QUATRIEME SECTION
SUR LES VILLAGES, LES VILLES, LES CITES ET ADTRES LIEUX oi SE THOCVENT DES POPULA- TIONS SÉDENTAIRES. SUR LES CIRCONSTANCES QDI S'Y PRESENTENT. OBSERVATIONS
PRÉLIMINAIRES ET SUPPLEMENTAIRES.
La fonclalion des empires précède celle des villes et des cités. — La royauté s'établit
d'abord et la cité ensuite.
Fonder des villes et éonslrulre des lieux d'habitation est une des impulsions que l'on reçoit dans la vie sédentaire, état auquel on se laisse porter par l'amour du bien-être et du repos. Pour que cela ait lieu, la tribu doit avoir passé par la vie nomade et ressenti tous les désirs qui naissent dans cet état. D'ailleurs les cités et les villes doivent posséder des temples, de grands édifices, de vastes constructions, parce qu'il en faut, non pas dans l'intérêt de quelques individus, mais de la communauté. Donc (pour bâtir une ville) il faut réunir des ouvriers en grand nombre et des travailleurs qui puissent V. 202. s'entr'aider. Ce n'est pas là une de ces obligations forcées auxquelles tous les peuples sont soumis et qu'ils doivent remplir, soit de bon gré, soit par la nécessité des choses; c'est la volonté du souverain qui les y porte, soit par l'emploi de la contrainte, soit par l'appât d'une récompense. Mais ces encouragements doivent être si considérables que les ressources d'un empire peuvent seules y suffire. Donc , pour fonder ime capitale ou construire une grande ville, il faut absolument qu'il y ait un souverain et un empire pour s'en charger.
La ville, une fois construite et achevée selon les vues du fondateur et les exigences du climat et du sol , aura la même durée que l'empire. Si celui-ci ne se maintient que peu de temps, la ville cessera de prospérer du moment que l'empire succombera; elle verra décroître sa population et tombera en ruine. Si l'empire dure longtemps et
pendant une période considérable, on continuera à bâtir, dans la ville, de grands édifices et des logements aussi vastes que nombreux; l'enceinte des murs s'élargira au point de rendre les quartiers si vastes et les distances si grandes qu'à peine pourra-t-on les mesurer. C'est ce qui est arrivé pour Baghdad et d'autres villes. l,e Khatîb' rapporte, dans son Histoire, qu'au temps d'El-Mamoun le nombre des maisons de bains y avait atteint le chiffre de soixante -cinq mille; que cette capitale se composait de plus de quarante villes et bourgs qui se touchaient ou qui étaient très-rapprochés les uns des autres, et qu'elle n'était pas entourée d'une enceinte continue, tant elle renfermait de monde. 11 en fut de même de Cairouan, de Cordoue et d'El-Mehdiya, sous la domination musulmane, et tel est, de nos jours, fétat de Misr (le Vieux-Caire) et du Caire, si je suis bien renseigné.
Lors de la chute de la dynastie qui a fondé la ville , il arrivera une des deux choses que nous allons indiquer. S'il y a des peuples campagnards dans les montagnes et les plaines environnantes, la ville en tirera assez de monde pour entretenir sa population au complet et p. 2o3. pour prolonger son existence; elle survivra ainsi à l'empire qui favait fondée. Cela est arrivé, comme on le sait, pourFez^et pour Bougie, dans le Maghreb. En Orient (le même fait s'est reproduit en ce qui concerne les villes de) l'irac persan, pays qui renferme une forte population de montagnards. En effet, quand les gens de la campagne ont atteint le plus haut degré d'aisance et de richesses dont ils sont capables, ils aspirent après la tranquillité et le repos, ce qui, du reste, est dans la nature de l'homme, et ils vont se fixer dans les villes et les cités, où ils propagent leur race. Mais si la ville que l'empire a l'ondée n'a pas^ (dans son voisinage) des peuples campagnards qui puissent lui fournir les éléments pour suppléer à la décroi.ssance de sa population, ses murs d'enceinte se dégraderont aussitôt que fempire
' Abou Bekr Ahmed El-Khalîb, natif Sa vie se trouve dans le Biograpkical die
de Baghdad, composa un dictionnaire bio- tionary d'Ibn Khallikan, vol. I, p. 75. graphique des hommes marquants de celle ' Lisez ,jXJ L yl , avec les manuscrils
ville et mourut l'an 463 (1071 de .1. C). C, D et l'édition de Boulac.
aura succombé; elle restera sans troupes pour la défendre, et sa prospérité ira toujours en diminuant, jusqu'à ce que tous les habitants se soient réfugiés' ailleurs; alors elle tombera en ruine. Cela est arrivé, en Orient, pour Misr (le Vieux-Caire), pour Baghdad et pour Koufa, et en Occident pour Cairouan, El-Mehdiya, la Cala d'ibn Hammad^ et autres villes. Je prie le lecteur de faire attention à ces observations.
Il se peut aussi qu'après la destruction du peuple qui fonda la ville un autre peuple vienne y élabiir le siège de son gouvernement, afin d'éviter la nécessité de se construire une capitale. En ce cas, la nouvelle dynastie se charge de garder l'enceinte de la ville et, à mesure que sa puissance et sa prospérité augmenteront, elle ajoutera aux constructions déjà existantes et en élèvera de nouvelles. De cette manière, la ville recevra de cette dynastie une nouvelle vie. Cela a eu lieu de nos jours pour Fez et pour le Caire. Le lecteur qui aura bien compris ces faits y reconnaîtra une des règles d'après lesquelles Dieu se conduit à l'égard de ses créatures.
Le peuple qui acquiert un empire est porté à s'établir dans des villes.
P. 204. Le peuple ou tribu qui a conquis un empire est obligé, par deux motifs, d'occuper les grandes villes. D'abord, la possession du royaume porte à rechercher la tranquillité et le repos, à se ménager des endroits où l'on puisse déposer ses bagages, et à perfectionner ce qui était resté incomplet dans la civilisation qui résulte de la vie nomade. En second lieu, on doit garantir l'empire contre les tentatives de ceux qui essayeraient de l'attaquer ou de s'en emparer, et, comme telle grande ville du voisinage pourrait servir d'asile à ceux qui voudraient résister au vainqueur ou se mettre en révolte afin de lui arracher l'empire qu'il vient de conquérir, on est obligé de leur enlever cette ville de vive force, entreprise toujours fort dilTiclle. En effet, une ville peut tenir lieu d'une nombreuse armée, parce qu'elle offrira tou-
' Pour -f^ô^^. , lisez ^^vo. — ' Voyez la première partie, p. .320, note 5
D'IBN KHALDOUN. :>4l
jours une vive résistance cl que, grâce à ses murailles, elle peut soutenir un assaut sans avoir besoin de beaucoup de combattants ni d'un corps de troupes régulièrement organisé. Un tel corps ' est nécessaire sur un champ de bataille, parce qu'il s'y tient ferme et sert de point de ralliement aux combattants qui reculent après avoir chargé, et se prêtent ensuite un soutien mutuel. Mais, derrière des murailles, on reste à son poste, et la ville n'a pas besoin d'un grand nombre de combattants ou d'un fort corps d'armée. Donc une ville qui sert de refuge aux ennemis du nouvel empire suffit pour tenir en échec le peuple qui vise à tout conquérir, et pour interrompre le progrès de sa domination.
Aussi, quand les tribus dont ce peuple se compose voient dans leur territoire une grande ville , elles s'empressent de l'ajouter à leurs autres conquêtes, afin de prévenir le mal qu'elle pourrait leur causer. S'il n'y a pas là une ville, elles se trouvent obligées, par la nécessité des choses, d'en fonder une, afin d'assurer d'abord la prospérité de l'empire et d'avoir un lieu où elles puissent déposer leurs bagages; puis de mettre un obstacle aux entreprises de leurs propres bandes et hordes, dans le cas où celles-ci voudraient montrer de farrogance ou de l'insoumission. Il résulte de ces observations que la conquête p. joô. d'un empire oblige le vainqueur à s'établir dans des grandes villes et même à s'en emparer; mais c'est Dieu qui est toujours vainqueur dans ce qu'il entreprend. [Coran, sour. xii, vers. 21.)
Les grandes villes' el les édifices très-élevés n'ont pu êlre construits que par des rois
très-puissants '.
Nous avons déjà* dit^ cela en parlant des édifices et d'autres monuments laissés par les empires, et nous avons avancé que leiur gran-
Après tS^.it , insérez tSyiiJ' ^j^. lion dans le même ouvrage, p. 5i8 et suiv.
Pour (jt>il (j , lisez (ji>J>\ y! fj. J'ai adopté cette traduction, en y faisant
Ce chapitre et le suivant ont été pu- quelques modilicalions
bliés par M. de Sacy, dans son Abdallatif, " Pour l<^t, lisez os y
p. 562 el suiv. Il en a donné la traduc- ' Voyez la première partie, p. Sâg.
Prolégomènes. — ii. 3i
deur est toujours en proportion de la puissance des dynasties qui les ont fondés. En effet, la construction des grandes villes ne peut s'exécuter que par la réunion d'une foule de travailleurs qui se prêtent un secours mutuel. Si l'empire est très-vaste et se compose de plusieurs provinces étendues, on peut rassembler des ouvriers de toutes ces contrées et réunir leurs bras pour l'accomplissement de l'entreprise. Le plus souvent aussi, pour le transport des grands fardeaux qu'exigent ces constructions et qui seraient au-dessus de la puissance de l'bomme, on a recours à des machines ' qui doublent les forces et les moyens (d'opérer) : tels sont les treuils^ et autres engins de ce genre.
Bien des personnes qui voient les monuments et les grands édilices élevés par les anciens peuples, par exemple i'Eïoaan Kisra^, les pyramides d'Egypte, les voûtes de la Malga* et celles de Cherchel, dans le Maghreb, s'imaginent que ces constructions sont dues aux seules forces naturelles de certains hommes qui y avaient travaillé, soit isolément, soit réunis en bandes : en conséquence, elles supposent que la taille de ces hommes répondait à la grandeur de ces ouvrages, et qu'ils étaient bien supérieurs en hauteur, en largeur et en grosseur, à ceux d'aujourd'hui; et cela, pour qu'il y ait quelque proportion entre les corps de ces hommes et les forces qui avaient produit de tels édifices. Mais, dans ce (faux calcul), on ne tient aucun compte du secours de la mécanique , du treuil . et d'autres machines dont l'emploi, en pareil cas, est exigé par l'art de l'ingénieur. Cependant
' Nos dictionnaires assignent au mot ' Le texte imprimé porte JUî.*, mais »ljkÂ* la signilication de symétrie, mais il la vraie leçon me paraît être JUûyo (nuest employé par noire auteur pour dési- Ichal) , une altération du aiol f^vx.'^^Vgner une machine quelconque. Dans son ' Pour la descriplion du portique de Hist. des Berbers. texte arabe, page Cvr , Chosroès (Eîouati Kisra], dont les ruines avant- dernière ligne, il se sert du terme se voient encore à Medaïn, on peut coniaijJt *I<>À* «machine à naplile» pour sulter le Voyage en Perse de Marier. désigner une pièce de canon. On sait que * La Muallaca « suspendue, » ou, selon les Arabes employèrent pendant quelque la prononciation actuelle, la Malga, est un temps le mot iiij pour désigner la poudre village bâti sur les voûtes qui recouvrent à canon. les anciennes citernes de Carihage.
la plupart de ceux qui parcourent les divers pays voient (tous les jours) mettre en usage pour la bâtisse et pour le transport de gros P- aoU. blocs de pierre, dans les divers royaumes et parmi les nations étrangères qui s'ayjpliquent à ces arts, des moyens' mécaniques qui prouvent la réalité de ce que nous avançons ici.
Le vulgaire donne le nom de monuments adites à la plupart des anciens édifices qui subsistent encore de nos jours, les attribuant au peuple d'Ad; car on s'imagine que leurs édifices et leurs constructions ont dû être d'une grandeur extraordinaire à raison de la taille gigantesque et des forces énormes qu'on suppose aux individus de cette race. Cela est néanmoins sans aucun fondement : nous voyons beaucoup de monuments élevés par des hommes qui ont appartenu à des nations dont la taille nous est parfaitement connue, et ces monuments cependant égalent et surpassent même en grandeur ceux (qu'on attribue aux Aditesj. Tels sont l'Eïouan Kisra et les monuments élevés par les chiites de la dynastie dbeïdite (fatémide) en Ifrîkiya^. Tels sont encore ceux des Sanhadja, dont nous avons un exemple subsistant dans le minaret de la Cala d'Ibn-Hammâd ', les additions faites par les Aghlebides à la grande mosquée de Cairouan, les constructions élevées par les Almohades à Ribat el-Fath* et celles que le sultan Abu 'l-Hacen érigea, il y a environ quarante ans, dans la Mansou^a^ vis-à-vis de Tlemcen. De ce nombre sont aussi les arches sou-
' Pour L>~|^ Ltf^, lisez tVt-Ai *^-
' Telles étaient les fortifications d'El- Mehdiyaetles grands bassins dont le géographe Et-Bekri fait mention, et qui se voient encore dans le voisinage de Cairouan.
' Ce minaret est encore debout. Il est situé à environ sept lieues au N. E. d'El- Mecîla.
* Cette ville est située .sur la rive gauche du Bou Regreb, vis-à-vis de Salé. Ses anciennes fortifications sont encore debout.
' L'enceinte de la Mansoura est située
à environ deux kilomètres 0. de Tlemcen. Elle servait à renfermer la ville que le sultan mérinide Yoaçof Ibn Yacoub y avait fait con.struire l'an 1 299 , cl où il se tenait pendant que son armée bloquait la ville de Tlemcen. (Voyez l'Histoire des Berhers, t. III, p. Syô, 378.) Le sultan mérinide Abou 'l-Hacen prit Tlemcen d'assaut l'an 1837. D'après l'indication fournie par notre auteur, nous devons croire que ce prince bâtit le grand minaret qui forme encore un des monuments les plus remar quables de, la Mansoura.
244 PROLEGOMENES
tenant un conduit par lequel les habitants de Carlhage faisaient venir l'eau à leur ville, arches qui subsistent encore de nos jours; sans citer d'autres édifices et temples dus à des peuples plus ou moins éloignés de nous, dont l'histoire nous est parvenue et dont nous savons positivement que les corps n'étaient pas d'une grandeur extraordinaire. Le préjugé dont nous parlons est fondé uniquement sur les récits que les conteurs se sont plu à débiter au sujet des peuples d'Ad, de Thémoud et des Amalécites. (Ce qui en démontre la fausseté,) c'est qu'on voit encore de nos jours les demeures que les Thémoud s'étaient taillées dans le roc; une (parole de Mohammed, rapportée dans une) tradition authentique, nous assure que c'étaient là leurs maisons. La caravane du Hijdaz y passe presque tous les ans, et les pèlerins voient ces ha])ilalions, qui n'offrent, soit en profondeur, soit en p. 207. surface, soit en hauteur, que les dimensions ordinaires. Cependant
• on a poussé le (préjugé que nous combattons) à un tel excès que l'on raconte d'Og, fils d'Enak , de la 'race des Amalécites, qu'il tirait de la mer le poisson frais et le tenait tout près du soleil pour le faire rôtir. On suppose donc que la chaleur du soleil est très-forte dans la région qui l'avoisine. On ignore que la chaleur dont nous sommes affectés est produite par la lumière et a pour cause»la réflexion qu'éprouvent les rayons solaires en frappant la surface de la terre et l'atmosphère. Le soleil, par lui-même, n'est ni chaud ni froid; c'est un astre lumineux, qui n'a pas de tempérament particulier. Nous avons déjà touché une partie dé ces matières dans la seconde section ', où nous avons établi que les monuments laissés^ par une dynastie quel-
• conque sont en proportion de la puissance dont elle avait joui dans son origine.
' Voy. 1" partie, page SSg. leçon. (Voyez le texte arabe de la pre-
L'édition de Boulac porte ;Ljl j! mière partie, page t"lv, au titre du cha- Jjtwl, ce qui est effectivement la bonne pitre.)
Les édifices d'une grandeur colossale ne peuvent pas devoir leur enlière construction
à un seul souverain '.
Pour bâtir, il faut que les hommes se prêtent un secours mutuel et emploient des moyens pour doubler leurs forces naturelles, ainsi que nous venons de le dire. Mais quelquefois les édifices (dont on commence la construction) sont si grands que leur exécution est audessus des forces humaines employées, soit simplement, soit doublées par le secours de la mécanique. 11 faut que des forces pareilles aux premières se succèdent pendant une suite de temps assez longue pour que la construction de semblables ouvrages soit complètement terminée. Un premier souverain commence l'entreprise, un second lui succède et ensuite un troisième : chacun d'eux use de toutes ses ressources pour rassembler des ouvriers, et réunir le plus grand nombre de bras possible, jusqu'à ce qu'enfin le projet conçu primitivement se réalise et. que l'édifice se dresse devant les yeux de tous. Ceux qui, ensuite, dans des temps éloignés, voient ce monument, s'imaginent que c'est l'ouvrage d'un seul règne. P. 208
Considérez, par exemple, ce que les historiens racontent relativement à la construction de la digue de Mareb^. On nous dit que celui qui la bâtit fut Saba, fils de Yachdjob; qu'il y conduisit soixante et dix rivières, et que la mort l'empêcha de terminer ce grand réservoir, qui fut achevé par les rois himyérites, ses successeurs. On nous fait de pareils récils au sujet de la construction de Carthage, de son aqueduc et des arches qui le soutiennent, et que l'on attribue à Ad; et il en est de même de la plupart des grands monuments (qui subsistent encore de nos jours). Nous avons d'ailleurs la démonstration de cette vérité dans les grands édifices qui s'élèvent sous nos yeux : un roi en trace le plan et en jette les premiers fondements; mais si, après lui, d'autres rois n'en continuent pas l'exécution, ces constructions restent inachevées et le projet formé ne s'accompfit pas.
' Littéral. « à un seul empire. » on peut consulter le premier volume de
Pour l'bistoire de la digue de Mareb, l'Essai, etc. de M. Coussin de Perceval.
•2/iC^ PROLÉGOMÈNES
Une autre preuve de celle vérité, ce sont les anciens édifices que des souverains ont vainement essayé de détruire, et cependant détruire est bien ])ius fiacile qu'édifier : détruire, c'est ramener les choses à leur état primitif, qui est le néant, tandis qu'édifier, c'est agir directement contre ce principe. Donc, si les forces de l'homme sont insuffisantes pour renverser certains édifices, bien que détruire ne soit pas une chose difficile, nous devons en conclure que les forces employées pour les fonder étaient énormes et que, par conséquent, ces monuments ne sont pas l'ouvrage d'un seul prince.
C'est ce qui est arrivé aux Arabes, relativement à l'Eïouan Kisra. Haroun er-Rechîd, ayant formé le projet de le détruire, envoya consulter à ce sujet Yahya Ibn Khaled (le Barmekide), qu'il retenait alors en prison. « Prince des croyants, lui fit dire Yahya, gardez-vous d'une pareille entreprise; laissez subsister ce monument; il sera un témoignage de la puissance de vos aïeux , qui ont enlevé l'empire à une dynastie capable de construire un pareil édifice! » Er-Rechîd soupçonna que Yahya ne lui donnait pas cet avis sincèrement : « Il est jaloux de ménager la gloire des Perses, s'écria-t-il; par Allah! je renverserai ce p. 209. monument. » Ayant donc rassemblé un grand nombre d'ouvriers, il commença l'ouvrage de destruction : on l'attaqua à coups de pioche, on y appliqua le feu et l'on versa dessus du vinaigre. Voyant que tous ces moyens ne produisaient aucun résultat, et craignant la honte que cette tentative malheureuse pourrait lui attirer, il envoya de nouveau consulter Yahya et lui demander s'il fallait abandonner l'entreprise. «Ne vous en avisez pas, répondit Yahya, autrement on dira que le prince des croyants et le souverain des Arabes n'a pas pu renverser un édifice construit par les Perses. » Er-Rechîd reconnut sa méprise et renonça à détruire ce monument.
La même chose arriva à El-Mamoun, lorsqu'il entreprit de démolir les pyramides d'Egypte et qu'il rassembla des ouvriers pour cet objet : il ne put y réussir. On commença par faire une ouverture dans une des pyramides et l'on parvint jusqu'à un espace vide entre le mur extérieur et d'autres murs intérieurs. Voilà à quoi se borna la
D'IBN KHALDOUN. i'\l
démolition. Le passage qu'on y pratiqua s'y voit encore, à ce qu'on dit. Quelques personnes prétendent qu'El-Mamoun troviva un trésor entre ces murs. Dieu seul sait ce qui en est.
Une chose de même genre se voit aussi relativement aux voûtes de la Malga, à Carthage. Lorsque les habitants de Tunis ont besoin de bonnes pierres pour leurs constructions, les ouvriers, trouvant celles dont ces voûtes sont formées préférables à toutes autres, emploient beaucoup dejours à démolir une partie de ce monument; mais à peine, après avoir sué sang et eau, en font-ils tomber un petit fragment; et cependant on rassemble beaucoup de monde pour ce travail, comme je l'ai vu plus d'une fois dans ma jeunesse. A Dieu appartient la tontepuissance.
Sur les choses dont il faut tenir compte lorsqu'on fonde une ville, et sur les suites V. -i lo. que le défaut de prévoyance en celte matière peut avoir.
Les grandes villes sont des emplacements dans lesquels les peuples s'installent pour vivre à demeure fixe; ce qui a lieu lorsqu'ils ont atteint le but qu'ils avaient en vue, celui de jouir du bien-être et de satisfaire aux exigences du luxe. Ce désir de la tranquillité et du repos les porte à construire des habitations avec l'intention d'y rester. Or, puisque les villes doivent servir de lieux de résidence et de refuge, on doit faire attention (en les fondant) à ce que leur position puisse garantir la communauté contre les attaques de l'ennemi et faciliter l'arrivée des objets et commodités dont le peuple a besoin. Pour qu'une ville se trouve à l'abri de surprises, elle doit avoir une ceinture de murailles qui entoure tout le massif d'habitations, et occuper l'emplacement le plus facile à défendre qu'on puisse trouver. On doit la construire , soit sur la cime d'une montagne abrupte, soit sur une péninsule entourée de la mer ou d'un fleuve qu'on ne .satirait franchir qu'au moyen d'un pont de bateaux ou de pierre. De cette façon, elle sera très-forte et présentera de grandes difficultés aux tentatives d'un ennemi.
