‹ Les prolégomènes d'Ibn Khaldoun (volume 2)Chapitre 5 sur 7 · SIXIEME SECTION · texte numérisé non relu

SIXIEME SECTION

DES SCIENCES ET DE LEURS DIVERSES ESPÈCES; DE L'ENSEIGNEMENT, DE SES METHODES ET procédés' ET DE TOUT CE QUI S'Y RATTACHE. CETTE SECTION COMMENCE PAR UNE IN- TRODUCTION ET RENFERME (PLUSIEURS CHAPITRES) ACCESSOIRES.

L'introduction^ traite de la réflexion, faculté qui distingue l'homnie des autres animaux, qui le porte à travailler pour sa subsistance avec le concours de ses semblables, qui dirige son attention vers l'Etre P- 3(i4.

' Après <Oyi>, ajoutez ;i*ja.j yjL«,, leçon offerte par les manuscrits C et D et par l'édition de Bouiac.

' Celte courte introduction et les six chapitres qui la suivent se trouvent dans les manuscrits A et B , et dans la traduction turque de Djevdet Efendi. Ils remplacent un seul chapitre qui se lit dans les manuscrits C et D, et dans l'édition de Bouiac, et dont M. Quatremère a reproduit le texte dans l'appendice de cette partie. Je donne ici la traduction de ce chapitre, qui appartient évidemment à la rédaction primitive :

« L'existence des sciences et de l'enseignement

dai}s l'état civilisé est un fait conforme à la

nature.

« L'homme possède en commun , avec les attires animaux, les facultés des sens, du mouvement et de la nutrition; comme eux aussi il a besoin d'un abri, etc. Il se distingue d'eux par la réflexion, faculté qui le conduit à trouver les moyens de vivre, et à se les procurer avec le concours de ses semblables. Elle le porte aussi vers la vie sociale, état qui dispose les hommes à s'entr'aider, à accepter ce que les prophètes leur annoncent de la part de Prolégomènes. — ii.

Dieu , à s'y conformer dans leurs actions et à travailler pour leur salut dans l'autre vie. L'homme réfléchit toujours à ces matières; il ne discontinue pas d'y penser, même pendant un temps aussi court que celfii d'un clin d'oeil ; que dis-je ? même pour un instant aussi rapide que la pensée qui traverse l'esprit, et qui est encore plus prompt que le regard. C'est de la réflexion que proviennent les sciences et ceux d'entre les arts dont nous avons déjà parlé. C'est à cause d'elle et de la disposition innée qui porte les hommes et même les autres animaux à rechercher ce que leur naturel exige, que l'homme (je lis yLjûlt, à la place de s^cJf) désire se procurer les perceptions (notions) qu'il n'a pas encore acquises. Aussi s'adresse-t-il à celui qui le surpasse en savoir, en connaissances ou en perceptivité ; ou bien il accepte ces notions d'une personne qu'il rencontre , et qui les aura reçues (par la voie de la tradition) des prophètes qui ont vécu avant lui. Il apprend ces renseignements, et s'empresse de les recueillir et de les connaître. Ensuite il dirige sa réflexion et sa faculté spéculative vers une vérité (une chose réelle) quelconque, et examine, un à un,

h2d PROLÉGOMÈNES

qu'il doit adorer et vers les communications que les prophètes ont apportées de la part de Dieu. C'est par le don de la réflexion que Dieu a mis l'homme en état de réduire tous les animaux sous son autorité et de les soumettre ' à sa puissance ; c'est aussi par ce don qu'il lui a assuré la supériorité sur la plupart des êtres créés.

De la réflexion.

Dieu a distingué l'homme de tous les autres animaux en lui accordant la réflexion , faculté qui marque le commencement de la perfectibilité humaine et qui achève la noblesse de l'espèce, en lui assurant la supériorité sur (presque tous) les êtres. (Pour en comprendre la nature,) il faut savoir que la perception est l'acte par lequel l'être perceptif aperçoit en lui-même ce qui est en dehors de lui. De tous les êtres créés, les animaux sont les seuls qui jouissent de cette faculté : ils aperçoivent les objets extérieurs au moyen des sens externes dont Dieu les a pourvus. 11 y en a cinq : l'ouïe, la vue, l'odorat, le goût et le toucher. L'homme possède, de plus, la faculté de la réflexion, qui, placée derrière les sens, lui procure la perception de ce qui est en dehors de lui. Cela se fait au moyen de certaines puissances, qui, situées dans les ventricules du cerveau, saisissent les formes des choses sensibles, les retournent dans l'entendement et leur donnent, par abstraction, d'autres formes. La réflexion, agissant derrière les sens, opère sur ces formes; c'est elle et l'acte de l'entendement qui les retournent pour les décomposer et les combiner, et voilà ce que Dieu a désigné par le mot afida (cœurs) dans ce passage du Coran

les accidents qui surviennent à l'essence apprendre, cela donne lieu à l'enseigne-

de cette vérité; il y persévère jusqu'à ce ment de cette branche de connaissances,

qu'il acquière, comme une faculté, la con- On voit par là que les sciences et l'en-

naissance de ces accidents. Alors ce qu'il seignement sont naturels à l'espèce hu-

a découvert à ce sujet forme une science maine. »

lU! jeHen's. Comme les hommes de la nou- ' Pour jLaJ , je lis jUsIJ , avec le

velle génération (lisez J^) aspirent à manuscrit A, et je remplace u^tXXo par

connaître ces faits et s' empressent de les iXXt.

(sourate xvi, vers. 80) : «Il vous a donné la vue, l'ouïe et des cœurs. » Foaad, le singulier d'afida, désigne ici la réflexion.

Cette faculté a plusieurs degrés (d'intensité) : dans le premier, elle donne l'intelligence des choses extérieures qui se présentent dans un arrangement naturel ou conventionnel, de manière que l'homme puisse amener, par sa puissance, le résultat qu'il veut obtenir. Ce genre de réflexion se compose, en grande partie^, de concepts ou simples idées, et s'appelle intelligence discernante. L'homme, aidé par p. 365. elle, se procure les choses qui lui sont utiles, ainsi que la nourriture, et évite ce qui peut lui faire du mal. La réflexion du second degré enseigne les opinions reçues et les règles de conduite que l'homme doit ohserver dans ses transactions et dans le gouvernement des êtres de son espèce , et qui , en grande partie , se composent d'affîrma* tions (ou propositions) dont l'exactitude s'est graduellement vérifiée par l'expérience. On désigne ce genre de réflexion par le nom d'intelligence expérimentale. Au troisième degré , la réflexion trouve la connaissance réelle ou hypothétique des choses qu'elle cherche derrière les sens et sur lesquelles elle ne peut agir directement. C'est là Yintelligence spéculative. Elle consiste en concepts et en affirmations, combinés d'une manière toute particulière, d'après certaines conditions spéciales, et fournit d'autres connaissances de la classe des concepts ou de celle des affirmations. Combinant alors ces connaissances avec d'autres, elle en produit encore de nouvelles. En dernier résultat, elle forme une idée exacte des choses existantes selon leurs espèces , leurs classes et leurs causes premières et secondaires. C'est ainsi qu'au moyen de la réflexion elle (l'âme) parvient à compléter sa nature et à devenir une intelligence pure et un esprit perceptif. C'est là ce qu'on appelle la réalisation de cette qualité qu'on nomme humanité'.

' Je crois que l'auteur veut désigner par le traducteur turc me paraît avoir suices mots l'enchaînement des causes et des vie. effets el le rapport des mots aux idées. ^ Littéral. « la réalité de l'humanité. «

" Pour yL^I, je lis »yi.£=»l, leçon que

428 PROLEGOMENES

L'intellect ne peut embrasser toute la catégorie des- choses sans l'aide de la réflexion '.

Le monde (ou catégorie) des êtres se compose d'essences pures, telles que les (quatre) éléments et leurs impressions, et des trois catégories des choses qui en dérivent, savoir : les minéraux, les plantes et les animaux. Tout ce que nous venons d'énumérer est dans la dépendance de la puissance divine. Le monde des êtres renferme encore les actions faites par les animaux avec intention et au moyen d'une puissance qu'ils ont reçue de Dieu. Parmi les actions, celles de l'espèce humaine ont de la suite et de la régularité, tandis que celles P. 366. des autres animaux se font sans règle et sans ordre. C'est au moyen de la réflexion qu'on aperçoit l'ordre naturel ou conventionnel des faits. Pour faire qu'une chose ait lieu il faut en connaître les causes premières et secondaires ainsi que les conditions nécessaires à sa production; en un mot, il faut connaître les principes d'où elle dérive; car les choses se présentent toujours dans un ordre et une liaison réguliers. Aucun effet ne peut avoir lieu qu'à la suite de son principe; car, ce qui est le premier ne saurait être le dernier, et ce qui est le dernier ne saurait précéder le premier. Ces principes tirent souvent leur origine d'autres principes et ne se manifestent qu'à la suite de ceux-ci. Quelquefois il y a un principe supérieur auquel il faut remonter; d'autres fois, le principe immédiat forme le point d'arrêt. Quand on parvient au principe final, qui peut être du second degré, du troisième, et même d'un degré plus élevé, on commence l'acte qui doit amener le résultat désiré , et l'on part du principe le plus élevé auquel la réflexion a pu atteindre. Ensuite on parcourt successivement les causes secondaires, jusqu'au dernier principe, celui dont la pensée s'était préoccupée d'abord. Ainsi, par exemple, l'homme qui veut faire im toit pour se couvrir pense d'abord à un mur, qui doit soutenir ce toit, puis aux fondations, sur lesquelles ce mur doit

' Littéral. « la catégorie des choses intellectuelles ne se complète que par la réflexion. » .le lis jùAaaJI à la place de iUUiJI.

s'élever. Ici l'acte de la réflexion ne va pas plus loin. Donc i'homnae commence par poser les fondations, ensuite il construit un mur, puis il termine son œuvre en" établissant le toit. La même idée se trouve exprimée dans cette maxime : Le commencement de l'acte est la fin de la réflexion, et le commencement de la réflexion est la fin de l'acte. En effet, l'homme ne peut agir d'une manière complète sur ce qui est en dehors de lui , à moins d'employer la réflexion pour reconnaître l'ordre et la connexion des principes, parce que les uns dépendent des autres. C'est alors seulement qu'il doit commencer l'acte. La réflexion part du dernier des effets, celui par lequel se termine l'acte, et s'arrête au premier, celui par lequel l'acte doit commencer. C'est par la découverte de cette ordonnance de principes et de causes que les hommes ont donné à leurs actions de la suite et de la régularité. Les autres' animaux agissent sans suite, parce qu'ils sont p. 367, dépourvus de réflexion, seule faculté par laquelle l'agent puisse reconnaître l'ordre du procédé qu'il doit suivre. En effet, les animaux des classes inférieures n'acquièrent des perceptions que par la voie des sens , perceptions isolées et privées de la liaison que la réflexion seule aurait pu leur donner. Dans le monde des faits, les actes^ qui se font avec suite sont les seuls qui ont de l'importance; les actes faits sans règle étant d'une nature très-inférieure, et c'est dans cette dernière classe que se rangent ceux des animaux. Il en résulte que l'homme peut asservir les animaux, agir sur ce qui est renfermé dans le monde des faits, étendre sa domination sur les êtres et les soumettre^ à sa volonté. Voilà ce que signifie la liculenance à laquelle Dieu a fait allusion dans ces paroles [Coran, sour. 11, vers. 28) : Je vais placer sur la terre un lieutenant.

La faculté réflective dont nous venons de parler appartient spécialement à l'homme et le distingue de tous les autres animaux. Plus la

' Ilfautprobablement remplacer le mot ' Je lis oy:-ssJ , à la place de oycvj. Le

jfjJ par «ac. manuscrit A porte o^JeO'. J'ai déjà fait ob-

' Pour (pu*, lisez ca^iU». leçon du server que ces chapitres ne se trouvent ni

manuscrit À. danslesmss.CetD, nidansTéd-deBoulac.

réflexion embrasse une suite régulière de causes et d'effets, plus la véritable nature de l'humanité se développe (dans l'homme). On trouve des hommes capables de reconnaître deux chaînons dans une série de causes et d'effets; d'autres peuvent en saisir trois, mais ils sont incapables d'aller plus loin. D'autres peuvent suivre xme série d'effets jusqu'au cinquième ou au sixième résultat; aussi, chez ceuxci, la qualité distinctive de l'humanité est plus développée que chez les autres. Voyez deux joueurs d'échecs : l'un prévoit les troisièmes, et même les cinquièmes résultats d'un coup; et cela, parce qu'ils arrivent dans un ordre convenu. Son adversaire, dont l'esprit a moins de portée, ne voit pas si loin. Cet exemple, je l'avoue, n'est pas tout à fait juste : bien jouer aux échecs est un talent acquis ; connaître l'enchaînement des causes et des effets dépend d'une disposition naturelle. Il peut cependant servir à celui qui veut se rendre compte des principes que nous venons d'exposer. Dieu a créé l'homme et lui a donné la supériorité sur la plupart des créatures.

