininistralion, disent-ils, furent ainsi nommés à cause de leur promptitude à débrouiller les affaires les plus obscures et à rapprocher (les indications) éparses et dispersées. Plus tard le mot divan servit à désigner le lieu où ces employés tenaient leurs séances ; puis il s'appliqua, par analogie, à la réunion des écrivains qui dressaient les dépêches et à l'endroit près de l'entrée du palais où ils se tenaient assis. Nous reviendrons là-dessus plus tard.

Dans l'administration des finances, il y a un inspeclevu' général qui surveille la marche de toutes les parties du service. Chaque branche du service a de plus son inspecteur particulier, de même que, dans certains empires, il y a un inspecteur de l'armée, un ins- P. 17. pecteur des apanages militaires, un inspecteur de la comptabilité et de la solde, etc. Au reste, cela dépend des usages de chaque royaume et des décisions prises par les chefs de l'Etat.

L'administration financière s'introduisit dans tous les empires aussitôt que les vainqueurs , ayant assuré leurs conquêtes, eurent commencé à veiller sur la marche du gouvernement, et à prendre des mesures pour l'établissement du bon ordre. Le premier qui l'introduisit dans l'empire musulman fut (le khalife) Omar, et cela, dit-on, pour la raison qu'Abou Horeïra' avait apporté de Bahreïn une somme d'argent tellement forte que l'on ne savait pas comment s'y prendre pour en faire le partage (aux musulmans). Cela fit souhaiter un moyen de tenir compte de ces sommes, d'enregistrer les payements de solde et de sauvegarder les droits (de l'Etat). Khaled Ibn el-Ouelid ^ recommanda l'établissement d'un divan, tel qu'il l'-avait vu fonctionner chez les princes de la Syrie, et Omar agréa ce conseil. Selon une autre tradition , les choses ne se passèrent pas ainsi : ce fut El-Hormozan ^ qui, voyant Omar expédier un corps de troupes sans en avoir dressé la liste nominative [divan], lui dit : « Si un soldat disparaît, comment s'aperce vra-t- on de son absence? Pour tout soldat qui s'absente, il y

' Un des Compagnons du Prophète. ^ Général persan qui avait été fait pri-

' Célèbre général dont on trouvera l'his- sonnier par les musulmans peu de temps toiredansl'EsîaideM.Caussin de Perceval. après la bataille deCadeciva.

a autant de lacunes ^ (dans la troupe). Il n'y a que les commis écrivains qui pourront y mettre ordre. Etablissez-donc un divan. » Omar demanda ce que ce mot désignait, et, quand il en eut compris la signification, il donna l'ordre à Akîl, fils d'Abou Taleb, à Makhrema, fils de Naufel, et à Djobeïr Ibn Motâem, d'en organiser un. Ces trois hommes, qui étaient du petit nombre des Coreïcbides sachant écrire, dressèrent le divan (la liste) de toutes les troupes musulmanes, par ordre de familles et de tribus. Ils commencèrent par les parents du Prophète, ensuite ils passèrent aux parents de ceux-ci, et ainsi de suite. Telle fut l'origine du divan de l'armée. Ez-Zohri ^ rapporte, sur l'autorité de Saîd Ibn el-Moseïyeb ^, que cela eut lieu dans le mois de moharrem de l'an 20 (décembre-janvier 64o-64i de Jésus- Christ).

Quant au bureau [divan) de la contribution foncière et des impôts, il resta, après la promulgation de l'islamisme, tel qu'il était auparavant. Dans les bureaux de l'Irâc, on employait la langue persane, p. 18. et dans celui de la Syrie, la langue grecque [roumiya); les écrivains étaient des sujets tributaires , appartenant à l'une ou à l'autre de ces nations. Lors de l'avènement d'Abd el-Melek Ibn Merouan, le khalifat était devenu un empire, et le peuple avait renoncé aux usages grossiers de la vie nomade pour s'entourer de tout l'éclat de la civilisation, qui se développe dans la vie sédentaire ; les Arabes, sortis de leur étal d'ignorance primitive, s'étaient exercés dans l'art de l'écriture, de sorte que, parmi eux et parmi leurs affranchis, il se trouva de bons calligraphes et des calculateurs habiles. Pour cette raison, le khalife Abd el-Melek donna à Soleïman Ibn Saad, gouverneur de la province du Jourdain, l'ordre de faire traduire du grec en arabe le cadastre [divan)' de la Syrie. Cette tâche fut terminée dans l'espace

Si notre auteur a rapporté ces paroles cipaux jurisconsultes du i" siècle de l'isla-

exactemenl, le mot J>-^[ doit être le inisnie, appartenait à la tribu de Coreïch.

pj-éléril de la quatrième forme du verbe Ilétaitnatif de Médine, vilieoù il mourut ,

Ji».. (Voyez cependant Maouercii, p. fiap.) l'an 91 de l'hégire (709-710 de J. C).

Voyez la 1" partie, p. i 5, note. Comme traditionniste, il jouissait d'une

Saîd Ibn el-Moseïyeb, un des prin- haute autorité.

sa PROLÉGOMÈNES

(l'un an. Serhoun, secrétaire d'Abd el-Melek, dit alors aux écrivains grecs : « Cherchez votre vie au moyen de quelque autre art, car Dieu vient de vous enlever celui-ci. »

Dans le bureau [divan] de l'Irâc le même changement eut lieu, El-Haddjadj ayant confié cette opération à son secrétaire Saieh Ibn Abd er-Rahman, qui écrivait non-seulement l'arabe, mais le persan. Saleh avait appris son art de Zadan Ferroukh, ancien secrétaire d'El-Haddjadj , et, quand Zadan fut tué dans la guerre avec Abd er- Rahman Ibn el-Achâth , il lui succéda dans le secrétariat. Ce fut alors qu'EI-Haddjadj lui donna l'ordre de traduire du persan en arabe le cadastre [divan] de l'Irâc. Ce changement se fit au grand mécontentement des écrivains persans. Abd el-Hamîd Ibn Yahya ' avait l'habitude de dire : ffOh! le brave homme que Saleh! quel service il a rendu aux écrivains arabes! »

Sous les Abhacides, le divan fut rangé parmi les institutions soumises à la surveillance (du vizir); aussi les Barmekides, les fils de Sehel Ibn Noubakht et les autres vizirs de cette dynastie le comptaient au nombre de leurs attributions.

Quant aux règlements qui concernent le divan et qui sont fondés sur la loi divine, savoir : ceux qui se rapportent (à la solde) de l'ar- 19. mée, aux recettes et dépenses du trésor public, à la distinction qu'il faut faire entre les pays soumis par capitulation ou de vive force, à la personne qui peut légalement nommer le directeur de ce divan, aux qualités requises dans le directeur et dans les commis, et aux principes qu'il faut observer dans l'établissement des comptes, tout cela est en dehors de notre sujet, et fait partie des matières que les livres intitulés El-Akkam es-Soltuniya doivent traiter-, et, en effet, cela se trouve rapporté dans ces ouvrages. Quant à nous, nous exa-

' L'alVranchi Abou Glialeb Abd el-Ha- desOméiades de l'Orient, fullué )'an i3a

mîd, kuleb Irès-célèbre à cause de l'été- (730 de J. C). On trouvera dans le Dic-

gance de son style, était natif de Syrie. Il tionnaire biographique d'Ibn Kliallikan,

fut attaché au service de Merouan Ibn Mo- I. II, p. 178 de ma traduction , un article

hammed el-Djâdi en qualité de secrétaire Irès-inléressant sur ce kateb.

et mourut avec lui. Ce khalife, le dernier ' Voyez ci-devant, p 4.

minerons cette matière sous le point de vue d'une simple institution conforme à la nature de la royauté.

Le divan tient une grande place dans l'organisation d'un gouvernement royal, ou, pour mieux dire, il est une des trois colonnes sur lesquelles ce gouvernement s'appuie. En effet, un royaume ne saurait se maintenir sans armée, sans argent et sans moyens de correspondre avec ceux qui se trouvent au loin. Le souverain a donc besoin de personnes capables de l'aider dans la direction des affaires d'épée, de plume et d'argent. Le chef du divan prend, pour cette raison, une grande part à l'administration du royaume. Tel lut le cas dans l'empire des Oméiades espagnols et dans les Etals de leurs successeurs, les Molouk et-lawaïf. Sous les Almohades, le chef du divan devait appartenir à la race dominante. 11 dirigeait avec une autorité absolue la perception de l'impôt, il réunissait les recettes dans une caisse centrale, et les faisait inscrire dans un registre; il revoyait les états de ses chefs de service et de ses percepteurs, et les rendait exécutoires à des époques déterminées et pour des sommes dont le montant était spécifié. On le désignait par le titre de saheh elachghal. Quelquefois, dans les localités éloignées (de la capitale), les chefs de service étaient pris en dehors de la classe des Almohades, pourvu qu'ils fussent capables de bien remplir l'emploi.

Quand les Hafsides eurent établi leur domination en Ifrîkiya et que la grande émigration des musulmans espagnols ' eut jeté dans ce pays une foule de familles distinguées, il se trouva, parmi ces réfugiés, plusieurs individus qui avaient rempli en Espagne les fonctions d'administrateur des finances. Tels furent les Béni Said, seigneurs d'El-Calâ (château fort), des environs de Grenade 2, et appelés ordinai-

Ferdinand III, roi de Castille, s'em- savanU les plu» illustres de l'Espagne paspara de Séville l'an 646 de l'iiégire (i248 sèrenl dans le Maghreb el en Ifrîkiya. La deJ.C). Pendant cette campagne, il avait plupart d'entre eux se rendirent à Tunis enlevé aux musulmans un grand nombre pour se mettre sous la protection du goude forteresses et porté la dévastation dans verncment hafside. (Voy. Hist. des Berh. toute celte partie du pays. Au.«si les chefs I. Il, p. 822, 382.) des principales familles musulmanes el les ' Le célèbre géographe Ibn Saîd ap-

24 prolegomb:nes

rement les Béni Abi 'l-HoceïnK Le gouvernement africain, lem' ayant trouvé de grands talents administratifs, les plaça dans les mêmes emplois financiers qu'ils avaient remplis en Espagne. Ils exercèrent ces P. 20. charges alternativement avec des fonctionnaires almohades. Plus tard, l'administration des finances échappa à ceux-ci pour tomber entre les mains des employés de la comptabilité et de la correspondance.

L'office de hadjeb ayant ensuite acquis ime grande importance, la personne qui le remplissait eut la direction absolue de toutes les affaires de l'empire. Depuis lors l'administration des finances a perdu de sa considération, et son chef, devenu un subordonné du hadjeb, se trouve placé au niveau des percepteurs ordinaires et dépouillé de l'influence qu'il avait exercée autrefois dans le gouvernement de l'empire.

Sous la dynastie des Mérinides la comptabifité de l'impôt foncier^ et celle de la solde militaire se trouvent réunies entre les mains d'un seul administrateur. Tous les comptes publics passent par ses bureaux pour être soumis à son examen et recevoir son approbation; mais ses décisions doivent être contrôlées par le sultan ou par le vizir. Sa signature est nécessaire pour la validité des comptes fournis par les payeurs militaires et par les percepteurs de l'impôt foncier.

Telles sont les bases sur lesquelles on a établi les charges et les emplois administratifs dans un Etat gouverné par un sultan. Les personnes qui remplissent de tels offices tiennent un rang très -élevé, car chacune d'elles a la direction générale (de son administration) et l'honneur de s'entretenir directement avec le souverain.

Sous l'empire des Turcs (Mamiouks), l'administration des finances forme plusieurs services distincts. L'officier appelé nadher el-djeïch (inspecteur militaire) est chargé du bureau de la solde; celui que l'on désigne par le titre de vizir administre le revenu public, et, en

parlc-nait à cette famille. Selon M. de ' Pour l'histoire des Béni Abi '1-Hoceïn

Gayangos, leur château, qui s'appelait on peut consulter l'Histoire des Berbers,

aussi Calât Yahsob, se nomme aujour- t. II, p. 869 et suiv. d'hui Alcala la Real. (Voy. sa traduction * Pour ^y^, lisez p-î^^-

d'El-Maccari, vol. I, p. Sog.)

sa qualité de directeur général des contributions, il lient le premier rang parmi les administrateurs des finances. Le gouvernement turc a partagé la direction générale des finances en plusieurs services, parce que l'empire, ayant pris une grande étendue, fournissait des revenus et des contributions dans une telle abondance qu'un seul homme, quelque capable qu'il fût, n'aurait jamais eu la force de soutenir le poids d'une si vaste administration. Le personnage appelé le vizir a la direction générale (de tous ces services); mais il n'en est pas moins le lieutenant d'un des affranchis du sultan, d'un homme ayant une grande influence politique, et tenant un haut rang parmi les chefs militaires. Dans tous ses actes, le vizir doit seconder les vues de son P. 21 supérieur, et s'appliquer avec le plus grand zèle à lui obéir. Ce personnage, qui a le titre d'oslad ed-dar (intendant du palais), est toujours un des plus puissants émirs de l'armée.

Au-dessous de la charge exercée par le vizir, il y en a plusieurs avitres, tant de finance que de comptabilité, qui ont été instituées pour des administrations spéciales. Tel est, par exemple, le imdher el-kliass (l'intendant du domaine privé), qui s'occupe des affaires concernant le trésor privé, telles que les apanages du sultan et la part qui lui revient du produit de l'impôt foncier et des contributions, part qui est en dehors de celle qui appartient à la communauté musulmane '. Il agit sous la direction de Yostad cddar. Si le vizir appartient lui-même à l'armée, il ne dépend pas de Yostad ed-dar. L'intendant du domaine est placé aussi sous les ordres du khazen-dar (trésorier), mamlouk chargé du trésor privé, et appelé ainsi parce qu'il est obligé, par la nature de son office, de s'occuper particulièrement des revenus privés du sultan.

Ces indications^ suffiront pour faire connaître le caractère de cette charge, telle quelle existe dans l'empire des Turcs de l'Orient; nous avons déjà indique les attributions qui la distinguent dans les royaumes de l'Occident.

' Les mois oJàjJ ijof sonl de trop. Us ' Pour ^•»<-o, lisez (j^o, avec les ma-

nese trouvent ni dans les manuscrits C et nuscrits C et D, et l'édition de Boulac. D, ni dans l'édition de Boulac.

Prolégomènes. 4

Le bureau (divan) de la correspondance et du secrétariat.

Cette administration n'est pas absolument nécessaire dans un gouvernement royal, plusieurs empires ayant pu s'en passer tout à fait. Telles furent les dynasties sous lesquelles les habitudes de la vie nomade se maintinrent longtemps, sans que la vie sédentaire les eût corrigées par l'influence de la civilisation (qui lui est propre), et sans que la culture des arts eût pris racine dans le pays. Sous l'empire musulman (l'emploi de) la langue arabe (dans l'administration) et la nécessité (où se trouvaient les chefs) d'exprimer leurs ordres avec netteté et précision rendirent indispensable une institution de ce genre, puisque en général on indique mieux par écrit que de vive 22. voix ce qu'on a besoin de faire connaître. Dans les premiers temps, chaque émir prenait pour secrétaire un de ses parents qui tenait un haut rang dans la tribu. C'est ce que firent les (premiers) khalifes, ainsi que les chefs qui , en Syrie' et en Irâc, commandèrent les (armées composées de) Compagnons (du Prophète). (On choisissait le secrétaire parmi les siens) parcp qu'on pouvait compter sur sa fidélité et sa discrétion; mais, lorsque la langue se fut altérée et (que l'acquisition d'un style correct) fut devenue un art, on prit pour secrétaire quiconque savait bien rédiger.

Sous les Abbacides, cet emploi était très-honorable; le secrétaire expédiait les décrets du souverain sans être contrôlé par personne , et il apposait sa signature au bas de ces pièces, ainsi que le cachet du sultan. Ce cachet était un sceau sur lequel on avait gravé le nom du souverain ou son titre distinctif; le secrétaire l'humectait d'abord avec de l'argile rouge appelée terre à cacheter, qu'il avait délayée ' dans de l'eau; ayant ensuite plié et fermé la dépêche, il la cachetait sur le ph où les deux bords se réunissaient.

Plus tard, les pièces officielles se rédigeaient au nom du sultan, et le secrétaire inscrivait en tête, ou bien^ à la fin, selon sa volonté,

' Pour ciftM, lisez tjfiv». — ^ Pour \j^\j, lisez t/^' jf

les mots qu'il avait adoptés pour en former son parafe. Ce fonctionnaire tenait d'abord un haut rang dans l'Etat; mais il finit par être placé sous le contrôle d'un des hauts dignitaires de l'empire ou sous les ordres d'un vizir. Dès lors le parafe du secrétaire perdit sa valeur, et un autre, qui s'apposait à côté, indiquait que cet employé agissait sous la direction d'un chef. Il écrivait néanmoins son parafe habituel; mais c'était le parafe du chef qui validait la pièce. Il en fut de même dans les derniers temps de l'empire hafside, quand la place de hadjeb eut acquis toute son importance, et que ce fonctionnaire exerça l'autorité administrative, autorité qu'il tint d'abord par délégation, et ensuite par usurpation. Sous cette dynastie, le parafe du secrétaire n'avait aucune valeur, bien qu'il s'apposât sur toutes les pièces officielles, selon l'ancien usage. Pour être vali.de, il devait être accompagné d'une formule d'approbation adoptée par le hadjeb et inscrite par lui sur le document. Aussi le secrétaire dut toujours prendre les ordres du hadjeb avant d'apposer le parafe qu'il avait lui- P. jS. même l'habitude d'employer. Toutes les fois que le sultan se trouvait hors de tutelle et en possession de l'autorité suprême, il mettait sur les pièces officielles son propre parafe, et ordonnait au secrétaire d'y apposer le sien.

Parmi les emplois du secrétariat on distingue celui de la iaoukiâ. Voici ce que c'est : chaque fois que le sultan tient une séance publique afin d'écouter les réclamations et rendre justice aux plaignants, un secrétaire reste assis devant lui pour inscrire, dans un style concis et clair, sur chaque placet qu'on présente au souverain , la décision prononcée par celui-ci. La pièce munie de la iaoukiâ est expédiée (dans la forme ordinaire), ou bien le secrétaire transcrit une copie de la décision sur le double du placet que le pétitionnaire doit toujours avoir entre les mains. Pour bien rédiger ces décisions , il faut que le secrétaire ait le talent d'exprimer ses idées d'une manière élégante et précise. Djâfer Ibn Yahya (leBarmekide) remplissait ces fonctions auprès d'Er-Rechîd; il inscrivait les décisions sur les placets et les passait à ceux qui les avaient présentés. Les Iaoukiâ écrites par lui

étaient très-recherchées parles amateurs du beau style, parce qu'elles oflraieut des exemples de toutes les manières d'exprimer une pensée avec précision. On rapporte même que ces taoukiâ se vendaient chacune au prix d'une pièce d'or. Voilà ce qui se pratiquait dans les empires d'autrefois.

Pour remplir une place de cette importance il fallait nécessairement une personne appartenant à une des classes élevées de la société, un homme grave et honorable, doué d'un grand savoir et du talent de bien exprimer ses idées. En effet, un secrétaire est tenu de se montrer versé dans les principes de toutes les sciences, vu que ce sont des matières dont il est souvent question dans les réunions qui ont lieu chez le sultan et aux audiences qu'il tient pour l'administration de la justice. Le secrétaire, étant obligé par son emploi de fréquenter la société du prince , doit aussi se distinguer par un grand savoir-vivre et par des manières agréables. Ajoutons que, pour rédiger des lettres et exposer en bon ordre les choses qu'on e.st chargé de communiquer par écrit, on doit connaître parfaitement tous les secrets du beau langage.

Dans quelques empires, la charge de secrétaire se confiait à un P. 2/1. homme d'épée. Cela tenait à la nature même de ces empires; la simplicité de la vie nomade y prédominait encore et éloignait (les esprits) de la culture des sciences. Le sultan réservait aux membres de son entourage tous les emplois, toutes les charges, tant d'épée que de finance et de plume. Mais on peut fort bien remphr un emploi d'épée sans avoir reçu de féducation, tandis qu'on est obligé d'étudier si l'on veut se faire attacher à l'administration des finances ou au secrétariat. Dans l'une, la connaissance de l'art de calculer est indispensable, et, dans l'autre, celle des secrets du beau style. Ces gouvernements furent par conséquent obligés de confier les emplois financiers et les places du secrétariat à des individus appartenant à la classe de la population qui avait fait des études; mais on plaçait ces employés sous le contrôle de chefs attachés à la maison du sultan, de sorte qu'ils ne pouvaient rien faire sans leur autorisation. Il en est encore ainsi dans l'empire

fondé en Orient par les Turcs (Maniloiiks) : le saheb el-inchâ (rédacteur en chef) est à la tête du secrétariat; mais il est placé sous les ordres d'un émir appartenant à l'entourage du prince et nommé le devi(/ar (porte-écritoire). Cet officier jouit de toute la confiance du souverain, qui se repose sur lui de presque tous les soins de l'administration. Quant au sakeb el-inchd, le sultan s'en rapporte à lui pour tout ce qui concerne la rédaction (des pièces officielles) en style élégant et correct.

Les qualités qu'un souverain exige dans un secrétaire, quand il est obligé d'en choisir un en dehors de la classe dominante, sont très-nombreuses. Le kaleb Abd el-Hamîd ' en a donné un très-bon sommaire dans une épître qu'il adressa aux écrivains (secrétaires) et que nous reproduisons ici : <^ Après avoir ofTert nos louanges à Dieu, nous le prions de vous avoir en sa sainte garde, vous, membres de la profession de l'écriture! Puisse-t-il vous entourer de sa grâce et vous diriger vers le bien! Dieu, que son nom soit glorifié et exalté! a placé le reste des hommes au-dessous de ses prophètes et de ses apôtres, et, bien qu'ils soient tous égaux devant lui, il les a rangés par classes au-dessous des rois, que l'on doit honorer. Il les a dirigés P. 25. vers la pratique des divers arts, vers les moyens qui servent à leur assurer la subsistance et l'entretien. Quant à vous, écrivains, il vous a établis dans la plus noble des positions : vous êtes littérateurs , gens d'honneur, remplis de savoir et d'instruction ; c'est vous qui faites l'ornement du klialifat; c'est par vous et par votre prudence que se maintient la prospérité de l'empire. Dieu veuille que, par votre dévouement, l'administration du prince soit toujours avantageuse au peuple et que le pays soit toujours couvert de moissons et rempli d'habitants! Le gouvernement ne saurait se passer de votre concours, car c'est chez vous seuls qu'il trouve des personnes capables de lui rendre de véritables services; aussi vous êtes, à l'égard du souverain, les oreilles avec lesquelles il entend, les yeux avec lesquels

' Voy. ci-devant, p. 22.

il voit, la langue avec laquelle il parle et les mains avec lesquelles il frappe. Que Dieu vous fasse jouir longtemps des avantages du noble art par lequel il vous a distingués ! Puisse-t-il ne jamais vous priver des faveurs abondantes dont il vous a comblés ! De toutes les personnes qui exercent des professions, vous surtout devez réunir en vous-mêmes les qualités les plus louables et tous les genres de mérite qui assurent à leur possesseur l'estime et la considération. Puissiez-vous répondre à la description que je vais faire d'un parfait secrétaire ! Dans son propre intérêt et dans celui du chef qui lui a confié le soin de ses affaires les plus importantes, il doit se montrer doux quand la douceur est nécessaire, perspicace^ quand il s'agit de prendre une décision, hardi quand il le faut, prêt à reculer si les circonstances l'exigent, modéré dans ses désirs, aimant la justice et l'équité, sachant garder fidèlement le secret qu'on lui confie, dévoué (à ses amis) dans l'adversité, habile à prévoir les malheurs, capable d'assigner à chaque chose sa valeur réelle et à chaque événement sa véritable importance. Il doit avoir étudié toutes les branches des connaissances et s'être acquis une solide érudition. Si cela ne lui a pas été possible, il faut qu'il ait appris au moins assez pour les besoins de son service; au moyen de son intelligence naturelle^, de sa bonne éducation et de sa grande expérience, il prévoit ce qui va arriver et juge des suites que chaque chose peut avoir; aussi sait-il prendre, à l'égard de chaque affaire, toutes les précautions et toutes les dispositions nécessaires, et se tient-il prêt à donner aux événements la tournure et la direction qui leur conviennent. Secrétaires écrivains! recherchez avec ardeur la connaissance de tous les genres de Httérature et tâchez de vous rendre savants dans les sciences religieuses, en commençant par le Livre de Dieu et par les prescriptions de la loi divine. Cultivez la langue arabe afin de pouvoir parler avec correction^; travaillez ensuite à vous faire une belle écriture; car c'est la parure qui doit orner vos écrits; apprenez par cœur les poèmes (des

' Pour Li-^J, lisez Mx^s. ' Liltéral. « car elle est le redresseur de

' Pour »jJs*J, lisez ^y.y^- vos langues. »

Arabes); lamiliarisez-vous avec les idées recherchées et les expressions insolites qu'ils renferment; lisez l'histoire des Arabes et des Perses, retenez dans votre mémoire les récits de leurs hauts faits; tout cela vous sera d'un grand secours quand vous tâcherez de parvenir. Gardez-vous bien de négliger l'art de calculer; sans cet art le registre de l'impôt n'existerait pas. Détournez votre esprit de tout ce qui pourrait exciter chez vous l'ambition et la convoitise'; ne faites pas des bassesses ni des actes méprisables, car cela dégrade l'homme et déshonore l'écrivain. Dans l'exercice de votre profession, évitez tout ce qui est vil; qu'une fierté honorable vous empêche d'avoir jamais recours à la délation , à la calomnie et aux procédés malhonnêtes. Gardez-vous de l'orgueil, de la fierté et de la suffisance, pour ne pas vous attirer gratuitement la haine générale^. Aimez -vous les uns les autres à cause de votre art ; pour fexercer, proposez-vous mutuellement pour modèle celui de vos prédécesseurs qui méritait le plus d'être regardé comme homme de talent et ami de la justice. Si la fortune trahit un de vos collègues, donnez-lui des témoignages de votre sympathie, prodiguez-lui des consolations et des encouragements, jusqu'à ce que le bonheur lui revienne et qu'il se remette de son malheur. Si l'un de vous est obligé par la vieillesse à quitter son emploi et à ne plus sortir pour visiter ses confrères, allez lui offrir vos respects et demandez-lui ses conseils, fruits d'une longue expérience et d'une grande pratique. Que chacun de vous aime plus que son fils ou son P. 27. frère le patron qui fa protégé et qui fa aidé dans le besoin. Si votre travail obtient des éloges, rapportez-en tout l'honneur à votre chef; dans le cas contraire, acceptez pour vous-mêmes tout le blâme. Si un changement s'opère dans votre position, tenez-vous en garde contre les faux pas, les bévues et fennui; car un secrétaire est plus exposé qu'un chameau galeux^ à être déprécié, et les conséquences en seront bien plus graves pour lui. Si vous avez pour chef un homme qui vous

' Pour jJLktl, lisez **Lklf. dition de Boulac porte ofyiJl , et le manus-

' Le texte paraît altéré. crit C, j'IJuI. Ces deux dernières leçon.*

' Je lis »L«JI avec le manuscrit D. L'é- ne donnent aucun sens.

traite avec de justes égards, montrez-lui un parfait dévouement et une profonde reconnaissance; supportez ses boutades avec patience et avec douceur; servez-le avec la fidélité, la discrétion et l'habileté auxquelles il a droit de s'attendre. Prouvez-lui ' votre reconnaissance par vos actes, toutes les fois qu'il aura recours à vos services. Que Dieu vous soit en aide et vous fasse toujours ressentir dans votre cœur les mouvements de la gratitude! Que vous soyez dans faisance ou dans la gène, dans la joie ou dans la tristesse, frustrés dans vos espérances ou comblés de bienfaits (n'oubliez pas votre patron)! ,

« Telles sont les qualités les plus à admirer dans un professeur de votre noble art. Si J'un d'entre vous obtient un haut commandement, s'il se voit chargé de gouverner^ une partie de ceux que Dieu a créés et auxquels il assure la subsistance, qu'il ait toujours devant lui la crainte du Seigneur et qu'il sacrifie toute autre considération au devoir de le servir. Il doit se montrer bienveillant envers les pauvres, juste envers les opprimés. Les hommes sont les créatures de Dieu; il pourvoit à leur subsistance, et celui qu'il aime le plus est fhomme qui leur témoigne le plus de bienveillance. L'écrivain devenu administrateur gouvernera avec justice et traitera avec des égards les descendants du Prophète; il ramènera (ses troupes chargées d') un riche butin, il fera cultiver les terres, il traitera avec bonté les sujets (de l'empire) et s'abstiendra de leur faire du mal. Quand il donne des audiences, il se montrera doux et modeste; quand il dresse le rôle des impôts ou qu'il veut faire valoir ses droits contre les contribuables, ii usera d'indulgence; Il doit étudier le caractère de ses subordonnés, et, lorsqu'il aura reconnu leurs bonnes qualités et leurs défauts , il doit les porter vers ce qui est bien et convenable, et mettre P. 28. toute son habileté, toute son adresse à les détourner de leurs inclinations vicieuses. Voyez comment fait fécuyer qui sait bien son métier : il étudie le caractère de sa monture; et, si elle a fhabitude de ruer, il se garde de fexciter au moment de se mettre en selle ; si elle

' Pour i>-oJ>j^, lisez (^tv^j^. — ' Pour 1^1, lisez ^1,

est portée à se cabrer, il évite de se placer devant elle; s'il craint qu'elle ne s'emporte, il la tient bien en main'; si elle est rétive, il emploie la douceur pour dompter son entêtement, et, si elle y persiste, il la tourne un peu et lui lâcbe la bride. En indiquant les procédés qu'on emploie pour diriger un cheval, nous indiquons aussi ceux que l'homme doit employer pour gouverner ses semblables, avoir des rapports constants avec eux et les tenir dans la soumission. L'écrivain, grâce à son éducation, à la noblesse de son art, à la finesse et à l'habileté de sa conduite envers ceux qui s'entretiennent avec lui, et ceux qui viennent lui parler et qui auraient h craindre sa sévérité s'ils n'écoutaient pas ses ordres, cet écrivain a plus de motifs pour employer la douceur et l'adresse envers ses subordonnés, afin de les corriger, que n'en a l'écuyer qui veut dompter un animal incapable de lui répondre, ne sachant pas distinguer le bien du mal et ne comprenant rien de ce qu'on lui dit, excepté les paroles dont son cavalier lui a fait sentir la signification. Administrez donc avec douceur, et que Dieu vous fasse miséricorde! Agissez avec toute la prévoyance et toute la délibération dont vous êtes capables; vous éviterez ainsi de mécontenter votre clief, de lui être à charge et de vous attirer sa colère; vous obtiendrez même sa faveur, et il vous traitera, s'il plaît à Dieu, avec douceur et avec bonté. Que personne d'entre vous ne dépasse ses iripyens en ce qui regarde son ameublement, son habillement, ses montures, les mets de sa table, les boissons qu'on lui sert, la maison qu'il se fait bâtir, le nombre de ses domestiques et autres choses de ce genre. Malgré la noblesse de l'art que Dieu, dans sa bonté, vous a permis d'exercer, vous n'en êtes pas moins les serviteurs du gouvernement et, si vous n'êtes pas tenus à vivre avec parcimonie, vous êtes obligés, en votre qualité de mandataires P. 29. (du prince), d'éviter la prodigalité. Pour rester dans la modération, suivez les conseils que je vous ai donnés. Ne prenez pas les habitudes, toujours nuisibles, du luxe et de la dissipation; elles entraînent à

' Littéral « il .'c met en garde conire elle du côté de la tête. » Je ne sais si j'ai bien saisi le sens de cette expression.

Prol^gomfcnes — ii. 5

34 PROLEGOMENES

leur suite la pauvreté, la honte et riiumiliation; cela arrive surtout quand les personnes qui contractent ces vices appartiennent à la classe des secrétaires et des gens de lettres. Toutes les affaires ont entre elles certaines analogies à l'aide desquelles un administrateur saura toujours se diriger; aussi, quand il vous en survient une, commencez par prendre les mesures que l'expérience vous aura enseignées; adoptez ensuite la marche la plus simple et la plus sûre, celle qui doit avoir le meilleur résultat. Sachez que la prodigalité a des suites bien nuisibles pour celui qui s'y abandonne; elle le préoccupe tant qu'il néglige de tirer parti de ses connaissances scientifiques et littéraires. Quand, il donne audience, qu'il se borne, dans ses paroles, à ce qui est essentiel; qu'il vise à la concision dans ses questions et dans ses réponses, et qu'il tâche de réunir^ en un seul faisceau tous les renseignements qui peuvent l'éclairer. De cette manière, il fera marcher les affaires et se garantira contre la fatigue d'esprit que leur multiplicité pourrait lui causer. Nous lui recommandons de s'humilier devant Dieu afin d'obtenir le don de sa grâce et le secours dont il a besoin afin de suivre le droit chemin. Qu'il fasse cela par crainte de tomber dans les fautes qui nuisent à la santé, à l'intelligence et aux fruits d'une bonne éducation. Si quelqu'un parmi vous croit ou dit que son succès dans l'exercice de son art et l'efficacité de ses mesures proviennent de sa grande habileté dans les affaires, il s'exposera à se voir abandonné de Dieu et laissé à ses propres ressources. Or il est évident, pour quiconque veut réfléchir, qu'elles ne lui sulïiront pas. Que personne d'entre vous ne dise qu'il est plus habile dans la direction des affaires, plus capable de supporter le poids d'une administration qu'un tel de ses confrères dans le même art, P. 3o. de ses collègues dans le même service; aux yeux des sages, le plus intelligent des deux est celui qui répudie l'amour-prcpre et qui se croit inférieur à son collègue en adresse et en talents. Nous dirons à l'un et à l'autre : reconnaissez hautement les bontés de Dieu;

■ Pour iX^yJ, lisez (j>i^UJ.

D'IBN RHALDOUN. 35

puissent sa gloire et sa puissance être célébrées partout! Qu'ils ne montrent ni présomption, ni confiance en leur propre mérite; qu'ils ne cherchent à déprécier ni leurs confrères, ni leurs rivaux, ni leurs chefs de service, ni leurs camarades. Pour eux tous existe fobligation de louer Dieu en s'humiliant devant sa puissance et en célébrant sa bonté. J'ajoute à cette épître un proverbe justifié par l'expérience : Celui qui reçoit des conseils est tenu de les suivre. Voilà l'essence de la présente communication, la plus belle de ses phrases, à l'exception toutefois des louanges que j'ai données au Tout-Puissant; aussi, pour achever dignement ma lettre, j'ai placé cette maxime à la fin. Que Dieu m'accorde, ainsi qu'à vous, hommes d'étude et gens de plume, tout ce que, dans sa prévoyance, il juge nécessaire pour nous diriger vers le Iponheur éternel! Cela dépend de lui seul, et notre sort est entre ses mains. Salut sur vous, avec la miséricorde de Dieu et sa bénédiction, n

La cliorta (police judiciaire). — Celui qui de nos jours exerce, en Ifrîkiya, les fonctions de saheb (ou chef) de la chorta, porte le titre de hakeni (magistral). Dans le royaume de l'Andalousie, on le nomme saheb el-medina (chef de la ville), et dans l'empire des Turcs (Mamlouks), on le désigne par le titre de ouali. Cette charge est inférieure en rang à celle du chef de l'armée ', mais fofficier qui l'exerce est placé quelquefois sous les ordres de ce chef.

Ce fut sous la dynastie abbacide que Ton institua l'otïice de saheb es-chorta. Celui qui le remplissait avait pour mission de punir les crimes: il mettait d'abord l'inculpé en demeure de se justifier; puis, s'il parvenait à constater le crime, il faisait appliquer la peine légale. On sait que la loi divine ne prend pas connaissance des crimes dont fexistence est seulement soupçonnée; elle ne punit que les crimes constatés. C'est l'administration civile qui s'occupe des crimes dont on soupçonne l'existence; le hakem doit procéder, dans l'intérêt du public, à leur constatation et, en l'absence de preuves muettes, il peut

' A la lettre, «du maître de l'épée. »

p. 3i. contraindre l'inculpé à faire des aveux. On désigne" par le titre de saheb es-chovla le fonctionnaire qui , dans le cas d'abfitention de la part du cadi , se charge d'instruire les procès et d'appliquer les peines. Quelquefois on a enlevé au cadi le droit de connaître des meurtres et d'appliquer les peines établies par la loi, pour l'attribuer exclusivement au saheb es-chorta Les gouvernements d'autrefois entouraient cette charge d'une haute considération, et ne la confiaient qu'à un des grands chefs militaires ou bien à un des principaux affranchis du sultan. L'autorité du saheb es-chorta ne s'étendait pas sur toutes les classes de la population; elle se bornait à infliger des châtiments aux gens du peuple, aux individus mal famés et aux mauvais sujets.

Dans l'empire des Oméiades espagnols, cette charge acquit une haute importance, et forma deux administrations distinctes : la grande chorta et la petite chorta. L'autorité de la première s'étendait également sur les grands et les petits; celui qui l'exerçait avait le pouvoir de châtier même les fonctionnaires publics qui opprimaient le peuple, ainsi que leurs parents et les personnages qui les protégeaient. La petite chorta n'avait d'autorité que sur la populace. Le chef de la grande chorta siégeait à la porte du palais impérial , ayant devant lui plusieurs satellites qui se tenaient assis et ne quittaient leurs places que pour exécuter ses ordres. Comme les fonctions de cet office devaient être exercées par un des grands de l'empire, elles passèrent ordinairement dans les attributions du vizir ou du hadjeb (grand chambellan).

Dans f empire almohade ' du Maghreb, le chef de la chorta ne jouissait que d'une autorité limitée : sa juridiction ne s'étendait pas sur toutes les classes de la société, et encore moins sur les fonctionnaires publics. Cette charge ne se confiait d'abord qu'à un Almohade de haut rang; mais, de nos jours, elle a perdu toute sa considération,

' L'auteur veut parler de l'empire haf- ([u'après s'êlre détachés de l'empire aimo-

side. On sait que les souverains de cette hade, dont ils avaient conservé les institu-

dynastie et tous leurs grands officiers ap- lions religieuses et politiques, ils fondè-

partenaient à des familles almohades, et renl un nouvel empire dans la Tunisie.

étant sortie des mains des Almohades pour lomljer dans celles des clients du souverain.

Aujourd'hui, chez les Mérinides du Maghreb, on choisit le chef de P. 32. la chorla dans une des familles dont les chefs avaient été des affranchis du souverain, ou bien des créatures de la famille royale.

En Orient, dans l'empire des Turcs (Mamlouks) , cet office se confie à un des grands dignitaires turcs ou à un descendant d'une des familles kurdes qui avaient gouverné' (l'Egypte) avant eux. Pour l'exercer, on choisit indifféremment, dans l'une ou dans l'autre de ces deux catégories, un individu d'un caractère ferme et assez puissant pour faire exécuter tout ce qu'il décide. Il est chargé d'extirper le mal, d'étouffer toutes les semences du vice, de détruire les lieux de débauche et de disperser les rassemblements qui s'y forment. Il applique aussi les peines prescrites par la loi divine et celles qui ont été établies par l'administration civile'^, ainsi que cela doit se faire, dans toute cité, pour le maintien du bon ordre.

Le commandement de la floUe [asaid).

Le commandement de la flotte forme une des dignités de l'empire (musulman). Dans le royaume de Maghreb et (dans celui) de l'Ifrîkiya ', l'officier qui remplit cette charge est inférieur en rang au chef de l'armée, et, dans beaucoup de cas, il est tenu de lui obéir. Son litre, en langage des marins, est almilend, mot dont la lettre l se prononce d'une manière emphatique, et qui a été emprunté à la langue des Francs*, qui s'en servent avec la même .signification. Cette charge

' Pour ..^1 , lisez Jj^I. langue espagnole. Le mol ostoal [albXoi),

^ L'édition de Boulac perle *^Lv«Jt, que les hisloriens orientaux emploient avec

leçon qui me parait êlre la bonne. la signification do flotte, est maintenant

' C'est-à-diri' , chez les Mérinides et les inconnu en Afrique; on le remplace par le

Hafsides. terme ^.iLo^ (rematZa) , qui est le mot espa-

• C'est le mot espagnol almirante. Les gnol amiada. Chez Ibn Khaldoun , osloiil

marins des divers royaumes de l'Afrique signifie nariVe, et «sah'?, au pluriel , signilie

septentrionale ont emprunté un grand jlolle. nombre de leurs termes techniques à la

38 PROLEGOMENES

est spéciale au royaume de Maghreb et (à celui) de i'ifrîkiya. En voici la raison : les pays que^ nous venons de nommer sont situés sur le bord méridional de la mer Romaine. Du côté du sud, cette mer, depuis Ceuta jusqu'à Alexandrie et à la Syrie, confine à des contrées occupées par les Berbers ; du côté du nord, elle a pour limites l'Espagne, le pays des Francs, celui des Esclavons , celui des Grecs et une partie de la Syrie. On la nomme la mer Romaine et la mer Syrienne, k cause des nations qui occupaient ses bords. De tous les peuples qui habitent les rivages de la mer, ceux qui se trouvent P. 33. sur les deux bords de la mer Romaine supportent avec le plus de courage les fatigues de la vie maritime.

Les Romains, les Francs et les Goths demeuraient autrefois sur le bord septentrional de cette mer, et comme leurs guerres, ainsi que .leurs expéditions commerciales, se faisaient principalement au moyen de. navires, ils étaient devenus très-habiles dans l'art de naviguer et de combattre avec des flottes. Quelques-unes de ces nations visèrent à la possession des côtes méridionales de cette mer : les Romains portèrent leurs vues sur I'ifrîkiya ; les Goths convoitèrent le Maghreb, et les deux peuples se transportèrent dans ces contrées au moyen de leurs flottes et s'en rendirent maîtres, après avoir vaincu les Berbers et enlevé à ce peuple toute l'autorité, llsy possédèrent des villes trèspeuplées, telles que Carthage, Sbaïtla [Suffetala], Djeloula {Oppidum . Usalitanam), Mornac-, Cherchel [Cœsarea) et Tanger. Avant cela le souverain de Carthage avait fait la guerre à celui de Rome, et envoyé contre lui des flottes bien approvisionnées et remplies de troupes. On sait que, depuis les temps les plus anciens, telle a été l'habitude des peuples qui occupent les deux bords de la mer Romaine.

Lorsque les armées musulmanes se furent emparées de l'Egypte,

Pour L^ji^ ^-j^, lisez U»^ L/ùJ. dès, village qui est à six kilomètres est de

' Le canton appelé Mornakiya e.st situé Tunis. (Voy. la Description de l'Afrique

à quatorze kilomètres sud-ouest do Tunis. septentrionale, par Ei-Bekri, p. 92 du ti-

II y a un Bahîra Mornac «jardin potager du rage à part, et la dernière carte de la Tu-

Mornac » immédiatement au sud de Ra- nisie.)

D'IBN RHALDOUN. 39

(le khalife) Omar Ibn el-Kbatlab écrivit à (son général) Amr Ibn el- Aci pour savoir ce que c'était que la mer ^ Amr lui répondit par écrit et en ces termes : « C'est un être immense qui porte sur son dos des êtres bien faibles, des vers entassés sur des morceaux de bois. <• (Frappé de cette description) Omar défendit aux musulmans de se" hasarder sur cet élément, et ayant appris qu'Arfadja Ibn Herthema el-Azdi, chef de la tribu de Bedjîla, qu'il avait envoyé contre la province d'Oman, venait de faire une expédition sur mer malgré ses ordres, il le réprimanda de la manière la plus dure. Cette prohibition subsista jusqu'à l'avénement de Moaouïa. Ce khalife autorisa les musulmans à s'embarquer pour faire la guerre sainle sur mer.

Nous allons indiquer la cause de ce changement dans la politique P. a. des khalifes. Au commencement de l'islamisme, les Arabes étaient encore trop imbus des habitudes de la vie nomade pour devenir des marins aussi habiles et aussi entreprenants que les Grecs et les Francs, peuples qui, accoutumés à lutter contre la mer et à vivre dans des navires qui les transportaient de pays en pays, s'étaient faits à ce genre de vie et avaient l'habitude d'en affronter les dangers. Les Arabes, ayant acquis une vaste puissance par la fondation de leur empire , avaient réduit sous leur domination et asservi une foule de peuples étrangers. Voyant alors que chacun des vaincus qui savait un art cberchait à s'en faire un mérite auprès d'eux , ils prirent à leur service un grand nombre de matelots pour les besoins de la marine. Ayant alors affronté la mer à plusieurs reprises, et s'étant habitués à lutter contre elle, ils changèrent d'opinion à l'égard de cet élément. Souhaitant avec ardeur le bonheur d'y porter la guerre sainte, ils construisirent des navires et des galères, équipèrent des vaisseaux, les armèrent el les remplirent de troupes dans le but de combattre les peuples infidèles d'outre-mer. (Pour étabhr leurs chantiers), ils choisirent les provinces les plus voisines de la mer et les places fortes qui étaient situées sur ses bords. Ces provinces étaient la Syrie, Tifrî-

' Je crois que celle anecdote est fausse, car Omar avait sans doule vu la mer Rouge.

kiya, le Maghreb el l'Espagne. Le khalife Abd el-Melek (Ibn Meiouau), animé d'un zèle ardent pour le maintien de la guerre sainte, envoya à Hassan Ibn en-Noman, gouverneur de l'ifrîkiya, l'ordre de fonder à Tunis un arsenal maritime'. Ce fut de là que, sous le gouvernement de Zîadet Allah I", fils d'Ibrahîm l'Aghlebide , une flotte , commandée par Aced Ibn Forât, grand mufti de l'ifrîkiya, partit pour conquérir la Sicile. L'île de Cossura [Pantellaria] fut prise pendant l'administration du même gouverneur. Quelque temps auparavant, Moaouïa Ibn Hodeïdj^ avait conduit une expédition contre la Sicile; mais sa tentative n'eut pas de succès. Cela eut lieu sous le règne ^ de Moaouïa, 35. fils d'Abou Sofyan. Plus tard, pendant la guerre qui eut lieu entre les Fatemides d'Ifrîkiya et les Oméiades d'Espagne, les flottes de chacune de ces dynasties se dirigèrent, à plusieurs reprises, contre les territoires de l'aulre et dévastèrent les côtes des deux pays. Sous le règne" d'Abd er-Rahman en-Nacer l'Oméiade, la flotte espagnole se composait d'environ deux cents bâtiments, et celle de l'ifrîkiya était à peu près aussi nombreuse. Le commandant [caïd) de la flotte espagnole se nommait Ibn Romahès. Les ports où cette flotte avait ses mouillages et d'où elle mettait k la voile étaient Beddjana^ et Almeria. Elle se composait de navires qu'on faisait venir de tous les royaum,es où l'on construisait des bâtiments. Chaque navire était sous les ordres d'un marin, portant le titre de caïd, qui s'occupait uniquement de ce qui concernait l'armement , les combattants et la guerre ; un autre officier, appelé le raïs, faisait marcher le vaisseau à l'aide des voiles ou des rarçes * et ordonnait la manœuvre du mouillage. Quand on rassemblait des navires pour une expédition contre l'ennemi ou pour quelque objet important que le sultan avait en vue, ils se réunissaient dans le port qui leur servait de rendez-vous ordinaire.

' Littéral. « pour la confection d'inslru- '' Pour Àji , lisez |oL) I.

inents maritimes. » " Le mot jl doit être supprimé.

^ Pour^tXjk, lisez ^J^-i.. (Voy. pour '' Pour fcjLs:, lisez ijL^:. Bedjana,

l'orthographe de ce nom \e Nodjoum d'A- maintenant Pechina , est un village situé

bou '1-Mehacen , sous l'année 5o , et l'édi- près d'Almeria. tion imprimée, t. I, p. i55.) " Pour t^.>la?JLi, lisez (9jiljmj.

Le sultan y faisait embarquer des hommes, des troupes d'élite et plusieurs de ses affranchis, et les plaçait tous sous les ordres d'un seul émir appartenant à la classe la plus élevée des officiers du royaume. H les faisait partir alors pour leur destination , dans l'espoir qu'ils reviendraient victorieux et chargés de hutin.

Lorsque l'islamisme se fut constitué en empire, les musulmans subjuguèrent toutes les contrées qui bordent cette mer, et, par la puissance de leurs flottes, ils mirent les chrétiens de ces pays dans l'impossibilité de leur résister. Pendant un long espace de temps, chacune de leurs expéditions se terminait par une victoire. On sait quels étaient leurs hauts faits , leurs conquêtes et les richesses qu'ils enlevèrent à l'ennemi. Ils s'emparèrent de toutes les îles de cette mer. Maïorque, Minorque, Iviça, la Sardaigne, la Sicile, Cossura, Malte, Crète et Chypre, tombèrent en leur pouvoir, ainsi que d'au- P. 36. très contrées appartenant au royaume des Romains et à celui des Francs. Abou '1-Cacem le Chîïte ' et ses fils expédiaient d'El-Mehdiya des flottes qui allaient insulter l'île de Gênes ^ et qui revenaient victorieuses et chargées de butin. En l'an l\o6 (ioiii-ioi5 de J. C), Modjahed el-Ameri, souverain de Dénia, et l'un des Molouk et-tawaif^, s'empara de la Sardaigne au moyen de sa flotte ; mais les chrétiens reprirent cette île bientôt après. Pendant toute celte période, les armes des musulmans triomphaient dans presque tous les parages de la mer Romaine ; leurs navires la parcouraient dans tous les sens, et leurs troupes, parties de la Sicile, allaient débarquer sur la terre ferme située en face du côté septentrional de cette île. Elles y attaquaient les princes des Francs et dévastaient leurs Etats. C'est ce qui eut lieu sous les Béni Abi '1-Hoceïn*, rois de Sicile, qui reconnaissaient la souveraineté des Fatemides. Les chrétiens se virent obligés

' Le second souverain fatemide. pelait aussi les Kelbides. Ibn Rhaldoun

' L'auteur emploie ici le terme djezîra lui-même, dans une autre partie de son

Il île. » ouvrage, donne le nom d'Aboa 'l-Uoceîn

■' Voy. ci-devant, p. ii. à l'aïeul des Kelbides, famille dont il s'a-

' On lit ailleurs Béni Abi 'l-Hacen. La git ici. (Voyez \' Histoire de l'Afrique et de

petite dynastie qui portait ce nom s'ap- la Sicile, de M. Noël des Vergers.) Prolégomènes. — n. 6

42 PROLEGOMENES

de passer, avec leurs navires, dans la partie nord-est de cette mer, afin de se rapprocher des contrées maritimes appartenant aux PVancs et aux Esclavons, et des îles romaines \ qu'ils n'osèrent plus dépasser. En effet, les flottes des musulmans s'acharnaient sur celles des chrétiens, ainsi que le lion s'acharne sur sa proie ; leurs navires, aussi nombreux que bien équipés, couvraient la surface de la mer, la parcourant en tous les sens, soit dans un but pacifique, soit pour faire la guerre. Les chrétiens ne pouvaient pas même y faire flotter une planche; mais, plus tard, l'affaiblissement et la débilité des empires fatemide et oméiade leur permirent de s'emparer de la Sicile, de Crète, de Malte et d'autres îles orientales. Profitant ensuite de la faiblesse de l'empire musulman , ils se précipitèrent sur les côtes de la Syrie et s'emparèrent de Tripoli, d'Ascalon , de Tyr et d'Akka P. 37. (Saint-Jean-d'Acre). S'étant rendus maîtres de toutes les places fortes du littoral de la Syrie, ils prirent la ville de Jérusalem et y bâtirent une église pour y pratiquer les cérémonies de leur culte. (Les troupes de Roger P"", roi de Sicile,) enlevèrent Tripoli (d'Afrique) aux Béni Rhazroun ^, s'emparèrent ensuite de Cabes et de Sfax, et soumirent les musulmans .de ces villes à la capitation. Ensuite ils obtinrent possession d'El-Mehdiya, autrefois siège de l'empire fatemide, ayant enlevé cette ville aux descendants de Bologguîn Ibn Zîri^. Ainsi, depuis le v*^ siècle, la fortune s'était tournée du côté des chrétiens dans la mer Romaine. Dès lors la puissance maritime de l'Egypte et de la Syrie commença à tomber dans l'anéantissement. Personne, jusqu'à nos joiu-s, n'a essayé de la relever, bien qu'autrefois, dans ces mêmes pays, le gouvernement fatemide eût déployé des efforts extraordinaires pour le maintien de la marine. C'est un fait que l'histoire de cette dynastie ne permet pas de mé-

' Probablement les îles de l'archipel plusieurs détails sur la conquête des villes

grec. raaritimes de la Tunisie el de la province

' Dans {'Histoire des Berbers, t. III, de Tripoli par les chrétiens de la Sicile. p. 258, se trouve un chapitre sur l'histoire ' Voy. Histoire des Berbers, t. Il, p. 26

de cette famille. Le même ouvrage fournit et suiv.

D'IBN KHAr.DOUN. 43

connaître. On n'y trouve plus de traces de la charge de commandant de la flotte; c'est un office spécial aux royaumes d'Ifrîkiya et de Maghreb, où il s'est toujours conservé.

A l'époque que nous avons indiquée, les pays qui forment la limite occidentale de cette mer possédaient un grand nombre de navires et déployaient une puissance maritime que l'ennemi (chrétien) était incapable d'entamer, et qui cependant n'avait pas encore pris sa revanche. Sous la dynastie lemtounienne (almoravide), le commandement de la flotte était l'apanage des Béni Meïmoun*, seigneurs de Cadix; mais cette famille, ayant reconnu plus tard la souveraineté d'Abd el-Moumen (l'Almohade), lui céda ses droits. Cette flotte se composait d'une centaine de navires appartenant aux ports de l'Espagne et de l'Afrique. Dans le vi^ siècle^, lorsque la dynastie almohade eut conquis ces deux pays, la charge de commandant de la flotte devint plus importante que jamais. Ahmed de Sicile, l'officier qui l'exerçait alors, appartenait à la famille des Sadghîan^, fraction (de la grande tribu) des Sedouîkich*, qui s'était établie dans l'île de Djerba. Enlevé de son pays natal par les chrétiens, qui y avaient opéré une descente, il fut P. 38. élevé chez eux et entra au service de (Roger II), souverain de la Sicile. Il se fit hautement apprécier par ce prince; mais, ayant encouru, pour un motif quelconque, la disgrâce du fils et successeur de celui-ci, et craignant pour sa vie, il s'enfuit à Tunis et descendit chez le prince [cîd] de la famille d'Abd el-Moumen qui commandait dans cette ville. De là il se rendit à Maroc, où le khalife Youçof el- Acheri^, fils d'Abd el-Moumen (et souverain des Almohades), le reçut très-honorablement. Comblé de dons par ce prince, et revêtu du commandement de la flotte, il déploya une grande bravoure en combattant les chrétiens. Ses hauts faits tiennent une place hono-

' Voy. la traduction de Maccari par ' Pour <js^»jJI, lisez (j^-ijJI« le décem-

M. de Gayangos , t. II, p. 617. viral.» Ce titre appartenait exclusivement

' Pour cy-w.>LJ[, lisez iù«.>Lj|. aux enfants des dix principaux disciples

' Voy. Histoire des Berhen, t. III, p. 63. du fondateur de la secte almohade.

Voy. ibid. t. I, p. 298.

PROLEGOMENES

rable dans l'histoire de l'empire almohade. Sous sa direction , la flotte musulmane acquit, en nombre et en organisation, une supériorité que, autant que nous le sachions, elle n'avait jamais eue auparavant, et qu'elle n'a jamais reprise depuis.

Lorsque Salah ed-Dîn (Saladin) Youçof Ibn Aiyouh, roi d'Egypte et de Syrie , entreprit de reconquérir les places fortes que les chrétiens occupaient dans ce dernier pays , et de faire disparaître de Jérusalem les souillures et les édifices de l'infidélité, les flottes chrétiennes ne cessèrent d'apporter des renforts et des approvisionnements à toutes les forteresses maritimes qui avoisinaient cette ville, La flotte d'Alexandrie était hors d'état de s'y opposer, ayant éprouvé une série de revers dans la partie orientale de la mer Romaine. Au reste, les navires des chrétiens étaient très-nombreux, et, depuis longtemps, les musulmans, ainsi que nous l'avons fait observer, étaient trop faibles pour repousser l'ennemi. Salah ed-Dîn prit donc le parti d'expédier P. 39. une ambassade à Yacoub el-Mansour ', sultan des Almohades du Maghreb, dans le but d'obtenir l'envoi de la flotte maghrébine (du côté de la Syi'ie), afin d'empêcher les chrétiens d'approvisionner leurs forteresses. La personne qu'il chargea de cette mission fut (Abou '1-Hareth) Abd el-Kerîm Ibn Monked, de la famjile des Béni Monked, seigneurs de Cheïzer^. Il venait de leur ôter cette forteresse et de leur assurer, en retour, une position respectable dans l'empire. La dépêche dont l'ambassadeur fut chargé , et qui avait été rédigée par El- Fadel el-Beïçani^, se trouve reproduite parEïmad ed-Dîn el-Isbahani*,

' L' Histoire des Berbers, t. II, p. 2i5, renferme un court chapitre qui traite de cette ambassade.

^ Le château de Cheïzer, ou Chîzer, était situé surl'Oronte, à environ une journée de marche au nord de Hamal.

' Ce personnage, qui est mieux connu sous les noms d'El-Cadi 'hFadl et de fie/m ed-Dîn Ibn Cheddad, composa une Vie de Saladin , qui a été publiée par Albert Schul-

tens sous le titre de : Saladini Vita et res qestm , auctore Bohadinf. Sjeddadi. Il avait rempli les fonctions de cadi à Beïçan , ville située sur la rive droite du Jourdain, à environ douze kilomètres du lac de Tibériade.

' Auteur d'une Anthologie poétique et d'une Histoire de la reprise de Jérusalem par Saladin. Il était attaché au service de ce sultan en qualité de secrétaire.

dans son El-Feth el-Codci^. Elle commençait ainsi : « Puisse Dieu ouvrir à votre seigneurie les portes du salut et du bonheur! » El-Mansour s'en trouva offensé, parce qu'on ne lui avait pas donné le titre d'émir el-moamenin (celui qu'il portait); mais il dissimula son mécontentement. Ayant comblé de dons et d'honneurs les membres de l'ambassade, il les renvoya à leur souverain sans avoir répondu à ce qu'ils étaient venus lui demander.

D'après ce (que nous venons d'exposer, on voit que) le royaume de Maghreb se distinguait des autres par la possession d'une flotte; que les chrétiens avaient une grande supériorité dans la partie orientale de cette mer; que le gouvernement de l'Egypte et de la Syrie avait négligé, alors et plus tard, le soin de sa marine, et que les empires doivent avoir toujours des flottes en état de servir.

Après la mort de Yacoub el-Mansour, la puissance des Almohades commença à décliner; les peuples de la Galice^ s'emparèrent d'une grande partie de l'Espagne, refoulèrent les musulmans dans les pays du littoral, occupèrent les îles situées dans la partie occidentale de la mer Romaine, et s'y rendirent très-redoutables. Mais, malgré le grand nombre de leurs vaisseaux, les musulmans purent enfin les combattre avec des forces égales. C'est ce qui eut lieu sous le règne d'Abou l-Hacen, roi zenatien^ du Maghreb. A l'époque où ce sultan conçut l'intention d'attaquer les infidèles, sa flotte était aussi nombreuse et aussi bien équipée que celle des chrétiens; mais ensuite la marine musulmane perdit son importance par suite de la faiblesse P. 40. toujours croissante des empires maghrébins. Dans ce pays, l'influence de la vie nomade, étant encore très- forte, fit oublier les usages de la civilisation plus avancée que l'on avait apprise en Espagne, et enleva aux populations l'habitude des affaires maritimes. Les chré-

* ' La Conquête de Jérusalem. ScliuUens ' Abou 'l-Hacen était le dixième souvea publié un extrait de cet ouvrage dans le vain de la dynastie mérinide. Il régna dixvolume intitulé Saladini Vila et res gestee. huit ans et fut détrôné, par son fils Abou * C'est-à-dire, les peuples de Léon, Cas- Eïnaii, en 749 (iSASiSAg de J.C.). (Pour tille, etc. sa vie, voyez V Histoire des Berbers, t. IV.)

/i(i PROLÉGOMÈNES

tiens revinrent alors à leur ancienne coutume : s'étanl formés à la vie de mer en y mettant une grande persistance et en étudiant tout ce qui touchait à la navigation, ils vainquirent les flottes musulmanes dans chaque rencontre. Les musulmans étaient devenus étrangers à la vie de mer, à l'exception d'un petit nombre de ceux qui habitaient les côtes et continuaient à naviguer. 11 serait bien à désirer que ces marins trouvassent des gens pour les aider et les soutenir; le gouvernement devrait leur fournir les moyens de solder .des combattants, et les mettre ainsi dans une voie qui conduirait à un excellent résultat.

De nos jours, la charge de commandant de la flotte existe encore dans le royaume de Maghreb; on y observe toujours les règlements au sujet de la construction et de l'équipement de navires, afin qu'on soit prêt à seconder les vues du sultan, dans le cas où il dirigerait son attention vers les pays du littoral. Les musulmans cherchent encore à faire tourner le vent (de la victoire) contre les infidèles. Les livres des prédictions renferment ime prophétie qui a cours chez les peuples du Maghreb, et que nous donnons ici : « Certes, les musulmans prendront leur revanche sur des chrétiens et feront la conquête des pays des Francs d'outre-mer; cela doit s'effectuer au moyen d'une flotte. » Dieu est l'ami des vrais croyants.

Différence remarquable qui existe entre les charges d'épée et celles de plume.

L'épée et la plume sont deux instruments dont' le souverain se sert dans la conduite de ses affaires. Tous les empires, pendant la première période de leur existence , et aussi longtemps qu'on s'occupe de leur établissement définitif, ont plus besoin de l'épée que de la plume. A cette époque, l'épée est le coadjuteur du sultan, tandis que la plume n'est que la servante chargée de transmettre ses ordres. Il en est de même quand l'empire tire vers sa fin : l'esprit de patriotisme s'est alors très-affaibli , ainsi que nous l'avons expliqué ail-

' Pour Laj, lisez Uftj.

leurs ', et la décrépitude dont l'empire ressent les atteintes a diminué la population.

Alors, de même que dans les premiers temps, le gouvernement doit se faire appuyer^ par les gens d'épée; leur concours lui est indispensable, s'il veut se faire respecter et se défendre. Pour obtenir ce double résultat, il trouvera l'épée plus utile que la plume. Aux deux époques que nous venons d'indiquer, les gens d'épée jouissent d'une haute considération, d'une grande aisance et de riches apanages; mais, quand l'empire est au milieu de sa carrière, le sultan n'a plus autant besoin de leurs services : il a déjà établi son autorité et n'a plus d'autre souci que de recueillir les fruits de la souveraineté. (Pour lui l'essentiel est maintenant) de faire rentrer les impôts, d'enregistrer (les receltes et les dépenses), de rivaliser en magnificence avec les autres dynasties et de transmettre partout ses ordres. Pour cela, son meilleur auxiliaire est la plume, dont il a maintenant le plus grand besoin. Pendant ce temps, les épées restent désœuvrées et reposent dans leurs fourreaux, à moins qu'un grave événement ne survienne et qu'il ne faille réparer les brèches (qui peuvent compromettre le salut de l'empire). Les gens de plume jouissent alors de plus de considération, de plus de bien-être et de richesses que les militaires. Aux audiences publiques ils occupent des places très-rapprochées de celle du souverain; ils se rendent chez lui fréquemment, et sont môme admis dans son intimité. Cela leur arrive parce que la plume est l'instrument au moyen duquel le prince recueille les fruits de la royauté, dirige la marche de fadminislration, maintient l'ordre dans ses Etats et rivalise (en dignité) avec les autres souverains. A cette époque, les vizirs et les chefs militaires sont des gens dont le gouvernement peut fort bien se passer; aussi se voient-ils exclus de fintimité ' du souverain et exposés à être victimes de la colère du prince au moment où ils s'y P. in. attendent le moins. C'est ce qu'yVbou Moslem exprima dans sa lettre à El-Mansour*, quand il reçut l'ordre de se rendre à la cour.

' Voyez la première partie, page 345. Pour J?Lj, lisez ^^■

Pour i^jAJj , lisez iS^y On sait. qu'Abou Moslem , après avoir

48 PROLEGOMENES

Dans cet écrit il disait, après les compliments d'usage : ■< Une maxime que les Persans nous ont apprise et que nous n'avons pas oubliée est celle-ci : les vizirs ont le plus à craindre quand les troubles de l'empire ont pris fin. «

Sur iés emblèmes de la royauté el les marques distinctives de la souveraineté.

L'amour du faste et de l'ostentation exige que le souverain se distingue par plusieurs marques et emblèmes à lui spécialement réservés, afin qu'on ne le confonde pas avec les hommes du peuple, les courtisans et les grands de l'empire ^ Nous allons indiquer les plus remarquables, autant que nous avons pu les connaître.

Parmi les privilèges de la souveraineté on compte le droit de déployer des drapeaux et des étendards, de faii'e battre des tambours et de faire sonner des trompettes el des cors. Aristote a dit^, dans le Traité de politique qui porte son nom, que ces usages ont pour but d'effrayer l'ennemi en temps de guerre, vu que les sons très-bruyants laissent sur l'âme une impression d'effroi. J'avoue que, sur le champ de bataille, ils produisent cet effet, ainsi que chacun (de nos lecteurs) a pu en faire l'expérience.