Pour qu'une ville soit garantie contre les influences délétères de
l'atmosphère, il faut la construire dans un endroit où l'air est pur et qui ne soit pas sujet à des maladies. Si l'air y est dormant et de mauvaise qualité, ou si la ville est située dans le voisinage d'eaux corrompues, d'exhalaisons fétides ou de marais insalubres, l'infection des environs s'y introduira promptement et donnera des maladies à tous les êtres vivants que cette ville renferme. Cela est un fait que l'on peut remarquer tous les jours. Les villes que l'on a construites sans avoir eu égard à la qualité de l'air sont exposées à des maladies trèsfréquentes. La ville de Cabès, située dans le Djerîd de l'Ifrikiya, province maghrébine, est très-remarquable sous ce rapport. Les habitants et les étrangers qui s'y rendent n'échappent guère à des fièvres p. 211. pestilentielles, malgré toutes leurs précautions. On dit que l'insalubrité de cette ville a commencé dans les temps modernes et qu'auparavant elle n'était pas malsaine. El-Bekri rapporte que ce changement ■ eut lieu parce qu'en creusant la terre on avait trouvé un vase de cuivre scellé avec du plomb ; on brisa le sceau, et le vase laissa échapper une fumée qui monta dans les airs et se dissipa : dès lors commencèrent les fièvres qui ont depuis affligé la ville. Cet auteur veut donner à entendre que le vase renfermait un tahsman fabriqué pour écarter les épidémies, que l'influence de ce talisman disparut avec lui et que l'infection et l'épidémie reprirent leur cours. C'est là une histoire dans le genre de celles ([ui ont cours parmi les gens du peuple et qui sont conformes à leurs opinions mal fondées. El-Bekri n'avait pas une instruction assez solide, une intelligence assez éclairée pour rejeter ce conte ou pour en remarquer l'absurdité; aussi l'a-t-il donné tel qu'il l'avait entendu'.
' Voici le passage d'El-Bekri :« Les ha- chez nous pour la première fois.» (Débitants racontent que leur territoire s'était cription de l'Afrique septentrionale, page 46 distingué par la salubrité de son air, jus- du tirage à part.) On voit qu'Ibn Khalqu'à ce qu'on y eût découvert un talisman donna cité ce passage de mémoire, en sous lequel on croyait trouver un trésor. y ajoutant un trait tiré des Mille et une On fit des fouilles à cet endroit , et l'on re- Nuits, et qu'il a censuré El-Bekri injustira de l'excavation une terre poudreuse. tement. En effet, celui-ci ne rapporte l'his- Ce fut alors, disent-ils, que la peste éclata toire que comme un on dit.
D'IBN KHÂLDOUN. 249
Pour mellre le lecteur' à même de reconnaître la véritable cause de (ces maladies), nous lui ferons observer que c'est ordinairement la stagnation des vapeurs méphitiques qui les rend nuisibles aux corps animés et aptes à causer des fièvres. Si, au contraire, des courants d'air viennent traverser ces vapeurs et les disperser à droite et à jijauche, cela affaiblira leur qualité infecte ainsi que leur influence délétère sur les êtres animés. Dans une ville qui renferme un grand nombre d'habitants et dont la population est toujours en mouvement, l'atmosphère subit nécessairement des ondulations qui produisent des courants d'air assez forts pour traverser les amas de vapeurs dormantes, les remuer et les tenir dans un état d'agitation. Mais, si la ville ne possède que peu d'habitants, ces vapeurs, n'ayant rien qui les agite, restent immobiles, se corrompent au dernier point et deviennent extrêmement dangereuses.
A l'époque où toute la province d'Ifrîkiya était en pleine culture, la foule d'habitants dont elle regorgeait tenait l'atmosphère dans un mouvement continuel, ce qui contribuait à faire onduler ces vapeurs, P. ai à les agiter et à rendre très-léger le mal qu'elles pouvaient causer. Dans ce temps-là , l'air se corrompait rarement en Ifrîkiya et les épidémies n'étaient pas fréquentes; mais lorsqu'elle eut perdu une grande partie de sa population, l'air resta stationnaire et s'altéra par le contact des eaux stagnantes. Dès lors la corruption de l'air fit de grands progrès, et les maladies devinrent très-fréquentes. Voilà la cause (qui rend les pays malsains^).
Nous avons vu le fait contraire se produire dans certaines villes qu'on avait fondées sans qu'on se fût préoccupé de la qualité de l'air. Les habitants y étaient d'abord peu nombreux et les maladies trèscommunes; mais, avec l'accroissement de la population, tout cela a changé. Il en est ainsi de la Ville -Neuve , quartier de Fez, qui est maintenant siège de l'empire^. On trouve plusieurs autres villes
esl bâtie sur la rivière de Fez, à la distance d'environ quinze cents mètres del'ancienne ville, du côté du sud-ouest. Elle fut fondée,
' Après (>>i.Ç , insérez (A).
' Le mot iAj'i est de trop.
' La Ville-Neuve [El-Beled el-Djedîd) Prolégomènes. — n.
qui sont dans le même cas. Que le lecteur prenne nos observations en considération, et il en reconnaîtra la justesse. [L'air de Cahès a perdu ses mauvaises qualités^ depuis que le sultan de Tunis mit le siège devant cette ville et fit abattre la forêt de dattiers qui fentourait. Cela dégagea un côté de la ville, et permit aux vents de traverser fair des environs et de le mettre en mouvement. Dès lors finfection a disparu 2. Dieu tourne les choses à son gré.]
Afin de faciliter aux citadins la jouissance des commodités de la vie, il faut faire attention à plusieurs choses, eL, en premier lieu, à l'eau. Donc' la ville doit être placée auprès d'une rivière ou se trouver dans le voisinage de plusieurs sources pures et abondantes. L'eau est une chose de première nécessité, et sa proximité épargne beaucoup de peine aux habitants quand ils en ont besoin, C'est un grand avantage pour le public que d'avoir de feau à sa portée. Les environs de la ville doivent offrir de bons pâturages : chaque maître de maison élèvera certainement chez lui des animaux domestiques, pour la propagation, ou pour avoir du lait, ou pour s'en servir comme montures. Ces animaux ne sauraient se passer de pâturages, et, s'il s'en trouve de bons dans le voisinage de la ville, cela est très-commode pour les habitants et leur épargne la peine de conduire leurs I'. 2i3. troupeaux à de grandes distances. On doit aussi faire attention à ce
l'an 1276 de notre ère, par le sultan mérinide Abou Youçof Yacoub. (Voyez Histoire des Berbers, t. IV, p. 84.)
' Ce passage ne se trouve pas dans l'édition de Boulac ni dan» les manuscrits CetD.
' Ce fut en l'an 781 (1379 de J. C.) que le sultan hafside, Abou '1-Abbas II, fils de l'émir Abon Abd Allah, d petil-fds du sultan Abou Yahya Abou Bekr, assiégea la ville de Cabès. • Il commença ses opérations, dit Ibn Kbaldoun dans son Histoire des Berbers, t. III, p. ii3, par dévaster les environs de la ville et occuper
les positions qui devaient en faciliter laltaque. Les forêts de dattiers furent abattues par son ordre, de sorte qu'un vaste territoire, que recouvrait un bois épais, fut mis entièrement à nu. 11 en résulta que l'air y circula librement, et qu'une localité rendue malsaine par l'ombrage épais des arbres et par la décomposition des matières végétales fut parfaitement assainie. Ainsi urt acte de sévérité devint une bénédiction de Dieu, de même que certaines maladies rétablissent la santé du
corps.
L'édition de Boulac porte (jLj.
qu'il y ail des terres susceptibles de culture (auprès de la ville) : les céréales forment la nourriture fondamentale (des hommes et des animaux), et, s'il y a des champs labourables aux environs de la ville, cela facilite beaucoup les travaux agricoles et le transport des grains. I.a ville doit se trouver à la portée d'une forêt où l'on puisse se procurer du bois à brûler et des poutres pour les bâtiments. Le bois est une denrée dont tout le monde a besoin; il en faut pour le chauffage, et l'on ne saurait se passer de planches pour former les toits des maisons; d'ailleurs beaucoup d'ustensiles de première nécessité se font avec du bois. La proximité de la mer est encore à rechercher si l'on veut tirer des pays lointains les denrées de luxe dont on a besoin; mais ceci n'est pas une condition aussi importante que la première. Au reste, toutes ces conditions se modifient selon la nécessité des choses et les besoins des habitants.
Les fondateurs des villes ont négligé quelquefois les emplacements que la nature <les lieux leur désignait; ne pensant qu'à certains avantages de position, qui paraissaient à eux ou à leur peuple de la première importance, ils ne se préoccupèrent nullement des besoins de la postérité. C'est ainsi que firent les Arabes dans les premiers temps de l'islamisme, lorsqu'ils fondèrent des villes dans l'Irac, dans le Hidjaz ' et en Ifrîkiya. Dans le choix des emplacements, ils ne cherchaient que ce qui leur paraissait le plus essentiel, c'est-à-dire des pâturages où leurs chameaux trouveraient les arbustes et les eaux , saumâtres qui leur convenaient; ils ne songeaient pas à la nécessité d'avoir auprès de leur ville de l'eau douce, des champs labourables, des bois et des pâturages qui conviendraient aux animaux ongulés et autres. Ce fut ainsi qu'on fonda Cairouan , Koufa , Basra , Sidjilmessa et d'autres villes du môme caractère; et, comme on n'y avait tenu aucun compte des avantages naturels (que l'emplacement d'une ville doit offrir), elles dépérirent très-rapidement.
Dans les contrées maritimes, toute ville que l'on construit près
' Les Arabes ne fondèrent aucune ville dans le Hidjaz après la promulgation de l'islamisme.
du bord de la mer doit être située sur une haute colline ou avoir dans le voisinage plusieurs peuplades qui puissent lui porter secours dans le cas où elle serait attaquée à l'improvisle. Une ville maritime P. 211. qui n'a pas dans les environs une nombreuse population composée de tribus animées toutes d'un fort esprit de corps et qui n'est pas située sur une colline d'accès difticile, est très-exposée à être surprise dans une attaque de nuit. L'ennemi peut y aborder facilement au moyen de sa flotte, et y faire de grands dégâts, sachant bien que la ville ne sera pas secourue, et que les habitants, accoutumés à vivre dans l'aisance, sont devenus incapables de se protéger eux-mêmes et ne peuvent plus être comptés pour des hommes de guerre. Telles sont les villes d'Alexandrie en Orient, et de Tripoli, de Bône et de Salé en Occident. Mais si la ville a dans les environs des tribus ou peuplades qu'elle puisse rassembler promptement et faire venir à son secours, ou si les chemins par lesquels on y arrive offrent des obstacles à la marche d'un ennemi, ce qui a lieu quand elle est bâtie sur le flanc ou la cime d'une montagne, elle est à l'abri d'attaques : l'ennemi renoncerait même à l'espoir de la surprendre, sachant les difllcultés que le terrain opposerait à sa marche, et assuré que la ville recevrait de prompts secours. Tel est le cas de Ceuta, de Bougie et de la ville de Collo, toute petite qu'elle est.
Le lecteur, ayant bien considéré nos observations, comprendra , pourquoi, depuis le temps des Abbacides, on a spécialement désigné la ville d'Alexandrie par le titre de la Frontière, bien que l'autorité de ces princes s'étendît sur des contrées situées plus loin, du côté de Barca et de Tlfrîkiya. On l'a fait parce qu'on savait que cette ville, étant bâtie dans un pays plat, serait très-exposée' à des attaques du côté de la mer. Ce fut probablement à cause de la situation d'Alexandrie et de Tripoli qxie ces villes ont été surprises plusieurs fois par fennemi dans les temps islamiques.
' Après i*3yX\ , insérez L*->5.
Quels sonl les mosquées et les temples les plus illustres de l'univers. P. 21 5.
Dieu, que son nom soit exailé! fit choix de certains endroits de ia terre afin de les ennoblir d'une manière spéciale et d'en faire des lieux de dévotion, où ses adorateurs recevraient une double récompense, une large rétribution. 11 nous l'a appris lui-même par la bouche de ses envoyés et de ses prophètes; (il a favorisé ces lieux) afin de donner à ses serviteurs une marque de sa bonté et de leur' facihter la voie du salut. Les trois mosquées de la Mecque, de Médine et de Beït el-Macdis (la demeure de la sainteté, Jérusalem), sont'les lieux les plus nobles de la terre, ainsi que cela est constaté par les deux Sahîhs. (Le temple de) la Mecque fut la maison d'Abraham : Dieu lui ordonna de la bâtir et de sommer les hommes de s'y rendre en pèlerinage. Abraham construisit ia maison (sainte) avec l'aide de son fils Ismaël, ainsi que cela est raconté dans le Coran^. Il exécuta à cet égard l'ordre de Dieu. Ismaël et Agar demeurèrent à la Mecque jusqu'à leur mort, et plusieurs Djoihémides s'y établirent avec eux. On les enterra tous les deux dans le Hidjr^, endroit qui faisait partie de cette maison. Jérusalem fut la demeure de David et de Salomon, auxquels Dieu donna l'ordre d'y construire une mosquée (ou lieu de prière) et d'y ériger les bâtiments du temple. Aux alentours sont enterrés un grand nombre de prophètes, descendants d'Isaac. Médine est la ville qui servit de retraite à notre prophète. Dieu lui ordonna de s'y retirer, d'y établir la religion musulmane et de la répandre de là au loin. Il y bâtit la Mesdjid el-IIaram (la mosquée inviolable), et ce fut dans le sol de cet édifice qu'on creusa son noble tombeau. Ces trois mosquées sont les objets qui réjouissent le plus les yeux des musulmans, qui attirent leurs cœurs et qui servent d'asile à la religion. Les traditions au sujet de leur prééminence et des récompenses plusieurs fois redoublées qui seront accordées à ceux qui
' Pour Aj , lisez AJ. C , D, ni dans l'édition de Boulac. — ' Le
* Coran, sour. ii, vers. 121. Le mol lecteur trouvera ci -après, p. 267, la des- (SnJojJi ne se trouve ni dans les manuscrits criplion du Hîdjr.
PROLEGOMENES
s'établiront dans leur voisinage et qui y feront la prière sont trèsnombreuses' et bien connues. Nous allons donner quelques indicai6. tions touchant la fondation de ces trois mosquées et la série d'événements qui amena la manifestation complète de leur excellence aux yeux du monde.
Quant à l'origine (du temple) de la Mecque, on dit qu'Adam le construisit vis-à-vis à'El-Beït cl-Mâmour'^, et que le déluge le renversa. Il ne nous est cependant parvenu aucune tradition authentique et digne de foi qui puisse justifier cette opinion. On l'a empruntée à un verseî du Coran qui semble la favoriser et qui est ainsi conçu : « Et quand Abraham éleva les fondements de la maison (sainte) avec (l'aide d')IsmaëP. « Ensuite Dieu envoya Abraham, dont on connaît l'histoire, ainsi que celle de sa femme Sai-a, qui portait une si vive jalousie à Agar. Dieu révéla alors à Abraham l'ordre de se séparer d'Agar et de l'éloigner, elle et son filsismaël, jusqu'à Faran, c'est-àdire aux montagnes de la Mecque, dans le pays situé derrière la Syrie et la ville d'Aila. Arrivée à l'endroit où la maison (sainte) devait s'élever (plus tard), Agar éprouva une grande soif, et Dieu, dans sa bonté fit en sorte que l'eau jaillit du (puits de) Zemzem*, et qu'une caravane, composée de Djorhémides, passa auprès d'elle et de son fils, et leur fournit des montures. Ces voyageurs s'établirent à côté d'eux, aux environs du Zemzem , ainsi que cela est exposé en son lieu
' Pour viy^ lisez vy^
' El-Beït el-Mamour «la maison fréquentée, » fut construite dans le ciel avant la création d'Adam; les anges accomplissaient la cérémonie des tournées sacrées autour de cet édiûce, ainsi que le font maintenant les hommes autour de la Caaba ou temple de la Mecque. Quand Adam se mit à construire la Caaba , Dieu fit descendre le Beït el-Mâmour pour lui servir de modèle , et, l'ouvrage terminé, il le fit remonter au ciel. Tdie est la tradition musulmane.
' Coran, sour. ii, vers. lai. Il faut in-
sérer le mot JoycUkL dans le texte arabe après le mot c>^i. Les manuscrits des Prolégomènes et le texte du Coran exigent cette correction.
* Au lieu de cette phrase, les manuscrits C, D et l'édition de Boulac portent : « Dieu lui révéla l'ordre de laisser dans le désert son fils Ismaël et Agar, mère de celui-ci. Il les déposa, en conséquence, sur l'emplacement de la maison (sainte) et les quitta. Alors Dieu, dans sa bonté, fit en sorte, etc.» L'édition de Paris donne en note le texte de ce passage.
D'IBN RHALDOUN.
et place '. Ismaël construisit une maison sur l'emplacement de la Caaba , qui devait lui servir de résidence, et l'entoura d'une clôture de doani '^, dans l'intérieur de laquelle il parquait ses troupeaux. Abraham vint plusieurs fois de la Syrie pour voir son fds, et, lors de sa dernière visite, il reçut de Dieu l'ordre de bâtir la Caaba dans ce clos. Il consti'uisit cet édifice avec l'aide de son fds Ismaël, et somma alors tous les hommes de venir y faire le pèlerinage'. Ismaël continua à demeurer dans cette maison, et, lorsque sa mère Agar fut morte, il l'y enterra. Dès lors il resta au service de la (Caaba) jusqu'à ce que Dieu lui enlevât la vie. Il fut enterré à côté de sa mère. Ses Gis, secondés par leurs oncles maternels, les Djorbémides, continuèrent à avoir soin de la maison (sainte). Les Araalécites remplacèrent ensuite les Djorbémides dans ce service*, et les choses continuèrent long-' temps dans cet état. On y venait des diverses parties du monde : P. a 17. tous les peuples de l'univers^ s'y rendaient, non-seulement les descendants d'Ismaël, mais aussi les hommes des autres races'', tant ceux qui demeuraient dans les contrées lointaines que ceux qui habitaient les pays voisins. On rapporte que les Tobba (rois du Yémen) allaient en pèlerinage à la maison (sainte) et lui témoignaient une grande vénération; on dit aussi qu'un de ces princes [nommé Kiar Asaad Abou Koub^] revêtit la Caaba d'un voile et d'étoiles rayées
' Notre auteur a réuni dans son Histoire antéislamite toutes les notions que les musulmans possèdent au sujet d'Abraham , d'Ismaël et d'Agar.
' Doum est le nom arabe du palmier à éventail, ou palmier nain, le chamœrops Immilis des botanistes.
^ Voyez, sur cette légende, l'Essai sur l'histoire des Arabes de M. Caussin de Perceval , t. I, p. 17a.
' .Selon Cotb ed-dîn en-Nehrewali , dans son Histoire de la Mecque (p- 4i du texte arabe publié par M. Wûstenfeld), la maison sainte, reconstruite par les Djorbé-
mides, fut détruite, et les Amalécites de la Mecque la rebâtirent de nouveau. Il cite, pour ses autorités, Masoudi , El-Azraki et une tradition qui remonte à Ali Ibn Abi Taleb.
' Les mots ^ if)^^ "^ *'^ liouvenl ni dans les mss.C et D, ni dans l'édition de Boulac.
° Cette phrase oHre encore un exemple de la construction assez singulière que j'ai déjà signalée dans la première partie , p. 386 , noie 2.
' Il faut lire ^Lj-j', Tibban, a la place de y^^ , Kiar, et <->yi, Kéreb, à la place
PROLEGOMENES
(comme cela s'est toujours pratiqué depuis). Il donna aussi l'ordre de la purifier et y apposa une serrure •. On rapporte que les Perses s'y rendaient en pèlerinage et y laissaient des offrandes, parmi lesquelles, dit-on, furent les deux gazelles d'or qu'Abd el-Mottaleb^ retrouva lorsqu'il fit déblayer le puits de Zemzem '. Les Djorhémides succédèrent aux enfants d'Ismaël dans la garde de laCaaba\ ayant hérité celte charge de leurs oncles maternels, et la conservèrent jusqu'à ce qu'elle leur fût enlevée par les Khozâa, tribu qui l'exerça ensuite pendant im temps considérable. La postérité d'Ismaël, étant devenue très-nombreuse, se propagea au loin et se divisa en plusieurs branches, dont une formait la tribu de Kinana. Celle-ci produisit les Coreïchides et autres familles. Comme les Khozâa remplissaient trèsmal les fonctions dont ils s'étaient chargés, les Coreïchides, qui eurent alors pour chef Cosaï Ibn Kilab, leur enlevèrent le droit de garder la maison (sainte) et les en dépossédèrent. Cosaï rebâtit la maison, et y mit un toit fait avec du bois de doum et (recouvert) de feuilles de dattier. (Le poëte) El-Acha^ a dit (à ce sujet) :
J'en jure par les deux robes d'un moine et par la (maison) que Cosaï bâtit lui seul et le fils de Djorhem ''.
de <J*C Koub. (Voyez YEssai sur l'histoire des Arabes de M. Caussin de Perceval , t. J, p. 90.) Au reste, ce passage ne se trouve ni dans les manuscrits C, D, ni dans l'édition de Boulac.
' Littéral. « et y plaça une clef. »
' Pour ^^JJI, lisez ^jJII.
' \oyezïEssai, etc. t. I, p. 260.
* Je crois que tout ce qui précède, à partir des mots «Ses fds , ^secondés par leurs oncles malernels » (voyez p. 255, 1. 10) est une interpolation.
^ Voyez la Chrestomathie arabe de M. de Sacy, l. II, p. A71 et suiv.
" L'auteur a cité ce vers d'une manière très-inexacte, et a même fait dire au poëte une absurdité. Si l'on scande le premier
hémistiche, on s'apercevra qu'un mot de deux syllabes manque après le mot ijJ'fv. L'édition de Boulac ofTre une leçon bien préférable, pourvu qu'on y remplace cJ-».^ par oiXi., ainsi que cela se lit dans les manuscrits. Voici le vers , tel que cette édition le donne :
s^^ulj ^jjJi v>*'j >4y^ o-»-»^
La correction faite , ce vers .signifie
.l'en jure parles deux robes du moine d'Ed- Dour et par la (maison) que bâtirent Cosaï et Ei-Modad, fils de Djorhem.
Pour El-Modad, on peut consulter V Essai, etc. t. 1, p. 200.
DIBN KHALDOUN. 257
Pendant (jue la maison sainte était sous la garde des Coreïchides, elle fut détruite par un torrent ou, dit-on, par un incendie, ils reconstruisirent l'édifice, et, pour subvenir aux frais de cette entreprise, ils contribuèrent chacun pour une portion de leur fortune'. Un navire ayant fait naufrage sur la côle de Djidda, ils en achetèrent le bois pour en faire le toit de la maison. La hauteur des murailles, qui (dans le principe) dépassait à peine la taille d'un homme, fut •portée par eux à dix-huit coudées. La porte avait été au niveau du sol; ils la placèrent plus haut que la taille d'un homme, afin d'empêcher les torrents d'y pénétrer. L'argent étant venu à leur manquer avant l'achèvement du travail, ils laissèrent en dehors de leur construction une partie des (anciennes) fondations, sur une longueur de six coudées et un empan. On entoura cette partie d'un mur très-bas, P. 218. en dehors duquel les pèlerins devaient passer en faisant les tournées (saintes autour de l'édifice) : c'est là le Ilidjr. La maison (sainte) resta dans cet état jusqu'à l'époque où (Abd Allah) Ibn ez Zobeïr, s'étant fait proclamer khalife, se retrancha dans la Mecque, l'an 6/t (683-684 (le J. C), afin de résister à l'armée que Yezîd, fils de Moaouîa, avait envoyée contre lui sous les ordres d'El-Hoceïn Ibn Nomeïres-Sekouni. r^a maison sainte souffrit alors d'un incendie, allumé, dit-on, par le feu grégeois [nafl] qu'on lança contre Ibn ez-Zobeïr. Comme les murailles s'étaient fendues à la suite de cet accident, Ibn ez-Zobeir les fit abattre, et reconstruisit l'édifice avec le plus grand soin. Les anciens Compagnons (de Mohammed) blâmèrent le plan adopté par Ibn ez-Zobeïr, mais il se justifia en leur citant la parole suivante, que le Prophète avait adressée à Aïcha : « Si ton peuple (les Mecquois) n'était pas sorti de l'infidélité depuis si peu de temps, je leconstruirais la maison (sainte) sur les fondations posées par Abraham. J'y mettrais deux portes, fune tournée vers l'orient, et l'autre vers l'occident. » Ibn cz-Zobeïr fit alors abattre l'édifice et mettre à découvert les fondations posées par Abraham. II rassembla en-
' L'auleur aurait dû nous dire ici que cet édifice el y po;a lui-même la pierre Mohammed assista à la reconstruction de noire.