P. 368. De l'intelligence expérimentale et de la manière dont elle se produit.

L'homme est citadin par nature^ . Cette maxime, bien connue des personnes qui ont entendu expliquer les livres des philosophes, est employée par eux dans le chapitre qui démontre la réalité du prophétisme^, etc. Le mot citadin dérive de cité, terme qui s'emploie pour désigner la réunion des hommes en société. La maxime que nous venons de citer donne à entendre qu'un homme isolé ne saurait vivre ni rendre son existence complète, à moins d'être avec ses semblables. En effet, un homme seul est incapable d'obtenir la plénitude^ de l'existence et de la vie ; aussi la nature l'oblige à chercher le concours de ses semblables afin de se procurer les choses dont il a besoin. Ce concours, obtenu nécessairement par un accord préliminaire , aboutit à une combinaison d'efforts et à tout ce qui s'ensuit.

' kvdpotros Çiaet 'jsoXtrinàv Çûov. (Aristote, Pol. II, ch. ii.) — ' Je lis 'i^^' , avec le traducteur turc.

Etabli d'abord pour imprimer une direction unique aux travaux des hommes , il peut donner lieu à des querelles et à des disputes. Alors se développent les sentiments d'aversion et d'affection, d'amitié et de liaine; ce qui, chez les peuples et les tribus, amène la guerre ou la paix. De quelque façon que cela arrive\ rien de semblable ne se montre chez les animaux, qui vivent abandonnés à eux-mêmes : il n'y a que l'espèce humaine chez laquelle cela se trouve , grâce à la bonté de Dieu, qui lui a accordé la faculté de régler ses actions au moyen de la réflexion, ainsi que nous venons de le dire. Dieu a implanté dans les hommes cette puissance régulatrice; il l'a même rendue facile à manier, afin qu'ils l'emploient pour établir leur organisation politique et judiciaire. Elle les porte à fuir le vice pour embrasser la vertu, et les éloigne du mal pour les rapprocher du bien^ aussitôt qu'ils ont appris, par l'expérience et par l'habitude, à prévoir les suites, bonnes ou mauvaises, de leurs actions. Voilà ce qui distingue les hommes des autres animaux.

Chez l'homme, les fruits de la réflexion se voient dans la manière dont il règle ses actions afin de les détourner de ce qui pourrait avoir des suites nuisibles. Les notions qui mènent à ce résultat ne P. 369. sont pas tout à fait en dehors du domaine des sens, et, pour les saisir, on n'a pas besoin de profondes recherches : elles dérivent de l'expérience, et c'est par l'expérience qu'on les apprend. Ce sont des idées particulières qui dépendent d'objets sensibles et dont l'exactitude ou la fausseté se montre promptement dans l'application; aussi c'est par l'application qu'on parvient à les apprécier. Chaque individu en recueille selon ses moyens et d'après l'expérience qu'il a acquise dans ses rapports avec ses semblables. Parvenu, de cette manière, à savoir ce qu'il doit faire et ce qu'il doit éviter, il obtient,

' Pour *a.j J^ L^t- leçon du texte im- kT^ cjl ^î- Le traducteur turc a lu

primé et du manuscrit A. il faut lire J* comme moi, puisqu'il a rendu la phrase

*3.j tj\. Le traducteur turc rend ces mots qui renferme celle expression par les mots:

par leur équivalent arabe ,yu\ L» o-*^. ji.Lu.-«j <>U;>:a.fj j'y^t (j^o^-l-i-oj ^j

' Pour ji>*A^t ci' u^^ L)*J'i^ "* 0*J '^;'>j' cjLjc^tj i^y^' ij^'^j

en fréquentant les hommes \ la faculté de vivre en société. Celui qui passe sa vie avec ses semblables acquiert successivement toutes ces notions utiles.

Les résultats de l'expérience ne peuvent s'obtenir qu'avec le temps; mais bien des personnes tiennent de Dieu l'avantage de pouvoir les apprendre dans un espace de temps bien plus court que celui dont l'expérience a besoin. S'instruisant auprès de leurs parents, de leurs précepteurs et des vieillards, elles recueillent beaucoup de notions et les conservent dans la mémoire, ce qui leur épargne la nécessité d'étudier longtemps la corrélation de faits, afin d'en tirer des conclusions. Celui qui ne possède pas ces connaissances, qui n'en a pas obtenu d' autrui, ou qui a négligé de mettre à profit les renseignements et les bons exemples qu'on lui a offerts, ne pourra s'y instruire que par une longue application. Il doit s'engager dans une matière qui ne lui est pas familière et l'aborder sans méthode. Les connais- • sances qu'il acquiert de cette façon et les principes qu'il adopte pour se guider dans ses relations sociales reposent sur une mauvaise base et offrent de nombreuses lacunes; aussi ne pourra-t-il guère se mettre en état de vivre avec ses semblables. C'est ainsi que nous entendons le proverbe bien connu : Celui qui n'a pas été instruit par ses parents a eu le temps pour précepteur. Cela veut dire : la personne qui n'a pas appris les convenances sociales de son père et de sa mère, ou bien de P. 370. ses précepteurs et maîtres, ce qui revient au même, est portée par la nature à s'instruire en observant les événements de cliaque jour; donc le temps lui sert de précepteur. Cela est une conséquence inévitable de l'impulsion donnée par le sentiment bien naturel de la nécessité où l'on se trouve de se faire aider par ses semblables. Voilà (comment se forme) l'intelligence expérimentale : elle arrive plus tard que l'intelligence discernante, faculté d'où procèdent les actions de l'homme, ainsi que nous l'avons dit.

L'intelligence spéculative se développe à la suite des autres. Nous

' Le manuscrit A porte 4X«o>Xrf;, leçon que j'adopte.

n'entreprendrons pas d'en expliquer la nature dans cet ouvrage, parce que les hommes versés dans les sciences(spécuiatives) se sont déjà chargés de cette tâche. Dieu vous a donné l'oaïe, la vue et des cœurs; mais trèspeu d'entre vous lai témoignent de la reconnaissance. {Coran, sour. xxui, vers. 80.)

De ia nature des connaissances humaines. et de celles des anges.

Nous avons en nous-mêmes la conviction intime et certaine qu'il existe trois mondes (ou catégories d'êtres), dont le premier est le monde qui tomhe sous les sens. Nous reconnaissons celui-ci aux impressions recueillies par les sens, moyens de perception que nous possédons en commun avec les autres animaux. La réflexion, faculté spéciale à l'homme , nous enseigne ' de la manière la plus positive l'existence de l'àme humaine; (elle nous le fait savoir) au moyen des connaissances acquises et renfermées dans notre intérieur; connais-, sances bien au-dessus de celles qui proviennent des sens. Voilà donc un monde supérieur au monde sensible. Le troisième monde est audessus de nous et sq reconnaît aux impressions qu'il laisse dans nos cœurs, c'est-à-dire, aux volontés et inclinations qui nous portent à nous remuer pour agir. Nous reconnaissons ainsi l'existence d'un agent qui nous fait agir et qui est dans im monde au-dessus du nôtre; c'est là le monde des esprits et des anges. Là se trouvent des essences (c'est-àdire des êtres) qui, malgré la différence qui existe entre nous et elles, s'aperçoivent aux impressions qu'elles font sur nous. On atteint quelquefois à ce monde supérieur et spirituel ainsi qu'aux essences qu'il renferme; la vision (spirituelle) et ce que nous éprouvons pendant P. 371. le sommeil peuvent nous y conduire. Dans le sommeil, on apprend des choses dont on ne se doutait pas dans l'état de veille et qui se trouvent ensuite justifiées par les événements. On reconnaît là des vérités provenant du monde de la vérité. Quant aux songes confus^, ce sont des formes déposées par la perception dans l'intérieur de l'ima-

' Je lis ^XiJLj. — ^ Voyez la 1" partie, p. 316.

Prolégomines. — ii, 55

gination et au milieu desquelles la réflexion se retourne et s'agite, pendant qu'elle est détachée de l'influence des sens. C'est là la preuve la plus claire que nous pouvons oflHr en faveur de l'existence du monde spirituel, monde que nous comprenons seulement d'une manière générale, sans en connaître les particularités. . Les philosophes théologiens ont prétendu indiquer les classes et l'arrangement des essences appartenant au monde spirituel, essences qu'ils nomment intelligences^; mais ce qu'ils en disent ne renferme rien de certain. En effet leur preuve spéculative ne remplit pas la condition exigée pour que cette preuve soit valide. Ils ont eux-mêmes posé cette condition dans leurs traités de logique , en disant : « Dans une démonstration spéculative, les propositions doivent être primitives (c'est-à-dire des premiers principes ou axiomes) etintelligihlespar ellesmêmes. » Or la vraie nature des essences spirituelles est inconnue; on jie peut donc rien prouver à leur égard. Il n'y a aucun moyen d'apercevoir les subdivisions de ces essences^, excepté par les indications que nous trouvons dans la loi révélée et dont la clarté, ainsi que la certitude, est reconnue par la foi. De ces (troi^) mondes, celui de l'homme est le plus rapproché de notre compréhension, car son existence nous est certifiée par la conviction intime que nous dérivons de nos perceptions corporelles et spirituelles. L'homme participe avec , les autres animaux au monde des sens; il participe au monde de l'intelligence et des esprits avec les anges, dont les essences sont de la même pspèce que la sienne; essences dépouillées de matière et de corporéité et formant une inteUigence pure dans laquelle se trouvent réunis l'intellect, l'agent intellectuel et l'objet de l'intellect. La nature véritable de ces êtres consiste alors, pour ainsi dire, en perceptivité et en intellect; les connaissances qu'ils possèdent sont toujours pré- P. 372. sentes (à leur entendement) et s'accordent, parleur nature, avec les choses connues , et cela , d'une manière parfaitement précise et sans la moindre disparate.

' Voyez la 1" partie, p. aoo, note 2. traduction turque porte <ujL».j^ catj-i, ce

' Je lis caljtvl , à ia place de f [j*jl- 'ja qui justifie ma correction.

Chez l'homme, la connaissance c'est l'acquisition de la forme de l'objet connaissable. Il reçoit cette forme dans son essence, où elle n'avait jamais été auparavant ; aussi tout ce que l'homme sait se compose de connaissances acquises. L'essence dans laquelle arrivent les formes des êtres dont on prend connaissance c'est l'âme, substance hylique qui se revêt de la forme de l'existence, au fur et à mesure qu'elle recueille les formes des choses connaissables. L'existence de l'âme a atteint la perfection, tant en matière qu'en forme, lors de la mort du corps. Toute connaissance que l'âme cherche à obtenir est, soit une affirmation, soit une négation; elle se procure l'une ou l'autre en se servant du terme (moyen) qui lie les deux extrêrnes^ Chaque connaissance que l'on obtient a besoin d'être justifiée par son accord (avec la vérité); et, alors même qu'elle se laisse éclaircir par un procédé artificiel, la démonstration, on ne l'aperçoit qu'à travers un voile. La démonstration est donc bien différente de l'intuition qui existe chez les anges. Quelquefois ce voile est écarté et la conformité de la connaissance (avec la réalité) se montre clairement à la faculté perceptive. L'homme est donc ignorant par nature; cela s'aperçoit à l'incertitude qui affecte toutes ses connaissances. Ce que l'homme sait lui arrive parla voie de l'acquisition et par l'emploi de l'art. En effet, les connaissances qu'il recherche au moyen de la réflexion ne s'obtiennent qu'en observant les conditions imposées par l'art (de la logique).

Le voile dont nous venons de parler ne peut être levé que par le moyen d'exercices spirituels, soit qu'on se serve d'invocations, dont la meilleure est une prière pour écarter l'impureté et le péché, soit qu'on s'abstienne des choses qui donnent satisfaction aux appétits Importuns (du corps), et c'est par le jeûne que l'on y parvient le plus sûrement, soit encore qu'on se tourne vers Dieu avec toute la force de son âme. Dieu a enseigné aux hommes ce qu'ils ne savaient pas. [Coran, sour. xcvi, vers, ô.)

C'est-à-dire, par le raisonnement svilogistique.

Sur les connaissances acquises par les prophètes.

On sait que les hommes de celte classe éprouvent des accès d'une P. 373. excitation divine ' tout à fait étrangère aux impulsions et au caractère de la nature humaine. La tendance qui les porte vers le Seigneur surpasse la force de l'humanité par la perceptivité qu'elle donne à ces hommes (favorisés) et par l'influence qu'elle exerce sur eux en les éloignant de la concupiscence, de la colère et de toutes les passions qui dépendent du corps. Le prophète, étant détaché de tout ce qui intéresse l'homme, se borne au strict nécessaire et s'adonne aux pratiques de la haute dévotion. Rempli de piété, il exalte la gloire de Dieu autant qu'il peut la connaître; il annonce aux hommes les révélations qu'il a reçues dans ses n)oments d'excitation et qui doivent servir à les diriger. En ceci les prophètes suivent tous la même voie, et tiennent une conduite identique, conduite que nous savons leur être habituelle, qui ne varie point et qui peut être regardée comme le résultat d'une disposition qui leur est innée.