Envisagée sous certains points de vue, la raison donnée par Aristote peut être admise, c'est-à-dire, si c'est lui qui l'a donnée^; mais la véritable explication est celle-ci : il est certain que l'esprit de l'homme éprouve un sentiment de joie et de plaisir quand il entend le son de voix douces et mélodieuses; le tempérament de l'âme subit alors une telle excitation , que les difficultés paraissent faciles à cet homme, et qu'il ose affronter la mort dans l'exécution de ce qui le P. 43. préoccupe- Les sons influent même sur les animaux : tout le monde

rendu, comme général, les plus grands par les témoignages d'smitié que ce prince services aux Abbacides , fut assassiné, en lui prodiguait, il eut l'imprudence de se l'an X 37 (755 de J.C.), par l'ordre et sous présenter au palais, où les assassins l'allés yeux d'El-Mansour. Pendant longtemps tendaient, il s'était méfié des intentions du khalife à ' Pour iJ^i, lisez M^i. son égard et avait évité de se rendre à la ^ Pour >y ^, lisez y^i. cour; mais, s'étant enfin laissé tromper ' Voyez la première partie, p. 81, note.

sait que le chameau obéit à la voix de son conducteur, et que le cheval se laisse impressionner par le sifflement et les cris de son cavalier. L'effet produit par les sons est encore plus fort quand ils ont des rapports (d'harmonie) les uns avec les autres, ainsi que cela se trouve dans les chants. Le lecteur sait à quel point la musique affecte ceux qui l'entendent. C'est pour cette raison que les peuples étrangers font jouer des instruments de musique sur le champ de bataille, et n'emploient ni tambours ni trompettes. Les musiciens entourent le roi, comme faisant partie de son cortège, et jouent avec un tel effet, qu'ils animent les guerriers à courir au-devant de la mort. Chez les Arabes (nomades de l'Afrique) , nous avons vu que , dans leurs guerres , le récitateur marche en tête du cortège (qui entoure le chef), en chantant des vers, afin d'exciter le courage des guerriers; et il en résulte qu'ils se précipitent à l'envl sur le champ ' de combat, pour s'élancer chacun contre son adversaire. Le même usage se retrouve chez les Zenata, peuple (berber) du Maghreb : leur poëte marche en avant de la colonne et chante à faire tressaillir les montagnes; il oblige ainsi à courir au-devant de la mort ceux qui n'y pensaient même pas. Us appellent ce chant tazouagaïP. Ces effets sont le résultat d'un sentiment de joie que l'on éprouve dans l'âme et qui réveille le courage avec autant de force que le vin , liqueur qui inspire aussi un sentiment de joie.

Si l'on augmente le nombre des drapeaux, si on les prend de diverses couleurs et d'une grande longueur, c'est uniquement pour ins-

Variante : jL^. a suivi l'autorité, portent c>J»[j-^^. qui

' Tazouagaït dans le langage des Ber- est la bonne leçon; l'édition de Paris donne,

bers signifie cri, chant du coq. Il est fa- o-il^fj-ojl-J, conformément à la leçon du

cile de voir que ce mot est dérivé de l'a- manuscrit A . Mais le copiste de ce ma-

rabe; en supprimant le ta initial et le t nuscrit s'est évidemment laissé tromper

final, lettres au moyen desquelles ils her- par la lettre sad, dans laquelle un zas'é-

bérisent le» noms étrangers, nous avons tait trouvé inscrit pour une raison que

zouagaï, en arabe <j 'ij, qui est le pluriel notre auleur a expliquée, i" partie, p. 69.

de *aJi3, mot appartenant à la racine Jf; N'ayanlpas compris ce que ce groupe vou-

jiij, /)Oimer(fe« cm. Tous nos manuscrits, lait dire, il l'a décomposé en deux lettres

à l'exception de celui dont M. Quatremère et a formé un mot qui n'offre aucun sens. Prolégomènes. — ii. -j

50 PROLEGOMENES

pirer une crainte (salutaire à ses propres troupes); car il arrive souvent que la crainte contribue à rendre l'âme plus hardie (en face du danger); l'âme subit des changements et des modifications vraiment extraordinaires. Dieu est le créateur; il sait tout.

Les dynasties et les souverains suivent tous des usages différents dans l'emploi de ces marques d'autorité. Les uns en ont beaucoup, les autres peu, ce qui dépend de l'étendue et de la puissance de leurs P. 44. empires. Depuis le commencement du khalifat, les drapeaux, emblèmes essentiellement guerriers, ont été toujours employés; on continue à les monter^ quand on va entreprendre une guerre ou faire une expédition. Cela se pratiquait du temps du Prophète et sous les khalifes ses successeurs. ,

Quant aux tambours et aux trompettes, les premiers musulmans ne voulaient pas s'en servir, tant ils avaient de répugnance à suivre les usages orgueilleux des autres nations; ils méprisaient ces marques de faste dont ils connaissaient toute la vanité. Mais lorsque le khalifat se fut changé en royauté, les khalifes recherchèrent les pompes du monde et ses plaisirs. S' étant entourés d'affranchis persans et grecs, natifs d'empires qui existaient déjà avant l'islamisme, ils se firent raconter par eux les divers usages que le faste et le luxe avaient introduits dans ces pays. Parmi ces usages, celui qui leur plaisait le plus fut l'emploi d'enseignes (de commandement), et, l'ayant adopté, ils permirent à leurs lieutenants d'en faire autant, afin de rehausser par là la dignité du royaume et de ses grands fonctionnaires. Ainsi , sous les Abbacides et les Fatemides, chaque gouverneur de forteresse ^ et chaque général commandant un corps d'armée recevait, au moment de quitter le palais ou sa maison pour se rendre à sa destination, un drapeau que le khalife lui avait noué de ses propres mains. 11 partait alors entouré d'un nombreux cortège, composé d'individus portant des drapeaux et d'autres emblèmes de commandement. Rien ne distinguait le cortège d'un gouverneur de province de celui du khalife,

' Littéral, «à les nouer.» Le drapeau ' Ou de frontière. Le mol yij a les

s'attachait à la hampe par un nœud. deux significations.

D'IBN KHALDOUN. i&l

excepté le nombre cjes drapeaux. Les khalifes abbacides se réservaient l'usage de drapeaux noirs, couleur qu'ils avaient adoptée pour marquer la douleur que le martyre de leurs parents, les descendants de Ilachem, leur causait encore, et pour menacer les Oméiades, dont ces malheureux avaient été les victimes. De là on désigna les Abbacides par le titre de Mosweddn (les noirs). Après la scission qui eut lieu entre les membres de la famille de Hachem, les descendants d'Aii, se soulevant de tous les côtés contre ceux d'El-Abbas, affectèrent de se distinguer de leurs adversaires par un signe tout contraire, et prirent, pour cette raison, des drapeaux blancs; aussi, p. 45. pendant toute la durée de l'empire fatemide, on désignait les Alides par le nom de Mohyedda (les blancs). Les drapeaux blancs étaient employés à cette époque par tous les descendants d'Abou-Taleb qui se révoltaient en Orient, tels que le daï (ou missionnaire) du Taberistan ' et celui de Sàda^. Les Karmates et autres peuples qui n'étaient pas de cette famille, mais qui professaient les doctrines hérétiques de la secte rafedite, en firent de même. Quand El-Mamoun voulut supprimer dans son empire les vêtements de couleur noire et les autres emblèmes de la souveraineté particuliers à sa maison, il adopta la couleur verte' et prit des drapeaux verts.

Aucune règle ne détermina le nombre de ces drapeaux. Quand El-Azîz Nizar (le cinquième khalife fatemide) partit pour conquérir la Syrie, il marcha avec un cortège de cinq cents drapeaux et autant de tambours. Dans le Maghreb, les rois des Sanhadja* et des autres peuples berbères n'avaient pas de couleur particulière; ils se servaient d'étoffes de soie sans mélange et de diverses couleurs sur lesquelles ils avaient tracé des dessins en or. Ils permirent à leurs lieutenants de faire comme eux, et cet usage persista jusqu'à l'ar-

' En l'an 267 de l'iiégire, El-Hacen ^ 11 avait eu l'intention de remettre le

Ibn-Zeïd, un descendant d'Ali, excita un klialifat à un des descendants d'Ali,

soulèvement dans le Taberislan et finit ' Les Zirides. Ils remplacèrent les Fa-

par s'y établir en souverain indépendant. lemides en Ifrîkiya. (Voy. Histoire des Ber-

' Voy. la 1" partie, 1. 1, p. lao, note 6. hers,i.\].]

rivée des Almohades. Sous cette dynastie et sous les dynasties zenatiennes qui s'élevèrent plus tard, on restreignit l'usage des tambours et des drapeaux au souverain, et on les interdit à tous ses lieutenants. Chez ces peuples, les porte-drapeaux et les tambours formaient une compagnie particulière qui suivait immédiatement le sultan dans ses expéditions et qu'on nommait la saca^. Le nombre des drapeaux fut plus ou moins grand, suivant les usages particuliers adoptés par chaque dynastie : les unes , telles que les Almohades et les Béni '1-Ahmer, en Espagne , se bornaient à sept, comme à un nombre qui porte bonheur; d'autres, telles que les Zenata, en avaient jusqu'à dix ou même vingt. Sous le règne du sultan Abou '1-Hacen, la saca, ainsi que nous l'avons vue nous- même , se composait de cent tambours et de cent drapeaux, tant grands que petits, en soie de différentes couleurs, tissés avec de l'or. Ces princes accordaient à leurs P. 46. gouverneurs, lieutenants et généraux un petit drapeau de lin blanc et un petit tambour lorsqu'ils allaient à la guerre, et ne leur permettaient pas d'en avoir davantage.

Dans l'empire turc qui de nos jours existe en Orient (Egypte), on avait commencé par un seul drapeau de grande dimension dont la tête était surmontée d'une grosse touffe de crins. On le désigne par les noms de djaUch"^ et de djitr^. Pour eux, ce drapeau est la marque dislinctive de la souveraineté. Plus tard ils augmentèrent le nombre des drapeaux et ils les appelaient senadjic , mot dont le singulier est sandjac , et qui, dans leur langue, signifie drapeau. Quant aux tambours, qu'ils nomment kousat, ils en ont augmenté le nombre d'une manière extraordinaire. Chaque émir et chaque général d'armée peut

' Ce mot signifie V arrière-garde. être une interpolation et qui est certai-

' Voy. l'Hisloire des sultans mamlouks, nement tronqué au commencement. En

d'EI-Macrizi, traduite par M. Quatremèrc, voici la traduction ; «et avec l'armée en

t. I, p. 227. Les manuscrits C, D et l'édi- général. Ensuite, au-dessus de la tête du

tien de Boulac portent chalich, jji-JLi. sultan (flotte) un autre drapeau que l'on

' Le djitr est probablement le parasol. désigne par le» noms d'eiçaba (banderole)

Ici , dans l'édition de Paris et dans le ma- et de chatfa. » nuscril A se trouve un passage qui paraît ' En turc i^jf [kious).

en avoir autant qu'il en veut ; mais le djitr ' est exclusivement réservé au sultan.

De nos jours, les Galiciens"^, peuple franc qui habite l'Espagne, se servent ordinairement de petits drapeaux attachés à de longues hampes', et, avec cela, ils font pincer les cordes de guitares et jouer des hautbois, comme dans un concert. Cela se pratique même sur le champ de bataille. Cet usage, nous a-t-on dit, n'existe pas seulement chez les Galiciens; il est suivi par les rois des peuples étrangers qui habitent au delà de leur territoire; et dans la création des deux et de la terre, et dans la diversité de vos langues et de vos couleurs, se trouvent des signes pour tout le monde. [Coran, sour. xxx, vers. 2 1 .)

Du trône. — Le trône [serir), la chaire (minber) , la chaise [takht) et le fauteuil [korsi], sont des morceaux de bois joints ensemble ou des sièges à plusieurs marches. Ils servent au sultan , afin qu'il soit assis plus haut que le reste de l'assemblée et qu'il ne se trouve pas au niveau des assistants. L'usage du trône a toujours existé tant dans les royaumes antérieurs à l'islamisme que parmi les dynasties étrangères. Quelquefois même on s'asseyait sur des trônes d'or. Celui de P. 47. Salomon, fils de David*, était en ivoire revêtu d'or. Les souverains ne se servent pas de trônes jusqu'à ce que leur empire soit devenu puissant et que le luxe y ait fait de grands progrès. Du reste, cela est une affaire d'ostentation, ainsi que nous l'avons déjà dit; dans les dynasties naissantes, les habitudes de la vie nomade empêchent le souverain d'y penser.

Le premier qui, dans l'empire musulman, fît usage d'un trône fut Moaouïa, fils d'Abou Sofyan. Il obtint du peuple l'autorisation de s'en servir sous le prétexte qu'il avait pris beaucoup d'embonpoint. Les autres souverains musulmans eurent des trônes à son exemple , et, dès

Les manuscrits C, D et l'édition de habitaient le nord de la pénin6ule espa-

Boulac porlentyji! i le parasol , » à la place gnole. d'i^iUijJl « la banderole. » ^ Littéral, i allant vers le ciel en nion-

' Les hi-^toriens musulmans désignaient tant.» par ce nom tous les peuples chrétiens qui " Pour i-Ac , lisez l-Aylc.

54 PROLEGOMENES

lors, ce meuble fui un des objets dans lesquels se déploya la magnificence du prince.

> Amr Ibn el-Aci , étant en Egypte , s'asseyait par terre, dans son palais, au milieu de ses Arabes; mais El-Macaucas ', quand il allait le visiter, faisait porter avec lui un trône en or, afin d'être assis comme il convenait à un roi. En effet, il s'asseyait sur le trône en présence des Arabes, sans exciter leur jalousie; ils tenaient à justifier la bonne opinion qu'il avait de leur fidélité aux traités et à montrer qu'ils n'attachaient aucune importance à la pompe qui entoure un souverain.

Plus tard, les Abbacides, les Fatemides et les autres rois musulmans, tant en Orient qu'en Occident, eurent des trônes, des chaires et des sièges, dont la magnificence aurait eCFacé tout l'éclat des Chosroès et des Césars.

La sicca ^. — Ce mot signifie marquer les pièces d'or et d'argent qui servent au commerce avec un coin de fer, sur lequel sont gravés à rebours des figures ou des mots. Quand on frappe avec ces coins les pièces d'or ou d'argent, les empreintes des coins se reproduisent sur ces pièces dans leur sens naturel. On a dû préalablement s'assurer du titre de ces métaux en les afl&nant par la fonte à diverses reprises, et donner aux flans le poids déterminé dont on est con- P. 48. venu. Alors les pièces dont il s'agit se prennent dans le commerce au compte ; si elles n'ont pas' un poids déterminé, on ne les prend qu'au poids. Le mot sicca servait d'abord à désigner le coin'^, c'est-à-dire, le morceau de fer avec lequel on frappait les pièces; ensuite on l'employa pour désigner l'empreinte laissée par le coin, je veux dire les marques imprimées en relief sur les pièces d'or et d'argent. Plus tard

' Voy.r£«aideM.CaussindePerceval, ' M. de Sacy a public une traduction

t. III, p. 192. Il paraît, d'après l'anecdote de cel article, avec le lexle arabe, dans le

qu'Ibn Rhaldoun va raconter, que, parle second volume de sa Chrestomathie. J'ai

traité de capitulation fait avec les musul- adopté sa traduction, mais en la modifiant

mans, El-Macaucas avait conservé sa po- dans quelques endroits,

silion comme chef ou prince du peuple ' Après yl^, insérez l.

copte. ' Le terme arabe signifie cachet.

on l'a appliqué à la direction de ce genre de fabrication et à la surveillance qui s'exerce sur l'exacte observation de toutes les règles prescrites en cette matière. C'est là l'office dont le mot sicca est devenu comme le nom propre dans le langage usuel de l'administration politique. Cet office-est d'une absolue nécessité à l'empire, puisque c'est par son ministère que, dans les transactions commerciales, on distingue la bonne monnaie de la mauvaise, et que c'est le type connu, imprimé sur les monnaies par l'autorité du souverain, qui garantit leur bonté et prévient toute fraude. Les rois perses avaient leurs types monétaires, sur lesquels ils gravaient certaines figures consacrées par l'usage, telles, par exemple, que la figure du souverain régnant, ou celle d'un château', d'un animal, d'un objet de fantaisie ou de toute autre chose. Les Perses conservèrent celte pratique aussi longtemps que dura leur empire.

Dans les commencements de l'islamisme, la sicca fut totalement négligée, par un effet de la simplicité que la religion imprimait aux mœurs, et de la civilisation imparfaite que la vie nomade avait communiquée aux Arabes. Les musulmans employaient dans le commerce i'or et l'argent au poids, et les dinars et dirhems dont ils faisaient usage étaient ceux des Perses ; ils leur donnaient cours uniquement en les prenant au poids, et c'était le moyen d'échange reçu parmi eux. Mais, par suite de l'insouciance du gouvernement à cet égard , il s'introduisit une frande révoltante dans le titre des pièces d'or et d'argent. Par l'ordre du khalife Ahd el-Melek, comme le rapportent Saîd Ibn el -Moseïyeb * et Abou 'z-Zinad', El-Haddjadj fit frapper des dirhems et distingua ainsi les pièces de bon aloi de celles dont le titre était altéré. Ceci eut lieu en l'année -jli (693-694 de J. C), ou, sui-

' On voit sur beaucoup de monnaies Compagnons de Mohammed, se distingua

sassanides la ligure d'un autel sur lequel comme jurisconsulle et comme Iradition-

brùle le feu sacré. Ibn Klialdoun a cru y nisle. On le place au premier rang parmi

voir la représentation d'un châleau. les savants de celte époque. Il mourut

' Voy. ci-devanl, p. 2 1. l'an i3o (yZiSde J. C). (Voyez ma Ira-

* Abou'z-Zinad Abd AllablbnDJkouan, duction du Dictionnaire biographique

natif de Médine et un des disciples des d'Ibn Khallikan, 1. 1, p. 58o, note 6.

vant El-Medaïni \ en l'année 76. En l'année 76, Abd el-Melek donna P. 49. ordre qu'on en frappât dans toutes les parties de l'empire ; il fit graver sur ces monnaies : Dieu est unique, Dieu est étemel. Ensuite Ibn Hobeïra , ayant été nommé gouverneur de l'Irâc sous le khalifat de Yezîd, fils d'Abd el-Melek, améliora la monnaie {sikka), et, après lui, elle reçut encore une nouvelle amélioration de Khaled el-Casri ^, et, plus tard, de Youçof Ibn Omar^ Suivant un autre récit, Mosâb, fils d'Ez-Zobeïr *, fut le premier qui frappa des dinars et des dirbems ; il le fit en l'année 70, par ordre de son frère Abd-AUah, lorsque celui-ci exerçait la souveraineté dans le Hidjaz. Mosâb grava d'un côté le mot bénédiction, et de l'autre le nom de Dieu. Un an après, El-Haddjadj cbangea cela et grava sur la monnaie ces mots : Au nom de Dieu, El-Haddjadj. Dès lors on lui donna le poids qui avait été fixé du temps d'Omar (le second kbalife); car il faut savoir qu'au commencement de l'islamisme, le dirhem (pièce d'argent) pesait 6 danecs, et le mithcal (pièce d'or) pesait 1 dirhem 8/7^ de dirhem ; ainsi, 1 o dirbems étaient égaux en poids à 7 mitbcals. La cause de cela fut que, du temps des Perses, il y avait des dirhems de poids différents; les uns pesaient, comme le mithcal, 20 kirats, d'autres 12 et d'autres enfin 10. Lorsqu'il fallut fixer l'évaluation du dirhem pour régler ce qui concerne la dîme ^, on prit le terme moyen de ces trois sortes de dirhems, c'est-à-dire, 1 1\ kirats, et par là le mithcal (qui pesait 20 kirats) se trouva égaler en poids 1 dirhem 8/7^* de dirhem. Selon d'autres , il y avait alors dans le commerce le dirhem baghli, pesant 8 da-

' Abou '1-Hacen Ali el-Meclaïni, né à ' Voyez la Chrestomatkie arabe de M. de

Medaïn (Ctésiphon) , l'an i35 (752-753 de Sacy, t. II, p. 294. Selon Ibn Khallikan,

.1. C), composa plusieurs ouvrages sur Youçof Ibn Omar Thakefi mourut de mort

l'histoire de Mohammed, des Oméiades, violente l'an 127 (744-7/45 de J. C). des Abbacides, des conquêtes faites par * Mosâb, frère du célèbre Abd-Allah

les musulmans, etc. Il mourut en 225 Ibn ez-Zobeïr, trouva la mort sur le champ

(889-840 de J C). {Ibn Khallikan, I. I de de bataille, l'an 71 de l'hégire (690 de

la traduction , p. 438. ) J. C. ) , en combattant contre Abd el-Melek

On trouvera une notice sur Klialed Ibn Merouan. el-Casri dans le premier volume de la tra- ' La dîme sur l'or et l'argent est de deux

ducliond'Ibn Khallikan, p. 484- et demi pour cent.

necs; le dirhem taberi, qui en pesait li; le maghrebi, qui en pesait 3, et enfin le yéméni^, qui n'en pesait qu'un. Omar ordonna qu'on examinât quels étaient ceux de ces dirhems qui dominaient dans le commerce; il se trouva que c'étaient le baghli et le taberi, qui, réunis ensemble , donnaient 1 2 danecs. On fixa donc le poids du dirhem à 6 danecs. En ajoutant à ce poids les S/y", on avait un mithcal ; et si d'un mithcal on retranchait 3/i o'=^ on avait i dirhem. Lors donc p. 50. qu'Abd el-Melek jugea à propos d'adopter un type monétaire, afin de préserver de toute altération frauduleuse les deux espèces qui avaient cours dans le commerce des musulmans, il détermina leur poids d'après ce qui avait été réglé du temps d'Omar ; il fit faire un coin de fer et fit graver dessus des mots et non pas des figures , parce que l'art de bien parler et de s'exprimer nettement était le talent le plus familier aux Arabes et celui par lequel ils se distinguaient davantage, et que d'ailleurs les figures sont proscrites par la religion. Cela (c'està-dire l'usage de ne pas mettre des figures sur les monnaies) s'est conservé pendant^ toute la durée de l'islamisme. Les dinars et les dirhems étaient, les uns comme les autres, de forme ronde, et les légendes y étaient gravées en plusieurs cercles concentriques. D'un côté, on écrivait les noms de Dieu avec le tehlil et le iahmîd *, et la formule de bénédiclion sur le Prophète et sa famille ; de l'autre côté on inscrivait la date et le nom du khalife. Cela se pratiqua ainsi pendant tout le temps des Abbacides, des Obeïdides (Fatemides) et des Oméiades *. Quant aux princes sanhadjiens^, ils n'eurent de type monétaire que vers la fin de leur domination. Ce fut, comme le rapporte Ibn Ham-

' Jusqu'à présent on n'a rien de pré- ^ Une dynastie sanhadjienne , celle des

cis sur ces monnaies anté-islamites. Zirides, remplaça la dynastie des Fate-

' Pour (jl, lisez j. midesen Ifiîkiya. Elle se partagea en deux

' Le terme (e/i?i7 sert à désigner la for- branches, les Badicides et les Hamma-

mule // n'y a point d'autre diea que Dieu; dides, dont l'une régna à Cairouan et

on désigne par le mot tahmîd la formule l'autre à EU-Calà et à Bougie. Pour leur

Louange à Dieu, histoire , voyez le second volume de ÏHis-

* Voy. la note de M. de Sacy, Chresto- loire des Berhers. mathie arabe, t. II, p. agB.

Prol<5gomèDes. — ii. ,8

mad ' dans sa chronique, Mansour, souverain de Bedjaïa (Bougie), qui adopta un type monétaire^. La dynastie des Almoliades avait reçu du Mehdi l'exemple de fabriquer des dirhems carrés ou de graver sur la surface circulaire du dinar un carré qu'on remplissait, d'un côté, avec le teldil et le tahniîd, et de l'autre avec une légende en plusieurs lignes contenant le nom du Mehdi, et ceux des khalifes ses successeurs'. Les Almohades se conformèrent à cette prescription , et, jusques aujourd'hui, telle est la forme de leurs monnaies.

On rapporte que le Mehdi, avant qu'il se fit connaître publiquement, était surnommé le maître du dirhem carré: celle épithèle lui avait été donnée par les faiseurs de prédictions, qui avaient annoncé P. 5i. d'avance, dans leurs livres de pronostics, sa venue et la fondation de son empire.

Quant aux Orientaux de notre temps , leurs monnaies n'ont pas de poids fixe; ils ne prennent dans le commerce les dirhems et les dinars qu'au poids, employant pour cela des étalons qui sont estimés correspondre à un certain nombre de ces pièces. Ils gravent sur les monnaies, au moyen du coin monétaire, le tehlil , la bénédiction sur le Prophète* et le nom du sultan, comme on fait dans le Maghreb. Tel est l'arrêt du Puissant, du Sage. [Coran, sour. xxxvi, vers. 38.)

Remarque. — Nous devons terminer ce que nous avions à dire du type monétaire en exposant ce qu'on entend, en termes de jurisprudence musulmane, par dirhem el dinar, et en faisant connaître la valeur légale de ces deux espèces. Voici de quoi il s'agit : les dirliems et les dinars varient, pour le poids et la valeur, dans les divers pays, dans les différentes villes capitales et dans chaque province. Mais, comme la loi divine en a fait mention et qu'il s'y rattache beaucoup

Gel historien appartenait probable- de la monnaie. 11 y donne aussi les inscrip-

menl à la famille des Hammadides. lions d"tm dinar frappé à Bougie par Yaliya

Dans l'Histoire des Berbers , tome II, en 543 (i iZi8-i iàç))- Ce prince venait de

p. 67 de ma traduction , Ibn Khaldoun reconnaître la souveraineté des Abbacides.

rapporte, sur l'autorité d'ibn Ilammad , ' C'esl-à-dire, le nom du khalife ré-

que Yahya le Hammadide, fils d'El Aziz, gnant. •

et pelit-fils d'El-Mansour, changea le coin ' is\iUJf équivaut à ;^^| Jji ïXan.

DIBN KHALDOUN. 59

de décisions relatives à la' dîme, aux mariages, aux peines (pécuniaires), etc. il faut nécessairement qu'en matière de législation ces espèces aient une valeur fixe, déterminée par la volonlé de la loi, et qui serve de base aux jugements', à l'exclusion des espèces réelles dont la valeur n'est pas déterminée par la loi ^ Il est donc nécessaire de savoir que, depuis le commencement de l'islamisme, et dès le siècle des Compagnons du Prophète et de leurs disciples, il a été reconnu d'un commun accord que , par dirhem légal, on entend celui dont dix sont égaux en poids à 7 milhcals^ d'or, et dont quarante font l'once ; d'où il suit que ce dirhem égale 7/1 o*^ du dinar. Or, le poids du mithcal.d'or pur étant égal à 72 grains d'orge d'une dimension moyenne, le dirhem, ou les 7/10^ du mithcal, équivaut à 5o grains a/S*^'. Toutes ces évaluations sont fixées par le commun consentement des docteurs; car, dans le temps du paganisme, il y avait chez les Arabes des dirhems de plusieurs sortes : le taberi, le plus fort* de tous, pesait 8 danecs, et le baghli k danecs; on en prit le terme moyen, c'est-à-dire 6 danecs, pour le dirhem légal. Ainsi on obligeait à payer pour la dîme 5 dirhems, valeur moyenne, sur la somme de 100 dirhems iaberis et 100 dirhems baghlis. On n'est P. 52. pourtant pas d'accord sur l'époque où la chose fut ainsi réglée. Quelques-uns attribuent cela à Abd el-Melek, et disent que, depuis lui, ce règlement a été adopté d'un commun consentement, comme nous l'avons rapporté. C'est ce que dit El-Khattabi^ dans l'ouvrage intitulé Maalem es-Sonen, et aussi El-Maouerdl dans le livre qui a pour titre El-Ahkam es-Soltaniya. Mais des docteurs modernes plus , critiques nient cela, parce qu'il s'ensuivrait que l'appréciation du

' Pour joLJ^I, lisez «^LjCLI. lologue, mourut en 388 (998 de J. C).

LiUéial. «à l'exclusion des non le- Il laissa plusieurs ouvrages dont un est

gales. » un commenlaire sur le Sahîh d'El-Bokliari ,

' Les mois dinar et mithcal s'emploient et dont un autre renferme l'explication

l'un pour l'autre. des traditions qui se trouvent dans le re-

' Littéral. « le meilleur. » cueil d'Abou-Dawoud. Sa vie se trouve

. ^ Abou Soleïman Hamd el-Kliattabi , dans le Dictionnaire biographique d'ibn

célèbrejurisconsulte.tradilionnisleet plii- Khallikan, t. I, p. /lyG de ia traduction.

dinar et du dirhem légaux aurait été ignorée au siècle des Compagnons du Prophète et de leurs premiers successeurs, quoique l'exécution des lois relatives à la dîme, aux mariages, aux peines (pécuniaires), etc. dépende nécessairement de celte évaluation, ainsi que nous l'avons dit. Le vrai est que l'évaluation du dinar et du dirhem légaux était connue dans ces temps-là , puisqu'il existait alors des cas dont le jugement dépendait de cette appi'éciation ; mais il n'y avait point de monnaie etFeclive pour la représenter, bien qu'on la connût dans les jugements qui se réglaient d'après l'évaluation et le poids des deux espèces réelles. Cela resta sur ce pied jusqu'à ce que l'empire musulman eût pris plus de développement et de grandeur. Voulant alors éviter l'embarras de la réduction des monnaies réelles en monnaies de compte', on se vit conduit à désirer la fabrication de monnaies réelles, qui, par leur valeur et par leur poids, représenteraient exactement le dinar et le dirhem légaux. Ceci eut lieu sous le khahfat d'Abd el-Melek ; il fit donc en sorte que les deux espèces légales eussent chacune leur représentant positif, de sorte que la monnaie idéale devint une monnaie réelle. Ce prince fit graver, sur le type monétaire des espèces tant d'or que d'argent, son nom et la date delà fabrication après les deux formules dont se compose la profession de foi musulmane, et il retira tout à fait du cours les monnaies du temps du paganisme afin de les faire affiner et refondre pour recevoir le nouveau type ; ainsi elles disparurent entièrement. Voilà ce qui est vrai et incontestable.

Plus tard, les personnes chargées de la fabrication des monnaies pour l'Etat jugèrent à propos de s'éloigner des évaluations établies , par la loi ; de sorte que les espèces d'or et d'argent varièrent suivant les lieux et les pays. On en revint donc à ce que les monnaies lé- 53. gales ne fussent pius, comme dans le principe, que des monnaies idéales. Par une suite nécessaire de cela, on fut obligé partout de connaître le rapport entre la monnaie réelle et la monnaie fictive,

' L'édilion de Boulac, le manuscrit D arabe de M. deSacy portent^JiNiuJf .leçon et le texte publié dans la Chrestomathie que je préfère.

quand il s'agissait d'acquitter les obligations pécuniaires imposées par la loi. ■

Quant au poids de 72 grains d'orge de moyenne dimension pour le dinar, c'est celui dont l'indication a été transmise par les docteurs les plus exacts, et qui est généralement adopté. Cependant IbnHazm* s'en éloigne et le fixe à 8h^ grains, si nous en croyons le cadi Abd el- Hacc*; mais tous les bons critiques ont rejeté son opinion, qu'ils regardent comme une méprise ou une erreur; et c'est là le vrai. Dieu confirme la vérité par sa parole.

Il faut encore savoir que l'once légale n'est pas celle qui est en usage parmi les liommes ; celle-ci varie suivant les lieux , tandis que l'once légale est un poids fictif, sur lequel tout le monde est d'accord. Dieu a créé toutes choses et leur a assigné leur destination. [Coran, sour. xxv, vers. 2.)

Le sceau (khatem). — La garde du sceau est une des dignités du sultanat, une des charges de la royauté. Les rois, tant avant qu'après l'islamisme, ont eu l'habitude d'apposer leurs sceaux sur les dépêches et les actes officiels. Dans les deux recueils de traditions authentiques*, nous lisons que , le Prophète ayant voulu écrire au César ^, on lui fit observer que , chez les peuples étrangers, on n'acceptait aucune lettre, à moins qu'elle ne fût munie d'un sceau. Le Prophète fit donc faire un cachet en argent portant cette inscription : Mohammed rasoul Allah (Mohammed, l'envoyé de Dieu). «Ces trois mots, dit El- Bokhari, furent rangés sur trois lignes; le Prophète se servit de ce

' Abou Mohammed Ali , surnommé Ibn-Hazm ed-Dhaheri , naquit à Cordoue, l'an 384 (99^ de J. C). Il composa un grand nombre d'ouvrages sur les dogmes musulmans et sur le droit. Ce célèbre docteur mourut à Niebla, l'an ^56 (io64).

(Dict. Biog. d'Ibn Khallikan, t. II, p. 267 et suiv.)

' Pour i*i\' , lisez *4y avec l'édition de Boulac.

' Le cadi Abd el-Hacc Ibn Gbaleb Ibn Atiya, natif de Grenade, a été toujours regardé comme l'imam ou chef de tous les docteurs espagnols qui s'occupaient de l'interprétation du Coran. Il remplit les fondions de cadi dans la ville d'Almeria , et mourut l'an 54i (1 147 de J. C.) . ' Le Sahih d'El-Bokbari et celui de Moslem.

' Il s'agit de l'empereur Héraclius.

cachet et défendit d'en fabriquer un semblable. » Selon le même auteur, le cachet du Prophète fut celui dont Abou Bekr, Omar et Othman firent usage; il échappa de la main d'Othman, et tomba dans le puits d^Arîs ', où il y avait toujours beaucoup d'eau, et dont on n'a jamais pu trouver le fond. Othman fut très-afiligé de cet accident; il P. 54. en tira un mauvais augure pour l'avenir, et fit fabriquer un autre cachet , semblable à celui qu'il avait perdu.

L'emploi du^ cachet et l'inscription qu'il porte peuvent varier de plusieurs manières. Le mot khatem (cachet, sceau, bague) a diverses significations : il désigne l'objet qu'on porte sur le doigt et dont on se sert pour cacheter; il signifie aussi \ achèvement d'une chose et son accomplissement; ainsi l'expression, j'ai mis le sceau à une chose, signifieje l'ai terminée; de même que cette autre expression, y'a! mis le sceau au Coran, équivaut h je l'ai lu en entier. C'est encore dans le même sens qu'il s'emploie dans les expressions : le sceau [khatem, c'est-à-dire, le dernier) des prophètes , et le khatema (ou conclusion) d'une chose. Ce même mot, employé sous la forme khilam, désigne le bouchon avec lequel on ferme l'orifice d'un vase ou d'une amphore. Il a ce sens dans cette parole de Dieu, le cachet (khitam) en sera de musc^; car ils se trompent ceux qui expliquent ce terme par le mot fin ou achèvement, et qui disent : « Cela signifie qu après avoir bu (de ce vin) on sentira l'odeur du musc. » Le mot khilam n'a pas ici ce sens; il signifie bouchon : on ferme, au moyen de l'argile ou de la poix, l'amphore qui contient du vin, afin de conserver celte liqueur et d'en améliorer le goût et le bouquet. Pour décrire l'excellence du vin du paradis , le Coran dit qu'il était cacheté avec du musc, substance qui, par son odeur et par son goût, est bien supérieure à l'argile et à la poix, dont on fait usage dans ce bas monde. Comme il est constant que le mot khatem s'em-

' Le puits d'Arîs élail dans la ville de l'édition de Boulac ni dans le texte donné

Médine. On essaya de repêcher ce cachet, par M. de Sacy. mais on ne put jamais le retrouver. ' «On leur présentera (aux babilants

^ On voit par ce qui suit que le mot du paradis) du vin exquis et scellé, dont

til-li, dans celte phrase, doit être sup- le cachet sera de musc.» (Coran, sourat.

primé. Du reste, il ne se trouve ni dans lxxxiii, vers. aS, 26.)

ploie avec toutes ces significations, il est également certain qu'il peut désigner l'impression laissée par le cachet. Pour prendre l'impression d'un cacliet sur lequel on a gravé des mots ou des figures , on le mouille avec de l'argile détrempée dans de l'eau ' ou avec de l'encre , et on l'applique sur la surface du papier, et les mots (gravés sur le cachet) y laissent leurs traces. Il en est de même si l'on applique un cachet sur un corps mou, tel que la cire ; finscription du cachet reste imprimée sur cette substance. Si cette inscription se compose de mots, et si ces mots sont gravés sur le cachet dans leur sens naturel, c'est-àdire de droite à gauche, elle sera de gauche à droite sur l'impression; si elle est écrite de gauche à droite sur le cachet, elle se lira de droite à gauche sur l'impression. En effet, par l'acte d'imposer le P. 55 cachet sur le papier, l'écriture se trouve mise au rebours.

On peut prendre l'impression d'un cachet, en le mouillant avec de l'encre ou ^ avec de l'argile détrempée, et en l'appliquant ensuite sur la feuille, qui reçoit alors l'empreinte des mots qui y sont gravés. Dans ce cas, sceller un document [khalem) implique l'idée de terminer ou d'achever, puisque, en le faisant, on rend la pièce valide et authentique. Par cette marque l'écrit s'achève, pour ainsi dire; sans elle, il serait incomplet et sans valeur. Quelquefois on trace , au commencement ou à la fin du document, en guise de sceau, une phrase renfermant soit les louanges de Dieu, soit une formule de glorification, et dans laquelle on introduit le nom du sultan, ou de l'émir, ou de l'individu, quel qu'il soit, qui a écrit la pièce. Quelquefois aussi (au lieu d'y insérer le nom de l'auteur de l'écrit) on se contente d'y faire entrer une épithète qui puisse servir à le désigner. Cette formule indique que l'écrit est authentique et valide. Dans le langage administratif, elle se nomme alama (marque); mais on l'appelle aussi sceau (khatem) , parce qu'on l'assimile à l'impression laissée par le cachet qui se porte au doigt. Tel est le sceau du cadi, c'est-àdire son alama, qu'il envoie aux plaideurs (pour les faire comparaître

Pour ol«i«i, Hseï cjfiV»- — ' Pour j, lisez jl.

64 PROLEGOMENES

devant lui), et qu'il inscrit sur les expéditions des jugements pour les rendre exécutoires. C'est d'après la même analogie que l'on donne le nom de sceau à Yalama du sultan ou du khalife. Quand Er-Rechîd voulut ôter le vizirat à El-Fadl (le Barmekide) pour le donner à Djâfer \ frère de celui-ci, il dit à leur père Yahya : » Mon père^, je veux faire passer le sceau de ma (main) droite à ma (main) gauche. » Il employa le mot sceau pour désigner le vizirat, parce que le droit d'apposer Yalama sur les dépêches et les actes officiels appartenait alors au vizir. Pour justifier cet emploi du mot sceau, nous citerons l'anecdote suivante, rapportée par Taberi (l'historien) : lors des conférences qui eurent lieu entre Moaouïa et El-Hacen (fils d'Ali), p. 56. dans le but de mettre fin à la guerre civile, le premier envoya son blanc-seing à El-Hacen avec un billet ainsi conçu : « Sur la feuille cijointe, au bas de laquelle se trouve mon sceau, écrivez telles conditions que vous voudrez : je les accorderai toutes. » Ici le mot sceau désigne ïalama tracé au bas de la page avec le calam ou autrement. On peut aussi, lorsqu'on prend l'empreinte d'un cachet sur une substance molle, se servir du cachet pour le poser à l'endroit de l'attache^ des replis d'une lettre, ou sur les dépôts (où l'on met des choses pour les conserver) ; dans ce cas le mot khatem prend le sens de boucher, ainsi que nous l'avons indiqué plus haut. Dans les deux cas (celui des lettres closes et celui de dépôts), c'est l'empreinte du cachet qui forme le sceau. Moaouïa fut le premier qui institua l'usage de sceller les écrits, c'est-à-dire d'y mettre une alama. Il avait donné à Amr Ibn ez-Zobeïr un mandat sur Zîad (son lieutenant) à Koufa, pour la somme de cent mille (pièces d'argent). Amr ouvrit la lettre, changea le mot cent [mïèt) en deux cents (^mïèteïn, et toucha le montant). Moaouïa, quand il revit les comptes de Zîad, déclara qu'il n'avait pas ordonnancé cette somme. Amr fut arrêté et resta en prison jusqu'à ce que son frèi'e, Abd-AUah Ibn ez-Zobeïr, payât pour lui. Ce

' Pour J(X.*JwJ jt wfl»:^, lisez L».,i» > ^ Pour /.y^, lisez ^j^. Dans la note 4

JtV«ou>j^. de la page suivante, je reviendrai sur le

' Voy. la première partie, p. a8. changemenl de celle leçon.

DIBN RHALDOUN.

fut à cause de cela que Moaouïa établit le divan (ou bureau) du sceau. L'historien Taberi, qui raconte cette anecdote, la termine en disant: dès lors (Moaouïa) mettait une attache, c'est-à-dire une fermeture, à ses lettres, ce qui ne se faisait pas auparavant^ Par le terme bureau du sceau on désignait les gens de plume chargés d'expédier les pièces émanant du sultan, et de les sceller en y apposant Valama ou en y mettant une attache^ pour les tenir fermées. Le lieu où ces écrivains travaillaient s'appelait aussi le divan, ainsi que nous l'avons déjà mentionné dans le chapitre sur les services financiers. On ferme la lettre' soit en perçant la feuille, ainsi que font les écrivains d'Occident \ soit en collant ensemble le repli et la tête de la feuille, ainsi que cela se pratique par les écrivains d'Orient. On met quelquefois une marque sur l'endroit où la lettre se trouve percée ou sur l'endroit où le repli est attaché à l'autre extrémité de la lettre. Cela se fait pour empêcher qu'on ne l'ouvre et qu'on ne sache ce qu'elle renferme. Dans le Maghreb on pose , sur l'endroit où l'on a percé la feuille , un morceau de cire, sur lequel on applique un cachet portant une de- P. 57. vise appropriée à cet usage, et la cire en reçoit l'empreinte. En Orient, sous l'ancien empire^, on appliquait sur le repli, à l'endroit où on l'avait fait adhérer au dos de la lettre*^, un cachet humecté avec une détremiie " d'argile rouge préparée pour cet usage, et l'empreinte du cachet y restait. Sous les Abbacides, on appelait cette argile terre à cacheter; on la tirait de Sîraf, seul endroit, à ce qu'il paraît, où ou

' Pour c'y^^ et fl'J^ , lisez (»V^j et f'y^-

^ Pour |»V^^, lisez («V^V-

' Pour »lyllj, lisez fy>-)-

* 11 paraît, d'après celle indication, qu'en Mauritanie et en Espagne , de même qu'en Europe, au xiii* siècle, on fermait quelquefois les lettres en les pliant d'abord plusieurs fois, puis on y pratiquait une incision qui servait à faire passer par tous les plis un lacs ou une bandelette de parchemin dont les bouts étaient arrêtés sous le sceau. (Voyez dans la DibUotlwcjue do Prolégomènes. — n.

l'École des chartes, 17' année, p. 533, la notedeM.Delisle.) Ibn Khaldoun désigne cette façon d'attacher une lettre par v-.^, mot qui signifie percer. Les deux manières de fermer les lettres indiquées par notre auteur sont comprises dans le terme fj^, leçon que nous avons adoptée partout en suivant l'édition de Boulac et un des manuscrits.

' Probablement celui des Abbacides.

' Litlér.ii on appliquait sur la jointure. »

' Pour (jli>.-«, lisez olO"».

la trouve. C'est le bureau de la correspondance qui est chargé d'apposer le sceau , qui est, soit Yalama écrite, soit l'empreinte servant de fermeture, soit l'attache. Sous les Abbacides, ce droit appartenait au vizir; mais, par suite des changements qui ont eu lieu dans les usages administratifs, il s'exerce maintenant dans les empires musulmans par celui qui est chargé de la correspondance et du secrétariat. Dans les empires occidentaux, on comptait parmi les insignes de la royauté le cachet (bague) qui se porte au doigt; et, d'après un usage reçu, ce bijou, fait en or fin et garni d'un rubis, ou d'une turquoise, ou d'une émeraude, était porté par le sultan comme une marque de sa dignité. Ce fut ainsi que les souverains abbacides avaient pour insignes le borda et le cadhîb^, et que les Fatemides avaient le parasol. Dieu dirige les révolutions des choses par sa sagesse.

Du tiraz^ (bordure de robe). — Parmi les usages qui, dans divers empires, contribuent à rehausser la pompe de la souveraineté, il y a celui de mettre les noms des princes, ou certains signes qu'ils ont adoptés d'une manière spéciale, dans l'étoffe même des vêtements destinés à leur usage et faits de soie ou de brocart'. Ces mots écrits doivent se laisser apercevoir dans le tissu même de l'étoffe *, et être tracés, soit en fils d'or, soit en fils d'une couleur différente^ de celle P 58. des fils dont se compose le fond de l'étoffe, sans or. Cela s'exécute par l'habileté des ouvriers, qui savent d'avance où il convient d'introduire ces fils dans le tissage même de l'étoffe. Par là les habits royaux se trouvent garnis d'un liraz. C'est un emblème de dignité,

' C'est-à-dire, le manleau de Moham- qu'.î indiquer comment se fait l'action de

med et sa baguette. toer^pJ. Comme on entend siiQisamment,

^ M. de Sacy a donné la traduction de par le mot tisser, l'acte de faire passer avec cet article dans sa Chrestomalhie arabe, la navette à travers les fds de la chaîne t. II, p. 287. Je Li reproduis ici, légère- le fd de la trame, j'ai pensé que la rement modifiée. production de ces mots dans la traduction

^ L'auteur ajoute ou d'iiricem, motqui serait tout à fait inutile. Ils sont ce que

signilie soie en langue persane. les grammairiens arabes appellent un mef-

* Les mois i^tVwj LUI signifient «par aoid moilac. chaîne et par trame.» Ils ne servent ici '' Pour ,yUi«l, lisez <jJUt L» ^1.

destiné au souverain, aux personnes qu'il veut honorer en les autorisant à s'en servir, et à celles qu'il investit d'une des hautes charges du gouvernement. Avant l'islamisme, les rois de Perse faisaient mettre dans l'élofie de leurs vêtements soit les portraits et les figures des souverains de ce pays, soit certaines figures et images appropriées à cet usage; mais les princes musulmans substituèrent leurs noms aux figures, en v joignant d'autres mots qui étaient regardés comme de bon augure, au qui exprimaient les louanges de Dieu. Sous les deux dynasties (celle des Oméiades et celle des Abbacides), on attachait la plus grande importance au tiraz. Les maisons où l'on tissait ces étoffes étaient situées dans l'enceinte même des palais habités par les khalifes , et on les nommait hôtels du tiraz. L'officier préposé à ces ateliers était nommé Yintendant du tiraz; il avait l'inspection sur les ouvriers et les métiers (à tisser), sur les tisserands qui y travaillaient, sur le payement de leius gages et l'amélioration de leurs instruments; il surveillait aussi leur travail. Les princes confiaient cet emploi à un des grands officiers de l'empire ou à celui de leurs affranchis qu'ils honoraient de leur confiance. Il en fut de même en Espagne sous les Oméiades, et sous les petites dynasties [Moloak et-taivaïf) qui leur succédèrent, ainsi qu'en Egypte sous les Fatemides, et, dans l'Orient, à la cour des souverains persans, leurs contemporains. A mesure que l'étendue de ces empires diminuait, et que les souverainetés indépendantes devenaient plus nombreuses, le luxe, dans toutes ses formes, diminuait aussi (parce qu'on ne pouvait plus y suffire). Il en résulta que cet office tomba en désuétude dans la plupart des dynasties, et qu'on ne le conféra plus à personne.

Au commencement du vi*^ siècle, après que les Oméiades de l'Oc- P. Sg. cident eurent cessé de régner, les Almohades fondèrent leur empire. Dans les premiers temps de cette nouvelle dynastie, les souverains n'adoptèrent pas cette institution, parce qu'ils affectaient de suivre les exemples de piété et de simplicité que leur avait donnés leur imam, Mohammed le Mehdi, fils de Toumert \ et qu'ils se faisaient un scru- ' Voy. ia i" partie, p. 53 el suiv. Toumert, en berber, signifie petit Omar. On sait

pule d'employer dans leurs habits la soie ou l'or. L'office d'intendant du tiraz fut donc inconnu à leur cour. Cependant, dans les derniers temps de cette dynastie, leurs descendants adoptèrent quelque chose de cet usage; mais il n'eut pas le même éclat qu'il avait autrefois. De notre temps, nous avons vu au Maghreb, sous la dynastie mérinide, qui était alors dans toute la vigueur et toute la fierté de la jeunesse, beaucoup de traces de cet usage; elle l'avait emprunté d'une dynastie contemporaine, celle d'Ibn el-Ahmer d'Espagne, laquelle avait imité en cela les Molouk et-tawaïf, et avait conservé les vestiges de l'ancienne institution. Pour la dynastie turque qui, de nos jours, règne sur l'Egypte et sur la Syrie, l'usage du tiraz y est très en vogue \ en raison de l'étendue de ces Etats, et de la haute prospérité qui règne dans ces pays. Toutefois les étoiles ne se fabriquent pas dans les palais de ces princes, et ils n'ont pas à leur cour d'ofGciers chargés de cette partie de leur service. Ce qui leur est nécessaire en ce genre se tisse, chez des ouvriers qui exercent cette profession, en soie et en or fin; on appelle cette étoffe zerkech, d'un nom emprunté de la langue persane; on y trace le nom du sultan ou de l'émir; les ouvriers fabriquent cela^ comme tous les autres objets de prix qui sont destinés à l'usage de la cour. C'est Dieu qui a réglé la succession des nuits et des jours; il est le plus excellent des héritiers; il n'y a point d'autre dieu que lui.

Y)w fostat (tente) et du sîadj (clôture). — Parmi les insignes el ornements de la royauté, on compte les tentes et les pavillons^.

que, dans la langue berbère, la lellre aïii n'existe pas et n'a , par conséquent, aucun signe représentatif.

' Pour sÀ I \y^ , lisez yi.k j^ , expression qui , à la lettre , signifie une mer qui déborde.

^ Pour i!o>JtJ», lisez «ooo».

' Les Arabes ont plusieurs mots pour désigner les diverses espèces de lentes. Ici notre auteur en emploie trois: kldhâ.fos-

tat etfaza. Le premier désigne la lente ordinaire des Arabes nomades, faite avec du poil de cbamcau; le second était probablement la lente militaire, faite d'étoffe de colon; le troisième était une tente soutenue par deux perches. Uy a encore la kheïina, ou khtma selon la prononciation maghré • bine, qui se dit des lentes en poil de chameau, et le caïtoun ou giiitoiin qui est une tente de voyage.

D'IBN KEIALDOUN. 69

On les fait avec de la toile de laine, ou de coton, ou de lin filé' avec du coton. Ils servent à rehausser la dignité du souverain pendant qu'il est en voyage. Il y en a de diverses couleurs, et leurs dimensions sont plus ou moins grandes, selon la richesse et la pros- P. 60, périté de l'empire. Au commencement de la domination islamique on se sei-vait (dans les expéditions militaires) des tentes ordinaires, celles qui formaient les habitations du peuple (arabe) avant cette époque. Sous les premiers khalifes de la dynastie oméiade, les Arabes habitaient des lentes faites de poil de chameau et de laine, et ils continuèrent, pour la plupart, à vivre en nomades. Quand une tribu se mettait en marche pour faire une incursion ou pour aller à la guerre, toutes les fractions de cette peuplade partaient en même temps, et emmenaient avec elles leurs chameaux 2, leurs familles et leurs enfants, ainsi que le font les Arabes de nos jours. Aussi les armées (musulmanes), à cette époque, se composaient d'un grand nombre de tribus, dont chacune campait à part, et à une telle distance les unes des autres qu'elles ne pouvaient pas se voir. Tel est encore aujoui'd'hui l'usage des Arabes (du Maghreb).

Cet état de choses mit (le khalife oméiade) Abd el-Melek dans la nécessité d'avoir une arrière-garde [saça] chargée de ramasser les traînards et de les empêcher* de rester en arrière quand l'armée se mettait en marche. On rapporte qu'il confia le commandement de cette troupe à EI-Haddjadj, d'après le conseil de Roub Ibn Zinbâa^. El-Haddjadj fut à peine entré en fonctions qu'il brûla le pavillon et les tentes de Roub, parce qu'il le trouvait encore campé le jour où l'armée avait commencé sa marche, C'est là une anecdote bien connue.

' Pour JtVjÇ., lisez Jo^.

^ Le mol ii-Mi [dhaïna) désigne le chameau qui porte le palanquin de voyage.

11 se dit également du chameau , du palanquin et de la femme qui s'y trouve.

Chez les nomades de l'Afrique septentrionale, le palanquin s'appelle altoach ( jijjic), au pluriel atatîch (j~j5Lkc.

' La particule qI a ici la signification négative.

* Chef de la tribu de Djodam et gouverneur de la Palestine pour Abd el-Melek Ibn Merouan. (Pour d'autres renseignements, voyez ma traduction du Dictionnaire biographique d'Ibn Khallikan, t. II, p. 61.)

Quand nous voyons une telle charge confiée à El-Haddjadj , nous pouvons juger du haut rang qu'il tenait parmi les Arabes ' : personne n'aurait pu les forcer à décamper, excepté un homme ayant un parti assez fort pour le garantir contre les violences des écervelés appartenant à ces tribus. Âbd el-Melek le choisit, sachant qu'il était d'un caractère assez ferme et qu'il avait assez de partisans pour bien remplir les devoirs de cette charge.

Lorsque l'amour du faste et les divers usages de la vie sédentaire s'introduisirent dans l'empire des Arabes , et que ce peuple se fut établi dans les villes et les chefs-lieux des provinces'^, en abandonnant P. 61. leurs tentes pour se loger dans des palais, ils remplacèrent leurs chameaux par des chevaux, et se firent apprêter, avec des étoffes de lin^, des tentes de diverses grandeurs, faites d'après certains modèles. Ils en eurent de rondes*, de longues et de carrées, dans la fabrication desquelles ils déployèrent à fenvi^ toute la recherche possible et tous les embellissements de fart. Chaque^ émir, chaque général d'armée entoura ses tentes et pavillons d'une clôture en toile de lin [siadj). Dans le Maghreb, cette clôture s'appelle afrag, d'un mot emprunté à la langue des Berbers, habitants de ce pays '^. Les souverains maghrébins se réservent le droit de s'en servir et n'en permettent l'usage à aucun de leurs subordonnés; mais, dans les royaumes d'Orient, chaque émir, bien que son rang soit inférieur à celui du sultan, entoure sa tente d'un sîadj. (Les Arabes,) ayant ensuite trouvé plus commode de laisser à la maison leurs femmes et leurs enfants, n'eurent plus besoin d'emporter tant de bagages. Dès lors les espaces

' Voy. ce que l'auteur a dit à ce sujet, signifie couper en rond. Ici la seule signi-

dans !a 1" partie, p. 60. fication qui convienne à cet adjectif est

" Pour nLï..»! JIj, lisez NLa-«ifL. celle queje lui ai donnée dans la traduction

' Le mot arabe est kitlan ; je suppose du texte.

que l'auteur l'a employé pour désigner le ' Je lis yjlàjcrs:, leçon offerte parl'édi-

chanvre. tien de Boulac.

'' Pour^y , lisez ^Ly. Dans les diction- ' Dans plusieurs localités de l'Afrique

naires, ce terme est explique par ^rraniie ; septentrionale, le mot a/raj s'emploie pour

mais le verbe appartenant à la même racine désigner la cour intérieure d'une maison.

qiii séparaient les tentes furent moins grands'; tous les corps de l'armée se trouvaient réunis dans un seul endroit, et le sultan pouvait voir d'un regard le camp de toutes ses troupes dressé dans une plaine et offrant, par la diversité de ses couleurs, un spectacle des plus beaux.

Cet usage, introduit par l'amour du faste et de la pompe, s'est conservé dans tous les empires. II existait chez les Almohades , et s'observe dans les empires zenatiens^ de notre époque. Quand ces peuples faisaient des expéditions, avant d'avoir conquis des royaumes, ils n'avaient que leurs tentes et leurs pavillons ordinaires, ceux qui leur avaient servi d'habitation jusqu'alors; mais quand ils eurent fondé des empires et adopté, avec les autres habitudes nées de l'aisance, celle de demeurer dans des palais, ils eurent des tentes et des pavillons de campagne, dans lesquels ils finirent par déployer plus de luxe qu'ils ne l'auraient voulu d'abord.

La réunion de tous les corps d'une armée dans un seul endroit a toutefois ses désavantages; on y est plus exposé aux surprises, et, P. 6j. à chaque alerte, l'alarme devient générale; ajoutez à cela que, les combattants, n'ayant plus avec eux leurs femmes et leur enfants, pour la défense desquels' ils sont toujours prêts à mourir, ont besoin d'un autre point de ralliement, ainsi que nous le dirons plus loin *. Dieu est le fort et le paissant.

De la macsoura et de la prière [khotba) qui se fait du haut de la chaire.

Ce- sont encore là des attributs du khalifat, des insignes de la souveraineté musulmane. Dans les autres empires, on n'en connaît pas l'usage. La chambre isolée {el-beït el-macsoura) , dans laquelle le sultan se tient pendant la prière (publique), est une enceinte qui ren-

' A la place de j-L««Jf tJ^lJLïj, le manuscrit C et l'édition de Boulac portent ^Ljf cNJj^'jj, leçon qui me paraît préférable.

^ Celle des Mérinides et celle des Béni Abd el-Ouad.

' Pour (jôJ\, lisez (^jJl.

* Voy. ci-après, p. 79 et suiv.

PROLEGOMENES

ferme le mihrab, avec tout ce qui s'y trouve et tout ce quii'avoisine '. La première macsoara fut établie par Moaouïa Ibn Abi Sofyan, à la suite de la tentative du Rharedjite qui lui avait porté un coup d'épée. L'histoire de cet événement est bien connue^. D'après un autre renseignement, ce fut (le khalife) Merouan Ibn el-Hakem qui introduisit l'usage de la macsoura, après avoir reçu d'un Yéménite un coup de poignard. Les khalifes qui vinrent après eux conservèrent cet usage, qui a servi , depuis lors, à distinguer le khalife du peuple pendant la prière. L'invention de la macsoara date de l'époque où l'empire était devenu puissant, et où le luxe commençait à s'y introduire. Il en a été de même de tous les autres usages qui contribuent à la pompe de la souveraineté. Celui de la macsoura s'est conservé jusqu'à ce jour dans tous les royaumes musulmans, et, malgré le morcellement de fempire abbacide, et le grand nombre des dynasties qui s'élevèrent ensuite, il se maintient toujours dans les pays de fOrient. Après la chute de la dynastie oméiade qui régnait en Espagne, les petits souverains des villes et des provinces de cette péninsule conservèrent l'usage de la 7?7ac50Hra. Les Aghlebides du Maghreb avaient leur macsoura à Cairouan; après eux, les khalifes fatemides s'en servirent, de même que les souverains de la famille de Badîs le Sanhadjien ^ auxquels les Fatemides avaient laissé le gouvernement de ce pays. Les Hammadides d'El-Calâ avaient aussi leur macsoura. Les Almohades,

' Le rnihrab d'une mosquée est la niche vers laquelle lou(e la congrégation se tourne en faisant la prière. D'après l'indication donnée par Ibn Khaldoiin, la macsoura, ou tribune du sultan, occupait la place qui, dans nos églises, s'appelle le chœur. Elle était quelquefois un banc fermé, placé auprès du mihrab, et quelquefois une loge, ou fenêtre, pratiquée dans la muraille de la mosquée et n'ayant qu'une seule entrée , qui donnait sur la rue ou sur le parvis.

^ Pour mettre fin à la guerre civile qui

régnait parmi les musulmans, (rois fanatiques, appartenant à la secte des Kharrdjites ou dissidents, s'accordèrent à assassiner, au même jour cl à la même heure, le khalife Ali , qui était à Koufa ; son compétiteur Moaouïa , qui se trouvait à Damas , et Amr Ibn el-Aci , gouverneur de l'Egypte. Ali reçut une blessure mortelle, Moaouïa fut blessé grièvement, mais il guéril, (l Amr échappa à la mort, ne s'élant pas rendu à la mosquée ce jour-là.

' Voy. ci-devant, p. 67, noie 5.

D'IBN RHALDOUN. 73

qui s'étaient ensuite emparés de tout le Maghreb et de l'Espagne, et qui agissaient sous l'influence des mœurs agrestes qui formaient alors p. 63. leur caractère distinctif, abolirent cet usage. Plus tard, quand leur domination se fut affermie, et que leur empire eut obtenu sa part de prospérité, Yacoub el-Mansour , le troisième souverain de leur dynastie, rétablit la macsoura dans les mosquées, et, depuis lors, tous les souverains du Maghreb et de l'Espagne en ont conservé l'usage. Passons à la prière insérée dans le prône qui se prononce du haut de la chaire. Dans les premiers temps, les khalifes y présidaient en personne et invoquaient sur eux-mêmes la bénédiction de Dieu, après avoir prié Dieu de bénir Mohammed et les Compagnons. Le premier qui fit construire une chaire fut Amr Ibn el-Aci; il s'en servit après qu'il eut bâti (dans le vieux Caire) la grande mosquée qui porte son nom. (Le khalife) Omar (en ayant eu connaissance) lui écrivit en ces termes : " J'ai appris ' que tu te sers d'une chaire au moyen de laquelle tu te places au-dessus des tètes des vrais croyants. Ne te suffit-11 pas^ de te tenir debout, par terre, et de les avoir derrière tes talons? Brise-la, je te l'ordonne! » Le luxe s'étant introduit dans l'empire, les khalifes confièrent à des lieutenants le soin de présider , à la prière et de réciter le prône, chaque fois que des circonstances les empêchaient eux-mêmes de se rendre à la mosquée. Quand cela arrivait, le prédicateur, étant monté en chaire, introduisait le nom du khalife dans le prône et le préconisait, en priant Dieu de lui accorder la grâce de faire le bonheur de l'univers. On pensait qu'une invocation faite en ce moment ne manquerait pas d'être exaucée, et l'on tenait de bonne autorité que les premiers musulmans avaient dit : 1 Celui qui fait une prière sainte et pure doit l'offrir pour le sou- « verain. » Le premier qui, en prononçant le prône, pria pour le khalife, fut Ibn Abbas, qui gouvernait alors la ville de Basra au nom d'Ali. Il disait : « Grand Dieu! aide Ali dans^ sa juste cause. » Depuis lors cet usage s'est maintenu. On priait d'abord pour le khalife seul;

' Après le mol o>j<j, insérez i^s^jtL i>Jii. — * Pour t»^f , Usez Ujl- — ' Pour ^^ S>ic , lisez ^^ (J.C Lie .

Proléi'omènes. — ii. lo

Iti PROLEGOMENES

P. 6i. mais à l'époque où l'on tenait ces princes en tutelle, celui qui avait usurpé l'autorité faisait ordinairement mettre son nom dans le prône à la suite de celui du khalife. Cette pratique disparut avec les dynasties sous lesquelles on l'avait introduite, et, dès lors, on se borna à faire la prière pour le souverain, à l'exclusion de tout autre, afin de décourager ceux qui aspiraient à partager cet honneur avec lui. Tant qu'une dynastie' conserve les habitudes, la rudesse et l'insouciance de la vie nomade, ceux qui l'ont fondée négligent ordinairement cet usage et se bornent à prier d'une manière vague ^ et générale pour celui qui est chargé des affaires des masalmans. On appelait cela la formule abbacide, pour donner à entendre que la prière se faisait pour le khalife abbacide, bien qu'il n'y fût désigné que d'une manière indirecte, à l'imitation de ce qui se pratiquait dans les temps anciens; mais on ne se souciait pas de désigner (le souverain) dans la prière ou d'y insérer son nom. Abou Zekeriya Yahya le hafside, ayant vaincu Yaghmoracen Ibn Zîan, fondateur de la dynastie des Béni Abd el-Ouad, lui enleva la ville de TIemcen ^; puis il se décida à le réintégrer dans ses Etats, moyennant l'exécution de certaines conditions, dont l'une était que, dans toutes les provinces du pays conquis, le nom du vainqueur serait prononcé dans le prône. Yaghmoracen lit alors, dit-on, cette réponse. « Ces tréteaux sont à eux*; qu'ils y montent et qu'ils nomment celui qu'ils veulent. » Yacoub Ibn Abdel-Hacc, fondateur de l'empire mérinide, agissait de la même manière : ayant appris qu'un ambas.sadeur, envoyé à sa cour par le khalife El-Mostancer, troisième souverain hafside de Tunis, s'était abstenu plusieurs fois d'assister'' à la prière publique du vendredi, parce qu'on ne prononçait pas le nom de son souverain dans le prône, il autorisa

P. 65. le prédicateur à en faire mention. Ce fut là une des causes qui ame-

' Pour (j jjyJo, lisez jj iiJjoJ' o j^'. nionuscrit A. Il est remplacé par cïUj' clans

^ Pour «L.y).5fî, lisez «L^iff. l'édition de Boulac. Celle dernière leçon

' Voyez VHistoire des Berbers, t. II, me parait être la bonne,

j). 3i5 et t. m , p. 3^2 et suiv. ' Dans le texte arabe, il faut lire : ^

' Le mot s.^ > ne se trouve pas dans le s-à^ i *.i J^^ïi ***i! .iyg~.

nèrent la reconnaissance de la suprématie hafside par le gouvernement mérinide. Cela se fait dans toutes les dynasties qui viennent de se fonder et qui conservent encore les mœurs agrestes de la vie nomade; mais quand le souverain commence à y voir clair, à étudier la marche de son gouvernement et à prendre une forte teinture des usages' do la vie sédentaire, il réalise ses idées de pompe et d'apparat, adopte les insignes de la dignité royale, en les multipliant à l'infini, et refuse de partager ces honneurs avec qui que ce soit. A ses yeux, ce serait une chose bien fâcheuse que de laisser sa dynastie dépourvue de ces marques de dignité. Le monde est un jardin, et Dieu est l'observateur de tout.

Sur la guerre et sur les usages militaires des divers peuples.