Prolégomènes. — u. 33
suite les grands et les notables, afin de leur faire voir ces anciennes constructions. Ibn Abbas lui recommanda fortement de poser (provisoirement) devant les yeux du peuple un objet qui leur servirait de kibta\ et, par suite de ce conseil, il érigea autour des fondations un échalaudage de bois, qu'il fit recouvrir de toiles. De cette manière, il évita de laisser disparaître la kibla. 11 fit venir de Sanâa (du Yémen) un approvisionnement de plâtre et de chaux, et, s'étant informé du lieu où se trouvaient les anciennes carrières, il en tira toutes les pierres dont il avait besoin. Ayant alors commencé à bâtir sur les fondations posées par Abraham, il éleva les murailles à la hauteur de vingt-sept coudées. Il mit à la maison deux portes, qu'il plaça au niveau du sol, se conformant ainsi aux indications fournies par la tradition déjà citée. Il dalla l'intérieur de la maison avec du marbre et en revêtit aussi les murailles. On fabriqua, par . son ordre, des lames d'or pour recouvrir les portes, et des clefs d'or (pour les serrures).
El-Haddjadj, étant venu l'y assiéger sous le règne d'Abd el-Melek, foudroya la mosquée avec ses mangonneaux , et fendit ainsi les murailles de la maison (sainte). Après avoir vaincu Ibn ez-Zobeïr, il de- '.215. manda l'avis d'Abd el-Melek au sujet des ahérations et des additions que ce chef y avait faites. Le khahfe répondit par l'ordre de tout abattre , et de reconstruire la maison sur les fondations mêmes que les Coreïchides avaient choisies. Encore aujourd'hui elle porte sur ces fondations. On rapporte qu'Abd el-Melek, ayant ensuite acquis la certitude que la tradition attribuée à Aïcha était authentique, regretta vivement ce qu'il avait permis. «Ah! s'écria-t-il, j'aurais mieux fait de laisser à Abou Khobeïb^ la responsabilité dont il s'était chargé en reconstruisant la maison (sainte). » EI-Haddjadj abattit sur une longueur de six coudées et un empan la partie de la maison qui regardait le Hidjr, et la reconstruisit sur les fondations posées par les Coreïchides. Il fit boucher la porte occidentale ainsi que la partie
' Le point vers lequel lous les miisui- '' Pour ej-zv*^, lisez i)-*^- Abou Kho-
iiiansdoiventsetournerenfaisanllaprière. beïb était le surnom d'Ibn ez-Zobeïr.
D'IBN KIIALDOUN.
du mur qui se trouve maintenant au-dessous du seuil de la porte orientale', et laissa le" reste de l'édifice sans y faire aucun changement. Donc la maison sainte est (presque) en entier de la construction d'Ibn ez-Zobeïr. On distingue encore sur un des murs la ligne où la partie construite par El-Haddjadj se joint à celle qu'Ibn ez-Zobeïr avait fait bâtir : l'espace entre les deux est de la largeur d'un doigt et ressemble à une crevasse, mais elle est complètement fermée.
Un problème très-difficile à résoudre se présente ici; car (ce que nous venons d'exposer) ne saurait se concilier avec la doctrine des légistes au sujet des tournées (que les pèlerins doivent faire autour de la maison sainte). Ils disent qu'en faisant les tournées il faut éviter de se pencher au-dessus du soubassement (de la Caaba^), car autrement les tournées se feraient en dedans (des fondations de) la maison sainte. Cette opinion est fondée sur la supposition que la Caaba ne s'appuie pas en entier .sur les (anciennes) fondations, dont on aurait laissé en dehors des murailles la partie qui s'appelle le soubassement. Les légistes enseignent encore la même chose en parlant de la manière de baiser la pierre noire : «Celui, disent-ils, qui la baise en faisant les tournées doit marcher en arrière avant de se redresser (et de continuer sa course); sans cela il ferait une partie de la tournée en dedans (des anciennes fondations) de la maison. » Or, si toutes les murailles de cet édifice ont été construites par Ibn ez- Zobeïr, elles reposent nécessairement sur les anciennes fondations d'Abraham ; comment alors le pèlerin pouvait-il commettre l'erreur contre laquelle les légistes le mettent en garde.»* Il n'y a pas moyen de résoudre cette difficulté, à moins d'admettre l'une ou l'autre des sup-
' C'est-à-dire , il boucha l'ancienne porte et en perça une nouvelle, direclemenl audessus.
' Ge soubassement est désigné par le mol persan chadmuan. Il entourait la Caaba de trois côtés, celui du sud-ouest, celui du sud est et celui du nord est. H avait seize doigts de hauteur et une coudée de lar-
geur. (Voyez l'Histoire de la Mecque d'El- Azraki , page f i a de l'édition du texte arabe publié par M. Wûslenfcld. Dans la seconde ligne de cette page, il faut remplacer le mot ïjLKm par i».mj ; cette correction est pleinement justifiée par l'indication qui se trouve dans la douziènie ligne de la même page.)
260 PROLEGOMENES
p. 220. positions suivantes : 1° qu'El-Haddjadj abattit tout l'édifice et le reconstruisit (en le rétrécissant), opinion que les récits de plusieurs traditionnistes pourraient justifier si l'on ne voyait pas sur l'édifice lui-même des indications qui prouvent le contraire; on les reconnaît dans la ligne de jonction qui règne entre les deux constructions et dans la différence de travail qui existe entre la construction supérieure et la construction inférieure; 2° qu'lbn ez-Zobeïr ne construisit pas la totalité de la maison sur les fondations d'Abraham, et qu'il le fit seulement pour le Hidjr, local qu'il voulait faire entrer dans f édifice; donc la Caaba, bien qu'elle soit construite par Ibn ez-Zobeïr, ne s'élèverait pas sur les fondations posées par Abraham; mais cela est tout à fait improbable; et cependant il faut adopter fune ou fautre de ces opinions (si fon admet la doctrine des légistes).
Le parvis de la maison sainte forme la mosquée. C'était autrefois une place ouverte dans laquelle on faisait les tournées. Au temps du Propliète et de son successeur, Abou Bekr, ce parvis n'était pas clos de murs; mais, le nombre des pèlerins s'étanl ensuite augmenté beaucoup, Omar acheta plusieurs des maisons (voisines), les fil abattre afin d'agrandir ce local , qui servait de mosquée , et il entoura le tout d'un mur dont la hauteur n'atteignait pas à la taille d'un homme. Olhman fit comme Omar; Ibn ez-Zobeïr suivit leur exemple; puis El-Ouéhd, fils d'Abd el-Melek, reconstruisit le (mur de clôture) en y ajoutant une colonnade de marbre. El-Mansour agrandit encore la mosquée, et son fils et successeur, El-Mehdi, fit de même. Depuis lors on n'y a plus fait d'addition, et elle est restée dans cet état jusqu'à nos jours.
On ne saurait concevoir jusqu'à quel point Dieu a ennobh et chéri la maison sainte. Il nous suffira de dire qu'il en a fait un lieu où les révélations célestes et les anges descendaient du ciel ; qu'il la destina spécialement aux actes de dévotion; qu'il prescrivit, à l'égard d'elle seule, les cérémonies et les pratiques du pèlerinage, et qu'il assura à toutes les parties du Haram (ou territoire sacré qui entoure la Mecque) des droits et des privilèges qu'il n'avait jamais accordés à aucun autre
DiBN KHALDOUN.
lieu. 11 en a défendu l'entrée à tout individu qui ne professe pas la religion musulmane, et il a imposé, à quiconque y pénètre, l'obligation de se dépouiller de toute espèce de vêtement cousu à l'aiguille, et de se couvrir d'une simple pièce de toile (izar); il a pris sous sa protection tous les êtres vivants qui s'y réfugient, tous les animaux qui paissent dans les champs voisins, de sorte que personne ne doit leur nuire. Les animaux craintifs n'ont aucun danger à appréhender P. en ce lieu; on n'y fait pas la chasse au gibier, et l'on n'y coupe pas les arbustes pour se procurer du bois à brûler. Le Haram, jouissant de ces privilèges honorables, a pour limites : Tenaîm, à trois milles de la Mecque, sur la route de Médine; le col de la montagne d'El- Moncatâ, sur la route de l'Irac et à la distance de sept milles; le Châab (ou défdé) , sur la route d'El-Djiêrana, et à la distance de neuf milles; Batn-Nemra, sur la route de Taïf, et à la distance de sept milles; Moncatâ 'l-Acbaïr, sur la route de Djidda, et à la distance de dix milles. Voilà pour la Mecque et pour son histoire.
On désigne la Mecque [Mekka) par les noms d'0/n/« el-Cora (la mère des villes, la métropole); on l'appelle aussi la Caaba^, parce qu'elle s'élève en forme de dé à jouer [caab), et on la nomme aussi Bekka. Selon El-Asmaï^ ce dernier nom lui fut donné parce que les hommes se coudoyaient [bekk] dans leur empressement à s'y rendre. El-Modjahed' dit que le 6 de Bekka se changea en m, de même que le verbe lazeb (être attaché) se convertit en lazem, et cela à cause de la proximité mutuelle des organes qui servent à l'émission de ces deux lettres. «Ce n'est pas cela, dit En-Nakhaï*; Bekka désigne la maison sainte, et Mekka la ville. » Selon Ez-Zohri ^ Bekka désigne la mosquée en totalité, et Mekka le haram''.
' Ce nom est proprement celui de la maison sainte.
' Voy. la i" partie, p. 3o, note 3.
' Voy. ci-devant, p. i83, note i.
' Ibrahim en-Nakliaï, un des disciples des Compagnons de Mohammed , mourut l'an 95 (713-71/1 de J. C.)
' Voy. la 1" partie, p. i5, note 7.
" Les docteurs musulmans allachent beaucoup d'importance à cette question orthographique, parce que, dans le quatre-vingt-dixième verset de la troisième sourate du Coran, la ville de \n Mecque est désignée par le mot Bekka.
PROLEGOMENES
iVlèiue dans les temps du paganisme, les peuples avaient une profonde vénération pour la maison sainte, et les rois, comme Chosroès et autres, y envoyaient de riches oiFrandes. On connaît l'histoire des épées et des deux gazelles d'or qu Ahd el-Moltaleb retrouva en déblayant le puits de Zemzem. Quand le Prophète s'empara de la Mecque , il trouva dans la citerne située dans l'intérieur delà (maison sainte) soixante et dix mille onces d'orque les rois y avaient envoyées comme dons. Ce trésor valait deux millions de dinars et pesait deux cents 222. quintaux ^ Ali lui proposa alors d'appliquer ces richesses aux frais de la guerre; mais son avis ne fut pas accueilli. On donna le même conseil à Abou Bekr; mais il n'y fit aucune attention. Voilà ce que rapporte El-Azrakl^. « El-Bokhari relate la tradition suivante, qu'il fait remonter à Abou OuaïP : «J'allai m'asseoir, dit-il'', à côté de Cheïba » Ibn-Otbman ^ qui me dit : Omar Ibn cl-Khattab s'étant assis à côté de « moi, prononça ces paroles : J'ai la pensée de ne pas laisser une seule " pièce jaune ou blanche dans ce dépôt , et de tout distribuer aux vrais « croyants. Je lui dis: Tu ne feras pas cela. — Pourquoi.-* me dit-il. Je " répondis : Parce que tes deux compagnons ( et prédécesseurs) ne l'ont « pas fait. — Ah! s'écria-t-il , ce sont là des hommes dont la conduite " doit servir d'exemple. » Abou Dawoud'^ et Ibn Madja'' ont inséré cette tradition dans leurs recueils. Ce trésor resta où il était jusqu'à la révolte d'El-Aftas (le camus), dont le vrai nom était El-Hoceïn, et qui était fils d'El-Hoceïn, fils d'Ah, fils d'Ali Zeïn el-Abedîn^ Cela eut
' Soixante et dix raille onces font cinquante huit quintaux et trente-trois livres. Le même poids d'or estimé à six dinars (ou 60 francs) l'once ferait quatre cent vingt mille dinars. Donc les chiffres donnés par notre auteur ne sont pas exacts.
* Voyez les Chroniques de la Mecque, texte arabe, t. I, p. Iv, Ivl, del'édition de M. Wûstenfeld. Ei-Azraki écrivit son histoire dans la première moitié du iii'siècle de l'hégire.
' Voy. ci-devant, p. i64, note 1.
* Avant c>-J^, insérez jlj.
' Cheïba IbnOlhman, Coreïchile de la famille des Abd ed-Dar, prêta le serment de fidélité à Mohammed peu de temps après la prise de la Mecque.
° Voy. ci-devant, p. iSg, note 1.
' Voy. ibid. note 4-
' Ali Zeïn el-Abedîn était le quatrième des douze imams. Son descendant, El- Aftas, prit part à la révolte d'Ibn Tabalaba , qui , en l'an 1 99 de l'hégire , souleva la ville de Koufa contre le khalife abba-
lieu l'an i 99 (81^-81 5 de J.-C). El-Artas,s'étant emparé de la Mecque, se rendit à la Caaba et en enleva tout cet or, en disant : « Que fait la Caaba des richesses que l'on y a déposéesPElles ne lui servent de rien. Nous y avons plus de droit que la Caaba ; nous les emploierons pour nous aider dans cette guerre. » Ayant fait emporter ce trésor, il le dépensa en entier, et, depuis lors, il n'y a plus eu de richesses déposées dans la Caaba.
Beït el-Macdis (Jérusalem), nommé aussi El-Mesdjid el-Acsa (la mosquée la plus éloignée), fut d'abord, au temps des Sabéens, un temple consacré à (la planète) Vénus. On présentait à cette divinité de l'huile et d'autres offrandes, et l'on répandait l'huile sur la Sakhra^, qui se trouvait là. Après la ruine de ce temple, la ville tomba au pouvoir des enfants d'Israël, et devint pour eux la kibla vers laquelle ils se tournaient en faisant la prière. Voici comment cela eut lieu : lorsque Moïse eut fait sortir les Israélites d'Egypte afin de les mettre en possession de Jérusalem, selon la promesse que Dieu avait faite à leur père Israël, à Isaac, père de celui-ci, et avant cela à Jacob ^, et que ce peuple se fut arrêté dans le pays de l'Egarement, Dieu ordonna à Moïse de fabriquer, avec du bois d'acacia, un tabernacle, dont il lui i'. 223. avait montré, par vme révélation, les dimensions et la forme, ainsi que les figures colossales et les images ([u'il devait renfermer. H lui ordonna aussi d'y mettre une arche, une table avec ses plats, un chandelier avec SOS lumières, et un autel pour les sacrifices. Tout cela est décrit de la manière la plus détaillée dans le Pentateuque. Moïse construisit le tabernacle et y plaça l'arche de l'alliance. Cette arche ren-
cide El-Mamoun. Il fut envoyé à Médine, en qualité de gouverneur, par Abou Seraya es-Serri Ibn Mansour, qui commandail les troupes d'Ibn Tabataba , et il prolita de la faiblesse du parti abbacide dans la Mecque pour s'emparer de cette ville. 11 en fut expulsé bientôt après. [Chroniques de la Mecque, t. II , p. Iav et suiv.)
' Ce mot signilio la pierre. C'est une
énorme masse de caliaire brut qui se trouve encore au milieu de la mosquée.
Selon une tradition, ce fut sur elle que .lacob appuya sa tête lorsqu'il eut la vision de l'échelle mvslérieuse. 11 est probable que ce fut sur cette pierre que David posa l'arche.
* L'auteur paraît avoir oublié que Jacob est la même personne qu'Israël.
fermait les tables de la loi que l'on avait faites pour remplacer celles que Moïse avait brisées et qui étaient descendues du ciel avec les dix conmiandements. Il plaça l'autel auprès du (tabernacle), et Dieu lui ordonna de confier à Aaron le droit d'offrir des sacrifices. Ce fut dans le désert, au milieu de leur camp, que les Israélites dressèrent le tabernacle, vers lequel ils se tournaient pour faire la prière, et devant lequel ils sacrifiaient des victimes, et ce fut dans son voisinage qu'ils attendaient les révélations divines. Lorsqu'ils se furent emparés de la Syrie, ils posèrent le tabernacle à Galgal, dans la Terre-Sainte, entre le territoire qui tomba en partage aux Beni-Yamîn (la tribu de Benjamin) et celui des enfants d'Efraïm. Il resta dans ce lieu quatorze ans; sept pendant la guerre et sept après la conquête, dans le temps où l'on faisait le partage du pays. Après la mort de Josué, on le transporta à Silo, près de Galgal, et on l'entoura d'une muraille'. Il y était de- . puis trois cents ans, quand les Philistins l'enlevèrent, ainsi que nous l'avons dit (dans l'Histoire des peuples antéislamites), et vainquirent les Israélites; mais ils le rendirent dans la suite. Après la mort de Aali [Héli] (grand) prêtre, on le transporta à Nouf (Nobé), puis à Gabaon^, dans le territoire de la tribu de Benjamin; ce qui eut lieu sous le règne de Talout (Saùl). David, ayant ensuite obtenu la souveraineté^, fit porter le tabernacle et l'arche à Beït el-Macdès, et plaça farche à part, sous un voile et au-dessus de la Sakhra, où elle resta, ayant vis-à-vis le tabernacle. David eut l'intention de bâtir au-dessus p. 224. de la Sakhra un temple* pour remplacer le tabernacle, mais il ne put accomplir son dessein. Salomon, son fils, à qui il recommanda en mourant d'exécuter son projet, se mit à bâtir le temple dans la quatrième année de son règne, cinq cents ans après la mort de Moïse. Il employa le cuivre pour faire les colonnes de cet édifice ^, dans le-
' Ou, selon la leçon fournie parles ma- ' Les manascrit.s C et D portent J,j à
nuscrils C, D et l'édition de Boiilac : « et la place de eLU.
l'on fit pour elle les clôtures, » IaJ Uij^l^ * L'auteur emploie ici le mot mesdjid
iijLi!. «mosquée, lieu où l'on se prosterne »
' Il faut lire ^j*^ ' Pour ^o^. lisez 0iW=.
quel' il plaça le pavillon de verre ^. Il revêtit d'or les portes et les murs, il lit fondre en or les grandes images, les figvues (d'animaux), les vases, les chandeliers et les clefs. Il construisit le fond^ de l'édifice en forme d'arcade*, afin d'y déposer l'arche de l'alliance, qu'il fit venir de Sihoun (Sion), la ville de son père David. [Il l'y avait fait porter pendant la construction du temple, et on la rapporta alors ^.] Les (chefs des) tribus et les prêtres'' la. portèrent jusqu'à l'arcade, où ils la déposèrent. Le tabernacle, les vases et l'autel furent placés, chaque objet à l'endroit de la mosquée qui lui fut destiné. Les choses restèrent en cet état très-longtemps. Huit cents ans s'écoulèrent depuis la fondation du temple jusqu'à sa destruction par iNabuchodonosor. Ce roi livra aux flammes le Pentaleuque et le bâton (de Moïse); il 'fit fondre les images et disperser les pierres (de l'édifice). Plus tard les rois de Perse renvoyèront les Juifs dans leur patrie, et Ozeïr", qui était alors le prophète* des enfants d'Israël, rebâtit le temple avec le concours de Behmen, roi de Perse". Ce prince était né d'une Juive qui faisait partie des captifs emmenés par Nabuchodonosor'". Behmen
' L'édition de Boidac et les manuscrils ° Variantes : lf.jy^^=J\, C,D; JU^^aJI,
G, D portent «j, à la place de a^. Cette leçon n'influe pas sur le sens de la phrase.
' La description du temple de Salomon , (elle que nous ia lisons dans le troisième livre des Rois et dans le second livre des Paralipomènes, ne renferme aucune mention d'un pavillon de verre.
" Littéral. « le dos. » Dans la traduction de la Bible dont notre auteur s'était servi , le traducteur aura probablement employé par euphémisme le mot >-*-t « dos , » à la place du mot o3 «derrière, » qui est cependant l'équivalent du terme hébreu lia", debtr, qu'on a rendu , dans nos traductions , par le mol « oracle. » C'était le sanctuaire du tabernacle , le saint des saints.
* PourjJLo, lisez L>JL«.
'' Ce passage manque dans les uianuscrils C, D et dans l'édition de Boulac. Prolégomènes. — it.
Boulac.
' Le prophète appelé Ozeïr, ovC , par les Arabes , est le même iiuEsdrasA'Eïzra, In yc , des traductions arabes de la Bible.
' Pour 1^, lisez \^jy, avec l'édition de Boulac et les manuscrits C et D.
' Les musulmans idenlifient le Cyrus de la Bible avec Behmen Ardestliîr Diràz Dcst, Arlaxerce Longue -Main, lils d'isfendiar. ( Voyez l'Historia Anteislamicu d'Abou 'l-Féda, publiée par M. Fleischer, p. 53 , 77, et Hamzm Ispakanensis Annales , texte arabe, p. fA.)
'" Littéral, «ce prince devait sa naissance aux enfants d'Israël, qui étaient du nombre des captifs de Nabuchodonosor. »
Les musulmans croient que sa mère était Juive. (Vov. la Bibl. orient, de d'Herbelol. à l'article Bahaman.)
assigna à l'emplacement du temple des limites plus resserrées que celles de l'ancien temple de Salomon, et on ne les dépassa pas. [Les portiques au-dessous de la mosquée étaient à deux étages, et les colonnes de l'étage supérieur s'appuyaient sur les voûtes de la colonnade inférieure. Beaucoup de personnes s'imaginent que ce furent là les écuries de Salomon, mais elles se trompent : ce roi ne construisit ces colonnades qu'avec le dessein de garantir le Beït el-Macdis contre P. 225. les impuretés auxquelles on se figurait qu'il serait exposé. D'après la loi des Juifs, si des impuretés souterraines sont couvertes de terre jusqu'à la surface du sol, de sorte qu'une ligne droite tirée de cette surface les atteigne (sans rencontrer un espace vide), la surface est impure. Telle était l'opinion de leurs docteurs, et, chez eux, ces opinions passaient pour des vérités. Aussi bàtirent-ils les portiques de la manière que nous avons décrite : comme les colonnes de l'étage . inférieur allaient aboutir à leurs arches', la ligne droite était interrompue et les émanations impures ne pouvaient pas mouler directement jusqu'en haut. De cette façon ils crurent garantir le temple contre ces émanations supposées, et assurer parfaitement la pureté et la sainteté de ce lieu^.]