Nous avons déjà parlé de la révélation- dans le chapitre qui traite des hommes ayant la faculté d'apercevoir les choses du monde invisible, et nous avons fait observer que l'univers, avec toutes ses catégories d'êtres, tant simples que composés, est arrangé naturellement dans un ordre régulier, depuis le haut de réchclle jusqu'en bas; que ces catégories touchent immédiatement les unes aux autres, et que les êtres* placés à l'extrême limite de chaque catégorie sont prédisposés par leur nature à se convertir en êtres faisant partie des catégories qui les avoisinent, soit du côté supérieur, soit du côté inférieur. 11 en est ainsi des quatre éléments simples et matériels; il en est ainsi du dattier et de la vigne, qui, étant placés sur l'extrême limite de Ja catégorie des plantes, louchent à celle des animaux, là où se trouvent les coquillages et les limaçons. Citons encore le singe , animal qui

' Pour fcÂjJI, lisez iiÂAJf. ' Liltéral. «les essences.»

* Voyez la 1" partie, p. i84-

réunit l'adresse à la perceptivlté, et qui se rencontre avec l'homme, être doué de réflexion et de prévoyance. Cette disposition, par suite de laquelle les extrémités de chaque catégorie louchent à celles des catégories voisines, est désignée parle terme ittisal (jonction, contact).

Le monde spirituel est situé au-dessus du nôtre : la perception et la volonté , facultés que nous tenons de lui et qui laissent en nousmêmes des traces profondes, suffisent pour en démontrer l'existence. Les êtres du monde spirituel se composent de perception pure et P- s?*!. d'intelligence sans mélange. C'est le monde des anges.

Il résulte nécessairement de ce que nous avons exposé que l'âme de l'homme a une disposition innée à se dépouiller de la nature humaine pour revêtir celle des anges et devenir ange en réalité pendant un seul instant de temps, un moment aussi rapide qu'un clin d'œil'. Ensuite elle reprend la nature humaine, après avoir reçu, dans le monde des anges, un message qu'elle doit porter à ses semhlahles de fespèce humaine. Voilà ce que signifient les mots révélation et discours des anges.

Tous les prophètes ont été créés avec cette disposition; elle leur est, pour ainsi dire, une qualité innée. En se dépouillant de l'humanité, ils éprouvent des doulems et poussent des gémissements, ainsi que chacun le sait. Les connaissances qu'ils recueillent pendant cet état d'exaltation s'obtiennent par la vue directe et par l'intuition; aucune erreur ni aucun défaut ne peuvent s'y glisser. Par leur essence même elles s'accordent avec la vérité, carie voile qui cachait aux prophètes le monde invisible a été enlevé , de sorte qu'ils peuvent le voir directement. Lorsqu'ils" ont quitté cet étal pour rentrer dans la nature humaine, les connaissances qu'ils y ont acquises ne perdent rien de leur clarté pendant le trajet^. Ces hommes, animés d'une ardeur qui leur est propre et qui les emporte vers le monde spirituel, s'y rendent à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'ils aient pu accomplir leur mission et ramener leurs compatriotes dans la bonne voie. Dieu a dit (au nom

' Voyez la i" partie, p. ao3 et suiv. ' Littéral, «en les accompagnant.»

^ Je lis tVÀcj, à la place de o-Xc.

de son Prophète) : « Je ne suis qu'un homme semhiable à vous; j'ai appris par une révélation que votre Dieu est un dieu unique; agissez donc avec droiture en sa présence et implorez sa miséricorde. » (Coran, sour. XLi, vers. 5.)

Nous recommandons ce verset à la considération du lecteur et nous le prions de revoir ce que nous avons dit vers le commencement de cet ouvrage', en traitant des diverses classes de personnes qui sont capables de recueillir des connaissances dans le monde invisible. Il y trouvera une explication claire et satisfaisante de cette matière, car nous l'avons examinée en détail. C'est Dieu qui peut nous aider par sa grâce.

p. 375. L'homme est ignorant par sa nature; ce qu'il sait consiste en connaissances acquises '.

En commençant ces chapitres, nous avons dit' que l'homme appartenait à l'espèce des animaux, et qu'il se distinguait d'eux par la réflexion. Cette faculté, qu'il tient de Dieu, s'appelle intelligence discernante, tant qu'elle rend l'homme capable de mettre de la suite dans ses actions; on la nomme intelligence expérimentale , quand elle lui permet d'apprendre les opinions de ses semblables et ce qu'ils regardent comme bon ou comme mauvais; enfin on l'appelle intelligence spéculative , quand elle met l'homme à même de se faire une idée juste des choses qui existent, tant de celles qu'il a sous les yeux que de celles qu'il ne voit pas.

La réflexion ne vient pas à l'homme avant que son animalité soit entièrement constituée; elle se montre alors comme intelligence discernante. Avant ce moment, l'homme est absolument dépourvu de connaissances et doit être considéré * comme un simple animal , puisque son existence commence par une goutte de sperme, un caillot de sang et un morceau de chair ^. Les connaissances qui lui surviennent dans la suite proviennent des deux sources que Dieu a mises à sa dis-

' Voyez la 1" partie, p. aoi et suiv. ^ Voyez ci-devant, p. 426.

' Littéral. « l'homme est ignorant par e«- " J'insère Lgj après ^^■^•

sence et savant par acquisition. » ° Coran, sour. xxii, vers. 5.

position et qui sont les perceptions des sens et l'influence des cœurs, c'est-à-dire, la réflexion. Dieu, voulant nous reprocher ses bienfaits, a dit : « Il (c'est-à-dire Dieu) vous a donné l'ouïe, la vue et des cœurs. »

Tant que l'homme est dans la première période de son existence et qu'il n'a pas encore obtenu la réflexion discernante, il n'est que matière hylique, puisqu'il ne sait absolument rien. Ensuite la forme (de fhumanité) s'achève par des connaissances acquises au moyen d'instruments qui se trouvent à la disposition de l'homme : alors seulement l'iiumanité atteint la perfection de son être. Considérez la phrase que Dieu adressa à son Prophète en commençant à lui fournir des révélations .-«Lis (dit-il), au nom de ton Seigneur, qui a créé (tout)! il a créé l'homme d'un caillot de sang. Lis, au nom de ton Seigneur, le très-généreux, qui a enseigné l'usage du calam! qui a enseigné à l'homme ce qu'il (l'homme) ne savait pas. » [Coran, sour. xcvi.) Cela signifie que la Divinité a permis à l'homme d'acquérir des connaissances qu'il ne possédait pas à l'époque où il était un caillot de sang et un morceau de chair. Nous voyons par la nature de P. SyÇ. l'homme et par l'essence de son être que, chez lui, l'ignorance était d'abord totale (littéral. « essentielle ») et que son savoir consiste en connaissances acquises. Les saints versets que nous venons de citer et qui forment le commencement des révélations (faites à notre Prophète) indiquent la même chose : ils rappellent à l'homme, sous la forme d'un reproche, la première des diverses périodes de son existence, c'est-à-dire l'humanité dans l'état de sa formation et dans l'état pendant lequel elle acquiert des connaissances. El Dieu a toujours possédé le savoir et la sagesse.

I/enseignement fait partie des arts.

Pour être habile dans ce qui est science, pour en posséder des connaissances sûres et s'en rendre parfaitement maître, il faut avoir acquis la faculté de bien comprendre les bases et les principes sur lesquels celte science est fondée, avoir étudié les |)roblèmes qui s'y

rattachent et en avoir parcouru les fondamentaux' dans toutes leurs ramifications. On ne devient pas habile dans une branche de connaissances tant qu'on ne possède pas la faculté dont nous parlons et qu'il ne faut pas confondre avec celle d'entendre et de retenir. Notis voyons quelquefois qu'un des problèmes d'une science est compris également bien par l'homme versé dans cette matière et par le simple commençant, par le savant le plus érudit et par l'homme du peuple qui n'a reçu aucune instruction. Mais la faculté en question ne se trouve que chez le savant et chez l'homme instruit; nul autre ne la possède ; et cela montre que nous devons la regarder comme tout à fait différente de l'entendement. Or toutes les facultés acquises sont corporelles', soit'^ qu'elles aient leur siège dans le corps ou bien dans le cerveau, comme celles de la réflexion et du calcul; et, puisque tous les objets corporels sont sensibles^, elles ne peuvent s'acquérir qu'au moyen de l'enseignement*. Voilà pourquoi, chez les peuples de tous les pays et dans toutes les générations, on tient à ce que, pour chaque science et pour chaque art, le système d'enseignement soit basé sur^ l'autorité et l'exemple de quelque docteur très-renommé. Les différences qui existent entre les divers systèmes d'en- P. 377. seignement en ce qui regarde les termes techniques montrent que l'enseignement lui-même fait partie des arts. En effet, les maîtres les plus illustres dans chaque science avaient chacun une terminologie particulière ainsi que cela s'observe encore chez les professeurs de tous les arts. Donc les termes techniques ne font pas partie de la science; car, s'il en était ainsi, tous les maîtres n'auraient qu'un seul et même système de terminologie. Voyez quelles différences existent entre les termes employés par les anciens et ceux adoptés par les

' Corporelles, ou appartenant au corps. '' Littér.i ellescxigent l'enseignement, •

' Lej de »lj.<«i est explétif; l'édition de ' Le mol si^ doit être supprimé; il

Boiiiac l'omet, et le traducteur turc n'en ne se trouve pas dans l'édition de Boulac;

a tenu aucun compte. le traducleur turc ne l'a pas trouvé dans

C'est-à-dire, qui peuvent être aperçus les manuscrits dont il s'est servi.

par les sens.

modernes dans l'enseignement, soit de la théologie scholastique, soit des principes fondamentaux de la jurisprudence, soit encore de la grammaire arabe ou du droit. Il en est de même de toutes les branches de connaissances que l'on entreprend^ d'étudier : chaque maître se sert d'une terminologie différente. Cela montre que les diverses terminologies employées dans l'instruction forment autant d'arts, bien que la science en elle-même soit unique.

Ces principes établis, je dirai que la bonne tradition en ce qui regarde la pratique de l'enseignement ^ a presque disparu de nos jours chez les peuples de l'Occident; résultat amené par la dépopulation de ce pays, par la ruine des dynasties qui y avaient régné, et par une conséquence nécessaire de cet état de choses, à savoir la perte totale des arts qui y avaient fleuri. Nous avons montré ailleurs que cette conséquence est inévitable '. A l'époque où Cairouan et Cordoue étaient les métropoles du Magbreb et de l'Espagne, la civilisation y avait fait beaucoup de progrès, les sciences et les arts y trouvaient de grands encovuagements et formaient un océan rempli jusqu'aux bords. Une longue suite de siècles et les habitudes de la vie sédentaire qui prédominaient dans ces villes permirent à l'enseignement d'y pousser de profondes racines. Mais la décadence de ces capitales amena la ruine presque totale de l'enseignement dans les pays de l'Occident.

Dans la première période delà dynastie des Almohades, l'art d'enseigner avait disparu, excepté à Maroc, où l'on en possédait encore quelques principes que l'on avait reçus * des deux villes déjà nomrnées. Mais la civilisation de la vie sédentaire n'eut pas la force de s'établir à Maroc, parce que l'empire almohade, dans les premiers temps de son existence, était celui d'un peuple imbu des habitudes de la vie nomade, et parce que son commencement fut bientôt suivi

' Pour jr'-"?!, lisez *^j^- ' Le texte porte simplement : < comme

' Pour i*j| tv-", je lis ijJî |<y^' 0-i^, cela a été déjà mentionné. » (Voy. ci-de-

avec le traducteur turc et l'éditeur de l'é- vant, p. 264.) dition de Boulac. ' Pour .llxv»..», Usez OUa-^.

, Prolégomënes. — ii. 56

de sa fin '. Cela empêcha presque tous les usages de la vie sédentaire de s'y maintenir.

Vers le milieu du vu'' siècle, quand l'autorité du gouvernement P. 378. almohade fut renversée à Maroc ^, un cadi , nommé Abou 'l-Cacem Ibn Zeïtoun, quitta l'Ifrîkiya, et, s'étant rendu en Orient, il y rencontra les élèves^ de l'imam. Ibn el-Khatib\ et s'instruisit auprès d'eux. Ayant étudié leur manière d'enseigner et acquis une grande habileté dans les sciences intellectuelles et traditionnelles, il rapporta à Tunis un vaste fonds de connaissances et un excellent système d'enseignement. Abou Abd-AUah Ibn Choaïb, un membre de la tribu berbère des Dokkala, l'y suivit de près. Il avait quitté le Maghreb pour visiter l'Orient et travailler sous^ les professeurs de l'Egypte; et il se rendit ensuite à Tunis, où il fixa son séjour. Les leçons qu'il y donna furent très-instructives. Ce fut sous ces deux professeurs que la jeunesse tunisienne fit ses études. Le système de connaissances enseignées par eux se transmit d'une génération d'étudiants à une autre, et, parvenu enfin au cadi Mohammed Ibn Abd es- Selam*^, celui qui commenta les ouvrages d'Ibn el-Hadjeb^ il passa de lui à ses disciples. Le même système fut apporté de Tunis à Tlemcen par Ibn el-Imam * et ses disciples. Ce docteur avait étudié sous les mêmes maîtres et dans les mêmes classes avec Ibn Abd es-Selam. On trouve encore des élèves de celui-ci à Tunis, et d'Ibn el-Imam à Tlemcen, mais ils sont en si petit nombre qu'on peut craindre de voir bientôt interrompre la tradition de l'enseignement introduit par ces docteurs.