Les guerres et les combats de toute espèce n'ont jamais cessé d'avoir lieu entre les hommes depuis que Dieu les a créés. Ces conflits prennent leur origine dans le désir de quelques individus de se venger de quelques autres : chacun des partis rallie à sa cause tous ceux qui lui sont attachés par l'esprit de corps, et les encourage ^ à combattre : les deux bandes se trouvent en présence, l'une' avec l'intention de se venger, l'autre avec celle de se défendre, et voilà la guerre allunjée. La guerre est naturelle à l'homme ; il n'y a aucune race , aucun peuple, chez lequel elle n'existe pas. Le désir de se venger a ordinairement pour motif la rivalité d'intérêts et la jalousie, ou bien l'esprit de violence, ou bien la colère*, qui porte à châtier les ennemis de Dieu et de/la religion, ou bien encore celle que l'on ressent quand il s'agit de défendre l'empire et d'y maintenir l'ordre^. C'est généralement pour le premier motif que la guerre éclate entre des tribus voisines et entre des peuplades rivales; le second, c'est-à-dire l'esprit de violence , existe surtout chez les peuples à demi sauvages qui habitent les déserts, comme les Arabes, les Turcs, lesTurcomans, les

' Pour ïLi, lisez c:;U^. * Pour L-àc , qui se présente deux fois

' Pour îjlj.-«i>J, lisez fj^lijj'. dans la même ligne, lisez i s-ài.

' Pour Ui)L>^t, lisez U*lt>a>f. ' Lisez «tx^w^" j <J-^j.

Kurdes et les races qui ieur ressemblent; l'amour de la rapine les domine parce qu'ils pourvoient à leur subsistance au moyen de leurs P. 66. lances et ne vivent que du bien d'autrui. Donc ils déclarent la guerre à quiconque veut défendre ce qui lui appartient. Leurs désirs ne s'étendent pas au delà du butin; ils ne cherchent pas à se faire un rang dans le monde ni à fonder un empire : leur unique souci, le seul but qu'ils ont en vue, c'est de piller les autres hommes. Le troisième motif donne lieu à ce que la loi désigne par le terme djihâd (guerre sainte). Le quatrième motif porte le gouvernement d'un empire à combattre ceux qui se révoltent contre lui ou qui refusent de reconnaître son autorité. De ces quatre genres de guerre, les deux premiers sont iniques et méchants ; les deux autres sont justes et saints.

Depuis qu'il y a des hommes, les armées n'ont que deux manières de se battre : par la charge à fond et en ligne \ et par attaque et retraite ^. La première manière est celle qui a été employée par tous les peuples étrangers pendant toute la suite de leurs générations. La seconde est celle des Arabes et des Berbers, peuple maghrébin. L'attaque à fond fet en ligne est plus efficace et plus redoutable que l'autre. Pour l'opérer^, les hommes se rangent en plusieur.s lignes qui sont aussi droites et aussi réguhères que des flèches ou les rangs des musulmans qui assistent à la prière publique, et marchent contre l'ennemi. Cet ordre de bataille est très-efficace quand on en vient aux mains; il est plus solide, plus franc et plus à redouter que l'autre. En effet, l'armée est alors comme une longue muraille, comme une forteresse solide que l'on ne saurait espérer de renverser. Nous lisons dans le livre révélé [Coran, sour. lxi, vers. 4), que Dieu aime ceux qui combatlenl en ligue dans son sentier [et qui sont fermes) comme un édifice solide. Cette comparaison signifie que les uns soutiennent les autres par leur fermeté. Selon une tradition, le Pro-

' Liltéral. « en rangs. » nemi, puis on se relire afin tle se rallier et

^ Littéral. « retour et fuite. » Dans cette de charger de nouveau, manière de combattre, on charge l'en- ' Lisez (^JI.

phète a dit : » Le vrai croyant est au vrai croyant comme une muraille dont les diverses parties se soutiennent. » On voit maintenant pour quelle raison on a imposé à chaque combattant l'obligation de garder son rang et de ne pas tourner le dos au moment où l'on charge l'ennemi. Le but auquel on vise, en alignant les troupes pour com-p. 67. battre, c'est de maintenir la régularité dans l'ordre de bataille. Celui qui tournerait le dos pour s'enfuir romprait cette régularité et commettrait un acte qui pourrait entraîner la déroute des musulmans et les livrer à leurs ennemis. Un tel crime peut amener un malheur général et nuire à la religion, dont il brise un des remparts; aussi l'a-t-on toujours compté au nombre des plus grands péchés. Ce que nous venons d'exposer montre que, aux yeux de la loi, la charge en ligne est à préférer. L'attaque par charge et retraite n'est pas aussi efficace que l'autre, et elle expose l'armée à une déroute générale. Cela ne manquerait pas d'arriver si l'on n'avait la précaution de tenir sur ses derrières une seconde ligne de troupes immobile pour servir de point d'appui et de ralhement au reste de l'armée. Cette disposition reniplace, dans ce cas, la charge à fond. Nous reviendrons là-dessus.

Dans les temps anciens, quand les empires se composaient d'Etats très-vastes et pouvaient réunir beaucoup de troupes, on partageait les armées en plusieurs divisions '. Cela eut lieu pour cette raison : le nombre de soldats était immense, et, comme on les avait tirés de provinces très-éloignées les unes des autres, ceux d'une localité ne connaissaient pas ceux d'une autre; aussi dans la mêlée, pendant qu'on frappait à coups de lance et d'épée , ils n'auraient pas pu distinguer leurs amis de leurs ennemis, ce qui aurait amené des conflits entre ceux du même parti. Pour remédier à ce danger, on partagea l'armée en plusieurs corps, dont chacun se composait de soldats qui se connaissaient les uns les autres, et l'on plaçait ces corps

Dans l'édition de Boulac, on lit de «on les appelle kerdoas (divisions) et on plus : Jb J (j^y-m-i,^ ^ji^j.iî^r LgJ^ûuj» range chaque kerdous par rangs égaux, *.j| l£U.5 ^r>-^3 «iji^ (j»j.>^c'esl-à-dire, et le motif de cela est, etc. ».

dans l'ordre le plus naturel, c'est-à-dire dans la direction, ou à peu près, des quatre points cardinaux. Le chef de l'armée, qu'il fût sultan ou général, se tenait au centre. On appelait cette manière de ranger les troupes tâbiya (ordre, disposition), ainsi que nous le voyons dans les livres qui traitent de l'histoire des Perses, des Grecs et des deux premières dynasties de l'islamisme. Un de ces corps, ayant un général et un drapeau à lui , se tenait aligné en avaut du souverain et s'appelait P. 68. la mocaddema (l'avant-garde); un autre, placé à la droite du prince, s'appelait la meïmena (la droite, l'aile droite); celui de gauche se nommait le mcïcera (la gauche, l'aile gauche), et un autre, placé sur les derrières de l'armée, était désigné parle terme saca (arrière-garde). Le souverain et ses officiers se tenaient entre ces quatre corps, dans l'endroit que l'on nommait le calb (le cœur, le centre). L'armée, étant rangée dans cet ordre solide, occupait une étendue de terrain qui ne dépassait pas la portée de la vue; quelquefois, cependant, il y avait une journée de marche ou deux journées, tout au plus, entre chaque corps; cela dépendait du nondire des combattants dont se composait l'armée. Ces dispositions faites, elle se mettait en marche. On peut voir, à ce sujet, les récits des conquêtes faites par les musulmans et l'histoire des deux premières dynasties; on y verra aussi que, sous le règne d'Abd el-Melek, quand l'armée fut rangée de cette manière, quelques troupes avaient gardé leurs positions et étaient restées en arrière après que le prince se fut mis en marche, tant était grande la distance qui séparait ces corps les uns des autres. Aussi ce khahfe fît-il choix d'El-Haddjadj Ibn Youçofpour faire partir les retardataires, ainsi que nous l'avons déjà fait observer^ et que nous le savons par l'histoire de cet émir. Sous la dynastie des Oméiades espagnols, on voyait plusieurs exemples d'armées aussi grandes que celle-là, mais on n'en a pas eu un seul chez nous (dans l'Afrique septentrionale). Dans ce pays, les dynasties de notre époque ont des armées si peu nombreuses qu'à peine est-il possible que les troupes dont elles se

Vovez ci-devant,

composent ne se reconnaissent pas dans le tumulte du combat; que dis-je? très-souvent les soldats des deux armées ont quelquefois demeuré ensemble dans le même camp ou dans la même ville ; aussi se connaissent-ils, et, dans la mêlée, les' uns appellent les autres par leurs noms et leurs surnoms. Pour des armées aussi petites, l'ordre de marelle nommé tâhiya n'est pas nécessaire.

Les peuples qui en combattant emploient le système de charge et retraite, ont l'habitude d'établir sur les derrières de leurs armées une ligne (ou barricade) formée d'objets inanimés (comme des pierres, des bagages, etc.) ou -d'animaux (comme des chameaux et autres bêtes de somme), afin d'avoir un lieu où leur cavalerie puisse se réfugier dans les intervalles des retraites et des retours, et de faire durer le combat assez longtemps pour amener la défaite de l'ennemi. Les p. 69. peuples qui emploient la charge en ligne adoptent aussi quelquefois ce genre de retranchements afin de pouvoir combattre avec plus d'assurance et de vigueur. Les Perses, un de ces peuples, se servaient d'éléphants dans leurs guerres. On plaçait sur le dos de ces animaux de grosses tours de bois remplies d'hommes armés et garnies de drapeaux. Pendant le combat, on tenait les éléphants alignés, comme autant de châteaux, sur les derrières de l'armée, et cela donnait aux troupes plus de courage et de confiance. Voyez cependant ce qui eut lieu à la bataille de Cadeciya : dans la troisième journée, les éléphants', chargés de leurs guerriers, s'avançaient rapidement contre les musulmans, quand plusieurs fantassins arabes se jetèrent entre eux et leur portèrent des coups de sabre sur les trompes ; cela les fit retourner sur leurs pas et courir jusqu'à El-Medaïn, pour se réfugier dans leurs écuries. L'armée perse, étant privée de ce soutien, -prit la fuite dans la quatrième journée.

Les Rouni (les Grecs et les Romains), les Goths d'Espagne et presque tous les autres peuples étrangers avaient pour point de ralliement des trônes, sur lesquels leurs rois restaient assis pendant le combat. Autour du trône, se tenaient les serviteurs du souverain, les

' Il faut probablement lire ^'j-^ iJ^cif , à la place de Âj IjjuCif.

gens de sa suite et une troupe de soldats qui s'était engagée à le défendre jusqu'à la mort. Aux coins du trône on dressait des élendai-ds, autour desquels on formait une seconde enceinte composée d'archers et de fantassins. Ce' trône, qui était d'une grandeur énorme, servait aux combattants de point de ralliement. A la bataille de Cadeciya, Rostem, le général persan, se tenait assis sur un trône qu'on avait dressé pour lui; mais, quand il vit les rangs de ses troupes enfoncés et les Arabes sur le point de pénétrer jusqu'à lui, il quitta son siège et s'enfuit vers l'Euphrate ', où il fut tué.

Les Arabes et la plupart des peuples nomades, qui ont pour habitude de combattre d'après le système d'attaque et retraite, se ménagent un point de ralliement en formant une ligne (ou barrière) avec leurs chameaux et les autres bêtes de somme qui portent leurs femmes et leurs enfants. Ils appellent cette espèce de retranchement medjbouda. Tous ces peuples font cela dans leurs guerres, afin de s'assurer un abri contre les attaques de l'ennemi et une garantie contre les surprises et les déroutes. Cela est un fait bien constaté. Les souverains de notre époque ont totalement négligé cet usage pour adopter celui de la saca (ou arrière-garde), formée des bêtes de somme qui portent les tentes et les bagages. Cela ne vaut pas une ligne d'éléphants ou de chameaux, aussi leurs armées sont-elles trèsexposées à être mises en déroute et, pendant les combats, elles sont toujours prêtes à s'enfuir.

Dans les premiers temps de l'islamisme, les armées (musulmanes) chargeaient à fond; les Arabes, il est vrai, pratiquaient alors très-bien la manière d'attaquer par charge et retraite ; mais deux motifs les portèrent à adopter l'autre système. Le premier, c'est que l'ennemi combattait ainsi, ce qui les obligeait à faire comme lui; le second, c'est que, par leur désir de faire preuve de fermeté (dans les dangers) et par l'influence de la foi, qui s'était enracinée dans leurs cœurs, ils cherchaient à mourir en combattant les infidèles, et que, poiu- y arriver, la charge à fond leur paraissait le moyen le plus expéditif.

' Pour ol^Jt, lisez cjl^L

D'IBN RHALDOUN.

Le premier qui renonça à l'usage de marcher en ligne pour employer la tâbija (ou ordre de combat) par divisions, fut Merouan Ibn el-Hakem ^ Il employa cette dernière méthode contre Ed-Dahhak'^ le Kharedjite, et ensuite contre El-Khaïberi '. Voici ce que dit Taberi en racontant la mort de celui-ci : « Les Kharedjites prirent pour chef Cheïban Ibn Abd el-Azîz el-Yechkori, surnommé Aboa 'd-Delfa; après cela, Mei'ouan les combattit avec des (armées formées en) divisions [kerdoas), et dès lors cessa l'usage de marcher en ligne*. « Quand on eut oublié la pratique de marcher en ligne, la charge à fond tomba en désuétude. Plus tard on cessa de former une ligne (de ralliement) sur les derrières de l'armée, par suite de l'influence P. du luxe qui avait envahi l'empire. Voici comment cela arriva : tant que la nation conservait les usages de la vie nomade et habitait sous la tente, elle possédait beaucoup de chameaux, et les iiommes demeuraient dans des camps avec leurs femmes et leurs enfants. Mais, lorsqu'ils eurent éprouvé le bien-être qu'amène la possession d'un empire et renoncé à la vie du désert pour demeurer dans des bourgs (ou palais) et dans des villes, ils oublièrent l'usage des chameaux pour montures et pour le transport de leurs familles; ils auraient même eu de la peine à s'en servir; aussi laissaient-ils leurs femmes à la maison quand ils se mettaient en expédition, et, cédant à l'influence du bien-être et de la puissance qu'ils s'étaient acquise, ils adoptèrent l'usage des tentes et des pavillons (de voyage). En fait de bêtes de

' 11 faut lire Merouan Ibn Mohammed ; car il s'agit ici de Merouan II , le dernier souverain de la dynastie des Oméiades orientaux.

' Il ne faut pas confondre ce personnage, qui se nommait Ed-Dahhak Ibn Cttïs, de la Iribu de Clieïban , avec son homonyme Ed-Dahhak Ibn Caïs, de la tribu de Fibr-Coreïch. Celui-ci perdit la vie à la bataille de Merdj-Raliel, soixanle-trois ans auparavant, en combattant contre les troupes de Merouan I", fds d'El-Hakem, Prolëgomèncs. — ii.

' Ce chef était un des principaux généraux d'Ed-Dahbak le Cheïbanide. 11 lui succéda dans le commandement, et fut tué avec une grande partie des siens par les troupes de Merouan 11.

* Noire auteur a reproduit ce passage dans un chapitre où il raconte l'histoire de la révolte d'Ed-Dabhak le Cheïbanide. Ibn Coteïba a dit quelques mots de celte guerre dans son Kitab el-Maarif, p. Iav.M-. On peut voir aussi Aboulféda , Annales Moslem. tome I, note 228.

82 PROLl^GOMÈNES

somme, ils se bornèrent à celles qui leur étaient nécessaires pour le transport de leurs bagages et de leurs tentes •; et ce fut avec ces animaux qu'ils formaient leur ligne (de ralliement) quand ils allaient engager le combat. (Un retranchement de cette espèce) n'est pourtant pas d'une grande utilité, parce qu'il n'encourage pas les troupes à combattre jusqu'à la mort; ce qu'elles feraient si, derrière cette ligne de ralliement, se trouvaient leurs familles et toutes leurs richesses. Aiissi, en cas d'alarme, ils abandonnent leurs rangs et se dispersent.

Nous venons d'indiquer pourquoi on établit une ligne de ralliement sur les derrières de l'armée et de signaler la confiance qu'elle communique aux troupes qui combattent par attaque et retraite. Ce fut pour le même motif que les rois du Maghreb prirent à leur service et admirent au nombre de leurs milices des corps de troupes européennes [frendj). C'est un usage qui leur est particulier et qu'ils adoptèrent, parce que, tous les habitants de ce pays étant dans l'usage de combattre d'après le système d'attaque et retraite, ces princes tenaient beaucoup, dans leur propre intérêt, à établir sur les derrières de leurs armées vme forte ligne d'appui qui pourrait servir d'abri aux combattants. Pour former une telle ligne il fallait, de toute nécessité, employer des gens habitués à tenir ferme sur le champ de bataille, car autrement ce corps reculerait, ainsi que font les troupes qui ne savent combattre que par charges et retraites successives. S'il lâchait pied, le sultan et toute l'armée seraient entraînés dans la déroute. Les souverains maghrébins eurent donc besoin d'un corps de troupes habituées à combattre de pied ferme, et ils les prirent chez les Européens. Pour former le cercle de troupes qui les entourait (pendant la bataille), ils prirent aussi des soldats de cette race. C'est là, il est p. 72. vrai, s'appuyer sur des inlldèles; mais ces princes ne regardaient pas cela comme un sujet de reproche; ils étaient obligés de le faire, ainsi que nous venons de l'expliquer au lecteur, par la crainte de voir le

' Powr *-o.3lt, lisez iUÂj^f.

D'IBN KUALDOUN. 83

corps de réserve qui les entourait prendre la fuite. Sur le champ de bataille, les Francs tiennent ferme, ils ne connaissent que cela, parce qu'ils ont été habitués à combattre en ligne; aussi formentils des troupes plus solides que celles de tout autre peuple. Du reste, les rois maghrébins ne les emploient que contre les Arabes et les Berbers^ qu'ils veulent faire rentrer dans l'obéissance; mais ils se gardent bien de s'en servir dans leurs guerres contre les chrétiens, de peur que. ces troupes auxiliaires ne s'entendent avec l'ennemi et ne trahissent les musulmans. Voilà* ce qui se pratique dans le Maghreb encore de nos jours. Nous venons d'exposer les motifs de cet usage, et Dieu sait toute chose.

On m'a appris qu'aujourd'hui les Turcs se battent à coups de flèche et que leur ordre de bataille est de trois lignes parallèles. Les soldats de la première ligne mettent pied à terre, vident^ leurs carquois sur le sol, devant eux, et, s'étant assis, commencent à tirer. Chaque ligne sert (d'appui et) d'abri aux troupes de la ligne qui est devant elle, dans le cas où elles seraient mises en déroute par l'ennemi. L'on continue le combat de cette manière jusqu'à ce que l'une ou l'autre armée remporte la victoire; c'est un ordre de bataille [lâbiya] très-soHde et très-original.

Les premiers musulmans avaient pour usage dans leurs guerres de creuser un fossé autour de l'endroit où ils venaient camper après avoir réuni leurs forces pour marcher au combat. Par cette précaution ils voulaient éviter la disgrâce d'avoir leur camp surpris par l'ennemi dans une attaque de nuit. L'obscurité augmente alors l'eflVoi des soldats, dont quelques-uns cherchent leur salut dans la fuite et s'imaginent que les ténèbres serviront de voile à leur lâcheté. S'ils font partager leurs craintes à leurs camarades, le désordre^ se met dans p. 73. toute l'armée et la déroute devient générale; aussi, quand on avait dressé les tentes au lieu de la halte, on fortifiait cette position en l'entourant de tous les côtés d'une ceinture de tranchées, afin d'em-

' Le mot itULi est de trop. — ' Pour ijy-y^- < ^'^^^ oy^y^)- — ' Pour tia'jL lisez ti^;'-

pêcher l'ennemi d'envahir le camp dans une attaque de nuit, ce qui aurait mis les combattants dans l'impossibilité de se protéger les uns les autres. Sous les (anciennes) dynasties, les moyens ne manquaient pas pour exécuter de pareils ouvrages : on avait beaucoup de monde sous la main, on pouvait rassembler assez d'ouvriers pour retrancher une armée à chaque étape, car les provinces étaient alors trèspeuplées et les empires très grands. La dévastation des pays cultivés ayant ensuite amené l'affaiblissement de ces empires et diminué le nombre de leurs soldats, les travailleurs manquèrent et l'on abandonna complètement cet usage. C'est Dieu seul dont les dispositions sont les meilleures.

Lors de l'expédition de Siffîn (l'an 87 de l'hégire, 607-658 de J.C), le khalife Ali recommanda à ses partisans de se battre bravement, et, dans sa harangue, il montra une grande connaissance des choses de la guerre; personne, du reste, ne s'y entendait mieux que lui. Le discours qu'on lui attribue renferme ce passage : « Alignez bien vos rangs (afin d'être) comme un édifice solidement construit; mettez au premier rang les hommes qui portent des cuirasses et au dernier ceux qui n'en ont pas'; serrez les dents; c'est le meilleur , moyen de faire rebondir l'épée si l'on vous porte un coup sur la tête; jetez-vous entre les lances (des ennemis), cela vous garantira mieux contre leurs pointes; baissez les yeux, car cela raffermit le courage et tranquilhse le cœur; gardez le silence, cela sert à chasser l'engourdissement et convient mieux à la gravité (d'un soldat)^; faites attention à vos drapeaux 3, ne les penchez pas, ne les baissez pas et ne les remettez qu'entre les mains de vos plus braves guerriers. Soyez soutenus par un courage franc et persistant; car, à force de persister, on obtient la victoire. » Dans la même journée, El-Achter (Malek Ibn

Pour f'^iVf etj^UwI, je lis (■y\oJ\ passage qui, traduil à la lettre, signifie :

el y^\J~ , avec l'édition de Boulac et avec « faites mourir (ou adoucissez) les voix (ou

Ibn el-Athîr, qui rapporte ce discours dans cris) , car cela chasse mieux la paresse (ou

ses Annales. la lâcheté) el convient mieux à la gravité. »

* Je crains d'avoir manqué le sens de ce ' Pour f»Jdlj L., lisez ^JoL K.

el-Harelh, un des généraux d'Ali) dit, pour encourager les Azdites : «Serrez les dents molaires'; jetez-vous sur l'ennemi tête baissée; courez au combat comme des gens qui ont longtemps chercbé à ven- . ger le sang de leurs pères et de leurs frères, et^ qui s'offrent bardiment à la mort pour ne pas se laisser devancer dans leur vengeance p. 74. et ne pas se déshonorer dans ce monde. »

Abou Bekr es-Sîrafi, natif d'Espagne et poêle en titre des Lemtouna (les Almoravides), a laissé une pièce de vers qui renferme beaucoup d'indications de cette nature. Dans ce poëme, composé à la louange de Tachefin, fils d'Ali Ibn Youçof ', l'auteur décrit la fermeté que ce pi'ince montra dans une bataille à laquelle il avait assisté. Il lui rappelle aussi, sous forme de conseils et d'avertissements, beaucoup de choses qui ont trait à la guerre. Le lecteur reconnaîtra dans cette pièce que l'auteur avait de grandes connaissances dans l'art militaire. Le poëte dit (en commençant) :

Peuple qui portes Je voile''! peuple auquel appartient le prince magnanime et pieux !

Vous qui vous êtes laissé surprendre par l'ennemi pendant l'obscurité de la nuit, et qui vous êtes dispersés tous tandis que ce prince ne bougea pas.'

Les cavaliers chargèrent (sur lui), m.ais ses lances les repoussèrent; accablés ])ar la bravoure d'une troupe dévouée^, ils durent se retirer.

La nuit, éclairée par les casques étincelants, brilla comme le malin sur les têtes des guerriers.

Enfants'' de Sanhadja! où vous êtes-vous réfugiés.'' vous, auprès de qui, dans les moments de terreur, les autres cherchaient refuge.

Vous abandonniez Tachefin et, s'il le voulait, il pourrait vous châtier avec justice.

' Pour iXSktyJI, lisez ji^IyJI. beaucoup de lâchelé. (Voy. Histoire des

" Je lis iX9j avec l'édilion de Boulac. Berbers, t. II, p. i-jh el suiv.)

' En l'an 533 *(i i38-i iSg de J. C ) * Le poêle s'adresse aux Almoravides,

Tachefin, fils du souverain almoravide Ali peuple qui, comme on le sait, avait tou-

Ibn Youçof , reçut de son père l'ordre de jours la figure voilée.

marcher conlre les Almohades. Dans cette ' Lilléral. « écrasés par le dévouement. »

campagne, qui dura plusieurs années, les Pour LsJI, lisez *Uyi.

troupes almoravides se conduisirent avec ° Pour <ivjlj, lisez i^u.

PROLEGOMENES

(Lui,) la prunelle de (nos) yeux, ne trouva dans aucun de vous une paupière pour le proléger; (il était là) comme un cœur auquel les côtes (qui l'entourent) ne servent plus de défense.

Vous n'êtes que des lions de Khaliya', dont chacun tient l'oreille attentive à chaque bruit.

ô Tachefîn ! fournis une excuse à ton armée; dis que c'était la nuit et le destin irrésistible (qui causèrent ce malheur).

Dans la même pièce, il parle en ces termes de l'art de la guerre :

Je t'offre, sur la stratégie, des instructions auxquelles les rois de Perse avant toi attachaient une grande importance.

Je ne prétends pas m'y connaître; mais (je te présente) un aide-mémoire utile aux vrais croyants et fait pour les encourager^.

Revêts une de ces doubles cottes de mailles que Tobbâ, l'habile ouvrier, avait léguées (à son héritier)^.

Prends une épée indienne à la lame mince; elle est plus tranchante (que les ■autres) et entame mieux les cuirasses.

Tiens prêt un corps de guerriers montés sur des chevaux rapides qui te serviront de forteresse inébranlable.

Retranche ton camp à chaque halte, soit que tu poursuives l'ennemi vaincu, soit qu'il te poursuive.

Campe sur le bord du fleuve; ne le traverse pas (pour camper) , et qu'il sépare ton armée* de celle de l'ennemi.

Attaque-le le soir; en l'appuyant sur la justice tu auras le meilleur des soutiens.

' Selon le Meraced, Khafiya était un marécage couvert de roseaux et situé dans le voisinage de Roufa. Il était fréquenté par des lions qui , d'après ce que le vers de Sîrafi paraît indiquer, n'étaient pas très-redoutables.

" Pour (jfljc , lisez (jo^ •

' Pour «jbuaJt, il fiaut probablement lire wL«Jl et traduire ainsi : « le fabricant de larges cottes de mailles. » Dans le Mofassel, traité de grammaire de Zamaklicheri, p. l°A, nous lisons : (jb'.>j).w./« Lfc^Jjt. «li' ^L«JI f^^ )\ ^jl.i U*L-àJ', c'est-à-

dire, tous les deux portaient des cottes de mailles faites par David ou par ce fabricant d'amples colles de mailles, le Tobbâ. Selon le Coran (s. xxxiv, v. 10), David, père de Salomon, travaillait le fer avec une grande facilité et en faisait des cottes de mailles. D'après le vers cité par Zamakhcheri et celui de Sîrafi, un des Tobbâ, ou rois du Yémen, possédait le même talent; mais ce fait n'est pas connu des historiens ni des commentateurs que j'ai consultés.

' Pour <v,<i/^2k , lisez C;a »*> « •>■

Quand les deux armées se trouvent à l'étroit dans le lieu du combat, que les pointes de les lances élargissent le champ de bataille!

Attaque sur-le-champ sans te préoccuper de rien ; montrer de l'hésitation , c'est se perdre.

Choisis pour éclaireurs des gens hardis et qui se dislinguent par leur véracité ' éprouvée.

N'écoule pas les menteurs qui t'apporteront des bruits alarmants; l'homme convaincu de mensonge ne mérite aucune considération.

Le vers qui commence par les mots altaque"^ sur-le-champ renferme un principe qui n'est pas admis par les hommes de guerre : (le khalife) Omar, ayant confié à Abou Obeïd Ibn Mesaoud , de la tribu de Thakîf, la direction des opérations militaires dans le Fars et l'Iràc, lui tint ce discours : « Ecoule les avis des anciens Compagnons du Prophète; prends-les pour tes associés dans le commandement; ne t'empresse pas de le décider avant d'avoir recueilli tous les éclaircissements nécessaires^; car il s'agit de guerre, et l'homme qui y convient le mieux est celui qui temporise afin de saisir les occasions, et qui sait s'abstenir. » Une autre fois il lui dit : « Rien ne m'empêcherait* de donner le commandement à Selît^ s'il n'était pas si prompt à combattre. La précipitation dans la guerre est très-nuisible, à moins qu'il n'y ait un bon motif. Par Dieu! s'il n'avait pas ce défaut, je lui donnerais le commandement; mais le temporiseur seul est apte à faire la guerre. » Ces discours montrent qu'en guerre la lenteur vaut mieux que la précipitation , et qu'il faut toujours attendre des éclaircissements avant d'agir. Cela ne s'accorde pas avec les paroles de Sîrafi, à moins que celui-ci n'ait voulu parler d'une attaque que l'on dirige contre l'ennemi après qu'on s'est bien ren-

' Pour ^jj.-<Jl, lisez ^t\-aJI. sulmans qui s'enfuirent en Abyssinie pour

' Supprimez la préposition ^v*. • se soustt^ire à la persécution qui eut lieu

' Pour (j^A^ , lisez (js*^- à la Mecque, l'an 61 5 de J. C. sept ans

' Pour i,5v»À<^', lisez ^5\jù^. avant l'époque de l'hégire. Mais celui-ci

' Ce Selîl m'esl inconnu. Il y avait bien inourul sur le champ de bataille, dans la

un Selît Ibn Amr, de la tribu de Coreïcli , journée de Yémania , quand Klialîd Ibn el-

qni embrassa l'islamisme du vivant de Mo- Ouelid détruisit l'armée de Moceïlema, ce

bammed et qui fut du nombre des mu- qui se passa avant l'avènement d'Omar.

seigné. Cette manière de lever la difficulté est assez spécieuse; mais Dieu le sait.

Dans la guerre on ne peut compter avec certitude sur la victoire , bien qu'on ait de son côté de nombreuses troupes, d'abondants approvisionnements et tout ce qui peut contribuer au succès. La victoire est une affaire de chance et de hasard; mais je vais expliquer ce que j'entends par ces mots. Dans la plupart des cas, la victoire dépend de la réunion de plusieurs causes dont les unes sont visibles P. -6. et les autres cachées. Les causes (ou moyens) visibles sont les troupes, leur grand nombre, l'excellence de leur équipement et de leurs armes, la foule de guerriers illustres par leur bravoure, l'ordre de bataille, la hardiesse de l'attaque et autres choses de ce genre. Les moyens cachés forment deux catégories : la première consiste en ruses de guerre, en bruits répandus perfidement pour jeter le trouble dans l'armée ennemie, en calomnies que l'on propage afin de mettre la désunion parmi ses adversaires, en empressement d'occuper des positions élevées du haut desquelles on puisse combattre l'ennemi qui, se voyant dans un lieu bas, s'imagine que tout est perdu et prend la fuite, en embuscades établies dans des marécages boisés ou dans des terrains creux, ou derrière des rochers; ces troupes .se montrent tout à coup à l'ennemi , au moment où il se jette dans le piège, et le forcent à chercher son salut dans la fuite. Nous pourrions augmenter cette liste s'il le fallait. Dans la seconde catégorie nous langeons les moyens célestes dont l'homme ne saurait disposer et qui, agissant sur les cœurs, les remplissent de terreur, d'où résulte que les combattants abandonnent leurs positions et se retirent en désordre. La plupart des défaites sont amenées par un de ces moyens secrets; chaque parti les emploie fréquemment afin de s'assurer la victoire, aussi, d'un côté ou de l'autre, ils doivent nécessairement produire leur effet. Voilà pourquoi le Prophète disait, « La guerre, c'est la tromperie, » et qu'au nombre des proverbes des Arabes se trouve celui-ci ; « La ruse est quelquefois plus utile que l'appui d'une tribu. » On voit par ce qui précède que, dans les guerres, la victoire tient

ordinairement à des causes cachées, et c'est là ce qu'on désigne par le mot hasard, terme que nous avons employé plus haut. Quand le lecteur se rappellera que la victoire peut être amenée par des moyens célestes, ainsi que nous l'avons exposé, il comprendra cette parole du Prophète : « J'ai été victorieux par la terreur, pendant l'espace d'un mois de marche. » Il comprendra aussi comment le Prophète, tant qu'il vivait, battait les infidèles avec des armées peu nombreuses, P. 77. et comment les musulmans firent de même après sa mort, pendant qu'ils étaient à conquérir des royaumes. Dieu, que son nom soit exalté ! voulant agir en faveur de son Prophète, répandit sur les infidèles une terreur qui pénétra dans leurs cœurs, de sorte qu'ils prirent la fuite. Ce fut là un des miracles qui signalèrent la mission du Prophète. La terreur qui entra dans les cœurs des infidèles fut la cause invisible de toutes les déroutes qu'ils essuyèrent pendant que les musulmans faisaient leurs premières conquêtes.

Tortouchi a compté au nombre des choses qui procurent Ja victoire l'avantage qu'aura l'un des partis d'avoir dans ses rangs un plus grand nombre de cavaliers fameux par leur bravoure qu'il ne s'en trouve du côté opposé. Ainsi, dans le cas où l'une des armées aura dix ou vingt guerriers d'une grande renommée et que l'autre n'en possédera que huit ou seize, ce sera la première qui vaincra; une majorité d'un seul suffira pour lui assurer la victoire. Cet auteur revient sur le même sujet à plusieurs reprises. On pourrait faire rentrer cette cause dans la catégorie des moyens visibles, si elle était réelle. Mais, pour obtenir la victoire, c'est l'esprit de corps qui est le moyen le plus eflicace et le plus important. Si deux armées sont à peu près égales en nombre et que dans l'une existe un esprit de corps général qui domine tous les autres, et que, du côté opposé, il se trouve plusieurs partis ayant chacun son esprit de corps particulier, l'armée animée d'un seul esprit de corps sera plus forte que faulre et aura plus de chances de la vaincre. En eflct, dans une armée où il existe plusieurs partis, l'un ne soutiendra pas l'autre; de même' que des

' Pour «-•, lisez L».

Prolégpmtiieç. — ij. Xi

individus ayant des intérêts différents ne se prêtent pas un appui nniluol. Donc Tarmée composée de plusieurs partis ne pourra pas P. 78. résister à celle qui n'en forme qu'un seul. Quand le lecteur aura bien saisi notre idée , il reconnaîtra qu'elle est plus exacte que celle de Tortouchi. Cet écrivain a émis la sienne parce que, dans sa nation et dans son pays (l'Espagne), on avait perdu tout esprit de corps. On abandonnait ' à des individus ou à une troupe d'hommes nés hors du pays le soin de veiller à sa défense, de repousser l'ennemi et de l'attaquer, et l'on ne ^ se préoccupait ni de l'origine (de ces personnes) ni de l'esprit de corps. C'est là un fait que nous avons déjà signalé au commencement de ce livre ^. Au reste, si l'on admet que des choses du genre de celle que Tortouchi a mentionnée aient une influence réelle (sur le sort des batailles), elles rentreraient dans la catégorie des causes visibles, telles que peuvent • être la force numérique d'une armée *, sa fermeté dans le combat et la bonté* de ses armes. Alors comment admettre que la cause (indiquée par Tortouchi) suffise pour procurer la victoire, puisque nous venons d'établir*" qu'aucune des causes visibles ne peut contrel)alancer les causes cachées, telles que les ruses de guerre, les trahisons et les terreurs paniques, qui arrivent par la volonté de Dieu.** Que le lecteur sache bien cela, il comprendra ce qui en est de cette matière. Dieu est celui qui a réglé les vicissitudfs de la nuit et du jour.

On peut assimiler au principe que la victoire dans la guerre résulte non pas d'une cause visible'', mais d'une cause cachée, ce qui

' Pour (j«OwJ^, lisez (j^^^j. ne me paraît nullemeiil conforme au rai-

- Pour X , lisez ^. sonnenient de l'auleur, j'ai adopté la leçon

' Cette indication est bien vague, mais du manuscrit 1) et de l'édition de Boulac,

je crois qu'elle se rapporte aux derniers où le mol e^-A^ «les deux armées» est

paragraphes du onzième ciiapilre de la remplacé par (ji^ «l'armée». Même

troisième section. (Voy. la première partie, avec celle correction la phrase offre une

page 346 de la traduction.) construction peu satisfaisante.

' Le texte imprimé signifie : « Tel , par ' Littéral, «la grande quantité. •

exemple, que l'égalité de deux armées en " Variante : (Ai Usy cJs-

nombre, en fermeté, elc. » Comme cela ' Littéral, «naturelle.»

concerne la renommée et la réputation. Il est rare que les réputations soient bien fondées ' : les hommes de toutes les classes, les rois, les savants, les saints et toutes les personnes en général qui cultivent un talent quelconque (n'ont pas toujours le caractère que la voix publique leur assigne). Beaucoup d'individus jouissent d'une grande célébrité sans y avoir aucun titre; d'autres sont regardés comme méchants, bien qu'ils soient tout à fait le contraire, et d'autres, ayant tous les droits, tous les titres, à une grande renommée, ne l'ont pas obtenue. Dans un petit nombre de cas seulement la réputation est bien fondée et convient parfaitement au caractère de l'individu. Voici comment cela s'explique : la réputation et la renommée sont fondées sur des ouï-dire ; or des renseignements de cette nature sont exposés à être altérés par la négligence de ceux qui les racontent P. 79. sans en avoir compris la portée réelle, par l'esprit de faction et de parti, par des malentendus, par l'impossibilité de reconnaître l'accord qui doit régner entre les récits et les faits quand le récit a été altéré et remanié au point que cet accord disparaît, par l'ignorance de celui qui transmet le renseignement, par le désir de gagner la faveur des grands et des hommes haut placés dans le monde, en leur adressant des éloges et des panégyriques et en donnant de la publicité à de tels récits. Tous les esprits aiment les louanges, tous les hommes recherchent les biens du monde, la considération et les richesses; mais il y en a bien peu qui tiennent à se distinguer par de belles qualités ou à connaître ceux qui en sont doués -. Comment des récits exposés à tant de genres d'altération peuvent-ils s'accorder avec la vérité? Donc les réputations ont souvent des causes cachées et ne s'accordent pas (avec la réalité). Or tout ce qui émane d'une cause cachée s'appelle effet du hasard, ainsi que nous l'avons dit.

Sur la cause qui fait augmenter ou diminuer le revenu d'un empire.

Dans un^ empire qui vient de se fonder les impositions sont légères et rapportent beaucoup; mais, quand il tire vers .sa fin, elles sont

' Littéral. « à leur place. » — ^ Pour i^Ul , lisez l^l t^.

lourdes et rapportent peu. En voici la raison : si les fondateurs de l'empire marchent dans la voie de la religion, ils n'adoptent que les impositions autorisées par la loi divine, c'est-à-dire, la dîme aumônière, l'impôt foncier [kharadj] et la capitation (payée par les juifs el les chrétiens!. Or la dîme de l'argent monnayé est peu forte, comme chacun le sait', celle des grains et des troupeaux n'est pas lourde; il en est de même de la capitation et de l'impôt foncier. Or le taux de ces impôts est fixé par la loi et ne peut pas être augmenté. Si l'empire a été fondé sur l'esprit de tribu et de conquête, la civilisation a dû y être d'abord celle de la vie nomade, ainsi que nous l'avons dit ail- P. 80. leurs. Or cette civilisation a pour effet nécessaire de porter le gouvernement à l'indulgence, à la générosité, à la douceur, à la répugnance de toucher aux biens ^ du peuple et à l'indifférence pour l'acquisition des richesses, excepté dans des cas assez rares. Aussi les taxes et impôts individuels, dont le montant forme le revenu de l'empire, sont très-légers, et, cela étant ainsi, les sujets se livrent à leurs travaux avec ardeur et avec plaisir; la culture des terres prend beaucoup d'extension, parce qu'on veut profiter des avantages que la faiblesse des impôts assure aux cultivateurs, et cela augmente beaucoup le nombre des personnes dont les contributions forment les richesses de l'Etat. Quand l'empire a duré pendant un certain temps, sous plusieurs souverains successifs, les chefs de l'Etat acquièrent plus d'habileté dans les affaires et perdent, avec leurs habitudes de la vie nomade, la simplicité de mœurs, l'indulgence et le désintéressement. qui les distinguaient jusqu'alors; l'administration devient sévère et exigeante^; les usages de la vie sédentaire développent l'intelligence des fonctionnaires publics; dès lors* ces hommes se montrent plus habiles en affaires et, comme ils se livrent aux jouissances du bien-être, ils acquièrent les habitudes (du luxe) et de nouveaux besoin . Cela les porte à augmenter le taux des im-

Elle est de deux el demi pour cenl. celle des manuscrils C el D et de l'édition

' Pour ^^I, lisez jL-ot. de Boulac.

■' J'adopte la leçon ^y-àjJI, qui est * Après iJjoJI, insérez JA»-ca..

pots auxquels les laboureurs, les cultivateurs et tous les autres contribuables sont soumis; ils veulent que chaque taxe, chaque impôt, rapporte beaucoup, afin d'augmenter le revenu de l'Etal. Ils imposent aussi des droits sur les ventes et établissent des percepteurs aux portes de la ville; mais de ceci nous parlerons plus tard. Les habitudes de luxe et de dépense augmentent graduellement dans l'Etat, et, comme les besoins du gouvernement se multiplient, les impôts s'élèvent dans la même proportion et pèsent lourdement sur le peuple. Cette charge lui paraît cependant une chose d'obligation, vu que l'augmentation des impôts s'était faite graduellement, p. 81. sans qu'il eût remarqué qu'on les avait portés au delà du taux primitivement établi et sans savoir qui l'avait fait. Aussi ce taux augmenté demeure • comme une obligation à laquelle on a toujours été accoutumé. Plus tard, l'impôt dépasse les bornes de la modération et détruit, chez les cultivateurs, l'amour du travail. Quand ils comparent les frais et les charges qu'ils doivent supporter avec les profits et les avantages qu'ils peuvent espérer, ils se laissent aller au découragement, et beaucoup d'entre eux renoncent à la culture des terres. Cela amène une diminution dans le produit de l'impôt et, par une suite nécessaire, dans le revenu de l'Etat. Quelquefois, quand les chefs de l'empire s'aperçoivent de cette diminution, ils croient pouvoir y remédier en augmentant les impôts, et ils continuent à suivre ce système jusqu'à ce que le taux des contributions atteigne une limite au delà de laquelle aucun profit ne peut rester au cultivateur. Les frais du labourage et les impôts absorbent tout et ne laissent aucun avantage à espérer. Comme le revenu ne cesse de diminuer, le gouvernement continue à augmenter les impôts dans l'espoir de combler le déficit; on renonce enfin à la culture des terres parce qu'on a perdu l'espoir de profiter de son travail, et tout le mal qui résulte de cela retombe sur l'État. En effet, quand l'agriculture rapporte beaucoup, c'est le gouvernement qui en profite. Le

' Pour o>aÂJ, lisez

lecteur qui aura compris ce que nous venons d'exposer reconnaîtra que le meilleur moyen de faire prospérer l'agriculture , c'est d'amoindrir autant que possible les charges que l'Etat impose aux cultivateurs; ils se livrent alors avec empressement aux travaux agricoles', avec l'assurance d'en recueillir les profits. Dieu est le maître en toute chose.

p. 82. Les droits d'entrée et de marché s'établissent quand l'erapirc tire vers sa fin'.

Comme les empires qui commencent n'ont d'autre civilisation que celle de la vie nomade, les chefs de l'Etat ignorent le luxe et ses habitudes, et ont peu de besoins. Leurs dépenses sont minimes, le revenu suffit pour tout couvrir, et alors même il en reste encore beaucoup. Bientôt ' cependant ils se font aux usages de la vie sédentaire et aux habitudes du luxe; suivant, dans cette voie, l'exemple des dynasties qui les ont précédés. Cela amène une grande augmentation dans les dépenses de l'Etat et dans celles du sultan surtout, parce qu'il est obligé de pourvoir à l'entretien de toutes les personnes qui composent sa maison, et de faire beaucoup de cadeaux. Comme le revenu de l'empire ne peut plus suffire à la solde des troupes et aux dépenses du souverain, le gouvernement se trouve forcé d'y remédier en augmentant le taux des impôts , ainsi que nous l'avons dit.

La nécessité de satisfaire aux habitudes du luxe, et d'entretenir une armée pour la défense du pays, fait augmenter graduellement les dépenses et accroître les besoins du gouvernement. L'époque de la décadence arrive, et les forces militaires de l'empire ne suffisent plus pour faire rentrer les contributions dues par les provinces et par les contrées éloignées : le revenu diminue, les habitudes du luxe augmentent, et, avec elles, la solde et les gratifications qui s'accordent aux troupes. Alors le souverain invente de nouveaux impôts; il fait prélever dans les marchés une certaine somme sur le prix de tous

' Après (jyiJt, insérez "vJl. ' Pour o>».-V , lisez Cm^'-

' Pour ^[, lisez yi.1.!-

les objets vendus, el il soumet à une taxe les marchandises ellesmêmes, quand on les introduit dans la ville. Il est contraint de prendre ces mesures parce que les fonctionnaires publics ont besoin de forts traitements afin de vivre dans le luxe, et qu'une grande augmentation s'est faite dans l'armée. Quand l'empire est prêt à succomber, le poids des impôts a ordinairement atteint sa dernière limite, les marchés chôment par suite du découragement des négo- P. 83. ciants, ce qui annonce la ruine de la prospérité publique, malheur dont l'Etat pâtira. Cela continue jusqu'à la chute de l'empire. Dans les derniers temps des Abbacides et des Fatemides, les grandes villes de l'Orient offraient de nombreux exemples de ces impôts extraordinaires; on en prélevait même sur les pèlerins à la grande foire de la Mecque; mais Salah ed-Dîn (Saladin) Ibn Aiyoub les supprima tous et les remplaça en prenant des mesures qui contribuèrent au bien public. Il en fut de même en Espagne, sous les rois provinciaux; mais Youçof Ibn Tachefiii, l'émir des Almoravides, y mit fin. De nos jours, les mêmes abus eurent heu dans le Djerîd, province de rifrîkiya, quand ^ les chefs qui gouvernaient les villes de cette contrée se furent déclarés indépendants^.

Le souverain qui fait le commerce pour son compte nuil aux intérêts de ses sujets et ruine les revenus de l'État.

Quand le revenu de l'empire ne suffit plus aux frais et aux besoins du gouvernement, ce qui tient au progrès du luxe et des habitudes de dépense, on est obligé d'avoir recours à des moyens extraordinaires pour y remédier el pour se procurer de l'argent. On impose des taxes siu- les objets vendus par les sujets de l'Etat et l'on établit des droits de marché, ainsi que nous venons de le dire dans le chapitre précédent; ou bien on augmente les impôts de toute

' Pour ijv:^ , lisez (ji^. déposséda tous ces petits chefs et incor-

^ Le sultan hafside Aboul '1-Abbas, qui pora leurs villes dans l'empire. (Voy. VHismonta sur le trône de rifrîkiya, l'an 1870, toire des Berbers , t. III, p. 91 el suiv.)

96 PROLEGOiMENES

espèce ' déjà existants, ou bien encore on pressure- les agents du fisc et les percepteurs, parce qu'on suppose qu'ils se sont approprié une partie considérable des impôts, sans la porter sur leurs P. 8/i. comptes. D'autres fois on cherche à augmenter le revenu au moyen d'entreprises commerciales et agricoles qui se feront au nom du sultan. Voyant que les négociants et les cultivateurs recueillent des profits considérables, malgré la modicité de leurs ressources pécuniaires, et s'imaginant que le gain est toujours en raison directe du capital employé, le prince se procure des bestiaux, fait des plantations* dont il espère retirer un grand profit, et achète des marchandises pour les écouler sur les marchés", dans la pensée d'augmenter le revenu de l'Etat et de gagner beaucoup. Mais c'est là une erreur grave et nuisible, sous plusieurs rapports, aux intérêts du peuple : d'abord on rend très-difficile aux cultivateurs et aux négociants l'achat de bestiaux et de marchandises, et l'on aide aux causes (qui amènent renchérissement). Les hommes de ces classes, étant à peu près égaux sous le point de vue de la fortune, se font concurrence jusqu'à^ la limite de leurs moyens; mais quand ils ont pour concurrent le souverain, qui a sous la main des sommes bien autrement considérables que celles dont ils disposent, à peine un seul d'entre eux peut-il réussir dans ce qu'il entreprend. Cela chagrine les esprits et** les mécontente. Ensuite il arrive très-souvent que le sultan s'approprie des marchandises par force, ou se les fait céder à vil prix, parce que personne n'ose enchérir sur lui, ce qui est une cause de grandes pertes pour les vendeurs. De plus, quand il a recueilli les fruits de ses récoltes, tels que grains, soie, miel, sucre ou autres produits de cette nature, ou qu'il se trouve en possession d'une grande quantité

' Le mot t>liiJI a ici et ailleurs la signi- se met à se procurer des animaux et des

lication de classes, espèces. Il parait être plante?.»

un terme de finance. ' Ibn Khaldoun emploie l'expression

^ Littéral, «on les dessèche et on leur ^LwJII iJLa. dans le sens de profiter de

suce la moelle des os. » îajlactualion du cours du marche'.

' Ou bien : « on entreprend des travaux ^ Pour t^uij , lisez t^AÀJ'.

agricoles. » Le texte signifie, à la lettre: Il on ' Pour ^', lisez ^.

DIBN KHALDOUN. 97

de marchandises ' diverses, s'il est obligé de subvenir tout de suite aux besoins de l'Etat, il n'attend pas jusqu'à ce qu'il ait écoulé ces denrées par des ventes régulières sur les marchés; mais il oblige les personnes qui en font le commerce, c'est-à-dire, les négociants et les cultivateurs, de se fournir auprès de lui, et à un prix qui dépasse ordinairement la valeur réelle de ce qu'ils achètent. De cette façon ils se voient privés de leur argent comptant, chargés de marchandises qui P. 85. leur resteront longtemps sur les bras , et forcés de suspendre les opérations^ qui les faisaient vivre. Aussi , quand un pressant besoin d'argent les oblige à vendre une partie de ces marchandises, ils n'en retirent qu'un vil prix, vu l'état languissant du commerce. 11 arrive souvent qu'un négociant ou un cultivateur se défait ainsi de ses fonds d'une manière graduelle, jusqu'à ce qu'il ne possède plus rien, et qu'il soit obligé de rester chez lui, sans aller au bazar ^. Ces cas se reproduisent fréquemment, au grand préjudice du public; on finit par ne plus rien gagner, par tomber dans l'embarras et dans la gêne, et par renoncer tout à fait à ses occupations. Le revenu de l'empire s'en ressent, puisqu'il consiste presque entièrement en contributions payées par les cultivateurs et les négociants. C'est surtout après l'établissement des droits de marché pour augmenter le revenu du gouvernement que cela devient sensible. Quand les cultivateurs ont renoncé à l'agriculture et les négociants au commerce, le revenu n'existe plus, ou bien il subit une diminution énorme. Si le souverain voulait comparer les faibles profits (qui dérivent de ses entreprises commerciales et agricoles) avec*' les sommes provenant des impôts, il les regarderait comme moins que rien. Quand même ces opérations lui rapporteraient beaucoup, elles lui feraient perdre considérablement du côté du revenu; car d'ordinaire on ne l'oblige pas à payer les droits de vente et d'entrée, tandis qu'on les exige toujours des autres commerçants pour le compte du trésor. Ajoutons

' Pour ,lIjJt, lisez x^LjJjt. '' Cela veut dire cesser de faire le com-

^ Le texte porte ï.'^f , c'esl-à-dire, l'ac- nierce, fermer sa boutique, tion de faire circuler. ' Après iù.«jJlj, insérez *jL*-»' cif

Prolégomènes. — ti. i3 •

9S PROLEGOMENES

que ces entreprises tendent à ruiner l'agriculture, et cela est la perte de l'empire. En eflfet, si les sujets de l'Etat ne cherchent pas à» faire valoir leur argent par l'agriculture et par le commerce, ils seront obligés de vivre de leurs capitaux, et, quand ils auront tout dépensé, ils seront ruinés. C'est là une chose qu'il faut bien comprendre. P. 86. Les Perses choisissaient toujours pour roi un membre de la famille royale distingué par sa piété, sa bonté, son instruction, sa libéralité, sa bravoure et sa générosité, et ils lui faisaient prendre l'engagement de gouverner avec justice, de ne pas avoir des fermes à lui, ce qui pourrait nuire aux intérêts de ses voisins; de ne pas exercer le commerce, car cela augmenterait nécessairement' le prix des marchandises, et de ne pas avoir des esclaves à son service, parce qu'ils ne donnent jamais des conseils qui soient bons et utiles. C'est le revenu de l'État seul qui enrichit le souverain et augmente ses moyens. Pour que le revenu soit ample, on doit ménager les contribuables et les traiter avec justice; de cette manière on les encourage et on les dispose à travailler avec empressement dans le but de faire fructifier leurs capitaux; car c'est d'eux que le souverain tire presque tout son argent. Toute autre occupation à laquelle un souverain pourrait se livrer, le commerce, par exemple, et l'agriculture, nuit promptement aux intérêts du peuple , au revenu de l'Etat et a la culture des terres.

Il arrive quelquefois qu'un émir ou le gouverneur d'un pays conquis se livre au commerce et à l'agriculture, et oblige les négociants qui visitent cette contrée et qui s'occupent de ces branches de commerce de lui céder leurs marchandises au prix qu'il fixe lui-même. Ensuite il s'empresse d'y mettre un prix (plus élevé) et de les vendre à ses administrés. Cela est encore pis que le système suivi par le sultan, et nuit plus gravement aux intérêts de la communauté. Les sultans eux-mêmes écoutent quelquefois les conseils de personnes engagées dans^ ces branches de commerce, c'est-à-dire des négociants

' Pour oJÎJ , lisez os4^.-^ ^ Pour j , lisez ^.

ou des cultivateurs, parce qu'ils croient que ces gens, ayant été élevés dans le métier, le comprennent bien. D'après l'avis de ces individus, ils s'engagent dans le commerce et les associent dans l'entreprise. Cela permet à ceux-ci d'arriver à leur but, c'est-à-dire de gagner beaucoup et promptement, surtout s'ils ont la permission de P. 87. faire le commerce pour leur propre compte, sans être obligés à payer des droits ou des taxes. C'est là, assurément, le moyen le plus certain et le plus prompt de faire valoir ses capitaux; mais de pareilles gens ne se doutent pas du tort que cela fait au sultan en diminuant ses revenus. Les souverains devraient se tenir en garde contre ces hommes et repousser toutes leurs propositions, parce qu'elles tendent à ruiner également le revenu du prince et son autorité. Que Dieu nous inspire pour nous diriger nous-mêmes , et qu'il nous fasse jouir des fruits de nos bonnes actions. Il n'y a point d'autre seigneur que lui.

Le sultan el ses officiers ne vivent dans l'opulence qu'à l'époque où l'empire esl dans la période intermédiaire de son existence.

Dans un empire qui commence, les revenus de l'Etat se partagent entre les tribus et les chefs des partis (qui ont contribué à le fonder), et les portions se règlent d'après la puissance de chaque parti et les services qu'il peut rendre. A cette époque, ainsi que nous l'avons dit, leur concours est nécessaire pour l'établissement du bon ordre. Le prince qui se trouve à leur tête ne s'oppose pas à leur désir de s'approprier les sommes fournies par les impôts, parce qu'il espère obtenir, en échange de cette concession , le droit de les gouverner avec une autorité absolue. 11 supporte l'orgueil des chefs, parce qu'il a besoin d'eux, et se contente d'une partie des impôts à peine suffisante pour couvrir ses dépenses. Pendant ce temps les vizirs, les employés civils, les clients et tous les autres officiers et dépendants du sultan restent dans la pauvreté , sans pouvoir déployer le moindre faste, parce que leur maître lui-même est tenu dans un état de gêne par les exigences des chefs qui l'ont soutenu'. Mais, lorsque

' Pour iXfMi£, , lisez <cçwyâ«'.

l'empire a développé ses forces naturelles, le souverain fait plier tous les partis sous son autorité, et les empêche de s'approprier les revenus de l'Etat. (Les tribus,) devenues maintenant moins utiles au P. 88. gouvernement, doivent se contenter des portions que le sultan veut bien leur assigner. Pendant qu'il les tient en bride, les affranchis et les clients de la famille royale partagent avec elles la tâche de soutenir l'empire et d'y maintenir l'ordre. Le souverain, ayant alors à sa disposition tout le revenu, ou au moins la plus grande partie, amasse de f argent afin de pouvoir subvenir aux besoins de son gouvernement. Ses richesses augmentent, son trésor se remplit, la carrière du faste s'ouvre devant lui, et sa puissance dépasse enfin celle de tout le peuple réuni. Les personnes attachées à son service, vizirs, employés civils, chambellans, affranchis, jusqu'aux soldats de sa garde, deviennent des personnages importants; ils déploient un ' grand faste , gagnent et amassent beaucoup d'argent. Plus tard , l'empire tombe en décrépitude par suite de l'anéantissement de l'esprit national et de l'extinction des tribus qui avaient fondé la dynastie. Le nombre des révoltés et des insurgés augmente à un degré qui fait craindre une catastrophe, et le souverain, ayant besoin de soutiens et de défenseurs, prodigue son argent pour s'assurer les services des gens d'épée et des chefs de partisans. II épuise ses trésors et ses moyens afin de réparer les brèches faites à l'intégrité de fempire. Le revenu ne suffit plus pour couvrir la solde des troupes et les autres dépenses, ainsi qvie nous l'avons dit ailleurs; le produit de l'impôt foncier diminue pendant que les besoins du gouvernement augmentent; le bien-être et le luxe cessent de répandre leur ombre sur les courtisans, les chambellans et les employés civils; la carrière du faste et de l'ostentation se rétrécit pour eux ainsi que pour le maître de l'empire. Comme le souverain a grand besoin d'argent, les fils des anciens courtisans et des serviteurs de l'Etat viennent à son secours, en lui fournissant une partie des trésors que leurs aïeux avaient amassés pour un autre usage. Bien que le souverain reçoive d'eux des marques de dévouement dont leurs pères n'auraient pas

D'IBN RHALDOUN.

été capables, il croit avoir plus de droits qu'eux à ces richesses, P. 89. parce qu'on les avait gagnées sous les règnes de ses aïeux; aussi s'adresse-t-il successivement à ces individus, selon leur rang, et leur enlève-t-il peu à peu tout ce qu'ils possèdent, sans leur témoigner la moindre reconnaissance. Mais c'est toujours un malheur pour i'erapire quand ses serviteurs, ses grands officiers, les courtisans qui jouissaient de l'opulence et du bien-être tombent dans la misère, et que les édifices de leur gloire, édifices dont ils avaient été les fondateurs et les soutiens, s'écroulent en grande partie. Voyez, par exemple, ce qui arriva aux vizirs de la dynastie des Abbacides, aux Béni Cahtaba \ aux Barmekides, aux Béni SeheP, aux Béni Taher* et autres. Voyez aussi les Béni Choheïd'', les Béni Abi Abda^, les Béni Hodeïr'', les Béni Bord'', et autres familles viziriennes de l'empire oméiade espagnol,

' Cahtaba Ibn Chebîb , un des généraux de Sefiah, le premier des Abbacides qui monta sur le trône du khalifat , partit du Khoraçan, l'an iSa (y^g-ySo de J. C), à la tête d'une armée et livra bataille à Yezîd Ibn Hobeïra, général au service de Merouan, le dernier khalife oméiade. Ses troupes remportèrent la victoire dans cette journée , et il y perdit lui-même la vie. Son fils El-Hacen , qui le remplaça dans le commandement, fut nommé gouverneur du Khoraçan, l'an lyS (789-790 de J. C).

Homeïd Ibn Cahlaba, un autre de ses fils, avait été nommé gouverneur de la même province en i5i (768 de J. C).

' El-Fadl Ibn Sehel et son frère El-Hacen étaient vizirs d'El-Maraoun.

^ Taher Ibn el-Hoceïn fut nommé gouverneur de toutes les provinces orientales de l'empire abbacide, l'an 2o5 (820-821 de»J. C). Son fils ïalha lui succéda dans le commandement en qualité de lieutenant d'Abd AHahlbn Talha, quigouvernaitdéjà les provinces occidentales de l'empire. *

' Choheïd Ibn Eïca , l'aïeul de cette famille, arriva en Espagne sous le règne de son patron Abd er-Hahman , fondateur de la dynastie oméiade en ce pays. Ses descendants occupèrent des places très-élevées sous les khalifes oméiades ; les uns exerçaient des commandements militaires, les autres remplissaient les fonctions de chambellan, de vizir et de secrétaire d'état. La prospérité de celte famille se maintint jusqu'à la chute de la dynastie.

'" Quatre membres de cette famille remplirent les fonctions de vizir sous le règne de l'émir Abd Allah, septième souverain oméiade. Leur aïeul, Hassan Ibn Maiek el- Kelbi, fut vizir de l'émir Abd er-Rahman , fondateur de la dynastie.

' A la place de y^.o^ Hodeïr, il faut peut-être lire yJO^ Djodeïr. (Voy. ci-devant, p. i3. )

' Ibn Bord était secrétaire d'état quand Abd er-Rahman, fils du célèbre vizir E]- Mansour, fut déclaré héritier présomptif du trône par le faible khalife Hicham II.

(comment leur fortune s'écroula) quand l'Espagne se partagea' en plusieurs souverainetés indépendantes. Voyez encore ce qui se passe dans l'empire sous lequel nous vivons. Telle est la voie de Dieu; et ta ne trouveras aucun moyen de changer la voie de Dieu. [Coran, sour. xxxiii, vers. 62.)

Il y a beaucoup de fonctionnaires publics qui, prévoyant ce danger, voudraient abandonner leurs emplois et se soustraire à l'autorité du sultan, afin de se réfugier dans quelque autre pays, avec les richesses qu'ils ont amassées au service du gouvernement. Ils s'imaginent qu'ils pourraient y jouir plus tranquillement de leur argent et le dépenser avec moins de risque que chez eux. C'est là une grave méprise, qui serait aussi nuisible à leur fortune qu'à eux-mêmes. On sait d'abord combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'abandonner une haute position une fois que l'on s'y est établi. Si c'est un roi qui forme ce projet, ses sujets y mettront obstacle, ainsi que ses P. 90. rivaux, les chefs de partis, et il ne pourra pas se dérober à leur surveillance, même pour un seul instant. Que dis-je.'' Aussitôt qu'il aurait laissé paraître une telle intention, il perdrait le trône et la vie, ainsi que cela arrive ordinairement dans des cas semblables. Il est bien difficile de déposer le fardeau de la souveraineté, surtout quand l'empire, après avoir traversé sa période d'agrandissement, voit rétrécir ses limites, et que les habitudes du vice ont étouffé, dans tous les cœurs, les sentiments d'honneur et de vertu. Si c'est un homme de la cour, un serviteur du prince, un grand fonctionnaire de l'Etat qui forme ce projet, il ne pourra guère l'exécuter : les rois regardent leurs serviteurs, les gens de leur suite et jusqu'à leurs sujets comme des esclaves qui leur appartiennent; ils guettent leurs pensées et ne leur permettent pas de se dégager des liens qui les attachent au service, de peur qu'ils ne dévoilent aux étrangers les secrets du gouvernement et l'état de l'empire; ils les empêchent, par jalousie, de passer au service d'un autre souverain.

Pour AJXiff, lisez [AiXèl.

DIBN KHALDOUN. 103

Les Oméiades d'Espagne défendaient aux habitants de leur empire de quitter le pays pour faire le pèlerinage, parce qu'ils craignaient que ces voyageurs ne tombassent entre les mains des Abbacides. Aussi, pendant toute la durée de leur dynastie, aucun fonctionnaire de l'Etat n'obtint l'autorisation de se rendre à la Mecque. Ce ne fut qu'après la chute de leur empire et l'établissement des rois provinciaux que cette prohibition fut levée. En second lieu, si le souverain consentait au départ d'un de ses officiers, il ne serait pas assez généreux pour s'abstenir de prendre l'argent que cet homme aurait en sa possession. A ses yeux, cet argent fait partie de sa propre fortune, de même que celui qui le possède fait partie des sujets de l'empire ; car c'est au service de l'Etat et sous l'ombre de la dynastie que cet officier s'est enrichi. Aussi le souverain vise-t-il à se l'approprier ou à l'empêcher de sortir du pays ; car, selon lui, c'est une partie^ des fqnds de l'Etat, dont cet homme n'a que l'usufruit. Admettons même qu'on parvienne à se transporter avec ses richesses dans un autre pays, ce qui n'a lieu que dans des cas extrêmement rares, le souverain de cette contrée P. 91. fixera ses regards sur les trésors apportés par l'étranger et s'en emparera, soit indirectement, par la voie de l'intimidation, soit ouvertement, par l'emploi de la force. Pour justifier sa conduite, il dira que cet argent, ayant été pris sur l'impôt, appartenait réellement au gouvernement, et que son meilleur emploi serait de le dépenser pour des choses d'utilité publique.