Les rois des Grecs, des Perses et des Romains subjuguèrent alternativement les Juifs, et ce fut pendant cette période (de malheurs) que les Beni-IIachmonaï (les Asmonéèns ou Machabées), famille de prêtres juifs, portèrent l'empire des Israélites à un haut degré de puissance. L'autorité passa ensuite à leur beau-frère Hérode, qui la transmit à ses enfants. Ce prince rebâtit Beït el-Macdis (le temple), et lui donna la même étendue que celle du temple élevé par Salomon. Il s'occupa de ce travail avec tant d'ardeur qu'il facheva en six ans. Titus, roi des Romains, étant venu pour combattre les Juifs,
' L'auteur de ce paragraplie , quel qu'il inférieure. Il est en cela tout à l'ail d'atcord soit, s'est très-mal expliqué; mais il avait avec la Mischnah. (Woy. Penh, cl), m, S 6.) évidemment l'intenlion de rappeler au iec- * Ce passage ne se trouve ni dans les teur ce qu'il avail déjà énoncé, savoir: que manuscrits C, D, ni dans l'édition de Boules colonnes delà colonnade supérieure lac. Je le regarde comme une interpolation reposaient sur les arches de la colonnade de copiste.
DIBN KHALDOUN. 267
les vainquit, s'empara de leur empire et dévasta Beït el-Macdis. Il ordonna de semer (du blé) sur l'emplacement du temple qu'il venait de mettre en ruines. Plus tard, les Roum (les Grecs et les Romains) embrassèrent la religion du Messie, auquel ils témoignèrent dès lors un profond respect. Leurs rois adoptèrent tantôt le christianisme et tantôt le répudièrent; mais, lors de l'avènement de Constantin, sa mère Hélène \ qui avait embrassé le christianisme, se rendit à El- Gods (Jérusalem), afin de chercher le bois sur lequel les chrétiens prétendent que Jésus fut crucifié. Ayant appris des patrices que ce bois avait été jeté par terre et couvert d'immondices, elle l'en fit retirer, et, sur le lieu regardé par les chrétiens comme le tombeau du Mes- p. 226. sie, elle bâtit l'église appelée Coinama^, Elle fit détruire tout ce qui existait encore des constructions du temple et jeter des ordures et du fumier sur la Sakhra. Gette pierre en fut tellement couverte que son emplacement même n'était plus reconnaissable. Elle croyait venger de celte manière la profanation de ce qu'elle regardait comme le tombeau du Messie^. Quelque temps après, on rebâtit, en face* de la Gomama, la maison dans laquelle naquit Jésus, et qui s'appelle Bcït-Lahin (Bethléem). Les choses restèrent en cet état jusqu'à la promulgation de l'islamisme et à la prise de la ville. (Le khalife) Omar, étant venu pour assister à la reddition do Beït el-Macdis, demanda où se trouvait la Sakhra, et on lui lit voir le lieu où elle restait enterrée sous un amas de fumier et de terre. L'ayant fait mettre à découvert, il bâtit au-dessus d'elle une mosquée dans le genre des mosquées qu'un peuple nomade est capable de construire.
Le temple (de Jérusalem) doit son importance au respect que les hommes lui ont toujours témoigné, avec la permission de Dieu, et
' L'édiliou de Boulac offre la bonne le- lice le nom de Keniçat elKîama (église de
çon *J.iU*; les manuscrits C et D portent la résurrection). *j,iU, Helaïa, comme l'édition de Paris. ^ Les manuscrits C et D portent o yUi Ll
" Comama signifie les balayures. Tel est sa5 ij. Cette leçon me paraît préférable à
le terme employé encore par les musul- celle de l'édition de Paris, mans pour désigner cette église; leur re- ' C'est-à-dire, à la distance de deux
ligion les empêchait de donner à cet édi- heures de marche, au sud de Jérusalem. '
268 PROLEGOMENES
aux passages du Coran qui avaient annoncé d'avance l'excellence de ce lieu. (Le khalife onieïade) El-Ouélîd, fils d'Abd el-Mélek, entreprit de rebâtir la mosquée (de Jérusalem) sur le plan des autres mosquées de l'islamisme, et s'en occupa avec beaucoup d'ardeur, ainsi qu'il l'avait fait pour le Mesdjid el-Haram (le temple de la Mecque), la mosquée du Prophète à Médine et la mosquée de Damas, appelée par les Arabes le JJelal (ou nef) à' El-Ouélîd. Pour construire ces mosquées et les orner de mosaïques, il obligea le roi des Grecs à lui envoyer de l'argent et des ouvriers. Toutes ces entreprises furent terminées à sa satisfaction.
Dans la dernière partie du v^ siècle de l'hégire, la puissance du khalifat s'était très-affaiblie, et (ces mosquées) se trouvaient au pouvoir des Obeïdides (Fatemides), khalifes chiites qui régnaient au Caire. L'autorité des Obeïdides ayant commencé à décliner, les Francs marchèrent sur Beït el-Macdis, et s'en rendirent maîtres, ainsi que de toutes les places frontières de la Syrie. Ils érigèrent audessus de la sainte Sakhra une église dont ils étaient très-fiers et P. 227. pour laquelle ils montraient une profonde vénération. Quelque temps après, Salah ed-Dîn (Saladin), fils d'Aïyoub le Kurde, s'empara de l'Egypte et de la Syrie, renversa l'empire des Obeïdides, extirpa leur doctrine hérétique et passa en Syrie. Il y combattit les Francs jusqu'à ce qu'il leur enlevât Beït el-Macdis et toutes les forteresses syriennes qui étaient tombées entre leurs mains. Cela eut lieu vers l'an Ô80 de l'hégire ^ Il abattit l'église qu'ils y avaient érigée, fit découvrir la Sakhra et reconstruire la mosquée dans sa forme actuelle.
Le lecteur ne doit pas se laisser embarrasser par la difficulté bien connue qui se présente dans les traditions authentiques et que je reproduis ici : « On demanda au Prophète quelle était la première maison (sainte) qui fut instituée (pour les hommes), et il répondit : « La Mecque. » On lui demanda alors quelle était la seconde, et il
' Saladin passa en Syrie plusieurs an- lem le a/j du mois de redjeb 583 (3osep- • nées auparavant. Il s'empara de Jérusa- lenibre ii87deJ. C).
répondit : < Beït el-Macdis. » On lui demanda ensuite combien il s'était pj^ssé de temps entre l'institution de ces deux maisons, et il répondit : « Quarante ans. » La difficulté porte sur le temps écoulé depuis la fondation de la Mecque jusqu'à celle de Beït el-Macdis : ce temps doit se mesurer par le nombre d'années qui séparent Abraham (fondateur du premier édifice) de Salomon, fondateur du second; or cet intervalle dépasse de beaucoup mille ans ^ (Pour résoudre cette difficulté) il faut seulement se souvenir que, dans cette tradition, le mot instituée n'est pas l'équivalent de bâtie; il signifie désignée pour servir de lieu de dévotion. 11 est donc très-probable que Beït el-Macdis fut institué pour cet objet à une époque dont l'antériorité à celle de Salomon peut se mesurer par l'espace de temps que nous venons d'indiquer. On rapporte que les Sabéens avaient construit au-dessus de la Sakhra un temple qu'ils dédièrent à Vénus; cela est admissible, puisque la Sakhra fut toujours un objet de dévotion. Ce fut ainsi que des Arabes du temps du paganisme placèrent des idoles et des images autour et dans l'intérieur de la Kaaba. D'ailleurs les Sabéens qui avaient érigé ce temple à Vénus étaient contemporains d'Abraham. On peut donc admettre qu'entre l'institution de la Mecque et de Beït el-Macdis, comme lieux d'adoration, il n'y avait qu'un intervalle de quarante ans, bien qu'on sache positivement qu'aucune P. 288. construction n'existait alors dans ce dernier lieu, et que Salomon fut le premier qui y bâtit le temple. Quand on a bien compris ces observations, on possède le moyen de résoudre la difficulté.
Quant à El-Medînat el-Monauwera [la ville illuminée, Médine), elle doit sa fondation à Yathrib Ibn Mehlaïl- l'Amalécite, et pour cette raison on l'appelait de son nom. Les Israélites, pendant qu'ils faisaient leurs conquêtes dans le Hidjaz, enlevèrent cette ville aux Amalécites. Les enfants de Caïla (les Aous et les Kiiazredj), qui appartenaient à la tribu de Ghassan, vinrent ensuite s'établir dans le voisinage, et leur enlevèrent Médine et les châteaux qui l'entouraient. A une
' H est, en effet, à peu près de treize siècles. — * Pour Jj>!^-tl , lisez Jj>ilg/o, •
époque plus récente, le Prophète ordonna à ses partisans de se réfugier dans Yalhrib, faveur que Dieu avait prédestinée à cette ville. Quand il s'y retira lui-même avec Abou Bekr, le reste de ses partisans le suivit et s'y lixa. Le Prophète bâtit sa mosquée et ses maisons dans ce lieu, qui fut prédestiné à cet honneur de toute éternité. Les enfants de Caïla l'accueillirent avec empressement et lui prêtèrent aide et secours; aussi reçurent-ils le nom d'Ansars (aides, auxiliaires). Ce fut de Médine que la doctrine^ de l'islamisme se propagea jusqu'à ce qu'elle atteignît son entier développement et prévalût sur toutes les autres doctrines.
Quand le Prophète eut vaincu ses concitoyens et pris possession de la Mecque, les Ansars croyaient qu'il les quitterait tout à fait, afin de se fixer dans sa ville natale. Emu des craintes qu'ils exprimaient, il leur adressa un discours dans lequel il déclara qu'il ne les abandonnerait jamais. En effet, quand il mourut, il trouva dans Médine un noble tombeau. Plusieurs traditions authentiques attestent de la manière la plus positive et la plus évidente l'excellence de cette ville. A une certaine époque, les docteurs de la loi furent en désaccord sur la question de savoir si Médine avait la prééminence sur la Mecque. (L'imam) Malek soutenait cette opinion, en s' appuyant sur une déclaration positive (faite par le Prophète), déclaration qu'il regardait comme authentique, et qui avait été transmise par Rafê Ibn Khodeïdj^. Selon cette tradition, le Prophète avait dit : « Médine est meilleure que la Mecque. » Abd el-Ouehhab^ a rapporté cette (opinion de Malek) dans son Meaouna. Il y a encore d'autres traditions P. 259. qui, prises à la lettre, pourraient justifier cette opinion, à laquelle, cependant, (les imams) Abou Hanîfa et Chafeï se sont opposés. Quoi qu'il en soit, la mosquée de Médine vient en seconde ligne après celle de la Mecque; dans toutes les parties du monde, les cœurs de
' Li lierai, «la parole. » ^ Le cadi Abd el-Ouehliab Ibn Ali,
' Le tradilionnisle Rafè Ibn Rliodeïdj , généralement connu sous le nom d'Ibn
nalif de Médine et un des Ansars, mourut Taoïic , mourut l'an ^23 de l'hégire (io3i
• l'an yZi (693-69/4 de J.C). deJC).
tous les peuples se tournent vers elle avec une vive affection. Quand on voit comment la Providence a fixé les degrés du mérite qui distingue chacune de ces trois mosquées, on reconnaît encore une de ces voies secrètes par lesquelles Dieu agit sur les êtres, et l'on reste convaincu qu'il a établi une gradation régulière et invariable dans toutes les choses temporelles et spirituelles.
Outre ces trois mosquées, je n'en connais d'autre dans aucune partie du monde (qui puisse leur être comparée). On a parlé, il est vrai, de la mosquée d'Adam en Sérendîb (Ceylan), l'une des îles qui avoisinent l'Inde; mais on ne possède, à ce sujet, aucun renseignement qui soit digne de foi. Dans les temps anciens, plusieurs peuples avaient des mosquées (ou temples), pour lesquelles ils montraient une grande vénération, par un esprit de dévotion mal entendue. Telles furent les pyrées des Perses, les temples des Grecs, et les maisons (saintes) que les Arabes avaient dans le Hidjaz, et que le Prophète lit abattre pendant ses expéditions militaires. Masoudi a parlé de plusieurs autres; mais nous ne voulons pas en faire mention, parce qu'on ne les avait pas fondées pour se conformer à une prescription de la loi divine ou pour leur donner une destination vraiment religieuse. Aussi nous ne nous intéressons ni à ces édifices ni à leur histoire. Le lecteur (qui veut en savoir quelque chose) trouvera ^ans les ouvrages historiques assez de renseignements' pour satisfaire sa curiosité. Dieu dirige celai qu'il veut.
Pourquoi les cités et les villes sont peu nombreuses en Ifrîkiya et dans le Maghreb.
La cause en est que ces contrées ont appartenu aux Berbers depuis plusieurs milliers d'années avant l'islamisme, et que^ toutes ces populations, étant nomades, n'ont jamais pratiqué les usages de la vie sédentaire assez longtemps pour s'y former complètement. Les dynasties des Francs et des Arabes qui régnèrent sur les pays des Berbers s'y maintinrent trop peu de temps pour façonner ce peuple p. 280.
' Pour^Lç».^t, lisez ;'-s»-2'l — ' Pour (jl^jjlj, lisez yt^. f
aux usages de la vie sédentaire. Les Berbers, trouvant la vie nomade plus appropriée à leurs besoins, en ont toujours conservé la pratique et les liabitudes ; voilà pourquoi les édifices ne sont pas nombreux chez eux.
D'ailleurs les usages de la vie nomade ont toujours été si profondément enracinés chez les Berbers, qu'ils n'eurent jamais de dispositions pour la pratique des arts, La connaissance des arts, produit de la vie à demeure fixe, est nécessaire pour l'achèvement des grands édifices, et son acquisition exige un certain degré d'intelligence. Les Berbers, ne les ayant jamais exercés, n'ont eu, en aucun temps, le désir d'élever de grandes construclions et encore moins de se bâtir des villes. C'est un peuple dont chaque tribu a son esprit de corps et de famille. Or cet esprit porte naturellement vers la vie nomade; c'est l'amour du repos et de la tranquillité qui décide les peuples à se fixer dans les villes, et cela les oblige à laisser le soin de leur défense aux troupes de l'empire et à devenir ainsi une charge pour le gouvernement; aussi ' trouvons-nous chez les Bédouins une grande aversion pour la vie des villes; ils ne veulent pas y demeurer, ni même y séjourner, à moins d'y être poussés par l'amour du luxe et le désir de jouir de leurs richesses; mais de ceux-là le nombre est très-petit.
La population de l'ifrîkiya et du Maghreb se compose presque en entier de nomades, gens qui vivent sous la tente et qui voyagent à dos de chameau, ou bien qui s'installent sur le haut des montagnes. Dans les autres pays étrangers, toute la population, ou au moins la plus grande partie, habite des villes, des villages et des hameaux. Cela se voit en Espagne, en Syrie, en Egypte, dans l'Irac persan et autres contrées. La raison en est que, chez la grande majorité des peuples non arabes, on attache peu d'importance à sa généalogie , on ne vise pas à conserver la pureté de son sang et l'on ne fait pas grand cas des liens de famille. Dans le désert, au contraire, la
' Pour SiàS", lisez tilijJ,
plupart des populations tiennent à leurs généalogies, parce que de tous les liens qui servent à unir vin peuple, ceux du sang sont les plus intimes et ont le plus de force. La même cause maintient chez eux un fort esprit de corps, et les peuples qui ressentent l'influence de ce sentiment préfèrent toujours la vie du désert à celle des villes, p. jSi où ils perdraient leur bravoure et seraient réduits au niveau de ces gens qui ont besoin de la protection d'aulrui. Le lecteur qui aura compris ces principes pourra facilement en tirer les conclusions.
Les édifices et les grandes constructions élevés par les musulmans sont loin d'être en rapport avec la grandeur de ce peuple, et restent bien au-dessous des bâtiments laissés par les nations précédentes.
La raison de ce fait est identiquement celle que nous avons donnée (dans le cliapitre précédent) en parlant des Berbers. Chez les Arabes, comme chez eux, les habitudes de la vie nomade sont profondément enracinées; comme eux, ils ont un grand éloignement pour les arts. D'ailleurs, dans les temps antérieurs à l'islamisme, ils entretenaient peu de relations avec les empires dont ils se rendirent maîtres plus tard. Après la conquête de ces pays, la civilisation ne prit pas parmi eux un grand développement jusqu'à ce qu'ils se fussent approprié tous les usages de la vie sédentaire, et, de plus, ils se contentèrent des édifices que les autres peuples avaient bâtis. A cela nous devons ajouteu" que, dans les premiers temps de l'islamisme, les Arabes évitèrent, par scrupule religieux, de donner à leurs maisons une grande élévation et de transgresser les bornes de la modération en y dépensant trop d'argent.
Cela eut pour cause la recommandation que (le khalife) Omar leur fit quand ils lui demandèrent l'autorisation de rebâtir en pierre la ville de Koufa, dont les maisons, construites par eux en roseaux, venaient d'être détruites par un incendie. Il leur répondit : « Faites; mais aucune maison ne doit avoir plus de trois chambres ni une trop grande élévation. Gardez fidèlement les pratiques suivies par le Prophète, et vous garderez toujours l'empire du monde. » Ayant reçu
Prolégomènes. — n. 35
de cette députation l'engagement de suivre son conseil, il se tourna vers le peuple et dit : « Que personne n'élève sa maison au delà de la juste mesure. » On lui demanda ce qu'il entendait par les mois juste mesure, et il répondit : « C'est la limite qui vous empêche de tomber dans la prodigalité et de sortir du juste milieu. »
Quand fut passée la période pendant laquelle on montrait tant de respect pour la religion et que l'on se tenait strictement à l'observance de ses devoirs, la possession de l'empire et le luxe commencèrent à exercer leur influence naturelle sur les Arabes. Ce peuple, p. aSa. ayant subjugué les Perses, apprit d'eux les arts et l'architecture; cédant alors aux impulsions du luxe et du bien-être , les Arabes finirent par construire des édifices et de grands bâtiments. Cela eut lieu peu de temps avant la chute de l'empire (des khalifes). Ils ne portèrent cependant pas la passion de bâtir à l'extrême, ayant construit ■ peu d'édifices et fondé peu de villes.
Le cas fut bien différent chez les autres nations. Celle des Perses avait subsisté plusieurs milliers d'années, ainsi que celles des Coptes , des Nabatéens, des Roum' et des Arabes de la première race, tels queles Adites, lesThémoudites, les Amaléciteset les Tobba. Comme tous ces empires s'étaient maintenus très-longtemps, les arts y prirent un tel développement que ces peuples élevèrent un très-grand nombre d'édifices et de temples, et laissèrent des monuments qui résistent encore à l'action du temps. Le lecteur qui aura bien pesé ces observations en reconnaîtra la justesse. Dieu est l'héritier de la terre et de tout ce quelle porte.
La plupart des édifices bâtis par les Arabes tombent proinptement en ruine.
Les constructions élevées par les Arabes sont loin d'être solides, ce qui tient à la civilisation nomade de ce peuple et à son éloignement pour les arts. On peut même y assigner une autre cause qui, si je ne me trompe pas, est plus directe, savoir, leur peu d'attention
L'empire romain el l'empire byzantin.
à choisir de bons emplacements pour les villes qu'ils se proposent de fonder. Ainsi que nous avons dit, ils ne tiennent compte ni des lieux, ni de la qualité de l'air, ni des eaux, ni des terres cultivables, ni des pâtui-ages K
Quand on examine les villes sous le point de vue de la prospérité qu'elles doivent à des causes naturelles, on y reconnaît des différences qui méritent à telle ville le caractère de bonne et à telle autre celui de mauvaise; or ces différences dépendent directement de celles qui résultent des conditions dans lesquelles ces villes sont placées.
Les Arabes sont incapables de tant de prévoyance; ils ne recherchent que des lieux propres à la nourriture de leurs chameaux, sans se soucier de la bonne ou de la mauvaise qualité de l'eau, sans exa- P. 233. miner si elle est rare ou abondante. Ils ne pensent ni à la bonté des terres labourables, ni à la richesse de la végétation, ni à la salubrité de l'air; et cela parce qu'ils ont eu l'habitude de se transporter de lieu en lieu et de tirer des pays éloignés les grains dont ils ont besoin.
Quant à l'air (ils n'y pensent môme pas), le désert est sillonné alternativement par tous les vents, et leurs voyages continuels dans cette région leur ont donné la certitude que l'air y était parfaitement sain. Ce qui nuit à la pureté de l'air, c'est le défaut d'agitation, le repos continuel et la surabondance d'exhalaisons. Voyez comment les Arabes ont fait en fondant les villes de Koufa, de Basra et de Cairouan; ils n'ont recherché que des terrains où leurs chameaux pouvaient trouver de la nourriture, et situés dans le voisinage du désert, auprès des routes qui y conduisent. Aussi les emplacements de ces villes ne sont pas ceux que la nature leur aurait indiqués, et n'offrent que peu de ressources à la génération qui devait remplacer celle des fondateurs.
Nous avons déjà fait observer que-, pour maintenir au complet la population d'une ville, de telles ressources sont indispensables.
' Voy. ci-dessus p. 260. — " Les mss. C et D et l'édition de Bouiac portent *jf à la place de «ùu.
En somme, les emplacements que les Arabes choisissaient pour leurs villes n'étaient pas de ceux que la nature avait désignés pour être des lieux de demeure fixe; ils n'étaient pas même situés au milieu de populations nombreuses qui pourraient y envoyer de nouveaux habitants. Aussi , au premier échec que leur autorité éprouva , à l'instant où leur esprit de corps commençait à faiblir, leurs villes, privées de la protection qu'elles devaient à cet esprit, tombèrent en décadence et finirent par disparaître comme si elles n'avaient jamais existé. Personne ne peut reviser les arrêts de Dieu. {Coran, sour. xiii , vers. 4 1 •)
Comment les villes tombent en ruine.
Les villes qui viennent d'être fondées ne renferment qu'une faible population; les matériaux de construction, tels que pierres et chaux, ne s'y trouvent qu'en petite quantité, et il en est de même pour les carreaux de terre cuite, les plaques de marbre, les mosaïques, les écailles et les coquillages dont on se sert pour orner les murs des édifices.
Dans la première époque, les bâtiments sont d'une construction grossière, telle qu'on doit f attendre d'un peuple nomade', et les matériaux dont ils se composent sont de mauvaise qualité. Quand la P. 234. ville devient prospère et populeuse, la quantité de matériaux à bâtir augmente par suite des grands travaux auxquels on se livre, et du parfait développement d'un grand nombre d'arts; (développement) dont nous avons déjà indiqué les causes. Quand la prospérité de la ville commence à décliner et sa population à diminuer, un grand ralentissement se manifeste dans fexercice des arls; fhabitude de construire avec élégance et solidité se perd, ainsi que l'usage d'orner les murs des édifices. Les travaux diminuent en même temps que la population; les pierres, les marbres et les autres matériaux de construction n'arrivent plus à la ville qu'en petite quantité, et au bout de quelque temps ils manquent tout à fait.
' Littéral. « d'une construction bédouine. »
Alors, quand on veut bâtir une maison ou autre édifice, on prend les matériaux dans les constructions déjà existantes, les enlevant d'un bâtiment pour en former un autre. (Cela est facile) parce que la plupart des maisons et des palais ne sont plus habités et restent vides, et que la population de la ville est bien inférieure à ce qu'elle était d'abord. On continue à transporter ainsi ces matériaux de palais en palais, de maison en maison, jusqu'à ce qu'ils commencent à manquer.