' Après cj>9jj'insère les mots *À.« o-f-c-, ' Le célèbre philosophe Fakhr ed-Dîn

sur l'autorité des manuscrits C et D, et er-Razi. (Voyez la 1" partie, p. Sgg.) de l'édition de Boulac. ^ Pour jUc, lisez ^.

' En 668 de l'hégire ( 1 269 de J. C.) , ' Voy. la 1" partie, Inlroduct. p. xxii.

le sultan mérinide Abou Youçof Yacoub ' Ibid. p. xx.

enleva la ville de Maroc à Abou Debbous, ' 11 y avait deux frères de ce nom. Ibn

dernier souverain de la dynastie almohade. Khaldoun en parle dans son Histoire des

' Notre auteur emploie très-souvent le Berbcrs, t. III, p. 386, 387, 412 de la

mot iVsJj comme un nom collectif. traduction.

Vers la fin du vu* siècle, un membre de la Iribu (berbère) de Mecheddala ', nommé Abou Ali Naccr ed-Din, quitta le pays des Zouaoua ^ et se rendit en Orient, où il fit des études sous les anciens élèves d'Abou Amr Ibn el-Hadjeb. Ayant appris à fond leur système d'enseignement et suivi, avec Chihab ed-Dîn el-Carali^ les mêmes cours académiques, il devint très-savant dans les sciences intellectuelles et traditionnelles. Rentré dans le Maglireb avec un vaste fonds de science, il s'établit à Bougie, où ses disciples conservent encore la tradition de son excellent système d'enseignement. Il paraît qu'un de ses disciples, le nommé Amran el-Mecheddali*, alla se fixer à Tlèmcen P. 379. et y répandre la connaissance du système d'enseignement suivi par son maître; mais à peine reste-il maintenant à Bougie et à TIemcen quelques disciples de fécole de Nacer ed-Dîn.

Depuis la ruine de l'enseignement à Cordoue et à Cairouan, Fez et les autres villes du Maghreb n'ont aucun système d'instruction qui soit passable. Les bonnes traditions s'y sont perdues, de sorte que Ton n'y peut guère acquérir la faculté de diriger avec habileté ses études scientifiques. La manière la plus facile d'y parvenir^ ce serait de travailler à se délier* la langue en prenant part à des entretiens et à des discussions scientifiques. C'est ainsi qu'on se rapproche du but, et qu'on réussit à fatteindre. On voit beaucoup d'étudiants qui, après avoir passé une grande partie de leur vie à suivre assidûment les cours d'enseignement, gardent le silence (quand on discute une question scientifique) et ne prennent aucune part à la conversation. Ils s'étaient donné plus de peine qu'il ne fallait pour se charger la mémoire (de notions scientifiques), mais ils n'avaient rien acquis

' LesMecheddalaformaientunebranche lékite, mourut i'an 684 de l'hégire (i285-6

de la tribu berbère des Zouaoua. Dans le de J. C).

texte arabe, il faut lire (ïviif (JI <jli>-iif, " Lisez »i>-sij jj^ (jlo-i^it.

à la place de jyiit es' 0^1. '^ Pour lo^, lisez e j.*.

' Le pays des Zouaoua a reçu des Fran- ' Je lis ^y^ , à la place de 0^. Cette

çais le nom de Kabylie. correction m'a été fournie par l'édition de

' Chihab ed-Dîn Abou '1-Abbas Ahmed Boulac et par la traduction turque. Le

el-Carali , professeur de jurisprudence ma- ms. C porte iyj , et le ms. D , «y^-

d'utile en ce qui touche la faculté de faire valoir ses connaissances ou de les enseigner. Si vous examinez les étudiants qui croient ' y être parvenus, vous trouverez que, chez eux, cette faculté ne répond pas à l'étendue de leur savoir, soit qu'ils prennent part à un entretien littéraire, ou à une discussion, soit qu'ils entreprennent d'enseigner. Ce défaut provient de l'instruction défectueuse qu'ils ont reçue et de l'interruption des bgnnes traditions (académiques). Au reste, il faut convenir qu'ils savent par cœur beaucoup plus que les autres, avantage qu'ils doivent à leur grande application et à l'idée que , pour acquérir la faculté scientifique, il suffit de se charger la mémoire. Cette idée est cependant tout à fait fausse. Pour montrer jusqu'à quel point (l'usage d'apprendre par cœur) est porté dans le Maghreb, nous dirons que le temps pendant lequel les étudiants doivent demeurer dans les collèges est fixé à seize ans^, tandis qu'à Tunis il n'est que de cinq. Ce dernier chiffre est le minimum reçu : on suppose qu'il faut au moins cinq années d'études avant que l'élève puisse acquérir la faculté scientifique qui est l'objet de ses souhaits, ou reconnaître qu'il doit renoncer à l'espoir d'y parvenir. Le plus long de ces espaces de temps P. 38o. était devenu nécessaire dans le Maghreb, pendant les derniers siècles, à cause de la difficulté (d'y acquérir la faculté dont nous parlons, difficulté) qui résultait uniquement de l'imperfection du système d'enseignement.

En Espagne, les habitants ont laissé dépérir jusqu'aux derniers restes de l'enseignement académique et ne s'occupent plus de matières scientifiques. Cela a eu pour cause le déclin de la civilisation, qui, chez les musulmans de ce pays, avait commencé depuis plusieurs siècles. On n'y retrouve' aucune trace d'études, à l'exception toutefois de celle de la langue arabe et des belles-lettres. On se borne à cultiver ces branches de connaissances dont on a conservé l'enseignement traditionnel, et c'est grâce à cette dernière circonstance que ces deux sciences se sont maintenues en Espagne *.

Pour (j^, lisez (jy. ' Pour |^j>âc , lisez ito.

Pour -àc ic», lisez os-tic o>-"-- " Pour L^^i» j' , lisez MnJ*j'. Si 1

on

De l'étude du droit il ne reste en Espagne qu'un vague souvenir, une ombre de la réalité, et celle des sciences intellectuelles n'y a pas laissé même une trace. Cela doit s'attribuer à l'interruption de la tradition scolaire, par suite du déclin de la civilisation et du progrès de la domination chrétienne. Un petit nombre de musulmans, ceux qui habitent les pays du littoral, ont conservé leur indépendance, mais ils s'occupent bien plus de leurs moyens de subsistance que des matières scientifiques. La puissance de Dieu domine dans tous les événements.

La tradition de l'enseignement n'a pas été interrompue en Orient; les études y trouvent toujours des encouragements et l'enseignement y est répandu comme une mer qui déborde. Cette tradition s'y est conservée, parce que la civilisation n'y a jamais reculé. Quelques grandes villes, telles que Baghdad, Basra et Koufa, ont pu tomber en ruine, après avoir été les dépôts de toutes les connaissances scientifiques; mais elles ont été remplacées par d'autres encore plus grandes, d'où la science s'est répandue dans l'Irac persan, et, de là, dans le Khoraçan et la Transoxiane, du côté de fOrient; puis jusqu'au Caire et aux pays voisins, du côté de l'Occident. Ces villes ont continué à posséder une nombreuse population et à jouir d'une haute civilisation; aussi les bonnes traditions de l'enseignement s'y sont toujours maintenues.

Comme les Orientaux sont en général très-habiles dans renseignement et même dans tous les autres arts, la plupart des Maghrébins qui ont visité fOrient afin d'y faire des études se sont imaginé que, dans ce dernier pays, les habitants sont bien supérieurs en intelligence à ceux du Maghreb. Ils pensent aussi que, chez les Orien- P. 38 1 taux, fàme raisonnable est plus complète par sa nature que chez les Occidentaux. Voyant combien ceux-là montrent de talent dans les sciences et d'habileté dans les" arts, ils croient que la différence qui existe (en ce point) entre les deux peuples provient d'une diffé-

conservait la première leçon, il faudrait lire, plus loin, < — a — s — ^Li , à la place de

446 PROLEGOMENES

rence radicale dans leur constitution même^ Mais cette opinion est tout à fait erronée : la dififérence qui existe entre les pays de l'Orient et ceux de l'Occident n'est pas assez considérable pour produire une différence^ dans le même être individuel (la nature humaine). C'est tout au plus si cette différence se laisse remarquer chez les habitants des contrées situées en dehors de la zone tempérée , ceux du premier climat, par exemple, et ceux du septième. Dans ces régions, la constitution de l'homme s'écarte du juste milieu, et celle de l'âme s'en éloigne dans la même proportion, ainsi que nous l'avons dit ailleurs^. La supériorité des Orientaux sur les Occidentaux dérive uniquement de l'intelligence plus avancée que l'influence de la vie sédentaire a communiquée aux premiers. C'est là un point que nous avons traité en parlant des arts*; mais nous ajouterons ici des éclaircissements afin de montrer l'exactitude de ce que nous avons avancé.

Les peuples sédentaires observent certaines convenances (et une juste mesure) dans tout ce qu'ils font. Cela se remarque dans leur manière de se nourrir et de se loger, dans le style de leurs édifices , dans les choses qui concernent la religion et dans les affaires mondaines, enfin dans toutes leurs habitudes ^ transactions et procédés. Ils respectent ces convenances jusque dans le choix des objets qui servent à l'alimentation et à l'habillement. Ce sont là, pour ainsi dire, des limites qui leur sont imposées , et qui ne se laissent point franchir. De plus, toutes ces pratiques constituent chez eux des arts qui se transmettent d'une génération à une autre ; or il est certain que chaque art forme un système dont la régularité doit nécessairement réagir sur l'âme et lui communiquer un surcroît d'intelligence; cela rend l'acquisition d'un autre art plus facile , et dispose l'intelligence à saisir avec plus de promptitude les connaissances (de tout genre).

' Littéral, «existe dans la réalité de la c^ijlij' j* (jôJ\ , leçon peu satisfaisante,

nature humaine. » , ^ Voyez la i" partie, p. 169.

' Je lis <^yJLj *J i>jÇ. tiJJI , leçon qui * Voyez ci-devant, p. ^22.

doit être celle que le traducteur turc avait ' Je lis Ajl^U. , avec l'édition de Bou-

sous les yeux. L'édition de Boulac porte lac et la traduction turque.

Nous avons entendu dire que les Egyptiens ont porté à un point incroyable leur habileté dans l'enseignement des arts; ainsi, pour en citer un exemple, ils dressent des ânes domestiques et d'autres qua- P. 382. drupèdes à faire des tours, et enseignent aux oiseaux à prononcer des paroles isolées. Ces choses sont si extraordinaires qu'elles remplissent les spectateurs d'admiration. Les Maghrébins sont incapables de concevoir comment cela se fait, et, à plus forte raison, de l'enseigner.

Le talent d'enseigner, celui d'exercer un art quelconque, et celui d'agir avec adresse dans les diverses circonstances qui dépendent des habitudes de la vie, augmentent la vigueur de l'intelligence si on les possède bien, et donnent une grande clarté à l'esprit de l'homme* parce que ce sont autant de facultés acquises à l'âme. Nous avons déjà dit que l'âme se forme au moyen des perceptions et des facultés qui lui surviennent. Ce qui a augmenté la sagacité de ceux-là (les Orientaux), ce sont les impressions que les connaissances ainsi apprises laissent sur l'âme. Croire que cette sagacité est le résultat d'une différence réelle dans la nature même de l'humanité est une erreur que le vulgaire seul est capable de commettre. Si l'on compare Thomnie de la ville avec celui du désert, on remarquera ( il est vrai), chez le premier, un esprit rempli de pénétration et de sagacité; cela est même au point que l'homme des champs se croit inférieur en nature et en intelligence au citadin. Il se trompe cependant; la supériorité de celui-ci provient de la parfaite acquisition de facultés qui lui facilitent l'exercice des arts, ainsi que de l'observation des convenances imposées par les usages et habitudes de la vie sédentaire; choses dont l'homme du désert n'aaucune idée. Quand le citadin entend bien la pratique des arts et s'est acquis la faculté de les exercer et de les enseigner bien, tous les individus' à qui ces facultés manquent s'imaginent que l'autre les doit à la nature supérieure de son intelligence , et que l'âme , chez les habitants du désert, est bien inférieure en organisation et en nature aux âmes des citadins. Mais il n'en est pas

' Après ijjo, il faut ajouter iX.

ainsi. Nous avons connu des bédouins dignes du premier rang par leur intelligence, leur bon jugement et la belle organisation de leur esprit. Ce qui distingue l'esprit du citadin, c'est tout simplement l'éclat que la faculté d'exercer les arts et de les enseigner lui a con:imuniqué. En effet, ces talents acquis influent sur l'âme, ainsi que nous l'avons dit. L'erreur au sujet des Orientaux est du même genre : comme ils sont très-babiles dans l'enseignement et tiennent le premier rang dans l'exercice des arts, pendant que les Occidentaux (ou Maghrébins) ont une civilisation qui diffère peu de celle de la vie nomade, les gens irréfléchis, jugeant d'après les apparences, s'imaginent que cette différence provient de la supériorité de la nature même ' des Orientaux, nature qu'ils croient leur être particulière, à l'exclusion des Occidentaux; mais c'est là une opinion tout à fait fausse, ainsi que le lecteur doit bien s'en apercevoir. Dieu ajoute aux choses créées autant qu'il veut. [Coran, sour. xxxv, vers, i.)