Du reste, puisque les souverains convoitent les biens de ceux qui se sont enrichis (dans le commerce, ou) en exerçant un métier quelconque, ils doivent, à plus forte raison, ne pas perdre de vue l'argent qui provient de l'impôt, argent public^, dont ils peuvent toujours , s'emparer en vertu d'un texte de la loi ou en s'appuyant sur la coutume du pays. Voyez ce qui arriva au cadi de Djebela, qui s'était révolté contre Ibn Ammar, seigneur de Tripoli. Quand les Francs lui enlevèrent sa ville, il s'enfuit à Damas, d'où il se rendit à Baghdad,

' Pour If-y». , lisez 'j^. — "^ Littéral. « des empires. »

104 PROLEGOMENES

où se trouvait le sultan Barkyaroc, fils de Melek-Chah. Ceci se passait vers la fin du v" siècle ^ Le vizir du sultan alla le voir, et lui emprunta la plus grande partie de son argent, puis il enleva ce qui restait. Le tout formait une somme énorme. Abou Yahya Zekeriya Ibn Ahmed ei-Lihvani, le neuvième ou dixième sultan hafside de l'IFrîkiya^, ayant voulu abandonner le trône et se rendre en Egypte, afin d'échapper au seigneur des provinces occidentales^, qui s'apprêtait à marcher sur Tunis, partit pour Tripoli sous le prétexte d'y rétablir l'ordre, et, s'y étant embarqué, s'enfuit à Alexandrie, emportant avec lui tout l'argent et tous les objets précieux qui se trouvaient dans le trésor public. Il avait même vendu tous les effets* conservés dans les magasins du gouvernement, ainsi que les immeubles appartenant à l'Etat, les pierreries et même les livres ^. Arrivé en Egypte, l'an 7 1 9 ( 1 3 1 g de J. G.) , il alla descendre chez le sultan El-Melek en-Nacer Mohammed Ibn Calaoun. Ce prince l'accueillit avec de grands hon- P. 92. neurs, mais ne cessa de lui soutirer de l'argent jusqu'à ce qu'il lui eût tout pris. Dès lors Ibn el-Lihyani vécut de la pension que le gouvernement égyptien lui avait assignée. Il mourut l'an 728 (1827- 1828 de.I. C), ainsi que nous le dirons dans l'histoire de son règne^. L'idée d'émigrer est une de ces fantaisies qui passent par la tête des

' L'an 494 de l'hégire (1 101 de J. C). vendre tous les meubles, lapis, vases et

(Voy. Abulfedœ Annales, t. III, p. Sag.) autres objets précieux qui se trouvaient

^ Le dixième. Le sultan Abou Yabya dans les garde-meubles de la couronne, et

el-Lihyani monta sur le trône de Tunis au jusqu'aux livres de la bibliothèque que

mois d'octobre i3ii. (Voy. Histoire des l'émir Abou Zekeriya I" avait fondée.

Berhers, tome II, page ASg.) Ces volumes, tous manuscrits originaux

' Les provinces occidentales, c'est-à- ou bien exemplaires choisis avec grand

J dire celles de Bougie et de Constanline, soin, furent distribués aux libraires pour

s'étaient détachées de l'empire hafside, être mis en vente dans les boutiques. On

et obéissaient alors à un prince hafside prétend que, par tous ces moyens, il

nommé Ahoa Yahya Ahou Bekr. ramassa plus de vingt quintaux d'or et

'' Pour UJs , lisez t« Js'. assez de grosses perles et de rubis pour

^ «Le sultan Abou Yahya el-Lihyani, en remplir deux sacs.» [Histoire des Ber-

ç'étant décidé à renoncer au khalifat et bers.t. II, p. Mi6.)

à sortir du pays, commença par emballer " Voy. Histoire des Berhers , t. II, p. 452

son argent et ses trésors; ensuite il fit et 453.

gens haut placés quand ils soupçonnent que le sultan veut les perdre. S'ils réussissent à' s'évader, ils sauvent leurs personnes (mais ils perdent leur argent). Quant à leur crainte de se trouver dans le besoin, elle est mal fondée; leur réputation d'hommes d'état suffit toujours pour leur assurer les moyens de vivre ; ils obtiennent une pension du sultan dans le pays duquel ils se sont réfugiés, ou bien ils se font une honorable aisance en se livrant au commerce ou à l'agriculture. Les empires sont parents (les uns des autres, et les hommes d'état n'y sont jamais dépaysés); mais

Les hommes sont insatiables si on les encourage; réduits à l'indigence, ils se contentent de peu'.

Dieu est le dispensateur; il est fort et inébranlable. [Coran, sour. li, vers. 58.)

La diminution des traitements amène une diminution dans le revenu.

L'empire et le sultanat forment le grand marché de la nation^, marché d'où l'on tire toutle matériel de la prospérité publique. Donc si le sultan n'a point d'argent, ou s'il amasse des trésors et met de côté les revenus de l'Etat sans vouloir donner à ces sommes un emploi convenable*, les gens de son entourage auront très-peu d'argent entre les mains; ils ne pourront plus en fournir à leurs serviteurs ni à ceux qui dépendent d'eux-mêmes, et ils seront tous obligés de diminuer leurs dépenses. Or la foule qui encombre les marchés se compose, en grande partie, de ces personnes, et ce sont elles qui, par leurs achats, contribuent le plus à l'activité du commerce. Aussi, quand elles cessent de faire des dépenses, le marché languit, les négociants gagnent peu, vu la rareté de l'argent, et cela amène une diminution dans le produit de l'impôt foncier. En effet, ce qui nourrit cet impôt et les autres P. gS. sources du revenu public, ce sont l'agriculture, les transactions commerciales, l'activité des opérations mercantiles, et les efforts de ceux

' C'est un vers en arabe. — ' Littéral, «de l'univers.» C'est la cour que l'auteur désigne ici par les mots empire et sulumat. — ^ Après L^^-aj , insérez L<JvLa..« ^J. Prolégomènes. — ii. i4

qui travaillent en vue du g;ain et du profit. Le mal causé par la stagnation du commerce retombe sur l'Etat, car le sultan reçoit moins d'argent quand le revenu éprouve une diminution. L'empire, avonsnous dit, est le grand marché, la source de tous les autres marchés, celui qui leur fournit le matériel des dépenses et des recettes; s'il languit et si l'on y dépense peu \ les marchés d'un rang inférieur doivent nécessairement s'en ressentir et même à un plus haut degré. D'ailleurs l'argent n'est fait que pour passer du sultan à ses sujets et des sujets au sultan; s'il garde son argent, les sujets n'en auront plus. Cela est dans les voies de Dieu.

Un gouvernement oppressif amène* la ruine de la prospérité publique.

S'attaquer aux hommes en s'emparant de leur argent, c'est leur ôter la volonté de travailler pour en acquérir davantage; car ils voient ' qu'à la fin on ne leur laissera plus rien. Quand ils perdent l'espoir de gagner, ils cessent de travailler, et leur découragement sera toujours en proportion des vexations qu'ils éprouvent; si les actes d'oppression ont lieu souvent et atteignent la communauté dans tous ses moyens d'existence , on renoncera tout à fait au travail , parce que le découragement sera complet. Si ces actes se produisent rarement, on s'abstiendra moins de travailler. Or la prospérité pup. tj!,. blique et l'activité des marchés dépendent des travaux auxquels les hommes se livrent et de leurs allées et venues dans la poursuite du bien-être et des richesses. Quand le peuple ne travaille plus pour gagner sa vie et qu'il renonce aux occupations dont on tire du profit, le marché de la prospérité publique finit par chômer, le désordre se met dans les 'affaires, et les hommes se dispersent^ pour* chercher dans d'autres pays les moyens d'existence qu'ils ne trouvent plus dans le leur; la population de l'empire diminue, les villages restent sans habitants, les villes tombent en ruines. Cela jette la désorganisation dansfempire, qui, étant comme la /orme de la prospérité publi-

' Pour Jij, lisez cy-^. ' Pour vCcviL lisez^jjl.

" Littéral. " annonce, k ' Pour j^, lisez J.

que, doit nécessairement se décomposeï- quand la matière de cette prospérité s'altère '. Voyez ce que Masoudi^, en traitant de l'histoire des Perses, dit du moubedan^, ou chef de la religion, qui vivait sous le règne de Behram, iils de Behram. Il raconte la manière dont ce moubedan s'y prit pour reprocher au roi l'injustice de son gouvernement et l'indifférence qu'il montrait pour certains abus dont les suites pourraient être fatales à l'empire, en plaçant, sous la forme d'un apologue, ses avertissements dans la bouche d'un hibou. Le roi, ayant entendu les cris d'un hibou, demanda ce que l'animal disait, et le moubedan lui répondit : « Un hibou mâle voulut épouser une femelle de son espèce; elle y consentit moyennant un don de cent villages tombés en ruine sous ie règne de Behram, «afin, disait-elle, que «je puisse y crier à mon aise. • Il accepta la condition et lui dit : ■' Tant que ce roi régnera, je pourrai mettre mille villages à votre " disposition; je n'aurai pas de peine à les trouver. » Le roi, dont ces paroles avaient éveillé l'attention, se retira à l'écart avec le moubedan et lui* en demanda l'explication. «Sire, lui répondit-il, un roi n'est vraiment grand que quand il s'appuie sur la religion , se résigne à la volonté divine et se conforme, dans toutes ses actions, aux ordres et aux prohibitions de Dieu. Or la religion ne peut se soutenir que par la royauté; la force de la royauté est dans ses troupes ; pour entretenir des troupes , il faut avoir de l'argent ; pour se procurer de l'argent, il faut cultiver la terre; point d'agriculture sans une juste administration; la justice, c'est une balance que P. 95. Dieu a établie au milieu de ses créatures et à laquelle il a donné un soutien, qui est le roi. 0 roi! tu as enlevé des terres à ceux qui les possédaient et les cultivaient, à des gens qui payaient l'impôt foncier et de qui tu tiens ton argent; tu as concédé ces terres à tes

' Selon les métaphysiciens, la subs- eidonlïa forme esX V état ou (jouvernement. tance se compose de matière el de forme. ^ Voy. Masoudi, Prairies d'or. II, 169.

L'auteur applique ce principe à la civilisa- ' L'auteur aurait mieux fait d'écrire

tion, ou prospérité publique , (j'^; elle est moubed.{\'oyei\a repartie, p. 8o,note2.) une substance dont la matière est le travail '' L'édition de Boulac porte *J JUs.

là.

108 PROLEGOMENES

courtisans, à tes serviteurs, à des gens désœuvrés, qui ont négligé de les cultiver, à des hommes sans prévoyance et n'ayant aucune connaissance de ce qui convient à la bonne administration d'une ferme. Comme ils approchent du souverain, on les a dispensés d'acquitter l'impôt et l'on a o])ligé, très-injustement, les contribuables et les cuhivateurs à payer la différence. Aussi ces malheureux ont-ils quitté leurs terres et abandonné leurs maisons pour aller s'établir sur d'autres terres situées au loin, dont la culture offre de grandes difficultés. Cela a eu pour résultat le déclin de l'agriculture, la ruine des fermes, l'appauvrissement du trésor public, l'affaiblissement de l'armée et la nnsère du peuple. Aussi les rois tes voisins se flattent-ils de pouvoir s'emparer de la Perse, sachant qu'elle a perdu toutes les ressources qui sont essentielles au maintien d'un empire. » Le roi, ayant écouté ces paroles, se mit à exa- ' miner l'état du royaume; il ôta les terres aux courtisans pour les rendre aux anciens propriétaires, qui, placés ainsi dans les mêmes conditions qu'auparavant, se mirent à cultiver de nouveau. De cette façon, ceux qui étaient pauvres devinrent riches, le pays se couvrit de moissons, l'argent afflua chez les percepteurs \ l'armée redevint formidable, tous les abus d'autorité^ furent extirpés, et les villes frontières se remplirent d'approvisionnements. Le roi, ayant continué à diriger en personne l'administration de l'Etat, jouit d'un règne heureux et rien ne troubla plus l'ordre de l'empire. Cette anecdote nous fait voir que finjustice amène la ruine de l'agriculture et que le dépeuplement du pays réagit sur le gouvernement, dont il détruit les ressources et précipite la chute. Il ne faut pas faire attention à ^ (une p. 96. objection qu'on pourrait faire; savoir, que) des actes d'oppression ont eu lieu dans les grandes villes de divers empires, sans que cela les ait ruinées. Le tort que ces villes en éprouvent a pour mesure le rapport qui existe entfe ces actes et les moyens dont les habitants peuvent disposer. (Nous voulons dire que) si la ville est grande,

' Pour Jùlxi., lisez sIa^.. — ■ Littéral, «la matière de l'injustice. » — ' La bonne leçon est t^l.

ayant une nombreuse population et des ressources très-abondantes. Je dommage qu'une administration injuste peut lui causer sera léger d'abord; il ne se développera que par degrés et d'une manière presque insensible, car les vastes ressources 'de la ville et l'abondance de ses produits industriels empêcheront, pendant un temps assez long, d'apercevoir les effets désastreux de l'oppression. Aussi, avant que la ville devienne un monceau de ruines, ce gouvernement inique peut être remplacé par un autre qui, favorisé par la fortune, restaurera la capitale et remédiera au mal secret qui la minait et dont on s'était à peine aperçu. Au reste, cela arrive très-rarement. On comprendra par ce que nous venons de dire que le déclin de la prospérité publique est une conséquence nécessaire de rop])ression et que c'est l'Etat qui en pâtit. Il ne faut pas supposer que l'oppression consiste uniquement à enlever de l'argent ou une propriété à son possesseur sans un juste motif et sans accorder un dédommagement, bien que ce soit là l'opinion généralement reçue. L'oppression a une signification beaucoup plus étendue : celui qui prend le bien d'autrui, qui lui impose des corvées, qui exige de lui un service sans y avoir droit, qui le soumet à un impôt illégal, est un oppresseur; les percepteurs qui exigent des droits non autorisés par la loi sont des oppresseurs; ceux qui maltraitent le peuple, des oppresseurs; ceux qui dépouillent les autres de leurs biens, des oppresseurs; ceux qui ne respectent pas les droits d'autrui, des oppresseurs; ceux qui enlèvent de force tout ce qui ne leur appartient pas sont tous des oppresseurs, et le mal qu'ils font retombe sur le gouvernement, parce qu'en décourageant' les cultivateurs ils détrui- p. 97. sent l'agriculture , qui est la principale ressource de l'empire. Cela nous fait comprendre la sagesse du principe d'après lequel le législateur se guida quand il défendit l'oppression; car elle est ■* la principale cause de la ruine de la prospérité publique et pourrait amener' l'extinction de l'espèce humaine. C'est un principe que

' Pour Jl^^t , lisez jL«^l — ^ Pour L»^, lisez '-•j*j. — ^ Lilléral. « qui annonce. "

ia loi divine ne perd pas de vue et qui se reconnaît dans le choix des cinq points essentiels auxquels se réduisent les motifs de toutes les lois, savoir: la conservation de la religion, celle de l'intelligence (de l'homme) , celle de sa vie, celle de la population et celle de la propriété. Or, puisque l'oppression peut amener l'extinction de l'espèce en ruinant la prospérité publique, la loi a eu la sage précaution de condamner cet abus. Défendre l'oppression a été un des plus grands soins du législateur; ce qui est démontré par des passages du Coran et de la Sonna tellement nombreux, qu'ils échapperaient à tous les efforts faits pour les relever et pour les compter. Si chacun avait le pouvoir d'opprimer les autres, la loi aurait déterminé une peine qui s'appliquerait spécialement à ce crime, ainsi qu'elle l'a fait pour tous les autres actes qui nuisent à l'espèce humaine et que chaque individu a le pouvoir de commettre' : tels sont l'adultère, le meurtre et l'ivresse. Mais personne n'a le pouvoir d'opprimer, excepté celui sur lequel les autres hommes n'ont aucun pouvoir : l'oppression est le fait de gens ayant le pouvoir en main et exerçant l'autorité suprême. Le législateur s'est donc appliqué à blâmer, de la manière la plus énergique, tout acte d'oppression, et à multiplier les menaces contre les hommes qui s'en rendent coupables; et cela dans l'espoir que l'individu ayant le pouvoir d'être injuste trouvera dans son propre cœur un moniteur qui le retienne. Et ton Seigneur n'est pas injuste envers ses créatures.

Qu'on ne nous objecte pas que la loi a frappé d'une peine le brigandage à main armée ^, bien que ce crime soit un acte d'oppression commis par un individu ayant le pouvoir; car le brigand a réellement le pouvoir quand il exerce son métier. A cette objection on peut répondre de deux manières : d'abord, en déclarant qiie la peine établie par la loi en prévision de ce cas s'applique au brigand pour les crimes

' Pour l^tycsl, liseï L^tyS»!, leçon de lalro; le premier signifiant également ser

l'édition de Boulac. vice militaire et brigandage, et le second ,

' Les mots Jùfv^ et <J^l^ répondent soldat et brigand. exactement aux mots latins latrociniam et

qu'il a commis contre les personnes et les biens. Cela est l'opinion soutenue par un grand nombre de légistes, parce que, disent-ils, l'application de la peine n'a lieu qu'après que le criminel a perdu le pouvoir (de mal faire) et qu'on lui a fait son procès; mais, pour p. 98. l'état de brigandage en lui-même, il n'y a point de peine déterminée. En second lieu, on répondra ' que le brigand ne peut pas être qualifié par le terme ayant le pouvoir, car on entend par pouvoir, en parlant d'un oppresseur, la main qui s'étend (vers le bien d' autrui) sans qu'il y ait une puissance capable de s'y opposer, et c'est là ce qui entraîne la ruine (de la société). Or le pouvoir du brigand consiste dans l'effroi qu'il inspire et qui lui sert de moyen pour s'emparer du bien d'autrui; mais la main de la communauté peut briser ce pouvoir; elle est même autorisée à le faire par la loi religieuse et par la loi civile. Ce n'est donc pas là vm pouvoir (irrésistible) qui entraîne la ruine (de la société). Et Dieu a le pouvoir de faire tout ce (ju'il veut. Un des genres d'oppression les plus graves et les plus nuisibles au bien public, c'est d'imposer des corvées et d'obliger le peuple à travailler sans rétribution. Le travail de fhomme compte dans la catégorie des occupations lucratives. Dans notre chapitre sur la subsistance^, nous montrerons que, chez les hommes civilisé^, le gain et la subsistance représentent la valeur du travail. Par conséquent leurs efforts et leur travail sont pour eux des moyens de gagner et d'acquérir; on peut même dire qu'ils n'en ont point d'autres. Ceux qui cultivent la terre ne gagnent et n'acquièrent que par leur travail. Donc si on les force de travailler pour l'avantage d'autrui , et qu'on leur imposB des tâches qui ne leur procurent pas les moyens de vivre , on leur ôte ce qui faisait leur gain , on leur arrache la valeur de leur travail, qui est leur seul moyen de se procurer de l'argent. Dès lors ils se trouvent dans la gène ; ils ont à peine les moyens d'existence , ou , pour mieux dire, ils n'en ont plus; et, quand les corvées reviennent souvent, les hommes se découragent tout à fait et cessent de cultiver. Cela

' Pour Jyij , lisez JjiJ. — ' Voy. le texte arabe, 2' partie, p. 372.

amène ia ruine de l'agriculture et du pays. Dieu donne la subsistance à <jui il veut, et sans compte. [Coran, sour. ii, vers. 208.)

Un autre genre d'oppression encore plus grave et plus nuisible à la prospérité du peuple et de l'Etat, c'est quand le (gouvernement) con- P. 99. traint les négociants à lui céder, moyennant un vil prix, les marchandises qu'ils ont entre les mains et les oblige ensuite k lui acheter d'autres marchandises à un prix élevé. C'est là (ce qui s'appelle en jurisprudence) acheter et vendre par la voie de la violence et de la contrainte. Ils obtiennent quelquefois des délais pour opérer leur payement, en se berçant de l'espoir de pouvoir profiter des fluctuations du marché pour vendre avantageusement les marchandises qu'on le§ a forcés d'acheter et réparer ainsi leurs pertes. Mais il leur arrive assez souvent que l'administration demande à être payée ' avant le terme qu'elle leur avait assigné, ce qui les met dans la nécessité de vendre le tout à bas prix, et, par suite des deux opérations, ils perdent une partie de leurs capitaux. Les négociants de toute classe établis dans la ville, ceux qui y arrivent des pays éloignés pour (acheter et vendre) des marchandises, tous les gens qui font le petit commerce au marché, les boutiquiers qui vendent des comestibles et des fruits, les artisans qui fabriquent des outilsi,et des ustensiles de ménage , en un mot les commerçants de tout genre et de toute condition, ont à subir les mêmes avanies. Cela réagit graduellement sur les ventes et ruine^ les capitaux; de sorte que les négociants, ayant épuisé leurs moyens pécuniaires dans l'espoir de réparer leurs pertes, n'ont plus d'autre ressource que de fermer leurs magasins afin d'échapper à une ruine complète. La même cause empêche les étrangers de se rendre à la ville pour y faire des ventes et des achats; le marché chôme, et le peuple, qui ne vit en général que du commerce , n'a plus le moyen de pourvoir à sa subsistance. Le chômage des marchés et la misère du peuple, à qui on a enlevé toute ressource, font diminuer et même dépérir les revenus de l'Etat, dont la partie la plus considérable, c'est-à-dire les produits des droits

' Pour LfHl , lisez yL*'''^!. — ' Je lis <>^^ avec l'édition de BouJac.

du marché, est fournie par les gens de la classe moyenne et des classes inférieures. Cela conduit l'empire vers sa ruine et nuit à la prospérité de la ville ; mais comme le mal s'y fait graduellement, l'on ne s'en aperçoit pas d'abord. Voici donc ce qui arrive lorsque le chef de l'Etat P. loo. emploie de semblables moyens ' détournés pour s'emparer de l'argent. Mais quand l'administration, cédant à un esprit de tyrannie, porte atteinte, de gaieté de cœur, aux biens des sujets, à leur vie, à leurs personnes^, à leur honneur et à celui de leurs femmes, cela ouvre tout de suite une brèche dans (l'édifice de) l'empire et en précipite la chute; car les esprits s'agitent, et l'on se jette dans la révolte. La loi avait prévu toutes ces causes de ruine, et, pour les écarter, elle prescrivit la bonne foi ^ dans les achats et les- ventes , et ordonna de ne pas dévorer, sous des prétextes futiles, les biens du peuple, parce qu'elle avait pour but de fermer la porte aux abus qui privent les hommes de leurs moyens de subsistance et qui amènent des insurrections fatales à la prospérité publique.

La cause de toutes ces exactions, c'est la nécessité dans laquelle se trouve le gouvernement ou le sultan d'avoir toujours beaucoup d'argent disponible, afin de pouvoir satisfaire à ses habitudes de luxe et subvenir à toutes ses dépenses. Comme les recettes ordinaires ne suffisent pas pour couvrir ces dépenses , on invente de nouveaux impôts et l'on cherche à augmenter le revenu par toutes les voies, afin d'établir l'équilibre entre les rentrées et les déboursés. Mais le luxe ne cesse d'augmenter et de faire accroître les dépenses; le gouvernement a de plus en plus besoin de l'argent du peuple, et il en résulte" que l'étendue de l'empire diminue graduellement, que le cercle (de ses frontières) s'efface, que son organisation se dérange et que le pays tombe au pouvoir d'un chef qui a attendu l'occasion de s'en emparer.

' Pour <>L.,JL, lisez <>U»iiIj. commerciales, mais avec la signiiicalion

^ Littéral. « à leurs peaux. <• d'adresse, ruse ou tromperie.

' Il est assez singulier que l'auteur se ' Le manuscrit D et l'édition de Bou-

soit servi ici du terme iùoLC»; ce mot lac offrent la leçon (Jl cJUoj (Jj<y-àJ.

s'emploie bien en parlant d'opérations

Prolégomènes. — ii. '5

Dieu est l'ordonnateur de toute chose ; il n'y a point d'autre seigneur que Lui.

Comment l'office de chambellan s'établit. Il acquiert une grande importance quand l'empire est en décadence '.

Une dynastie qui commence n'est guère exposée à ressentir ies im- P- 101. pulsions (de Torgueil) , qui ont tant d'influence sur la royauté ; car elle doit nécessairement s'appuyer sur l'esprit de corps (esprit national) du peuple qui l'a fondée et qui en a établi l'autorité. Or le caractère distiffctif de l'esprit de corps, c'est la condition de la vie nomade. Si la dynastie s'est établie en combattant pour la cause de la religion, elle ne saurait éprouver les sentiments (d'orgueil) qui dominent dans la royauté; si elle doit son existence à l'esprit de conquête seulement, la vie nomade dont elle tient son succès répugne aux • tendances et aux usages qui prévalent dans un gouvernement royal. Comme la dynastie qui commence^ n'a d'autre civilisation que celle de la vie nomade, le souverain se montre plein de condescendance et de simplicité; il est familier avec le peuple et se laisse aborder facilement. Mais lorsqu'il a consolidé son pouvoir, qu'il a concentré en lui-même toute l'autorité et qu'il a besoin de s'isoler du public pour s'entretenir avec ses ministres sur les affaires qui l'intéressent, il essaye, tant qu'il peut, de se dérober à la foule. Dès lors on ne saurait parvenir auprès de lui sans l'autorisation d'un des serviteurs du prince, d'un officier de l'empire, chargé de se tenir à la porte du palais et de s'interposer [hadjeh] entre le souverain et le peuple. Plus tard, quand les tendances et les usages de la royauté ont commencé à prévaloir, le chef de l'Etat change de caractère et se pose en roi. Or c'est une chose singulière et bizarre que le caractère des rois ; il exige de grands ménagements et des égards tout à fait spéciaux. Ceux qui ont affaire au souverain ne savent pas tou-

' 11 me semble que ce chapitre est hors fonctions du chambellan. (Voy. ci-devant, de sa place : l'auteur aurait dû le meltre p. i8.) à la suite de celui dans lequel il traite des ' Avant Uy»|, insérez. J^L

DIBN KHALDOUN. 115

jours s'accommoder à ses humeurs et font, sans préméditation, des choses qui lui déplaisent et leur attirent des marques de son mécontentement. Les courtisans et les familiers du prince sont les seuls qui connaissent la conduite qu'ils doivent tenir dans leurs rapports avec lui et les seuls qu'il admet en sa présence ; il ne reçoit jamais d'autres personnes, pour ne pas s'exposer à voir ou à entendre des choses désagréables , et pour leur épargner le châtiment qu'elles pourraient s'attirer par leur ignorance (des usages de la cour). Plus tard le souverain devient d'un abord encore plus difficile; il adopte un P. système d'exclusion plus général que le premier, et n'admet auprès de lui que ses intimes. Dans ce second système , les intimes seuls peuvent entrer aux réceptions ; tout le reste du peuple en est exclu. Le premier est d'usage quand la dynastie commence à régner, ainsi que nous venons de le dire. Il existait du temps de Moaouia, d'Abd el- Melek et des autres khalifes oméiades. A l'officier chargé d'exclure le public (de la présence du khalife), on donnait le titre de hadjeb (c'està-dire qui s'interpose), en conservant à ce mot l'acception propre du verbe dont il dérive.

Sous la dynastie des Abbacides, qui succéda à celle-ci, l'empire atteignit à im haut degré de richesses et de puissance, ainsi que chacun sait, et le souverain réunissait en lui-même tous les caractères de la royauté. Cela ayant conduit à établir le système d'exclusion de la seconde espèce , le titre de hadjeb fut attribué spécialement à l'officier chargé de le mettre à exécution.

On lit dans les histoires de cette dynastie qu'il y avait auprès de la porte du khalife deux maisons (ou salles) pour la réception des visiteurs, l'une destinée aux gens de la cour et l'autre au peuple. Plus tard, à l'époque où l'on essaya de tenir le souverain en tutelle, un troisième système fut adopté , système encore plus exclusif que les précédents. Voici comment cela se passe : les ministres et les grands de l'empire, ayant placé sur le trône un jeune prince de la famille royale, se proposent de ne lui laisser aucun pouvoir. Dans ce but, ils commencent par éloigner du nouveau souverain les intimes de son père

et les serviteurs les plus fidèles de la famille , en lui faisant accroire ' qu'il compromettrait sa dignité et porterait atteinte à l'étiquette s'il les admettait dans sa familiarité. En cela le ministre a pour but d'empêcher le prince de communiquer avec d'autres que lui, et de l'habituer à sa société et à son caractère , afin qu'il ne soit pas tenté de le remplacer. De cette manière il parvient à établir son influence au- P. io3. près du souverain, résultat auquel ce système d'isolement aboutit de toute nécessité. C'est ordinairement quand la dynastie est près de sa fin qu'on retient le sultan en tutelle ; la chose en elle-même indique sufiisamment que l'empire a perdu de ses forces et tombe dans la décrépitude. Les souverains craignent (et avec raison) que le pouvoir leur soit enlevé de cette façon; car les ministres sont naturellement portés à s'attribuer toute l'autorité quand ils voient que l'empire est sur son déclin et que le prince est sans influence. L'amour de la ' domination est profondément enraciné dans le cœur de l'homme, et se manifeste surtout chez les individus qui , ayant passé leur vie dans les commandements, trouvent l'occasion et les moyens (de satisfaire leur ambition).

Comment un empire se partage en deux Etats séparés.

On reconnaît le premier elFet de la vieillesse dans un empire quand il se partage en Etats séparés. Voici comment cela a lieu. Quand l'empire est parvenu à son entier développement et jouit d'une prospérité portée au plus haut degré, le souverain s'attribue à luimême toute l'autorité et refuse de la partager avec qui que ce soit. S' appliquant à faire disparaître, autant que possible, les causes qui pourraient l'obliger à céder une partie de son pouvoir, il fait mourir tous les princes de la famille royale qu'on avait élevés pour régner et dont il soupçonne les intentions. Ses parents^, craignant pour leur vie, se retirent dans les provinces éloignées, et les personnes de haut rang, exposées aux mêmes soupçons, vont se réunir à eux. Comme

' Pour *^^' , lisez a^*^ , — ' Littéral. " ceux qui y ont part avec lui. »

la frontière de l'empire a déjà commencé à se rétrécir, et que la province où les réfugiés se tiennent a été abandonnée à elle-même, le prince qui s'y est retiré prend le commandement et voit graduellement augmenter sa puissance, jusqu'à ce qu'il se trouve maître de presque la moitié de l'empire , dont l'étendue s'est ainsi diminuée.

Voyez, par exemple, l'empire musulman fondé par les Arabes : P. 104. tant qu'il fut puissant et uni, tant qu'il s'étendit au loin et que les (Coreïchides) descendants d'Abd-Menaf imposèrent leur autorité à toutes les autres tribus issues de Moder, jamais on n'y vit la moindre tentative de révolte \ excepté les révoltes des Kharedjites, qui, du reste, avaient affronté la mort, non pas pour fonder un royaume ou pour s'emparer du commandement, mais pour faire triompher leurs opinions hétérodoxes. Ils n'y réussirent pas, ayant été accablés par un parti plus fort que le leur.

Quand les Abbacides enlevèrent l'autorité aux Oméiades et que l'empire, conservant encore son caractère arabe, eut été jusqu'au bout dans la carrière de la conquête et de la prospérité , il commença à ne plus faire sentir sa puissance dans les pays lointains. Abd er-Rahman ed-Dakhel^ s'enfuit alors en Espagne, province la plus éloignée de l'empire musulman, enleva ce pays à la domination des Abbacides et y fonda la sienne. De cette manière l'empire fut partagé en deux. Ensuite Idrîs se réfugia dans le Maghreb et s'y mit en révolte. Soutenu, ainsi que son fils après lui, par les Aoureba, les Maghîla et les Zenata, tribus berbères, il se rendit maître des deux Maghrebs^. Plus tard, l'intégrité de l'empire subit une nouvelle atteinte : l'autorité des Aghlebides ayant été ébranlée par des révoltes, le parti chîïte, soutenu par les Ketama et les Sanhadja , se rendit maître de l'Ifrîkiya et du Maghreb. Il conquit ensuite l'Egypte, la Syrie et le Hidjaz, soumit les Idrîcides et démembra encore le royaume des Abbacides.

' Littéral, «jamais on n'y sentait battre dateur de la dynastie oméiade d'Espagne. le pouls de la révolte. » ' Les deux Maghrebs se composaient

' Ed-Dakhel « le nouveau venu , le nou- des pays qui forment l'Algérie occidentale

veau débarqué, » sobriquet donné au fon- et le Maroc.

De cette façon, l'empire que les Arabes avaient fondé se trouva partagé en trois : le premier, qui restait aux Abbacides, fut le centre et la source de la puissance arabe, (le dépôt qui renfermait) le matériel de l'islamisme; le second fut celui que les Oméiades avaient fondé en Espagne, quand ils y rétablirent la puissance de leur famille et le khalifat, qu'elle avait perdu en Orient; le troisième fut celui des Obeïdides (Fatemides), qui possédaient l'Ifrîkiya, l'Egypte, la Syrie P. Jo5. et le Hidjaz. Ces trois empires se maintinrent longtemps et tombèrent presque à la même époque ^ Plusieurs autres Etats se détachèrent de l'empire abbacide : les Hamdanides et, après eux, les Ocaïlides, régnèrent sur la Mésopotamie et Mosul; les Toulounides et, après eux, les Béni Toghdj, possédèrent l'Egypte; les Samanides gouvernèrent les pays lointains de la Transoxiane et du Khoraçan; les Alides dominèrent sur le Deïlem et le Taberistan; les Deïlémites s'emparèrent plus tard de la province de Fars, des deux Iracs et de Baghdad, dont ils mirent les khalifes en tutelle; ensuite les Seldjoukides occupèrent ces Etats et en formèrent un empire redoutable, qui se morcela dans la suite, ainsi que nous le savons par leur histoire. Voyez encore comment les mêmes faits eurent lieu en Maghreb et en Ifrîkiya : Badîs Ibn el-Mansour avait porté l'empire des Sanhadja à un haut degré de puissance, quand son oncle Hammad, s'étant révolté, en détacha et prit pour lui-même toutes les provinces occidentales, depuis l'Auras jusqu'à Tlemcen et au Molouîa^. 11 bâtit la ville d'El-Calâ* sur le Djebel Kîana*, une des montagnes^ qui dominent El-Mecîla, et il en fit sa résidence. Il s'empara aussi d'Achîr, ville qui avait été le berceau de la dynastie et qui est située sur la

' Littéral, «ils tombèrent presque à la Histoire des Berbers , t. II de la traduction,

même époque ou ensemble. » Notre auteur ' La Caià des Béni Hammad était

aurait dû se rappeler que la chute des Ab- située à environ sept lieues au nord-est

bacides eut lieu l'an 656 de l'hégire, celle d'El-Mecîla. (Histoire des Berbers, tome I ,

des Oméiades espagnols l'an 422, et celle p. lxxv; t. II, p. 43, et la Description de

des Fatemides l'an 667. l'Afrique septentrionale d'El-Bekri , p. 1 19.)

Ibn Khaldoun a donné une notice des ' Pour iLaljS, lisez i^JUv

fiadicides et des Hammadides dans son ^ Pour jLok, lisez JLa«..

montagne de Tîteri'. De cette manière il fonda un empire qui rivalisa avec celui des Badicldes, lesquels avaient conservé la ville de Cairouan et les provinces qui en dépendent. Ces deux Etats continuèrent à rester séparésjusqu'à ce qu'ils succombassent ensemble. Les mêmes faits se reproduisirent dans l'empire almohade : quand l'autorité en fut affaiblie, les Hafsides se révoltèrent en Ifrîkiya, et fondèrent un empire qu'ils transmirent à leur postérité; mais, à l'époque où leur puissance avait atteint sa dernière limite, un prince de la même famille, l'émir Abou Zekeriya Yahya, fils du sultan Abou Ishac Ibrahim, quatrième p. io6. khalife de cette dynastie, se révolta dans les provinces occidentales, celles de Bougie et de Constantine, où il fonda un Etat qu'il laissa à ses fils. De cette manière, l'empire des Hafsides fut scindé en deux parties. Plus tard , la famille d'Abou Zekeriya s'empara de Tunis, la métropole des Etats hafsides ; ensuite l'empire se partagea encore entre les princes de cette famille. Quelque temps après il s'y forma plusieurs Etats indépendants, dont les souverains, autrefois serviteurs de l'empire hafside^, n'appartenaient pas à la famille royale. L'apparition des rois provinciaux de l'Espagne est encore un fait de la même nature, ainsi que celle des princes persans en Orient. Les mêmes changements eurent lieu dans l'empire des Sanhadja (Zîrides), établis en Ifrîkiya : dans les derniers temps de cette dynastie, chaque place forte de l'Ifrikiya était entre les mains d'un chef qui y avait proclamé son indépendance, comme nous le dirons ailleurs^. Un peu avant notre temps, le Djerid et le Zab s'étaient détachés de l'empire (hafside), ainsi que le lecteur le verra plus loin *. Il en est de même de tous les empires quand le luxe, la paresse et l'extinction de l'esprit de conquête les font tomber dans la décrépitude : les princes de la famille royale et les grands officiers de l'Etat s'en partagent les provinces pour en faire des principautés indépendantes. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce qui est sar elle.

' Voy. la première partie, p. 127, noie. ' Hist. des Berbers, t. II, p. 29 et suiv.

' Voy. Histoire des Berbers, t. III , p. 1 5. ' Ibid. t. III , p. 1 24 et suiv.

Quand la décadence d'un empire commence , rien ne l'arrête.

Nous avons signalé successivement les divers accidents qui annoncent la décadence d'un empire et fait remarquer les causes qui les produisent. Ces accidents lui arrivent naturellement, avons-nous dit, parce qu'ils sont tous dans la catégorie des choses qui lui sont naturelles. La décadence des empires, étant une chose naturelle, se produit de la même manière que tout autre accident, comme, par exemple, la décrépitude qui affecte la constitution des êtres vivants. La décrépitude est une de ces maladies chroniques qu'il est impossible de • 07. guérir ou de faire disparaître; car elle est une chose naturelle, et de telles choses ne subissent pas de changement. Plusieurs souverains, d'une grande prévoyance politique , s' étant aperçus des accidents et des causes qui avaient amené la décadence de leurs empires, et croyant à la possibilité de la faire cesser, ont essayé de guérir l'Etat et d'en rétablir le tempérament normal ; cette décadence, dans leur idée , ayant eu pour cause l'incapacité ou la négligence de leurs prédécesseurs. Ils se trompent cependant i; les accidents dont il s'agit sont naturels aux empires, et ce qui empêche d'y remédier^, ce sont les habitudes (qui s'y sont introduites). Or les habitudes sont une seconde nature : le prince, par exemple, qui a vu son père ou les chefs de sa famille porter toujours des vêtements de soie et de brocart, se servir d'armes et de harnais ornés d'or, et ne pas permettre au public de s'approcher d'eux quand ils tiennent des assemblées ou qu'ils assistent à la prière, ce prince ne peut pas s'écarter des usages de ses prédécesseurs pour se revêtir d'habits grossiers, renoncer à la parure et se mêler au peuple. La coutume ne le lui permet pas, et, s'il essayait de le faire, il s'exposerait à l'animadversion publique : on le traiterait de fou ou de visionnaire , parce qu'il aurait brusquement abandonné les usages reçus, et cela aurait des suites fâcheuses pour son autorité. Voyez ce qui arriva aux prophètes quand ils condamnèrent les usages établis

' Pour ^j^ , lisez jj-^j. insère L^; le manuscrit D et l'édition de

' Après le mot iaiUt , le manuscrit C Boulac insèrent jJ.

et refusèrent de s'y conformer; sans l'aide de Dieu et le secours du ciel (ils n'auraient pas réussi dans leur mission). Quelquefois, quand ie sentiment de patriotisme a disparu d'un empire, le faste et l'appareil (de la royauté) le remplacent par l'effet qu'ils produisent sur les esprits; mais si, avec l'affaiblissement des sentiments patriotiques, le souverain renonce aux habitudes de pompe, la cessation^ de ce prestige enhardit le peuple contre le gouvernement. Le prince se voit donc obligé de s'entourer de toute la pompe possible et de ne pas y renoncer. Quelquefois, quand l'empire est dans la dernière période de son existence, il déploie (tout à coup) assez de force pour faire croire que sa décadence s'est arrêtée; mais ce n'est que la dernière P. 108. lueur d'une mèche qui va s'éteindre. Quand une lampe est sur le point de s'éteindre, elle jette subitement un éclat de lumière qui fait supposer qu'elle se rallume, tandis que c'est le contraire qui arrive. Faites attention à ces observations et vous reconnaîtrez par quelle voie secrète la sagesse divine conduit toutes les choses qui existent vers la fin qu'elle leur a prédestinée; et le terme de chaque chose est écrit^. [Coran, sour. xiii, vers. 38.)

Comment la désorganisation s'introduit dans un empire.

L'édifice de fempire doit s'appuyer de toute nécessité sur deux bases : 1° la force et-l'esprit de corps ^, ce que l'on désigne par le terme djond (force armée, milice); 2° l'argent, moyen qui s'emploie pour l'entretien des troupes et pour subvenir aux besoins du souverain. C'est toujours dans ces bases que la désorganisation se déclare. Nous indiquerons d'abord comment elle attaque l'empire dans sa force et dans son esprit de corps; puis nous montrerons comment elle porte atteinte aux ressources de l'Etat et à ses revenus.

C'est à l'esprit de corps que l'empire doit son établissement et son organisation, ainsi que nous l'avons indiqué. Dans le corps politique,

' L'édition de Boulac porte cjI*(>j. " Litt. « à chaque époque il y a un écrit. »

L'auteur a sans doute écrit J Lu, à la place ' Littéral. « l'épine (c'est-à-dire , la force

de «I.oo. offensive) et l'esprit de corps. »

Prolégomènes. — ii. i6

122 PROLEGOMENES

il faut qu'il y ait un parti qui réunisse sous lui tous les autres partis et qui les entraîne à sa suite. Ce parti est celui du chef de l'Etat; il lui appartient spécialement, et se compose des parents du prince et des membres de" cette fraction de tribu dont il fait partie.

Le gouvernement prend ensuite le caractère et les attributs • de la royauté; le luxe s'y introduit, et le souverain, se voyant obligé d'humilier l'orgueil '^ des chefs de parti, commence par ses propres parents, par ceux qui tiennent une haute place dans sa famille et qui partagent avec lui les honneurs^ de la royauté. Il sévit contre eux, et même avec plus de rigueur que contre les autres chefs. Le luxe a aussi plus de prise sur les parents du souverain que sur d'autres personnes, parce qu'ils jouissent des avantages qu'offrent la royauté , l'autorité et la domination ; ils se trouvent donc exposés à deux principes de destruc- P. 109. tion : le luxe et la puissance coercitive. Le souverain s'étant assuré le pouvoir (à leur détriment) , et sachant que leurs cœurs sont indisposés contre lui , ne se borne plus à les opprimer : il leur ôte la vie ; car la crainte de se voir enlever l'autorité a remplacé dans son cœur la jalousie qu'il leur portait jusqu'alors. Il les fait mourir, ou bien il les abreuve d'humiliations et les prive des jouissances et du bien-être auxquels ils avaient commencé à s'accoutumer. La ruine et la mort de ces chefs nuisent à la force de leur parti, qui est aussi celui du souverain. Ce parti, qui réunissait sous ses ordres tous les autres, et qui les entraînait à sa suite, se désorganise et perd son énergie; le chef de l'Etat s'appuie alors sur un autre, composé des intimes du palais, c'est-àdire des clients qu'il s'est attachés par des bienfaits , et des gens qui doivent toute leur fortune à ses bontés. Mais ce parti est loin de posséder la même énergie que l'autre, parce que les individus dont il est formé ne tiennent pas ensemble par les liens de la parenté et du sang, Dieu, avons-nous dit, ayant voulu que les liens de ce genre fussent la véritable force d'un parti. Quand le souverain s'est ainsi détaché do sa propre tribu et des gens qu'xme sympathie naturelle avait rendus

^ Littéral. « la nature. » — ^ Littéral. « de couper le nez. » — ' Littéral. « le nom. »

ses auxiliaires, les chefs des autres partis s'en aperçoivent par un sentiment naturel et osent lui tenir tête, ainsi qu'à ses intimes; aussi les poursuit-il de sa vengeance en les faisant tuer les uns après les autres, et le prince qui le remplace sur le trône suit son exemple. Ces chefs, exposés non-seulement à la mort, mais aux effets funestes du luxe, perdent leur esprit de corps', ouhlient les sentiments énergiques de sympathie et de dévouement que cet esprit entretient, et se résignent à louer leurs services - pour la défense de l'Etat. Comme ils ne sont pas assez nombreux pour cette besogne, les provinces frontières et les places fortes sont faiblement gardées, ce qui encourage les populations de ces contrées à s'insurger contre le gouvernement; des princes de la famille royale, et d'autres individus qui s'étaient mis en révolte, s'empressent d'aller les joindre, dans l'espoir de les ralHer à leur cause, !'• et dans l'assurance que les troupes du sultan ne viendront pas les y chercher. Le mouvement se propage, le territoire de l'empire se rétrécit , et les insurgés s'avancent jusqu'aux localités voisines du siège du gouvernement. Cela a ordinairement pour résultat le partage de l'empire en deux ou trois royaumes. Le nombre de ces Etats dépend de la force primitive de l'empire, ainsi que nous l'avons exposé. Dès lors, le souverain a pour soutiens des gens qui n'appartiennent pas à sa famille , mais qui , habitués à voir cette famille toujours maîtresse des autres, la respectent encore et lui obéissent.

Voyez l'empire fondé parles Arabes dans les premiers temps de l'islamisme; il s'étendait jusqu'à l'Espagne, d'un côté, et jusqu'à flnde et à la Chine, de l'autre. L'appui des descendants d'Abd-Menaf assura tellement aux Oméiades l'obéissance de tous les Arabes, que (le khalife) Soleïman Ibn Abd el-Melek ayant expédié de Damas l'ordre d'ôter la vie à Abd el-Azîz , fils de Mouça Ibn Noçeïr, qui se trouvait alors à Cordoue, on se conforma à sa volonté, sans y faire la moindre objection. Les Oméiades succombèrent avec leur parti , qui s'était énervé dans le luxe ; les Abbacides , qui les remplacèrent , surent mettre

' LiUéral «la leinture de l'esprit de ^ Le mot »ij-^l [adjerâ] est un des

corps. « pluriels de rv>'-

lin frein ' à l'ambition des Béni Hachem , en chassant du pays les descendants d'Abou Taleb et en les faisant mourir. L'esprit de corps qui régna chez les descendants d'Abd Menaf s' étant ainsi éteint, les (autres) Arabes commencèrent à braver l'autorité des Abbacides, et, dans les provinces éloignées de la capitale, ils s'attribuèrent tout le pouvoir. C'est ce que firent les Agblebides en Ifrîkiya, et les (Oméiades) espagnols. L'unité de l'empire était déjà brisée quand les Idrîcides soulevèrent le Maghreb avec l'appui des Berbers, auxquels leur illustre origine avait imposé, et qui étaient parfaitement assurés que les troupes de l'empire ne viendraient pas les attaquer chez eux. Les émissaires du parti des Alides, s' étant ensuite mis en campagne, s'emparèrent des contrées et des provinces éloignées de la capitale, et y fondèrent des missions et des royaumes. Ce fut encore là un démembrement de l'empire.

Dans certains cas, ces empiétements continuent jusqu'à ce que l'autorité de l'empire soit refoulée (des extrémités) jusqu'au centre, et, comme les troupes domestiques se sont amollies dans le luxe, elles se désorganisent et disparaissent; l'empire, partagé alors en plusieurs États, est partout d'une faiblesse extrême. Quelquefois un empire, après avoir passé par ces épreuves, se soutient longtemps sans s'appuyer sur aucun parti , la teinture qu'il a donnée à l'esprit de ses sujets lui ayant assuré leur obéissance. Cette teinture, c'est l'habitude de soumission et de subordination qui a prévalu chez eux depuis de longues années, habitude si ancienne que personne parmi eux ne sait quand ni comment elle a été introduite. Ces gens-là ne connaissent que la soumission au souverain ; ce qui le dispense ^ de se faire soutenir par un corps de partisans. Pour maintenir l'ordre dans ses États, il se contente d'un corps de troupes soldées, composé de la milice régulière et de volontaires enrôlés*. Ce qui fortifie encore son autorité, c'est la profonde conviction qui domine tous les esprits et qui leur fait regarder la soumission comme un devoir religieux ;

' Lisez ly-àJLfà- — ' Pour iJ^iXMà, Hsez ^J\joiM^- — ' Litléral. « et des mercenaires, »

D'IBN KHALDODN. 125

aussi à peine trouve-t-on chez eux un individu qui songe à désobéir au gouvernement ou à se mettre en révolte contre lui. Bien plus, tout le monde blâmerait l'auteur d'une pareille tentative, et s'y opposerait. Celui qui essayerait d'opérer un soulèvement ne le pourrait pas , quand même il y mettrait tous ses efforts.

Il arrive quelquefois que les empires réduits à cet état sont plus qu'auparavant à l'abri d'insurrections et de révoltes. Cela tient à la teinture forte et solide que les habitudes d'obéissance et de subordination ont laissée dans les esprits; les sujets sont presque incapables de former le projet d'une révolte; à peine pourraient-ils concevoir l'idée de désobéir au gouvernement. L'empire est donc bien garanti contre les mouvements populaires et les insurrections qui auraient nécessairement lieu s'il s'appuyait sur un parti ou sur une tribu. Il continue ainsi jusqu'à ce que sa vitalité s'éteigne, ainsi que s'éteint la chaleur naturelle du corps quand on le prive d'aliments. Enfin son heure prédestinée arrive; le terme de chaque chose est écrit; la durée de chaque empire est fixée d'avance, et Dieu a réglé la longueur de la nuit et du jour.

Passons au préjudice que l'Etat ressent du côté de ses finances. Dans Un empire qui commence, la civilisation est celle de la vie P. nomade, ainsi que nous l'avons dit, et le caractère de son administration est la douceur envers ses sujets et la modération dans ses dépenses; il ne met pas la main sur les biens de ses administrés; il ne cherche pas à augmenter ses revenus, il n'emploie pas des moyens adroits et raffinés ' pour se procurer de l'argent, et il ne contrôle pas avec trop de rigueur les comptes de ses agents et percepteurs.

Comme rien n'oblige l'empire à faire de grandes dépenses dans cette époque de son existence, il n'a pas besoin de beaucoup d'argent; mais, quand il est parvenu à consolider sa domination et sa puissance, il ouvre la porte au luxe, et cela l'entraîne dans des frais bien plus grands qu'auparavant. Les habitudes de dépense contractées par le sultan et les grands officiers de l'empire vont en croissant et se

' Pour ^yo^•ft, lisez ^yo-<wl.

ne PROLEGOMENES

répandeul même parmi les citoyens; cela nécessite une augmentation dans la solde des troupes et dans les traitements des employés; les dépenses augmentent; l'habitude de la prodigalité s'introduit même parmi les sujets de l'Etat : on sait que les hommes suivent toujours la religion et les usages de leur souverain. Pour rendre le revenu plus abondant, pour avoir le moyen de subvenir à ses propres dépenses et à l'entretien des troupes, le sultan soumet à des droits tout ce qui se vend dans les marchés, car il s'imagine que le luxe déployé par les citoyens est une preuve de leur opulence.

Comme le luxe s'accroît toujours, les droits de marché ne suffisent plus, et le gouvernement, ayant pris des habitudes de despotisme et de violence dans ses rapports envers ses sujets, cherche à se procurer de l'argent à leur détriment; (il impose de nouveaux) droits de marché, (il s'engage lui-même dans) le commerce, (il ose même) transgresser la loi ouvertement ' à leur égard quand les prétextes lui manquent pour colorer son injustice. Pendant ce temps, le gouvernement s'affaiblit par la décadence du parti qui le soutenait, et il P. ii3. s'aperçoit que l'armée commence à braver son autorité. C'est là une chose qu'on devait prévoir, et, pour y porter remède, on est obligé de prodiguer aux troupes les dons et les gratifications. Dans cette période de l'existence de l'empire, les percepteurs ont acquis de grandes richesses, parce que les impôts ont produit beaucoup et que tout cet argent leur a passé entre les mains. 11 leur arrive même quelquefois de déployer un faste qui les expose à être soupçonnés de péculat. Les uns dénoncent les autres par haine ou par jalousie, et tous subissent successivement des avanies et des confiscations qui leur enlèvent leurs richesses et les font déchoir de leur haute position. Leur faste et leur magnificence avaient contribué à augmenter le revenu de l'Etat, et le gouvernement, s'étant maintenant privé de cette ressource en ruinant^ les financiers, va encore plus loin, et porte la main sur les richesses de ses autres sujets. Pen-

' Je lis ojtj . placer le fatha de la dernière lettre par

' Dans le mot o-JJa-«l, il faut rem- un djezma.

DIBN KHALDOUN. 127

dant cette période, la force dont le gouvernement disposait s'est tellement alï'aiblie, que le souverain ne peut plus continuer ses actes de despotisme et d'oppression. Il borne sa politique dorénavant à ménager sa position en prodiguant de l'argent (aux mécontents); cela lui paraît plus avantageux que d'employer l'épée, dont il a reconnu le peu d'utilité '. Ayant sans cesse un besoin extrême d'argent, puisqu'il doit subvenir aux frais toujours croissants de l'administration et à la solde des troupes , il s'efforce , mais en vain , d'atteindre au but qu'il se propose *. Le gouvernement s'affaiblit au dernier degré; les provinces méconnaissent son autorité; il ne cesse de se désorganiser pendant les périodes suivantes de son existence, et il finit par succomber. L'empire, exposé aux tentatives ^ des ambitieux, tombe au pouvoir du premier chef qui essaye de l'arracher aux mains de ceux qui le gouvernent, ou bien, si les ennemis le laissent tranquille, il continue à perdre ses forces jusqu'à ce qu'il succombe épuisé, ainsi que s'éteint la mèche d'une lampe quand l'huile est consumée. Dieu est le maître de toute chose, le goavemear de tous les êtres; il n'y a. point d'autre dieu que Lui.

Dans les premiers temps d'un empire, ses frontières ont toute l'étendue qu'elles sont P. n4. capables de prendre. Ensuite elles se rétrécissent graduellement, jusqu'à ce que l'empire soit réduit à rien et s'anéantisse '.

Dans un chapitre de la troisième section de ces Prolégomènes^, nous avons fait observer, en traitant du khalifat et de la royauté , que chaque empire a, pour sa part, un certain nombre de principautés et de provinces, et qu'il ne peut pas en avoir davantage. Cela est évident quand on considère que l'empire doit pourvoir à la défense des contrées et des régions dont il se compose , en y distribuant des troupes. Quand le gouvernement a disposé ainsi de toute son armée,

' Pour *jUc , lisez ajUc. crits C, D et dans l'édition de Boulac. Il

' Pour ^xjkj , lisQz k^5xjU . se trouve dans le manuscrit A. Je crois

' Pour ».iLu«,ûfl, lisez »>iLo.ûf. qu'il est d'Ibn Khaldoun.

' Ce chapitre manque dans les manus- ^ Voy. la i" partie, p. 332

la ligne jusqu'où il a porté ses garnisons forme la frontière; elle entoure l'empire de tous les côtés, comme une ceinture. Dans quelques cas, l'empire porte ses frontières aussi loin que celui qu'il a remplacé; d'autres fois il les pousse plus loin et prend ainsi plus d'étendue. Cela arrive quand il possède plus de troupes que le premier empire n'en avait eu à sa disposition.

Tout ce que nous venons de dire a lieu pendant que le nouvel empire conserve encore l'empreinte de la civilisation nomade, et l'énergie austère qui se contracte dans le désert. L'empire arrive ensuite au faîte de la gloire et de la domination; les sources du revenu, coulant avec abondance, y font affluer les biens et les richesses; l'océan du luxe est prêt à déborder; la civilisation de la vie sédentaire y a fait un grand progrès; les nouvelles générations s'habituent au Men-ètre dans lequel elles ont été élevées. Les mœurs des soldats • s'adoucissent; ils jouissent des agréments de la vie, et cela communique à leurs âmes un certain degré de mollesse et d'indolence; la vie sédentaire les énerve en les pliant' à ses usages. Cette manière de vivre porte ceux qui l'adoptent à se dépouiller de leur caractère mâle et austère, les fait renoncer à la rudesse de la vie nomade et les livre à l'ambition, passion qui les entraîne à rechercher le commandement et à se battre pour l'obtenir. Le sultan met un terme aux conflits par l'emploi de mesures qui ont pour résultat la mort des grands et la destruction des chefs. Les émirs et les grands disparaissent du monde, laissant après eux une foule de dépendants et de subordonnés. Ces changements nuisent à la puissance de P. 11 5. l'empire, dont ils ébrèchent^ le glaive. Voilà la première atteinte portée à l'intégrité de l'Etat; il la reçoit dans sa force armée, ainsi que nous l'avons dit. A cela viennent se joindre les dépenses excessives faites (par le souverain) pour satisfaire à l'amour de l'ostentation qui s'est emparé de lui, et à la prodigalité sans bornes à laquelle il se livre afin de rivaliser (avec les autres rois) ^. Il veut avoir une

' Lisez CA^ avec le manuscrit A. ' Pour cjU.ulL), lisez isLiulU, avec

' Pour JjLJ, lisez Ji-j. le manuscrit A.

table recherchée, de beaux habits, des palais magnifiques, de belles armes et des écuries remplies d'excellents chevaux. Aussi les recettes du gouvernement ne couvrent plus les dépenses, et, de là, une seconde atteinte portée à l'empire du côté des finances, ce qui, avec la première, amène la faiblesse et la décadence. Quelquefois aussi les chefs se disputent le pouvoir, bien qu'ils soient incapables de lutter contre les peuples voisins qui menacent l'empire, ou de réprimer les tentatives des rivaux de la famille régnante. Les habitants des provinces frontières profitent aussi de la faiblesse du gouvernement pour se rendre indépendants, et le souverain n'a pas la force de les remettre dans la voie de l'obéissance. Alors commence le rétrécissement des limites auxquelles l'empire avait atteint d'abord. Pour faciliter l'administration de l'Etat S on lui trace une nouvelle frontière en dedans de l'autre; mais la faiblesse des troupes, leur inertie, le manque d'argent et la diminution du revenu font, à l'égard de cette frontière, ce qui s'était fait à l'égard de la première. Le souverain se met à modifier les règlements que l'on avait observés jusqu'alors pour l'administration de l'armée , des finances et des provinces; il croit pouvoir régénérer l'Etat s'il parvenait à établir l'équilibre entre les recettes et les dépenses, à donner à l'armée une bonne organisation , à réformer l'administration des provinces , et à couvrir la solde des troupes et les traitements des employés par une meilleure répartition des produits de l'impôt. Pour arriver à son but, il suit, dans tous leurs détails, les règlements observés dans les premiers temps de l'empire; mais, malgré ces changements, les causes P. ii6. du mal persistent et menacent l'Etat de tous les côtés. Dans cette période, l'empire éprouve encore ce qui lui était arrivé dans la précédente, et le souverain est obligé de lutter contre les mêmes difficultés qui s'étaient présentées alors. Il emploie les mesures - dont on s'était déjà servi; il espère éloigner un mal qui reparaît toujours, et qui entame de tous les côtés l'intégrité de l'empire; enfin il établit

' Le manuscrit A porte uk^-^jo', qui est la bonne leçon. — ' Je lis yv JL, Prolégomènes. — ii. 17

une nouvelle frontière en arrière de la seconde. Les mêmes désordres qui avaient eu lieu dans la période précédente se montrent dans celle-ci. Tous les souverains qui changent les règlements politiques suivis par leurs prédécesseurs fondent, pour ainsi dire, un nouveau royaume, et établissent un nouvel empire. Cet empire succombe; les peuples voisins cherchent à s'en emparer par la voie de la conquête, afin d'y étabhr leur autorité, et il en arrive ce que Dieu a prédestiné.

Voyez, par exemple, l'empire fondé par les musulmans, comment il agrandit ses frontières par des conquêtes et par des victoires remportées sur d'autres peuples. Dès lors l'armée prit un énorme accroissement, parce qu'on jouissait d'une forte solde et d'un grand bienêtre. Cela continua jusqu'à la chute des Oméiades et au triomphe de la dynastie abbacide. Le luxe augmenta, la civilisation de la vie sédentaire se développa, les germes de la désorganisation s'introduisirent dans l'Etat, et la frontière se rétrécit par la perte de l'Espagne et du Maghreb, où les Oméiades merouanides et les Alides (idrîcides et fatemides) fondèrent des royaumes en détachant ces deux provinces de l'empire. Ensuite eut lieu la lutte entre les fils de Haroun er-Rechîd ' ; des émissaires alides se montrèrent dans toutes les provinces et fondèrent des États indépendants. Plus tard (le khahfe) El- Motéwekkel fut assassiné; les émirs (de la garde turque), s'étant emparés de l'autorité, tinrent les khalifes en tutelle; les gouverneurs des provinces frontières se rendirent indépendants et ne payèrent plus l'impôt, et le luxe augmenta toujours. Alors vint El-.Motadhed, P. 117. qui changea l'organisation politique de l'empire et concéda aux gouverneurs révoltés les provinces dont ils s'étaient emparés. Les Samanides eurent la Transoxiane, les Taherides gardèrent l'Irac et le Khoraçan, les Saffarides conservèrent le Sind et le Fars, les Toulounides régnèrent en Egypte et les Aghlebides en Ifrîkiya. La puissance des Arabes s'étant définitivement brisée, celle des Persans triompha; les Bouïdes et les Deïlemites se rendirent maîtres de ' El-Amin et El-Mamoun.

l'empire musulman, et retinrent les khalifes en tutelle; les Samanides conservèrent leur autorité clans la Transoxiane; les Fatemides du Maghreb ambitionnèrent la possession de l'Egypte et de la Syrie, et s'emparèrent de ces deux pays '. Ensuite les Seldjoukides, famille turque, fondèrent leur dynastie en s'emparant des Etats qui formaient l'empire musulman, et laissèrent les khalifes en tutelle comme auparavant. Les choses restèrent en cet état jusqu'à la chute de leur dynastie. Depuis l'avènement d'En-Nacer^, l'empire des khalifes n'avait pas même la dimension du halo qui entoure la lune, puisqu'il ne se composait que de l'Irac arabe jusqu'à Ispahan, du Fars et du Bahreïn. il se maintint ainsi très-peu de temps, le khalifat ayant été renversé par Houlagou, fils de Touli Ibn Douchi-Khan et roi des Tartars et des Moghols, lorsqu'il vainquit les Seldjoukides et leur enleva les provinces de l'empire musulman dont ils s'étaient emparés. C'est ainsi que chaque empire voit rétrécir graduellement son étendue primitive, jusqu'à ce qu'il succombe. On verra que cela a lieu pour tous les royaumes, tant grands que petits, selon la règle suivie par Dieu à leur égard; puis vient la destruction, sort qu'il a prédestiné à ses créatures; tout périra, excepté la face de Dieu. [Coran, sour. xxviii, vers. 88.)

Comment se forment les empires. P- 118.

Les empires qui commencent pendant que l'empire déjà établi se trouve dans sa période de décadence se forment de deux manières. Quand les gouverneurs des provinces éloignées voient que l'autorité^ du gouvernement cesse de les atteindre, chacun d'eux prend le commandement suprême *, et forme pour son peuple un nouvel empire, un royaume qui reste à sa famille, qui devient l'héritage de ses enfants ou de ses clients*, et qui augmente graduellement en

' Pour ojSZX^, il faut sans doute lire (n8o de J. C). Il régna quarante-neuf

U'jdl^. ans. — " Littéral, «l'ombre.»

' En-Nacer, lils d'El-Mostadhi , monta '' Pour i>-ywJ', lisez o^Hm^..

sur le trône du khalifat l'an 675 de l'hégire ^ Pour ■uJlj'j , lisez *-yily jl.

puissance. Quelquefois ils se disputent l'autorité souveraine, et, dans cette lutte, le chef le plus fort l'enlève à ses rivaux. A l'époque où l'empire des Abbacides tombait en décadence et ne pouvait plus faire sentir son autorité dans les provinces éloignées, la dynastie des Samanides s'établit dans la Transoxiane, celle des Hamdanides s'éleva à Mosul et dans la Syrie, et celle des Toulounides parut en Egypte. D'un autre côté, quand l'empire des Oméiades espagnols tomba en ruine, les gouverneurs des provinces "s'en partagèrent les débris, et se formèrent des royaumes qui passèrent à leurs parents ou à leurs clients. Dans de pareils cas, les chefs établissent leur indépendance sans faire la guerre à l'ancien gouvernement; maîtres de leurs principautés, ils ne cherchent pas à s'emparer de l'empire, qui se maintient encore. (Ils obtiennent le pouvoir) d'une manière très-simple : cet empire, étant en pleine décadence, ne peut plus étendre son ' action jusqu'aux provinces éloignées, et n'a pas assez de force pour y faire sentir son autorité.

Parlons de la seconde manière dont se forment les empires. Parmi les peuples ou les tribus qui demeurent dans le voisinage de l'empire établi se trouve un individu qui prend les armes pour l'attaquer, sous le prétexte de faire triompher un principe politique ou reli- P. 119. gieux auquel il est parvenu à rallier son peuple, ainsi que nous l'avons déjà indiqué; ou bien, se voyant soutenu par un fort parti, et occupant un haut rang dans sa nation, il devient très-puissant et aspire à fonder un royaume avec le concours de ses partisans. Ceux-ci, de leur côté, nourrissent l'espoir d'établir leur domination dans le territoire de l'empire dont ils ont déjà remarqué l'affaiblissement et bravé l'autorité. Ce chef et son peuple , voyant que l'empire leur est offert comme une proie, le harcèlent par des attaques incessantes et finissent par s'en emparer. Ce fut ainsi que les Seldjoukides dépouillèrent les descendants de Sebokleguin (les Ghaznévides), et que les Mérinides du Maghreb remplacèrent les Almohades^

' A la place de celle dernière phrase les portent seulement ^j^a-i l-*->, c'esl-à-dire, manuscrits C, D et l'édition de Boulac «ainsi que nous l'exposerons.» En effet,

Ce n'est qu'à la longue qu'un empire qui commence fait la conquête d'un empire déjà élabli; il n'y réussit pas (tout d'abord) par la force des armes.