Alors on reprend Fusage de construire à la manière bédouine; on emploie des briques cuites au soleil au lieu de pierres, et Ton abandonne tout à fait fusage de fornementation. Les édifices redeviennent comme ceux des villages et des hameaux, et montrent partout les marques ' de la civilisation grossière qui est propre aux nomades. La décadence continue jusqu'à ce qu'elle arrive à son dernier terme, qui est la ruine complète, si toutefois Dieu a réservé ce sort à la ville.
Si cerlaines villes et métropoles surpassent les autres en activité commerciale et par le bien-être dont on y jouit, cela' tient à ce qu'elles les surpas.^ent aussi par leur population.
C'est un fait reconnu et démontré qu'un seul individu de l'espèce humaine est incapable de pourvoir à sa subsistance , et que les hommes P. 235. doivent se réunir en société et s'entr'aider s'ils veulent se procurer les moyens de vivre. Or les choses de première nécessité, procurées par les efforts combinés de plusieurs hommes, suffisent, par leur quantité, à plusieurs fois ce nombre d'individus. Prenons, par exemple, le blé, qui leur sert de nourriture : jamais un seul homme ne parviendrait par son travail à s'en procurer une portion suffisante pour son entretien. Mais que six ou dix hommes se concertent ensemble dans ce but, que les uns soient forgerons et fabricants d'ins-
' L'édition de Boulac, le manuscrit C ' Pour UrU lisez <-<r\ , avec les mss. C
et le manuscrit D portent 'Uv* , leçon que et D et l'édition de Boulac. je préfère.
278 PROLEGOMENES
trumenls aratoires; que les autres se chargent de soigner les bœufs, de labourer la terre, de faire la récolte et d'exécuter les autres travaux agricoles; que ces hommes se partagent la besogne ou qu'ils la fassent ensemble, ils se procureront une quantité de blé qui dépassera de plusieurs fois celle qui leur était absolument nécessaire. Dans ce cas, le produit du travail dépasse de beaucoup les besoins des travailleurs. Il en est de même dans les villes : quand les habitants se partagent la besogne afin de se procurer les choses qui leur sont indispensables, ils en obtiennent une quantité dont une très-faible portion leur suffit. Le reste est du superflu et s'emploie pour satisfaire aux habitudes de luxe que ces travailleurs auront contractées, ou pour servir à l'approvisionnement d'autres villes dont les habitants font l'acquisition de ces choses par la voie de l'échange ou par celle de l'achat. De cette manière les travailleurs se procurent une certaine portion de richesses.
Dans le chapitre de la cinquième section, qui traite d'acquisitions et de bénéfices, on verra ^ que les bénéfices (du travail) sont la valeur du produit du travail^. Plus les produits sont abondants, plus leur valeur (totale) est grande : donc ceux qui obtiennent beaucoup de produits recueillent nécessairement de gros bénéfices. Dès lors le bienêtre et la possession des richesses portent ces hommes à rechercher le luxe et à satisfaire aux besoins qu'il impose; ils s'appliquent à embellir leurs habitations, à s'habiller avec élégance, à rechercher de la riche vaisselle et les meilleurs ustensiles domestiques, à se procurer des esclaves et à acheter de belles montures. Mais toutes ces choses P. 236. sont les .produits de divers arts, produits qui n'auraient pas existé sans la valeur qu'on y attache^. Aussi recherche-t-on avec empressement les artisans habiles. Il en résulte que les arts sont très-encou-
' Le texte porte nous avons montré. On vaux. » Dans ce chapitre et ailleurs , le mot
voit par là que l'auteur a écrit ce passage JL^f (travaux) sert à désigner les jiro-
après avoir composé le chapitre auquel il duits d'un travail quelconque, renvoie le lecteur, et qui se trouve ci- ' Littéral. « qui sont appelés (à l'exis-
après, p. 3ig. tence) par leur valeur, n Littéral. « sont les valeurs des tra-
rages et leurs produits très-recherchés; les revenus et les dépenses (des habitants) de la ville augmentent de beaucoup, et les artisans s'enrichissent par leur travail. Si la population reçoit un nouvel accroissement, les produits du travail augmentent aussi, et le progrès du luxe continue avec celui de la fortune publique.
Comme les habitudes du luxe ne cessent d'augmenter, et que ses exigences deviennent de plus en plus nombreuses, on invente, pour y satisfaire, de nouveaux arts, dont les produits ont une grande valeur. Cela augmente de plusieurs fois les bénéfices obtenus par les habitants de la ville, et fait que les produits des arts qu'ils cultivent sont encore plus recherchés qu'auparavant. La même chose se reproduit à chaque nouvel accroissement de la population, par la raison que les arts nouvellement introduits servent uniquement à satisfaire aux exigences du luxe et de la richesse, à la différence des arts primitifs, qui s'exerçaient dans le but d'obtenir les denrées qui font vivre.
La ville qui en surpasse une autre d'un seul degré, en ce qui regarde le nombre de sa population, la surpasse encore en plusieurs points : on y gagne davantage, l'aisance et les habitudes de luxe y sont plus répandues. Plus la population de la ville est grande, plus est grand le luxe des habitants , et plus les gens de chaque profession surpassent en ce point ceux des villes qui possèdent une population moins nombreuse. 11 en est ainsi sur toute la ligne : la différence est marquée, même de cadi à cadi, de négociant à négociant, d'artisan à artisan, d'homme de marché à homme de marché, d'émir à émir et de soldat de police à soldat de police. Comparez, par exemple, l'état des habitants de Fez avec celui des habitants d'autres villes, telles que Bougie, Tlemcen et Ceuta : vous reconnaîtrez que cette différence existe pour toutes les classes en général et pour chaque classe en particulier. Ainsi le cadi de Fez jouit d'une plus grande aisance que celui de Tlemcen, et il en est encore ainsi des autres classes. On reconnaît toujours le même fait quand on compare Tlemcen avec Oran et Alger, et celles-ci avec d'autres villes qui leur sont inférieures P.
en population; et, si l'on continue ce rapprochement en descendant jusqu'aux simples hameaux, où les habitants travaillent uniquement à se procurer les moyens de vivre, sans pouvoir toujours y réussir, ces différences se font encore remarquer. Elles ont pour cause celles qui existent entre les quantités des produits industriels foiu-nies par ces villes. Chaque ville peut être regardée comme un marciié où ces produits s'écoulent. Or, dans chaque marché, les dépenses faites sont en proportion de son importance; ainsi les recettes du cadi de Fez suffisent à ses dépenses, et il en est de même pour le cadi de Tiemcen. Plus les recettes et les dépenses sont fortes dans une ville, plus les richesses y sont abondantes. Il en est ainsi à Fez , parce que les produits s'écoulent rapidement pour satisfaire aux demandes du luxe; aussi cette ville est-elle dans un état très-prospère. A Cran, à Constantine, à Alger et à Biskera, l'on peut remarquer (la même proportion entre les dépenses et l'importance de la ville); et cela se revoit partout, jusqu'à ce qu'on descende aux bourgades, dont les produits ne suffisent pas aux besoins de la population, parce qu'elles appartiennent à la catégorie des villages et hameaux. Voilà pourquoi nous trouvons' les habitants des petites villes dans un état peu aisé et presque aussi pauvres les uns que les autres. En effet , les produits du travail ne suffisent pas, dans ces localités, aux besoins des habitants; aussi ne possèdent-ils pas une surabondance de produits qu'ils puissent amasser en vue du gain, et dont ils puissent tirer des bénéfices. Cela fait qu'à quelques exceptions près ils sont mal à leur aise et dans la misère. Le principe que nous avons exposé se reconnaît encore quand on regarde l'état des pauvres et des mendiants. Dans la ville de Fez, ces gens sont dans une position bien meilleure que celle des mendiants de Tiemcen et d'Oran. J'ai vu, dans cette première ville, des pauvres qui, au jour de la fêle du sacrifice^, demandaient la huitième partie de chaque victime; ils exigeaient même des choses de luxe, de la viande, du beurre, le prêt des cui-
' La particule L« est oxplélive. — ^ Le i o du mois de dhou '1-hiddja.
sines, de vêlements et d'ustensiles domestiques, tels que cribles et p. ass. vases. Si l'un de ces gens faisait une pareille demande à Tlemcen ou à Oran, il serait repoussé avec une verte réprimande. J'ai appris que, de nos jours, les habitants de Misr (le vieux Caire) et d'El-Cahera (le nouveau Caire) possèdent de grandes richesses, et qu'ils ont des habitudes de luxe telles que l'observateur en est rempli d'étonnement; aussi beaucoup de pauvres gens quitteraient volontiers le Maghreb s'ils pouvaient se rendre au Caire. Ils ont entendu dire que, dans celte capitale, l'aisance est plus grande que partout ailleurs, et les gens du commun s'imaginent que cela a pour cause la surabondance de richesses dans celte localité, que tout le monde a un trésor chez lui, et qu'on s'y montre plus généreux et plus charitable que dans aucun autre endroit. Mais il n'en est pas ainsi : l'aisance qui règne dans les deux Caires tient à un fait que le lecteur connaît maintenant, savoir, que la population de ces villes est bien plus grande que celle des villes qui nous sont voisines, et que cela procure aux habitants le bien-être dont ils jouissent. Au reste, dans tontes les villes, les dépenses des habitants se règlent d'après leurs revenus; si les revenus sont grands, les dépenses le seront aussi, et vice versa. Si les revenus et les dépenses sont très-considérables, les habitants vivent dans une grande aisance et la ville tend à s'agrandir. Quand vous entendez parler de (villes où tout le monde est à son aise), vous ne devez pas regarder cela comme un mensonge; vous vous rappellerez que la grandeur de la population est une source de vastes profils, et que ceux-ci fournissent les moyens de satisfaire, avec prodigalité même, aux demandes de chaque solliciteur. Un autre exemple des effets dvi bien-être d'une population nous est offert par le nombre d'animaux non domestiques qui fréquentent les maisons d'une ville; on peut remarquer qu'ils sont farouches dans le voisinage d'une maison et familiers dans le voisinage d'une autre. Voici l'explication de ce fait : chez les gens riches, qui tiennent une bonne table, beaucoup de grains et de miettes se répandent par terre dans la cour et dans les basses-cours; les fourmis et autres animaux rampants y arrivent en
Pi'olésomènes. — ii. 36
282 PROLEGOMENES
foule pour les ramasser; [les grillons abondent dans toutes les crep. aSg. vasses; les chats viennent s'installer dans ces maisons] ' et des bandes d'oiseaux voltigent alentour et ne se retirent qu'après s'êire rempli les jabots, avoir assouvi leur faim et étancbé leur soif. Chez les pauvres et les indigents, dont les moyens sont très-limités, on ne voit pas d'insectes ramper dans les cours, ni d'oiseaux y arriver à tire-d'aile, ni de souris installées dans les trous, ni même de chats. Un poëte a dit :
Les oiseaux descendent là où il y a des grains à ramasser, et ils fréquentent les maisons des hommes généreux.
On reconnaît là encore une de ces voies secrètes par lesquelles agit le Seigneur : la présence d'une foule d'animaux indique l'existence d'une foule d'hommes, et les miettes qui tombent des tables montrent que ces hommes ont du superflu, qu'ils vivent dans le luxe, qu'ils font de grandes dépenses et prodiguent même leur argent; en eflet, ils peuvent le faire, parce qu'ils ont toujours de quoi le remplacer. On voit par ce qui précède que l'aisance d'une popu- , lation et le bien-être dont elle jouit résultent de son nombre. Dieu seul peut se passer de toutes les créatures. [Coran, sour. m, vers. 92.)
Sur les prix (des denrées et des marchandises) dans les villes.
Dans les marchés se trouvent les choses qui sont nécessaires aux hommes; d'abord, celles qui leur sont indispensables et qui servent à l'alimentation, comme le blé, l'orge^ et les productions analogues, telles que légumes, pois chiches, pois verts et autres grains alimentaires, ainsi que les plantes employées comme assaisonnement, telles que l'oignon, l'ail et autres herbes du même genre. Ensuite on trouve les choses d'une nécessité secondaire et celles qui sont de luxe, telles que les condiments, les fruits, les vêtements, les ustensiles de ménage, les harnais, les produits de divers arts et les matériaux de
' Ce paragraphe n'existe pas dans l'é- les manuscrits C et D et dans l'édition de
dition de Boulac ni dans les manuscrits Boulac. A la place de Lv^Li-*-* , on y lit
C et D. Ls!>Ljut-o, leçon qu'il faul accueillir si l'on
L'équivalenidumotorjemanquedans supprime le mol
construction '. Si la ville est grande et renferme une nombreuse population, les denrées alimentaires de première nécessité, et tout ce qui rentre dans cette catégorie, y sont à bon marché; mais celles qui sont de luxe, telles que les condiments et les autres choses du même genre, celles-là sont chères. Il en est autrement des villes qui possèdent peu d'habitants et qui ne jouissent pas d'une grande prospérité. En voici la raison : les grains sont indispensables pour la p. 240. nourriture de l'homme ; aussi chaque individu a bien des motils^ pour chercher à s'en procurer; personne ne voudrait laisser sa maison sans un approvisionnement qui suffise à sa subsistance pendant un mois ou un an. Donc la majeure partie des habitants, sinon tous, s'occupent de la provision des grains, et ceux qui demeurent dans les environs de la ville font de même. Cela ne manque pas d'avoir lieu. Or chacun fait provision d'une quantité de grains bien au-dessus de ses besoins et de ceux de sa famille, quantité qui suffirait à un grand nombre d'habitants de celte localité. Il est donc certain qu'on se procurera beaucoup plus de grains que la nourriture de la population ne l'exige. Les céréales y seront donc à bon marché, excepté dans les années où des influences atmosphériques nuiront à leur production, et si les habitants, dans la crainte d'un tel malheur, n'en achetaient pas d'avance, les grains se donneraient pour rien et sans aucun échange ^ puisque la quantité de blé est d'autant plus grande que la population est plus nombreuse. Quant aux denrées telles que condiments, fruits et autres choses de cette nature, le besoin n'en est pas si général et leur production n'exige pas le travail de toute la population, ni même de la majeure partie. Si la ville est grande et renferme beaucoup d'habitants, de sorte que les exigences de luxe soient très-nombreuses, ces commodités seront beaucoup demandées, et chacun tâchera de s'en procurer autant que ses moyens le lui permettront. La quantité qui en existe dans la ville
' L'auleur dit, tlaus son style vague et ' LiUéral. «ils seraient donnés sans pri\
incorrect ; « autres arts et édifices. » et sans retour. '■
^ Pour j3j^ , \isez yàjHfJ .
deviendra tout à fait insuffisante; les acheteurs seront nombreux et la denrée sera très-rare. Alors on se fera concurrence', on luttera à l'envi pour s'en procurer, et les personnes cpii vivent dans l'aisance et dans le luxe, ayant plus besoin de ces choses que le reste des habitants, les achèteront plusieurs fois leur valeur. Voilà la cause de renchérissement.
Passons aux arts : leurs produits sont chers dans les villes très- P. 2^1. peuplées, et cela pour trois raisons, i" les nombreuses demandes, conséquence du luxe qui règne dans la ville et qui est toujours en rapport avec la grandeur de la population; 2° les hautes prétentions des ouvriers, qui n'aiment pas à travailler ni à se fatiguer tant que l'abondance des denrées alimentaires qui existent dans la ville leur permet de se nourrir à peu de frais; 3° le grand nombre d'individus qui vivent dans l'aisance et qui, ayant besoin que d'autres travaillent pour eux, louent les services des gens de divers métiers. Pour ces raisons, les artisans reçoivent d'eux bien au delà de la valeur réelle de leurs ouvrages; on lutte à l'envi avec ses concurrents, afin de s'approprier les produits du travail, et de là résulte que les ouvriers et les artisans deviennent très-exigeants et mettent un haut prix à leurs services. Cela absorbe une grande partie des ressources que possèdent les habitants de la ville.
Dans les petites villes, dont la population est peu nombreuse, les denrées alimentaires sont rares, parce qu'il n'y a pas assez de travailleurs et parce que la crainte de la disette porte les habitants à accaparer tous les grains qu'ils peuvent se procurer. Cela amène la rareté des grains (au marché) et les rend très-chers pour ceux qui désirent en acheter. Quant aux denrées d'une nécessité secondaire, la demande est beaucoup moins forte, parce que les habitants sont peu nombreux et ne se trouvent pas assez à leur aise; aussi ces denrées sont-elles peu recherchées chez eux et se vendent à bon marché.
D'ailleurs les vendeurs, en établissant les prix des grains, tiennent
Pour
fyy-i, lisez f^^y-S-
compte des droits et des impôts qu'on prélève sur eux dans les marchés et aux portes de la ville, au nom du sultan; ils n'oublient pas non plus la taxe imposée par les percepteurs sur tout ce qui se vend, et appliquée par eux à leur propre usage. Voilà pourquoi les prix sont plus élevés' dans les villes que dans les campagnes, où les impôts et autres droits n'existent pas ou sont peu considérables. Il n'en est pas ainsi dans les villes : (les impôts sont lourds,) surtout à l'époque où la dynastie régnante penche vers sa chute.
En établissant les prix des denrées alimentaires, on est obligé de tenir compte des soins particuliers que peut exiger la culture : cela P. 212. a lieu en ce moment surtout en Espagne. Les habitants de ce pays, s'étant laissé enlever leurs bonnes terres et leurs provinces fertiles par les chrétiens, se virent refoulés vers le littoral et repoussés dans des contrées très-accidentées, qui sont impropres à l'agriculture et peu favorables à la végétation, lis se sont alors trouvés obligés de donner beaucoup de soins à la culture de leurs terres, afin d'en obtenir des récoltes passables. Des travaux de cette nature entraînent beaucoup de frais et exigent l'emploi de divers accessoires dont quelquesims, comme le fumier, par exemple, sont assez coûteux. Les frais de culture sont donc très-élevés chez les musulmans de l'Espagne et comptent nécessairement dans le prix de vente. Voilà pourquoi la cherté règne dans cette partie du territoire espagnol, depuis que les chrétiens ont forcé les habitants à reculer vers le littoral.
Quand les hommes parlent de félévation des prix en Espagne, ils l'attribuent à la rareté des vivres et des grains; mais en cela ils se trompent, car, de tous les peuples du monde, les Espagnols sont les plus industrieux et les plus habiles. Tout le monde chez eux, depuis le sultan jusqu'à fhomme du peuple, possède une ferme ou un champ qu'il fait valoir. Les seules exceptions sont les artisans, les hommes de peine et les gens nouvellement venus dans le pays avec l'intention d'y faire la guerre sainte ^. Le sultan assigne même à
' Pour ^iU[, lisez J.ct. — ^ Pour jjJi>*U?JI^, lisez j^tM^U^JI-
ces volontaires, à titre de solde et de subsistance (aoula), des terres qui peuvent les alimenter, eux. et leurs chevaux. Mais la vraie cause de la cherté des grains chez les musulmans espagnols est celle que nous venons d'indiquer. 11 en est bien autrement dans le pays des Berbers : la végétation y est vigoureuse, le sol est fertile et n'exige aucun apprêt dispendieux; les terres cultivées sont très-nombreuses et tout le monde en possède. De là il résulte que les vivres y sont à bas prix. Dieu règle les vicissitudes des nuits et des jours.
P. 2(1 3. Les gens de la campagne ne sont pas assez riches pour habiter les villes '
qui possèdent une nombreuse population.
Dans les villes qui renferment une nombreuse population, le luxe est très-grand, ainsi que nous l'avons déjà exposé, et, pour cette raison, les habitants se sont créé beaucoup de besoins (factices), dont le nombre s'accroît toujours à cause des fréquentes tentations qui s'y olïrent. Ces besoins deviennent (pour eux) des nécessités (auxquelles il faut absolument satisfaire). Ajoutez à cela que tous les produits de l'industrie y sont chers et même les simples commodités de la vie. Cela a pour cause, d'abord, l'empressement que l'on met à les rechercher, empressement qui résulte de l'influence du luxe, et, ensuite, le poids des impôts que le souverain fait prélever dans les marchés et dont il frappe tous les objets mis en vente. L'effet s'en fait sentir^ dans les prix des marchandises, des vivres et des produits du travail, et ajoute beaucoup à leur cherté. Il en résulte que les habitants^ de la ville sont obligés de faire des dépenses plus ou moins fortes, selon la grandeur de la population. Ils ont besoin de beaucoup d'argent pour suffire à leurs déboursés, qui sont très-considérables, puisqu'ils doivent pourvoir à leurs propres besoins et à ceux de leur famille, se procurer les choses nécessaires à l'existence et faire face à bien d'autres charges. Or l'habitant de là campagne n'a pas un grand revenu, parce que, dans le heu où il demeure, les marchés
' Pour jLoit, lisez ^-ail. — ' Pour ^aajùj , lisez ^*>ajj. — ' Pour *-aJ=>U, lisez <Ol^L..
n'offrent pas un grand écoulement aux produits de son travail, seules matières avec lesquelles il peut gagner quelque chose. Pour lui, point de profits à faire, point d'argent à thésauriser; aussi peut-il difficilement séjourner dans une grande ville, où les besoins sont si nombreux et où les choses, même de première nécessité, sont chères. Tant qu'il reste à la campagne, il peut suiBre à ses besoins au moyen d'une faible portion des produits qu'il doit à son travail, car il n'a pas de charges à supporter, pas d'habitudes de luxe à satisfaire. Il n'a donc pas besoin d'argent; mais, s'il désire vivre dans une ville et y fixer son séjour, il laissera bientôt apercevoir combien les moyens lui font défaut. Celui-là seul qui a amassé quelque argent, qui en a au delà p. sài. de ses besoins, peut imiter les habitants de la ville et aller jusqu'au but qui lui est désigné naturellement par famour du bien-être et du luxe. En ce cas seulement il peut aller s'y établir et s'assimiler aux habitants en adoptant leurs usages et en déployant le même luxe qu'eux. C'est ainsi que les grandes villes commencent à se peupler. Dieu, par sa compréhension, embrasse tout. [Coran, sour. xli, vers. 5/4.)
Les différences (pii existent entre un pays et un autre, sous le rapport de la pauvreté ou du bien-être, proviennent des mêmes causes qui établissent des différences semblables entre les villes.
Dans les contrées où la prospérité est générale ' et dont les provinces renferment de nombreuses populations, les habitants vivent dans l'aisance et possèdent de grandes richesses. Les villes y sont nombreuses; les empires et les royaumes sont très-puissants. Tout cela a pour cause fabondance des produits de l'industrie qui, ainsi que le lecteur le verra plus loin, sont le matériel de la richesse. Une partie de ces produits s'emploie pour satisfaire aux besoins de première nécessité, et le reste, qui est toujours en proportion avec le nombre de la population , devient pour les hommes un véritable gain qu'ils
' Les manuscrits C et D et l'édition de jLk3.it (J. La première leçon est celle
Bonlac portent ^Lkj.ï! ^, à la place de quej'ai préférée.
s'empressent de conserver. C'est là un point que nous établirons dans le chapitre qui traite des moyens de vivre et qui explique la signification des termes bénéfice et acquisition. Le bien-être du peuple s'accroît ' avec le gain, l'aisance devient de plus en plus grande; les richesses arrivent ensuite et le luxe avec elles; l'activité du commerce ajoute aux produits de l'impôt et enrichit ainsi le gouvernement; le souverain vise à la grandeur et s'occupe à construire des forteresses, à élever des châteaux, à bâtir des villes et à fonder des cités. Voyez, par exemple, les contrées de l'Orient telles que l'Egypte, la Syrie, rirac persan, l'Inde, la Chine, tous les pays du nord et ceux qui sont P. 2/ib. situés au delà de la mer romaine^. Comme ces contrées sont bien peuplées, l'argent y abonde, les empires sont puissants et les villes nombreuses; le commerce est très-grand ainsi que l'aisance des habitants. Voyez les négociants chrétiens qui, de nos jours, viennent chez . les musulmans du Maghreb : leurs richesses et le grand train de vie qu'ils mènent sont au delà de toute description.