P. 383. Les connaissances (ou sciences ) ne se multiplient que dans les lieux où la civilisation et les usages de la vie sédentaire ont fait de grands progrès.

L'enseignement, avons-nous dit, fait partie des arts, et ceux-ci se développent surtout dans les grandes villes. Plus la population d'une ville est nombreuse et plus il y a de civilisation et de luxe, plus les arts se perfectionnent et se multiplient. Cela arrive parce que la culture des arts commence à la suite des efforts qui ont assuré la subsistance du peuple^. Quand les hommes établis en société ont pu se procurer par leur travail plus qu'il ne leur suffit pour vivre, ils dirigent leurs regards vers un but plus éloigné, et s'occupent de matières qui, comme les sciences et les arts, appartiennent plus intimement à la nature humaine. Si le natif d'un village ou d'une ville qui n'est pas une métropole est poussé par une disposition naturelle à recueillir des connaissances scientifiques, il n'y trouvera pas les moyens d'ins-

' La bonne leçon est A iLJi^ jl JL4XJ ' Littéral. « car cela est une chose addi-

jUjLojf. tionnelle à la subsistance. »

truction; car renseignement lui-même est un art S et les arts n'existent pas chez les gens de la campagne, ainsi que nous l'avons déjà montré. Donc, pour s'instruire, il faut se rendre dans une grande ville ^.

Il en est ainsi de tous les arts^. Que le lecteur se rappelle ce que nous avons dit au sujet de Baghdad, de Cordoue, de Cairouan, de Basra et de Koufa, quand nous parlions de la haute prospérité dont ces villes jouissaient dans les premiers temps de l'islamisme, et de la civilisation qui y régnait. L'océan des sciences y était plein à déborder; on y avait adopté divers systèmes technologiques pour la pratique p. 38^ de l'enseignement et des autres arts; on s'y occupait à résoudre des problèmes scientifiques et à suivre la culture des sciences dans toutes leurs branches, et l'on avait fini par l'emporter sur les anciens et aller plus loin que les modernes. Mais, lorsque ces villes furent déchues de leur prospérité et que leurs habitants se dispersèrent de tous côtés, le tapis de la science qu'on y avait déployé fut plié et enlevé avec tout ce qui le couvrait. Les sciences en disparurent alors, ainsi que l'enseignement, pour se transporter dans les autres villes musulmanes. Autant que je puis en juger, elles ne se trouvent, de nos jours, que dans le Caire, et cela parce que l'Egypte a joui, depuis plusieurs milliers d'années, d'une grande prospérité et d'une civilisation bien établie; aussi les divers arts, et l'enseignement en est un, y ont pris un grand développement et une assiette solide.

Ce qui a contribué au maintien de cet état de choses, c'est la conduite tenue par les membres du gouvernement turc (les Mamiouks) pendant les deux derniers siècles, à partir du règne de Salah ed-Dîn (Saladin), fils d'Aïyoub. Les émirs turcs, pensant que l'empire pourrait un jour éprouver quelque grande catastrophe et craignant que leur souverain ne fît des avanies aux enfants qu'ils laisseraient après eux et sur lesquels il avait des droits, en leur qualité d'esclaves ou d'affranchis, ont bâti un grand nombre de collèges, de couvents et de cloîtres, auxquels ils ont assigné, à titre de oaakf^, des immeubles

' Pour j:LoJt, lisez J^U-». ' PoiirjO^I J*l J , lisez L^.

* Jn lis <jl '^Ah ij . * Voyez la i" partie, introd. p. lxxvii.

Prolégomènes. — ii. 67

450 PROLEGOMENES

d'un bon produit. En constituant ces ouakf, ils mirent pour condition que leurs enfants en seraient les administrateurs^ ou loucheraient une partie du revenu. Au reste, ces émirs étaient presque tous portés à faire le bien et les bonnes œuvres, et à diriger leurs intentions et leurs actions en vue d'une récompense dans l'autre vie. Cela a eu pour résultat que les ouakf sont très-nombreux au Caire et qu'ils produisent des revenus considérables, dont une partie est consacrée à l'entretien des étudiants et aux traitements des professeurs ; aussi s y rendon de l'Irac et du Maghreb pour faire ses études. Les marchés^ de la science y sont donc très-achalandés et les océans du savoir y sont pleins à déborder. Dieu crée ce qu'il veut.

p. 385. Sur les diverses sciences qui, de nos jours, existent dans la civilisation

(musulmane).

Les sciences étudiées par les hommes et qui , dans les grandes villes, s'apprennent et se transmettent par la voie de l'acquisition et de l'enseignement, se rangent en deux classes. La première est celle des sciences qui sont naturelles à l'homme et vers l'acquisition desquelles il est conduit par sa faculté réflective; ia seconde consiste en sciences traditionnelles, provenant des individus qui les ont instituées. Celles qui forment la première classe sont les sciences philosophiques^. La réflexion mène naturellement l'homme à en prendre connaissance, et les perceptions qu'il éprouve le conduisent à reconnaître l'objet de chaque science, les problèmes dont elle s'occupe, le mode de démonstration qui s'y emploie et les diverses manières de l'enseigner. C'est ainsi qu'en sa qualité d'être doué de réflexion il acquiert, par l'emploi de la spéculation et de l'investigation, la faculté de distinguer la vérité de l'erreur. Les sciences qui appartiennent à la seconde classe sont formées par institution et reçues par tradition, et chacune d'elles se base sur des renseignements provenant du législateur qui

' Pour Jiij , lisez JiÀj. iujLu\i Ji^^Xâ., mais l'un est simplement

' Pour ^L-.l, lisez ^^'L-,I. l'ùquivalent de l'autre.

^ L'auteur emploie ici deux termes ,

l'a établie ^ Celles-ci ne sont du domaine de la raison qu'autant qu'il s'agit de rattacher à leurs racines (bases ou principes fondamentaux) les questions qui doivent en former les branches. En effet, (dans ces dernières sciences) les (notions) particulières qui surgissent après (le principe général), et qui se présentent les unes à la suite des autres, ne rentrent pas sous la règle générale à laquelle toute science traditionnelle est soumise par le fait même de son institution ; aussi, pour rattacher (ces branches à leurs racines), il faut nécessairement avoir recours à un mode de raisonnement fondé sur l'analogie. Or ce raisonnement analogique a pour base^ la déclaration transmise oralement et nous faisant connaître que la règle (ci-dessus mentionnée) s'applique d'une manière absolue et invariable aux fondements de ces sciences. Mais, comme (cette déclaration) est ^traditionnelle, le raisonnement dont nous parlons et qui en dérive est traditionnel aussi. Toutes les sciences de cette dernière classe sont fondées sur les prescriptions du Livre (le Coran) et de la sonna, prescriptions dont l'observation nous est imposée par Dieu et par son Prophète. Il en est de même des sciences qui ont été établies' dans le but de nous faciliter l'acquisition de celles-ci. (Leur étude) amène nécessairement celle des sciences qui ont pour objet la langue arabe, langue du peuple musulman et dans laquelle le Coran a été révélé. P. 386.

Les sciences traditionnelles sont très-nombreuses , parce que chaque être responsable est tenu de connaître les obligations que Dieu a imposées non-seulement à lui, mais aux autres membres de l'espèce humaine. On trouve ces obligations dans le Cpran et dans la sonna, sous la forme de textes écrits, ou bien dans les doctrines admises unanimement par les anciens musulmans, ou bien encore dans des maximes que l'on a rattachées (à ces textes ou à ces doctrines). Donc il faut nécessairement commencer par étudier le sens des mots employés dans le Coran, et c'est là la science de finterprétation [tefcir); ensuite,

' Pour îuiyl, lisez «-bLJt , avec les ma- • ^ Littéral. « est une branche. » nuscrits CD, l'édition de Boulac et la tra- ' Je lis I^^' , avec le manuscrit C.

duction turque.

il faut faire remonter jusqu'au Prophète, par une chaîne de Iraditionnistes dignes de foi, le texte du livre sacré tel qu'il nous a été transmis de la part de Dieu ' ; il faut aussi apprendre les différences qui existent entre les divers systèmes de leçons adoptés par les lecteurs : cela forme la science des leçons coraniques [eïlm el-carâat). Ensuite il faut savoir faire remonter les traditions de ïa. sonna jusqu'à leur auteur, donner des renseignements sur les traditionnistes qui les ont rapportées, connaître fhistoire de ces hommes, démontrer qu'ils étaient tellement vertueux qu'on pouvait mettre une confiance entière dans leurs déclarations, et savoir^ employer tous les moyens exigés dans une tâche de cette nature. Telle est la science des traditions [eïlm el-hadith). Il faut alors savoir déduire (des fondamentaux de la loi] les maximes (qui en découlent), en se servant d'un système de règles indiquant la manière dpnt cette déduction doit être faite. Cela forme la science des fondamentaux de la jurisprudence [osoal elfikh). Les études de ce genre ont pour résultat de faire connaître les prescriptions de Dieu en ce qui touche les actions des êtres responsables, et de former la science de la jurisprudence [eïlm el-fikh). Parmi les obligations (imposées à fhomme), les unes concernent son corps et les autres son âme'. Celles-ci se rattachent spécialement à la foi et à ce qu'on est obligé à croire en fait de choses auxquelles on ne croirait pas (sans y être obligé). Elles forment les dogmes qui se rapportent à l'essence et aux attributs de la divinité , aux événements du jour du jugement dernier, aux délices (du paradis), aux peines (de l'enfer) et à la prédestination. La science qui démontre ces dogmes au moyen de preuves tirées de la raison s'appelle la théologie scolastique [eïlm el-kelam). Avant d'aborder l'étude du Coran et des traditions, il faut connaître les sciences qui se rattachent à la langue (arabe), car c'est sur elles que cette étude doit s'appuyer. Il y en a plusieurs, dont une est la lexicologie [logha]-, une autre, la grammaire

' Littoral. « ilfautappuyerjusqu'au Pro- ■ ' Pour J.,^j , lisez i*jj. pliète la tradition et la récitation du livre ' Le texte porte «son cœur. »

qu'il nous apporta de la part de Dieu. »

[nahoa); une autre, la rhétorique [beïan), et une autre, les belleslettres [adeb), ainsi que le lecteur le verra quand nous traiterons de ces sciences.

Toutes les sciences traditionnelles appartiennent spécialement à P. 387. la religion musulmane et à ceux qui la professent. Il est vrai que, en principe général, des sciences analogues doivent se trouver chez les peuples des autres communions, sciences qui diffèrent toutefois de celles-ci, bien qu'elles soient de la même espèce. En effet, les sciences' islamiques se rattachent à la loi que Dieu révéla au législateur et que celui-ci fut chargé de communiquer aux hommes. Elles ont ceci de particulier qu'elles diffèrent des sciences des autres peuples, l'islamisme ayant annulé les autres religions; aussi doit-on s'éloigner des sciences dépendant des religions qui existaient avant l'islamisme; il n'est pas permis de les étudier, car la loi défend la lecture d'autres livres révélés que le Coran. Le Prophète a prononcé cette parole : « Ne dites pas à ceux qui possèdent des livres révélés : Vous êtes dans le vrai, ou vous faites des mensonges; mais dites-leur : Nous croyons à ce qui nous a été révélé et à ce qui vous a été révélé ; votre Dieu est le nôtre. » Ayant vu Omar qui tenait à la main une feuille du Pentateuque ^, il se fâcha au point de laisser paraître sur sa figure l'expression de la colère, et il lui dit : « Ne vousai-je pas apporté une doctrine claire et pure.** Par Allah! si Moïse vivait encore, il ne saurait s'empêcher de me suivre. »

Les sciences traditionnelles qui se rattachent à la loi islamique reçurent des musulmans des encouragements sans bornes, et les personnes qui s'adonnaient à leur étude en acquirent une connaissance d'une profondeur sans égale. On dressa la terminologie de toutes les sciences, on les disposa par classes et on leur donna une beauté et une élégance qui n'ont jamais été surpassées. Il y avait à cette époque pour chaque science des hommes^ que l'on pouvait consulter (et dont

' Je lis AjXs. , avec l'édition de Boulac breu ; il y avait donc de son temps une et les manuscrits C et D. traduction arabe du Pentateuque.