Tous les empires naissants peuvent se ranger, avons-nous dit, en deux catégories. La première est celle des royaumes fondés par les gouverneurs de provinces, quand l'empire (dont elles dépendent) a cessé d'y faire sentir son autorité ' et d'y envoyer les flots (de sa puissance). Nous avons fait observer que ces chefs ne cherchent pas ordinairement à se rendre maîtres de l'empire, parce qu'ils se contentent des provinces qu'ils possèdent déjà et que (pour les conserver) ils sont obligés d'employer toutes leurs forces. La seconde catégorie est celle des empires fondés par les partisans d'un principe politique ou religieux ou par des gens qui se mettent en révolte ouverte contre l'ancien empire. Les chefs de ces insurgés doivent, de toute nécessité, attaquer l'empire directement, parce que les forces dont ils disposent y sont amplement suffisantes. Pour se mettre en révolte , on doit appartenir à une famille ayant l'appui d'un parti dont l'esprit de corps et de domination soit assez fort pour faire espérer le succès de l'entreprise. La guerre éclate alors entre ce parti et le gouvernement de l'empire établi, les succès alternent avec les revers, les expéditions se renouvellent à plusieurs reprises et continuent jusqu'à ce que les insurgés obtiennent la supériorité. Ce n'est donc qu'avec le temps qu'ils parviennent à faire la conquête de l'empire , car il arrive rarement qu'ils y réussissent à la suite d'un premier conflit. En voici la raison : dans les guerres, la victoire tient ordinairement à des P. causes morales qui influent sur l'esprit et l'imagination; le grand nombre des troupes, l'excellence des armes et l'intrépidité de l'attaque suffisent quelquefois pour la remporter, mais ces moyens sont bien moins efficaces que les impressions morales, ainsi que nous l'avons dit^. Aussi l'emploi des stratagèmes dans la guerre est ce qu'il y a de plus avantageux et procure très-souvent la victoire. Le Prophète

l'auteur traite de ces dynasties dans la par- ' Littéral. » en a retiré son ombre. »

lie de son ouvrage qui est encore inédite. ^ Voy. ci-devant, p. 88.

a dit : « La guerre consiste en ruses ^ » Dans un empire établi depuis longtemps, les habitudes auxquelles on s'est fait portent tous les sujets à regarder l'obéissance comme un devoir essentiel , ainsi que nous l'avons fait observer dans un autre endroit de cet ouvrage. Cela offre de grands obstacles aux desseins du chef qui est à la tète du nouvel empire, et porte le découragement parmi ses troupes et ses partisans. Ceux d'entre ses intimes qui l'approchent de plus près peuvent bien avoir l'intention de faire toutes ses volontés et de le soutenir franchement; mais les autres, ceux (qu'il tient à distance et) qui sont en majorité, le servent avec froideur et s'abandonnent à l'inertie parce qu'ils continuent à regarder comme un article de foi le devoir d'obéir au gouvernement établi. Cela fait que, dans leur conduite, ils mettent une certaine^ mollesse; leur chef, étant mal appuyé, ne peut guère entrer en lutte ouverte avec l'empire existant et adopte un système de patience et de temporisation, jusqu'à ce que la faiblesse de cet empire devienne évidente pour tous, et que le peuple qu'il a sous ses ordres ait cessé de considérer l'obéissance à leur ancien souverain comme un devoir. De plus, le luxe a pris racine dans l'empire établi, par suite des habitudes que la royauté y a introduites; les grands s'abandonnent aux jouissances et aux plaisirs, et, se réservant à eux seuls le produit de l'impôt, ils remplissent leurs écuries de beaux chevaux, se procurent d'excellentes armes et, pour déployer un faste presque royal, ils prodiguent les dons que le souverain leur accorde, soit de bon gré, soit de force. Tout cela en impose aux en- 12 1- nemis de l'empire qui, fondateurs d'un nouveau royaume, ignorent encore les jouissances du bien-être. Habitués à la civilisation de la vie nomade, à la pauvreté et aux privations, ce qui exclut toute disposition au luxe, ils cèdent à de vaines appréhensions toutes les fois qu'ils entendent parler de l'état (florissant) de l'empire établi et des vastes ressources dont il peut disposer. Cela suffit pour les empêcher de l'attaquer. Leur chef est donc obligé de patienter et d'attendre;

' Litléral. «la guerre, c'est la tromperie. » — ' Après jLa.4J , insérez (j**J-

D'IBN KHALDOIIN. 135

mais quand l'empire est tombé en pleine décadence , ce qui ne manque pas d'amver, et qu'il a reçu de profondes atteintes dans sa force armée et dans ses revenus, ce chef, après avoir attendu longtemps, profite de l'occasion pour en faire la conquête. Cela est dans les voies de Dieu à l'égard de ses créatures. D'ailleurs le peuple du nouvel empire diffère de celui de l'ancien par son origine, par ses usages et par tous ses sentiments; il a pour lui un grand éloignement, et, pendant qu'il attend l'occasion de l'attaquer, il le prend en aversion et nourrit toujours l'espoir de le subjuguer. La haine mutuelle des deux nations devient tellement forte qu'elle ne reste plus un secret ' ; toute communication cesse entre les deux empires, de sorte que, dans celui qui vient de se former, on ne reçoit plus aucun renseignement sur l'état de l'autre dont on puisse profiter pour l'attaquer ^ ouvertement ou le surprendre à l'improviste. Pendant cette période d'attente ^, le peuple du nouvel empire se retient et évite les hostilités ouvertes; mais quand la volonté de Dieu s'est manifestée, et que l'ancien empire va succomber, après avoir atteint le terme de son existence et s'être désorganisé dans toutes ses parties, sa faiblesse et son épuisement frappent l'attention de son adversaire, dont la puissance est devenue redoutable par l'adjonction des provinces qu'il lui a enlevées. Encouragés par cette découverte, les habitants du nouvel empire se disposent d'un commun accord à commencer l'attaque; les dangers imaginaires qui avaient ébranlé leurs résolutions jus- p. 122. qu'alors disparaissent, la période de l'attente arrive à sa fin et la conquête s'effectue par la force des armes. Observez, par exemple, ce qui se passa dans l'empire abbacide, pendant la première période de son existence : les chîïtes (ou partisans) que cette famille avait dans le Khoraçan , ayant organisé une mission '^ et s'étant mis tous d'accord, attendirent dix ans ou même davantage avant d'attaquer ou-

' Littéral. « s'est raffermie secrètement ' Le mot L^»^ me paraît inutile. 11

et publiquement. » manque dans les manuscrits C, D et dans

' A la place de *j, les manuscrits C l'édition de Boulac. el D et l'édition de Boulac portent *Xa * Voy. partie I, p. 28, note 2.

136 PROLEGOMENES

vertement et de renverser la dynastie des Oméiades. Il en fut de même des Alides du Taberistan : quand ils eurent établi leur mission dans le Deïlem , ils attendirent avec patience l'occasion qui les rendit maîtres de cette province. Après la chute de leur puissance, les Deïlemides, ayant foinié le projet de conquérir le Fars et les deuxiracs, patientèrent pendant un grand nombre d'années, jusqu'au moment où ils purent enlever à l'autorité des Abbacides la ville d'Ispahan et la province de Fars. Plus tard ils se rendirent maîtres de la personne du khalife, à Baghdad.

Voyez encore les Obeïdides (Fatemides) : leur missionnaire, Abou , Abd Allah le Chîïte, demeura pendant plus de dix ans au milieu des Ketama, tribu berbère du Maghreb, avant de trouver l'occasion de renverser la puissance des Aghlebides en Ifrîkiya. Les Obeïdides, devenus souverains du Maghreb entier, convoitèrent la possession ■ de l'Egypte et passèrent environ trente ans à faire des tentatives pour s'en emparer. A plusieurs reprises ils y envoyèrent des armées et des flottes, et le gouvernement abbacide expédia de Baghdad et de la Syrie, par terre et par mer, des armées pour les repousser. Ils occupèrent Alexandrie , El-Faïyoum et le Saîd, étendirent de là leur domination jusqu'au Hidjaz, et établirent leur autorité dans le Bahreïn. Leur général, Djouher el-Kateb, se présenta alors devant Misr (le vieux Caire) avec une armée, et, s'en étant rendu maître, il renversa la dynastie des Béni Toghdj ' et fonda la ville d'El-Cahera (le Caire). Son khalife, Maadd el-Moëzz-li-dîn-IUah s'y P. 123. rendit environ soixante ans après la prise d'Alexandrie par les Fatemides^. Voyez encore les Seldjoukides, rois des Turcs : après avoir défait les Samanides et passé l'OxuSj ils attendirent pendant trente ans l'occasion de vaincre le fils de Sebokteguîn^ dans le Khoraçan.

' Ce nom se prononce à peu près 7'orti/. nouveau en 807 ; mais il ne put pas la

^ En 3oi de l'hégire, Abou 'ICacem el- conserver. El-Moéz alla s'établir en Egypte

Caim, fils d'Obeîd Allah el-Mehdi, s'em- l'an 362 (978 de J. C). para d'Alexandrie. Cette ville retomba au " Masoud II, fils d'Ibrahim, fils de Ma-

pouvoir des Abbacides l'année suivante. soud, fils de Mahmoud, fils de Sebokle-

Le même prince s'en rendit maître de guîn le Ghaznevide.

S'étant emparés de son empire , lis marchèrent sur Baghdad et se rendirent maîtres de cette ville et de la personne du khalife qui y résidait ^ Il en fut de même des Tartars: en l'an 617 (1220 de J. C.) ce peuple sortit de ses déserts; mais il dut mettre quarante ans pour établir sa domination. Dans le Maghreb ^, les Almoravides de la tribu de Lemtouna marchèrent contre les souverains maghraouïens ', et mirent plusieurs années à les vaincre. Ensuite les Almohades proclamèrent leur doctrine religieuse et s'insurgèrent contre la dynastie lemtounienne. Ils lui firent la guerre pendant trente ans avant de .s'emparer de Maroc, capitale de l'empire almoravide. Les Mérinides, peuple zenatien, attaquèrent le gouvernement almohade, lui firent la guerre pendant trente ans avant de lui enlever la ville de Fez et plusieurs provinces de l'empire. Ils le combattirent encore trente ans* avant de prendre la ville de Maroc, capitale de l'empire; ainsi que cela est raconté dans les histoires de ces dynasties. Voilà comment les nouveaux empires attaquent les anciens et mettent beaucoup de temps à les conquérir. Cela est dans les voies de Dieu à l'égard de ses créatures, et les voies de Dieu ne changent pas.

Que l'on ne nous objecte pas les conquêtes faites par les premiers musulmans, et comment ils vainquirent les Perses et les Grecs dans la troisième ou quatrième année après la mort du Prophète. Cela était encore un de ses miracles, qui avait pour effet mystérieux, P. 12/1. d'abord le dévouement des vrais croyants, qui n'hésitèrent pas à courir au-devant de la mort afin de faire triompher la foi en combattant les infidèles ; puis la terreur et la consternation dont Dieu remplit les cœurs des mécréants. Cela était complètement en dehors des événements usuels et différait beaucoup du système de temporisation suivi parles empires qui naissent à fégard des empires établis* ;

' Dans le texte arabe, il faut lire (Jl t. III, p. 258, 272 et suiv. — * Les Mé-

jo«j Lgj iCiJiii ^j.c. ^^f^ LLAM.li iloju rinides s'emparèrent de la ville de Maroc

jLt *ul. i'an 1269, vingt-deux ans après la prise

^ Pour j?J, lisez *-?• de Fez.

' Voy.l'Histoire des Berhers.X. Il, ip.'jo; '' Pour isyu*»!!-, lisez isyu«kJJ.

Prolégomènes. — ii. 18

c'était une de ces choses extraordinaires un des miracles de notre Prophète, lesquels, selon l'opinion générale, eurent lieu dans l'islamisme (après sa mort). Or aucune analogie n'existe entre un miracle et un événement ordinaire ; donc on ne doit pas citer un miracle pour réfuter (un principe général).

Quand un empire est dans la dernière période de son existence, la population est trèsnombreuse et les famines, ainsi que les grandes mortalités, sont fréquentes.

Le lecteur a déjà vu que, dans les empires naissants, le gouvernement se distingue nécessairement par sa douceur et par sa modération. Il tient ces qualités de la religion, si l'empire doit son existence au triomphe d'une doctrine religieuse, sinon il les dérive des beaux et nobles sentiments qui se développent immanquablement dans l'âme sous l'influence de la civilisation qui naît dans la vie nomade et qui se reproduit naturellement dans les nouveaux empires. Sous une administration juste et bienfaisante, les cœurs s'ouvrent à l'espérance et l'on se livre avec ardeur à toutes les occupations qui profitent à la société. La population, déjà nombreuse, prend un grand accroissement; mais comme cela se fait graduellement, on ne s'en aperçoit qu'après une ou deux générations. Au commencement de la troisième, l'empire approche du terme de sa vie \ la population a atteint son maximum. Qu'on ne nous objecte pas ce que nous avons P. 125. déjà dit, savoir que, dans les derniers temps d'un empire, le gouvernement est mauvais et opprime^ les sujets, (et que, par conséquent, la population doit diminuer). Notre observation en elle-même est juste, mais on ne peut pas nous l'opposer. Il est vrai que le peuple souffre à cette époque, et que les impôts ne rapportent pas beaucoup; mais les mauvais effets qui résultent de cet état de choses ne deviennent sensibles qu'au bout d'un certain temps, ce qui tient au fait que,

' Pour Uyot, lisez t*y^. avec tous les * Ici et dans la ligne suivante il faut

manuscrits et l'édition de Boulac. Sur les remplacer tjt:*-! par (»^-l, leçon

diverses périodes de la vie d'un empire, offerte par le manuscrit D et par l'édi-

voy. la première partie, pages 3^7, 356. lion de Boulac.

D'IBN RHALDOUN. 139

dans toutes les choses du monde , les changements se font graduellement.

Les famines et les grandes mortalités sont fréquentes quand l'empire est dans la dernière période de son existence. A cette époque, les famines ont presque toujours pour cause la suspension des travaux agricoles. Le peuple ne veut plus cultiver la terre parce que le gouvernement lui arrache son argent, l'accable d'impôts et le force à payer des droits de vente illégaux '. Les troubles causés par l'appauvrissement des sujets et par les nombreuses révoltes auxquelles la faiblesse de l'empire donne lieu contribuent aussi au découragement général. Cela amène ordinairement une grande réduction dans la quantité des grains que Ton met en magasin. D'ailleurs la culture de la terre ne prospère pas toujours et ne fournit pas régulièrement des produits abondants. L'atmosphère, étant naturellement sujette à de grandes variations, peut donner beaucoup de pluie ou très-peu, et cela influe directement sur la quantité de grains-, de fruits et de bétail. Le peuple s'imagine qu'il y aura toujours assez de blé dans les magasins pour le nourrir, et, si ces dépôts viennent à lui faire défaut, il s'attend à la famine. Alors le prix des céréales augmente, et les pauvres, n'ayant pas le moyen d'en acheter, meurent de faim. 11 arrive aussi qu'en certaines années on n'a pas emmagasiné du blé, et cela amène une famine générale.

Quant aux grandes mortalités, elles ont pour causes, i° la famine; 2° la fréquence des révoltes qui ont lieu pendant la désorganisation de l'empire, alors que des troubles éclatent à chaque moment et coûtent la vie à beaucoup de monde ; 3° l'invasion des épidémies. Ces maladies ont ordinairement pour cause l'altération de l'atmosphère par des principes de corruption et par des vapeurs malignes provenant d'une population surabondante. Or, puisque l'air est la nourriture des esprits vitaux et qu'il est toujours en contact avec eux, s'il se gâte, P. 126. le mal se transmet à la constitution. Si l'altération est très-forte,

' Les mss. C, D et l'édition de Boulac portent «j'tyf iJ^àJI ^ c:jLUi!j — ' Pour

f^yi, lisez f^yi^.

elle produit une maladie de poumons qui est, en réalité, la peste, fléau dont les influences délétères agissent spécialement sur ces organes. Si l'altération n'est pas assez grave pour que la corruption prenne un giand développement, cela amène au moins beaucoup de fièvres et de maladies qui causent la mort en attaquant la constitution et le corps. La cause de cette corruption excessive et de ces vapeurs pernicieuses, c'est l'excès de la population dans les derniers temps de l'empire , excès qui provient de la douceur et des vertus du gouvernement dans la première période de son existence , et du soin qu'il mettait à protéger ses sujets et à ne pas les surcharger d'impôts. Cela est manifeste. Voilà pourquoi, dans les traités de philosophie, on trouve énoncé, en son lieu et place, que les contrées habitées doivent être coupées par des régions abandonnées et par des déserts, afin que fondulation de fatmosphère s'opère plus facilement; car ce . mouvement amène de fair pur et enlève au mauvais air les principes de corruption qu'il avait absorbés pendant son contact avec les êtres animés. C'est par la raison déjà indiquée que la mortalité est toujours plus forte dans les villes qui , comme le Caire, en Orient, et Fez, en Occident, possèdent une nombreuse population. Dieu fait ce qu'il veut.

La société ne saurait exister sans un gouvernement {sïaça) qui puisse y maintenir l'ordre.

Il est pour les hommes d'une nécessité absolue de se réunir en société, ainsi que nous l'avons dit plusieurs fois. La réunion des hommes en société est ce qu'on désigne par le terme omran (civilisation), matière dont nous traitons dans cet ouvrage. Les hommes, ayant adopté la vie sociale, ne peuvent se passer d'un modérateur ou magistrat à qui ils doivent avoir recours (dans leurs contestations). Dans certaines sociétés, fautorité du magistrat s'appuie sur une loi que Dieu a fait descendre du ciel et à laquelle on se soumet, dans la 127. croyance qu'on sera récompensé ou puni (selon sa conduite) à cet égard, croyance introduite par celui qui a fait connaître cette loi'. ' Je suis le texte des manuscrits G et D et de l'édition de Boulac. Ils portent :

DIBN KHALDOUN.

Dans d'autres sociétés, le magistrat agit d'après un système d'administration [siaça) basé sur la raison, et auquel les hommes se soumettent dans l'espoir d'obtenir une récompense de ce magistrat, quand il connaîtra leur bonne conduite. Le premier système est utile aux hommes dans ce monde et dans l'autre, parce que le législateur savait d'avance tout ce qu'il pourrait y avoir (pour eux) de résultats avantageux , et qu'il voulait assurer leur salut dans l'autre vie. Le second système ne leur procure des avantages que dans ce monde.

La sîaça (ou régime ) civique \ dont le lecteur a sans doute entendu parler, n'a rien de commun avec le régime que je viens de mentionner; car, selon les philosophes, tous les individus appartenant à cette société idéale doivent s'y conformer, non-seulement dans leur conduite, mais dans leur caractère, afin qu'ils puissent se passer tout à fait de magistrats. Une société d'hommes qui remplissent ces conditions s'appelle la cité parfaite, et le régime qui s'y observe porte le nom de siaça civique. On voit que, chez les philosophes, le terme sîaça n'indique pas le genre de régime que les hommes réunis en société adoptent sous l'influence de certaines lois faites dans l'intérêt général ;l'xm est bien différent de l'autre. Selon les mêmes philosophes, la

Aily> Aj »L». (5oJl «-vie c>la»JU, et je lis AiUri au nominatif.

' Selon les philosophes , les gouvernements des diverses espèces peuvent se ranger dans deux catégories : la première est ce qu'ils appellent iiA^iUjl iiÀJ(>AI, la cité parfaite, l'étal parfait; ils désignaient la seconde par le terme wv-c *»jt>t[ *i.i>UJf, lacité imparfaite. Dans l'état parfait , toutes les relations des citoyens seront fondées sur l'amour, et il n'y aura jamais de différends entre eux; donc ils n'auront pas besoin de souverain; ils s'y nourriront de la manière la plus convenable , aussi la médecine leur sera inutile; chaque individu aura la plus grande perfection dont

l'homme est susceptible. Dans cette république modèle, tous penseront de la manière la plus juste ; personne n'ignorera les coutumes et les lois ; il n'y aura ni faute, ni plaisanterie, ni ruse. La cité imparfaite est celle où l'ignorance, le vice ou l'erreur prédominent. On la désigne aussi par les termes «J^L^l ii v-)jw t[ «la ville ignorante,» iiL.LiJ[ *ÀJi\iI «la ville corrompue, » *JL«à JI iUjtxti .1 la ville égarée.» {Nefaïs el-Fonowi, d'El-Ameli, cité par M. de Hammer dans son Encyclopœdisehe Uebersicht, p. 56i. — Régime (la solitaire, analysé par M. Munk dans ses Mélanges de philosophie juive et arabe, p. 389.)

cité parfaite ne doit exister que bien rarement ou pas du tout, et s'ils la prennent pour sujet de leurs discussions, c'est uniquement comme une hypothèse et une simple supposition.

Le sptème de gouvernement [sîaça) fondé sur la raison s'applique de deux manières. Dans la première, on a d'abord en vue les intérêts du public , puis ceux du souverain , dont il faut soutenir la domination. Ce système philosophique fut celui des Perses; le khalifat ne le suivit pas. Dieu nous ayant dispensés de l'employer en nous donnant la loi musulmane. En effet, les maximes de cette loi suffisent pour le maintien du bien public et privé et pour la correction des mœurs; on y trouve aussi tous les principes qui s'observent dans l'administration d'un royaume temporel. Dans la seconde manière, p. 128. on veille d'abord aux intérêts du souverain , et l'on cherche à consolider son ' autorité en lui donnant la force de dominer sur tous ; le ■ bien public n'y est que d'un intérêt secondaire. Tel est le système suivi par tous les autres souverains du monde, tant musulmans qu'infidèles; les premiers, il est vrai, l'appliquent en observant autant que possible les prescriptions de la loi divine. Chez les musulmans, c'est une collection de règlements fondés sur la loi de Dieu, d'ordonnances pour le maintien des bonnes mœurs, de lois exigées par la nature même de la société humaine, et de prescriptions concernant la force armée, appui dont on ne saurait se passer. (Pour rédiger ce recueil), on eut d'abord recours aux textes de la loi, et ensuite aux préceptes de morale donnés par les sages et aux règles administratives adoptées par les rois.

Un des traités les plus beaux et les plus complets qu'on ait composés sur ce sujet est la célèbre épitre adressée par Taher Ibn el-Hoceïn, général d'El-Mamoun ^, à. son fils Abd Allah Ibn Taher, que ce khalife venait de nommer au gouvernement de Racca (en Mésopotamie), du vieux Caire et de toutes les provinces situées entre ces deux villes. A cette occasion, Taher lui écrivit une lettre dans laquelle

' Pour *<^, lisez <J. — * Les mots My»UI jals manquent dansC, D et l'écUtion de Boulac.

il lui donna de bons avis et tous les conseils dont on peut avoir besoin quand on se charge d'une vice-royauté, et quand on tient à faire respecter son autorité. En lui rappelant les règles de conduite qu'il faut observer dans le monde , les maximes de morale et les principes d'administration civile et religieuse qu'il faut adopter, il lui recommanda de se distinguer par les vertus et les honorables sentiments qu'on exige également des princes et des gens du peuple.

Voici le texte de cet écrit, que nous empruntons à l'ouvrage de Taberi ' : «Au nom du Dieu miséricordieux et clément! Vis toujours dans la crainte du Dieu unique, qui n'a aucun associé dans son pouvoir; humilie-toi devant sa puissance; observe sa loi; tâche de désarmer sa colère, et garde avec soin, jour et nuit, le troupeau qu'il t'a confié. En jouissant de la santé dont il t'a fait don , n'oublie jamais ce que tu vas devenir ^, et rappelle-toi que tu auras à comparaître devant lui pour répondre de tes actions. Remplis tous tes devoirs de manière à mériter du Tout-Puissant la faveur de sa protection et la grâce d'échapper à sa vengeance et à un châtiment terrible, au jour P. ug. de la résurrection. Dieu, que son nom soit glorifié! t'a traité avec bienveillance; mais il t'a imposé le devoir de la miséricorde envers celles de ses créatures qu'il a placées sous ta garde. Gouverne-les avec justice et n'oublie pas que Dieu a des droits sur elles, droits que tu as à faire valoir en infligeant les punitions déterminées par sa loi. Protége-les dans leurs personnes et leurs biens ; fais respecter l'honneur de leurs femmes; ne sois pas prompt à verser leur sang; veille à la sûreté de leurs routes et procure-leur la tranquillité. Dans toute ta conduite , aie soin de remplir les devoirs et les obligations qui te sont imposés par ta charge ; car tu seras interrogé sur tes actes passés et futurs, et tu en recevras la juste rétribution. Dévoue à cette tâche tes pensées, ton intelligence et ton esprit naturel, sans t'en laisser détourner par aucune préoccupation; cela doit être pour toi une af-

' C'est probablement dans les Annales dans les manuscrits C et D, ni dans l'e'dique cette lettre doit se trouver. — Les tion de Boulac. mots Ijj» jt>, sont de trop; ils ne sont ni ' Pour^L», lisez^La.

, lU PROLÉGOMÈNES

faire capitale; c'est la seule manière d'assurer tes véritables intérêts, et, de tous les moyens que Dieu t'a fournis, c'est le meilleur pour te guider. La première chose qui doit constamment engager ton attention et influencer tes actions, c'est l'exacte observance de ton devoir envers Dieu, en faisant régulièrement les cinq prières journalières et celle du vendredi à la tête de tous tes gens. Pour remplir ce devoir, aie toujours fait d'avance les ablutions prescrites par la sonna. Commence par méditer sur la grandeur de Dieu; récite les leçons coraniques d'une voix claire et distincte; fais les génuflexions, les prosternements et la pi'ofession de foi avec gravité et avec la sincère intention de plaire au Seigneur; encourages-y (par ton exemple) tes gens et tous ceux qui sont placés sous tes ordres, et corrige-les, s'il le faut ; car la prière préserve du péché et des actes blâmables, ainsi que Dieu l'a dit (dans le Coran, sour. xxix, vers. 44); ensuite conforme- • toi aux pratiques [sonna) suivies par le Prophète de Dieu; lâche de former ton caractère sur le sien, et imite la conduite des hommes vertueux qu'il laissa après lui. Toutes les fois qu'il te surviendra une affaire, commence par demander avec humilité l'aide de Dieu et par t'en rapporter à sa volonté, et règle tous tes jugements d'après ce P. i3o. qu'il a révélé dans son livre, en fait d'ordres et de prohibitions, de choses licites et de choses défendues, et guide-toi ' d'après les indications fournies par les traditions relatives au Prophète. Engage-toi dans l'examen de cette affaire sans jamais perdre de vue les devoirs que Dieu t'a imposés ; que la partialité ou la prévention ne t'écartent jamais de la justice, et ne te mènent pas à faire une distinction entre tes proches et ceux qui te sont étrangers. Respecte la science de la loi et les hommes qui s'en occupent, la religion et ceux qui en possèdent les doctrines, le livre de Dieu et ceux qui s'y conforment dans leurs actions ; car la plus belle parure d'un homme c'est d'être savant dans les sciences religieuses, de les étudier avec passion, de pousser les autres à les apprendre, et d'en acquérir une connaissance qui

* Pour pU^'I, lisez ^Lcu[.

puisse lui mériter la faveur du Très-Haut; car la religion est le guide qui mène vers le bien : elle nous l'ordonne et elle nous défend tout acte de désobéissance, tout pécbé mortel. Au moyen de la connaissance de la religion, l'bomme, secondé par la grâce divine, parvient à mieux connaître Dieu et à apprécier sa grandeur; aidé par elle, il atteindra le premier rang au jour de la résurrection. D'ailleurs, en montrant aux bonmies ton zèle pour la religion, tu les porteras à vénérer ta personne, à respecter ton autorité et à avoir confiance en toi et en ta justice. Dans tout ce que tu fais, ne t'écarte jamais des bornes de la modération; rien n'est si manifestement utile, si prompt à rassurer l'esprit, si avantageux de toutes les manières que cette vertu. La modération dirige vers la bonne voie; se trouver dans la bonne voie est une marque de la faveur divine; la faveur divine conduit au bonheur éternel et maintient (le cœur dans son attachement à) la religion et à la sonna, guides qui remettent les hommes dans la voie de la modération.

« Dans tous tes intérêts mondains, suis cette voie par préférence, et travaille sans relâche à mériter le bonheur de la vie future en faisant une provision de bonnes œuvres, en te formant à des habitudes louables, et en posant ainsi des jalons pour la direction de ta conduite. On doit faire des efforts sans fin pour se perfectionner en vertu, quand on désire se conciher la bienveillance de Dieu, et tenir compagnie aux saints dans la demeure de la faveur divine. Sache aussi que, dans les affaires de ce monde, la modération mène aux grandeurs et empêche de commettre bien des fautes. Pour conserver ta vie et ton rang, pour être heureux dans toutes tes entreprises, la P. modération est le meilleur moyen que tu puisses employer. Prends-la donc pour compagnon et pour guide, afin de pouvoir réussir dans tes affaires, accroître ta considération, et contribuer au bien être de tes amis et de tes administrés. Si tu mets ta confiance en Dieu, tu trouveras tes subordonnés faciles à gouverner; si tu fais de chacun de tes actes un titre de recommandation auprès de lui, tu jouiras longtemps de sa faveur.

Prolégomènes. — ii. 19

146 PROLEGOMENES

" N'admets pas des soupçons défavorables touchant les hommes à qui tu as confié des emplois : avant de soupçonner, prends des informations, car c'est un crime que de soupçonner les innocents et d'avoir, à leur égard, une opinion désavantageuse. Ce sera pour toi un devoir que déjuger favorablement de tous ceux qui t'entourent, et de chasser les idées fâcheuses que tu peux concevoir à leur sujet. Cela t'aidera à les rendre dévoués et obéissants^. Ne souffre pas que Satan, l'ennemi de Dieu, trouve dans ta conduite le moindre défaut dont il puisse profiter; une simple négligence de ta part suffii'ait pour lui donner l'occasion de l'inspirer des méfiances qui te rempliraient d'inquiétude et troubleraient le bonheur de ta vie. Sache qu'avec la confiance dans les autres on a la force et la tranquillité; aidé par elle, tu pourras terminer heureusement toutes les affaires que tu entreprendras et porter tes administrés à t'aimer et à le bien servir. La bonne opinion que lu auras de ton entourage et la clémence que lu montreras envers les subordonnés ne doivent cependant pas l'empêcher de bien examiner les affaires, de l'occuper de la conduite de tes officiers, et d'avoir soin du peuple en corrigeant ses mœurs et en le formant à

■* la vertu. Je dirai même qu'avant tout lu dois faire attention à la con-

duite de tes employés et travailler pour le bien de tes administrés en l'informant de leurs besoins et en allégeant leurs fardeaux. C'est là le meilleur moyen de faire fleurir la religion et de donner une nouvelle vie aux prescriptions de la sonna. Agis en tout cela avec une conviction sincère; puis, rentré en loi-même, travaille à corriger ton âme, ainsi que doit le faire quiconque s'attend à être interrogé au

P. i32. sujet de ses actions, et à être récompensé ou puni, selon qu'il a bien ou mal fait; car Dieu , ayant posé la religion comme im rempart pour protéger les hommes et pour les exalter, élève celui qui la respecte et le porte au faite des grandeurs. Suis donc, à l'égard de ceux que tu gouvernes et administres, le sentier de la religion, la voie la plus droite^; applique les peines fixées par Dieu, mais en les réglant

' Lisez (^ <M'i tiUskj, — » Il faut lire (jo-È.Î't «JLi^-kJij.

d'après la position et la culpabilité de l'individu. Ne discontinue pas cette pratique ; n'y mets pas d'insouciance et ne porte aucun retard à la punition des coupables; ta négligence, à cet égard, afFaiblirait la confiance que tu peux avoir en toi-même. Acquitte-toi de ce devoir en te conformant strictement aux préceptes reçus et basés sur la sonna; aussi dois-lu éviter d'innover et de suivre des présomptions; de cette manière tu maintiendras ta réputation de piété et ton caractère d'homme vertueux. Observe fidèlement tes engagements; si tu promets une faveur, tiens ta parole; reçois (les solliciteurs) avec bonté, ou bien renvoie-les poliment; ferme les yeux sur les défauts de les administrés ^ Garde ta langue des paroles fausses et mensongères; aie en horreur la délation, car,«en accueillant des mensonges ou en osant les faire, tu nuiras aux résultats, tant immédiats qu'éloignés, de tout ce que tu entreprendras; l'iniquité a pour commencement le mensonge et s'accomplit parla duplicité et la délation. D'ailleurs, le délateur n'est jamais sincère; celui qui écoute des dénonciations perd la confiance de ses amis, et celui qui se laisse influencer^ par des délations ne réussit en rien. Fais que la probité et la véracité soient d'obligation pour tout le monde ; soutiens les nobles dans leurs justes droits, sois bienfaisant envers les faibles et respecte les liens du sang; agis ainsi avec le désir de plaire à Dieu, de faire triompher sa cause, de mériter ses récompenses et de jouir du bonheur dans la vie future. Ne t'abandonne pas à tes mauvaises passions et à la tyrannie ; détournes-en tes pensées et montre à tes sujets que, sur ce point ^, lu es sans reproche. Adoucis pour eux ton administration, en la tempérant par la justice; gouverne-les en soutenant le bon droit et en te guidant par ces connaissances qui mènent vers le sentier de la bonne direction. Au * premier mouvement de colère, demeure maître de toi-même et tâche toujours d'agir avec dignité et prudence; dans tout P. i33.

' Pour o>^ tX(j*, lisez J^c wi ^^ ^ Je lis LiLw^cJ tsUJ ^^ (AjAjj, a\ec

avec les manuscrits C, D et l'éd. de Boulac. les manuscrits C et D et l'édition de

* Pour Lg**JiJ, je lis i.gi>.<Ja.I avec le Boulac.

manuscril D. ' Pour ^c^, lisez jUc.

148 PROLEGOMENES

ce que tu entreprends, ne te laisse pas égarer par la précipitation ni parla présomption. Ne dis jamais, «Puisque je commande en sou- « verain, je puis faire ce qui me plaît; » car cela fausserait promptement ton bon jugement et affaiblirait ta confiance en Dieu, l'être unique, celui qui n'a point d'associé. Sers-le avec un dévouement sincère, avec une ferme conviction, et sache que le royaume est à Dieu; il le donne à qui il veut, il l'ôte à qui il veut. Rien ne change plus promptement que la bienveillance de Dieu, rien ne frappe plus rapidement que sa vengeance lorsqu'il veut châtier les hommes puissants, les ingrats qui occupent une haute position dans l'Etat et qui, méconnaissant les faveurs du Seigneur, jouissent orgueilleusement des biens qu'il leur a départis dans sa bonté. Détourne ton âme de l'avarice, et, si tu veux amasser des trésors, que ce soient ceux de la vertu, de la piété, de la justice, des efforts pour augmenter le bonheur de tes sujets et rendre la prospérité à leur pays, des recherches faites en vue de bien connaître leur condition, et des soins que tu auras mis à ne pas verser leur sang et à secourir les affligés. Sache que les richesses qu'on amasse dans son trésor ne fructifient pas; elles croissent, au contraire, et augmentent quand on les emploie pour le bien des sujets, pour leur payer ce qui leur est légalement dû et pour alléger leurs cliarges. Voilà comment s'établit la prospérité publique; voilà ce qui fait le plus bel ornement d'un gouverneur; avec un tel chef ^ on peut compter sur des jours de bonheur; voilà ce qui amène des temps heureux pendant lesquels sa gloire et sa puissance sont assurées. Le trésor que tu dois estimer le plus, c'est le pouvoir de répandre de l'argent pour le bien de f islamisme et des musulmans. Distribues-en à ceux d'entre les amis du Chef des croyants envers lesquels tu as des obligations, et fais-en une juste part à tes administrés. Cherche tout ce qui peut contribuer à leur bien-être et à leurs moyens de subsistance : tu en auras tout le mérite ; tu obtiendras de Dieu une augmentation de richesses, et tu auras plus de faci-

' Après <>L»3, insérez aj.

lité à faire rentrer les impôts et à recueillir l'argent fourni par les p. iS/i sujets et par le pays que tu administres. Le peuple, se voyant entouré de ta justice et de ta bienveillance, sera plus soumis à ton autorité et plus résigné à tes volontés. Efforce-toi d'exécuter ce que je t'ai prescrit sur ce chapitre et sols toujours dans une crainte profonde devant (le Seigneur). De tout l'argent qu'on acquiert, rien n'est durable', excepté celui que l'on dépense dans la voie de Dieu^. Sache apprécier, récompenser même, la reconnaissance de ceux à qui tu as rendu des services, et prends bien garde que le monde et ses vanités ne te fassent oublier les terreurs du jour du jugement et ne l'amènent à te relâcher dans l'accomplissement de tes devoirs. Le relâchement entraîne la négligence, et la négligence est une cause de perdition. Travaille uniquement pour le service et pour l'amour^ de Dieu, dans l'espoir d'une ample récompense; car Dieu a déjà versé sur toi ses faveurs dans ce monde et il a montré envers toi une grande bienveillance. Que la reconnaissance pour ses bonlés soit ta protection et ton appui, afin qu'il ajoute encore aux grâces et aux biens dont il t'a comblé ! Dieu donne aux hommes reconnaissants des récompenses proportionnées au degré de leur gratitude ; il rétribue les hommes vertueux selon leurs actions; mais il exige strictement ce qui lui est dû pour les bienfaits qu'il leur accorde et pour la faveur qu'il leur montre. Ne regarde pas le péché comme une chose peu grave ; n'encourage pas les gens envieux; n'aie aucune indulgence pour les hommes corrompus; n'admets pas des iniidèles dans ta société; ne caresse pas tes ennemis; ne crois pas aux délateurs; ne te lie pas aux traîtres; ne prends pas des débauchés pour amis ; ne suis pas les gens égarés; ne loue pas les hypocrites; ne méprise personne; ne repousse pas les pauvres qui te demandent des secours; ne favorise pas les gens frivoles ; n'aie aucune considération pour les bouffons ; ne romps

' Je crois qu'il faut lire L» (jU, à la porte i^i^ , leçon qui ne donne pas un sens

place de Uj^. raisonnable.

^ Le mot «JL^ me paraît être de trop; ' Après J^^jC, insérez «-J^ avec l'édile manuscrit C l'omet; l'édition de Bouiac lion de Boulac et les manuscrits C, D.

pas tes engagements ; ne crains pas les fanfarons; ne te mets pas en colère; ne cède pas à l'orgueil; ne marche pas en te pavanant; n'approuve pas les actions des sots; ne néglige pas de travailler pour la vie future; ne passe pas tes journées à gronder; ne ferme pas les yeux sur la conduite des hommes injustes, soit par ménagement, soit par crainte de leur puissance; ne cherche pas à obtenir dans ce monde-ci p. i35. la récompense qui t'attend dans l'autre.

« Consulte souvent les docteurs de la loi; agis avec prudence; prends l'avis des hommes d'expérience, des gens doués d'intelligence, de jugement et de sagesse. N'admets pas dans tes conseils des individus qui mènent une vie molle ou qui se font remarquer par leur avarice; ne les écoute pas, car leurs avis font plus de mal que de bien : quand tu travailles pour le bonheur du peuple, rien ne te nuira si promptement que l'avarice. Si tu es avide d'argent, tu en prendras beaucoup et tu en donneras peu, ce qui t'empêchera, le plus souvent, de réussir dans tes affaires, car tu ne pourras compter sur l'amour de tes subordonnés qu'autant que tu ne touches pas à leur argent et que tu ne les opprimes pas.

« Traite toujours avec bonté ceux d'entre tes serviteurs dont tu connais le dévouement; accorde-leur des faveurs et des dons, et évite l'avarice. Ce fut l'avidité ^ qui porta l'homme au premier acte de désobéissance envers son Seigneur, et l'homme désobéissant aura pour station l'ignominie. Aussi Dieu a-l-il dit : Celai qui se lient en garde contre son avarice sera heureux [Coran, sour. lxiv, vers. 16).

« Efface '^ la voie de la tyrannie par la droiture; quand tu enlèves du butin à l'ennemi, donne aux musulmans une partie de ce qui t'en revient et sois assuré que la libéralité est une des plus belles qualités^ de l'homme. Qu'elle devienne pour toi une seconde nature*;

' L'auleur emploie ici le même mot pour Paris et dans tous nos manuscrits, on reexprimer l'idée d'atarice et celle d'avidilé. trouve ici l'expression ejface la voie de la ' Littéral, t aplanis. » tyrannie, etc. Je la supprime comme inu- ' Liitéral. « aciions. » tile et parce qu'elle manque dans l'édition ' Dans le texte arabe de l'édition de de Bouiac.

sois généreux par plaisir et par système. Passe tes soldats en revue selon l'ordre dans lequel leurs noms se trouvent inscrits sur les registres' et les matricules; paye-leur une bonne solde et pourvois amplement à leur subsistance, afin que, Dieu aidant, ils se tirent de la pauvreté, qu'ils deviennent pour toi un fort appui et qu'ils soient portés à te servir de grand cœur et à soutenir tes intérêts avec plus d'empressement, plus de dévouement que jamais. Pour un bomme revêtu d'une autorité presque royale, le bonbeur doit consister à se p. i36. montrer miséricordieux envers les troupes et les sujets, en les faisant jouir de sa justice, de sa protection, de son équité, de sa soUicitude, de sa sympathie, de sa bonté et de sa libéralité,

« Renonce aux habitudes blâmables de ce monde en pensant à l'excellence de l'autre ^; agis toujours d'après ce principe et tu trouveras le salut, le succès et le bonheur. Sache que l'exercice de la justice est la chose ^ la plus importante aux yeux de Dieu; c'est la balance au moyen de laquelle il règle les différends qui ont lieu entre les hommes. En tenant cette balance avec intelligence et avec équité, tu remettras les affaires de tes sujets en bon étal, tu maintiendras la sûreté des grandes roules, tu soulageras les opprimés *, tu feras rentrer chacun dans ses droits, tu assureras à tous les moyens d'existence, et tu leur feras respecter le devoir de l'obéissance. Quand la justice est bien administrée. Dieu accorde la prospérité et le bonheur, la religion fleurit, l'influence de la loi révélée et de la sonna reprend son cours. Sois zélé pour la cause de Dieu ; crains de lui rendre moins que ce qui lui est dû; inflige les peines prescrites par Dieu, lïiais sans rien précipiter; fais-le sans répugnance et sans hésitation; dompte la colère et réprime ta violence; profite de l'expé-

Pour AXt\.i, lis. ÂÀjjlj.>. Les manus- Je regarde le mot <>U (porte) comme sy-

crits C, D, et i'édilion de Boulac donnent nonyme de jl^ (maison, demeure), la bonne leçon. ' Pour '^, lisez *^'.

' Littéral, «fais cesser ce qui est blâ- * Les mots ii» ^jjC ne se trouvent ni

mable dans une des deux portes en réflé- dans les manuscrits C et D, ni dans l'é-

chissanl a lexcellence de l'autre porte. » dition de Boulac.

152 PROLEGOMENES

rience; écoule avec silence et attention; parle à propos et en allant au but^; rends bonne justice aux plaideurs; dans le doule, abstienstoi; sois exigeant dans l'établissement des preuves; que la déférence et le désir d'obliger n'aient sur toi aucune influence, afin que ta conduite soit à l'abri du reproche. Procède avec précaution et lenteur; examine, attends, réfléchis, considère bien avant de prendre une décision et humilie-toi devant le Seigneur. Sois humain envers les administrés, soumis aux lois, et lent^ à répandre le sang; ne le verse pas sans raison, car il est d'un grand prix aux yeux de Dieu. 137. .. Passons à l'impôt foncier auquel les sujets sont soumis; Dieu l'a institué pour exalter l'islamisme, pour contribuer au bien et à la défense des musulmans, pour chagriner et aflliger leurs ennemis et ceux de la reHgion, pour humilier et avilir les incrédules tributaires^. Fais-en la répartition avec justice, avec équité et d'une manière égale pour tous. Ne dispense personne de le payer; que le noble y soit obligé malgré sa noblesse, l'homme riche malgré ses richesses; que tes secrétaires Je payent ainsi que les ofBciers de ta maison et tes domestiques; mais n'impose pas aux hommes plus qu'ils ne peuvent supporter; ne les surcharge pas outre' mesure. Comme la perception de l'impôt doit toujours suivre son cours, oblige tout le monde à le payer; de cette manière, tu obtiendras l'approbation générale. Sache qu'en te nommant à la charge que tu remplis on a voulu que tu fusses un trésorier, un gardien et un pasteur de troupeau [raï). Voilà pourquoi on désigne par le terme raïa (troupeau, sujets) le peuple soumis à ton autorité. En effet, tu es le pasteur et le gardien de tes sujets. Ne prends donc rien d'eux, excepté le superflu, et dépense-le pour leur avantage, pour leur bien-être, et pour la correction de leurs mœurs. Donne-leur pour gouverneurs des administrateurs habiles, prudents, remplis d'expérience et de connaissances acquises par l'iisage

' Pour .>(A-Sl, je lis JiV«»l avec l'édition ' Lilléral. «ceux qui ont fait un pacle. »

de Boulac. L'impôt foncier exigé des chrétiens et des

* Pour s-vwj, lisez |j£v^' avecles ma- juifs est beaucoup plus fort que celui qu'on

nusrrits C, D et l'édition de Boulac. fait paver aux musulmans.

des affaires, des hommes versés dans l'art du gouvernement et pleins d'abnégation. Assigne-leur des traitements convenables, cela est encore un des devoirs indispensables ' qui te sont imposés et qui t'obligent d'une manière spéciale; rien ne doit te le faire négliger ou t'en détourner. Si tu le remplis dignement, tu obtiendras de ton Seigneur de nouvelles faveurs; tu jouiras d'une belle renommée dans tous les pays que tu gouverneras et tu gagneras l'amour de tes peuples. Cela te donnera la force de faire du bien et répandra l'abondance sur ta ville; la culture de la terre se propagera tout autour de toi et d'amples moissons couvriront le sol de tes provinces; le produit de l'impôt augmentera beaucoup, les richesses abonderont chez toi et, par des P. dons d'argent tiré de ton trésor particulier, tu parviendras à t'assurer le dévouement de ton armée et l'amour du peuple. Cela fera louer ton administration et vanter ta justice, même par tes ennemis. Dans toutes tes entreprises fais-toi remarquer par ta justice, par la puissance de tes moyens d'action, par la force et le nombre de tes troupes. Vise à ce but plutôt qu'à tout autre et tu n'auras qu'à t'en louer, s'il plaît à Dieu.

» Place dans chacune des provinces qui composent ton gouvernement un homme de confiance qui te tienne au courant des actes de tes préfets et qui te fasse connaître, par des lettres, ce qu'ils font et comment ils se conduisent. De cette manière tu seras, pour ainsi dire, présent auprès de chaque préfet et spectateur de tous ses procédés. Si tu as l'intention de leur adresser un ordre, réfléchis d'abord sur les suites qu'il peut avoir, et s'il te semble qu'elles seront heureuses et utiles, "soit qu'il s'agisse de repousser un ennemi, soit de donner des conseils ou de prescrire des mesures administratives, expédie- le; dans le cas contraire, attends jusqu'à ce que tu aies considté des hommes prudents et instruits, puis tu prendras des mesures pour l'exécution de ton dessein. Il arrive quelquefois qu'un homme, ayant réfléchi sur une affaire dans laquelle il veut s'engager, l'exécute

' Pour -u.j,Ul, lisez ^^^l.

Prolégomènes. — ii 20

avec tout le succès qu'il espérait; ég;iré par ce résultat, il cède à l'amour- propre, agit sans prévoyance, manque son but et se perd.

«Dans toutes tes entreprises, agis avec résolution; dirige-les en personne et d'une manière vigoureuse, en comptant sur l'aide de Dieu et en te résignant à la volonté du Seigneur.

« Expédie régulièrement et de toi-même le travail de chaque jour, et ne le renvoie pas au lendemain; car d'autres affaires et de nouveaux événements peuvent alors se présenter et t'empècher de terminer ce que tu auras remis. Le jour qui vient de passer est perdu avec tout ce qu'on devait y faire ; si tu as remis au lendemain ce qu'il fallait faire ce jour-là, tu auras devant toi une double besogne et tu en seras accablé au point de perdre courage. En expédiant régulièrement ton travail journalier, tu épargneras beaucoup de fatigue à ton *". iSg. corps et à ton esprit, et tu parviendras à organiser solidement l'administration de l'Etat que tu gouvernes.

« Jette les yeux sur les vieillards de bonne famille et choisis parmi eux ceux dont tu auras reconnu le caractère vertueux, l'amitié qu'ils te portent et les services qu'ils sont capables de te rendre par leurs conseils. Admets-les dans ton intimité et traite-les avec bonté. Visite les pauvres honteux qui sont dans le besoin ; porte-leur des secours et améliore leur position , de sorte qu'ils ne ressentent plus les atteintes de la misère. Réserve à toi-même le soin* de veiller sur les indigents et les affligés; cherche ceux qui n'ont pas le moyen de faire parvenir leurs plaintes jusqu'à toi et ceux qui, étant dans la misère, ne peuvent pas faire valoir leurs justes réclamations à cause de leur indigence. Confie à des hommes de bien le devoir de prendre sur eux des renseignements'; qu'ils le fassent de la manière la plus secrète et qu'ils t'adressent des rapports sur la position de ces malheureux et sur leurs besoins; tu prendras ensuite les mesures nécessaires pour faire, avec l'aide de Dieu, un sort heureux à tous ces infortunés. Veille sur les affligés, et surtout sur les veuves et les orphelins; assigne-leur des

* Pour «Àt 4.1 JJLJ , lisez tXc Jl-J.

pensions sur le trésor public. Imite en cela la bonté et la charité de l'Emir des croyants, que Dieu l'exalte! et procure-leur une existence plus douce; Dieu t'accordera en retour' sa bénédiction et une augmentation de richesses.

« Assigne aux aveugles des pensions payables par le trésor public; tu donneras les plus fortes à ceux qui savent par cœur le Coran en entier ou en grande partie. Elabhs des maisons de refuge pour les musulmans malades; installes-y des gardes pour les soigner et des médecins pour les traiter; laisse-les satisfaire toutes leurs envies, tant que cela n'entraîne pas à prodiguer l'argent public. En accordant aux hommes ce qui leur est dû et en satisfaisant leurs souhaits légitimes, on ne parvient pas à les contenter : jamais ils ne se résignent à rester tranquilles avant d'avoir exposé leurs besoins à ceux qui les administrent; ils espèrent toujours obtenir plus qu'on ne leur a donné, et se faire traiter avec encore plus de faveur qu'auparavant. Aussi les P. i4o. administrateurs, se voyant accablés de sollicitations qui détournent leur attention des affaires plus importantes, supportent quelquefois avec impatience le tracas et l'ennui qu'ils en éprouvent.

« L'homme qui veut être juste parce qu'il sait que cela lui sera avantageux dans cette vie et lui procurera une belle récompehse dans l'autre n'est pas à comparer avec celui qui se préoccupe uniquement de ce qui peut le rapprocher de Dieu et lui attirer la miséricorde divine; aussi je te recommande d'être d'un abord facile, de te faire voir^ à ceux qui viennent t'entretenir de leurs affaires et d'ordonner à tes gardes de ne pas les repousser. Reçois ces gens avec aménité et condescendance; adoucis le ton de ta voix en leur adressant la parole et en les interrogeant; écoute-les avec bienveillance et bonté', et, si tu leur accordes une gratilication, fais-le généreusement et de bonne volonté, afin d'acquérir le mérite d'une action vertueuse et d'obtenir

' Pour <u *J)I, lisez «j. dans le lexte. Ils manquent dans les ma-

^ Les mois Ai vyL sont de trop. Je les nuscrits C et D et dans l'édilion de Boulac

regarde comme une glose du mot A[j, ^ Littéral, «tourne-loi vers eux avec ta

qu'un copiste peu intelligent aura insérée générosité et ta bonté. »

• ao.

156 PROLEGOMENES

la récompense qui lui est due. Ne gâte pas ia douceur des grâces que tu accordes, en faisant observer combien elles sont grandes; donne (simplement); cela te sera toujours profitable', s'il plaît à Dieu.

it Profite des leçons offertes par ce qui se passe sous tes yeux dans le monde et par l'histoire des souverains et des chefs qui ont vécu dans les temps anciens et chez les peuples maintenant éteints; puis, en tout ce qui te concerne, prends pour sauvegarde fobéissance envers Dieu, la résignation à ses volontés, la fidèle observance des prescriptions de sa loi, le zèle pour le maintien de la religion et le respect pour le livre révélé. Evite tout ce qui s'écarte de cela, tout ce qui s'y oppose et tout ce qui peut attirer sur toi la colère de Dieu.

« Prends connaissance des sommes d'argent recueillies par tes agents, et de celles qu'ils ont dépensées; empêche-les de s'en procurer par des voies illicites et de les dépenser avec prodigalité. Aie des conférences fréquentes avec les docteurs de la loi [aléina)\ prends leur avis et admets-les dans ta familiarité. Que ton désir soit toujours de te conformer aux prescriptions de la sonna , de les faire respecter et de te distinguer par les qualités les plus nobles et les plus belles.

«Parmi tes courtisans et tes intimes, distingue particulièrement ceux qui, en te voyant commettre une faute, ne craignent pas de t'en P. )4i. avertir secrètement, et de te faire apercevoir le mal de ta conduite. De tous tes amis et partisans, ceux-là sont les plus dévoués.

« Aux officiers de ta cour et à tes secrétaires assigne une heure fixe, chaque jour, pour qu'ils se présentent devant toi avec leurs dossiers, les résultats de leurs délibérations et les renseignements qu'ils ont pris sur les besoins du pays que tu gouvernes, et sur les affaires de tes provinces et de tes sujets. Prête une oreille attentive à ce qu'ils t'exposent, étudie les documents qu'ils te soumettent, en y appliquant tout ton esprit et toute ton intelligence; examine-les même plusieurs fois. Pèse les mesures que tu penses à prendre; prie ensuite Dieu de t'aider, et adopte celles qui sont conformes aux préceptes de

' liilléral. ■ sera un commerce profitable. »

la justice et de la prudence. Si les mesures qu'on te propose ne répondent pas à ces conditions, agis avec une grande circonspection et demande de nouveaux renseignements. Ne reproche jamais à un sujet ou à un étranger les faveurs que tu lui as accordées; n'exige rien de personne, excepté la bonne foi, la droiture et le dévouement aux intérêts des musulmans; que ces qualités soient les seules qui attirent tes bienfaits.

« Comprends bien ce que je t'écris dans cette lettre; relis-la souvent, et prends-la pour règle de ta conduite. Dans toutes tes entreprises, invoque l'aide de Dieu, et résigne-toi à sa volonté; car il est toujours disposé à soutenir le bien et ceux qui le pratiquent. Dans toutes les actions, aie pour but principal de plaire à Dieu, de maintenir sa religion, d'exalter ceux qui la professent, de leur assurer une bonne position, de traiter avec justice tous tes subordonnés, soit musulmans, soit tributaires, et d'accroître leur bien être. Je prie Dieu de l'aider, de te guider et de l'avoir en sa sainte garde. Salut. »

Les historiens rapportent que cet écrit, étant devenu public, excita l'admiration générale, et que El-Mamoun s'écria, après en avoir en- , tendu la lecture : « Abou 'Taïyeb (il désignait Taher par ce surnom), Abou 'Taïyeb n'y a rien omis de ce qui concerne le monde, la religion, la direction des affaires, la prévoyance qu'on doit avoir, l'art p. 142. administratif, le bien du royaume et celui des sujets. Il enseigne à faire respecter l'autorité du souverain, à se montrer obéissant aux khalifes et à consolider leur empire. Dans ces conseils tout se trouve; rien n'est omis. « Il fit alors expédier des copies de cette lettre à tous ses gouverneurs de province, afin qu'elle leur servît de guide et de • règle. C'est le meilleur traité sur cette matière que j'aie jamais rencontré, et Dieu inspire ceux de ses serviteurs qu'il veut.

Sur le Faleinide (qui doit paraître vers la fin du monde). — Diverses opinions qu'on professe à son sujet. — La vérité sur celte matière mise au jour.

De tout temps, les musulmans ont entretenu l'opinion que, vers la consommation des siècles, doit nécessairement paraître un homme de la famille du Prophète, afin de soutenir la religion et de faire triompher la justice. Emmenant à sa suite les vrais croyants, il se rendra maître des royaumes musulmans et s'intitulera El-l\hhdi (le dirigé)'. Alors viendra Ed-Deddjal (l'Antéchrist), et auront lieu les événements qui doivent signaler l'approche de la dernière heure (du monde), événements indiqués dans les recueils de traditions authentiques. Après la venue du Deddjal, Jésus descendra (du ciel) et le tuera, ou bien (selon une autre opinion) il descendra avec le (Mehdi) pour aider à tuer le Deddjal, et, en faisant sa prière, il ■ aura le Mehdi pour imam (chef de la prière). A ce sujet, les musulmans citent l'autorité de certaines traditions reproduites ^ par les imams (ou docteurs en cette matière), mais dont l'authenticité a été contestée. On essaye de corroborer ces traditions au moyen de cer-

. tains renseignements (qu'on a recueillis ailleurs). Les soufis des derniers temps ont un système particulier en ce qui regarde le Fatemide, et une manière à eux de démontrer (qu'il viendra); quelquefois aussi ils appuient leurs arguments sur les révélations extatiques qui servent de base à leur doctrine.

Nous allons citer les traditions qu'on a recueillies à ce sujet; nous

p. 143. indiquerons les objections qu'on y a faites, et nous ferons connaître

sur quelle autorité on s'appuie pour nier leur authenticité. Ensuite

• nous rapporterons la doctrine des soufis, et leurs opinions sur ce

' Voyez ce que j'ai dit, au sujet de ce sous le mot fy^)- La quatrième forme

chapitre, dans l'introduction de la pie- du verbe a la même signification. Il se

mière partie, p. CXI. dit aussi de traditions qu'on a recueil-

' Le verbe srj^. à la seconde forme, lies et publiées pour la première fois,

signifie extraire et se dit des traditions On peut rendre ce mot par reproduire,

extraites d'un livre. (Voy. Haddji Khalifa publier.

point. De cette manière nous espérons mettre le lecteur à même de reconnaître la vérité.

Nous disons donc que plusieurs imams ont publié des traditions relatives au Mehdi, et que, dans le nombre, se trouvaient Termidi', AbouDawoud^ El-Bezzar^, Ibn Madja", El-Hakem^Tabe^ani^ et Abou Yala el-Mauceli^ Ils font remonter ces traditions jusqu'aux Compagnons du Prophète, tels que Ali, Ibn Abbas, Ibn Omar, Talha, Ibn Masoud, Abou Horeïra, Anes, Abou Saïd el-Khodri, 0mm Habîba, 0mm Selma, Thauban, Corra Ibn Aîas, Ali 'i-Hilali et Abd-AUali Ibn el-Hareth ibn Djozi. La validité des îsnaJs* joints à ces traditions a été contestée par quelques docteurs, ainsi que nous l'indiquerons. Les personnes qui s'occupent de l'étude des traditions savent, du reste,

' Voy. i" partie, p. 37, note 1.

' Abou DawoudSoieïman, auteur d'un des premiers recueils de traditions, mourut à Basra l'an 276 (889 de J. C.)

' Abou Bekr Ahmed Ibn Haroun el- Bezzar, auteur d'un grand mosned, ou recueil de traditions authentiques, était un natif de Basra. Il mourut à Ramla, l'an 292 (904-905 de J. C). Un autre docteur, le célèbre lecteur Khalef, portait aussi le surnom d'El-Bezzar. (Voy. la 1" partie, p. 69, note 2, et p. à-]-], note.)

* Mohammed Ibn Yezîdibn Madja, auteur d'un des six Sahîlis ou grands recueils de traditions authenliquos , était originaire deCazouîn. Il mourut l'an 278 de l'hégire (887 de J. C.) , à l'âge de près de cent ans.

^ Voy. 1" partie, p. 188, note a.

" Abou '1-Cacem Soleïman et-Taberani , natif de Tiberias, composa un Modjem, ou dictionnaire alphabétique de traditionnistcs, dont il publia trois rédactions, une grande, une petite et une moyenne.

11 mourut à Ispalian, l'an 36o (971 de J. C).

' Abou Yala Ahmed et-Temîmi el-Mau-

celi, natif de Mosul, publia un Mosned, ou collection de traditions authentiques. Il mourut l'an 807 (919-920 de J. C).

' Les recueils de traditions nous font connaître les opinions de Mohammed sur divers points du dogme, du droit et de l'histoire; elles nous apprennent aussi la manière dont il se conduisait dansles pratiques ordinaires de la vie. Les docteurs musulmans y attachèrent la plus grande importance et s'en servirent pour développer et compléter les doctrines exposées dans le Coran. Parmi ces recueils, il y en a six qui jouissent d'une très-haute autorité et qu'on désigne par le litre de Sahili (au- Ihenlique). Ils eurent pour auteurs El- Bokhari,Moslem, Termidi, Abou Dawoud, Neçaï et Ibn Madja. Les renseignements qu'ils renferment proviennent des Compagnons de Mohammed. La personne qui enseignait une de ces traditions à une autre avait toujours soin de lui faire savoir par quelle voie ce renseignement était parvenu jusqu'à lui; aussi il se forma graduellement en tête de chaque tradition une espèce d'introduction renfermant les

que Yimprobation précède la justification^, et que, si l'on découvre qu'un des hommes nommés dans ïisnad d'une tradition a été taxé de négligence, ou de mauvaise mémoire, ou d'inexactitude, ou de faiblesse (comme autorité), ou de manque de jugement, cela affecte l'authenticité de la tradition et nuit à sa valeur.

Si l'on nous objecte que des imputations défavorables ont atteint également certains hommes cités comme autorités dans les deux Sahihs, nous répondrons que les docteurs en traditions reconnaissent unanimement l'exactitude de ce qu'El-Bokhari ^ et Moslem ' ont rapporté dans ces recueils, et que le peuple musulman a toujours été d'accord pour accepter ces ouvrages et pour régler sa conduite sur les indications qu'ils renferment. Or l'accord général est ce qu'il y a de plus efficace pour le maintien et la défense (d'un principe). Sous ce point de vue, aucun autre ouvrage ne peut être mis en ligne avec les deux Sahîlis, et cependant nous savons, d'après ce qu'on a rapporté \ que les isnads de ces deux recueils ont donné lieu à des observations critiques de la part des docteurs versés dans la science des traditions.

Uh- Abou Bekr Ibn Abi Kheïthema ^ a traité ce sujet à fond, si nous devons en juger d'après (les passages) que Soheïli'* rapporte sur

noms des individus qui se l'élaient successivement transmise. Cette introduction s'appelle isnad (appui) et fait une partie intégrante de la tradition. C'est en étudiant l'histoire des personnages nommés dans les isnads et en faisant des reclierclies sur leurs caractères, que les docteurs parvenaient à apprécier le degré de confiance qu'on pouvait accorder à chacun d'eux et à distinguer les traditions bien appuyées, les traditions saines et authentiques, de celles que certains tradilionnistes avaient forgées. Ce travail critique s'appelait justification et improbalion.

' Voy. i" partie, p. 72, note.

' Voy. première partie, p. 18, note.

' Ibid. Introduction , p. xxi, note 5.

' Pour U , lisez L*;.

' Abou Bekr Ahmed Ibn Abi Kheïthema, auteur d'une histoire des traditionnisles et Iraditionniste lui-même, mourut l'an 279 (SgadeJ. C). '

' Abou '1-Caceni Abd er-Rahman el- Khathàmi [^jjtXèi) es-Soheïli, natif de Malaga , en Espagne , mourut à Maroc l'an 58i (ii85 de .1. C). Ce célèbre docteur composa plusieurs ouvrages dont on trouvera les titres dans Ibn Kballikan et dans Haddji Khalifa.

l'autorité de ce docteur, dans la compilation qui renferme toutes les traditions relatives au Mehdi. Il dit : Une de ces traditions^ est remarquable par le caractère imique de son isnad. Abou Bekr el-lskaf* l'a donnée dans son ouvrage intitulé Fewaïd el-Akhbar (renseignements utiles), en disant que Malek Ibn Anes' la tenait de Mohammed Ibn el-Monkeder*, qui l'avait reçue de Djaber^ La voici : « Le Prophète de Dieu a dit : Quiconque est incrédule à l'égard du Mehdi est un infidèle; cjuiconque est incrédule à l'égard du Deddjal est un infidèle. » Autant que je me le rappelle, il a dit la même chose au sujet du lever du soleil, qui doit se faire du côté de l'occident. La singularité de tout cela saute aux yeux". Dieu sait si la voie par laquelle on fait remonter cette tradition jusqu'à Malek est bonne ou mauvaise; mais une chose certaine, c'est que, aiq^rès des docteurs, El-Iskaf est

' La longup notice qui suit, et qui va jusqu'au paragraphe sur les Soufis, renferme non-seulement d s passages tirés de l'ouvrage d'Ibn Abi Kheïthema, mais aussi des observations ajoutées par Soheïli. Je pense même qu'Ibn Rlialdoun y a intercalé plusieurs remarques. Les passages empruntés au premier de ces écrivains peuvent quelquefois se reconnaître , Sohcïli ayant eu la précaution de les terminer par le mot t/iXJÎ « fil). «Les copistes ont malheureusement négligé de reproduire toutes ces indications, et noire auteur luimême n'a pas eu soin de nous avertir quand il y ajoute quelque chose de son propre fonds. Le texte , étant dans cet état , rend presque impossible toute lentative qu'on voudrait faire pour distinguer ce qui appartient à chacun des trois auteurs. Pour exécuter celte lâche, il faudrait posséder l'ouvrage de Sohcïli et celui d'Ibn Abi Klioïîhema.

" Je ne trouve aucun renseignement sur Abou Bekr el-Iskaf. Son ouvrage, le Fewaïd Piolé"onièues. — II.

el-Akhbar, est demeuré inconnu à Haddji Khalifa, l'auteur du grand Dictionnaire bibliographique.

^ L'imam Malek Ibn Anes, fondateur d'une des quatre écoles orthodoxes de jurisprudence musulmane , enseignait le droit et les traditions à Médine. Il mourut dans cette ville l'an 17g (795 de J. C. ). C'est par erreur que, dans la 1" partie, page Sa , j'ai placé la mort de Malek en l'an i"]"].

* Abou Bekr Mohammed Ibn ei-Monkeder, membre de la tribu des Coreîch, se distingua pai' sa connaissance du texte coranique et des traditions. Parmi ses disciples, il compta l'imam Malek, Chôba, Thauri, etc. Il mourut l'an i3i (748-749 deJ.C).

^ Djaber Ibn Abd Allah, un des Compagnons de Mohammed , a transmis un grand nombre de Iradilions. Il mourut à Médine, l'an 78 (692-69.3 de J. C).