U en est de même des négociants appartenant aux nations de l'Orient; [ce que nous avons entendu dire à ce sujet ne saurait être imaginé^]. Les richesses des habitants de l'extrême Orient, c'est-àdire de l'Irac persan, de l'Inde et de la Chine, sont encore plus considéiables; nous avons entendu raconter, au sujet de leur opulence et de leur train de vie, des anecdotes tellement extraordinaires qu'elles fournissent matière de conversation à tous les voyageurs.
On est presque toujours porté à regarder ces histoires comme des mensonges; mais les gens du peuple les acceptent comme vraies et supposent que le luxe de ces négociants provient de ce que leurs richesses augmentent d'elles-mêmes, ou bien, disent-ils, les mines d'or et d'argent sont très-nombreuses dans ces pays, ou bien ils se sont approprié exclusivement tout l'or qui avait appartenu aux anciens peuples. Mais il n'en est pas ainsi : les seules mines d'or que l'on
' Je lis joyyi , avec les manuscrits C et ' Les mois ii^js: y i j^yLÉ=f manquent
D et l'édition de Boulac. dnns C, D et l'édition de Boulac. Il faut
' C'est-à-dire, les contrées de l'Europe. probablement lire *.j Ja^ï o' i.y y-^^
connaisse se trouvent dans ces contrées-ci, dans le Soudan, pays plus rapproché du Maghreb (que de l'Orient). D'ailleurs, ces négociants apportent à l'étranger toutes les marchandises qui se fabriquent chez eux, et certes, s'ils avaient déjà hérité de grandes richesses, ils ne se donneraient pas la peine de porter des marchandises chez les autres peuples, dans le but de gagner de l'argent; car ils pourraient se passer' tout à fait de l'argent d'autrui. Les astrologues, ayant observé beaucoup de choses de cette nature et remarqué avec admiration l'aisance des habitants do l'Orient, l'étendue de leurs ressources et de leurs richesses, ont imaginé une théorie pour expliquer ce fait. Selon eux, les dons accordés par les planètes et les sorts qui s'attachent aux naissances sont beaucoup plus avantageux pour les ha- p. 24e. bitants de l'Orient que pour ceux de l'Occident. Cela est vrai , mais c'est uniquement une coïncidence entre les jugements tirés des astres et les événements de ce bas monde. Ils y ont vu seulement l'influence des astres et n'ont pas songé à la cause purement terrestre, à celle que nous venons d'indiquer, savoir, que les contrées de l'Orient se distinguent par la grandeur de leur population, et que le travail d'une population nombreuse fournit une abondance de produits au moyen desquels on fait un grand gain. Voilà pourquoi l'Orient seul, entre toutes les contrées, se fait remarquer par le bienêtre de ses habitants; avantage qui ne provient pas uniquement de l'influence des astres. Le lecteur comprendra, par ce que nous avons dit précédemment-, qu'elle (l'influence des astres) est incapable de produire un tel elfet, et qne^ la coïncidence qui se présente entre certains jugements astrologiques et (un état de choses qui tient à) la population et à la constitution physique d'un pays était inévitable. Voyez en quel état se trouve la civilisation en Ifrîkiya et à Barca (la Cyrénaïque), depuis que la population de ces pays a tant diminué et que leur prospérité a subi de si graves atteintes : les habitants ont
' Pour [yjiuwj J^j , il faut lire IjÀiX^Jif^. ^ A la place de ^jU , lisez ;jl^. Celle
' Pour J«l, lisez Xi avec les iiiss. leçon est Cournie par l'édilioii et les ma-
C el D et l'édition de Boulac. nuscrits déjà indiqués.
Prolégomènes. ^^ ii. 3^
perdu leurs richesses et se voient réduits à la pauvreté et à l'indigence; les contributions qu'ils payaient au gouveinemont ont éprouvé une grande diminution, et le revenu de l'Etat en a souffert. Ce changement est survenu après que les Chiites (Fatemides) et les Sanhadja (Zîrides) eurent cessé de régner sur ces pays. On sait combien était grand le bien-être dont on jouissait dans ces deux empires, combien les contributions étaient abondantes, et combien ces dynasties dépensaient en frais d'administration et en dons. C'en était à un tel point que le gouvernement de Cairouan envoyait très-souvent ' au souverain de l'Egypte de fortes sommes d'argent pour subvenir aux besoins et à l'exécution des projets de ce souverain. Les richesses de ce gouvernement étaient si grandes que Djouher, le kateb ^, étant sur le point de partir pour faire la conquête de l'Egypte, emporta avec lui mille charges d'or qu'il destinait à la solde des troupes, aux gratifications et aux frais de la guerre. Le Maghreb ^, bien qu'inférieur en richesses P. 247. à rifrîkiya, dans ces temps reculés, n'était pas cependant un pays pauvre. Sous l'administration des Almohades , il joviissait d'une grande prospérité et fournissait au gouvernement des contributions en abondance. De nos jours il est incapable de le faire, parce qu'il est beaucoup déchu de sa prospérité : une grande partie de la population berbère en a disparu, ce qui est évident quand on compare l'état actuel de ce pays avec celui dans lequel on l'avait vu autrefois. Peu s'en faut qu'il ne se trouve dans une position presque aussi déplorable que celle de l'ifrîkiya, et cependant il y avait un temps où toute cette contrée était habitée depuis la mer Romaine jusqu'au pays des Noirs, et depuis le Sous ultérieur* jusqu'à Barca. Maintenant ce pays offre presque partout des plaines inhabitées, des régions solitaires et des déserts; c'est seulement dans les provinces du littoral et sur les hauts
' Les mots t:iU..i'l oJU ^ doivent se ' Le, lerme Mucjhreh est employé ici
placer avant «J'I^I.^. par i'auleur pour désigner l'Algérie occi-
^ Djouher, le commandant des troupes dentale et le Maroc, fatemides qui firent la conquête de l'Egypte, ' Province située au sud de l'empire
porta lo litre de kaleh « secrétaire. • actuel du Maroc.
plateaux qui l'avoisinent que l'on trouve des populations. Dieu est l'héritier de la terre et il est le meilleur des héritiers.
Comment un grand nombre de maisons et de (ermes se trouvent dans la possession de quelques habitants des villes '. — Avantages qu'ils peuvent en retirer '.
Quelques habitants des villes se trouvent en possession (d'un grand nombre) de maisons et de fermes, mais cela ne leur est pas arrivé tout d'un coup ni (même) dans l'espace d'une seule génération. Aucun d'eux, bien qu'il fût parvenu au comble de l'aisance, n'aurait eu assez d'argent pour acquérir une quantité de propriétés dont le prix aurait dépassé toutes les bornes, lis ne parviennent que graduellement à réunir en leur possession un grand nombre d'immeubles. Tantôt ce sont des biens- fonds qu'ils héritent de leurs pères ou de leurs parents , et qui, après avoir appartenu à plusieurs propriétaires, viennent se réunir entre les mains d'un très-petit nombre d'individus ou même d'un seul. Tantôt ils les achètent par spéculation, ce qui a lieu quand la dynastie régnante est sur le point de succoiuber, et qu'une nouvelle dynastie paraît pour la remplacer. A cette époque, P. aàS. l'ancienne dynastie n'a pas de troupes pour protéger le pays; l'intégrité de l'empire vient d'être entamée, et la capitale penche vers sa ruine. On ne recherche pas alors la possession des immeubles, parce qu'ils sont presque toujours improductifs et parce que la prospérité de l'Etat est anéantie. 11 en résulte que les propriétaires s'en débarrassent à vil prix et qu'on achète Jeurs propriétés presque pour rien. Quand ces immeubles ont ensuite passé par héritage à d'autres propriétaires, la ville a retrouvé sa jeunesse par suite du triomphe de la nouvelle dynastie, et le rétablissement de sa' prospérité porte les hommes à rechercher la possession des immeubles à cause des grands profits qu'ils peuvent alors en retirer. De là résulte une forte augmentation dans la valeur des propriétés; elles acquièrent une importance qu'elles n'avaient pas auparavant, et voilà pourquoi on les avait ache-
' Littéral. « Sur la réunion des imnieu- ' Pour LAJ.iUx«^, lisez L*J'>J«t<-»>.
blés et des fermes dans la ville. ■ ' Pour *»*, lisez «J.
tées par spéculation. Celui qui s'en était rendu propriétaire devient maintenant l'homme le plus riche de la ville, et cela sans avoir travaillé pour gagner ce qu'il possède ; au reste , il aurait été incapable d'acquérir vine pareille fortune par son travail.
Les avantages qu'un propriétaire retire d'une maison ou d'une ferme ne sont pas assez grands pour subvenir à tous les besoins de la vie, car ils ne suffiront jamais à ses dépenses s'il a cédé aux entraînements du luxe et s'il en a adopté les habitudes. Le revenu des immeubles sert tout au plus à le garantir contre la pauvreté et à lui procurer le simple nécessaire. D'après ce que nous avons entendu dire aux vieillards dans plusieurs villes , on achète des maisons et des fermes afin de ne pas laisser ses jeunes enfants sans ressource si l'on vient à mourir, et afin que les revenus de ces propriétés soient employés à payer leur nourriture ' et leur éducation, et à lesfaipe vivre tant qu'ils seront incapables de travailler pour eux-mêmes^. Quelquefois aussi, quand on a un fils incapable de gagner sa vie à cause de la faiblesse de son corps ou de son intelligence^, on lui achète un immeuble pour son entretien. Tels sont les seuls motifs qui portent aig. les hommes riches à acheter des immeubles ; ce n'est pas pour gagner de l'argent et se procurer les moyens de soutenir un grand train de vie qu'ils font de pareilles acquisitions. Il est vrai qu'il y a des exceptions, mais elles sont très-rares; ainsi l'on parvient quelquefois à gagner beaucoup (en spéculant sur la dépréciation des biens-fonds). Les propriétés situées dans les villes tiennent le premier rang* par leur nature et parleur valeur; mais, si elles deviennent très-productives, elles attirent les regards des émirs et des oualis^, qui, presque toujours, s'en emparent de force ou obligent le propriétaire à leur céder ces
' Pour /l-Jy», je lis <j i^l^^-» , avec les Ji«-" « intelligence, » il est intraduisible,
manuscrits C et D et l'édilion de Boulac. à moins de donner une autre tournure à
^ L'auteur ajoute ici : a et quand ils se- la phrase. C'est ce que j'ai fait ici. ronl capables de faire du gain , ils travaille- ' Je lis (jU I, avec l'édition de Boulac
ront pour eux-mêtnes. » et les manuscrits C et D.
' L'adjectif ^inii signifie «ce qui ' C'est-à-dire, les grands fonctionnaires
regarde la subsistance.» Ajouté au mot de l'État, tant civils que militaires.
propriétés moyennant un prix infime. Cela porte une grave atteinte à la fortune des propriétaires et peut entraîner leur ruine. Dieu est toat-puissant dans ses œuvres. {Coran, sour. xii, vers. 2 1 .)
Dans les grandes villes, les hommes riches ont besoin de protecteurs ou doivent être dans une position qui les fasse respecter.
Le citadin qui possède assez d'argent et de biens-fonds pour être regardé comme l'homme le plus riche de la ville s'attire les regards des envieux, et, plus il déploie de luxe, plus il s'expose à être tracassé par les émirs et princes dont le faste pâlit devant le sien. Or, comme la haine est une passion naturelle à l'espèce humaine, les hommes puissants le voient d'un œil jaloux et se tiennent prêts à saisir la première occasion pour lui enlever tout ce qu'il possède. Quand ils sont parvenus', par quelque chicane, à le mettre en contravention^ avec quelque article du code institué par l'autorité temporelle qui les régit, ils trouvent, de cette manière, un motif ostensible pour le perdre et pour lui enlever ses richesses. En effet, la plupart des articles dont se composent les codes des gouvernements temporels sont contraires à la justice. Pour trouver la justice pure, il faut la chercher dans la loi du khalifat, loi qui malheureusement a duré bien peu de temps. Le saint Prophète a dit : « Le khalifat durera trente ans après moi et deviendra alors une royauté temporelle, un gouvernement injuste. » Donc tout homme qui possède de grands biens et qui se distingue par ses richesses du reste de la popidation doit p. aSo. avoir un protecteur auprès de qui il puisse se réfugier, ou bien il doit occuper une position qui lui permette d'imposer à ses adversaires. Il lui faut l'appui d'un membre de la famille royale ou d'un des favoris du souverain , ou du chef d'un parti assez fort pour le faire respecter par le sultan. De cette manière il a un abri sous lequel il peut se reposer tranquillement et vivre ^ en sécurité, sans craindre les attaques imprévues. Si l'un ou l'autre de ces avantages lui manque,
' Je lis •uU-i-s: avec le manuscrit D et ^ Littéral. « à lui imposer le joug de. »
l'édition de Boulac. ' Littér.il. « paître. »
il deviendra la proie de ses ennemis, qui intrigueront contre lui de toutes les façons, et il succombera victime des trames que les magistrats' (institués par le gouvernement temporel) auront ourdies contre lui. Dieu est le seuljuçje dont personne ne paisse contrôler les arrêts. {Coran, sour. xiii, vers, hi.)
Les grandes villes doivent aux dynasties qui y ont régné leur portion de cette civilisation qui se développe dans la vie sédentaire. Plus ces dynasties ont eu de durée et de t'orce, plus cette civilisation est forte et persistante.
La civilisation de la vie sédentaire se compose d'habitudes d'un genre plus relevé que celles dont la nécessité est absolue et dont aucun peuple ne saurait se passer. Cette supériorité se règle d'après le nombre et le bien-être de la population. 11 y a là des différences auxquelles on ne saurait assigner aucune limite, et qui se pré- • sentent chez tous les peuples quand les effets de la civilisation se multiplient et forment, parleur diversité, divers genres et diverses classes. Ces classes représentent les arts, et chaque art a besoin d'hommes habiles et exercés pour se maintenir. Au fur et à mesure que les arts acquièrent leurs caractères distinctifs, le nombre d'ouvriers qui forment chaque classe augmente ^, et la génération qui vit à cette époque prend une forte teinture (de connaissances pratiques). Cette teinture se renouvelle plusieurs fois dans la suite des temps, de sorte que les ouvriers acquièrent beaucoup d'habileté et une grande connaissance de leurs arts. La durée des siècles et leur suite rendent cette teinture encore plus solide et lui assurent la persistance. C'est surtout dans les grandes villes que cela a lieu, parce qu'elles renferment une nombreuse population et que tous les habitants jouissent de l'aisance. P. 25i, Tout ce que nous venons d'indiquer est dû à l'influence d'un gouvernement dynastique. En effet, le souverain recueille l'argent des contribuables et le distribue à ses intimes et aux grands officiers de l'empire qui, du reste, doivent leur haute considération bien moins
' Pour |*Cil, Usez |.LJCii. — * Pour ^oj^>«, lisez \OJijj, et remplacez tSJUJ par tVJj^.
DIBN KHALDOUN. 295
à leurs richesses qu'au prestige de leurs dignités. L'argent des contribuables passe entre les mains des fonctionnaires du gouvernement, et ceux-ci le donnent à des habitants de la ville qui ont des relations avec eux, et qui forment, en réalité, la majeure partie de la population. Il en résulte que les habitants acquièrent de grandes richesses et parviennent à l'opulence, ce qui accroît' les usages du luxe, multiplie les formes sous lesquelles il se produit, et établit chez eux, sur une base solide, la pratique des arts dans toutes leurs branches.
Voilà la civilisation de la vie sédentaire. On comprend maintenant pourquoi, dans les provinces éloignées (de la capitale), les usages de la vie nomade prédominent- dans les villes, bien qu'elles renferment chacune une nombreuse population, et que les habitants s'éloignent, dans toutes leurs pratiques, des formes de la civilisation sédentaire. 11 en est autrement dans les villes situées aux centres des grands empires, dont elles sont les sièges et les métropoles. Cela tient à une cause unique : la présence du sultan. L'argent qu'il répand à flots est comme un fleuve qui fait verdir tout ce qui est dans son voisinage, féconde la partie du sol qui y touche et étend son influence bienfaisante jusqu'aux arbustes desséchés qui se trouvent dans l'éloignement. Le sidtan et l'empire, avons-nous dit^, servent de marché pour la nation entière; or, dans un marché et dans son voisinage, il y a toute espèce de denrées. Quand on demeure loin d'un lieu de marché , on ne trouve point de denrées. Si fexistence de l'empire se prolonge, et si une suite de rois a régné dans la capitale, les habitudes de la vie sédentaire s'y fortifient beaucoup et s'y établissent d'une manière solide. Voyez l'empire des Juifs en Syrie*. 11 dura près de mille quatre cents ans; aussi ce peuple s'était-il laçonné à la civilisation de la vie sédentaire; il avait acquis une grande
' Pour tSjyJ'j, lisez twUJj. Les correc- '' Je lis i ji*J' avec l'édition de Boutions indiquées dans celte note et dans les lac.
deux notes précédentes sont justifiées par ' Voyez la i" partie, p. 45.
les mss. C et D et par l'édition de Boulac. ' Pour |«LiJl J, lisez »LiJLj.
p. 252. habileté dans tous les arts qui font vivre, et montrait une entente parfaite dans leur emploi. Ce fut surtout dans ce qui regarde la nourriture, l'habillement et les autres choses qui tiennent à l'économie domestique que les Juifs employaient une foule de procédés dont on leur a emprunté un grand nombre et dont on se sert encore jusqu'à ce jour. La civilisation et les usages de la vie sédentaire jetèrent de profondes racines en Syrie, sous la domination des Juifs, et ensuite sous celle des Roum (les Grecs et les Romains), qui régnèrent sur ce pays pendant six cents ans; aussi celte civilisation s'y trouva portée à son plus haut degré. 11 en fut de même chez les Coptes (les anciens Égyptiens) : leur empire dura dans le monde pendant trois mille ans, et donna aux usages de la vie sédentaire un étahhssement solide dans leur pays, l'Egypte. Leur autorité fut remplacée par celle des Grecs et des Romains, et ensuite par celle de l'islamisme, lequel était venu povu- anéantir toutes les anciennes lois ; mais cette civilisation y persista sans interruption. Dans le Yémen, les usages de la vie sédentaire s'étaient profondément enracinés parce que les dynasties arabes y avaient régné pendant des milliers d'années, à partir des temps des Amalécites et des Tobba \ lesquels eurent pour successeurs les Arabes de la tribu de Moder. 11 en fut de même de la civilisation en Irac : elle y était bien établie, puisque les Nabatéens et les Perses y avaient régné, sans interruption, pendant des milliers d'années, à commencer par les Chaldéens, auxquels succédèrent les Caianiens, puis les Chosroès, et ensuite les Arabes; aussi, ne trouvera-t-on pas, de nos jours , sur la surface de la terre , un peuple plus habitué à la civilisation sédentaire que les habitants de la Syrie, del'lrac et de l'Egypte. En Espagne, celte civilisation était encore bien établie parce que ce pays avait subi , pendant quelques milliers d'années^, la domination des Goths et puis celle des Oméiades. Comme ces deux dynasties étaient très-puissantes', les habitudes de la civilisation et de la vie séden-
• ' Pour «uuuxll, lisez «juUajI. ' Je préfère, comme plus conforme à la
^ Je ne m'arrête pas à relever l'exagéra- gramniaire, la leçon iLçJzc |>~Jjt)Jl U«),
lion de c« chiffre. qui nous e«l offerte par l'édilion de Boulac.
taire s'y sont maintenues sans interruption et y ont jeté de profondes racines. Passons au Maghreb et à l'Ffrîkiya.
Avant l'islamisme, aucun empire puissant n'existait en Ifrîkiya; car les Romains et les Francs n'avaient fait que traverser la mer pour occuper, en ce pays, les provinces du littoral, et ne pouvaient compter sur l'obéissance des Berbers, peuple qui ne leur témoignait qu'un semblant de soumission et qui était toujours à changer de place et à p. j53. voyager. Les habitants du Maghreb n'eurent jamais dans leur voisinage un grand empire; ils se bornèrent à envoyer aux Gotiis d'Espagne des déclarations d'obéissance. Lorsque Dieu eut donné l'islamisme au monde et que les Arabes eurent effectué la conquête de l'Ifrîkiya et du Maghreb, le royaume qu'ils y fondèrent n'eut pas une grande durée, puisqu'il ne s'y maintint que pendant les premiers temps de l'islamisme. A cette époque, ils étaient encore eux-mêmes dans une des phases de la civilisation nomade, et ceux qui se fixèrent dans ces pays n'y trouvèrent rien d'une ancienne civilisation sédentaire qu'ils auraient pu emprunter. Les habitants étaient des Berbers tout à fait habitués à' la civilisation grossière de la vie nomade. Peu de temps après, sous le khalifat de Hicham, fils d'Abd el-Melek, les Berbers du Maghreb el-Acsa se soulevèrent à l'instigation de Meïcera el-Malghari ^•pour ne plus rentrer sous la domination arabe. Dès lors ils se gouvernèrent eux-mêmes, et, bien qu'ils aient prêté le serment de fidélité à Idrîs, on ne peut pas regarder le royaume qu'ils fondèrent en ce temps-là comme un empire arabe.
En effet ils administraient eux-mêmes l'Etat, les Arabes n'y étant qu'en très-petit nombre. Les Aghlebides et les Arabes qui étaient à leur service restèrent maîtres de llfrikiya, et possédèrent quelque teinture de la civilisation sédentaire, ce qu'ils devaient à l'influence du luxe et du bien-être qui dérivent de l'exercice du pouvoir, et à la grandeur de la population qui remplissait la ville de Cairouan. Cette civifisation devint l'héritage des Ketama (partisans des Fatemides),
' Littéral, «plongés dans.» ÏHist. des Berbers, t. 1 de la traduction,
* Pour (jjjj2il, lisez (j^à]iil. (Voyez p. 216, 237, 36o.)