* Oniarne savait probablement pas l'hé- ' Pour Jo.j, lisez jU.^.

la parole faisait autorité), et l'on possédait les principes d'où l'on pouvait déduire un système régulier d'enseignement. Les pays de l'Orient et ceux de l'Occident jouissaient d'une manière spéciale de ce privilège , ainsi qu'on le sait et que nous l'établirons en faisant la revue de p. 388. ces branches de connaissances. Mais, dans le Maghreb, de nos jours, le marché de la science chôme presque tout à fait, en conséquence du déclin de la civilisation et de l'interruption de l'enseignement traditionnel; voyez le chapitre précédent (p. lihi)- J'ignore comment Dieu a traité l'Orient, mais je suis porté à croire que les sciences y trouvent encore des encouragements et que les bonnes traditions d'enseignement s'y sont toujours maintenues, non-seulement pour les sciences, mais pour les arts de première nécessité et pour ceux qui naissent quand le bien-être général est devenu complet. Je le suppose, parce que la population est très-nombreuse, que la civilisation de la vie sédentaire y est fort avancée et que les étudiants y obtiennent des secours et des pensions auxquelles les revenus des fondations pieuses doivent amplement suffire. Diea règle les vicissitudes de la nuit et du jour.

Des sciences coraniques, à savoir, l'interprétation et la lecture.

Le Coran est la parole de Dieu, qu'il a envoyée du ciel à son Prophète et qui forme un écrit placé entre les deux ais du livre (sacré). Cette parole s'est conservée dans le peuple par une tradition authentique. Les Compagnons, il est vrai , ceux qui apprirent du Prophète le texte du Coran, le rapportèrent en son nom, mais avec des leçons (litt. des voies) qui différaient entre elles à l'égard de la prononciation de certains mots et de la manière de proférer certaines lettres. Ces systèmes de lecture, ayant été transmis par la voie de la tradition, acquirent une grande publicité, et l'on finit par reconnaître sept formes (ou voies) différentes d'énoncer (le texte du Coran) et basées également sur des traditions authentiques. On désigne chacun de ces systèmes par le nom du traditionniste le plus distingué d'entre le très-grand nombre de ceux qui l'ont rapporté. Ces sept leçons (ou sys-

tèmes de lecture) servent de bases à la lecture exacte du Coran. Quelques personnes y ont ajouté d'autres systèmes; mais ceux-ci, aux yeux des docteurs versés dans la science de la lecture coranique, ne s'appuient pas sur des traditions aussi sûres que les premiers. Les sept leçons sont bien connues par les livres qui traitent de cette matière.

La transmission de chacune des sept leçons par une voie authentique n'est pas admise par quelques, docteurs. Selon eux, ces leçons ne sont que de certaines manières d'après lesquelles on énonçait le texte coranique; or les manières d'énoncer (de vive voix) ne se laissent pas fixer avec exactitude. « Mais cela, disent-ils, ne porte aucune P- ssg. atteinte à la certitude de la voie traditionnelle par laquelle le Coran (lui-même) nous est parvenu. » La grande majorité des docteurs repousse cette opinion et soutient que chacune de ces leçons a été transmise par une voie parfaitement sûre. D'autres sont d'avis que la tradition des leçons est certaine, à l'exception toutefois de la partie qui dépend de renonciation , comme , par exemple , la prolongation de l'e'/i/^ et l'adoucissement du hamza^ : « La voie de l'audition, disent-ils, ne nous fournit aucune connaissance au sujet de la manière dont les modifications de ces lettres doivent se faire; » et cette opinion est !a bonne.

Les (sept) leçons et la manière de les réciter continuèrent à se transmettre parmi les lecteurs, jusqu'à ce qu'on eût mis par écrit et enregistré dans des recueils les connaissances scientifiques. Alors les leçons furent mises par écrit avec les autres^ sciences et formèrent l'objet d'un art particulier, d'une science sui generis. Cet art se propagea parmi les peuples de l'Orient et de l'Espagne, et passa, de génération en génération, jusqu'à ce que Modjahed * eût établi sa souveraineté dans l'Espagne orientale. Ce prince, ancien client de la famille d'ibn Abi Amer", avait cultivé cette branche de connais-

' Voyez la Grammaire arabe de M. de ^ Voy. la traduction de Maccari , vol. II,

Sacy, 2° édilion, t. I, p. 72 et 100, et le p. 237, de M. de Gayangos, et YHist. des

tome VIII des Notices et Extraits. musulmans d'Espagne de M. Bozy, t. II , p. 4-

' Pour LAvS , lisez U^. * Il s'agit du célèbre visir Ël-Mansour,

sances, d'après les injonctions de son patron, qui avait mis le plus grand soin à son éducation et qui ne manquait jamais de le présenter à tous les doctes lecteurs qui venaient à sa cour. Après avoir acquis, dans cette partie, des connaissances très-étendues, et obtenu ensuite la souveraineté de Dénia et des iles orientales (les Baléares), il encouragea l'étude de la science dans laquelle il était lui-même un si grand maître. Protecteur zélé des sciences en général, il favorisait d'une manière toute particulière celle des leçons coraniques.

Ahou Amr ed-Dani (habitant de Dénia) ', qui parut vers cette époque, parvint comme lecteur au premier rang. Ce fut à lui qu'on fit remonter les connaissances que l'on possédait dans cette science, et ce fut à son système de récitation que l'on fit aboutir les isnads des leçons qu'on enseignait. Les nombreux ouvrages qu'il composa sur cette matière devinrent des autorités auxquelles les lecteurs se rapportaient avec confiance et qui firent négliger les anciens traités sur le même sujet. On étudia surtout son ouvrage intitidé Teïcir^.

Dans une des générations suivantes parut Abou'I-Cacem Ibn Ferro^ es-Chatebi (natif de Xativa). Ce docteur, ayant entrepris d'arranger et d'abréger le recueil d'Abou Amr, mit en vers tous les renseignements que celui-ci avait consignés dans ses écrits. Comme il visait à

surnommé /fen ^6i.4mer. Les affranchis et ' Cet ouvrage, dont le titre signifie

clients qui l'avaient soutenu, lui et ses fils, «simplification ou aplanissement, » a eu

formaient un parti très-puissant dans les plusieurs commentaires , dont on trouvera

derniers temps de la dynastie oméiade. l'indication dans le Dictionnaire bibliogra-

Modjahed fut client d'Abd er-Rahman , phique de Haddji-Klialifa.

fils d'El-Mansour. ' Ibn Ferro naquit à Xativa, l'an i iltk

' Abou Amr Othman, originaire de de J. C. Il se rendit en Egypte l'an 1176-

Cordoue et domicilié à Dénia, naquit l'an 1 177, et mourut au Caire, l'an 1 igà- Son

371 de l'hégire (981-982 de J. C.j.Il com- autorité comme traditionniste et lecteur est

posa, sur les leçons coraniques, plusieurs du plus grand poids chez les docteurs

ouvrages, dont le plus célèbre, le Mocnê musulmans. On trouvera une notice de ce

(«ÀJLlI), nous est connu par une savante savant, dans le Dictionnaire biographique

notice, insérée par M. de Sacy dans le d'Ibn Khallikan , vol. II, p. Zigg de la tra-

tovaeVUlàes Notices et Extraits. Abou Arar duction anglaise. Le mot espagnol^erro

mourut à Dénia l'an 4i4 de l'hégire (1062 (fer) s'écrivait, en arabe, /wra. deJ.C).

la concision, il désigna, par des lettres de i'alphabet employées d'à- P. 390. près un système régulier, les noms des lecteurs (qu'il avait à citer), et il rédigea son ouvrage en vers afin qu'on pût le retenir plus facilement dans la mémoire '. Toute la science se trouve renfermée dans cet excellent traité. On se mit à l'apprendre par cœur et h l'enseigner aux enfants '^ dans les écoles, et cet usage se maintint (longtemps) dans les grandes villes de la Mauritanie et de l'Andalousie.

On ajoute quelquefois à l'étude des leçons celle de l'écriture, c'està-dire, l'orthographe^ employée dans la transcription du Coran. La raison en est que plusieurs mots de ce livre sont orthographiés contrairement à l'usage établi et aux règles. Ainsi, par exemple, on trouve le mot ^ajI» écrit avec un i ( a) de trop*, les mots Aij*?ili)* et Iyt»3jli)j'', écrits avec un a (!) de trop, et un oua (j) de trop dans l'expression (^jv^UàJl jl^=- ^. On remarque aussi que l'a est tantôt supprimé dans certains mots et tantôt conservé, et que le / est quelquefois représenté par un ^^ allongé quand il devait avoir la forme du t lié (s), lettre qui ressemble à l'A (s). Nous avons indiqué la cause ^de ces irrégularités dans notre chapitre sur l'écriture*, et, comme elles sont contraires aux règles et aux principes fondamentaux de l'orthographe, on s'est cru obligé d'en faire l'énumération et d'en parler dans les livre? qui traitent des sciences.

Quand ces écrits furent parvenus dans les contrées de l'Occident, Abou" Amr ed-Dani en prit connaissance et composa sur la même matière plusieurs traités, dont le mieux connu est celui qui porle

' Le iriûme syslèmc a été employé dans que noire auteur emploie le mot kilaha,

quelques exemplaires du Coran. (Voy. la lanlôt avec le sens d'écriture et lantôt avec

Noticed'un manuscrit arabe de l'Alcoran que celui d orthographe. M. deSacy inséra dans lelome IX des No- * Sour. li, verset It-j.

tices et Extraits, p. 91 et suivantes.) ' Sour. xxvii, verset ai.

^ Je lis ^jtcUjU avec l'édition de Bou- ' Sour. ix, verset à"]-

lac. ' Sour. Lix, verset 17.

' On verra par la suite que le terme * Voyez ci-devant, p. 398.

(>.j,>- est employé ici pour désigner les ' Pour ^^j lisez ^(. Les manuscrits C

mots du Coran et non pas les lettres écrites. et D el l'édition de Boulac offrent la bonne

.l'ni déjà fait observer, ci-devanl, p. Sçjy, leçon.

Prolégomènes. — 11. 58

le titre (ÏEl-Mocnê. Cet ouvrage fut bien accueilli par le public et devint pour lui une autorité décisive. Mis en vers par Abou '1-Cacem (Ibn Ferro) de Xativa, il forme un poëme qui est très-connu et dont la rime a pour base la lettre r. On s'empressa d'apprendre cette pièce par cœur.

Il survint ensuite une très-grande diversité dans les manières d'écrire certains mots et groupes de lettres autres que ceux dont nous avons parlé. Ces variantes furent signalées dans les écrits d'Abou P. 391. Dawoud Soleïman Ibn Nedjah, affranchi de Modjahed et célèbre' comme rapporteur des doctrines enseignées par son professeur^ Abou Amr ed-Dani , et comme répétiteur des livres composés par ce docteur.

D'autres irrégularités d'orthographe s'étant ensuite propagées dans le monde, un natif de Maghreb, qui vivait dans ces derniers temps et qui s'appelait El-Kharraz, les signala dans un autre poëme, composé en vers libres {ardjouza), et indiqua les noms des personnages sur l'autorité desquels on les avait reçues. Ce traité renferme de plus un grand nombre de discussions qui manquent dans le Mpcné. 11 a acquis une grande publicité dans les pays de l'Occident; c'est le seul ouvrage sur cette matière que les étudiants apprennent par cœur, car ils ont laissé de côté les écrits d'Abou Dawoud, d'Abou Amr et d'Es-Chatebi.

De l'interprélalion du lexte coranique.