' C'est-à-dire, on ne connaît pas d'autre isnad composé de la même manière.

PROLEGOMENES

suspect (comme autorité) et à la réputation d'un inventeur (de traditions)'.

Termidi et Abou Dawoud ont reproduit (au sujet du Mehdi) une tradition qu'ils font remonter jusqu'à Ibn Masoud^. Ils déclarent la tenir d'Acem Ibn Abi 'n-Nedjoud^ l'un des sept lecteurs'^, qui disait l'avoir reçue de Zirr Ibn Hobeïch ^, auquel elle aurait été communiquée par Abd-Allah Ibn Masoud. «J'ai entendu, dit celui-ci, le Prophète prononcer ces paroles : Quand même le monde n'aurait qu'an jour à exister'^, certes, Dieu prolongerait ce jour jusqu'à ce qu'y ressuscitât un homme à moi, ou an membre de ma famille, dont le nom sera le même que le mien, et dont le père portera te même nom que mon père. » Voilà le texte d'Abou Dawoud, qui le donne sans y ajouter d'observation. Or il a dit, dans sa célèbre épître^: « Ce qu' (Abou Dawoud) a inséré dans son livre, sans y ajouter aucune observation, est (à ses yeux) irréprochable. I' Termidi rapporte la même tradition sous cette forme : Le monde ne s'en ira pas jusqu'à ce qu'un homme de ma famille règne sur

' Je lis f-^)-

' Abd Allah Ibn Masoud, célèbre tradiliunnisle el un des Compagnons de Moliauiraed , mourut à Koufa l'an 32 de l'hégire (652-3 de J. C).

' Abou Bekr Acem Ibn Abi 'n-Nedjoud , alTranchi de !a tribu de Djedîma, était très-versé dans la connaissance du texte coranique. Il moiirul à Koufa, l'an 127 (744-745 de J.C).

' Dans le premier siècle de l'islamisme, le texte du Coran s'écrivait sans pointsvoyelles et sans points diacritiques. Pour le lire correctement, il fallait l'avoir appris par cœur et bien connaître les diverses leçons reçues dans les écoles de Basra, de Koufa et autres lieux. On distinguait par le titre de lecteurs ceux qui possédaient ce talent. Les sept principaux lecteurs sont El-Kisaï, Acem , Abou Anir, Yacoub , Nafê , Hamza et Ibn Kethîr. On trouvera, vers

la lin de ce volume, un chapitre sur les leçons coraniques.

^ Dans le texte arabe, supprimez le mot 3t. — Zirr Ibn Hobeïch reçut des traditions d'Omar, d'Olhman, d'Ali, d'Ibn Masoud et de plusieurs autres Compagnons de Mohammed. Il mourut l'an 82 (701 de J. C), à l'âge de cent vingt ans.

' Je n'essaye pas de rendre les mots Jli istXJU, qui se trouvent dans lous les manuscrits. Ils peuvent signifier insaper addidil, ou bien dixil Zaïda. Un traditionniste assez célèbre portait ce nom. Dans l'édition de Boulac ces deux mots si erabarrassanis ne se trouvent pas.

' Je no sois s'il s'agit ici d'Ibn Abi Klieïthema ou de Solieïli. Peut-être est-ce do celui-ci, qui, en effet, composa une épîlre assez célèbre , dans laquelle il traite de l'Antéchrist et du Mehdi. En ce cas , la phrase est d'Ibn Khaldoun.

DIBN KHALDOUN.

les Arabes; son nom sera le même que le mien. Il la donne aussi avec cette variante : Jusqu'à ce qu'un homme de ma famille administre. H ajoute : « Ce sont là deux traditions bonnes et authentiques. » Une autre fois il la rapporte sur l'autorité d'Acem, lequel la faisait remonter p. jusqu'à AbouHoreïra^ sans la porter plus haut. Selon le Hakeni, la même tradition a été enseignée par (Sofyan) Thauri^, Chôba^ Zaïda*, et d'autres imams du peuple musulman, lesquels la tenaient d'Acem. Il ajoute : « Toutes les traditions qu'Acem fait remontera Zirr, et de celui-ci à Abd-Allah (Ibn Masoud) immédiatement, sont saines^. C'est ce que j'ai constaté par des preuves tirées de ce que nous connaissons de la vie d'Acem, qui était réellement un des grands imamS du peuple musulman^. » Ahmed Ibn HanbeP a dit cependant, au sujet d'Acem : « C'était un homme de bien, lecteur assidu du Coran, vertueux et digne de foi, mais El-Aamech^ avait une meilleure mémoire que lui. » Chôha lui préférait El-Aamech, comme étant untraditionniste plus exact ^, et El-Eïdjli ^^ hésitait à admettre les traditions

' Abd cr-Raliman Ibn Sakiir ed-Dausi, surnommé Abon Uoreîra « l'homme au petit chai , » était un aveugle que Mohammed avait pris sous sa protection. Il emlMassa l'islamisme 1 an y (628-629 de J. C), et mourut àMédineen Sy (676-677 de J C).

On lient de lui un très-grand nombre de traditions.

' Sofyan Ibn Saîd Thauri, personnage aussi célèbre par la .sainteté de sa vie que par sa connaissance des traditions, mourut à Basra , l'an 161 (777-778 de J. C).

' Abou Bi.stam Chôba Ibn el-Haddjadj, client de la tribu d'Azd, se distingua par sa piété, sa douceur, son savoir tt sa profonde connaissance des traditions. Il mouriil l'an 160 (776 de J. C).

' Abou 's-Salt Zaïda Ibn Codaraa , membre de' la tribu de ïhakîf et natif de Koufa, tenait un haut rang parmi les tradilionnisle» 11 mourut l'an 161 (777-778 de J.G.).

^ Je donnerai, dans les notes du dernier chapilre de cetle partie, l'explication des termes lechniques saine, faible, passable, etc. qui s'emploient dans la science des tradilions.

'' Ici on trouve dans le texte le mot (^XJI, c'est-.i-dire, lin de l'extrait.

' Ahmed Ibn Hanbel, fondateur d'une des quatre écoles lie jurisprudence orthodoxes, mourut à Baghdad l'an a4i (855 de J. C). Il s était illustré par son savoir et par sa piété.

* Soleïman Ibn Mihran el-Aamech, imam et Iraditionniste, mourut l'an i48 (765 de J. C).

' Littéral « pour la constatation des tradilions. »

'" Le Iraditionniste Ahmed Ibn Abd Allah el-EïdjIi, originaire de Koufa, alla se lixer à Tripoli de Barbarie. Sa mort eut lieu l'an q6i (874-875 de J. C).

PROLEGOMENES

qu'Acern disait tenir de Zirr et d'Abou Ouaïl S laissant ainsi voir qu'il regardait comme faible la valeur des traditions qu'Acern avait données d'après ces deux personnages. « Acem, dit Moliammed Ibn Saad^, était digne de foi; bien qu'il fît souvent des erreurs en rapportant des traditions. » Selon Yacoub Ibn Sofyan', il y avait de l'incorrection dans ce qu'il rapportait. Abd er-Rahman, fils d'Abou Hatem*, s'exprime ainsi : « Je fis observer à mon père qu'Abou Zerâa^ avait déclaré qu'Acern était digne de foi; mais il me répondit : « Ce n'esl pas là son « caractère®. » Ibn Oleïya^ disait en parlant de lui : « Tous les Acems ont la mémoire mauvaise. » — « Pour moi, dit Abou Hatem*, je le regarde comme véridique, et j'accepte ses traditions comme saines; mais, avec cela, il n'était pas le hafedh (qu'il nous fallait). » En-Neçaï' a varié d'avis au sujet d'Acem. Selon Ibn Hirach '", il y avait à

' Abou Ouaïl Cliakîk Ibn Seluia, iia(if de Koufa , recueillit plusieurs tradilions de la bouche des principaux Compagnons de Mohammed. Il mourut l'an 79 (698-699 de J. C).

* Mohammed Ibn Saad , surnommé le kateb , ou secrétaire, lYEl-Oualcedi, et auteur de plusieurs ouvrages sur les traditions et les tradilionnistes, mourut à Baghdad l'an aSo de l'hégire (8/i4-8/i5 de. J, C).

' Le traditionnisie Abou Yourof Yacoub Ibn Sofyan el-Farsi mourut l'an a88 {901 de J. C).

* Voyei ci-après, page lyS, note 6.

' Deux tradilionnistes presque contemporains portèrent le surnom d'Abou Zeràa. L'un, nommé Obeïd Allah Ibn Abd el-Kerînier-Razi, enseigna des traditions à Moslem , Termidi , Neçaï et Ibn Madja , et mourut à Reï, l'an aU (8;'8-859 de J. C). L'autre, nommé Abd er-Rahman Ibn Amr ed-Dimichki , natifde Damas, rapporta des traditions sur l'autorité d'Ahmed Ibn Hanbel, et mourut en ayS (889-890 de J. C).

Rouh Ibn Zinbàa, l'un des disciples des Compagnons de Mohamme 1, portait aussi le surnom d'Abou Zerâa. Il mourut l'an 83 (70a de J. C).

' Littéral. « sa place n'esl pas celle-là. »

' L'imam Ismaïl Ibn Ibrahim , surnommé Ibn Oleïya, Iraditionniste et législe d'une grande autorité , mourut à Baghdad vers l'an igS (808-809 de .1. C).

' Abou Hiitrm Mohammed Ibnldrîser- Razi , un des plus grands tradilionnistes de son siècle, mourut à Reï l'an a75 (888 889 de J. C). Abou Dawoud , Neçaï, Ibn Madja el plusieurs autres docteurs d'un haut mérite, ont donné des Iraditions sur son aulorité.

' Ahmed Ibn Choaib Ibn Alien-Neraï, auteur d'un des six grands recueils de traditions, passa une grande partie de sa vie au Caire. Il mourut à la Mecque l'an 3o3 (916 de J. C).

'° 11 faut peut-être lire Ibn Khirach, surnom d'un Iraditionniste qui mourut l'an a83 (896897 deJ. C).

reprendre dans ce qu'Aceni rapportait. Abou Djâfer el-Akîli^ dé^ clare qu'une mauvaise mémoire était tout ce qu Acem possédait. « Dans ce qu'il savait par cœur,dit Darakotni-, il y avait à reprendre. » Yahya Ibn el-Caltan' disait : « Je n'ai jamais rencontré une personne nommée Acem qui n'eût pas une mauvaise mémoire. » Il racontait aussi qu'il avait entendu Chôba dire ces paroles: « Acem Ibn Abi 'n-Nedjoud nous récita des traditions, mais en moi-même j'eus de la méfiance*. » Dehebi^ disait de lui : «D'un talent solide comme lecteur coranique, il ne l'est pas tout à fait comme traditionniste; bien que P. l'iti. véridique, il est sujet à se méprendre. Ses traditions sont passables. » Si l'on objecte à tout cela que les deu\ cheïkhs (El-Bokhari et Moslem) ont cité des traditions fournies par lui, nous répondrons qu'ils ne les donnent pas uniquement sur son autorité, mais sur celle d'un autre traditionniste jointe à la sienne.

Abou Dawoud a publié sur le même sujet une tradition qui remonte de Fitr Ibn Khalifa", — ce dernier nom doit s'écrire avec un f, — à El-Cacem Ibn Abi Bezza*, de lui à Abou Tofaïl", et de

' Abou Djâfer Moliaoïmed Ibn Atnr el- ^ L'imam Cliems ed-Dîti Mohammed

Akîli (ou el-Ocaïli), auteur du Kitab el- Ibn Ahmed ed-Deliebi, auteur des /dnnaZef

Doa/2, ouvrage qui, à en juger par son litre, de l'islamisme, AuMîzan el-Eïtidal« balance

traitait de Iraditiounistcs dont l'autorité de l'équité,» et de plusieurs autres ou-

étail faible, composa aussi plusieurs autres vrages, est regardé comme le dernier

traités. Il mourut l'an 822 (gS^deJ. C). membre de la longue série des grands

' Le célèbre hafedh Ali Ibn Omar ed- Iraditionnistes, dont il fut, du reste, un

Darakotni, natif de Baghdad, était profon- des plus savants. Il mourut à Damas,

dément versé dans les traditions et dans en 7/18 f i3/i8 deJ.C). Dans son A/izan, il

les sciences coraniques. Il mourut en 385 entreprit d'estimei- à sa juste valeur l'aulo-

(996 de J. C). ritédcs principaux tradilionnistes. Ses An-

L'imam Yahya Ibn Saîd Ibn e!-Cal- /jafe sont riches en articles nécrologiques,

tan , natif de Basra , se distingua par sa ° Fitr Ibn Klialîfa paraît avoir vécu au

piété et par l'étendue du ses connaissances commencement du ni' siècle de l'hégire,

dans les traditions. Sa mort eu lieu eu 198 ' Dans l'écriture arabe, cette lettre se

(8i3 de J. C). L'imam Ibn Adi, dont le confond très-souvent avec le k guttural,

nom se rencontre plus loin, portait aussi ' Variantes : Bcrra, Morra. Ce person-

le .surnom d'Ibn el-Catlan. nage m'est inconnu.

' Littéral. « il y avait dans mon âme co ' Amer Ibn Ouathela Abou 't-Tofaïl, un

qu'il y avait. • des Compagnons de Mohammed et parti-

PROLEGOMENES

celui-ci à Ali, qui déclara avoir entendu dire au Prophète (son beaupère) : Quand même le temps n'aurait plus qu'un jour à exister, Dieu suscitera an homme de ma famille qui remplira la [terre) de justice autant qu'elle est remplie d'iniquité. Bien qu'Ahmed (Ibn Hanbel) et Yahya Jbn el Cattan et Ibn Maîn\ et Neçaï, et d'autres docteurs aient déclaré Fitr digne de confiance, El-Eïdjli a dit de lui : «Ses traditions sont passables, mais il y a chez lui un peu de chîïsme; » et Ibn Main a dit une fois : « Il est digne de confiance et chîïte. » — « Nous passions toujours auprès de Fitr sans nous arrêter, dit Ahmed Ibn Abd Allah Ibn Younos^; il était repoussé (de tout le monde) et nous n'écrivions jamais sous sa dictée, » Il disait une autre fois : « Je passais auprès de lui sans m'arrèter, et je le laissais là comme un chien. » — « Ce qu'il rapporte ne doit pas servir de preuve, » dit Darakotni. — « Je cessai de rapporter des traditions sur son autorité, dit Abou Bekr Ibn Aïyach^ parce qu'il appartenait à une mauvaise secte.» — «Il s'est fourvoyé; il est indigne de confiance, » dit El-Djouzdjani *.

La tradition suivante a été reproduite par Abou Dawoud en la faisant remonter à Ali par la filière suivante : de Haroun Ibn el-Moghîra, à Amr Ibn Abi Caïs, de celui-ci à Choaïb Ibn Khaled, et de Choaïb à Abou Ishac es-Sabîaï''. Celui-ci rapporta qu'il avait entendu dire à Ali, qui regardait alors son fils El-Hacen : «Mon fils qui est là est

san dévoué d'Ali , mourut l'an loode l'hégire (718-719 rie J. C.).

' Ai)Ou Zekeriya Yaliya Ibn Maîii , client de la tribu de Ghalafaii ( t originaire de Baghd.id, compte parmi k's tradilionnisles les plus illustres. Il mourut à Médine, l'an 233 (847-8/i8 de J. C).

' Abou Abd Allah Ahmed Ibn Abd Allah Ibn Younos , membre de la tribu de Temîm cl natif de Koufa, est regardé comme untradilionnistede la plus grande autorité. Il mourut à Koufa, l'an 237 (842 deJ.C), à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans.

' Abou Bekr Ibn Aïyach el-Acedi, trn-

ditionniste d'une certaine réputation , mourut l'an 193 (808-809 deJ. C).

' Abou Siileïnian Mouça Ibn Soleïmaii el-Djouzdjanl, nalif de la ville de Djouzdjan, dans le Khoraçnn, tenait un rang distingué parmi les docteurs du rite lianéfite. Il monrut l'an 211 de Ihégire (826- 837 de J. C). Un de ses élèves, nommé Abou Bettr Ahmed Ibn Ishac el-Djouzdjani , se distingua aussi par ses connaissances on jurisprudence.

' Abou Ishac Amr Ibn Abd Allah es- Sabîaï, traditionniste et natif de Koufa, mourut l'an 136 [jh5--]lili de J. C ).

un seïyid (chef), ainsi que le Prophète l'a intitulé, et de ses reins sortira un homme qui portera le nom de votre Prophète, et qui lui ressemblera par le caractère, mais non pas par la figure. » Ensuite Ali mentionna qu'il remplirait la terre de justice. l'. i'»?.

Haroun déclare qu'il tenait la tradition suivante d'Amr Ibn Abi Caïs, qui la tenait de Motarref Ibn Tarif, qui la tenait d'Abou '1-Hacen, qui la tenait de Hilal Ibn Amr, qui avait dit : «J'entendis Ali déclarer que le Prophète avait dit : « Vn homme viendra de l'autre côté du fleuve [l'Oxus); il s'appellera El-Hareth, et son avant-garde sera sous les ordres d'un nommé Mansour. // aplanira — variante — j7 raffermira [la terre) pour le service de la famille de Mohammed, ainsi que la tribu des Coreich a été raffermie pour le service du Prophète de Dieu. Tous tes musulmans doivent l'aider — variante — lui obéir. A celte tradition Abou Dawoud n'ajoute aucune remarque^. Dans un autre endroit, le même (docteur) dit de Haroun qu'il était chîïle. Soleïmani^ a dit de lui : « On a des doutes à son sujet. » Selon Abou Dawoud, Amr Ibn Abi Caïs était sans reproche, mais il y avait des erreurs dans ses traditions. « Il était véridique *, dit Dehebi , mais il tombait dans des méprises, et, quant à Abou Ishac cs-Sebîaï, bien qu'on ait cité des traditions sur son autorité dans les deux Sahîh, on sait d'une manière positive que, dans les derniers temps de sa vie, il avait l'esprit dérangé, et que, pour ce qui regarde les paroles transmises par lui comme provenant d'Ali, l'indication de la filière par laquelle elles passèrent est incomplète. Il en est de môme de la tradition rapportée par Abou Dawoud, d'après Haroun Ibn el-Moghîra. » Quant à la filière de la seconde tradition, nous dirons qu'Abou 'l-Ilacen et Hilal Ibn Amr sont des personnages inconnus ; on ne sait rien d'Abou '1-Hacen, si ce n'est que Motarref Ibn Tarif l'a cité comme une de ses autorités ^.

' Motarref Ibn Tarif vivait dans le n" Transoxi.me. Sa morl eul lieu l'an /|oZi

siècle de l'hégire. (ioi4 de .1. C).

' Cesl-à-dire , il adiuellail la tradition ' Pour w.tVo, lisez jï.iv<5

comme bonne. (Voyez ci-devant, p. 162.) ' Ici le texte arabe porte c^^^K c'est-

■ Ce hafedh et Iradiliouniste se nom- à-dire, lin de l'extrait. (Voyez ci-devani ,

niait Ahmed Ibn AU. Il était natif de la page 161, note 1.)

La tradition suivante fut publiée par Abou Dawoud, par Ibn Madja et par le Hakem, dans son Mosledrek. Elle leur était venue par la voie suivante : d'Omm Selma^ à Said Ibn el-Moseïyeb^, de celui-ci à Ali Ibn Nofeïl, et d'Ibn Nofeïl à eux. 0mm Selnia raconta qu'elle avait entendu dire au Prophète : Le Melidi sera de ma postérité et des descendants de Fatema. Abou Dawoud énonce ainsi la tradition, et sans y ajouter aucune observation. Ibn Madja la donne sous cette forme : Le Mchdi est des descendants de Fatema , et le Hakem la rapporte sous celle-ci : (0mm Selma a dit :) «J'entendis le Prophète faire mention P. 1^8. du Mehdi, » et il ajouta : Oui, c'est [an personnage) réel, un descendant de Fatema. V II (le Hakem) la donne, sans la déclarer authentique et sans la rejeter;, mais Abou Djafer el-Akîli a déclaré qu'elle était faible, qu'on ne la connaît que par Ali Ibn Nofeïl, et qu'on ne saurait l'accepter sur la parole de ce personnage.

Abou Dawoud a reproduit une autre tradition qu'il fait remonter à Qram Selma; il la tenait de Saleh Abou '1-KhaIîl, qui l'avait apprise d'un de ses amis, qui disait avoir appris d'Omm Selma qu'elle avait entendu dire au Prophète : Lors de la mort d'un certain khalife, il y aura du désaccord, et un des habitants de Médine sortira pour se réfugier à la Mecque, et quelques gens d'entre les habitants de la Mecque iront à lui et l'en feront sortir contre sa volonté; pais ils lui prêteront le serment de fidélité, entre le Rokn et le Macam^, et l'on enverra vers lui de la Syrie un corps de troupes qui sera englouti sous terre dans la plaine située entre la Mecque et Médine. Quand les hommes verront cela, les Abdal* de la Syrie et les bandes des habitants de l'Irac viendront le trouver et lui prêteront le serment de fidélité. Ensuite paraîtra un Coreïchide, dont les oncles maternels appartiendront à la tribu [himyérite) de Kclb; puis il en-

' Hind, fille d'Âbou Omeïya, surnom- ' Selon les musulmans, il y a toujours

mée Oinm Selma, fut pelite-fille d'El-Mo- dans le monde sept ou même quarante

ghira et nièce d'Abou Djehel. Elle mourut saints qui parcourent toutes les parties de

l'an 6i (680-681 de J. C). la terre, après avoir laissé cl.ezeux, pour

' Voyez ci-devani, page 21, note 3. les remplacer, des corps faits à leur image.

' Deux endroits dans le parvis du temple On les appelle bedel (remplacé), et, au

de la Mecque. pluriel, abdal et bodelâ.

verra contre eux une armée, et ils remporteront sur eux la victoire^. C'est là [ce qu'on appellera) l'expédition de Kclb. Et grand sera le désappointement de ceux qui n'auront pas assisté à la prise du butin des Kelbites. Il partagera ensuite ces richesses, et, devant le peuple, il conformera ses actions à la Sonna de leur Prophète, et l'islamisme s'établira solidement sur la terre. Il y restera sept ans, ensuite il mourra, et les musulmans prieront pour lui. Abou Dawoiid ajoute : « Quelques-uns disent, sur l'autorité de Hicham^, qu'il y restera neuf ans, ou, selon un autre rapport, sept ans. » Il donne encore cette tradition sur l'autorité d'Abon 'l-KhalîP, qui la tenait d'Abd Allah Ibn el-Hareth*, qui l'avait apprise d'Omm Selma. On voit par là qu'il avait reconnu le peu de certitude du premier isnad, (bien que) les hommes qui y sont nommés soient du nombre de ceux dont l'autorité est citée dans les deux Sahîhs, et dont le caractère n'a jamais été attaqué ni déprécié. Quelques personnes ont dit que cette tradition provenait de Catâda'', qui la tenait d'Abou '1-Khalîl. Catâda était cependant un tricheur^, et avait donné cette tradition avec un isnad imparfait^; or aucune tradition ne peut être reçue d'un tricheur, excepté dans certains cas spécifiés par Abou Davvoud.

Abou Dawoud, suivi par le Hakem , a reproduit, sur l'autorité P. 1^9.

' L'équivoque de la traduclion française ' En arabe, morfeHw. On distinguait par

se retrouve dans le texte arabe. ce terme les traditionnistes qui dissimu-

' Hicham Ibn Oroua , natif de Médine laienl les endroits faibles des isnads joints

et Iradilionnisle distingué, mourut l'an i45 aux traditions. Ils y supprimaient les noms

(762-763 de J. C). des individus dont l'autorité était faible,

' Peut-être le Saleh Abou l-Khalîl dont ou bien ils remplaçaient ces noms par les

il a été fait mention ci-devant. surnoms ou sobriquets des mêmes person-

* Abd Allah Ibn el-Haretb, l'un des nages, afin de dérouter leurs disciples,

disciples des Compagnons de Mohammed ' Le mot employé ici est |^^»àc. Dans la •

et cadi de Médine, mourut l'an 83 (702 terminologie des traditionnistes, ce verbe

de J. C). signifie énoncer un isnad sous cette forme:

' CalàHalbnDiama, iuLci, disciple des On rapporte sur l'autorité d'un tel, qui rap-

Compagnons de Mohammed, a rapporté porte sur l'autorité d'un tel. Or on sait que

un grand nombre de traditions. Sa mort Visnad de la forme régulière doit commen-

eut lieu l'an 127 (•jli/[-'jltb de J. C). cer par les mois : J'ai entendu dire à un tel.

Prolcgomënts. — 11. 22

170 PROLliGOMB:NES

d'Amran el-Cattan , une tradition qu'Abou Saîd el-Rhodri^ avait transmise à Abou Nadra^, qui l'avait enseignée à Calâda , qui l'avait communiquée à El-Cattan. La voici : « Le Prophète de Dieu a dit : Le Mehdi est an des miens; il aura le front luisant^ et le nez aquilin; il remplira la terre d'équité et de justice autant qu'elle a été remplie d'iniquité et d'oppression. Il régnera sept ans. » Tels sont les termes dans lesquels Abou Dawoud l'a rapportée, et il n'y ajoute aucune observation. Le Hakem la donne sous cette forme : « Le Mehdi sera un de nous qui sommes gens delà maison'^; il aura le nez saillant, aquilin, luisant; il remplira la terre d'équité et de justice autant qu'elle a été remplie d'iniquité et d'oppression. Les années de sa vie seront tant. Il (le Prophète) ouvrit alors la main gauche et étendit le pouce et l'index de la main droite, en tenant les trois autres doigts fermés. » — « Cette tradition, dit le Hakem , est saine, si on l'examine d'après les règles posées par Moslem , et cependant il ne l'a pas reproduite, ni El-Bokhari non plus. » Les docteurs diffèrent d'avis sur la valeur qu'il faut assigner aux traditions provenant d'Amran el-Cattan. El-Bokhari ne cite jamais rien de lui, à moins que sa déclaration ne se trouve conlirmée par celle d'un autre traditionniste. Il en est de même^ de Yahya el-Cattan, dont on ne citait jamais l'autorité comme traditionniste. Yahya Ibn Maîn dit (d'Amran) : « Son autorité n'est pas forte, » et une autre fois : « Elle ne vaut rien. » — « Je voudrais, dit Ahmed Ibn Hanbel, que ses traditions fussent saines. » Selon Yezîd Ibn Zoreïa'', il était de la secte de Harouriya^, et regardait comme permis de passer au fil de l'épée

' Abou Saîd Saad Ibn Malek el-Khodri de «ila^t. — ' Le terme ()ens de la maison

(jstv>-, un des Compagnons, mourut désigne les membres de la l'amille de Mo-

l'an 64 (683-4 de J. C.) ou •jli, selon Abou hammed. 'I-Mahacen. On tient de lui un grand ' Pour JL9\, lisez (j*^.

nombre de traditions. ' Yezîd IbnZoreîa, traditionniste et natif

' Variantes: Basra, Nasra. 11 y avait un deBasra, mourut dans cette ville, l'an 182

personnage nommé Monder Ibn Malek, et (798 de J. C).

surnommé Ahou. Nadra, à l'enterrement ' Voyez, sur cette secle des Kbaiedjites,

duquel le célèbre ascète ou soufi Hacen l'ouvrage de Cbebreslani, page 86 du texte

el-Basri officia. (Ci -après, p. 188, note 4-) arabe.eltomel, page 129, de la traduction

' Lisez ici et plus loin c^] à la place allemande de M. Haarbnicker.

les gens de la kibla^. « C'est une autorité faible, » dit Neçaï. — « J'interrogeai Abou Dawoud à son sujet, dit Abou Obeïd el-Adjeri^, et il répondit : « Ce fut un des partisans d'El-Hacen (petit-fds de Mohammed), et je n'ai jamais rien entendu (à son sujet) que du bien. » Une autre fois je lui entendis dire (d'Amran : « Son autorité) est faible; du vivant d'ibrabîm Ibn Abd-AUab Ibn Hacen', il émit plusieurs décisions juridiques très-sévères, par lesquelles il autorisa (les gens de son parti) à verser le sang (des musulmans). »

Termidi, IbnMadja et le Hakem ont reproduit une tradition d'Abou P. i5o. Saîd el-Khodri*, laquelle leur était venue par la voie suivante : d'El- Khodri à Abou 's-Siddic en-Nadji , de celui-ci à Zeïd el-Ammi ^, qui la leur avait ensuite 'communiquée. El-Khodri parle : " Nous craignîmes qu'après (la mort de] notre Prophète, il n'arrivât quelque chose de grave , et nous l'interrogeâmes là-dessus. Il nous répondit : Certes, parmi mon peuple se trouvera le Mehdi; il paraîtra dans le monde et vivra cinq ou sept ou neuf; qu'on y ajoute le complément^. Nous lui demandâmes ce que cela était, et il répondit : ans. Puis il dit : Un homme viendra alors le trouver et lui dira : Donnez-moi quelque chose, 6 Mehdi! et celui-ci lui versera dans le pan du manteau autant [d'argent) qu'il pourra en emporter. » C'est en ces termes que Termidi rapporte la tradition, et il déclare qu'elle est passable. On la liiit quelquefois remonter à El-Khodri par une autre voie , et de lui au Prophète. Ibn Madja et le Hakem la reproduisent en ces termes : « Le Mehdi sera de mon peuple; s'il doit faire un court [séjour parmi eux), il restera sept

' Les gens de la liibla sont les musul- trouve dans les manuscrits C, D et l'édi-

maiis. tion de Boulac : ^^ (j^i ^^:!3 {^■y' O^

^ Abou Obeïd ou Obeïila el-Adjeri était <J)0^ 0-^^^ 3J i^ c5-'^' (3Ji>-<=-'' ô}

contemporain de Termidi el de Neçaï. ^ Toul ce que j'ai pu trouver surceper-

^*Ce personnage descendait d'Ali, gen- sonnage c'est que, selon l'auteur du Lobb

dre de Mohammed. Il était frère d'En-Nefs el-Lobat), on lui avait donné le sobriquet

ez-Zékiya. [Voyeila Ctirestomaltue arabede d'Ammi, parce qu'il avait l'habitude de

M. deSacy, 2* édil. t. I, p. 3.) Il fut tué à dire, quand on lui faisait unequestion :» At-

Bakhamri, l'an iA5 (763 de J. C). tends que je consulte mon oncle [ammi).»

' Dans le texte arabe, après le mot ° Je lis : tStiJl t>j;, c'est-à-dire, que

^^y(^, insérez le passage suivant, qui se le complémenl y soit clouté.

{ans); sinon [il en restera) neuf. Mon peuple jouira, pendant ce temps, d'un bien-être tel qu'on n'en a jamais entendu de pareil; la terre produira toute chose bonne à manger, et ne leur refusera rien; l'argent sera comme ce qu'on foule aux pieds, et an homme se lèvera et dira: « 0 Mehdil donne-moi; » et le Mehdi répondra : « Prends '. » Bien que Darakolni et l'imam Ahmed Ibn Hanbel et Yahya Ibn Maîn aient déclaré que Tautorilc de Zeïd el-Ammi^ comme traditionniste était bonne, et qu'Ibn Hanbel l'ait placé au-dessus de Yezîd er-Recachi ^ et de Fadl Ibn Eïça , il n'en est pas moins vrai qu'Abou Hatem a dit de lui : « Il est faible (comme traditionniste) ; il met par écrit les traditions (au lieu de les apprendre par cœur), et l'on ne peut pas le citer comme autorité. » Ibn Maîn, parlant d'une autre tradition, déclare" que l'autorité de Zeïd el-Ammi ne vaut rien. Il dit ailleurs : « Il met ses traditions par écrit et il est d'une faible autorité. » — « Il tâche de bien retenir, » dit El- Djouzdjani. — « Il n'est pas fort, dit Abou Zerâa, il est débile, faible comme traditionniste. « Abou Dawoud déclare cependant que cela n'est pas ainsi; d'ailleurs Chôba a donné des traditions sur son autorité. « Il est d'une autorité faible, » dit Neçaï. — « Tout ce qu'il rapporte, dit Ibn Adi*, est d'une faible valeur, ainsi que l'autorité de ceux qu'il cite, et, bien que Chôba ait donné des traditions d'après cet l\ i5i. homme, on peut dire qu'il n'a jamais cité une autorité plus faible. » On a dit que la tradition donnée par Termidi sert à expliquer celle que Moslem a rapportée dans son Sahîh, et qui provient de Djaber'. Celui-ci raconte que le Prophète avait dit : Dans les derniers temps de

' Après J Jui , insérez, jJ^. tionnisles el leur caractère, cl l'inlilula £7-

'^ Pour (jvjJI, lisez ^J^*■H■ Les inss. C, Kamel « le complet. » Sa mort eut lieu en

D et l'édition de Boulac perlent cette cor- 36o [Ç)-]! de J. C). reclion ainsi que la précédente. ' Trois des Compagnons de Mohammed

' Peut-être faut-ii lire Ibn Yezîd er-Re- s'appelaient Djaber et rapportèrent 'des

cachi. Un traditionniste de ce nom est cité traditions. Le plus remarquable d'entre

par El-Bokhari. eux fut Djaber Ibn Abd Allab, qui Irans-

* L'imam Abd Allab Ibn Adi elDjor- mit à ses disciples mille cinq cent qua-

djani, surnommé Ibn e/-CaHan, jouissait ranle traditions, et qui est souvent cité par

d'une grande autorité comme tradilion- El-Bokhari et Moslem. Il mourut à Mé-

niste. Il composa un ouvrage sur les tradi- dine l'an yS de l'hégire (692-693 de J.C.).

mon peuple il y aura un khalife qui donnera de l'argenl en le versant et sans le compter. Celte tradition explique aussi, dit-on, celle qui provient d'Abou Saîd (el-Khodri), et qui est ainsi conçue : « Le Prophète a dit : // y aura an de vos khalifes qui donnera de l'argent en le versant [à pleines mains). » On sait, par une autre voie, que ces deux personnages (Djaber et Abou Saîd) ont communiqué cette dernière tradition sous la forme suivante : « Le Prophète a dit : Vers la fin du temps il y aura un khalife qui distribuera l'argent et ne le comptera pas'. »

Dans le recueil de traditions publié par Moslem, on ne trouve aucune mention du Mehdi, et rien ne prouve que ce personnage soit désigné par les traditions (données ci-dessus). Le Hakem rapporte, sous la forme suivante , une tradition fournie par Aouf El-Aarabi^ qui la donnait sur l'autorité d'Abou 's-Siddîc en-Nadji, qui l'attribuait à Abou Saîd el-Khodri : « Le Prophète a dit : La dernière heure [du monde) n'arrivera pas jusqu'à ce que la terre soit remplie d'oppression, d'iniquité et de violence. Alors paraîtra un membre de ma famille qui la remplira d'équité et de Justice autant quelle avait été remplie d'oppression et de violence. » Le Hakem dit au sujet de cette tradition : « Elle est saine si on la juge d'après les règles posées par les deux cheikhs ( El- Bokhari et Moslem); cependant, ils ne l'ont pas reproduite. » Le Hakem la rapporte encore d'après Soleïman Ibn Obeïd, qui la tenait d'Abou 's-Siddîc en-Nadji, qui l'avait apprise d'Abou Saîd el-Khodri. (La voici telle qu'il la donne :) Dans les derniers^ temps de mon peuple, le Mehdi paraîtra. Pour lai Dieu versera la pluie; pour lui la terre produira ses plantes; il donnera de l'argent en masse; les troupeaux seront nombreux et la population deviendra énorme. Il vivra sept ou huit. . . Le mot ans est sous-entendu. « C'est là, dit le Hakem, une tradition dont Yisnad est sain; les deux cheikhs ne l'ont cependant pas admise. » Au

' Ici, dans le texte arabe, se trouve le bien qu'il ne l'ait jamais habité, est re-

mol (/îAJt, «fin de l'extrait.» (Voyez ce gardé par El-Bokhari et Moslem comme

que j'ai dit à ce sujet dans la noie i de la un traditionniste de bonne autorité. Il na-

page i6i.) quit l'an 69 (678-9 de J. C), et mourut

' Abou Selil Aouf Ibn Djemîla el-Abdi, i'»" «06 {■]2tx--]'ib de J. C.) surnommé El-Aarabi « l'Arabe du désert, » ^ Poury».! , lisez yhj j .

reste, aucun des six (principaux compilateurs de traditions)' ne cite Soleïnian Ibn Obeïd ; mais Ibn Habban^ le compte au nombre des P. i5a. traditionnistes dignes de foi, et personne, autant que nous sachions', n'a rien dit à son désavantage.

Le Hakem a encore donné la même tradition d'après Aced Ibn Mouça", qui l'avait apprise de Hammad Ibn Selma'', qui l'avait reçue de ■ Matr el-Ouerrac^ et d'Abou Haroun el-Abdi. Ces deux derniers l'avaient donnée sur l'autorité d'Abou 's-Siddîc en-Nadji, qui l'avait reçue d'Abou Saîd (el-Khodri). Selon celui-ci, le Prophète avait dit: La terre sera remplie d'iniquité et d'oppression; alors paraîtra un homme de ma lignée qui régnera sept ou neuf; il remplira la terre de justice et d'équité autant qu'elle était remplie d'injustice et d'oppression. «Voilà, dit le Hakem, une tradition saine, si on la juge d'après les règles posées par Moslem. » Il a dit cela parce que' ce docteur avait donné des traditions sur l'autorité de Hammad Ibn Selma et de Matr el-Ouerrac, précepteur de celui-ci. Quant à l'autre cheïkh mentionné par le Hakem et nommé Abou Haroun el-Abdi, on n'a jamais rien donné sur son autorité; il est faible (de réputation) et suspect de mensonge; mais nous ne nous arrêterons pas à rapporter tout ce que les docteurs ont dit à son désavantage. Quant à Aced Ibn Mouça, qui tenait cette tradition de Hammad Ibn Selma, et qui l'avait communiquée au Hakem, on le désigne par le sobriquet (Y Aced es-Sonna (le lion de la Sonna, du corps de traditions). Bien qu'El-Bokbari ait dit de lui :

' Pour i;^!, lisez ïX>J\. ' Aced Ibn Mouça, membre de la fa-

' Lecélèbre/ia/èrfAettraditionnisleAbou mille des Omeïades, se distingua comme

Hatem Mohammed Ibn Habban el-Basti, Iradilionniste. Il naquit en Egypte l'an i Sa

composa plusieurs ouvrages. Il était très- ('749-750 de J. C), et y mourut lan 212

- versé dans la médecine, l'aslronomie et (827-828 de J. C).

toutes les autres sciences. Sa mort eut lieu ' Le traditionniste Hammad Ibn Selma

en l'an 354 (965 de J. G ). Dans le texte mourut l'an 167 (783-784 de J. C). imprimé des Prolégomènes , édition de Pa- ' Malr Ibn Tahman ((j^s^) el-Ouer-

ris, on a imprimé partout (jU^, et ici rac mourut l'an 129 (746-747 de J. C). même (jU^ , à la place de yLc^. ' Après Àm^ ■»>-*, insérez *-ot.> Ltf^l

de ^

Les manuscrits porlent J, à la place Àm^ ]oy& J^c.

«Ses traditions sont notoires, » et qu'il l'ait cité dans son Sahih, et qu'Abou Dawoud ait cité son autorité en argumentant contre Neçaï, ce même (Abou Dawoud) a dit de lui, dans une autre occasion : « C'est un tradilionniste digne de confiance, mais il aurait mieux fait de ne pas composer (des recueils de traditions'). » Selon Abou Mobammed Ibn Hazm, les traditions qu'il rapporte sont récusables.

Taberani^, dans son Môdjem moyen, donne la même tradition d'après Abou '1-Ouacel Abd el-Hamîd Ibn OuaceP, qui l'avait reçue d'Abou 's-Siddîc en-Nadji, qui l'avait apprise d'El-Hacen Ibn Yezîd es-Sâdi, de la tribu de Behdela, qui l'avait entendue de la bouche d'Abou Saîd el-Khodri, qui la rapportait ainsi : « J'entendis* le Prophète de Dieu dire ces paroles : Un homme de mon peuple paraîtra qui professera^ [les doctrines de) ma Sonna. Dieu fera descendre pour lui la pluie du ciel; la terre lui offrira ses plus beaux produits, et, grâce à lui, elle se remplira d'équité et de justice autant qu'elle était remplie P. i53. d'injustice et d'oppression. Il gouvernera ce peuple pendant sept ans, et habitera Beït el-Macdes [Jérusalem). » Taberani dit de cette tradition : « Plusieurs personnes l'ont donnée sur l'autorité d'Abou 's-Siddîc (en- Nadji); mais aucun d'eux n'a inséré un autre nom entre ceux d'Abou 's-Siddîc et d'Abou Saîd (el-Khodri). Nous voyons cependant qu'Abou '1-Ouacel l'a donnée d'après El-Hacen Ibn Yezîd , qui l'avait tenue d'Abou Saîd. Le fils d'Abou Hatem** a fait mention de cet El-Hacen Ibn Yezîd; mais il ne nous fournit aucun renseignement à son sujet, excepté celui qui se trouve dans ïisnad, savoir, qu'il avait reçu des traditions d'Abou Saîd, et les avait transmises à Abou 's-Siddîc. Dchebi

' Dans les premiers temps de l'islamisme, les docteurs enseignaient qu'il valait mieux apprendre les traditions par cœur que de les mettre par écrit.

' Voyez ci-devant, page iBg, note h-

' Supprimez la particule ^ , qui précède le mot i>A*.

' Après JlJ, insérez oww.

' Après iju)f, insérez JjAj.

' Le lils d'Abou Hatem er-Razi (voyez ci-devant, p. i6/i, noie 8) composa un ouvrage sur la crédibilité des traditionnistes et un commentaire du Coran. Il mourut l'an 327 (gSS-gSg de J. C). 11 paraît avoir été cheikh elislam dans la ville de Tous. Il se nommait Abd er-Rahman, selon l'auteur du Nodjoam , ou Abd Allah, selon Dehebi.

a dit, dans son Mîzan, que c'est un personnage inconnu; mais Ibn Habban^ le compte au nombre des traditionnistes sûrs. Quant à Abou '1-Ouacel, celui qui rapporte la tradition sur l'autorité d'Abou 's-Siddîc, aucun des six*^ (compilateurs de traditions) ne le cite; mais Ibn Habban fait mention de lui, et le place au nombre des traditionnistes les plus accrédités de la seconde génération. « Il donnait des traditions, dit-il, sur l'autorité d'Anes; Chôba, Attab et Bichr^ en ont donné sur la sienne. »

Ibn Madja, dans son Soncn (recueil de traditions), a donné une tradition provenant d'Abd Allah Ibn Masoud. Il l'avait reçue de Yezîd Ibn Abi Zîad, qui la tenait d'Ibrahim*, qui l'avait apprise d'^Alcama'', qui l'avait reçue d'Abd Allah. La voici : « Pendant que nous étions auprès du Prophète, dit Abd Allah, voilà des jeunes gens de la famille de Hachem qui approchèrent. Le Prophète, en les voyant, eut les yeux inondés de larmes et changea de couleur. Je (lui) dis : « Depuis assez longtemps nous remarquons quelque chose dans votre figure qui nous fait de la peine. Il répondit^ : Nous qui appartenons à une maison [spécialement favorisée) , Dieu a mieux aimé nous accorder le bonheur dans l'autre monde que la prospérité dans celui-ci. Après moi, les membres de cette famille éprouveront des malheurs; on les dispersera et on les chassera jusquà ce que viennent des gens du côté de l'orient, ayant avec eux des drapeaux noirs. Ils demanderont ce qui est bien, et ne l'obtiendront pas; puis ils combattront , seront victorieux et obtiendront ce qails avaient demandé. Ils ne l'accepteront que pour le donner à an homme de P. i5à. ma famille, lequel remplira la [terre] d'équité autant qu'elle a été remplie d'injustice. Ceux d'entre vous qui verront cela doivent aller les joindre quand même ils seraient obligés de s'y rendre en rampant sur la

' Pour (jL:^, lisez yL=>.-. faites la même * Ibrahim ibn Yezid en-Nekhaï, mort

correction deux lignes plus loin. en 96 (714 de J. C.)^

* Pour iiÀmJl, lisez iji^Jl. * Pour ^J^, lisez ^c-.

' Pour y^Jij, Visez yi.i. — Bichr Ibn Mo- ° Alcama, célèbre traditionniste, mou-

faddel er-Rekacbi se distingua par sa piété rutl'an 62 de l'hégire, on , selon une au-

et par sa connaissance des traditions. Il Ire autorité, l'an 72 (691-692 de J. C). mourut l'an 186 (802 de J. C). ' Pour JU, lisez JUi.

neige\ » Ce fut Yezîd Ibn Abi Zîad qui rapporta cette parole, laquelle est généralement connue des traditionnistes sous le nom de la tradition des drapeaux. Selon Chôba, Yezîd était un remonteur, c'està-dire qu'il Taisait remonter jusqu'au Prophète plusieurs traditions dont on ignorait la filiation. « Yezîd fut un des grands imams de la secte chîïte, » dit Mohammed Ibn Fodeïl^. Selon Ahmed Ibn Hanbel, il n'était pas un hafedh, et dans une autre occasion il dit de lui : « Les traditions qu'il a rapportées ne méritent pas ce nom. » — « Son autorité est faible, » dit Yahya Ibn Maîn. — « Ses traditions peuvent être reçues, dit El-Eïdjli, et dans le dernier temps de sa vie il les enseignait. )) — « On peut bien' mettre ses traditions par écrit, dit Abou Zeràa; mais on ne doit jamais les citer comme preuves authentiques. " — « Son autorité n'est nullement forte , » dit Abou Hatem. — « J'ai entendu déclarer, dit El-Djouzdjani , que ses traditions étaient d'une valeur très-faible. » — « Je ne connais personne qui les ait rejetées*, dit Abou Dawoud, et (cependant) je préférerais tout autre ( traditionniste ) à lui.» — «11 est un des chîïtes qui habitent Koufa, dit Ibn Adi , et l'on met par écrit ses traditions, bien que son autorité soit très-faible. » — Moslem a donné une tradition d'après Yezîd, mais il l'a appuyée par l'autorité d'un autre traditionniste. En somme, la majorité des docteurs s'accorde à traiter Yezîd comme un traditionniste de peu d'autorité, et les plus distingués d'entre eux ont infirmé la tradition des drapeaux, celle qui est rapportée d'après Ibrahim , qui l'aurait reçue d'Alcama , qui l'aurait apprise d'Abd Allah. « Elle ne vaut rien, » dit Ouekiâ Ibn

' Le texte arabe offre encore ici le mot (jfCij]. — Celte tradition a été évidemment forgée par les Chîïles, vers l'époque où le khalife Abbacide El-Mamoun avait l'intention de désigner pour son successeur le nommé Ali er-Rida, xiu descendant de Mohammed. On sait que les Abbacides partirent du khoraçan, province située à l'est de rirac, quand ils entreprirent de Prolégomènes. — ii.

renverser la dynastie des Oniéiades et que leurs drapeaux étaient de couleur noire.

'' Le Iradiiionniste Mohammed Ibn Fodeïl ed-Dobbi, natif de Koufa, mourut l'an 195 (Sio-bii de J. C).

■' Pour ^y , lisez ^.

' .'\pres IlV3>|, insérez <^y^-

el-Djerrah', et Ahmed Ibn Hanbel l'a jugée de la même manière. Abou Codama^ a dit : « J'ai entendu Abou Osama^ s'exprimer en ces termes au sujet de la tradition des drapeaux, rapportée par Yezîd, sur l'autorité d'Ibrahîm : « Quand même Yezid me déclarerait, par un serment cinquante fois répété (qu'il tenait cette tradition d'Ibrahîm), je ne le croirais pas. Reconnaît-on, dans cette tradition, la doctrine d'Ibrahîm.»* ou celle d'Alcama.»* ou celle d'Abd Allah .^ » Eli>. i55, Akili l'a insérée dans la liste de celles dont il regarde l'autorité comme faible, et Dehebi a déclaré nettement qu'elle n'est pas authentique.

Ibn Madja a reproduit une tradition qu'on fait remonter à Ali , et que Yacîn el-Eïdjli a rapportée d'après Ibrahim, qui l'aurait reçue de* Mohammed Ibn el-Hanefiya, qui l'aurait tenue de son grand-père'* par l'entremise de son père Ali. Yacîn raconte que le Prophète avait dit**: Le Mehdi sera un de nous autres qui sommes membres de la mai- ■ son [prophétique); Dieu le sanctifiera dans une nuit. Bien qu'lbn Maîn ait dit au sujet de Yacîn qu'il n'y avait rien à reprendre en lui, El- Bokhari a dit, du même personnage, que son autorité était sujette à discussion; or cette expression, dans la terminologie d'El-Bokhari, est équivalente à extrêmement faible. Ibn Adi a cité cette tradition de Yacîn el-Eïdjli, dans son Kamel, et Dehebi l'a insérée dans son Afizan ; mais il la signale pour la repousser. «On la connaît, dit (Dehebi), sous le nom de tradition de Yacîn. »

Taberani a reproduit, dans son Modjem moyen, une tradition que l'on fait remonter à Ali, qui aurait dit qu'il avait adressé au Prophète la question suivante : «0 Prophète de Dieu! le Mehdi serat-il des nôtres ou bien d'une autre famille ? » et que le Prophète lui

' Abou Sot'yan Ouekià Ibn El-Djerrah, il mourul l'an 201 (816-817 de J. C).

jurisconsulte et Iradllionniste , naquit à * Pour ^ , lisez ^^.

Koufa, étudia sous Abou Hanîfa, et mou- '' Le traditionniste veut dire de Mobam-

rut à Feid, entre Koufa et la Mecque, en med; mais Ibn el-Haiieûya, fils d'Ali,

l'an 197 (8 12-81 3 de J. C). n'était pas fils de Fatima, fille de Mobam-

' Abou Codaina Obeid Allab Ibn Saîd med. Ainsi le nom de grand-père signifie

mourut l'an 2^1 (855-856 de J. C). ici grand-père adoptif.

' Abou OsamaHammad, natif de Koufa; ' Après Jls, insérez JU'.

aurait répondu : Certainement il sera des nôtres. C^est par nous que Diea doit achever son ouvrage, de même qu'il l'a commencé par nous. C'est par nous que les hommes seront délivrés du polythéisme; c'est par notre moyen que Diea établira la concorde parmi eux, après qu'ils auront été en hostilité ouverte, de même que, par notre moyen, il a établi la concorde parmi eux après qu'ils ont été en hostilité [par suite) de [leur] polythéisme. Ali lui dit alors : « Seront -ils vrais croyants ou infidèles?" et le Prophète répondit : L'an sera dans la tentation et l'autre sera infidèle. Le nom d'Abd Allah Ibn Lahîah^ se trouve dans Yisnad de cette tradition; mais l'autorité de ce docteur est faible, et son caractère (comme radoteur) est bien connu. Amr Ibn Djaber el-Hadrami y est nommé aussi; mais son autorité est encore plus faible que celle d'Ibn Lahîah. Ahmed Ibn Hanbel a dit : « Il (Amr) a rapporté, sur l'autorité de (son père) Djaber, des choses inadmissibles. J'ai même appris qu'il avait l'habitude de mentir. » — «Il n'est pas digne de foi, » dit Neçai, qui ajoute ensuite : « Quant à Ibn Labiah, c'était un vieux radoteur, dont l'intelligence était faible. Il disait qu'Ali était porté sur les nuages, et, quand il venait s'asseoir avec nous, il fixait ses yeux sur un nuage, et disait: « Voilà Ali qui vient de passer, porté sur ce nuage. »

Taberani a reproduit la tradition suivante comme provenant d'Ali, p. iSii. qui aurait raconté que le Prophète avait dit : Vers la fin des temps, il y aura de l'anarchie dans laquelle les hommes se trouveront pris ainsi que l'or est emjagé dans sa gangue. Ne dites pas de mal des gens de lu Syrie; mais blâmez-en les méchants, car il y aura, parmi les [gens de la Syrie), des Abdal ^. Bientôt le ciel enverra contre les gens de la Syrie un torrent qui les dispersera à un tel point que des renards n'auraient qu'à les attaquer pour les vaincre. Alors sortira un membre de ma famille ayant avec lui trois drapeaux. On dit qu'ils seront [au nombre) de quinze mille aa plus, et de douze mille au moins, et leur cri de guerre sera : Tue! tue^l

' Le cadi Abd Allah Ibn Laliîali , jurisconsullc , tradilionnisle , et natif du Caire , mourut l'an 17^ (790-791 de J. C).

' Voyuï ci-devant, page 168, note 4.

' Dans les manuscrits et dans l'édilion de Boulac, le mot c>-»î est répété deux fois seulement, ce qui est plus conforme au génie de la langue.

Ils rencontreront sept drapeaux, soas chacun desquels sera un homme qui recherchera l'empire. Puis Dieu les tuera tous, et rendra aux musulmans la concorde, le bien-élre, leur territoire et leur {liberté de) jugement. Le nom d'Abd Allah Ibn Lahîah se trouve dans Yisnad de cette tradition; mais son autorité est très-faible et son caractère est bien connu. Le Hakem, qui l'a rapportée dans son Mosiedrek, a déclaré que Yisnad en était sain; mais les deux docteurs (El-Bokhari et Moslcm) ne l'ont pas accueillie. Dans la forme sous laquelle le Hakem la présente on trouve cette variante : Ensuite le Hachemide paraîtra, et Dieu ramènera les hommes à la concorde, etc. ce qui ne se rencontre pas dans la leçon d'Ibn Lahîah. Uisnad de cette dernière forme est saine, ainsi que (le Hakem) l'a dit.

Le Hakem a reproduit dans son Mostedrek une tradition rapportée par Abou 't-Tofaïl, et remq^ntant à Ali, Abou 't-Tofaïl la donnait sur l'autorité de Mohammed Ibn el-Hanefiya, qui (lui avait) dit: «Nous étions chez Ali, quand un homme l'interrogea au sujet du Mehdi, et il répondit : Holà! Puis il ferma (plusieurs doigts de) la main, de manière à indiquer le nombre de sept, et il dit alors : Voilà! Il paraîtra vers la fin du temps et à une époque où tout homme qui invoquera le nom de Dieu sera tué. Dieu rassemblera autour de lui un peuple aussi nombreux que les Jlocons ' ( de vapeur ) dont se composent les nuages ; iSy. Dieu mettra leurs cœurs d'accord. Ils ne s'attristeront pour personne; ils ne se réjouiront pas à cause de celai qui entrera dans leur bande. Leur nombre sera celui des musulmans qui combattirent à Bedr^; les premiers ne précéderont pas, et les derniers ne seront pas à la suite. Leur nombre sera celai des compagnons de Talout [Saûl) qui passèrent la rivière avec lai^. Selon Abou 't-Tofaïl, Ibn el-Hanefîya lui dit aloi'S : «Estu pour (le Mehdi)? » et il répondit : « Oui. » Alors Ibn el-Hanefîya

' Selon une noie marginale de l'édition riens , le nombre des musulmans qui com-

de Boulac, le mot p.^ , pluriel de *£LS, battirent à Bedr était de mille, est de la seconde déclinaison, comme ' Nous lisons dans le Coran (sour. ii ,

*Iy>l, pluriel de ^y^. S'il élait de la pre- vers. 25o) que Talout défendit à ses sol-

mière déclinaison, il aurait fallu lire le j. dats de se désaltérer dans une certaine

Lisez éXc Ji AJ'txc. Selon les h'isto- rivière, et qu'à l'exception d'un petit

D'IBN RHALDOUN. 181

lui dit : « Il sortira d'entre ces deux montagnes. » — « Assurément , dit Abou 't-Tofaïl, je ne m'en éloignerai jamais jusqu'au jour de ma mort. » Et il mourut là, c'est-à-dire à la Mecque. Selon le Hakem, cette tradition est saine, si on la juge d'après les règles suivies par El-Bokhari et Moslem; mais, à notre avis, elle n'est authentique que d'après les règles de Moslem seulement; car, dans Yisnad, se trouvent les noms d'Ammar ed-Dehebi et de Younos Ibn Abi Ishac\ personnages sur l'autorité desquels El-Bokhari n'a jamais donné des traditions. Dans le même isnadse trouve aussi le nom d'Anir Ibn Mohammed el-Ancazi^, personnage dont El-Bokhari ne cite jamais le témoignage comme définitif, à moins de pouvoir l'appuyer par celui d'un autre traditionniste. Ajoutez à cela qu'Ammar était chîïte. Si Ahmed (Ibn Hanbel), Ibn Maîn, Abou Hatein, Neçaï et autres docteurs ont déclaré qu'Ammar était une autorité sûre, il n'en est pas moins vrai qu'Ali Ibn el-Medîni^ m'a rapporté, d'aprèç Sofyan, que Bichr* Ibn Merouan lui coupa les jarrets. « Et pourquoi? » lui disais-je ^. — « Parce qu'il était chîïte, » répondit- il.

Ibn Madja a rcpi'oduit une tradition qui remonte à Anes Ibn Malek* et qui avait passé d'Anes à Abd Allah (Ibn Masoud), puis de celui-ci

nombre tous les autres burent à leur gré. Selon le commentateur El-Bcïdhaoui , le nombre de ceux qui obéirent à cet ordre était de trois cent treize, ou bien de trois mille, selon une autre tradition, ou bien encore de mille. Moliammed a évidemment attribué à Talout (Saul) ce qui était arrivé àGédéon dans son expédition contre les Madianiles. Selon la Bible ( .luyes, VII, 6), le nombre de ceux qui avaient pris de l'eau avec la langue était de trois cents.

' Younos, fils d'Abou Ibn Ishac es-Sabîai, mourut l'an 169 (775-776 de J. C).

' Amr Ibn Mohammed el-Ancazi , natif de Roufa, mourut l'an 199 (8it\S\b de J. C).

' Le hafedh et traditionniste Ali Ibn Abd Allab , surnommé Ibn el-Medînl, surpassa, dans la critique des traditions, tous le.s docteurs de son temps. Il mourut l'an 334 (8A8-849 de J. C).

' Pour s->w-j, lisez v-^. Bicbr, fils de Merouan Ibn elHakem , quatrième souverain omeïade de l'Orient, mourut l'an 7/I (693-69^ de J. C), après avoir gouverné les provinces de Basra et de l'Irak.

' Ces observations critiques appartiennent évidemment à Ibn Abi Kheïthema (voy. ci-devant, p. 160); il avait fort bien pu rencontrer Ibn el-Medîni.

° Anes Ibn Malek, l'un des Compagnons de Mohammed et traditionniste très-célèbre, mourut l'an 98 (71 1-713 de J. C).

à IshacS puis d'Ishac à Eïkrima Ibn Ammar^, puis d'Eïkrima à Ali Ibn Zîad el-Yemami , puis de celui-ci à Djâfer, puis de Djâfer à Saad Ibn Abd el-Hamîd, de qui (Ibn Madja) l'avait reçue. La voici dans les paroles d'Anes : « J'entendis le Prophète dire : Nous autres enfants d'Abd el-Moitaleb, c'est-à-dire, moi, Hamza, Ali, Djâfer, El-Hacen, El- Hoccïn et El-Mehdi, serons les seigneurs des gens du paradis. » Moslem a bien rapporté quelque chose d'après Eïkrima Ibn Ammar, mais il ne p. i58. l'a fait qu'en le regardant comme une autorité secondaire. Quelques docteurs l'ont déclaré faible (comme autorité), mais d'autres l'ont proclamé digne de confiance. « C'est un tricheur, dit Abou Hatem er-Razi, et l'on ne doit accepter de lui (aucune tradition), tant qu'il n'aura pas déclaré positivement qu'il l'a apprise par audition. » Quant à Ali Ibn Zîad, Dehebi dit de lui dans son Mizan : « On ne sait qui il est , 1) puis il ajoute : « Son véritable nom était Abd Allah Ibn Zîad. » Quant à Saad Ibn Abd el-Hamîd, son autorité a été déclarée bonne par Yacoub*Ibn Cheïba^, et Yahya Ibn Maîn a dit de lui : « On ne peut rien lui reprocher. » Mais Thauri a glosé sur son caractère, parce que, dit-on, il l'avait vu se tromper en prononçant des décisions sur des questions de droit. « Il est un de ceux dont les erreurs sont grossières, dit Ibn Habban, et il ne peut pas servir d'autorité. » Ahmed Ibn Hanbel a dit : « Sâad Ibn Abd el-Hamîd prétend avoir entendu expliquer les livres de Malek en la présence de l'auteur*, mais personne ne veut croire à cette déclaration. Il est ici, à Bagdad, sans avoir jamais fait le pèlerinage; comment donc les aura-t-il pu entendre expliquer (puisque Malek professait à Médine).!* » Selon Dehebi, il était un de ceux auxquels les paroles des critiques n'ont porté aucune atteinte.

' Ishac Ibn Abd Allah , élait natif de Mé- mosned, ou collection de traditions authen-

dine et disciple des Compagnons de Mo- tiques, demeurait à Baglidad. 11 mourut

liammed. Il mourut l'an 182 (y^g-yôo l'an 264 (877-878 de J. C).

deJ. C). ' Le mot j»y^, dans la terminologie

" Eïkrima Ibn Ammar el-Yemami mou- de l'école, signifie lire un écrit à un pro-

rut l'an 169 (775-776 de J. G.). fesseur, afin de profiter de ses observa-

' Yacoublbn Cheïba, auteur d'un grand lions.

Le Hakem a reproduit, clans son Mosiedrek, une tradition que l'on fait remonter jusqu'à Modjahed\ et de lui à Ibn Abbas^, sans la suivre plus loin. Voici ce que raconte Modjahed : " Abd Allah Ibn Abbas m'a dit : « Si je n'avais pas entendu déclarer que tu étais pour ainsi dire un membre de la famille (de Mohammed) , je ne te communiquerais pas la parole du Prophète que je vais te raconter. » — Je lui dis : «Certes, (chez moi) elle sera (cachée) sous un voile; je ne la raconterai qu'à ceux que tu voudras. >> Il dit : « (La voici : ) Parmi nous autres gens de la maison {propitétique) il j aura quatre personnages (remarquables) : Es-Sajfah sera des noires, ElMondher sera des nôtres, El-Mansour sera des nôtres, et El-Melidi sera des nôtres. Je lui dis : « Explique-moi qui sont ces quatre. » Il répondit : ■■< Quant à Es- Saffah, il sera dans le cas de tuer ses partisans et de pardonner à ses ennemis; quant à El-Mondher, il donnera (aux autres) beaucoup d'argent, sans s'enorgueillir à cause de cela, et il ne gardera pour lui-même qu'une faible portion de ce qui lui appartient de droit; quant à El Mansour, la victoire qu'il remportera sur ses ennemis (lui) procurera la moitié de ce que le Prophète avait obtenu : les ennemis (du Prophète), jusqu'à la distance de deux mois de chemin, ont eu P. iSg. peur de lui; ceux d'El-Mansour, jusqu'à la distance d'un mois, le craindront; quant au Mehdi, il est celui qui remphra la terre de justice autant qu'elle a été remplie d'iniquité; (sous lui) les animaux sauvages vivront en paix avec le bétail, et la terre rejettera (de son sein) les morceaux de son foie ^. « Je lui demandai ce que cela était, et il répondit : « Des morceaux d'or et d'argent grands comme des colonnes. » Selon le Hakem, Yisnad de cette tradition est sain, mais El-Bokhari ne l'a pas reproduite, ni Moslem non plus. Elle fut racontée par Ismaïl, fils d'Ibrahîm et petit-fils de iMohadjer, qui l'avait apprise de son père. Or Ismaïl est faible (comme autorité) et, bien

' Modjahed Ibn Djobeïré(ail très-savant ' C'est-à-dire, ce qu'elle possède de plu» dans i'exégèse coranique. Il mourut au précieux. (Pour la signification de celte excommencement du u" siècle de l'hégire. pression, voyez la Chrcslomattiie arabe de

' Cousin de Mohammed, M. de Sacy, a' édit. t. I, p. la.)

184 PROLEGOMENES

que Moslein ait reproduit (des traditions) d'après Ibrahim, la plupart des docteurs s'accordent à déclarer que celui-ci était aussi (d'une autorité) faible.

Ibn Madja a reproduit la tradition suivante d'après Thauban' : « Le Prophète a dit : Auprès de votre trésor trois personnes, tous fils de khalifes, se combattront, mais aucune d'elles ne l'obtiendra'^. Ensuite les drapeaux noirs se lèveront du côté de l'Orient, et l'on vous tuera comme jamais peuple n'a été tué. Puis il mentionna quelque chose dont je ne nie souviens plus; ensuite il ajouta : Et, lorsque vous le verre'z, prêtez-lui le serment de fidélité, quand même vous devriez ramper sur la neige, car il est le Mehdi, le vicaire de Dieu. « Les individus dojit les noms se trouvent dans Visnad de cette tradition font partie de ceux dont l'autorité est citée dans le Sahih; mais on y voit le nom d'Abou Colaba el-Djermi', personnage que Debebi et autres docteurs regardent comme un tricheur; on y remarque aussi le nom de Sofyan Thauri, dont les tricheries sont bien connues; cliacim d'eux donnait des isnaJi incomplets'', sans jamais déclarer nettement qu'il les avait appris par la voie de l'audition. Donc cette tradition ne saurait être admise. On y voit encore le nom d'Abd er-Rezzac Ibn Hemniam^, personnage dont l'attachement à la doctrine chîïte était notoire. Il devint aveugle vers la fin de sa vie, et eut l'esprit dérangé. «II rapporta des traditions au sujet des excellentes qualités (du Prophète), dit Ibn Adi, mais aucun de ses renseignements ne s'accorde avec ceux des autres traditionnistes. On l'a regardé comme un partisan de la doctrine chîïte. »

Ibn Madja a reproduit la tradition suivante comme provenant d'Abd Allah Ibn el-Hareth Ibn Djoz ez-Zobeïdi ^. Il l'avait apprise

' Thauban, affranclii de Mohammed, * Le texle arabe porle ^jjtXc. (Voy. pour

mourut l'an 54 (674 de .). C). la signitication de ce mol, p. 169, note 7.)