Prol(?gomcncs. — u. 38
et passa ensuite aux Sanhadja (Zîrides); mais elle fut tellement imparfaite qu'elle subsista à peine quatre cents ans. Lors de la chute de l'empire sanhadjien, cette teinture de civilisation s'effaça, parce qu'elle était peu solide et que les Arabes hilaliens ', peuple nomade, s'étaient emparés du pays et y avaient répandu la dévastation. On peut toutefois y reconnaître encore quelques traces, à peine perceptibles, de la civilisation sédentaire; elles existent dans les familles dont les aïeux avaient habité El-Calâ^, Cairouan^ et El-Mehdiya*. P. 25i. Cela se voit dans leurs usages domestiques et dans leurs habitudes; mais il y a un mélange de civilisation nomade qui n'échappe pas aux regards d'un habitant des villes. 11 en est encore ainsi dans la plupart des villes de l'ifrikiya; mais, dans celles du Maghreb, la civilisation de la vie sédentaire existe à peine. En Ifrîkiya^, le gouvernement monarchique s'était maintenu pendant un temps considérable dans les mains des Aghlebides, des Chîïtes (Fatemides) et des Sanhadja (Zîrides). L'Espagne, sous la dynastie des Almohades, communiqua au Maghreb une portion considérable de sa civilisation , ce qui permit aux usages de la vie sédentaire de prendre racine dans ce dernier pays. Cela eut lieu, parce que la dynastie qui gouvernait le Maghreb avait conquis les provinces de l'Espagne, et que beaucoup de monde avait quitté ce pays pour passer dans le Maghreb, soit de ji|i-é, soit
' Les Béni Hilal , Arabes nomades, envalurent la Mauritanie vers le milieu du v' siècle de l'hégire. Ils se trouvèrent alors avec la tribu des Béni Soleïm , dans la haute Egypte, entre le Nil et la mer Rouge. Le khalife faleraide El-Azîz les y avait relégués pour les punir des ravages qu'ils avaient commis dans le Hidjaz, lors de la grande insurrection des Carmats.
Quand El-Moïzz Ibn Badîs , vice-roi de l'Ifrîkiya, secoua le joug des Fatemides, le gouvernement égyptien se vengea de lui en autorisant ces tribus à passer le Nil et à porter la dévastation dans tontes les
provinces de l'Afrique septentrionale. C'est d'eux que descendent tous les Arabes de ce pays qui vivent sous la tente. Les Arabes des villes descendent presque tou.s d'émigrés chassés des provinces méridionales de l'Espagne.
'' El-Calà , la capitale des Etats gouvernés par les Zîrides Hammadites, était située à unejournée N. E. d'El-Mecîla. (Voy. VHisl. desBerb. t. II, p. 43.)
' Siège (lu gouvernement des Aghlebides.
' Capitale do l'empire des Fatemides.
' Pour AAflJ^t (j , lisez «^aJu^sLi.
, de force. On sait quelle étendue l'empire des Almohades avait acquise à cette époque. La civilisation de la vie sédentaire prit alors, dans le Maghreb, une certaine consistance et s'y établit même d'une manière solide; mais ce pays la devait en grande partie aux Espagnols. Lors de la grande émigration, quand une foule de musulmans quittèrent l'Espagne, à la suite des conquêtes faites par les chrétiens^ ceux qui en avaient habité les provinces orientales passèrent en Ifrîkiya, où ils ont laissé des traces de leur civilisation. Cela se remarque dans les grandes villes, et surtout à Tunis, où les usages espagnols se combinèrent avec la civiHsation qui était venue de l'Egypte , et avec les coutumes introduites par les voyageurs. De celte manière , rifiîkiya et le Maghreb arrivèrent à un degré de civilisation trèsconsidérable, mais qui disparut plus tard, lors de la dépopulationdu pays. Tout progrès y fut désormais arrêté, pendant que, dans le Maghreb, les Berbers reprirent leurs anciens usages, et retombèrent dans la grossièreté de la vie nomade. Dans tous les cas, il reste plus de civilisation en Ifrîkiya que dans le Maghreb et dans les villes de cette contrée, et cela, parce que beaucoup plus de dynasties ont régné dans le premier pays que dans le second, et que les usages, en Ifrîkiya, se rapprochent de ceux de l'Egypte, ce qui tient au grand nombre de voyageiu-s qui vont et viennent entre ces deux pays. Voilà le secret (de ces différences dans la civilisation), secret qui a échappé v à tout le monde. Le lecteur saura maintenant que (dans la question que nous traitons) il y a plusieurs choses qui ont entre elles des rapports intimes, telles que l'état de l'empire en ce qui regarde sa force et sa faiblesse, le nombre de la popidation ou de la race dominante, la grandeur de la capitale, l'aisance et les richesses du peuple, p. 355. Ces rapports existent, parce que la dynastie et l'empire servent de forme à la nation et à la civilisation, et que tout ce qui se rattache à l'Etat, comme les sujets, les villes, etc. leur sert de matière. L'argent qui provient des contributions retourne au peuple; la richesse
' Séville fut prise par Ferdinand III, roi de Caslille. l'an i236 de J. C. — * Pour
de la population dérive ordinairement des marchés et du commerce; , les dons et les richesses que le sultan verse sur quelques hahitants de la ville se répandent parmi les autres et reviennent ensuite an, prince pour être distribués de nouveau. Les impôts et la contribution foncière [kharadj] leur enlèvent de l'argent; mais le sultan, en le dépensant, le leur rend. La richesse du gouvernement fait celle des sujets, et plus les sujets sont riches et nombreux, plus le gouvernement a de l'argent. Or tout cela dépend du nombre plus ou moins grand de la population. Examinez et réfléchissez; vous trouverez que cela est vrai. Dieu, que sa gloire soit exaltée! est h seul juge dont aucune autorité ne puisse contrôler les arrêts.
La civilisation de la vie sédentaire marque le plus haut degré du progrès auquel un peuple peut atteindre; c'est le point culminant de l'existence de ce peuple, et le signe qui en annonce la décadence.
Nous avons déjà exposé que la royauté et l'établissement des gouvernements dynastiques est le terme ^ auquel s'arrête l'action de l'esprit de corps, que la civilisation née de la vie sédentaire est celui auquel aboutit la civilisation de la vie nomade, et que la vie nomade, la vie des villes, la royauté, le peuple 2, et tout ce qui marque dans la société humaine, ont un temps limité pour exister, à l'instar de chaque individu d'entre les êtres créés. Or la raison et l'histoire nous apprennent que, dans l'espace de quarante ans, les forces et la croissance de l'homme atteignent leur dernière limite, que la nature suspend alors son action pendant quelque temps, et p. 256. qu'ensuite la décadence commence. Il en est de même de la civilisation dans la vie sédentaire; elle est le terme au delà duquel il n'y plus de progrès. Un peuple qui se trouve dans l'aisance se porte naturellement vers tous les usages de la vie sédentaire et s'y forme promptement. Or, dans ce mode d'existence, la civilisation consiste, comme on le sait , dans l'introduction de tous les genres de luxe, dans
' Pour JuU, lisez ioU. si nous lisons '>.9j—, avec le manuscrit C
' Ou bien, la royauté et son cmporium, el l'édition de Boulac.
la recherche de ce qu'il y a de meilleur et dans l'empressement à cultiver les divers arts : ceux, par exemple, qu'on a inventés pour l'amélioration de la cuisine, des objets d'habillement, des édifices, des tapis, de la vaisselle et de toutes les autres choses qui figurent dans l'économie d'une maison. Pour arriver à un résultat satisfaisant dans chacune de ces parties, il faut le concours de plusieurs arts dont on n'a aucun besoin dans la vie nomade, et qui n'y sont nullement recherchés. Quand on a porté jusqu'à la dernière limite de l'élégance tout ce qui se rattache à féconomie domestique, on cède à l'entraînement de ses passions, et les habitudes du luxe communiquent à l'âme une variété d'impressions' qui fempèchent de se maintenir dans la voie de la religion et nuisent à son bonheur dans ce monde.
Ces habitudes, envisagées sous le point de vue religieux, déteignent sur l'âme et y laissent des taches qui s'enlèvent très -difficilement; envisagées sous le point de vue mondain, elles créent tant de besoins et imposent tant de charges que tout ce qu'on peut gagner (par le travail) ne suffit pas pour y satisfaire. Afin de rendre cela plus clair, nous ferons observer que, dans les grandes villes, la variété des arts qui naissent de la civilisation de la vie sédentaire entraine les habitants dans de grandes dépenses-. Or le degré de cette civilisation varie avec le nombre de la population : plus la population est grande, plus la civihsation est complète. D'ailleurs nous avons déjà dit que toute ville renfermant une nombreuse population se distingue parla cherté des denrées exposées dans ses marchés, et par le haut prix des objets qui servent aux besoins de la vie. Les droits imposés par le gouvernement sur ces marchandises contribuent à leur cherté. (Ces droits sont très-considérables) car la civilisation n'atteint son entier développement qu'à l'époque où le gouvernement est parvenu à son plus haut degré de force, époque pendant laquelle fadminislration étabht toujours de (nouveaux) impôts, parce qu'elle fait alors de i>. 257.
' Littéral, «de teintures. » — ^ Pour |<ii*J , lisez -tMKJ'.
grandes dépenses, ainsi que nous l'avons démontré. Ces impôts ont pour effet d'augmenter le prix de tout ce qui se vend; car les négociants et les boutiquiers, en fixant le prix de leurs denrées et marchandises, y tiennent compte de tous leurs déboursés, et y font entrer, de plus, les droits de marché et les frais de leur propre entretien. Cela augmente beaucoup le prix de tout ce qui est mis en vente, et oblige les habitants de la ville à dépenser beaucoup et à sortir des bornes de la modération pour se jeter dans la prodigalité. Us ne sauraient faire autrement, parce qu'ils sont devenus les esclaves de leurs habitudes de luxe; aussi dépensent-ils tout ce qu'ils gagnent et se laissent-ils entraîner, les uns à la suite des autres, dans lapauvreté et dans la misère. Quand la plupart d'entre eux sont réduits à l'indigence, le nombre des acheteurs diminue, le commerce languit et la prospérité de la ville en souffre. Tout cela a pour cause la civilisation portée à l'extrême et un luxe qui dépasse toutes les bornes.
Voilà les causes qui nuisent, d'une manière générale, à une ville, parce qu'elles l'atteignent dans son commerce et dans sa population. Celles qui lui nuisent en agissant sur les individus sont, d'abord, la fatigue et fennui qu'ils éprouvent en tâchant de subvenir à des habitudes de luxe devenues pour eux des besoins, puis les diverses impressions démoralisantes que fâme éprouve en cherchant à satisfaire aux exigences de ses habitudes vicieuses. Le mal que cela fait à la pureté de l'âme va toujours en croissant, parce que chaque atteinte^ qu'elle reçoit est suivie d'une autre. Cela augmente dans ces individus la dépravation, la méchanceté, fimprobité et finclination à se servir de toute espèce de moyens, bons ou inauvais, afin de gagner leur vie. L'âme se détourne (de la vei'tu) pour réfléchir sur ces matières, pour se laisser absorber dans leur étude et pour combiner des ruses au moyen desquelles elle pourra accomplir ses desseins; aussi voit-on ces hommes se livrer effrontément au mensonge, à la tromperie, à la 258. fourberie, au vol, au parjure et à la fraude dans la vente de leurs
' Littéral. « teinture. »
marchandises. On remarquera aussi que leur grande habitude de satisfaire à leurs passions et de goûter des plaisirs que le luxe a introduits les a rendus familiers avec tous les genres de vice et avec l'immoralité dans toutes ses formes. Ils affichent ouvertement l'impudeur, et, jetant de côté toute honte, ils tiennent des discours immodestes, sans être retenus parla présence de leurs parents et de leurs femmes'. 11 en est tout autrement dans la vie nomade, où le respect qu'on porte aux femmes empêche^ de prononcer devant elles des paroles obscènes. On reconnaîtra aussi que ce sont là les gens les plus habiles dans l'emploi des ruses et des tours d'adresse, afin de se soustraire au bras de la justice ^, quand elle est sur le point de les atteindre, et afin d'éviter le châtiment qu'ils savent être dû à leurs méfaits. Cela est même devenu une habitude et une seconde nature pour eux tous, à l'exception de quelques-uns que Dieu a préservés du péché. La ville regorge d'une population infime, d'une fouie d'hommes aux inclinations viles, qui ont pour rivaux en turpitude des jeunes gens appartenant à de grandes maisons, des fils de famille abandonnés à eux-mêmes, exclus par le gouvernement du nombre de ses serviteurs, et qui, malgré la noblesse de leur origine et la respectabilité de Ieur.s familles *, se sont laissé entraîner dans le vice par la fréquentation de la mauvaise compagnie. Cela se comprend quand on pense que le vice abaisse les hommes à un même niveau, et que, pour se distinguer et se maintenir dans l'estime publique, on doit se faire remarquer par son honorable caractère , travailler à croître en mélile et éviter tout ce qui est vil. Celui qui a contracté, n'importe de quelle manière, une forte teinture de dépravation et qui a perdu le sentiment de la vertu, a beau être membre d'une famille honorable et venir d'une noble race, cela ne lui sert de rien. Voilà pourquoi
' Lesmots j «L^^^Isonlde trop;ils ne ' Pour jR^aj , lisez Js^iu.
se trouvent ni dans les mss.C et D, ni dans ' Littéral. « de la force. »
l'édilion de Boulac. D'ailleurs ils sont * Le mot *jLsel est de trop. Il ne se lit
inutiles, parce que le mot («nL^I , qui les pas dans les manuscrits C et D, ni dans
accompagne, a la même signification. l'édition de Boulac.
tant de personnes appailenanl à des familles nobles, illustres et haut placées, se voient rejetées de la société, reléguées dans la foule et obligées, par suite de leurs mœurs corrompues et de leurs vices', à exercer les métiers les plus vils afin de se procurer les moyens de P. 269. vivre. Quand il y a beaucoup de ces gens-là dans une ville ou dans une nation, c'est un signe par lequel Dieu annonce la chute et la ruine de ce peuple.
On comprendra maintenant la portée de ces paroles de Dieu : « Et lorsque nous voulûmes détruire une cité, nous adressâmes nos ordres à ceux qui y vivaient dans le luxe , et ils s'empressèrent d'y commettre • des abominations; ainsi se trouva justifiée notre sentence, et nous détruisîmes la ville de fond en comble. » [Coran, sour. xvii, vers. 17.) Voici comment la démoralisation arrive : quand on ne gagne pas de quoi subvenir à ses besoins, satisfaire aux nomlHeuses habitudes que • l'on s'est faites et entretenir l'ardeur avec laquelle l'âme recherche les jouissances, les fortunes se dérangent, et, quand cela arrive successivement à beaucoup d'individus dans la ville, tout s'y désorganise et tombe en ruine. C'est là l'idée qu'un homme d'un esprit supérieur a voulu exprimer par ces paroles : « La ville dans laquelle on plante beaucoup de citronniers reçoit ainsi l'avertissement de sa ruine prochaine. » Aussi beaucoup de personnes appartenant aux classes inférieures évitent de planter des citronniers dans les cours de leurs maisons. [Elles croient que cela porte malheur-]. Mais ce n'est pas la pensée qu'on voulait exprimer, car il n'y a aucun mauvais augure à tirer d'un citronnier; on a seulement voulu dire que la création de jardins, et leur embellissement au moyen d'eaux courantes, sont une suite de la civilisation née dans la vie sédentaire. Or le citronnier, le limonier, le cyprès, etc. sont des arbres dont les fruits ne renferment aucun principe nutritif et ne sont bons à rien. C'est à cause de l'aspect de ces arbres qu'on les plante dans les jardins, et cela ne se pratique que
' Lilléral. «et de la leinlure qu'ils ont vent pas dans l'édition de Boulac ni dans prise du mal et d'improbité. >• les nnanuscrits C et D.
' Les mots entre crochets ne se trou-
sous l'influence d'une civilisation poussée à l'exlrème; on ne le fait pas avant que tous les genres de luxe se soient développés, et c'est là précisément l'époque à laquelle on a raison de craindre la destruction de la ville et sa ruine. Le laurier-rose, dont on dit la même chose, rentre encore dans cette catégorie; on ne le plante dans les jardins qu'à cause de ses belles fleurs rouges ou blanches, et cela est aussi une pratique introduite par le luxe.
Une autre cause de la corruption des mœurs dans la civilisation sédentaire, c'est l'empressement avec lequel, quand le luxe est très- P. 260. grand, on lâche la bride à ses passions, afin de se plonger dans la débauche. Alors on invente , pour la satisfaction de l'estomac, les mets • les plus savoureux [, les boissons les plus agréables ']. On varie ensuite les manières de flatter les appétits charnels : la fornication s'introduit ainsi que la pédérastie, vices dont l'un mène indirectement et l'autre directement à l'extinction de l'espèce. La fornication a une influence indirecte par l'incertitude qui en résulte au sujet de la filiation des enfants- ; car personne ne voudra reconnaître pour son fils un enfant qui ne sera probablement pas le sien^, vu que la semence de plusieurs a pu se réunir dans la même matrice. En ce cas, les pères, ne ressentant plus l'affection naturelle qui les fait aimer leurs enfants, refusent de les élever; les enfants meurent faute de soins, d'où résuite un obstacle à la propagation de l'espèce. La pédérastie, cause qui y contribue directement, a pour résultat l'interruption complète de la propagation. Elle est encore plus nuisible que la fornication, parce qu'elle mène à la non-existence de l'espèce, tandis que la fornication ne mène qu'à la non-existence des moyens qui entretiennent l'espèce. Ce fut d'après ces considérations que l'imam Malek énonça, au sujet de la pédérastie, une opinion beaucoup plus explicite que celle des (trois) autres imams*, et montra ainsi qu'il com-
' Les mois l^>^j <>sLiiL manquent fusion de généalogies. » C'esl un ternie du dans les manuscrits C et D et dans l'édi- droit musulman, lion de Boulac. ' Pour oo~A\, 1
isez. olSj
^ Le texte porte (>'~«»J'^I •l'-iuâ.I « cou- * Malek déclara que ce péché devait né-
Prolégomènes. — u. 3 9
prenait beaucoup mieux que ceux-ci le but de chaque prescription de la loi divine, et que ces prescriptions ont toujours pour objet le bien général.
Le lecteur qui aura compris et apprécié ce que nous venons d'exposer reconnaîtra que la civilisation c'est la vie sédentaire et le luxe, qu'elle indique le dernier terme du progrès de la société, et que, dès lors, la nation commence à rétrograder, à se corrompre et à tomber dans la décrépitude , ainsi que cela a lieu pour la vie naturelle des animaux. Nous dirons même que le caractère des hommes, formé sous l'influence de la vie sédentaire et du luxe, est, en luimême, le mal personnifié. L'homme n'est pas homme, à moins de pouvoir se procurer, par ses propres moyens, ce qui lui sera utile, et de pouvoir écarter ce qui pourrait lui être nuisible; c'est pour travailler dans ce but qu'il a reçu une organisation si parfaite. Or le citadin est incapable de pourvoir lui-même à ses propres besoins; la paresse, dont il a contracté l'habitude en vivant dans l'aisance, l'en empêche, ou bien c'est la fierté qui résulte d'une éducation faite !'. 261. au sein du bien-être et du luxe. Or cette paresse et cette fierté sont également blâmables. Les habitants des villes, dont la jeunesse s'est passée sous le contrôle de précepteurs chargés de les enseigner et de les châtier, et qui vivent ensuite dans le luxe, perdent tout leur courage, n'ont plus assez d'énergie pour se défendre contre ceux qui leur font du mal, et deviennent une charge pour le gouvernement, qui est obligé de les protéger. Cette disposition leur est encore nuisible sous le point de vue religieux, à cause de la teinture du mal que les mauvaises habitudes dont ils sont les esclaves ont communiquée à leurs âmes. C'est là un principe que nous avons déjà établi et qui admet bien peu d'exceptions. Or, lorsqu'un homme a perdu la force d'agir ainsi que ses bonnes qualités et sa piété, il a perdu son caractère
cessairement entraîner la peine établie cidive. l/opinion de Cliafèi , que noire
((j^.) par la loi, c'est-à-dire, la lapidation. auteur a oublié, s'accorde avec celle de
Abou Hanifa prescrivit un châtiment cor- Malek. porel, ^J>»J', et la lapidation au cas de ré-
d'homme et tombe au niveau des bétes'. Quand on envisage ia civilisation sous ce point de vue , on comprend pourquoi cette portion des troupes du sultan qui ont été élevées dans les habitudes dures et âpres de la vie nomade est plus effective et plus utile que celle dont les hommes ont passé leur vie au milieu des usages de la civilisation sédentaire. Cela se remarque dans tous les empires. Il est donc évident que cette civilisation marque le point d'arrêt dans la vie ascendante d'un peuple^ ou d'un empire. Diea est l'unique, le puissant.
Toute ville qui est le siège d'un empire^ tombe en ruine lors de la chute
de cet empire.
Dans nos recherches sur la civilisation, nous sommes arrivé à la conclusion' que le déclin et la chute d'un empire détruisent la prospérité de la ville qui lui servait de capitale, et que, si la ruine de la ville n'en résulte pas immédiatement, elle ne tardera pas à arriver. Plusieurs choses contribuent à produire cet effet, i" Quand ^ une dynastie vient de se fonder, les mœurs frugales de la vie nomade, qu'elle a nécessairement conservées, l'empêchent de mettre la mgin sur les richesses de ses sujets et la tiennent éloignée du faste et de l'ostentation. L'influence de ces mœurs la porte à diminuer les P. 263. charges et les impôts qui pèsent sur le peuple et qui servent à payer les frais'' du gouvernement. Pour cette raison, la nouvelle administration fait peu de dépenses et s'abstient du luxe. L'absence du luxe chez la nouvelle dynastie fait diminuer celui qui existait chez les habitants de la ville que cette famille vient de choisir pour être le siège de son empire : on sait que les sujets suivent toujours l'exemple donné par le souverain , qu'ils se conforment au caractère de leurs gouvernements, «soit de gré, soit de force. Dans le premier cas, ils se laissent porter à la modération par ce sentiment naturel
' Littéral, «et devient réellement un ' Pour (j^jij) , lisez (AW.
être métamorphosé. » * Pour Uj yix>«l , lisez Uj Ju~l.