Le Coran fut envoyé du ciel en langue arabe et dans un style conforme à la manière suivie par les Arabes pour bien exprimer leurs pensées. Ils le comprenaient tous alors, et entendaient parfaitement les idées simples et composées qu'il renferme. 11 fut révélé phrase par phrase, verset par verset, selon les occasions, soit pour manifester la doctrine de l'unité de Dieu, soit pour indiquer les obligations auxquelles les hommes doivent se soumettre dans ce

' Pour^^^^ili , lisez j^^ilL. ' Pour ô-^' j^^, lisez tV;JJ k^""^*}-

monde. De ces passages, les uns énoncent les dogmes de la foi, d'autres renferment des prescriptions servant à régler les actions de l'homme ^ 11 y en a aussi qui, révélés d'abord, ont été annulés par d'autres, révélés postérieurement. Ce fut le Prophète qui en donna l'explication. Dieu lui-même a dit : [Nous l'avons donné an livre) afin que tu expliques aux hommes ce qui leur a été envoyé du ciel [Coran, sour. XVI, verset 4G); aussi, ce fut le' Prophète qui en développa le sens, distingua les versets abrogeants de ceux qui sont abrogés et communiqua ces connaissances à ses Compagnons. Ce fut aussi de sa bouche que les Compagnons apprirent la signilication (des versets) et les circonstances qui avaient donné lieu à leur révélation. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, ils surent que ces paroles. L'assistance de Dieu et la victoire étant venues'^, étaient l'annonce de la mort du Prophète*. On tient des Compagnons quelques autres indications d'un genre analogue. Leurs disciples communiquèrent ces notions les uns aux autres et les transmirent aux générations suivantes. (Cet usage continua) jusqu'à l'époque où les divers genres de connais- P. 392. sauces acquises par les musulmans formèrent autant de sciences et lurent mis par écrit dans des recueils. Une grande partie de ces renseignements (au sujet du Coran) fut alors transcrite dans des livres dont quelques-uns olfraient les traditions provenant des Compagnons et (le leurs disciples. Les commentateurs, tels que Taberi*, El-Ouakedi^, Thaalebi^ et autres, à qui ces renseignements étaient parvenus (par la voie de la transmission orale), firent de leur mieux pour les mettre par écrit. Les sciences qui se rapportaient à la langue arabe, à l'institution primitive des mots, aux principes qui régissaient

Lin. « à régler les membres <lu corps. • gneur et implore sa miséricorde, «son cou-

■ Sour. ex, verset 1. sin, Ibn Abbas, fondit en larmes, étant

L annonce supposée de la mort de convaincu que c'était là un avertissement

Mohammed se trouve non-seulement dans * adressé par Dieu à son Prophète afin qu'il

le verset ciié par Ibn Khaldoun, mais se préparât à la mort,

aussi dans le troisième verset de la même * Voy. r" partie, p. 5 , note 2.

sourate. Quand Mohammed r-écita ces pa- '' Ibid. p. 5, note k-

rôles, «Célèbre donc les louanges du Sei- " Ibid. p. aS, note 3.

les inflexions grammaticales' et à la manière de combiner les mots afin d'exprimer les idées avec justesse et élégance, devinrent plus lard les objets de l'enseignement professionnel, et il fallut les réunir dans des recueils. Jusqu'alors, ces notions avaient été tellement familières au peuple arabe qu'il n'avait aucun besoin de recourir à des livres ou à la tradition orale pour se les procurer; mais ensuite elles avaient commencé à tomber dans l'oubli et à ne plus se retrouver que dans les écrits des philologues; aussi était-on obligé de recourir à ces ouvrages quand on s'occupait de l'interprétation du Coran, car ce livre était en langue arabe et dans un style conforme à la manière dont ce peuple s'y prenait pour bien exprimer ses idées. L'interprétation du Coran forma ainsi deux branches (d'exégèse), dont l'une s'appelle Iradttioimelle (et l'autre philologique). La première s'appuie sur des renseignements oraux qui remontent aux premiers musulmans et consistent en la connaissance de l'abrogeant et l'abrogé^, des circonslances qui donnèrent lieu à la révélation des divers passages du Coran, et de fobjet de chaque verset. Rien de tout cela n'a pu se connaître que par des indications provenant des Compagnons et de leurs disciples. Les docteurs d'autrefois avaient réuni ces renseignements dans des recueils; mais leurs ouvrages renfermaient du bon et du mauvais, des traditions dont les unes étaient acceptables et les autres rejetables'^. Cela tenait à ce que les Arabes n'étaient pas de ces peuples qui possédaient des livres révélés et des notions scientifiques, mais des gens habitués à la vie nomade et profondément ignorants; aussi, quand ils voulaient connaître les causes P. 393. qui produisirent les êtres sublunaires, le mode de la création du monde, les mystères de l'univers, et autres choses qui intéressent profondément fcsprit humain, ils s'adressaient aux peuples qui

' Je lis <>Iji^| avec le ms. D, l'éd. de ' Voy. ci-après, pàdà.

fiotilac et la tiadiiclion liirque. • * En arabe macboul et merdoud. Je tra-

' Littéral.» étantdevenus pratiques. » Le duis littéralement ces deux mois, qui font

mot ^L*.^ (arliliciel) signilie ici : ce qui partie des termes techniques employés par

s'enseigne comme un art et qui s'acquierl les docteurs qui examinaient iVuthenlicilé

par i'élude et par l.n pratique. des traditions.

avaient déjà reçu des livres révélés et acceptèrent leurs renseignements. Ces peuples étaient les gens du Pentateiique, c'est-à-dire les juifs, et ceux qui les suivirent dans leur religion, c'est-à-dire les chrétiens. Or les gens du Pcntateuque qui habitaient alors parmi les Arabes étaient nomades (et ignorants) comme eux et ne possédaient pas plus de connaissances que le vulgaire de leurs coreligionnaires. La plupart d'entre eux étaient des' Himyérites convertis au judaïsme. Lorsqu'ils embrassèrent la doctrine musulmane, ils conservèrent (une masse de récits) qui n'avaient aucun rapport avec les principes de la loi islamique qu'ils venaient d'apprendre : telles furent les traditions au sujet de l'origine des êtres créés, les prédictions de grandes catastrophes et autres choses de ce genre. Les personnes dont nous parlons étaient Kaab el-Ahbar^, Ouehb Ibn Monebbeh ', Abd Allah Ibn Selam *, etc. Les commentaires du Coran se remplirent alors de récits provenant de ces individus, sans remonter plus haut, se rapportant à des matières analogues à celles dont nous avons fait mention, et n'ayant pas assez de connexion avec les articles de la loi islamique pour qu'on se donnât la peine d'y rechercher ceux qui étaient authentiques et dignes d'être acceptés. Les commentateurs se montrèrent très-faciles là-dessus et remplirent leurs livres de récits de ce genre. Us les reçurent des gens du Pentateuque, ainsi que nous venons de le dire, d'individus qui habitaient le désert et qui étaient tout à fait incapables de prouver l'exactitude des histoires qu'ils

' Pour j-^ , lisez v^-<^ ij-«- l'islamisme lors de la fuite de Mohaiimied

' Voy. i" partie, p. -ià, noie i. et de son arrivée à Médiiie. Cefiil en sa (a-

. ' Ouclib Ibn Monebbel), juif conveili veur, dit-on, que Dieu lévéla ce verset :

à l'islamisme et natif de Diniar .Loi, vil- 'i Et un témoin appartenant aux enfants

iage situé à deux étapes de Sanà, capi- d'Israël atteste qu'il (le Coran) ressemble

taie du Yémen, fut un des disciples des à la loi (de Moïse) et y croit.» (Coran,

Compagnons de Mohammed, sur l'auto- sour. xlvi, verset g.) On tient de lui vingt-

rilé desquels il enseigna des Traditions. 11 cinq traditions relaiives à Mohammed, dont

mourut à Sanâ, vers l'an ii4 de l'hégire il fut un des Coui|)agrions. Il assista à la

(783 de J. C). conquête de Jéiusalem par les musulmans

' Ahd Allah Ibn Selam appartenait à la et mourut à Médine, l'an 43 (663-664

tribu juive des Boni Cainocà. Il embras«a de J. C).

racontaient. Ce fut la grande réputation de ces néophytes et la haute considération dont on les entourait, à cause de leur zèle pour la religion musulmane, qui portèrent les commentateurs à adopter leurs communications.

li'on s'appliqua plus tard à vérifier les traditions et à rechercher leur authenticité, et, dans un des derniers siècles, un docteur nommé Abou Mohammed Ibn Aiiya^, étant venu au Maghreb, résuma le con- P. Sg/i. tenu de ces commentaires, en y prenant surtout ce qui semblait le plus rapproché de la vérité. Son ouvrage, qui est très-bien rédigé, est fort répandu dans ce pays et en Espagne. Ei-Cortobi^ vint après lui et suivit précisément le même plan et la même méthode dans im traité qui jouit d'une grande réputation en Orient.

La seconde branche de la science d'interprétation coranique est purement philologique, étant basée sur la connaissance de la langue^ et sur l'art de bien exprimer ses pensées au n)oyen de termes et de tournures convenables*. Cette branche se trouve rarement isolée de l'autre, laquelle est la seule qu'on regarde comme essentielle. En efiet, l'interprétation philologique commence seulement à se développer quand la connaissance de la langue et des sciences qui s'y rattachent ne s'acquiert plus que par l'élude. Il est vrai cependant que, dans certains commentaires, elle occupe la principale place.

Le meilleur ouvrage de cette (dernière) classe est celui qui porte le titre à' El-Keschafl(qm dévoile, révélateur) et qui a pour auteur Ez- Zamakhcheri ^, natif du Kharism de l'Irac '^. Mais malheureusement

' Ce personnage est le même que le ' LiHéral. «par la justesse des vues el

cadi Abd el-Hacc dont noire auteur a déjà des tournures. »

lait mention. (Voy. ci-devant, p. 61.) ' Ce célèbre docteur, dont la vie se

* Abou Abd Allah Mohammed Ibn trouve dans le Dictionnaire biographique

Ahmed Ibn Atiya el-Corlobi (natif de d'Ibn Rhallikan, vol. III, mourut l'an 538

Cordoue) composa plusieurs ouvrages sur de l'hégire (1 iZi4 de J. C). Son excellent

les traditions. 11 mourut dans la haute commentaire , le. KeschaJ, vient d'être

Egypte l'an 671 ( 1272-1 27,'i de J. C). publié à Calcutta par le capitaine Nassau

' On lit de plus dans rédition de Bou- Lees, en 2 vol. in-à°.

lac cjl^^fj « et des inflexions grammati- " Ibn Klialdoun commet ici une étrange

cales. » inadvertance : le Kharism ( Khouarezm )

ce docteur professa les opinions des Motazelites en ce qui touche à certains dogmes de la foi, et cela le porta à insérer dans son ouvrage des arguments en faveur des doctrines pernicieuses de ces sectaires, toutes les fois que les figures de rhétorique offertes par certains versets du Coran lui en donnaient l'occasion; aussi les docteurs sonnites les plus scrupuleux se dét(^urncnt-ils de ce livre et mettent-ils le public en garde contre le venin qui s'y trouve caché; mais cela ne les empêche pas de reconnaître le profond savoir de l'auteur en tout ce qui touche à la langue et.au style. Ceux qui connaissent bien les doctrines orthodoxes et qui savent employer de bons raisonnements pour les défendre pourront lire cet ouvrage sans tomber dans les pièges qu'ils doivent y rencontrer. Je leur recommande même de prendre connaissance de ce traité, à cause du talent extraordinaire déployé par l'auteur dans les diverses branches de la science philologique.

Nous avons reçu dernièrement, en Maghreb un ouvrage composé . par Cheref ed-Dîn et-Teïibi ', natif de Tauris dans l'irac persan. L'auteur commente le texte de Zamakhcheri mot par mot, tout en expo- P. 395. sant la futilité des preuves alléguées par ce docteur en faveur du système des Motazelites. Il y démontre aussi que les expressions figurées du Coran doivent s'entendre d'après le système des Sonnites et non pas d'après celui des Motazcfites. Dans ce livre, il déploie un profond savoir ainsi qu'une grande connaissance de toutes les branches de la rhétorique. // est quelqu'un plus savant que les savants. {Coran, sour. xii, vers. 76.)

Des sciences qui ont poui" objet les traditions.

Les sciences qui ont pour objet les traditions sont très-nombreuses et de diverses espèces. Une de ces sciences regarde les traditions qui

est situé, non pas en Irac, mais bien au plissent plusieurs grands volumes. Il inti-

delà, sur le bord de l'Oxus. tula cet ouvrage : Folouh cl-Gheïb. Haddji

' Cheref ed-Dîn Hacen Ibn Mohammed Khalifa en parle dans son Dictionnaire

el-Teïibi mourut l'an 7/(8 fi3i42-i343 bibliographique,* V, p. i85. de .1. C). Ses gloses sur le Kesvhaf rem-

annulent les autres et celles qui ont été annulées. Il faut savoir que notre loi admet la validité de ces abrogations et enseigne qu'elles ont eu lieu par une grâce spéciale de Dieu envers les hommes, et dans le but d'alléger les obligations dont il les avait chargés et de contribuer à leur bien-êlre. Dieu a dit (à son Prophète) : Nous n'abrogerons aucun verset de ce livre ni n'en fcrqps disparaître un seul de ta mémoire, sans le remplacer par an autre gui sera meilleur ou pareil . (Coran, sour. ii, vers. lOO.)