' Amoinsque le mol yi^T" ne soit ici du ^ Abder-RezzacIbnHemmam, traditiongenre féminin, je lirais, avec l'édition de nisle d'un grand savoir, mourut l'an 21 1 Boulac, vv-oJ , à la place de y^«jj'. (826-827 de J. C).

'' Le tradilionniste Abou Colaba Abd '^ Abd Allah Ibn el-Harelh ez-Zobeîdi

Allah El-Djermi mourut vers l'an loA assista à la conquête de l'Egypte par le»

(722-723 de J. C). musulmans.

d'Ibn-Lahîah, qui la tenait d'Abou Zerâa Amr Ibn Djaber el-Fladrami, i qui l'avait reçue d'Abd-Allah Ibn el-Hareth. Celui-ci rapporte que le Prophète de Dieu avait dit : Des hommes sortiront de l'Orient et aplaniront pour le Mehdi, c'est-à-dire lui aplaniront le chemin de la souveraineté. Selon Taberani, cette tradition n'a pour garant qu'lbn Lahîali, et nous avons déjà dit, à propos de la tradition d'Ali, que Taberani a reproduite dans son Modjem moyen, qu'lbn Lahîab était faible (comme autorité) et que son maître Amr Ibn Djaber était encore plus faible que lui.

La tradition suivante a été reproduite par El-Bezzar, dans son Mosned\ et par Taberani, dans son Modjem moyen; nous la donnons telle ({ue Taberani l'a exprimée : « Abou Horeïra raconte que le Prophète avait dit : Le Mchdi sera parmi mon peuple; le moins de temps qu'il y restera sera de sept [arts), ou bien de hait, ou bien de neuf. Pendant cette période , mon peuple jouira d'un bien-être qu'il n'avait jamais encore éprouvé; le ciel leur donnera des averses abondantes ; la terre ne [leur] refusera aucune de ses plantes, et l'argent sera comme la poussière qu'on foule aux pieds. Un homme se lèvera et dira : 0 Mehdi! donne-m'en , et celui-ci répondra : Prends. » Selon Taberani et El-Bezzar, c'est par un seul individu, Mohammed Ibn Merouan el-Eïdjli, que cette tradition a été rapportée. El-Bezzar ajoute ; « On ne sait si quelqu'un l'a suivi en cela. » Abou Dawoud a déclaré ce Iraditionniste digne de foi ; Ibn Habban est du même avis ^, puisqu'il a mis son nom dans la liste de ceux dont la parole mérite confiance, et Yahya Ibn Maîn a dit de lui, « C'est un homme saint, » et une autre fois : « Il n'y a rien à lui reprocher. » Malgré ces témoignages, on n'est pas d'accord au sujet du caractère d'Ibn Merouan : « Je ne suis pas de l'avis (d'ibn Maîn),» dit Abou Zeiâa. — «J'ai vu Mohannned Ibn Merouan el Akîli', dit Abd Allah, fils d'Ahmed Ibn Hanbel; il rapportait des traditions en ma présence, mais je m'abstenais à dessein de les mettre

' MosneJ.recueilde traditions appuyées ' Plus haut, ce surnom est écrit El-

par des isnads. (Voy. ci-devant, page 169.) EidjH. L'édition de Boulac offre cette dcr-

* Avant l<^, insérez Lo)l. nière leçon.

Prolégomènes. — 11. a')

par écrit, bien que plusieurs de mes compagnons écrivissent sous sa dictée. » D'après cela, il paraîtrait que ie fds d'Ahmed Ibn Hanbel regardait l'autorité de ce traditionniste comme faible.

Abou Yala el-Mauceli a reproduit, dans son Mosned, la tradition suivante : Abou Horeïra s'exprime en ces termes : « Mon ami Abou . '1-Cacem^ m'adressa la parole et dit : La [dernière) heure {du monde) n'arrivera pas avant c/u'il sorte contre eux un homme de ma famille. Il les battra jusqu'à ce qu'ils reviennent à la vérité. Je lui dis : Combien de temps régnera-t-il ? Il répondit : Cinq et deux. Je lui demandai ce que c'était que cinq et deux; il me répondit : Je ne sais pas. » Bien que le nom de Bechîr Ibn Nehîk se trouve dans Visnad de cette tradition, et qu'Abou Hatem ait dit, « On ne peut le citer comme autorité, » les deux clieïkhs (El-Bokhariet Moslem) l'ont donnée. On a donc regardé Beschîr comme digne de confiance, et Ton n'a tenu aucun compte de la parole d'Abou Hatem. Dans le même isnad on voit le nom de Merdja Ibn Redja el-Yechkori , personnage sur la véracité duquel on n'est pas d'accord. Selon Abou Zerâa, il est digne de foi; selon Yahya Ibn Main, il est faible (comme autorité), et Abou Dawoud est aussi de cet avis^ mais il dit ailleurs que c'était un homme saint. El-Bokhari a inséré dans son Sahîh une seule tradition sur l'autorité de Merdja.

Abou Bekr el-Bezzar a reproduit la tradition suivante dans son Mosned, et Taberani l'a insérée dans ses deux Modjems, le grand et le moyen, sur fautorité de Corra Ibn Ayas ^ : « Le Prophète a dit : Certes, la terre se remplira d'oppression et d'iniquité, et, quand elle en sera remplie, Dieu enverra un homme d'entre les miens, ayant le même nom que moi, et dont le père aura le même nom que mon père. Il la remplira de justice et d'équité autant qu'elle fat remplie d'oppression et d'ini-

' Mohammed, fondateur de l'Isla- ^ Après (>;^»^ tJ'** . insérez ^1 JUj

misnie, portail le surnom d'Abou '1-Ca- <>!y->^ iy^.

cem. Il avait pris sous sa proleclion Abou ' Corra Ibn Ayas el-Mozeni élail un

Horeïra, qui élail aveugle, et le traitait avec des Compagnons de Mohammed; il se

une grande familiarité. II lui permellail fixa à Damas. On tient de lui plusieurs

même de l'appeler par son surnom, chose traditions. L'année de sa mort m'est in-

qui ne se fait jamais qu'entre des amis. connue.

(juilé; le ciel ne refusera pas ses plaies et la terre ne refusera aucune de ses plantes. Il restera parmi vous sept, ou huit, ou neuf, c'est-à-dire ans. » Dans Yisnad de cette tradition se trouve le nom de Dawoud Ibn el- Mohabber Ibn Cahrem^ qui la donne comme provenant de son père. Or l'autorité de l'un et de l'avitre est extrêmement laible. -

Taberani a inséré la tradition suivante dans son Modjem moyen : 0mm Habiba^ raconte ainsi : « J'entendis dire au Prophète de Dieu : Des hommes sortiront du côté de l'Orient pour chercher un homme {qui sera) auprès de la maison [sainte); mais, quand ils se trouveront dans un certain désert, la terre les engloutira. Ceux qui resteront en arrière P. 162. iront les joindre et subiront ce qu'ils ont subi. » Je lui dis : « 0 Prophète de Dieu ! Qu'est-ce qui arrivera à ceux qu'on aura fait marcher malgré eux? » Il répondit : « Ils éprouveront le même sort que les autres; ensuite Dieu suscitera tous ces hommes [et les jugera ) selon leurs intentions. » L'isnad de cette tradition renferme le nom de Selma Ibn el-Abrech^, autorité bien faible, et celui de Mohammed Ibn Ishac*, traditionniste qui trichait et qui a donné des isnads fallacieux ^ ; aussi n'a-t-on reçu de ses traditions que celles qu'il dit expressément avoir apprises par la voie de faudition.

Taberani a reproduit, dans son Modjem moyen, la tradition suivante, qui provient d'ibn Omar*": « Le Prophète de Dieu était au milieu d'une compagnie de ses partisans, tant émigrés de la Mecque que Médinois; Ali, fils d'Abou Taleb, était à sa gauche, et El-Abbas à sa droite. Une querelle s'éleva entre El-Abbas et im Médinois, et celui-ci lui adressa des paroles grossières. Le Prophète prit alors la main d'El-Abbas et celle d'Ali, et dit : Des reins de celui-ci sortira [un homme), afin que la terre soit remplie d'oppression et d'iniquité; des reins de celui-là sortira [un autre), afin que la terre soit remplie de justice

' Pour ao^ , lisez «yî. * Voyez i" partie, page 5, note i.

* Omni tlabîba, fiHe d'Abou Sofyan ^ En arabe ij*^^ (Voyez ci-devant,

et une des femmes de Mohammed, mou- page 169, note 7.)

rutl'an 44(66A-665 de J. C). " Pour^f, lisez ^^î. Abd Allah Ibn

' Selma Ibn el-Taill el-Abrech mourut Omar, tils du second khalife, mourut l'an

à Reï, l'an 191 (806-807 de J. C). 73 de l'hégire (693-69.5 de J. C).

aA.

et d'écjuilé. Quand vous verrez cela, allachez-vous au jeune homme de la tribu de Tcmim, car il viendra du côté de l'Orient, et sera le porte-drapeau du Mehdi. » Visnad de cette tradition renferme les noms d'Abd Allah Ibn Omar el-Omari et d'Abd Allah Ibn Lahîah , personnages dont l'autorité est très-faible.

Taberani a reproduit, dans son Modjeni moyen, la tradition suivante , qui provient de Talha Ibn Obeïd Allah ' : « Celui ci raconte que le Prophète avait dit : Il y aura de l'anarchie pendant laquelle aucun Jlanc ne se reposera sans qu'un autre s'agite, jusqu'à ce qu'une voix fasse entendre du haut du ciel ces mots : Votre émir est un tel. » Dans Yisnad de celte tradition se trouve le nom d'El-Mothenna Ibn es-Sabbah^, traditionniste dont l'autorité est extrêmement faible. Celte tradition ne renferme pas, du reste, une mention spéciale du Mehdi, et, si on l'a insérée dans les chapitres et dans les articles biographiques consacrés i63; à ce personnage, c'est simplement par suite d'une habitude prise.

Voilà toutes les traditions que les imams ont publiées au sujet du Mehdi et de son apparition vers la fin du temps. Il n'y en a qu'un bien petit nombre qui soit à l'abri de la critique, comme on vient de le voir.

Les docteurs qui croient qull n'y aura pas de Mehdi s'attachent beaucoup à une tradition rapportée par Mohammed Ibn Khaled el- Djondi , qui l'avait reçue d'Abban Ibn Saleh ^, lequel l'avait apprise d'Abou Aïyach, qui l'avait donnée sur l'autorité d'EI-Hacen el-Basri*", qui l'avait tenue d'Anes Ibn Malek, qui déclarait avoir entendu le Prophète dire ces paroles : Point de Mehdi, excepté Eïça Ibn Meryem (Jésus, fils de Marie). Yahya Ibn Maîn regarde Ibn Khaled comme

* Talha Ibn Obeïd Allah fui tué à la ba- i" partie, page 5 , note i) ; donc il vivait

taille du Chameau, en combattant contre vers le commencement du ii* siècle de

AH. l'hégire.

^ Pour ».L.»J|, lisez ^U-aJl. Ei-Mo- * El-Hacen el-Basri, un des disciples

thenna Ibn es-Sabbah mourut Tan 1^9 des Compagnons do Mohammed, se dis-

(766-767 de .1. C). tingua par sa vive intelligence et par la

' Abban Ibn Saleh communiqua des sainteté de sa vie. 11 mourut à Basra, l'an

traditions à Mohammed Ibn Ishac (voyez 1 10 de l'hégire (728 de J. C).

DIBN KHALDOUN.

digne de loi. EI-Beïhaki' fait observer que cette tradition n'a été rapportée que par Ibn Klialed. Selon le Hakcm, Ibn Kbaled est un personnage inconnu, h'isnad de celte tradition offre des variantes; tantôt on donne la tradition telle que nous l'avons présentée, ainsi que l'a fait, dit-on, Mohammed Ibn Idrîs es-Cliafeï\ et tantôt on dit que ces paroles du Prophète furent rapportées par Mohammed Ibn Khaled d'après Abban, qui les -avait apprises d'El-Hacen (el-Basri), qui les attribuait au Prophète, sans nommer l'intermédiaire par lequel il les avait reçues. El-Beïhaki a dit, en reprenant la leçon de Mohammed Ibn Khaled : « C'est un personnage dont on ne sait rien, et qui donna celte tradition sur l'autorité d' Abban, qui l'avait apprise d'Abou Aïyacli, traditionnistc qu'on laisse maintenant de côté, qui la tenait d'ElHacen (El-Basri), qui l'attribuait au Prophète; Yisnad en est donc interrompu. En somme, la tradition est faible et dérangée. » Quel([ues personnes ont dit que les mots : Point de Mehdi, excepté Eïça, doivent s'entendre de la manière suivante : Aucun enfant au berceau^ n'a parlé excepté Eïça^. Ils interprètent ainsi la tradition, afin qu'on ne la cite pas pour prouver qu'il y aura un Mehdi et pour empêcher qu'on ne la combine avec d'autres traditions (pour arriver à cette conclusion)." Au reste, la tradition de Djoreidj^ nous oblige à repousser celle-ci, et encore d'autres tout aussi étranges.

' Voyez la i" partie, p. 20, note 2.

' Mohammed Ibn Idrîs es-Cliafeï , fondateur d'une des quatre écoles de jurisprudence etde théologie orthodoxes, mourut au vieux Caire l'an ao4 (820 de J. C).

Pour L$i>~*-1', lisez is-^l , avec le manuscrit C et l'édition de Boulac. Le mot mehdi, pris comme participe, signifie dirigé; mais , si on le prend comme un adjectif dérivé du nom mehd «berceau,» il signifie étanl au berceau. Il parait ([ue certains docteurs ont attribué à ce mot le sens d'enfant qui parle étant encore au berceau.

* Ou lit dans le Coran (sour. iii, vers. Al) :«II (Jésus) parlera aux hommes, étant enfant au berceau. »

^ Variantes, f.y^, Djoreldj ; «Sj-~=. Soreïh. Les copistes et les éditeurs paraissent avoir ignoré le véritable nom de ce personnage et la tradition qu'on lui attribue, .l'ai consulté le Sahih d'El-Bokhari dans l'espoir de trouver la tradition dont il s agit, mais je n'ai pas pu la rencontrer. J'ai cherché inutilement les noms DJoreîh, Djoreïdj et Soreih, dans les dictionnaires biographiques des Compagnons et des tra-

190 PROLEGOMENES

Passons aux soulis : ceux des premiers temps ne s'étaient jamais appliqués à l'examen de cette question; dans leurs discours ils se bornaient à enseigner comment on maintient le combat spirituel par les pratiques (de la dévotion) , et à faire connaître les états d'extase et i64. de ravissement qui en résultent. Les chiites imamiens et ceux de la secte rafedite discouraient (de leur côté) sur la prééminence d'Ali, sur son droit à l'imamat, dignité que le Prophète, à ce qu'ils prétendaient, lui avait léguée, et sur l'obligation de répudier l'autorité des deux cheikhs ( Abou Bekr et Omar) , ainsi que nous l'avons dit ailleurs^ Plus tard, le dogme de l'impeccabilité de l'imam surgit chez eux, et les ouvrages qui traitaient de leurs doctrines se multiplièrent.. Ceux d'entre les chîïtes qui étaient Ismaïliens professaient que Dieu s'était établi dans Je corps de l'imam; d'autres prétendaient que l'imam déjà mort reparaîtrait dans le monde, soit«en personne, soit par une espèce de transmigration; d'autres attendaient le retour de l'imam que la mort leur avait enlevé, et d'autres enfin croyaient que l'autorité suprême reviendrait aux gens de la maison ^. A l'appui de ces opinions- ils citaient les traditions que nous venons de rapporter relatives auMehdi, et d'autres encore. Ensuite, chez les soufis des derniers temps, on se mit à discourir de la révélation extatique et de ce qui est caché derrière le voile des sens. Beaucoup d'entre eux pi'ofessaient, d'une manière absolue, soit l'établissement de la divinité dans le corps de l'imam, soit l'identité complète de l'imam avec Dieu. En cela ils s'accordaient avec les imamiens et les rafedites, qui admettaient la divinité réelle de l'imam , ou bien l'établissement de Dieu dans le corps de ce personnage. La doctrine de l'existence du Cotb^ et des Abdals'' commença aussi ^ à s'enseigner chez eux, doctrine qui semble avoir été calquée sur celle professée par les rafedites au

ditionnisies; j'y ai trouvé seulement qu'un ^ Voyez ci-devant, p. 170, note A.

nommé Djoreïdj ou Horeïdj avait prêté ' Selon les mystiques , le Cotb « axe » est

le serment de fidélité à Moliammed dans un saint personnage à qui Dieu a délégué

une des réunions qui eurent lieu à l'A- l'inspection du monde, caba. ' Voyez ci-devant, page 168, note à-

' Voyez la 1" partie, p. 4oo et suiv. ' Après itÀ.», insérez Lijf.

sujet de l'imam et des nakibs^ Ils accueillirent avec avidité les paroles des chîïtes, et allèrent si loin dans l'observance de leurs pratiques que, pour justifier leur usage de porter la kliirca ^, ils disaient qu'Ali en avait revêtu El-Hacen el-Basri en lui faisant prendre l'engagement de suivre exactement la voie^, et qu'ils tenaient cette pratique d'El-Djoneïd\ un de leurs grands docteurs. Or on ne possède aucune tradition authentique qui nous autorise à croire qu'Ali ait fait cela. D'ailleurs, cette voie n'était pas particulière à Ali; elle appartenait également aux autres Compagnons du Prophète, tous camarades«dans la voie de P. i65. la religion. Au reste, cette indication d'Ali à leur exclusion, jointe à d autres circonstances, sent fortement le chîïsme, et fait comprendre que les soufis étaient entrés dans cette secte^et s'y étaient affiliés. Les livres composés par les rafedites-ismaïliens et par les soufis des temps postérieurs sont remplis de choses concernant le Fatemide altenda, et semblables à celles que nous venons de rapporter. Les sectaires des deux partis s'enseignaient mutuellement ces histoires, bien que, des deux côtés, elles ne reposent pas sur une base solide. Quelques-uns parmi eux appuyaient leurs récits sur la doctrine exposée par les astrologues en traitant des conjonctions (des planètes), doctrine de la même espèce que celle qui a pour sujet les Melahim (grandes catastrophes). Nous parlerons des Melahim dans le chapitre suivant.

Parmi les soufis des temps postérieurs, ceux qui ont écrit le plus sur le Fatemide sont : Ibn el-Arebi el-Hatemi^ qui en parle dans

' Les nakths (syndics , chefs) chez les rafediles formaient probablement la même classe d'agents subalternes que l'on désignait par les noms de mokaser et de nakîb dans la religion des Druses. (Voyez {'Exposé de la religion des Druzes , par M. de Sacy, 1. 11 , p. i 7 et page 386 , où il identifie les naktbs avec les mokasers.)

^ Un vieux manteau déchiré et rapiécé.

Le chef de la secte le porte, puis, après son décès, il le transmet à son successeur.

' Le système de prières et de pratiques religieuses des soufis et des divers ordres de derviches s'appelle la voie.

* La vie de Djoneïd se trouve dans le Biographictd Dictionary d'Ibn Khnilikan.

vol. I , p. 338 de la traduction ; celle d'El- Hacen el-Basri se trouve dans le même volume, p. 370.

'^ Cet auteur, qu'il ne l'aut pas confondre avec Abou Bekr Ibn el-Arebi el-Moaferi (voy. 1" partie, p. àh^ , n° 2), mourut l'an 634 (ia36-i237de J. C),

son Ancâ Moghrib^ \ Ibn Cassi^ qui en fait mention dans son Kha'.â 'n-Nâleïn ; Abd el-Hacc Ibn Sebaïn^ et son disciple Ibn Abi Ouatîl, dans son commentaire sur ce livre. Ce qu'ils en disent se compose presque entièrement d'énigmes et d'allégories, dont eux et leurs commentateurs donnent quelquefois l'explication. Selon Ibn Abi Ouatîl, leur doctrine, sur ce point, se résume ainsi : « C'est au moyen du propbétisme que la vérité et la bonne direction se manifestent à la suite de l'aveuglement et de l'erreur. Ensuite vient le khalifat, puis la royauté temporelle, qui dégénère en despotisme, en orgueil et en vanité. Or puisqu'on sait, par expérience, qu'il est dans les voies de Dieu de faire revenir toute chose à son point de départ, il faut que le propbétisme et la vérité revivent de nouveau par le moyen de la sainteté [ouélaïa); puis viendra (encore) un khalifat, puis le dedjel (mensonge, fausseté), qui remplacera la royauté et la souveraineté, p. 1 06. Ensuite l'infidélité reviendra à fétat où elle était avant le propbétisme. » Par ces paroles ils font allusion à ce qui arriva après la mission (de Mohammed) : il y avait d'abord le propbétisme, puis * le khalifat, puis la royauté; trois degrés d'une même échelle. De même il y aura la sainteté spéciale au Fatémide qui doit faire revivre le propbétisme et la vérité; puis viendra le khalifat (ou lieutenance), qui la remplacera; puis le dedjel, c'est-à-dire la fausseté, que l'on désigne métaphoriquement par ['apparition du Deddjal (l'Antéchrist). Cela forme aussi une échelle de trois degrés qui correspond à la première. Ensuite finfidélité reviendra à son premier état. « Puisque le khalifat,

' Hadji Khalifa indique le contenu de ' Voyez la première partie, page Say,

cet ouvrage dans son Dictionnaire biblio- note 4-

graphique, t. IV.p. aCg.Selonce bibiiogra- ' Ibn Sebaïn, natif de Murcie, mourut phe, les deux mots dont se compose le en 669 ( 1270 de. F. C). Noire auteur parli' titre d' A nca Moghrib, cesl-à-dive le phénix, de ce célèbre docteur dans l'Histoire des doivent être précédés chacun de l'article Berbcrs, t. II,' p. 344 de ma traduction el; mais il se trompe, ainsi que nous le de cet ouvrage; voyez aussi l'article de voyons par le texte d'Ibn Khaldoun et par M. Amari dans I» Journal asiatique de fêles exemples cités dans le commentaire des vrier-mars 1 853. Séances de Harîri, p.-ir M. de Sacy, p. etf. * Pour ^ /, lisez ^ .

D'IBN KHALDOÛN. 193

disaient-ils, a appartenu de droit auxCoreïchides , d'après une maxime fondée sur l'accord général , autorité que les ignorants ne sauraient affaiblir par leurs dénégations, il faut que l'imamat reste à celui d'entre les Corcïchides qui tient de plus près au Prophète. Si cette dignité se manifeste, ce sera la postérité d'Abd el-Mottaleb qui en sera revêtue; si elle demeure cachée, elle appartiendra à un de ceux qui font réellement partie de Yaal (la famille); or Yaal, ce sont ceux dont la famille ne restera pas cachée quand il (l'imam) paraîtra'. » Dans l'Ancâ Moghrib d'Ibn el-Arebi el-Hatemi , ce personnage est intitulé le sceau (khatem) des saints (ouéli). On le désigne aussi par le surnom de la brique d'argent, ce qui est une allusion à une tradition rapportée par El-Bokhari, dans le chapitre qui traite du sceau des prophètes. « Le Prophète, dit-ii, s'exprima ainsi : Je sais, à l'égard des prophètes mes prédécesseurs , comme l'homme qui bâtit une maison , et qui, pour l'achever, n'a qu'à poser en place une seule brique; moi je sais cette brique. » Ainsi donc, ils expliquent l'expression sceau des prophètes par la brique qui sert à compléter l'édifice. Le personnage ainsi nommé est le prophète qui a obtenu le don du prophélisme parfait. Ils rapportent les divers degrés de la sainteté à ceux du prophétisme, et ils donnent à celui qui possède la sainteté parfaite le titre de sceau des saints; voulant indiquer par là qu'il est parvenu^ au degré qui s'appelle la perfection (khatema) de la sainteté, de même que celui qui était le sceau des prophètes avait occupé^ le grade qui P. 167. est la perfection du prophétisme. Et puisque, dans la tradition déjà rapportée, le législateur (inspiré) a représenté ce qui perfectionne le prophétisme comme la brique de la maison, et qu'il'y a une analogie parfaite entre les degrés du prophétisme et ceux de la sainteté, il doit y avoir dans celle-ci une brique unique qui corresponde à la brique du prophétisme" : dans le prophétisme, la brique est d'or; elle est

' Celle phrase, fort obscure, paraît indi- maniisi rit D et l'édilion de Boulac.

querque l'imam se manifesterait dans une ' Je lis encore lyjL=>., an lieu deluL^.

autre famille que celle de Mohammed. ^ * Dans le texte arabe , cette pensée n'est

Pour Ijjl^, je lis I*jL^, avec le pas exprimée avec assez de précision.

Prolégomènes. — ii. s 5

194 PROLEGOMENES

donc d'argent dans la sainteté, vu que la différence entre ces deux grades est comme celle qui existe entre l'or et l'argent. Voilà pourquoi ils emploient le terme brique d'or pour designer le Prophète, et que, par les mots briijue d'argent, ils entendent parler Hu saint [ouéli), du Fatémide attendu; le premier étant le sceau des Prophètes, et le second le sceau des saints. Voici, selon Ibn Abi Ouatîl, ce qu'a dit Ibn el-Arebi : " L'imam attendu appartiendra' à la maison (du Prophète) et sera un des descendants de Fatéma. Son apparition aura lieu à une époque postérieure à l'hégire, et que je désignerai par ces trois lettres ^ O ^. « En employant ces lettres (dit Ibn Abi Ouatîl) il entendait qu'on les remplaçât par leurs valeurs numériques. Le kha (^), surmonté d'un point diacritique, représente 600; \efé (o), frère du caf{(i), indique 80, eiie djîm (2) avec le point en bas désigne 3. Cela fait 683 ans^, ce qui nous mène vers la lin du vu'^ siècle. Or, comme le Fatémide ne parut pas à l'expiration de cette période, un de leurs sectateurs dévoués prétendit que cela était la date de l'année dans laquelle il naquit, et que, par le mot apparition, il fallait entendre naissance. 11 ajouta que ce Fatémide se montrerait vers l'an 7 10, et qu'il serait l'imam dont l'apparition devait se faire du côté de l'Occident. Il dit aussi : « Puisqu'il doit naître l'an 683 , s'il faut s'en rapporter à Ibn el-Arebi, il aura vingt-six ans lors de son apparition. « Il ajoute : « Et ces gens ont prétendu que la venue du Deddjal (l'Antéchrist) aura lieu l'an 7^3 du jour moltammédien; jour qui, selon eux, commencera à partir de celui de la mort du Prophète, et qui ne se p. 168. complétera qu'à l'expiration de mille ans. » Ibn Abi Ouatîl s'exprime ainsi dans son Commentaire sur le Klialâ 'n-JSâleïn : « Le ouéli attendu , le champion de la cause de Dieu, est celui que l'on désigne par les noms de Mohammed el-Mehdi et de sceau des saints. Il n'est pas un prophète, mais un saint [ouéli). C'est son esprit et son ami qui l'ont envoyé. Le Prophète a dit : Le savant est à son peuple ce qu'un prophète est à sa nation. Il a dit aussi : Les savants de mon peuple sont comme les

' Après jJiAÀil, insérez •*. — ' Pour *j\ilj, lisez t::>siU.

D'IBN RHALDOUN.

prophèles des enfants d'Israël. On ne cessera d'annoncer la venue du Fatémide, depuis le commencement du jour mohammédien jusqu'à peu de temps avant l'an 5oo, qui est la moitié de ce jour. Les cheikhs ont continué à proclamer, avec un zèle toujours croissant, que l'heure de sa venue est proche, et que le temps de son apparition ne tardera pas à arriver. (Cette annonce s'est faite) sans interruption (depuis îa fm de la première moitié du jour mohammédien), jusqu'à notre époque. » Il dit ailleurs : « Selon El-Kindi', ce ouéli sera le même qui fera la prière du dohor^ à la tête du peuple; il renouvellera l'islamisme, déploiera sa justice, fera la conquête de la péninsule espagnole, et <

s'avancera jusqu'à Rome. S'étant emparé de cette ville, il ira subjuguer l'Orient, se rendra maître de Constantinople et obtiendra l'empire de toute la terre. Les musulmans deviendront alors très-forts, fislamisme sera exalté, et la religion orthodoxe se manifestera avec éclat; car tout le temps qui sépare l'heure de la prière du dohor de celle de la prière de Yasr^ sera aussi un temps de prière. En effet, le Prophète a dit : L'intervalle entre ces deux (heures) «era an temps (de prière). El-Kindi a dit aussi : Les lettres de l'alphabet arabe, à l'exclusion de celles qui portent des points diacritiques, - — il s'agit ici des lettres isolées qui se voient en tète de plusieurs sourates du Coran, — ont pour valeur numérique le chiffre de 7^3, et (il y a de plus) sept (années) deddjaliennes*. Ensuite, Jésus descendra du ciel, à l'heure de la prière de l'a^r; la paix s'établira sur la terre, et la brebis marchera avec le loup. Les peuples non arabes, ayant été convertis à fislamisme par l'entremise de Jésus, formeront un royaume dont la durée sera de cent soixante ans, somme des valeurs numériques attribuées aux lettres (isolées du Coran) qui portent des points diacritiques, et qui sont le caf[(i), le ya [is] et le noun (y). Le règne P. lOg,

' C'est le célèbre pliilosQphe de ce nom.

■* La partie du jour qui est entre midi et une heure s'appellr le dolior.

' L'rtsr commence au moment où les ombres sont deux fois pins longues que

les objets qui les projettent; il se termine au coucher du soleil.

' Cela veut probablemeiil dire : pendant lesquelles le Djeddjal ou Anlcclirisl régnera.

de la justice, dans celle (période), sera de quarante ans. >< — «La parole du Prophète qui nous a été transmise, dit Ibn Abi Ouatîl, et qui esl conçue ainsi : // n'y a pas de Mehdi (de dirigé) excepté Jésus, cette parole signifie que personne ne sera aussi bien dirigé que Jésus. Selon quelques-uns, cette tradition doit s'entendre ainsi : Personne n'a parlé (étant enfant) au berceau [mehd)^, excepté Jésus; niais celle explication esl repoussée par plusieurs traditions, dont une est celle de Djoreïdj^. On lit dans le Sahih que le Prophète a dit : Celte autorité restera debout jusqu'à l'arrivée de l'heure (du jugement dernier), oh jusqu'à ce que douze khalifes aient gouverné les (musulmans), c'est-à-dire des khalifes coreïchides. Or ce qui a eu lieu montre qu'il y avait quatre de ces khalifes dans les premiers temps de fislamisme, et il y en aura d'autres vers sa fin. Le Prophète a dit : Le khalijat (durera) après moi trente (ans); ou, selon une autre version, trente et un; ou, selon une autre, trente-six. Donc il cessa d'exister sous El-Hacen (Gis d'Ali), et à fépoque où l'autorité de Moaouîa commençait. Aussi ce commencement d'autorité esl un khalifat, si Ton s'en lient à la signification primitive du mol*. Moaouia est donc le sixième de ces khalifes; Omar Ibn Abd el-Azîz en est le septième; les cinq autres seront des gens de la maison et de la postérité d'Ali. Cela trouve sa confirmation dans cette parole du Prophète (adressée à Ali): Ta en es le Zou 'l-Carneïn'^. Par le pronom en il voulait désigner le peuple (musulman). Cette tradition signifie : Tu es le khalife du premier (temps) de ce peuple, et ta postérité le sera dans le dernier (temps). Les personnes qui professent la doctrine du retour" se servent quel-

' Pour (ji>^t, je lis tJ^t avec l'éflilion de Boulac. (Voyez ci-devant, p. 189, n. .3.)

' Voyez ci-devant, p. 189.

' Le mot hhalifa (khalife) dérive d'un verbe qui signifie suivre, succéder, remplacer.

* Pour \.^Xijs , lisez "-i-*J>^ avec les niss. C et D et i'tdition de Boulac. Zcu 'l-Carneïn signifie « le possesseur des deux cor-

nes «.ou» des deux extrémités du monde. » Par ce surnom, on désigne ordinairement Alexandre le Grand.

' En arabe, (J^y Selon quelques mystiques, le monde reprendra son premier état quand une certaine période de temps sera écoulée, et tout ce qui s'y est déjà passé aura Heu de nouveau. (Voyez ci-devant, p. 192.)

quefois de celle Iradilion pour justifier leur opinion. Pour eux le premier (temps) ^ est celui qui sera indiqué par le fait que le soleil se lèvera du côté de l'occident. Le Prophète a dit aussi : Quand Kisrapérira, il n'y aura plus de Kisras, et quand Caïscr^ périra, il n'y aura plus de Caïsers. J'en jure par celui qui tient mon âme dans sa main! que tu dépenseras pour la cause de. Dieu les trésors de ces deux (rois). Or Omar Ibn el Khaltab dépensa les trésors de Kisra pour la cause de Dieu; el celui qui fera mourir Caïser et dépensera les trésors de ce roi pour la cause de Dieu sera le (Fatémide) attendu. Cela arrivera quand il prendra Conslanlinople. Quel excellent émir que cet émir! quelle excellente armée que cette armée! Telles fiu'ent les paroles du Prophète. El i> il (le Fatémide) (gouvernera pendant un bedâ (d'années). Ce mot bedâ signifie un nombre quelconque, depuis trois jusqu'à neuf, ou, selon d'autres, depuis trois jusqu'à dix. Dans d'autres versions de la même tradition on lit quarante et soixante et dix à la place de hedâ. Ce mot quarante indique le nombre d'années de son gouvernement, el de celui des quatre derniers khalifes de sa famille, lesquels maintiendront après lui l'autorité qu'il aura fondée. Que le .salut de Dieu soit sur eux tous! » Le même auteur dit ailleurs : « Les gens qui étudient les astres et les conjonctions (des planètes) ont déclaré que l'autorité du (Fatémide) et des membres de sa famille qui lui succéderont doit durer cent cinquante-neuf ans. Cela étant ainsi, le khalifat et la justice fleu riront pendant quarante ans, ou bien pendant soixante et dix; ensuite fétat des choses subira des altérations, et le khalifat deviendra une souveraineté temporelle*. » Dans un autre endroit, Ibn Ouatîl dit : « Jésus accomplira sa descente au moment de la prière de l'aiT, lorsque trois quarts du jour mohammédien se seront passés. " Il dit ailleurs : « Yacoub Ibn Ishac el-Kindi déclare, dans son Kitab el-Djefr^, livre qui fait mention des conjonctions (des planètes), quà l'époque où la (grande) conjonction viendra s'eifectuer dans le (signe

' Peulêtre devons-nous lire 3^^^' ° 'e second. »

' C'est-à-dire , Chosroès , le roi de Perse.

' C'est-à-dire, César, roi des Grecs.

* Pour cjlL., lisez IjCU.

* Voyez le ctiapilrc suivant.

198 PROLEGOMENES

du) Taureau et au commencement de #='; » — l'auteur veut désigner l'an 6g8 de l'hégire ; — « à celte époque, le Messie descendra (du ciel) et régnera sur la terre pendant un certain temps. Nous savons par une tradition que Jésus descendra auprès du minaret blanc qui est à l'est de Damas. Il viendra revêtu de deux mehrouda , c'està-dire de deux robes jaunes, teintes. avec du safran et de l'argile rouge. 11 appuiera ses mains sur les ailes de deux anges; il portera une boucle de cheveux qu'on croirait sortir de Dîmas^ (tant il sera noir); quand il baissera la tête, il en laissera couler des gouttes (d'eau); quand il la lèvera, il en fera tomber des grains semblables à des perles, et il aura plusieurs tachés de rousseur sur la figure. Selon P 171. une autre tradition, il aura le corps carré, et son teint tirera sur le blanc et le rouge. Une autre tradition nous apprend qu'il se mariera en El-Gharb (fOccident), qui est le deloii 'l-badîa^. Cette tradition signifie qu'il épousera une femme de ce pays, et qu'elle enfantera. Sa mort, dit-on, aura lieu à l'expiration de quarante années. Par une autre tradition, nous apprenons "que Jésus mourra à Médine et sera enterré à côté d'Omar Ibn el-Khattab. Dans une autre tradition il est dit qu'Abou Bekr et Omar ressusciteront entre deux pi'ophètes*. >« — «Les chîïles, dit Ibn Abi Ouatîl, prétendent qu'il (le Fatémide) est le Messie, le Messie des Messies, appartenant à la famille de Mohammed, et quelques-uns d'entre eux lui appliquent la tradition : // n'y a pas d'autre Mehdi que Jésus, en disant que cela signifie : Il n'y aura pas de Mehdi excepté celui qui sera, pour la loi de Mohammed, ce que Jésus a été pour la loi mosaïque; il la suivra et n'en abrogera rien. Ils racontent beaucoup d'autres histoires du même genre, pour faire connaître l'heure (de sa venue), sa personne, et le lieu (où il paraîtra). » Comme le temps s'est écoulé sans qu'il y ait eu le moindre

' Dans le système de nuiiiéralion cm- ' C'est-à dire, le seau da désert. Je ne

ployé par les Maghrébins, ces deux lettres sais ce que cela peut signifier,

désignent le nombre 98. ' Ces deux prophètes seront Jésus et

' Dîmas éluit le nom d'un cachot très- Mohammed. On sait que les tombes d'A-

obscur dans la ville de Ouacet. On dit que bou Bekr et d'Omar sont situées à côté de

El-Haddjadj y enfermait ses prisonniers. celle de Mohammed.

indice de tout cela, les soufis n'eurent d'autre ressource que d'adopter une nouvelle opinion, dérobée (par eux) à une autre secte, ainsi que nos lecteurs le verront plus loin. Cette opinion est basée sur des suppositions étymologiques, sur des cboses purement imaginaires, et sur des indications fournies par l'astrologie judiciaire.

Ce fut dans de telles rêveries que les anciens soufis et ceux des derniers temps ont passé leur vie. Quant à ceux de notre époque, la plupart d'entre eux annoncent' l'apparition d'un bomme qui renouvellera les ordonnances de la rebgion et les prescriptions de la vérité, lis s'attendent à le voir paraître prochainement. Les un^ disent qu'il sera de la postérité de Fatéma, et d'autres parlent de lui très-longuement. Nous avons entendu dire cela dans une compagnie dont le doyen était Abou Yacoub el-Badici (natif de Vêlez de Ghomara et) le plus grand des oaélis (saints) du Maghreb. 11 vivait au commencement de ce viu^ siècle. J'appris ces choses de son petit-fils, Abou Zekeriya Yahya , qui les tenait de son père , Abou Mohammed Abd Allah, P. 172. qui les avait reçues du sien, le oaéli Abou Yacoub^ que nous venons de nommer. Voilà tout ce que nous avons lu et entendu relativement aux opinions de ces soufis. Quant aux renseignements que les tradilionnistes ont fournis au sujet du Mehdi, nous avons fait notre possible pour les rassembler, afin de les donner tous.

Maintenant on doit bien se pénétrer de cette vérité, qu'aucune tentative faite dans le but de fonder vme religion ou un empire ne réussira, à moins qu'un parti très-fort n'entreprenne de l'appuyer et ne continue à renverser toute opposition, jusqu'à ce que Dieu veuille bien accomplir sa volonté. Nous avons déjà établi ce principe par des preuves tirées de la nature des choses, et nous l'avons soumis à la considération du lecteur. La force du parti fatémide, du parti des Alides, et même de la tribu de Goreïch en entier, est anéantie dans tous les pays. D'autres peuples ont paru dont la puissaace a dominé celle des Coreïchides. De ceux-ci il ne reste qu'uge fraction

' Lilléral. «indiquent. » — ^ Pour *^1 ^ liy', lisez (Jy' "Sv' ij*-

200 PROLEGOMENES

exerçant quelque auloiilé. Elle se compose d'Alides, descendants de Hacen, de Hoceïn et de Djàfer^ qui se trouvent encore dans le Hidjaz, entre la Mecque, Yanbô et Médine, et qui vivent répandus dans cette contrée, dont ils se sont rendus les maîtres. Ils forment des tribus nomades, ayant chacune son territoire particulier, son gouvernement propre et ses opinions à elle. Cette population est de quelques milliers d'individus, tout au plus. S'il est vrai que le Mehdi doive paraître, il ne saura faire prévaloir son autorité à moins d'appartenir à ces peuples par le sang, et de mettre d'accord tous les cœurs, avec l'aide de Dieu, atin de les entraîner après lui. Mais cela ne peut se faire que par la coopération de Dieu. S'il obtient un parti suffisant, il pourra ensuite faire prévaloir ses doctrines et y rallier les autres peuples. Si le Fatémide, parent de ces Alides, ne procède pas^ de cette manière, et s'il essaye de propager sa doctrine chez un peuple et dans un pays quelconques, sans avoir un parti pour le soutenir et des forces pour le faire respecter, s'il compte uniquement sur sa simple qualité de descendant du Prophète pour y parvenir, il ne réussira pas. C'est une tâche impossible^, ainsi que nous l'avons démontré par des preuves irréfragables.

Quant à l'opinion du vulgaire, des gens du peuple auxquels la raison manque pour les guider et l'instruction pour les éclairer, ils attendent l'apparition du Fatémide dans les temps les moins opportuns et dans les lieux les moins convenables*; et cela, parce qu'ils ajoutent foi à tous les bruits qu'on a répandus à ce sujet, et qu'ils ignorent la vérité en ce qui touche ce personnage, vérité que nous venons d'exposer. Us s'attendent ordinairement à le voir paraître dans quelque province éloignée, dans quelque localité sur l'.extrême limite du pays habité, telle que le Zab^ en Ifrîkiya, et le Sous, dans le Maghreb. On voit beaucoup de gens, d'une intelligence bornée, qui se rendent

' Je pense qu'il s'agit de Djafer es-Sa- ' Littéral. « hors d'analogie et hors de

dec , le sixième imam. place. »

' ."^pres '-«[j, insérez (j*. ' Province de l'Algérie, immédiatement

' Pour ijXiu , lisez ;j^r. au sud du mont Auras.

à un ribal^ situé à Massa^, dans le Sous. Ils y vont avec l'inlenliou d'y rester jusqu'à ce qu'ils rencontrent ce personnage, s'imaginant qu'il doit paraître dans ce ribat, et qu'on y fera son inauguration. Ils ont choisi cet endroit parce qu'il est dans le voisinage du pays dfs Guedala^, un des peuples voilés, et qu'ils s'imaginent que (le Faténii(le) appartiendra à cette race, ou ])ien parce qu'ils'* pensent que ces nomades se chargeront de soutenir sa cause. Ce sont là des suppositions que rien ne justifie, excepté l'aspect extraordinaire des peuples (voilés). On admet de telles opinions, parce qu'on n'a jamais eu des connaissances certaines touchant la force de cette tribu; on ne sait si elle est nombreuse ou non, si elle est faible ou forte. (Mais cela leur a semblé devoir être ainsi) parce que les Guedala habitent un pays lointain, où l'autorité d'un gouvernement établi ne saurait se faire sentir, situé, comme il est, tout à fait en dehors de la frontière de l'empire. Ce qui les confirme dans leur opinion, c'est que le Fatémide ne portera pas le joug de la soumission, qu'il ne subira fautorité d'aucun empire, ni les décisions d'un gouvernement quelconque, et que la force armée n'aura aucune prise sur lui. Voilà tout ce qu'ils savent à ce sujet. Plusieurs individus, à l'intelligence bornée, se sont rendus à ce ribat avec l'intention de tromper le peuple et de se poser en fondateurs d'une nouvelle doctrine, projet qui sourit^ aux esprits ambitieux quand ils cèdent à l'inspiration du démon ou de leur propre folie. Aussi ces tentatives leur coûtent-elles très-souvent la vie.

' Le mol ribat désignait d'abord un poste fortifié, situé sur la frontière du territoire musulman. Les personnes qui désiraient acquérir les mérites de la guerre sainte allaient y passer quelque temps, afin de se livrer à la prière et de combattre les infidèles. Ces espèces de couvents-casernes étaient autrefois très-nombreuses. De nos jours, les ribats ou rabats, selon la prononciation vulgaire, sont de simples chapelles. Prolégomènes. — ii.

° Massa est située sur l'Atlantique, auprès de i'emboucliure du fleuve marocain appelé le Sous.

' Voyez Histoire des Berbers, t. Il , p. ,^ ,

' Les mots (ji^Ls ji équivalent à

'' Variantes : D liy^' \ Boulac <^'. Je lis \J<^'.

PROLEGOMENES

Notre professeur, Mohammed Ibn Ibrahim el-Abbeh ', nous a fait le récit suivant : « Au commencement du viii* siècle, et sous le règne du sultan (mérinide) Youçof Ibn Yacoub, un individu qui professait les 4,octrines du soufisme, et qui portait le surnom de Touïzeri, ce qui P. 17/1. veut dire le petit Touzerien^, parut au ribat de Massa, et se donna pour le Falémide attendu. S'étant fait suivre par un grand nombre de gens de Sous, appartenant, les uns à la tribu de Guezoula', et les autres à celle de Zanaga (ou Sanhadja), il se rendit tellement puissant qu'il aurait pu devenir très-redoutable. Les émirs qui gouvernaient les tribus masmoudiennes en conçurent des appréhensions pour leur propre autorité, et Es-Sekcîoui* (un de ces chefs) aposta des gens qui assassinèrent cet homme dans son lit. Cela fit manquer l'entreprise. Quelque chose de semblable eut lieu entre les années 690 et 700^ (1291- 1 3oo de J. C). Un individu appelé El-Abbas parut chez les Ghomara (du Rif marocain) et prétendit être le Fatémide. Ayant entraîné une foule de gens de la basse classe, il prit d'assaut la ville de Bades (Vêlez de Gomera), et y brûla les bazars; ensuite il marcha contre El-Mezemma (Alhucema), où il mourut assassiné, sans avoir pu accomplir ses projets. Les tentatives de cette espèce ont été très-fréquentes. » A ce sujet le même docteur nous raconta un fait assez singulier. Il était parti pour faire le pèlerinage du ribat d'EI- Obbad*, lieu où le cheïkh Bou Medin'' est enterré, et qui se trouve

' L'auteur parle de ce personnage dans son autobiographie. (Voy. l'introduction de a 1" partie, page xxiv.)

' La ville de Touzer est située dans le Djerîd tunisien.

' Pour iJ 5<3.i7lisez iu^yy [Voy. Histoire des Berbers, t. Il, p. 116.)

' Pour fj^MX^j], lisez i 5j*.»«.X4«jl. (Voy. Histoire des Berbers, t. 11, p. 269.) Le chef désigné par ce surnom se noraruait Omar Aguellîd. {Ibid, p. 270.)

' Cela arn'va l"an 696 de l'hégire ( 1396-1297 de J. C).

' El-Obbad [les adorateurs) est le nom du cimetière attenant à la zaouia (chapelle , tombeau , école et couvent) de Bou Medîn , située à deux kilomètres sud-est de Tlemcen.

' El-Macarri a donné une longue notice sur ce saint personnage dans son hisloirjc du vizir Liçan ed-Dîn. Dans la Revue africaine de 1862, M. Brosselard a consacré un long et intéressant article à la description de la zaouïa de Bou Medîn et à l'histoire de ce docteur.

sur la montagne qui domine Tlemcen'. 11 voyageait avec un des descendants du Prophète établis à Kerbela ^. Celui-ci avait une suite nombreuse, beaucoup de disciples et de domestiques, et on le traitait avec de grands égards. Partout où il passait, des individus, qui étaient ses compatriotes, venaient lui fournir de l'argent pour subvenir à ses dépenses. « Pendant notre voyage , dit El-Abbeli , une intimité assez étroite se forma entre lui et moi, et il m'expliqua ce que c'étaient que ces hommes : ils avaient quitté Kerbela avec l'intention de fonder l'autorité du Fatémide dans le Maghreb. Mais, lorsque leur chef eut vu les forces des Mérinides, dont le sultan, Youçof Ibn Yacoub, faisait alors le siège de Tlemcen^, il ordonna à ses partisans* de regagner leur pays. Nous avons fait une fausse démarche, leur dit-il; ce n'est pas maintenant le moment d'agir. » On voit, par ces paroles, que cet homme ne manquait pas d'intelligence et qu'il reconnaissait l'impossibilité de réussir tant qu'il n'aurait pas un parti P. 175. assez fort pour lutter avec la nation qui dominait à cette époque. Sans moyens d'action, et étranger dans le pays, il s'avoua son erreur et jvigea qu'aucun peuple du Maghreb n'était capable de résister au parti mérinide. Il eut le bon sens de renoncer à ses projets ambitieux et de rentrer dans l'humble position qu'il avait occupée. Rien ne lui restait à apprendre, excepté une seule chose, savoir : que le parti des Fatémides et même celui des Coreïchides n'existent plus, surtout dans le Maghreb. Mais on a beau répéter cela'; jamais on ne cessera de former des bandes pour soutenir le Fatémide.

Dans les derniers siècles, il se manifesta chez quelques Arabes du Maghreb une disposition à appeler les hommes au maintien de la vérité et des prescriptions de la religion (sonna). Dans ces tentatives, on ne mettait en avant ni la cau.se du Fatémide ni celle d'aucun autre

' L'Obbad est situé au pied de la mon- peut voir le récit très-intéressant qu'Ibn tagne de Tlemcen , celle des Béni Ournîd. Klialdoun en a donné dans son Histoire

^ Kerbela, en Trac, où est le tombeau des Berbers, t. III, p. Sy/i et suiv. d'El-Hoceîn. ' Pour •uLsê'^f, lisez «oLse-^-

' Pour l'histoire de ce long siège, on ' Pour oooiJ, lisez loJii.

individu; seulement, de temps en temps, paraissait un homme qui entreprenait de soutenir la sonna et de mettre (in aux actes répréhensibles. En s'occupant de cette tâche, il gagnait de nombreux partisans, dont le principal soin était de veiller à la sûreté des voyageurs; car les Arabes nomades , voulant pourvoir à leur propre subsistance de la manière qui leur était la plus naturelle , celle que nous avons indiquée ailleurs', commettaient de grands excès. Ces réformateurs faisaient tout leur possible pour mettre un terme à ces désordres, et lâchaient surtout de pourvoira la sûreté des voyageurs. Malheureusement ils n'avaient pas chez eux une foi'te teinture de religion. Pour les Arabes, se tourner vers Dieu et revenir à la piété signifie renoncer aux incursions et au pillage. De toutes les prescriptions de la veligion ils ne connaissent que cela; car, le brigandage étant le péché auquel ils s'adonnent le plus avant de se tourner vers Dieu , c'est celui auquel ils se bornent à renoncer. On verra toujours que les partisans des gens qui font de pareils appels et qui prétendent faire respecter les prescriptions de la sonna ne sont pas très -versés dans les diverses ramifications de la doctrine qui consiste à imiter et à suivre (l'exemple du Prophète). Toute leur religion se borne à ne pas comp. 176. mettre des vols ni des actes de violence, à s'abstenir du brigandage, et puis à chercher, avec une ardeur extrême, les biens de ce monde et les moyens de vivre à leur aise. Il y a cependant une grande différence entre travailler pour le bien public et rechercher des biens mondains; ces deux sentiments ne peuvent pas se concilier. La religion n'ayant laissé dans leurs cœurs qu'une teinture très-faible, leur renonciation aux vanités de ce monde n'est nullement parfaite. Le nombre d'individus (qui prennent part à ces tentatives) n'est jamais très-grand; leur chef est toujours à balancer entre les intérêts de la religion et les siens, et à travailler pour son propre avantage, sans se préoccuper de ses partisans; aussi, quand il meurt, l'entreprise s'arrête, et son parti ne tarde pas à se dissoudre. Voilà ce qui arriva au nommé Cacem

' Voyez 1" partie, p. Sog.

Ibn Mora, membre de la tribu (arabe) des Béni Kaab Ibn Soleïm', qui parut en Ifrikiya dans le vu" siècle (de l'hégire). Plus tard, un nommé Séada, qui appartenait à la famille des Moslem, une des fractions nomades de la tribu (arabe) de Rîah^, éprouva le même sort. II avait pUis de religion et plus de droiture que son devancier; mais, malgré cela, son parti ne put rien accomplir. Nous en avons déjà indiqué la raison, et nous raconterons l'histoire de ces deux hommes en leur lieu et place , quand nous aurons à, parler des diverses branches de la tribu de Soleïm et de celle de Rîah. Depuis lors, quelques individus se sont mis en avant sous le même prétexte et ont suivi la même ligne de conduite; s'élant revêtus (du manteau de la religion), ils font profession d'agir au nom de la sonna, bien qu'ils n'en observent guère les prescriptions; aussi leurs entreprises n'ont eu aucun résultat, et les partisans qu'ils laissent après eux ne peuvent rien faire de bon. Cela, du reste, est conforme à la manière dont Dieu agit envers ses serviteurs.

Sur les prédictions qui concernent les dynasties et les nations. — Dans ce cliapitre nous parlerons des meluhim (recueils de prédictions), et nous ferons connaître ce que l'on entend par le mot djefr.

Les hommes sont portos par une inclination particulière de leur esprit à désirer savoir ce qu'ils deviendront et ce qui doit leur arri- i' ver: la vie, la mort, la prospérité, le malheur, voilà les objets de leurs soucis. Se préoccupant surtout des événements d'un intérêt général, ils tâchent de savoir quelle sera la durée du monde et des empires. Cette inclination est naturelle à l'homme, et lui est innée; aussi voyons-nous bien des personnes essayer d'obtenir ces connaissances par la voie des songes. Tout le monde connaît les anecdotes racontées au sujet de certains devins que les rois et les gens du peuple consultaient en pareil cas. Même dans nos villes on trouve une classe de gens qui, sachant combien les hommes souhaitent d'obte-

' Voyez l'Histoire des Berbers , (• I , ' Pour i'hisloire de Séada , voyez le

p. i53, pour l'histoire de ce réformateur. tome I, p. 81 de V Histoire des Berbers.

nir des i^enseignements sur l'avenir, se font un métier (de prédire les événements futurs). Etablis dans les rues et dans des boutiques afin d'offrir leurs services à ceux qui viennent les consulter \ ils reçoivent, depuis le matin jusqu'au soir^, les visites des. femmes de la ville, des enfants et d'une foule d'individus à l'esprit faible, qui cherchent à savoir quelle tournure prendront leurs affaires, et si c'est au gain, à une haute dignité, à l'amitié ou à la haine qu'ils doivent s'attendre. Les uns opèrent en traçant des hgnes sur du sable, et d'autres en jetant par terre des cailloux ou des noyaux; d'autres encore travaillent en fixant leurs regards sur des miroirs ou sur des liquides. On nomme les premiers monet/fZ/em (astrologues) , les seconds haceb (calculateurs) et les derniers dareb el-mendel^. Voilà de ces pratiques que l'on trouve répandues dans les grandes villes, et qui méritent notre réprobation, et cela d'autant plus que la loi divine les a blâmées formellement ■ et que Dieu dérobe à tous les hommes la connaissance de l'avenir, excepté à oeux qu'il veut éclairer au moyen de songes ou du don de la sainteté. Comme ce sont ordinairement les rois et les grands chefs qui se préoccupent de ces choses et qui s'y intéressent dans l'espoir d'apprendre combien de temps leur empire doit subsister, c'est de ce côté principalement que les professeurs de cet art dirigent leur attention. Aussi trouve-t-on chez tous les peuples quelque prédiction faite par un devin ou par un astrologue, ou par (un homme que l'on regarde comme) un favori de la Divinité, qui annonce, soit le prochain établissement de l'empire ou de la dynastie que l'on aspire 178. à fonder, soit les guerres et les conflits qui doivent avoir lieu entre cette nation et les autres peuples, soit enfin la durée de la dynastie et le nombre de souverains dont elle se composera et dont on se hasarde même à donner les noms. Tout cela est compris sous la dénomination de hidthan *.

' Pour JL«j, lisez âAjI^. mol men(ie/, selon nos dictionnaires, est un

' PoiirjOoUS et j-jvJ 1 lisez tOJo3 et cercle tracé par terre, clans lequel s'assied

^■^y^ le magicien qui veut évoquer un démon.

' Dareb signifie «celui qui frappe;» le * Ce mol sigah'ie événements futuTS,ma\s

DIBN KHALDOUN. 207

Il y avait chez les (anciens) Arabes des devins et des sachanb', à (jui on avait recours en ces occasions. Us prédirent aux Arabes qu'ils posséderaient un empire et fonderaient une dynastie. Quand Chicc et Satih^ expliquèrent le songe de Rebîah Ibn Nasr, roi du Yémen, ils déclarèrent que les Yéménites se laisseraient enlever leur pays par les Abyssins; qu'ils le reprendraient plus tard, et qu'ensuite la vraie religion et la souveraineté s'établiraient chez les Arabes. Une autre de ces prédictioifs fut celle de Satîh, qui, en expliquant le songe du inobedan, songe au sujet duquel Kisra (Chosroès) envoya Abd el-Masih pour le consulter, annonça à celui-ci que l'empire appartiendrait aux Arabes^. La race berbère a aussi produit des devins, dont un des plus fameux était Mouça Ibn Saleh*, qui , selon les uns , appartenait à la tribu des Béni Uren, et, selon les autres, à celle des Ghouiert. On a de lui des sentences fatidiques rédigées en forme de vers et dans le patois du pays. Elles renferment un grand nombre de prédictions, dont la plupart se rapportent à l'empire et à la domination que les Zenata devaient obtenir en Maghreb^. Les hommes de cette race se sont transmis les vers d'ibn Saleh, qui, à les en croire, avait été un saint [ouéli] ou bien un devin. Quelques-uns d'entre eux prétendent qu'il fut prophète, parce que**, d'après leur opinion, il vivait longtemps avant l'hégire'. Dieu sait ce qui en est.

Chaque peuple (qui désirait connaître l'avenir) invoquait les paroles de ses prophètes, s'il en existait à cette époque. Les Israélites avaient des prophètes qui paraissaient les uns à la suite des autres

il s'emploie ici dans le sens de prédictions. M. de Sacy a donné la traduction de ce passage dans sa Chrestomathie arabe, t. Il, p. 298. Je l'ai adoptée, en y faisant de légers changements.

' Voyez la i" partie, p. 2a3.

^ Voyez la 1" partie, p. 224-

' Voy. les^nna/esd'Aboulféda, t. I,p. 7.

' Voy. Histoire des Berbers, 1. 1 , p. 2o5 , cit. III, p. 28/i, 285.

^ Ibn Saleh aurait donc annoncé, plusieurs siècles d'avance, rétablissement du royaume des Béni Abd el-Ouad et de l'empire des Mérinides, deux tribus de race zenalienne.

" Après L/yù , insérez ^j^.

' S'il avait été prophète, il avait dû vivre avant l'iiégire, car Mohammed a dit : Après moi, point de prophète.

208 PROLEGOMENES

et de qui ils obtenaient des renseignements toutes les fois qu'ils les demandaient avec instance. Sous la domination de l'islamisme, on |j. ,yy. possédait beaucoup d'indications de cette nature', se rapportant, en général, à la durée que le monde devait avoir, et, en particulier, à la durée et à la vie des dynasties. Dans les premiers temps de l'islamisme , ces notions s'appuyaient sur des renseignements transmis par les Compagnons de Mohammed, et surtout par des juifs devenus musulmans : tels furent Kàb el-Ahbar^ et Ouehb Ibn Monebbeh^. Parfois aussi on tirait ces notions de grands phénomènes dont on avait gardé le souvenir, e1 des explications conjecturales (que l'on en donnait). Djâfer es-Sadec* et d'autres membres de la famille de Mohammed possédaient beaucoup de ces renseignements, qu'ils appuyaient, et peut-être avec raison, sur les révélations [kechf] qui leiuétaient arrivées en leur qualité de ouélis (saints). En effet, puisqu'il faut convenir que de pareilles communications avaient été faites à des saints qui étaient leurs parents ou leurs descendants, vu que le Prophète a dit il y a parmi vous des inspirés^, ces personnages, occupant un degré de sainteté très-élevé, avaient plus de droits que tous autres à obtenir des marques spéciales de la faveur divine.

Après l'établissement de l'islamisme, quand les musulmans se furent adonnés à des études scientifiques et systématiques, et qu'on eut traduit en arabe les écrits des philosophes (grecs), on s'adressait ordinairement à des astrologues. Pour" tout ce qui concernait la durée de l'empire (musulman) et des dynasties, et pour tout ce qui touchait aux choses d'un intérêt général , ces astrologues prononçaient des jugements d'après les conjonctions des astres, et, pour ce qui regardait les naissances et les autres événements d'un intérêt particulier, ils jugeaient d'après les aspects (planétaires) qui s'y rapportaient. (Dans les deux cas) ils formaient leurs jugements d'après la configuration

' Pour A;^, lisez *À-o. gire (731-7.32 de .1. C). — " Le sixième

" Voyez la 1" partie, page ai, noie 1. des douze imams. ■ Ouehb Ibn Monebbeli mourut à Sa- " Voyez la i" partie, page 228.

nâa , dans le Yémen , vers l'an 1 1 3 de l'hé- " Pour ^s , lisez J .

D'iBN KEIALDOUN. 209

que la sphère céleste devait olïrir au moment même où chaque événement commençait.

Nous allons indiquer maintenant ce que les traditionnistes ont rapporté à ce sujet, et ensuite nous donnerons les renseignements fournis par les astrologues.

En ce qui concerne l'espace de temps que la religion (musulmane) et le monde doivent durer, les traditionnistes possèdent des notions tirées du livre de Soheïli\ Cet auteur rapporte, d'après Taberi, une indication qui porterait à croire qu'à partir de l'établissement de l'islamisme le monde devait durer cinq cents ans, indication dont la fausseté est maintenant évidente. Taberi appuie cette assertion de la manière suivante : " Ibn Abbas^ nous a transmis cette parole (de son P. 180. cousin Mohammed), La durée de ce monde- ci sera d'une semaine [de la longueur) de celles de l'autre [monde), mais il n'en a pas indiqué la portée. Le sens caché qu'elle renferme est, probablement, que la durée du monde doit s'évaluer d'après le nombre de jours qui se passèrent pendant la création des cieux et de la terre; on sait qu'il y en avait sept. Or la longueur de chacun de ces jours était de mille ans, selon cette parole de Dieu : Un jour auprès de votre Seiqneur fait mille ans selon votre <:alcul [Coran, sour. xxii, vers. A6)^. » Le même auteur ajoute : « Le saint Prophète a dit, ainsi que cela est constaté par le Sahîh : La période de votre existence, comparée avec celle de l'existence de ceux qui vous ont précédés, est comme l'espace de temps qui s'écoule entre la prière de l'asr et le coucher du soleil [comparée avec la portion de la journée déjà écoulée). Il a dit aussi. J'ai été envoyé au moment où nous étions, moi et la (dernière) heure (du monde), comme ces deux, et il montra l'index de sa main et le doigt du milieu. » L'asr a lieu quand tous les objets projettent des ombres deux fois plus longues qu'eux-mêmes; or l'intervalle entre ïasr et le coucher du soleil est d'environ la moitié de sept (c'est-à-dire la quatorzième partie de la journée), et telle est aussi la mesure de la quantité par

' Voyez ci-devant, page 160, noie 6. — ^ Les mots lj>Uc m] ^. sont de trop. — ' Voyez aussi Psaumes, lxxxix, i.

Prolégomènes. — ii. 27

210 PROLEGOMENES

laquelle le doigt du milieu dépasse l'index. Donc l'espace de temps (que le Prophète a voulu indiquer) sera la moitié de la septième partie de la semaine entière, c'est-à-dire cinq cents ans. Cette appréciation a pour confirmation une parole du Prophète : Dieu, a-t-il dit, ne sera pas incapable de donner à ce peuple un répit d'une demi-journée. Il en résulte qu'avant l'établissement de la religion (musulmane] le monde avait duré six ' mille cinq cents ans. Ouehb Ibn Monebbeh lui donna cinq mille six cents ans, c'est-à-dire pour le temps déjà écoulé. Selon Kâb et Ouehb, la durée totale du monde sera de six mille ans. » Soheïli fait ici les observations suivantes: «Les deux traditions (citées plus haut) ne justifient en aucune façon l'assertion (de Taberi), laquelle est, du reste, en opposition avec les faits accomplis. La seconde, savoir, que Dieu ne sera pas incapable de donner à ce peuple un répit d'une demi-journée , ne nous oblige pas à nier que Dieu pourra ' ajouter quelque temps de plus à cette demi-journée; et la première, savoir. J'ai été envoyé au moment où nous étions, moi et l'heure, comme ces deux, indique seulement la proximité (de la fin du monde et de l'époque de sa mission), et qu'il n'y aura entre son temps et la dernière heure du monde aucun autre prophète, aucune autre loi révélée que la sienne. »

P. 181. Soheïli s'applique ensuite à déterminer la durée de la religionpar un autre moyen, dont l'exactitude ne pourra être constatée que par l'expérience. Il rassemble les lettres isolées qui se trouvent au commencement de plusieurs sourates du Coran, et en supprime celles qui ont déjà leurs représentatifs dans la liste. Il obtient ainsi quatorze lettres formant les groupes >«Ji, {Ja«««;; , o^j, ijj-»-, »jJ. Prenant ensuite les valeurs numériques qu'on donne à ces lettres dans le calcul appelé fiiçab el-djomel^, il obtient (en les additionnant) la

' Les deux éditions, tous les manus- Irouve pas dans la traduction persane de

crits et la traduction turque portent *-«.<*• la Chronique, mais on sait que le tra-

«cinq. » Voyez cependant une indication ducteur, Belami, n'adonné qu'un abrégé

offerte par la Chronique de Tabari, traduite de l'original, du persan par M. Dubeux, vol. I, p. 3i. ^ Pour iso>.i!, lisez jiitl.

Le passage reproduit par Soheïli ne se ' Voyez la 1" partie, page 2/18.