^ Littéral, «est l'âge d'arrètdans la vie ' Après Jj-^l, insérez yl.
d'un peuple. •■ " Littéral, «et qui sont la matière. «
308 PROLEGOMENES
qui dispose les hommes à imiter les mœurs de celui qui les tient sous ses ordres. Dans le second, ils se laissent enlever, jusqu'à un certain degré, les habitudes de la vie sédentaire; car il est dans le caractère du nouveau gouvernement d'éviter toute espèce de luxe; cela réduit à peu de chose les profits (que l'on peut retirer des dépenses faites par le souverain), profits qui sont faUment du luxe. Il en résulte que la prospérité de la ville ne se maintient plus et que les habitudes du luxe subissent une notable diminution. C'est encore là l'idée que nous avons déjà énoncée en traitant des causes qui amènent la ruine des grandes villes. 2" Une dynastie parvient à la souveraineté et à la domination par la voie de la conquête; mais, avant cela, elle a dû déployer de finimitié (contre une autre dynastie) et (lui) faire la guerre. Or l'inimitié qui règne entre deux dynasties porte les sujets de l'une à détester ceux de f autre; les habitudes (du luxe) sont plus fortes, et le bien-être, dans toutes ses formes, est plus grand chez f un ' de ces peuples que chez fautre ; mais la victoire de celui-ci fait disparaître (la puissance de) son adversaire, et, dès lors, les usages de l'ancien empire paraissent détestables, odieux et exécrables à la nouvelle dynastie. Les choses du luxe, surtout, le révoltent, et le peuple vainqueur n'en adopte pas l'usage , parce que son gouvernement fimprouve. Cela dure jusqu'à ce que la dynastie du vainqueur acquière graduellement quelques habitudes du luxe, habitudes d'un autre genre, et pose ainsi la base d'une nouvelle civilisation sédentaire. Pendant cet intervalle, la civilisation de fancien peuple décroît et tend à disparaître. Voilà encore comment la prospérité d'une ville p. 263. décline. 3° Chaque peuple a nécessairement un pays dont il est originaire et où il a commencé l'établissement de son empire. Le pays dont il s'empare ensuite devient une dépendance de celui qui était le berceau de sa puissance, et les villes conquises se trouvent placées à la suite de celles que les vainqueurs possédaient déjà. Le royaume a pris alors une telle extension que le gouvernement se voit obligé
' Pour U^oow!, lisez lv*look.|.
d'établir le siège de son autorité au milieu de ses provinces, car une capitale doit être un centre dont les provinces forment la circonférence. La nouvelle capitale, bien quelle soit éloignée de l'ancienne, devient un point d'attraction pour tous les cœurs, parce qu'elle est le siège de l'empire et la demeure du sultan; aussi reçoit-elle une nombreuse population, au détriment surtout de l'ancienne capitale du royaume. Or, dans une grande ville, la civilisation de la vie sédentaire est en rapport direct avec le nombre de la popidation. C'est là un principe que nous avons déjà démontré. Donc l'ancienne capitale volt diminuer sa prospérité et se trouve privée de plusieurs conditions essentielles à l'existence de la civilisation. Voilà encore une cause de ruine pour la capitale d'un empire. C'est là ce qui est arrivé pour Baghdad, quand le gouvernement seldjoukide transporta le siège de son empire de cette ville à Ispaban. La ville d'El-Medaïn éprouva le même sort quand les Arabes l'abandonnèrent pour s'installer dans les villes de Koufa et de Basra. Damas perdit sa prospérité quand les Abbacides la quittèrent pour aller s'établir à Baghdad. La ville de Maroc tomba en décadence quand les Mérinides du Maghreb s'en éloignèrent pour se fixer à Fez. En somme, f adoption d'une nouvelle capitale par un gouvernement amène la ruine de l'ancienne. 4° Chaque nouvelle dynastie, se trouvant obligée de traiter durement les serviteurs et les partisans de la dynastie déchue, les transporte ailleurs, afin de se garantir contre leurs tentatives perfides. Or la majeure partie de la population, dans la capitale (de l'empire conquis), se compose d'amis de fancienne dynastie, de membres de la classe guerrière qui était venue s'y établir lors de la fondation de cet empire, et de la classe des notables. L'ancien gouvernement avait toujours entretenu avec ceux-ci des relations* plus ou moins directes, selon leur rang et la classe qu'ils occupaient dans la société. On peut même dire que la plupart d'entre eux avaient grandi à l'ombre de l'ancienne dynastie. Pour cette raison, ils lui sont très- dévoués
' Pour iJjoJl j , lisez «JjoJJ.
p. 264. et, s'ils ne peuvent pas l'aider par la force des armes, ils la favorisent, l'aiment et lui restent attachés. Or le nouveau gouvernement, étant naturellement porté à effacer toute trace de celui qui l'a précédé , transporte cette population insoumise dans le pays d'où elle était sortie, pourvu qu'il ait réduit ce pays sous son autorité. Il y envoie les uns comme prisonniers ou comme exilés, et persuade aux autres d'y chercher une retraite honorable ; employant ainsi les moyens de douceur pour ne pas les indisposer tout à fait. A la fin, il ne reste plus, dans la capitale, que de petits négociants et des gens peu considérés : des cultivateurs, des vagabonds et du bas peuple. Pour remplir le vide que ces exilés ont laissé, le gouvernement installe à leur place une partie de' ses troupes et de ses partisans. Or, quand une ville se trouve abandonnée par les notables des diverses classes, elle subit une grave atteinte dans le nombre de sa population, ou, en d'autres termes, elle perd beaucoup de sa prospérité. Le nouveau gouvernement se voit donc obligé de la repeupler^ en y établissant ses protégés. La vie sédentaire développe alors chez ceux-ci une nouvelle civilisation qui fait plus ou moins de progrès, selon que l'empire est plus ou moins fort. On peut assimiler ce procédé à celui de l'homme qui, étant devenu propriétaire d'une maison délabrée, dont la distribution et les dépendances ne répondent pas à ses besoins, change cette distribution et restaure la maison de la manière qu'il l'entend et qui lui convient le mieux; un tel édifice tombe promptement en ruine et doit être reconstruit. Voilà ce qui a eu heu, au vu et au su de tout le monde, pour plusieurs villes qui ont servi de capitale à des empires. Diea est le régulateur des nuits et des jours.
En somme, la cause première et naturelle de ce phénomène est celle-ci : la dynastie et l'empire sont pour la population (et pour la
' Pour j , lisez ^. forme aux règles de la grammaire serait
* Les manuscrits C et D portent ou ^ y [ ^^ «J 00 ■2' , mais notre auteur n'y re-
(ji *J ; nous lisons , dans l'édition de Bou- gardait pas de si près.
lac, (jl ij-» tVJ ^. La leçon la plus con-
prospérité de la capitale) ce que la forme est pour la matière, c'est-àdire la figure qui, par sa spécialité, en maintient l'existence. Or, dans les sciences philosophiques, c'est un principe reçu que la forme et la matière ne sauraient être isolées l'une de l'autre; donc, on ne peut concevoir un empire sans population , ni trouver facilement une population qui ne soit pas en connexion avec une dynastie ou un p. 265. empire. La cause de cette liaison existe dans la nature même des hommes : leur hostilité mutuelle' amène nécessairement l'institution d'un modérateur, et, pour que celui-ci puisse agir, on doit adopter un système d'administration fondé, soit sur la loi divine, soit sur la loi humaine'^ : c'est en cela que consiste (le gouvernement ou) l'empire. Or, puisque le gouvernement et le peuple sont unis inséparable» ment, tout ce qui porte atteinte à l'un réagit sur l'autre, et si l'un cessait d'exister, l'autre disparaîtrait aussi. Les atteintes qui ont les suites les plus graves sont celles qui frappent une dynastie, comme cela a eu lieu pour les Perses, les Romains et les Arabes en général, tant sous des Oméiades que sous des Abbacides. Les atteintes subies par un empire, dans la période d'un seul règne , tel que celui d'Anouchrewan, d'Héraclius, d'Abd el-Mélek Ibn Merouan et d'Er-Rechîd, (étaient moins dangereuses pour les dynasties de ces princes) : les individus, se succédant régulièrement dans le gouvernement du peuple, travaillaient à maintenir l'existence et la durée de la population et ressemblaient beaucoup les uns aux autres (dans leur conduite politique). Les malheurs (d'un seul règne) ne nuisent que peu à la prospérité de l'Etat, car le véritable empire, celui qui agit sur la matière de la population, vit par son esprit de corps et par les forces dont elle peut disposer; or cet esprit et ces forces persistent sous le règne de chaque souverain individuel de la dynastie. Si l'esprit de cox'ps vient à s'éteindre ou se laisse chasser par un autre qui, en exerçant son influence sur la population, fasse disparaître les forces de la
' Je lis (jI.OJ>-'I, avec l'édition de Bou- où l'auteurexplique l'origine de la royauté.) lac, la leçon ^.1»^]! amenant un contre- ' Littéral. « royale, » c'eslà-dire, insli-
sens. (Voy. la première partie, page 38o, tué par le souverain.
312 PROLEGOMENES
dynastie précédente, l'atteinte portée à la prospérité de la nation sera très-grave, ainsi que nous l'avons déjà énoncé. Dieu fait ce qu'il veut; s'il voulait, il vous ferait disparaître et produirait une nouvelle création pour vous remplacer; cela ne serait pas difficile à Dieu. [Coran, sour. XIV, vers. 22.)
Certaines villes se distinguent par la culture de certains aris.
11 est évident que les occupations manuelles auxquelles on se livre dans les villes provoquent' la naissance d'autres métiers; cela découle du principe que les hommes établis en société sont naturellement portés à s'aider les uns les autres. Une partie seulement des p. 266. habitants s'adonnent aux occupations qui naissent de cette manière : s'étant chargés de les exécuter, ils acquièrent de l'habileté par la pratique de l'art dont ils se sont fait une spécialité. Le besoin de^ ces arts et leur nécessité s'étant fait généralement sentir, ceux qui les cultivent y trouvent un moyen de vivre et en retirent même un profit. Tout art dont l'exercice n'est pas réclamé dans une ville reste complètement négligé; la personne qui voudrait le pratiquer n'en retirerait pas assez pour être tentée de s'en faire un métier. Les arts enfantés » par les besoins de la vie existent dans toutes les villes : on y trouve des tailleurs, des forgerons, des menuisiers, etc. mais ceux qui doivent leur naissance aux exigences du luxe et aux usages qu'il a introduits ne se pratiquent que dans les villes renfermant une population nombreuse, qui s'est déjà formée aux habitudes du luxe et de la civilisation sédentaire. Là seulement se trouvent des verriers, des bijoutiers, des parfumeurs, des cuisiniers, des chaudronniers, des fabricants de moût, de heriça^, de brocart, et d'autres objets, dont la diversité est très-grande. Tant que les habitudes de la vie sédentaire augmentent dans une ville et que les exigences du luxe deviennent plus iiupérieuses, de nouveaux arts , inconnus ailleurs, s'élèvent pour
' Pour (j-tSUuJ, lisez (J-(}^Xm.j. gnifie loul mets fait de blé et de viande
' Pour J *-^ , lisez <j*j- liachéeou pilée.(Voy. l'^WaZ/afi/, de M.de
' 'Heriça ei\. un terme générique ([ui si- Sacy, p. Soy.)
y satisfaire. Dans celte catégorie nous pourrons ranger les bains de vapeur; ils se trouvent seulement dans les villes qui «ont grandes et bien peuplées, parce que la sensualité qui dérive du luxe et des richesses en a réclamé l'établissement. Voilà aussi pourquoi on ne les trouve pas dans les villes de moyenne grandeur, et, si quelque prince ou émir se charge d'y faire construire et monter une salle de bains, cet étabUssement ne tarde pas à être abandonné et à tomber en ruine. Cela arrive parce que la majorité des habitants n'en sent pas le besoin et que les personnes chargées de tenir ces établissements abandonnent leur poste , parce qu'ils n'en retirent pas assez de profit pour pouvoir subvenir à leur existence. Dieu borne ou étend ses faveurs à son gré. [Coran, sour. ii, vers. 2A6.)
L'esprit de corps peut exister dans les villes; quelques-uns d'entre les habitants P. 207. dominent alors sur le reste.
Il existe évidemment dans la nature de l'espèce humaine une dis- , position qui porte les hommes à s'attacher les uns aux autres et à se réunir en corps, quand même ils n'appartiendraient pas à la même famille. Cet attachement est pourtant moins fort que la liaison de parenté, ainsi que nous l'avons déjà dit, et l'esprit de corps qui en ^ résulte produit seuieinent une partie des efiéts auxquels donne lieu l'esprit de corps fondé sur les liens du sang. Dans une ville, la plupart des habitants se trouvent liés ensemble par des mariages, ce qui amène l'incorporation des familles les unes dans les autres et l'établissement des liens de parenté entre elles; aussi Irouve-t-on chez les citadins les mêmes sentiments d'amitié et de haine qui existent dans les peuplades et dans les tribus, sentiments qui les portent à se séparer en bandes et à former des partis. Quand l'empire (auquel ^
ces villes appartiennent) est tombé en décadence et qu'il cesse d'agii avec autorité dans les provinces éloignées de la capitale, les habitants des villes situées dans ces contrées sentent le besoin d'un gouvernement capable de les diriger et de les protéger. Us ont alors recours à l'établissement d'un conseil administratif, ce qui pose aussitôt une
Prolégomènes — ii. ko
lisne de démarcation entre les hommes de haut rang; et ceux des classes inférieures. Or toutes les âmes sont naturellement portées à dominer et à commander; aussi, quand les membres du conseil voient leur ville tout à fait en dehors' de l'autorité du sultan et de la puissance de l'empire, il n'y a pas un d'entre eux qui ne cherche à s'emparer du pouvoir. Dans la lutte qui s'ensuit, chacun d'eux s'appuie sur un corps de partisans composé de ses clients, de ses amis et de ses affidés; il prodigue même son argent aux hommes du peuple, afin de les rallier à sa cause. Celui d'entre ces chefs qui parvient à vaincre ses rivaux les poursuit et les harcèle jusqu'à ce qu'il les ait tués ou expulsés de la ville "^ Après leur avoir brisé les forces et rogné
p. 268. les ongles, il s'attribue l'autorité suprême et croit avoir fondé un royaume qu'il pourra transmettre à ses enfants. Dès lors les mêmes accidents se déclarent dans ce petit Etat comme dans les grands empires : une période de prospérité en amène une autre de décadence. ^iUlQuelquefois l'usurpateur adopte les allures d'un grand souverain , d'un roi qui aurait sous ses ordres une foule de tribus et de peuples, qui s'appuierait sur des partis très-puissants, qui ferait des campagnes, soutiendrait des guerres et régnerait sur des provinces et des
% royaumes. Il s'assied sur un trône , assume les insignes de la souveraineté et parcourt, avec un grand cortège, les environs de sa ville; il se sert d'un sceau et exige qu'on lui donne le titre de monseigneur^, se conduisant ainsi de manière à faire rire tous ceux qui savent combien il a peu de droit aux marques d'honneur dont il s'entoure. Jamais on ne se laisse porter à ces extravagances qu'au moment où l'autorité de l'empire est devenue très-restreinte et que plusieurs familles (de la •ville), se trouvant unies par les liens de la parente, forment un parti imposant. Quelques-uns de ces chefs s'abstiennent toutefois de ces démonstrations et vivent dans une honnête simplicité afin de ne pas s'exposer à.la dérision et au ridicule. De pareilles usurpations ont eu
' Pour *J^, lisez j>.iiii. esl îe nom d'action d'un verbe fictif J y» ,
' Pour t>jj*AjIj, lisez ouJuJI jf. qui a pour racine le nom j^. dérive de
' Pour Jj^^Jtj, lisez Jo^idlj. Ce mol (jj.
lieu de nos jours, sous la dynastie des Hafsides. Dans le Djerîd, les habitants de Tripoli, de Cabes, de Touzer, de Nefta et de Cafsa, ceux de Biskera, du Zab et des lieux voisins, aspirèrent à l'indépendance quand l'autorité de l'empire eut cessé, depuis plusieurs dizaines d'années, de se faire sentir chez eux. Leurs chefs s'emparèrent alors du commandement des villes, et se chargèrent de l'autorité administrative et de la perception des impôts, au détriment du gouvernement central. Ces usurpateurs montraient toutefois à la dynastie un semblant d'obéissance, une apparence de soumission; ils lui prodiguaient de belles promesses, des témoignages de respect et des assurances de dévouement, mais ils étaient bien loin d'être sincères. Leurs descendants ont hérité du pouvoir et le conservent jusqu'à présent; ceux qui commandent maintenant dans ces pays laissent mênae percer la fierté et l'esprit de domination qui se font remarquer dans les princes descendus de puissants souverains, et, malgré le peu de temps qu'ils •' ■^^9sont sortis des rangs du peuple, ils se posent en sultans'. La même chose arriva quand l'empire sanhadjien (celui des Zîrides) lira vers sa fin; les chefs des villes du Djerîd méconnurent l'autorité du gouvernement et gardèrent leur indépendance juscju'à ce qu'Abd el- Moumen Ibn Ali, cheikh et roi des Almohades, les détrônât tous, # les déportât en Maghreb et effaçât toutes les traces de leUr domination. Nous raconterons cela dans l'histoire de ce souverain ^. Un mouvement semblable eut lieu à Ceuta quand la dynastie d'Abd el-Moumen fut sur le point de succomber. Ces usurpateurs appartiennent ordinairement aux grandes et puissantes familles qui fournissent à la ville le chef et les autres membres du conseil municipal; mais on voit quelquefois un individu de la classe la plus infime s'emparer du pouvoir; ce qui a lieu quand le destin lui fournit l'occasion de se former un parti dans la populace. Il renverse alors l'au-
' On voit que ceci fut écrit avant l'an 777 commença à Ciire rentrer ce.s villes dans l'ode l'hégire, époque à laquelle le sultan béissance. ( Voy. fi(*/.f/MZ?c?-6.t. III, p. 92.) Abou '1-Abbas, ayant entrepris de rendre " Voy. Hist.desBerh. t.ll,p. 32 etsuiv.
à l'ennpire bafside ses anciennes limites, el p. igS.
!io.
lorité des chefs et des grands, parce qu'ils n'ont plus personne pour les soutenir. Dieu dirige tout à son gré. [Coran, sour. xii, vers. 21.)
Sur les dialectes (arabes) parlés dans les villes.
Dans chaque ville , le dialecte des habitants appartient à la langue du peuple ou de la race ' qui a conquis cette ville ou qui l'a fondée "^. Voilà pourquoi^ les idiomes de toutes les villes musulmanes de l'Orient étaient arabes, ainsi que le sont ceux des villes de TOcci- '^'': dent, même de nos jours. Il est vrai que la faculté de parler la langue usitée parmi les Arabes descendus de Moder (et qui fut l'arabe le plus pur) s'est perdue, et que les inflexions grammaticales de celte langue ont éprouvé de graves altérations. Cela (c'est-à-dire l'emploi de dialectes arabes dans les villes) eut pour cause l'ascendant acqtiis par l'empire musulman en subjuguant les autres peuples. Or la religion et la loi (musulmanes) peuvent être regardées comme une forme P. 270. qui a pour matièiv l'existence (de la nation) et de l'empire même*. Mais la forme est antérieure à la matière, et (celle dont nous parlons, c'est-à-dire) la rehgion provient de la loi divine. Cette loi est écrite dans le langage des Arabes, parce que notre Prophète était lui-même Arabe ^. Cela eut pour conséquence inévitable l'abandon des autres langues parlées par les habitants des royaumes conquis par les musulmans. Voyez Omar; il défendit de se servir de (ce qu'il appelait les) jargons étrangers. « C'est du khibb, » disait-il, c'est-à-dire de l'artifice et de la tromperie. Donc l'islamisme repoussa les idiomes étrangers, et, comme la langue arabe était celle du peuple qui avait établi l'empire musulman, on abandonna l'usage de tous ces idiomes dans les pays conquis, car chaque peuple imite l'exemple et suit la religion de. son souverain. Cela eut pour résultat qu'une
' Pour ij-^4^j, lisez Jw^i! .1. ' ' Je doute que cette opinion soit bien
' Pour (j*Ji«*J|j, lisez ^J^-LJ;3^JI .1. orthodoxe. Selon les docteurs musulmans,
' Pour osUjJj^, lisez cJUjJj. l'arabe est la langue du paradis céleste,
' Les éditions imprimées el les manus- et voilà pourquoi Dieu s'enservit dans son
crits portent tous L^*. L'auJeur aurait dû livre, le Coran.
écrire Lao.
D'IBN KHÂLDOUN. 317
des marques de l'islamisme et de la domination des Arabes fut l'emploi de leur langue.
Dans les villes et les royaumes (conquis), les peuples renoncèrent à leurs dialectes et à leurs idiomes pour adopter la langue arabe, de sorte que , dans cbaque ville et dans chaque cité , il s'établit un dialecte arabe et que les autres idiomes y étaient comme des intrus et des étrangers. La langue arabe se corrompit ensuite par un mélange de ces idiomes; elle subit des altérations dans une partie de ses règles et dans ses inflexions grammaticales, mais elle se maintint toujours, et conserva toutes les indications de son origine. Dans les villes musulmanes on désigne cette langue par l'appellation de haderite^. Ajoutons que, de nos jours, la majeure partie des habitants de ces villes descendent d'Arabes qui, étant supérieurs en nombre aux peuples de race non arabe qui y habitaient, en avaient fait la conquête, avaient hérité des maisons et des terres des vaincus et s'y étaient laissé corrompre par le luxe. Or les langues se transmettent comme des héritages, et celle dont se servent les descendants des conquérants correspond toujours à l'idiome de leurs ancêtres, bien qu'elle se soit graduellement corrompue par suite de leur communication avec des étrangers. On a nommé ce dialecte haderite , parce qu'il est employé par les habitants des liadera (c'est-à-dire des demeures fixes) et des villes, et aussi pour le distinguer de celui des Arabes bédouins, dialecte qui a beaucoup mieux P. 271 conservé la pureté de la langue arabe-. Quand les peuples de race étrangère, tels que les Deïlem, et ensuite les Seldjoukides, se furent jendus maîtres de l'Orient, et que d'autres peuples non arabes, les Zenata et les Berbers, s'emparèrent du pouvoir en Occident, tous les royaumes de l'isla'misme se trouvèrent sous la domination des étrangers. Cela corrompit tellement la langue arabe qu elle aurait disparu tout à fait si les nmsulmans n'avaient pas travaillé à sa conservation par le zèle qu'ils mirent à garder soigneusement, dans leur mémoire, le texte du Coran et celui des traditions relatives au Prophète.
' Quelques lignes plus loin l'auleur ^ Lilléral. «qui est plus enraciné dan:s
explique la signification de ce mot. l'arabisme. »
Ils eurent ce soiu parce que la religion a pour bases ces deux livres '. Cela contribua à maintenir le caractère arabe de la langue hadera, parlée dans les villes, et à lui donner la prépondérance. Mais, lorsque les Tartars et les Mongols, peuples qui ne professaient pas l'islamisme, se furent emparés de l'Orient, la langue arabe s'y gâta tout à fait, parce que la cause de sa prépondérance n'existait plus. Elle disparut entièrement des provinces musulmanes de l'irac, du Khoraçan, du Fars, de l'Inde, du Sind, de la Transoxiane, des pays du Nord et de l'Asie Mineure. Les deux formes qu'elle assume, la poésie et la prose, ne s'y emploient plus, excepté dans cjuclques rares occasions; l'enseignement de cette langue y est devenu un art basé sur des règles scolaires, et formant une des brancbes des sciences propres aux Arabes. Celui-là seid que Dieu aura favorisé en lui facilitant les moyens de s'instruire possède la connaissance de cette langue. Le dialecte arabe baderite s'est conservé jusqu'à un certain degré en Egypte, en Syrie, en Espagne et dans le Maghreb, parce que le maintien de la religion l'exigeait; mais, dans les provinces de rirac et dans les pays d'au delà, il n'en i-este pas la moindre trace. C'en est au point que les livres scientifiques ne s'y écrivent qu'en persan, et que c'est au moyen de cette langue qu'on enseigne l'arabe dans les cours publics. [Que Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed^, sur sa famille et sur ses compagnons; qu'il p. 272. verse ses faveurs sur eux en abondance et pour toujours, jusqu'au jour de la rétribution! Louange à Dieu, le maître de toutes les créatures! Fin de la quatrième section du premier bvre; suit la cinquième section , traitant des moyens qu'on emploie pour se procurer la subsistance.]
' Je iis i^.tjJJt avec le ms. C et l'é- manuscrits C et D, ni dans l'édition de dition de lioulac. Boutac.
* Ce passage ne se trouve pas dans les