D'IBN RHALDOUN.

somme de 908', somme qui indique le temps que la religion musulmane doit durer, et qu'il faut ajouter aux milliers (d'années) écoulées'^ avant la mission de Mohammed. Il ajoute' : « Il n'est pas impossible que telle ne soit la véritable portée et la signification de ces lettres. " A mon tour, je dis que ces paroles, Il n'est pas impossible, etc. ne nous obligent pas à regarder l'opinion de Soheïli comme probable, ni à l'accepter avec confiance. Il l'adopte en se fiant à l'histoire des fils d'Akhtab, telle qu'Ibn Ishac* l'a racontée dans son Kitab es-Sïer^. Ce furent deux docteurs juifs : l'un se nommait Abou Yacer, et l'autre Hoeï. Quand ils entendirent prononcer les lettres élif, lam, mim, ^t , ils pensèrent qu'elles indiquaient le temps que (le monde) devait durer, et, les ayant évaluées d'après le procédé du hiçab el-djomel, ils trouvèrent que la somme en était soixante et onze. Cet espace de temps leur paraissait très-court, et Hoeï alla demander au Prophète s'il restait encore des lettres, et obtint pour réponse élif, lam, mîm, sad, ijail. Il répéta sa demande, et le Prophète lui répondit : élif, lam, re, jJl. Ayant demandé encore, le Prophète lui dit : élif, lam, mim, ré, ^i. Ce dernier groupe de lettres représente le nombre 271. Trouvant cette période trop longue, il s'adressa au Prophète en ces termes : «La chose que tu dis, o Mohammed! nous semble bien embrouillée; nous ne savons si le nombre que tu nous donnes est grand ou petit. » Les juifs s'éloignèrent alors, mais Abou Yacer leur dit : «Qu'en savons-nous? Peut-être nous a-t-il donné la somme de toutes ces lettres, c'est-à-dire 70^ ans. » Ibn Ishac fait observer que, à cette occasion, fut révélé le verset suivant : Parmi les versets [qui composent le Coran), les uns offrent an sens certain et servent de hase à ce livre. [Coran, sour. m, vers. 6.) Or cette anecdote ne prouve P. 182. nullement que la durée de la religion doive être évaluée d'après la signification numérique de ces lettres, car elles n'indiquent des nombres ni par leur nature propre, ni d'après des principes fondés sur la

' La bonne leçon est ijLjt«»j.

' Pour ^^txïX\,■ lisez (^ijull- ' Avant ûfj, insérez jli.

' Voyez la i" partie, pagn 5, note i. ' Voyez le Siret er-Hasoul, édition de M. VVùstenfeld, page rvv-

raison, mais par un accord général et par un syslènne conventionnel que l'on a nommé hiçab el-djomel, système bien connu, il est vrai, dep.uis un temps reculé; mais son ancienneté ne fait pas qu'il soit une preuve démonstrative. D'ailleurs, Abou Yacer et son frère Hoeï n'étaient pas de ces liommes dont l'opinion puisse faire autorité en pareil cas; ils ne comptaient même pas au nombre des savants juifs, car leur tribu menait une vie nomade dans le Hidjaz, et ignorait nonseulement les sciences et les arts, mais aussi leur propre loi et les règles de jurisprudence renfermées dans leur livre (le Pentateuque) et observées par ceux de leur race. Au reste, on est très-porté à recueillir des calculs de ce genre, ainsi que fait le vulgaire dans toutes les nations. Cette anecdote ne sert donc à rien pour ce que Soheïli voulait prouver.

Les prédictions qui regardent cbaque dynastie particulière de la nation musulmane ont pour base une tradition, considérée comme collective, et qu'Abou Dawoud a publiée comme provenant de Hodeïfa Ibn el-Yeman'. Il la tenait de son précepteur, Mobammed Ibn Yahya ed-Dohli, qui l'avait apprise de Saîd Ibn Abi Meryem, qui l'avait reçue d'Abd Allah Ibn Ferroukb , qui l'avait obtenue d'Osama Ibn Zeïd el-Leïthi^, qui la tenait du fils de Cabîsa* et petit-fils de Doueïb, qui déclarait l'avoir entendu rapporter en ces termes par son père : « Hodeïfa Ibn el-Yeman a dit : Par Allah! je ne sais si mes compagnons ont oublié ou s'ils font semblant d'oublier; par Allah! de tous les chefs de révoltes qui paraîtront jusqu'à la fin du monde, et qui auront au moins trois cents partisans, le Prophète n'en a pas omis un seul : il les a désignés tous par leurs noms et les noms de leurs pères et les noms de leurs tribus. » Abou Dawoud ne fait aucune observation sur cette tradition , et nous avons déjà fait remarquer*' qu'il a dit dans son traité : « Tout

' Abou Abd Allah Hodeïfa Ibn el-Ye- ' Cabîsa, fils de Doueïb, mourut en

nian, un des Compagnons du Prophcle, Syrie vers l'année 86 (706 de.I. C).

mourut à Medaïn lan 36 de l'hégire (656- ' Noire auleur allribue ici à Abou Da-

667 de J. C). woud une remarque faite par Soheïli. (Voy.

' Mon l'an aoi de l'hégire (81G 817 ci-devant, p. 163.) deJ. C).

ce qui se trouve dans mon livre sans que j'y aie ajouté d'observation est de bon aloi. » Cette tradition peut être saine, mais elle est collective^, aussi, pour en développer le sens, il faut la confronter avec d'autres P. i83. traditions dont les isnads soient irréprocbables. Elle se rencontre, ailleurs que dans le Sonen (d'Aboii Dawoud), sous une forme différente. Ainsi on la retrouve sous la forme suivante dans le Saliih d'El-Bokbari et dans celui de Moslem : Le Prophète, dit Hodeïfa, se tint debout au milieu de nous pour prêcher, et raconta ce qui devait arriver depuis lors jusqu'à la venue de la [dernière) heure [du monde), sans rien omettre. Les uns retinrent ses paroles, les autres les oublièrent, et ceux de ses Compagnons qui sont ici savent cela. Dans le texte donné par El-Bokhari on lit : // mentionna, sans rien omettre, ce qui devait arriver jusqu'à la venue de l'heure'^. Voici comment Termidi la donne dans son livre (de traditions), en l'attribuant à Abou Saîd el-Khodri ' : L'envoyé de Dieu fil une fois la prière de /'asr à notre tête, pendant qu'il faisait encore jour'^; ensuite il se tint debout pour prêcher, et il nous raconta ce qui devait arriver jusqu'à la venue de la [dernière) heure, sans rien omettre. Les uns retinrent ses paroles; les autres les oublièrent. On a placé ces traditions parmi celles qui sont enregistrées dans le ^ahih sous le titre : Des Troubles et des Signes (qui annonceront l'approche de la dernière heure). On ne pouvait les mettre ailleurs, car le législateur ne s'occupait que des questions ayant un intérêt général. L'addition offerte par un seul texte, celui qu'Abou Dawoud avait reçu par la voie qu'il a indiquée, est exceptionnelle et récusable. Ajoutez à cela que les docteurs (en traditions) ne sont pas d'accord sur le caractère des individus par la filière desquels on a reçu celle tradition. Selon Ibn Abi Meryam, les traditions rapportées par Ibn

' Dans une noie qui accompagnera le dernier chapitre de celle seconde partie, on trouvera l'explication de la plupart des termes techniques employés par les docteurs en traditions. Je les mels toujours en italiques.

' On voit par là que les mots depuis lors

ont été omis par El-Bokhari. — ' Voyez ci-devant, page 170, note 1.

" Le temps dans lequel on peut faire la prière de Vasr commence ordinairement vers les trois heures et Unit une demi-heure après le coucher du soleil, au moment ou arrive l'heure de la prière du maghreli.

2i/i PROLÉGOMÈNES

Ferroukh sont récusabtes et selon El-Bokhari, les unes sont admissibles et les autres récasahles. « Ses traditions ne sont pas de celles qu'on apprend par cœur, » dit Ibn Adi '. Quant à Osama Ibn Zeïd, bien que les auteurs des deux Sahîhs aient reproduit des traditions rapportées par lui et qu'Ibn Maîn l'ait déclaré digne de coniiance, El- Bokliari ne les donne jamais que comme simples témoignages^. Yabya Ibn Said^ et Ahmed Ibn Hanbel ont déclaré son autorité Irèslaible. Abou Halem* mettait par écrit les traditions d'Ibn Ferroukh, mais ne les prenait jamais pour motiver ses décisions. Le fils de Ca- P. i8.'i. biça Ibn Doueïb est un personnage inconnu. Pour ces raisons, la phrase ajoutée à la tradition rapportée par Abou Dawoud est d'une authenticité très-suspecte; d'ailleurs elle est exceptionnelle , ainsi que nous venons de le faire remarquer.

Les prédictions qui concernent chaque dynastie particulière s'appuient ordinairement sur des textes du Djefr, livre qui, à ce qu'on prétend, renferme toutes les connaissances qui se rapportent à cette matière et qui proviennent, soit d'anciennes traditions, soit d'indications astrologiques. On ne dit rien de plus à ce sujet; on ne connaît ni l'original du livre ni les autorités sur lesquelles il s'appuie ^ mais j'en indiquerai, moi, l'origine. Haroun Ibn Saîd el- Eïdjli, chef de la secte des Zeïdiya, possédait un livre dont il disait avoir appris le contenu de Djâfer es-Sadec (le sixième imam), et qui faisait savoir tout ce qui devait arriver aux gens de la maison (les descendants de Mohammed) en général, et à quelques individus parmi eux en particulier. Djàfer et autres grands personnages de sa famille

' Voyez ci-devant, page 17a. distingué par son érudition ou sa piété, et ' En droit musulman, un seul témoi- l'exactitude de ses connaissances au sujet gnage ne vaut rien ; il doit être appuyé par des personnes qui avaient rapporté des un second. Il paraît qu'EUBokhari appli- traditions. Une partie des traditions qu'il qua ce principe aux traditions rapportées enseignail lui êlaienl venues de Djafer espar Osaraa. Sadec et de l'imam Malek. Il mourut l'an

' Il y avait trois docteurs de ce nom, 198 (8i3-8i/i de J. C). mais je crois qu'il s'agit ici de celui qui '' Voyez ci-devrint, page i64, note 8.

portait le surnom d'El-Caltan et qui s'était ' Littéral. « ni l'original, ni la base. •

avaient obtenu ces connaissances par une faveur spéciale de Dieu et par la voie de la révélation, grâce qui s'accordait facilement à des ouélis (saints) comme eux. (Ces prédictions) étaient écrites sur la peau d'un petit taureau, laquelle restait toujours en la possession de Djâfer. Haroun el-Eïdjli répéta ces indications sur l'autorité de Djâfer, et les inscrivit dans un volume qu'il intitula El-Djefr, d'après le nom donné à la peau dont il avait copié le contenu. Le mot djefr, en langue arabe, signifie petit. Dès lors ce terme fut employé par les chîïtes pour désigner le livre en question. Dans ce volume se trouvaient des commentaires sur certains passages du Coran , et l'explication du sens caché qu'ils renfermaient; ces éclaircissements étaient très-singuliers et se donnaient sur l'autorité de Djâfer es-Sadcc. Il y a une lacune dans la série des traditionnistes qui se sont transmis le contenu du Djefr, et personne ne sait où est le volume original. On n'en cite que des passages détacbés dont on essaye de tirer des indications sur l'avenir, et dont rien ne garantit l'authenticité. Si l'on pouvait faire remonter ces passages par une filière non interrompue jusqu'à Djâfer, ou même à un membre de sa famille, on aurait des renseignements d'une grande autorité, vu le caractère personnel de ces hommes, auxquels Dieu avait donné des marques spéciales de sa faveur. On sait positivement que Djâfer annonça d'avance à quel- P. i85. ques-uns de ses parents certaines choses qui , en effet , leur arrivèrent ainsi qu'il l'avait dit. 11 prédit à son cousin Yahya Ibn Zeïd qu'il allait se faire tuer; mais celui-ci n'eut aucun égard à l'avertissement. On sait qu'il se mit en révolte (contre le khalife), et perdit la vie à Djouzdjan'. Or, puisque d'autres personnages que les (descendants de Mohammed) ont reçu de Dieu la grâce de faire des choses surnaturelles, que ne devons-nous pas penser de ceux-ci? On connaît leur savoir et leur piété; on sait qu'un reste de fesprit prophétique se trouvait chez eux, et que Dieu leur avait accordé sa faveur toute spéciale, faveur qu'il montra toujours à la noble souche (de leur famille),

Voyez la i" partie, p. ^07.

et qui témoigne encore de l'excellence des branches qui en sont sorties.

Les gens de la maison ont rapporté beaucoup d'autres prédictions, sans toutefois les donner comme extraites du Djefr. L'histoire des Obeïdites (Fatémides) en offre de nombreux exemples. Voyez ce que raconte Ibn er-I\ekik' au sujet de la rencontre qui eut lieu entre Abou Abd Allah , le partisan du Mehdi Obeïd Allah , et Mohammed el-Habîb , père du Mehdi", et de leur entretien avec lui^. Ils envoyèrent Abou Abd Allah à Ibn Haucheb, leur missionnaire dans leYémen, et celui-ci, sachant de science certaine que les Fatémides établiraient leur empire dans le Maghreb, ordonna à cet homme de partir pour ce pays, afin d'y répandre les semences de la doctrine (chîïte). Lorsque Obeïd Allah eut achevé de bâti-r la ville d'EI-Mehdiya, après avoir fondé un puissant empire en Ifrîkiya, il dit ces paroles : «J'ai construit cette forteresse afin que les enfants de Fatéma puissent s'y réfugier un jour pendant l'espace d'une heure. » Il leur montra alors un endroit aux environs de la ville, en disant que l'homme à l'âne^ s'arrêterait là. Son petit-fils, Ismaïl el-Mansour, connaissail cette prédiction; aussi, quand il se vit assiégé dans El-Mehdiya par Abou Yezîd, l'homme à l'âne, il demandait régulièrement jusqu'où ce chef s'était avancé. Quand il sut qu'Abou Yezîd était parvenu jusqu'à l'endroit désigné par Obeïd Allah, il eut la certitude de remporter la victoire. Il sortit alors pour combattre l'armée ennemie, la mit en pleine déroute et poursuivit Abou Yezîd jusqu'à la province du Zab, où il le fit prisonnier et lui ôta la vie. On raconte des Fatémides beaucoup d'anecdotes semblables.

' Voyez la i" partie, p. 7, note 2. ' Tel fut ie sobriquet que l'on donnait

' Nous ne possédons pas l'ouvrage d'Ibn à Al;ou Yezîd, l'ennemi le plus acharné

er-Rekîk, etaucun autre historien, aulanl delà dynastie des Fatémides. En effet, sa

que je sache, ne parle de cette conférence. monture ordinaire était un âne. Notre au-

(Voyez, pour l'histoire des Fatémides , l'in- leur raconte les aventures de ce chef dans

troduction à ['Histoire fies Druzes de M. de son Histoire des Berbers , I. II el III de la

Sacy, et l'appendice au tome II de VHis- traduction française. taire des Berbers.)

Clicz les asliologucs, les précliclions qui conceinenl les dynasties s'appuient sur des jugements dérivés de l'inspection des astres. Les prédictions touchant les choses d'un intérêt général, comme, par P. i8(i. exemple, l'avenir des empires et des dynasties, se tirent des conjonctions planétaires et surtout de celle des deux planètes supérieures, Saturne et Jupiter. Une conjonction de ces astres a lieu une fois tous les vingt ans; puis elle se reproduit dans le même trigone, mais dans un signe qui est en trine dexter '. Ensuite elle reparaît dans un autre (signe du trigone), et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle se présente douze (ois successivement dans le même trigone. Après avoir mis soixante ans à se montrer dans les signes qui composent le trigone, elle les parcourt de nouveau dans le même espace de temps; puis elle s'y montre encore une troisième et une quatrième fois. C'est ainsi qu'elle met deux cent quarante ans pour paraître douze fois dans le même trigone et se montrer quatre fois dans chaque signe du trigone. En se transportant d'un signe à une autre, elle se dirige vers le trine aspect dexter^, et passe au trigone suivant, c'est-à-dire dans le signe qui touche immédiatement au dernier signe du trigone dans lequel elle s'était présentée d'abord. Telles sont les conjonctions des deux planètes supérieures. On les distingue en trois classes : les grandes conjonctions, les petites et les moyennes. Une grande conjonction, c'est le retour simultané des deux planètes supérieures au même degré (d'un même signe) 'du zodiaque, (ce qui arrive) à l'expiration de neuf cent soixante ans. Une conjonction moyenne est la réunion de ces planètes dans chaque trigone, ce qui a lieu douze fois (de suite) dans l'espace de deux cent quarante ans, puis elle se reproduit dans un autre trigone. Une petite conjonction se produit quand les mêmes planètes, après s'être réunies dans un même signe, se montrent en-

' Chez les astrologues il y avait quatre du zodiaque. F^e trine sinisler est celui donl

Irigones ou Iriplicités, dont chacun se com- les degrés se comptent en suivant l'ordre

posait de trois signes du zodiaque, éloi- des signes; le Iriite dexter en est le con-

gnés de cent vingt degrés l'un de l'autre. traire.

Lo trine ou trine aspect, c'est quand une ' C'est-à-dire, contrairement à l'ordre

planète est éloignée d'un asire du tiers des signes.

Prolégomènes. — ii. l8

semble, vingt ans plus tard, dans un autre signe en trine dexter, et au même degré et ^ à la même minute que dans le signe précédent. Ainsi, par exemple, si la conjonction a lieu dans la première minute du Bélier, vingt ans plus tard elle aura lieu dans la première minute du Sagittaire, et, après l'expiration d'une autre vingtaine d'années, P. 187. elle se fera dans la première minute^ du Lion. Tous ces signes sont de nature ignée. Voilà en quoi consiste une petite conjonction. Soixante ans plus lard, elle se répète dans la première (minute) du Bélier. Cela .s'appelle la révolution, ou le retour de la conjonction^. Après l'expiration de deux cent quarante ans, la conjonction ne se tait plus dans les signes ignés, mais dans les signes terrestres, parce que ceux-ci sont placés immédiatement après les ignés. Voilà la conjonction moyenne. Les conjonctions vont ensuite s'opérer dans les signes aériens, puis dans les signes aqueux; puis, à l'expiration de neuf cent soixante ans, elles reparaissent dans la première (minute) du Bélier. Voilà la grande conjonction. Elle indique l'arrivée de grandes choses, telles que les changements de religions ou de dynasties, et le transport de la souveraineté * .d'un peuple à un autre. La conjonction moyenne annonce fapparition de conquérants et d'hommes qui aspirent à la souveraineté. La petite indique l'apparition de rebelles, de fondateurs de sectes, et la dévastation de villes ou de pays. Dans les intervalles de ces conjonctions ont lieu celles des deux planètes malheureuses''. Elles se produisent une lois tous les trente ans dans le signe du Cancer, celui que l'on nomme le quatrième '^.Qe signe est l'horoscope de l'univers. Quand Saturne s'y trouve, cette planète est en possession de toute son influence malfaisante, et c'est dans le même signe qu'a lieu la déjection ^ de Mars. Aussi cette conjonction ofPre-t-elle une

' Je lis « « et » à la place de «1 « ou. » les désigne, en arabe, par le leriDe (jL~^

^ Dans le texte arabe il faut lire Jjt j '' les deux malheurs. » Dans les traités d'as-

t\-.i'i ^^ >J'^^- Irologie écrits en français, on les noitime

Les mots tvnj. doivent se placer après yiiifortuné majeur eiïiii/orluiw mineur. (jlyUl .iytj. " I,e Cancer est, en effet, lequatrième

' Pour iUl, lisez ciUll. signe du zodiaque.

^ Ces planètes sont Saturne et Mars. On ' Les astrologues disent d'une planète

D'IBN RHALDOUN.

forte indication de troubles (qui vont arriver), de guerres, d'eiFusion du sang, d'apparition de rebelles, de mouvements de corps d'armée, de révolte des troupes, de peste et de disette.

Ces malbeurs persistent ou cessent selon le plus ou moins de bonheur ou d'infortune qui existe au moment de la conjonction, et selon la quantité de la clireclioa que le signi/îcaleur aura reçue'. Djerach Ibn Ahmed le calcvdateur a dit, dans l'ouvrage qu'il composa pour Nizam el-Molk ^ : « Quand Mars est rentré dans le signe du Scorpion, il exerce une grande influence sur la nation musulmane parce que ce signe en est le significateur. La naissance du Prophète eut Heu lors de la conjonction des deux planètes supérieures^ dans le Scorpion, et, chaque fois que Mars y est entré, il y a eu des révoltes contre les khalifes et une grande mortalité parmi les savants et les

qu'elle est dans son exaltation ou dignité {i jv^) quand elle occupe, dans le zodiaque, une position telle qu'elle puisse exercer toule son influence, et qu'elle est dans ia déjection ou chute (J^JL- ou J»»**) quand elle est dans un signe où son influence est la moindre possible.

' Le signijicateur esl[a planète qui lient le premier lieu dans le zodiaque selon l'ordre des signes , et le pivmissew (^cy.«), celui qui y lient le second lieu. Dans les opérations astrologiques on se trouvait quelquefois obligé de transporter l'influence du significateur au proraisseur, et vice versa, ce qui nécessitait l'emploi des mathématiques et de longs calculs. Selon Delambre {Histoire de l' Astronomie du moyen âge, p. 489) , « (ifnjfer signifie chercher l'arc de l'équateur qui ( par le mouvement de la sphère, pendant que le promisseur sera transféré à la position du significateur) passera par le méridien ou par l'horizon, s'il est dans un de ces cercles , ou par le cercle de position du signijicateur s'il décline de l'un de ces angles. » Ce savant y

donne la solution de plusieurs problèmes relatifs à la direction du significateur, en reconnaissant que celui dont il s'agit ici est assez compliqué. L'astrologue Morin avait donc raison quand il disait dans son Astrologia gallica, en parlant de la théorie des directions : • Materia totius aslrologioe prse- «oipua, sed diflicillima, caligine obducla « et spinis horrenda. a II ajoute : ■> Dircclio « niliil aliud est quam movere sphaeram « donec locus secundus , hoc est promis- »sor, traclucatur ad situm primi, sive si- «■ gnificatoris. i II dit ailleurs: « Direclio « est motus primi mobilis quo significator « traducitur ad situm promissoris , aul • contra , quod verius est. » Voici la délini- 0 tion de Cardan : Direclio est deductio iiejus quoil est in potestate per significa- > lorem et promissorem ad actum per solis « vim. »

' Nizam el-Molk, vizir de MalekChah, le sultan seidjoukide , fut assassiné l'an à8b de l'hégire (1092 de J. C).

' Selon le traducteur turc Péri-Zadé, ces planètes sont Jupiter et Mars.

PROLEGOMENES

hommes religieux, ou bien leur position a été Irès-amoindrie, et des p. i8«. édifices consacrés au culte ont été renversés. On rapporte même que (Mars) était (dans ce signe) lors de l'assassinat d'Ali, de la mort violente de Merouan (dernier khalife) des Oméiades, et au moment où le khalile Abbacide El-Motewekkel perdit la vie. Si l'on tient compte de ces juçjements^ en même temps que de ceux qu'on lire des conjonctions, on arrive à des résultats d'une grande certitude. » Selon Chadan de Balkh^, la nation musulmane devait durer trois cent dix ans; on voit combien il s'est trompé. Abou Mâcher^ a dit : « Après qu'elle (la nation musulmane) aura duré cent cinquante ans, il y aura de graves dissensions; » ce qui n'est pas vrai *. " J'ai lu, dit Djerach, dans les livres des anciens, que les astrologues avaient prédit à Chosroès l'établissement d'un empire par les Arabes, et la venue d'un prophète appartenant à cette race. La planète Vénus, qui se trouvait alors dans son cxallaiion, était, disaient-ils, le sicjnificateur de ce peuple, dont le royaume devait subsister quarante ans. » Abou Mâcher a dit dans son traité sur les conjonctions : « La. section ^ ayant atteint le vingtseptième (degré) du Poisson, signe dans lequel a lieu V cxallaiion de Vénus, et la conjonction s'étant effectuée en même temps dans le Scorpion, signe qui est le signîficalear des Arabes, ce peuple fonda un empire et eut un prophète. La force et la durée de cet empire et de cette dynastie se mesureront par le nombre des degrés du signe qui restent à partir du point de ïexallalion de Vénus; ce nombre est environ onze degrés du signe du Poisson , ce qui indique l'espace de six cent dix ans*^. Abou Moslem (le champion de la dynastie abba-

' Il s'agit des jugements astrologiques (|iii se rapportent à la planète Mars.

^ Ce personnage m'est inconnu.

' L'astronome et astrologue Abou Mâcher est le même que celui que nous appelons en Europe Albumazer. On a de lui plusieurs Irailés astrologiques et des tables astronomiques. Il mourut l'an a 79, (885- »86 de J. C).

' Notre auleur ne s'est pas aperçu que celle prédiction ne peut pas élre d'Abou Mâcher, qui n'élait pas encore né l'an 1 5o de l'hégire.

' Voyez à la page suivante, note 1.

' Selon les astrologues les plus accrédités, l'exaltation de Vénus a lieu dans le vingt-septième degré du Poisson. Au resle, Ibn Khaldoun aurait mieux fait d'écrire

cide) parut quand Vénus eut quitté (ce signe) et que la section eut lieu dans le premier (degré) du Bélier, alors que le seigneur du terme '^ était Jupiter. » Selon Yaçoub Ibn Ishac el-Kindi , la nation musulmane devait durer jusqu'à l'an 698, « car, disait-il, au moment de la conjonction qui amena l'islamisme, Vénus était dans le vingt-huitième degré et la quarante-deuxième minute du Poisson; le restant des P. degrés du signe était donc de onze degrés et dix- huit minutes; or, comme les minutes indiquent des années^, cela fait OgS' ans. Telle sera la durée de l'Islamisme, selon l'opinion unanime des philosophes, et ce qui la corrobore, ce sont les lettres (isolées) qui se rencontrent en tète de plusieurs chapitres du Coran : on néglige celles (|ui se présentent plus d'une fois et l'on estime la valeur numérique du reste d'après le (système de notation appelé) Hiçab el-Djomel: » C'est là aussi l'opinion de Soheïli, qui aura probablement emprunté au premier' l'indication que nous avons donnée sur l'autorité de celui-ci. Djerach dit aussi : « Le philosophe Hormuzd-Al'erid, ayant

dix degrés, dix minutes, à la place d'environ onze degrés, car il dit , immédiatement après , ce qui indique l'espace de six cent dix uns. On sait que, pour les astrologues, une minute d'un degré indiquait une année; aussi 610 ans doivenl se représenter par 10° 10'.

' Les cisirologues parlngenl les degrés de chaque signe du zodiaque entre les cinq planètes. La portion assignée à chacune s'appelle le terme de celte planète, parce ([u'elle marque la partie du signe où cet astre exerce toute son influence. Le nombre de degrés qui composent ces termes varie pour chaque planète. Selon Ant. de Villon, l'auteur de \' Usage des Ephénxérides, le terme ou fin est une dignité planétaire, laquelle est atlribuée à cinq des planètes , pour avoir leur puissance limitée à un temps fixe, el leur vertu bornée

par certaines limites hors desquelles elle semble s'amoindrir et se perdre tout à fait. Quand la direction du significatcur aboutit au terme d'une autre planète, le lieu de rencontre est appelé la section , et celte planète est nommée le secteur.

^ Je lis Oy»-" pour (jy^ ''^^c les manuscrits C el D.

' Les chilTres de ce calcul sont taux: pour obtenir le nombre 69.H, il faudrait lire : « Vénus était dans le dixliuilième degré et la vingt-septième minute du poisson; le restant des degrés du signe était donc de onze degiés et trente -trois minutes. » Il y a aussi des corrections .i l'aire dans le texte arabe de l'édition de Paris : il faut écrire !Sj..ifc (ji>=>i à la place de s.*^ (ji>^', et iy.'iic. (jUr' à la place de s-ic yLr''.

* Probablement à El-kindi.

été inleiTogé sur le temps qu'Ardechîr et les souverains sassanides de sa postérité devaient régner, répondit en ces ternies : « Le signi- « ficaleur de son royaume c'est Jupiter » — planète qui se trouvait alors dans son cxallation; — « cela pronietqualre cent vingt-sept années lon- " gués et heureuses. Ensuite Vénus se trouvera dans son exaltation et « présidera (aux événements), ce qui indique que les Arabes obtien- « dront l'empire, car l'ascendant de la conjonction sera le signe de la n Balance, dont Vénus, qui se trouvera alors dans son exaltation, est « la maîtresse; cela indique que les Arabes posséderont l'empire pen- « dant mille et soixante ans. »

Kisra Nouclirewan demanda à son vizir, le savant Buzurdjmihr, comment l'empire des Perses passerait aux Arabes, et celui-ci répondit : « Dans la quarante-cinquième année de votre règne naîtra un Arabe qui deviendra le chef de ce peuple et le maître de l'Orient et de l'Occident. Jupiter aura confié à Vénus la direction (des événements), et la conjonction, ayant cessé de se faire dans les signes aériens, se fera dans le Scorpion, signe aqueux, qui est le significateur des Arabes. D'après ces indications, il faut que leur empire se maintienne pendant le temps d'une révolution (des conjonctions) de Vénus (avec Mars), c'est-à-dire pendant mille et soixante ans'.» Kisra Perwiz adressa une question semblable au philosophe Elious, et celui-ci fit la même réponse que Buzurdjmihr. « Ee royaume de l'islamisme, dit ToufeP er-Roumi (le Grec), astronome qui vivait sous les 1". loo. Oméiades, durera neuf cent soixante ans, espace de temps qui sépare deux grandes conjonctions'; puis, quand la conjonction se fera, comme auparavant, dans le signe du Scorpion, ainsi que cela eut lieu au commencement de l'islamisme, et que les astres auront pris une conliguration différente de celle qu'ils avaient alors, on se relâchera dans la pratique de cette (religion), ou bien on introduira de nouvelles doctrines qui annonceront nécessairement une croyance tout

' Je ne sais si j'ai bien compris ce que l'auleur a voulu écrire le mol Tliéopliile. le vizir dit ici. ' Littéral, o durée de l'espace de la

' Variante: J^^, Naufel. Je crois que grande conjonction. »

opposée (à celle-là). » — « On s'accorde à déclarer, dit Djerach, que la ruine de l'univers s'effectuera par la prédonninance de l'eau et du feu, en sorte que tous les êtres sublunaires périront, (lela aura lieu quand le cœur du Lion (Régulus) sera le secteur du vingt-quatrième degré, qui est le terme de Mars, c'est-à-dire à l'expiration de neuf cent soixante ans. «

Le même auteur rapporte que le prince du Zabulistan , c'est-àdire de Ghazna, envoya à El-Mamoun, parmi d'autres présents, le philosophe Douban, et que celui-ci travailla pour son nouveau maître dans la partie des élections^, en lui indiquant le moment favorable de combattre son frère (El-Amîn) et de confier à^ Taher le drapeau de commandement. El-Mamoun, dit-il, apprécia hautement le savoir de ce philosophe et lui demanda combien de temps fempire resterait dans sa famille. Douban l'informa que l'autorité passerait de ses enfants à ceux de son frère, et que les Adjem^ se rendraient maîtres de l'empire des Khalifes. « Les Deïlemiles , dit-il , y gouverneront d'abord et d'une manière heureuse, pendant cinquante ans; ensuite leui position deviendra graduellement plus mauvaise, jusqu'à ce que les Turcs se montrent du côté du nord-est. Ceux-ci étendront leur empire jusqu'à la Syrie et fEuphrate, et feront la conquête de l'Asie Mineure. Ensuite, dit Douban, arrivera ce qui plaira à Dieu. El-Mamoun lui demanda d'où il tenait ces renseignements, et il l'informa qu'il les avait tirés des livres des philosophes et des maximes (astrologiques) posées par l'Indien Sissa Ibn Daher, inventeur du jeu d'échecs*. » Je ferai observer que les Turcs dont l'apparition est mentionnée par Douban comme devant avoir lieu après celle des Deïlemites étaient les Seldjoukides, et que leur empire prit lin vers le commencement du septième siècle (de l'hégire). «La conjonclion, dit Djerach, ira P. 191.

' La doctrine ties élections (cj'jLyCi.1) * Littéral, «de nouer pour. » (Voyez ci-

traite de la manière de trouver le temp.s devant, p. 5o, note 1.) convenable pour échapper à un malheur ' Le mot Adjem s'emploie pour dési-

gner les peuples étrangers , les non-Arabes. ' Voyez le Biograpliical dictionary d'Ibn Khallikan, vol. III, p. 71 et suiv.

dont on se voit menacé, ou pour s'embarquer dans une entreprise dont on désire la réussite.

22/j PROLEGOMENES

s'opérer dans ie trigone aqueux et dans le signe du Poisson, l'an 833 de l'ère de Yezdeguird (i463 de J. C), ensuile elle se fera dans le signe du Scorpion, là où s'était déjà faile, l'an 35 (de l'hégire), la conjonction (qui annonça la grandeur) de la nation (musulmane). »

11 dit aussi : « La conjonction, s'étant transportée (du premier trigone dans l'autre), se fera d'abord dans ie signe du Poisson; celle qui aura lieu dans le Scorpion fournira des indications importantes pour ce qui regarde la nation musulmane. » Il a dit aussi : « La révolution de la première année de la première conjonction qui se fera dans le Irigone aqueux s'efTectuera le 2 du mois de redjeb 868; » mais, à cet égard, il n'entre dans aucun détail.

Pour ce qui concerne chaque dynastie en particulier, les astrologues tirent leurs jugements des conjonctions moyennes et de la configuration du ciel au moment où ces phénomènes ont lieu. Ils pensent que les conjonctions moyennes désignent la naissance des empires, la partie du monde où ils se formeront, les peuples qui doivent les fonder, ie nombre de leurs rois, leurs noms et la durée de leur vie, les opinions et principes religieux de ces peuples, leurs coutumes et leurs guerres. En cela ils suivent l'opinion qu'Abou-Mâcher a énoncée dans- son traité sur les conjonctions \ Quelquefois on tire ces notions des petites conjonctions, quand la conjonction moyenne indique que cela peut se faire. Voilà les principes d'où dérivent tous les discours touchant l'avenir des empires.

Yacoub Ibn Ishac el-Kindi, l'astronome de Haroun er-Rechîd et d'El-Mamoun, composa un livre sur les conjonctions qui devaient avoir lieu pendant la durée de l'empire musulman. Les chiites donnèrent à cet ouvrage le nom de Djefr, titre qu'ils empruntèrent au livre qui avait cours chez eux, et qu'on attribuait à Djâfer es-Sadec. On assure que, dans ce livre, l'auteur avait prédit tout ce qui devait arriver aux Abbacides; qu'il avait traité son sujet à fond; qu'il y avait annoncé la ruine de leur empire, la catastrophe qui arriva à Bagh-

' Après le mot «juS\ insértz j

dad' vers le milieu du septième siècle, et que la destruction de cette ville serait amenée par la décomposition de la nationalité arabe. Nous ne savons ce que ce volume est devenu, et nous n'avons jamais rencontré personne qui en eût connaissance. Peut-être aura-t-il partagé l^ 192. le sort des livres que Houlagou, roi des Tartars , lit jeter dans le Tigre quand il prit Baghdad et ôta la vie à El-Mostacem^, le dernier des khalifes abbacides. Un prétendu fragment de ce livre est répandu dans le Maghreb, où il porte le titre de Petit-Djefr; mais il est facile de reconnaître qu'il a été composé pour (flatter) la famille d'Abd el-Moumen (fondateur de l'empire almohade). En effet, il nomme les premiers souverains de cette dynastie et en parle d'une manière détaillée; il est conforme à l'histoire pour tout ce qui précède cette époque, et il ne contient que des mensonges pour tout ce qui lui est postérieur. Après la mort d'El-Kindi, la dynastie abbacide avait encore d'autres astrologues et d'autres livres de prédictions. Voyez ce que Taberi rapporte au sujet d'El-Mehdi ; il dit qu'Abou Bedîl, l'un des clients des Abbacides, raconta ce qui suit : « Pendant qu'Er-Rebiâ (Ibn Younos, le vizir) et El-Hacen faisaient une de leurs expéditions militaires en compagnie avec Er-Rechîd, et du vivant de (Mehdi), père de celui-ci, ils m'envoyèrent chercher, et j'arrivai auprès d'eux au milieu de la nuit. Us avaient devant eux un des livres de l'empire, c'est-à-dire un volume de prédictions, et, dans ce livre, ils avaient trouvé que le règne d'El-Mehdi devait avoir dix années de durée. Je leur fis observer qu'on ne saurait dérober ce volume à l'attention d'El-Mehdi, et, cependant, comme ce prince avait déjà régné plusieurs aimées, ce serait, pour ainsi dire, lui annoncer sa mort prochaine que de le laisser en prendre connaissance. Ils me demandèrent ce qu'il fallait faire pour éviter cela, et je fis venir Anbesa le copiste, qui était client de notre famille, et je lui ordonnai de remplacer le feuillet qui renfer-

' Pour cJI, lisez (j>c. Bagtidad fut pris a publié quelques passages de ce chapitre

et dévasté par les Tartars, l'an 656 de l'hé- dans sa Chrestomathie arabe, t. II, p. 298

gire (6 février 1 258 de J. C). et suiv. J'ai adopté sa traduction, en y fai-

' Pour ,«~i^l , lisez p»<a«A..>ll. M.deSacy sanl quelques modifications.

Prolégomènes. — 11. ï<J

226 PROLEGOMENES

mait cette prédiction par un autre qui en serait la copie exacte, mais qui porterait quarante à la place de dix^. Quand il eut exécuté sa tâche , j'avoue que, si je n'avais pas vu le mot dix écrit sur l'ancien feuillet et quarante sur le nouveau, je n'aurais pas pu reconnaître lequel était l'original. »

Après cela, on continua à écrire sur les futures révolutions des empires, et l'on composa beaucoup de pièces en prose, en vers et en lignes rimées; et un grand nombre de prédictions diverses de ce genre sont entre les mains du public : c'est là ce qu'on appelle des melhama. Quelques-unes de ces prédictions concernent le peuple musulman en p. 193. général, et d'autres ont trait à des dynasties particulières. Toutes sont attribuées à des personnages célèbres, mais il n'en existe aucune dont on puisse dire, avec confiance, qu'elle remonte à la personne que l'on désigne comme l'auteur. Parmi ces pièces il y a un poème que l'on ■ trouve dans le Maghreb, et qui a pour auteur Ibn Merana; il est du mètre appelé taoaîl, et rime eu r. Cet écrit circule encore dans le public, et l'on s'imagine que les prédictions qu'il renferme ont rapport à des événements d'un intérêt général. On les applique presque toutes aux faits du temps actuel ou de l'avenir. D'après les morceaux que j'ai entendu réciter par mes professeurs, il m'a paru évident que ce poënie concerne uniquement la dynastie des Lemtouna (les Almoravides) : l'auteur vivait quand leur empire commençait^, puisqu'il fait mention de la prise de Ceuta, que les Almora vides enlevèrent aux clients des Béni Hammoud^, et de la conquête de l'Espagne musulmane par le même peuple. Un autre de ces melhama est une cacida qui a cours dans le Maghreb, et que l'on intitule le Tobbaiya'*; elle commence ainsi :

J'ai tressailli, mais ce n'était pas de joie; l'oiseau tressaille quand le chasseur le saisit.

' Le texte porte seulement :« .le lui dis : ^ Les Idrîcides d'Espagne. (Voy. l'His-

• Copie ce feuillet , et écris quarante à la loire des Berbers , t. II, p. 77 et i55.)

' place de dix. • ' Ce mot, si je le prononce bien, mal-

' Littéral. « un peu avant leur empire. » gré l'absence des points voyelles , doit si-

Ce n'était pas par gaieté de cœur que je m'agitais, mais au souvenir de certaines choses.

Ce poëme renferme environ cinq cents vefs, ou même mille, à ce qu'on dit. On y trouve beaucoup d'indications relatives à l'empire des Almohades, des allusions au Fatémide (attendu) et à d'autres personnages remarquables, mais on y reconnaît évidemment l'ouvrage d'un faussaire. Une autre melhama existe dans le Maghreb; c'est une inelâba ^ dont les vers sont du mètre nommé zedjel^, et qui , dit- on , fut composée par un juif. Dans cette pièce, l'auteur rapporte des jugements astrologiques tirés des conjonctions qui eurent lieu de son temps, celles, par exemple, des deux planètes supérieures' (Saturne et Jupiter), des deux planètes malheureuses (Saturne et Mars), et d'autres. Il y mentionne aussi qu'il périrait à Fez d'une mort violente, ce qui, dit-on, lui arriva. Ce poëme commence ainsi* :

La teinte de cette (voûte) azurée offre ce qu'il y a de mieux pour son illustration^; comprenez bien, ô peuple! cette alhision.

gnifier le tobbaïen , ou , comme on le dirait en français, V impérial. Le poëme était probablement un morceau de flatterie à l'adresse de la dynastie almohade-liafside.

Les Tobba, célèbre dynastie bimyarile, régnèrent sur le Yémen dans les temps anlé -islamiques, et, selon une des légendes qui eurent cours dans le Magbreb, Masmoud, le père de toutes les tribus masmoudiennes - almohades, descendait d'En-Noman, fds de Himyer Ibn Abd Ghems Seba , aïeul de la dynastie des Tobba.

' Ce mot, dans le langage ordinaire, signifie une bagatelle , un jeu d'esjirit, une bouffonnerie; mais il désigne ici très-probablement un certain genre de poëme.

' Voyez le Darslelluny der Arabischen Verskunst de M. Freytag, p. 459-

' Voyez ci-devant, page 217, ligne 5.

Le Dictionary of technical terms.p. Ifl«6, article <->-^y, dit que Saturne et Jupiter sont les deux planètes supérieures.

' Le mètre des vers suivants est une espèce de ^^ , formée de deux jjJjiûa.»..» et d'un cj,^à»; mais, pour adapter à ces pieds les mots qui composent les vers , il faut très -souvent les prononcer à la manière vulgaire, sans tenir compte des motions et des désinences grammaticales.

" Dans ce morceau et dans ceux qui viennent après , les auteurs se sont exprimés, à dessein, d'une manière très-obscure. Pour comprendre leurs vers, il faudrait connaître les faits et les personnages auxquels ils font allusion , posséder la clef de leurs chiffres alphabétiques, et avoir sous les yeux un texte sans défaut. Mais il est à peine nécessaire de dire que, dans les manuscrils, les copistes ont altéré

L'aslre de Saturne a l'ait connaître celte indication ', et il a changé le roHgeclair, qui était (notre) salut.

P. igi. (Il nous a donné) une calotte bleue en place de turban, et un tacher^ bleu en place de coi (Te.

En terminant, l'auteur dit :

Celte paronomasie a été achevée par un juif, qui sera crucifié auprès de la rivière de Fez, un jour de fêle'.

Jusqu'à ce que les gens de la campagne viennent à lui, et ma mort, ô peuple! (sera causée) par un flux abondant (de sang) *.

C'est un poëme d'environ cinq cents vers, renfermant des jugements astrologiques au sujet de l'empire des Almohades.

Un autre recueil de prédictions [melhama] se trouve aussi dans le Maghreb; il est rédigé en vers du mètre appelé motécareb et toutes les rimes se forment par la lettre b. Il contient des prédictions relatives aux Hafsides, famille almohade qui règne à Tunis. On l'attribue à Ibn el-Abbar. Voici ce que m'a dit, à ce sujet, le grand prédicateur et cadi de Constantine, Abou Ali Ibn Badîs, un homme qui parlait toujours à bon escient et qui avait quelque teinture d'astrologie : « 11 ne faut pas croire que cet Ibn el-Abbar fût le même que le célèbre tràditionniste et secrétaire d'Etat qu'El-Mostancer (le sultan

ces vers de toutes les manières. De plus, les termes arabes eux-mêmes offrent de grandes difficultés, chacun d'eux ayant plusieurs significations différentes. En un mol, ces morceaux peuvent être comparés à des quatrains de Noslradamus dont le texte aurait subi de graves altérations. Bien que j'aie essayé de les traduire , je ne prétends pas avoir rendu le sens d'une manière claire et exacte.

' Je dois l'aire observer que l'auleur a écrit, par une espèce de licence poétique, L-oJLc pour LLil pour ëji-.ûl, etc.

^ Le tacher élail apparemment un petit

■tùLe. , UL-v.^ pour 0^^^.

bonnet de toile qui se mettait sous la calotte. Ce mot n'existe ni en arabe ni en berber.

' On voit que le poëme attribué à ce juif se composait de quatrains dont trois hémistiches ont leurs rimes propres, tandis que le dernier a la rime générale. Pour les scander, il faut les prononcer à la manière vulgaire.

* Je traduis l'expression On fyi.Jl <Jx par conjecture. L'édition de Boulac porte oLàJl, mot qui n'offre aucun sens. Peutêtre devons-nous lire o^yiil Jx (« cause d'une élourderie).

D'IBN RHALDOUN. 229

hafside) fit mettre à mort ^ L'individu dont il s'agit ici était natif de Tunis, où il exerçait le métier de tailleur. La réputation qu'il s'était acquise l'a fait confondre avec (son homonyme) le traditionniste. » Feu mon père me récitait quelquefois des passages de cette melhama, et je m'en rappelle encore plusieurs morceaux. En voici l'exorde :

Mon excuse (se trouve) dans la perfidie de la fortune (ou du temps) versatile, qui trompe par son brillant éclat.

Dans un autre passage, que je donne ici, l'auteur parle de (Abou Yahya Ibn) Ei-Lihyani, le neuvième roi de Tunis^:

Il fera partir un des chefs de son armée et il restera là (à Tripoli) en observation.

Le chcïkh (Abou'1-Bacâ Khaled, souverain de Tunis) recevra de ses nouvelles; puis il s'avancera comme un chameau galeux ^.

(Son adversaire) tiendra une conduite pleine de justice; c'est là une bonne politique pour celui qui veut se concilier (les cœurs).

Dans le passage suivant, l'auteur indique, à grands traits, l'état dans lequel se trouverait la ville de Tunis :

Ne vois-tu pas que les dernières traces (de l'ordre public) ont disparu et qu'on P. igS n'y respecte plus les hommes revêtus de dignités?

Fais à la hâte tes préparatifs de voyage; dis adieu aux monuments de Tunis et pars;

Car il y aura un désastre qui enveloppera dans le même sort l'innocent et le coupable.

J'ai vu, dans le Maghreb, une autre pièce renfermant des prédictions concernant les Hafsides, famille qui règne à Tunis. L'auteur, après avoir donné des indications sur le célèbre sultan Abou \ahya (Abou

' Ibn el-Abbar, rhislorien espagnol et ^ \oyGi\' Histoire des BerbA.U, p. 438

auteur du dictionnaire biographique d'il- el suiv.

lustres Espagnols inlitnlé Te/imila, (ut mis ' Le sultan Abou '1-Bacâ, n'osantpas se

à mort l'an 658 (1260 de J. C). (Voy. Vllist. mettre à la tète de l'armée pour combattre

^es Berb. t, II , p. 3^7 de la Irad. française.) son rival , abdiqua le trône.

Bekr), dixième roi de celle dynaslie, fail menlion, en ces lermes, de Mohammed, frère de ce prince :

Ensuite (viendra) Abou Abd Allah (Mohammed), son frère.

Le manuscril original donne à ce personnage le lilre d'el-Ouetthab [l'assaillant)^. Cependanl ce prince ne régna pas après son frère, bien qu'il en eût nourri l'espoir jusqu'à la fin de ses jours.

Un autre de ces poëmes [melhama) maghrébins est une melâba attribuée à (un nommé) El-Houcheni; il est écrit en langue vulgaire et dans une espèce de mètre qui est usité au Maghreb seulement. En voici le commencement :

Laisse couler mes larmes^, qui débordent; les pluies peuvent s'arrêter, mais (mes larmes) ne s'arrêteront jamais.

Elles ont rempli les lits des rivières, pendant que toi, ô femme! tu remettais (toujours notre rendez-vous) et que tu me trompais.

Tout le pays (en) est abreuvé; et les temps sont comme tu le sais.

Tu laisses écouler l'été, l'hiver, la saison des fruits^ et le printemps.

Ayant reconnu la justice de mes plaintes, elle* (me) dit : « Laisse-moi pleurer, et qui m'excusera ? »

Va! prends des mesures (pour lutter) contre ces malheurs^; la génération actuelle est dure et insensible comme le marbre^.

Dans le Maghreb el-Acsa on apprend par cœur ce poëme, qui est d'une longueur considérable; mais il est, en toute probabilité, une pièce forgée à plaisir, car il ne renferme pas une seule prédiction

' Dans les manuscrits et dans les deux éditions imprimées , le texte de ce passage, commençant par le manuscrit original, etc. est placé de manière à représenter le second hémistiche du vers précédent. C'est là une faute de copiste ; la mesure s'y oppose.

' Pour (it/«.sL) , lisez (jji-o^L.

' Ls-^'^ est une altération vulgaire du mot <^\j3.

* Litléral. « il. » La subslilulion du genre

masculin au genre féminin est très-usitée dans la poésie arabe.

' Littéral. « ces temps. »

' Ces vers sont écrits dans un style tellement barbare qu'à peine peut-on les comprendre. Les manuscrits fournissent un grand nombre de variantes , dont aucune ne me paraît satisfaisante. Dans l'édition du Caire , le même morceau se présente avec beaucoup de changements , sans qu'il soit plus intelligible.

D'IBN KIIALDOUN. 231

qui soil vraie, à moins qu'on ne l'interprète d'une manière allégorique, ainsi que font les gens du peuple, ou qu'on ne l'explique au moyen de conjectures, à l'exemple des gens haut placés, qui y attachent de l'importance.

En Orient, j'ai eu connaissance d'un volume de prédictions [melhaina) attribué à Ibn el-Arebi el-Hatemi'. Cet ouvrage se compose d'un long discours qui est, pour ainsi dire, une suite d'énigmes dont p. 19G. Dieu seul peut reconnaître le sens. L'auteur y a intercalé des amulettes composés de nombres^, des allusions obscures, des figures d'animaux représentés en entier, de têtes coupées et d'animaux^ extraordinaires. A la fin se trouve un poëme dont la rime est formée par la lettre /. Je suis porté à croire que rien de tout cela n'est authentique, car aucune de ces indications n'est basée sur un principe qui soit scientifique ou astrologique, ni sur aucun autre principe.

En Egypte, j'ai entendu quelques hommes haut placés se communiquer, les uns aux autres, ime melhama très-singulière, composée par Ibn el-Arebi; mais ce recueil n'est probablement pas le même que celui dont je viens de parler. L'auteur, en donnant l'horoscope de la fondation du Caire, dit que cette ville continuerait à être habitée pendant quatre cent soixante ans, et il appliie son opinion sur des indications fournies par les aspects des corps célestes. Cela nous mènerait vers l'an- 83o, car, si nous réduisons ces années, qui sont solaires, en années lunaires, à raison de trois ans pour chaque groupe de cent ans, on ajoutera quatorze années, et nous obtiendrons quatre cent soixante et quatorze* années (lunaires); ajoutons cette somme à 358, qui est la date de l'année de l'hégire dans laquelle le Caire fut bâti, et nous obtiendrons (pour la date de la ruine du Caire) l'an 832 ^ si toutefois la déclaration d'Ibn el-Arebi est vraie et si les indications astrologiques dont il s'est servi sont exactes.

J'ai entendu dire qu'il y avait aussi en Orient plusieurs melhama

' Voyez ci-devant, p. 191. ■* Poin; ^jy[j^^. ''sc^ c:>^[^;S^-

* Je lis *j.>tX£.. Ces amulettes sont ce ' Insérez ">Jj[} après le mol <Jl,^^I.

que nous appelons des carrés magiques. ' On voit que notre auteur attachait

attribuées à Avicennc,el une autre rédigée par Ibn Acb, mais aucune des indications fournies par ces ouvrages ne peut être exacte, car elles proviennent toutes de jugements tirés des conjonctions planétaires.

D'ailleurs, le traité d'ibn Abi '1-Acb est apocryphe. Ibn Khallikan a rapporté dans son article sur Ibn el-Kirriya ' un passage du Kilab P 197. el-Agliani, d'après lequel l'existence de Yahya Ibn Abd Allah, surnommé Ibn Abi Acb, serait une chose fort difficile à constater, puisque c'était un personnage tout aussi imaginaire que Medjnoun, l'amant de Leïla, et qu'Ibn el-Kirriya '\

J'ai vu aussi, en Orient, une melhama concernant la dynastie des (Mamlouks) Turcs et dont l'auteur, dit-on, était un 50 «^ nommé El- Badjerîki. Ce traité se compose en entier d'énigmes (fondées sur le sens caché) de certaines lettres de l'alphabet. Il commence ainsi^:

Mon ami! si tu veux découvrir le secret du Djefr, de la connaissance de l'excellent mandataire, du père d'El-Hacen,

Entends une lettre (mystérieuse) et retiens-la bien; fais (en) la description, en homme judicieux et intelligent.

Pour ce qui a précédé mon temps, je n'en parlerai pas, mais je parlerai des temps à venir.

Bîbars sera abreuvé du h, après cinq d'elles *, et le h m impétueux restera endormi dans le linceul^.

En voici encore quelques passages :

Ch portera une impression au-dessous de son nombril; à lui (appartiendra) déjuger; il jugera* comme un (homme) d'une bonté admirable,

quelque importance à celte prédiclion; ce chapitre Ibn Khaidoun donne un frag-

mais il ne vécut pas assez longtemps pour ment authentique de celte melhama, frag-

en reconnaître la fausseté. ment qui correspond aux passages cités ici.

. ' Pour *jyiJI, lisez «yvJuL La vie d'Ibn Le lecteur verra, en les comparant, jus-

el-Rirriya se trouve dans le Dictionnaire qu'à quel point on pouvait altérer le texte

biographique d'Ibn Khallikan, texte arabe d'une prédiction, de mon édition, t. I, p. icf , et traduc- ' Voyez ci-après, p. 337, note 3.

lion, vol. I, p. 34 1. ' Variante: [y<^\ (J « sous les abris. »

' Ce paragraphe ne 9e trouve pas dans ° Le mètre et l'orthographe exigenll'in-

les manuscrits C et D, t>i dans l'édition de sertion du humza après LâJiJf el LàJ ; les

Boulac. — Pour i-!ysu\ , lisez ïjyiJi. manuscrits C et D donnent la bonne le-

' Je dois faire observer qu'à la fin de çon.

DIBN KHALDOUN.

El l'Egypte el la Syrie et le pays de l'Irac (seront) à lui, et son royaume (s'étendra) depuis l'Aderbeïdjan jusqu'au Yémen;

En voici encore des passages :

Et la famille de Nouwar, accablée de tristesse, quand son champion fut atteint par r(épée) assaillante et tranchante.

Destitue Saïd ' que l'âge a aflaibli ; 5 est venu , la-la et c, et ii ont été attachés avec un lien. Hardi et brave; intelligent et prudent^

Après le (nombre) b d'années, tu l'as tué; le m éloquent du royaume s'approchera du difforme '.

Celui-ci est le boiteux, le hargneux; c'est lui qui affligera le (pays); de son temps il y aura des troubles, et quels troubles!

L'armée des Turcs viendra du côté de l'Orient, ayant pour chef un guerrier, un c à la place du c, et qui a été attiré par les troubles.

Mais auparavant malheur à toute la Syrie! Pousse des lamentations sur (le sort des habitants) et du pays.

Alors, alors, malheur à l'Egypte! un tremblement de terre l'a ébranlée; pendant une année, elle restera sans habitants.

Le th et le th et le gh ont été emprisonnés; ils sont morts, et il dépensera des richesses inestimables.

Lee enverra un c vers leur Ahmed"; avec lui méprise (tes ennemis); c'est là P. 198. une forteresse en solidité.

Et ils établiront leur frère qui est leur saint; / a est vil ^; ch, (joint) à cela, formera la paire.

' En l'an 1260 de J. C. la ville d'Alep avait pour gouverneur le nommé Saîd, officier du suUan d'Egypte. Il se fil battre par les Mongols , qui s'emparèrent ensuite d'Alep et en massacrèrent les habilanls. C'est peut-être de cet homme qu'il s'agit dans le vers cité par noire auteur.

* Je n'essaye pas de traduire le second hémistiche; il est évidemment aitéré et n'offre pas l'ombre d'un sens. Dans l'édition de Boulac il se lit ainsi r «Ls ^aj ^^ yi iXaj (Jj^j. Cette leçon n'est pas plus intelligible que l'autre.

Prolégomènes. — 11,

' Peut-élre Houlagou, chef des Tarlars.

' L'émir Abou '1-Cacem Ahmed , fils du khalife abbacide Daher, arriva à Damas l'an 1261 , avec une escorte d'Arabes, el se rendit de là au Caire; il fut reconnu dans cette ville pour khalife par le sultan Bîbars.

' Il manque trois pieds à cet hémistiche, à moins d'insérer le mot ^;;0 avant jjvyi. Cette correction est justifiée par la leçon des manuscrits C et D.

Leur administration s'achèvera par un h, et jamais aucun des enfants n'approchera de la royauté. •

Son père viendra à lui après sa fuite et une longue absence, et la misère et l'indigence.

On dit que ce dernier vers se rapporte à El-Melek ed-Dhaher (Bibars) et à la visite qu'il reçut de son père. Cette pièce renferme un grand nombre de vers; elle est très-probablement l'ouvrage d'un faussaire et peut être assimilée aux pièces qui ont été fabriquées en si grande quantité autrefois, comme cela est notoire.

Les chroniqueurs qui ont rédigé des histoires de Baghdad racontent que, sous le règne d'El-Moctader, il y avait dans celle ville un libraire-copiste, homme plein d'astuce et nommé Daniali. Il donnait à des feuilles de papier l'apparence de la vétusté, et écrivait dessus, en caractères antiques, des lettres énigmaliques qui laissaient deviner les noms de certains personnages tenant une haute position à la cour. Dans ces écrits, qu'il donnait pour des prédictions, il faisait des allusions à i'incHnation bien connue de ces hommes pour les grandeurs et la puissance. Par ce moyen, il obtenait d'eux tout ce qu'il désirait en fait d'avantages mondains. Dans un de ces cahiers, il inséra la lettre m, trois fois répétée, puis il alla le montrer à un personnage haut placé nommé Mojlck, qui était un des affranchis [moula) d'El-Moctader. «Voici, lui dit-il, un écrit qui vous regarde; les mots Mojleh moula l-Moctader commencent tous par im m. « Il lui lisait ensuite des passages qu'il savait devoir lui faire plaisir et qui lui promettaient la royauté et l'autorité souveraine. Il lui fournissait en mèmeteiTips, sur cette matière, des indications louchant .certaines choses qui concernaient cet homme personnellement et qui étaient généralement connues. De celte façon il parvint à le duper el à tirer de lui assez d'argent pour s'enrichir. Le vizir El-Hacen Ibn el- 199. Cacem Ibn Ouehb, qui à cette époque n'était plus en place, poussa Danîali à tromper encore l'affranchi. Ce faussaire se rendit, en conséquence , auprès de Mofleh et lui montra des feuilles dans lesquelles

le nom du vizir se trouvait indiqué par des lettres et d'autres signes. On y lisait qu'il remplirait les fonctions de vizir auprès du dix-huitième khalife (abhacide), que sous son administration tout marcherait bien, qu'il dompterait les ennemis (de l'Etat) et ferait jouir l'empire d'une haute prospérité. Il y avait aussi des allusions à divers événements qui devaient avoir lieu, et encore d'autres prédictions semblables, le tout très-hasardé '. Cette production était mise sous le nom de Daniel (le prophète). Mofleh en fut émerveillé et .s'empressa de la commimiquer au khalife. Celui-ci ayant examiné les énigmes et les autres indices, dont la signification était assez transparente, devina qu'il s'agissait d'Ibn Ouehb et le choisit pour vizir. Voilà le résultat d'une trame ourdie avec une fausseté insigne et de l'ignorance du khalife à l'égard du vrai caractère de ces énigmes. Il me paraît évident que la prédiction attribuée à El-Badjerîki est un faux du même genre que celle-ci.

Je me suis adressé au cheikh Kemal ed-dîn, principal docteur du peuple étranger (les Mamlouks turcs) qui forme la communauté hanéfite en Egypte, pour savoir ce qu'il pensait de cette prédiction, et, comme il connaissait très-bien les divers systèmes du soufisme, je lui demandai quel était le soufi El-Badjerîki à qui on attribuait ce poëme. Il me répondit : « Cet homme fut un de ces gens que l'on désigne par le nom de calenders [carendetiya) , novateurs qui ont introduit la pratique de se raser la barbe. Il avait l'habitude de parler de ce qui* devait arriver aux rois de son temps, en déclarant que ces renseignements lui étaient venus par la voie de la révélation extatique. Il faisait aussi des allusions à certains personnages qui avaient attiré particulièrement son attention, et désignait, dans sa pensée, par certaines lettres de l'alphabet, ceux d'entre eux qu'il jugeait en valoir la peine. . Il énonçait en un petit nombre de vers, qu'il retouchait à plusieurs reprises, les indications qui concernaient l'un ou l'autre de ces personnages, et permettait à ses auditeurs de les répandre partout en

Littéral, «qui s'accomplirent ou qui * Pour ,j.f , jeiis Lf , avec l'édition de

ne s'accomplirent pas. • Boulac.

son nom. Les gens du peuple s'empressèrent pour entendre ces morceaux obscurs et énigmatiques , qu'on rassembla pour en former un recueil. Les menteurs de son espèce, comme il y en a eu beaucoup dans tous les temps, y firent des additions, et le vulgaire s'est occupé depuis à deviner ces indications mystérieuses. Mais cela est 1'. 200. une tâche impossible , à moins de connaître la règle qui a présidé à leur emploi, ou bien d'en inventer une qui soit juste. C'était uniquement la volonté du rimailleur qui décidait à quelle personne chaque lettre devait s'appliquer. » En entendant les paroles de cet excellent homme, je me sentis soulagé des doutes qui m'avaient obsédé au sujet de ce recueil; et nous n'aurions pas pu nous diriger si Dieu ne nous avait pas conduits. [Coran, sour. vu, vers, l^ i .)

Plus tard ', en l'an 802 (iSgg de J. C.),jeme rendis à Damas avec le cortège du sultan, étant alors grand cadi malékite de l'Egypte. Arrivé là, je trouvai dans l'histoire (universelle) d'Ibn Ketliîr^, sous l'année 72/i (iSa^ de J. C), la notice biographique que voici: « Chems ed-Dîn Mohammed cl-Badjerîki est l'individu de qui la secte égarée qu'on appelle les Badjerîkiya tire son nom. On sait que ces gens nient le Créateur^. Son père, Djemal ed-dîn Abd er-Rahîm Ibn Omar el-Maucili (natif de Mosul), était homme de bien* et un des uléma du rite chaféite. Il professa dans les mosquées de Damas, et son fils fut élevé au milieu des docteurs de la loi. Celui-ci fit trèspeu d'éludés et s'adonna ensuite aux exercices du soufisme. Un nombre considérable de ceux dont il avait adopté les pratiques religieuses^ s'attachèrent à lui, tant ils croyaient à sa piété. Quelque temps après, il s'enfuit de Damas vers l'Orient, parce que le cadi avait déclaré qu'on pouvait le tuer sans commettre un péché. Il entreprit alors de prouver

' Tout ce qui suit, jusqu'à la (indu cha- intitula El-Bedaïa wa 'n-niluiîa «le coni.

pitre, manque dans les manuscrits C, D niencement et la fin, » mourut l'an 7^4 de

et l'édition de Boulac, mais se trouve dans l'hégire (i3i43-i34/i de J. C).

la traduction turque. ' C'est-à-dire , ils croient à l'élernilé du

Eïmad ed-Dîn Abou '1-Fidâ Ismaïl, monde,

surnommé Ibn Kethlr, auteur d'une liis- ' Pour Ji-L-, lisez LiL-=.

toire universelle en dix gros volumes, qu'il ' Pour «uiLi J? , je lis AXJLiyJ!>.

D'IBN RHALDOUN. 237

devant le (cadi) hanbelite que les témoins qui avaient déposé contre lui étaient ses ennemis personnels , et il obtint un jugement qui le déchargea de l'accusation. Il passa ensuite plusieurs années à Ei-Caboun^ Sa mort eut lieu la veille du mercredi, 16 du mois de rebiâ second, 724 (i3 avril i32ii de J. C). Voici, dit Ibn Kethîr, quelques vers que nous avons extraits de son Djefr:

Entends et retiens bien une lettre, comprends-en la description en homme judicieux et intelligent.

(Comprends) ce que le Seigneur des cieuxva causer {en fait) de bien et d'afflictions pour ce qui regarde l'Egypte et la Syrie.

Bîbars sera abreuvé d'une coupe, après en avoir été privé pendant cinq jours^. P. 201. et A m impétueux restera endormi dans le lait'.

Malheur à Djiilik (Damas)! Qui est-ce qui est descendu dans ses alentours.^ Ils ont brûlé une mosquée; grand Dieu! comme elle était bâtie.

Malheur à elle! Combien de préceptes religieux a-t-on transgressés! combien de personnes ont ils tuées! combien de sang ont-ils répandu! tant (celui) des savants que du bas (peuple).

Combien de cris*! combien de captifs! combien de dévalisés! combien y ontils brûlé de jeunes (gens) et de vieillards!

L'univers et les régions sont obscurcis par leur présence; les colombes mêmes de cette (ville) en ont gémi sur les branches.

Hommes! n'y a-t-il personne pour défendre la religion? Levez-vous dans (chaque) plaine et sur (chaque) colline pour (aller défendre) la Syrie.

Arabes de l'Irac, de l'Egypte et du Saïd ! accourez et tuez les infidèles avec l'énergie d'un (homme) résolu^.»

' Village situé à une courte distance de ' Le mol ^jJ signifie également lait et

Damas. brique.

* Je regarde ju***- comme le nom d'u- * Littéral. « combien d'audition. »

nilé de (j«-î^ , mot dont la signification , ^ La plupart des vers cités dans ce cha-

telle que je la donne, se trouve dans les pilre ont été supprimés par le traducteur

dictionnaires. turc.

238 PROLEGOMENES

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