[La connaissance de l'abrogeant et l'abrogé se rapporte également au texte du Coran et à celui des Iraditions; mais, en ce qui regarde le Coran, cette connaissance se trouve incluse dans Ja science de l'exégèse', tandis que celle qui regarde le texte des traditions tient une place particulière parmi les sciences qui ont les traditions pour objets]

Quand deux déclarations (soit du Coran, soit des traditions) se contredisent, l'une étant négative et l'autre affirmative, et qu'elles ne se laissent pas concilier parla voie de l'interprétation, on n'a qu'à connaître celle qui a été énoncée en premier lieu pour être assuré que celle dont renonciation a eu lieu postérieurement annule l'autre. De toutes les sciences qui ont pour objet les traditions, celle-ci est la plus importante et la plus difficile. «Les savants, dit Ez-Zohri^ se sont fatigués et épuisés en travaillant à distinguer l'abrogeant de l'abrogé, dans les traditions provenant du Prophète de Dieu. » L'imam Es-Chafèi était profondément versé dans cette branche de connaissances.

' Le traJucleur lurc relève l'opinion qu'lbn Klialdoun énonce ici indirectement et nous apprend qu'on a composé plusieurs traités ayant poursujet spécial l'abrogeant et l'abrogé du texte coranique. Un de ces ouvrages jouit d'une grande réputation et a pour auteur le cheikh Abou '1-Cacem llibet Allah Ibn Seiaina, surnommé \! interprète du Coran (El-Mofasser). Nous savons ,

par Haddji Khalifa et par Soyouti , que ce docteur mourut l'an 4iO de l'hégire (1019 deJ.C).

^ Ce passage ne se trouve ni dans l'édition de Boulac ni dans les mss. C et D. Le traducteur turc l'a inséré dans le second des paragraphes suivants, après les mots : de ces termes techniques.

' Voy. la i" partie, p. i5, note 7.

[^Parmi les sciences qui ont les traditions pour objet on compte P. SgO. celle qui nous apprend les règles établies par les anciens docteurs en traditions, dans le but de nous faire connaître les isnads, les rapporteurs (de traditions), leurs noms, la manière dont les uns recevaient les traditions des autres, leur caractère et leur conduite, le rang qu'ils occupaient parmi les traditionnistes et les divers systèmes de termes techniques^. Voici l'avantage qui découle de cette étude : les docteurs de la loi sont unanimement d'accord sur l'obligation de conformer ses actions à ce qui est indiqué dans les traditions attribuées au Prophète et dont l'authenticité a été reconnue. L'établissement de leur authenticité dépend d'une condition, à savoir, qu'on ait dans P. Syy. l'esprit plus de motifs pour y croire que pour la nier. Celui qui s'occupe de questions de cette nature est donc obligé par devoir de vérifier les points qui lui ont servi pour établir son opinion. Pour cela il doit examiner les isnads de la tradition et savoir d'une manière certaine que les individus qui l'ont rapportée étaient d'une probité bien constatée («Ja/a), jouissaient d'une bonne mémoire [daht), retenaient exactement ce qu'ils avaient appris [itcan], et n'étaient pas disposés à l'incurie ni à la négligence. La constatation de ces qualités résulte des déclarations fournies par des docteurs d'un mérite reconnu. On doit aussi connaître le rang que chaque traditionniste tenait dans la science et la manière dont il avait reçu ses traditions; si c'était oralement, de la bouche même de son précepteur, ou en les lisant sous la direction de ce maître, ou en les entendant lire à un autre sous

. ' Les paragrnplies et les mois placés entre des crochels ne se Irnuvent pas dans tes russ. C et D, ni dans l'édition de Bonlac. ' Je dois faire observer qu'à la place des cinq paragraphes qui suivent on trouve une autre rédaction dans les mss. C et D et dans l'édition de Boulac. L'auteur avait remplacé la première rédaction par une autre, que M.Quatreinère a reproduite. La

' Pour (>o , lisez iA-»^.

Prolégomènes. — il.

rédaction primitive se trouve, en forme de note, dans son édition du texte arabe, el j'en donne ici la traduction :

« On range au nombre " des sciences qui ont pour objet les traditions, l'examen des isniids et la connaissance des traditions qui , en s'appuyant sur des isnads remplissant toutes les conditions exigées, offrent des règles auxquelles les croyants

ri66 PROLÉGOMÈNES

cette direction , on en se les faisant écrire par son précepteur, ou en les obtenant de lui déjà écrites [monaouela) , ou en se faisant donner par ce docteurune licence d'enseigner certaines traditions avec une atlestalion

sont tenus de conformer leurs aciions. Le contenu de toutes les traditions qui rappellent les actes ou les paroles du Prophète est obligatoire quand les motifs de croire ' à leur authenticité prédominent sur ceux qui les feraient rejeter. On doit donc s'appliquer avec un zèle sincère à parcourir la voie par laquelle on arrive à celte croyance. Il faut donc apprendre quel était le caractère de chaque rapporteur de traditions, sous le point de vue de la probité et de la bonne méluoire; connaissance qui se puise dans les renseignements fournis par les grands docteurs de la religion et nous donnant l'assurance que ces traditionnistes étaient des hommes de bien, d'un caractère irréprochable et incapables de se tromper dans ce qu'ils rapportaient. Cela nous conduit à distinguer les traditions qu'il faut accepter de celles que nous devons rejeter. On doit savoir, de plus, le degré d'autorité qu'on accordait à chaque traditionniste, tant des Compagnons que de leurs disciples, à connaître les indices au moyen desquels on avait établi entre eux ces différences, et les circonstances et les traits qui les distinguaient individuellement. Ajoutons que les isnuds varient de caractère : les uns sont continus (mottecel) et les autres m- /errom/)ui(moncateà).Ces derniers proviennent de rapporteurs qui n'ont pas rencontré les traditionnisies sur l'autorité desquels ils enseignaient des liadilions. Les premiers se reconnaissent à l'absence de tout

défaut qui pourrait affaiblir leur authenticité. La différence qui existe entre ces deux classes conduit à un double résultat'', savoir, qu'il faut accepter les traditions du degré supérieur et rejeter celles du degré inférieur. Quant à celles de la classe intermédiaire, les opiitions varient, selon qu'on accepte les jugements émis à cet égard par l'un ou par l'antre des grands docteurs. Les hommes versés dans la science des traditions font usage de termes techniques qu'ils sont convenus d'employer et qui servent à désigner les traditions selon leurs divers degrés d'authenticité. Tels sont le» mots: saines (sahîh), /«/ssaWes (l)acen)/aibks (dhaîf ) , relâchées (morcel ) , interrompues (moncateâ), réfraclaires (modhal), exceptionnelles (chadd) , cxlraordinuires (gharîb) , etc. C'est sous ces divers titres qu'on a classé les traditions, avec l'indication de l'accordou du désaccord des docteurs à l'éeard de leur authenticité. L'étuillant doit aussi examiner la voie par laquelle chaque traditionniste a reçu de son devancier le renseignement qu'il rapporte, c'est-à-dire si c'est en les lisant devant lui (pour y obtenir son approbation), ou, en les écrivant sous sa dictée, ou en les obtenant de lui, déjà écrits, ou en se faisant donner une licence de les enseigner. Il est tenu , de plus, à connaître le degré d'autorité qui s'accordait à chaque (tradition), les diverses opinions des docteurs à l'égard de l'accueil qu'on doit faire à ces récils, soit pour les accepter, soit pour les reje-

Pour Pour

^1 i^j^yh , lisez ^3

lisez i^JJ-ll

D'IBN RHALDOUN.

de leur authenticité. Les traditions acceptables^ sont celles qui ont été transmises par des traditionnistes (d'une probité bien constatée)].

[Selon les docteurs qui cultivent cette science, les traditions qui tiennent le premier rang parmi les acceptables sont [es saines (sabîh) et puis les passables (hacen); celles du rang inférieur sont les faibles (dhaîf), terme qui comprend les relâchées (morcel), les interrompues (moncateâ), les ré/ractaires (modhal), les défectueuses (moallel), les exceptionnelles (chadd), les extraordinaires (gharîb) elles désapprouvées (monker) ^. Parmi les tradvlions faibles il y en a dont le rejet est admis par quelques critiques et désapprouvé par d'autres; il s'en trouve aussi sur (le rejet) desquelles ils sont tous d'accord. Il en est de même en ce qui regarde les traditions saines : parmi elles s'en trouvent plusieurs que tous les docteurs reçoivent comme authentiques, et d'autres sur lesquelles ils diffèrent d'avis. Une grande diversité d'opinions existe aussi parmi les docteurs au sujet de la signification précise de chacun de ces termes techniques.]

tfir. Ensuite on doit aborder le» traités" servant à expliquer les mots qui se rencontrent dans le texte des traditions et qui se désignent (selon leur caractère) par les termes : extraordinaires (gliarîb), douteux (mochkel), altérés (mosahliaf), Jiomonymes (nioflerec) el synonymes (moutelef). Voilà ce qui doit former l'étude principale de ceux qui s'occupent des traditions. Les traditionnistes des temps anciens, c'esl-àdire les Compagnons et leurs disciples, étaient des personnages notables; chacun d'eux étant bien connu dans la ville qu'il habitait. Les uns demeuraient dans le Hidjaz, les autres à Basra et à Koufa, villes de l'irac, d'autres encore s'étaient fixés en Syrie ou en Egypte, et tous jouissaient d'une grande notoriété dans les

' Pour J iÀli l^a-Of , il faut lire J f.'^L '■ Pour .ilcl.liseï ^l '

temps où ils vivaient. A cette époque déjà ancienne la voie (ou système) suivie par les traditionnistes du Hidjaz, en ce qui regarde les isnads , élah bien supérieure'' à celle de leurs confrères et donnait bien plus de certitude à l'authenticité de leurs traditions. Cela provenait de l'extrême soin qu'ils avaient mis à observer toutes les conditions requises dans celte matière, surtout en ne rapportant rien que sur l'autorité des hommes de bien, doués d'une bonne mémoire, et en repoussant les traditions qui provenaient de rapporteurs dont on ignorait l'iiistoiie et le caractère. »

' La leçon imprimée J).>i"' me paraît inadmissible: je lis JL»jm.

' Voy. pour l'explication de ces ternies la noie à la fin de celle partie.

an

|^^*xjl

ag.

[A la suite de cette partie, on discute la signification des mots remarquables qui se rencontrent dans les textes mêmes des ti-aditions et dont on a formé des classes qui se désignent par les termes rare (gharîb), obscur (moclikel), altéré (mosahhaf) et homonyme (mofterec). On a dressé un corps de règles qui servent à faire reconnaître les mots qui doivent entrer dans chacune de ces classes, à en expliquer le sens et à distinguer les isnads qui n'ont pas subi d'altérations.]

[Le premier des grands docteurs en traditions qui rédigea un code de cette espèce fut Abou Abd Allah el-Hakem '; ce fut lui qui disposa les règles en ordre et en fil valoir la grande utilité. Les traités qu'il composa sur cette matière sont bien connus. Après lui vinrent d'autres docteurs qui écrivirent des livres sur le même sujet. Celui d'entre eux dont l'ouvrage est le mieux connu vivait au commencement du p. 398. vu"' siècle et s'appelait Abou Amr Ibn es-Salâh^. Un autre docteur, Mohii ed-Dîn en-Newaoui ', le suivit dans la même voie. Cette branche de la science (des traditions) a un but bien noble, car elle enseigne les moyens qu'il faut employer afin (de reconnaître et) de conserver les traditions provenant de l'auteur de notre loi, de sorte qu'on puisse distinguer celles qu'il faut recevoir de celles qu'il faut rejeter.]

[Les Compagnons et leurs disciples qui ont rapporté (les traditions qui forment) la Sonna étaient des personnages bien connus dans les grandes villes de l'empire musulman. Les uns habitaient le Hidjaz, les autres demeuraient à Koufa, à Basra, en Syrie et en Egypte. Ils comptaient tous parmi les gens les plus marquants de leurs générations respectives. Le système d'isnads employé par les traditionnistes du Hidjaz est bien supérieur à celui dont les autres traditionnistes se servaient, et corrobore singulièrement l'authenticité des traditions. Cela tient à l'extrême soin qu'ils mettaient à observer toutes

' Voy. la 1" partie, p. 188, note. (i245 de J. C). Ou trouvera sa biogra-

' Taki ed-Dîn Abou Amr Olhman Ibn phiedansi'ouvraged'Ibn Khallikan,vol.H,

es-Salàh, célèbre docteur en traditions et p. 188.

jurisconsulte Ircsliabile, enseignait à l)a- ' Voy. la 1" partie, p. Sga.

ma<. et mourut dans celte ville l'an 643

les conditions exigées pour la transmission de ces renseignenients. Les Hidjaziens ne recevaient des traditions que de la bouche d'hommes probes et vertueux, doués d'une bonne mémoire; ils évitaient surtout d'écouter des rapports provenant de gens obscurs dont on ignorait les antécédents.] L'école, du Hidjaz, établie après le temps des premiers musulmans, eut pour chef l'imam Malek\ le grand savant de Médine. Après lui vinrent ses élèves, l'imam Abou Abd Allah Mohammed Ibn Idrîs es-Chafêi ^, les docteurs Ibn Ouehb^, Ibn Bokeïr*, El- Canabi"", et Mohammed Ibn el-Hacen''. L'imam Ahmed Ibn HanbeP parut ensuite, ainsi que d'autres docteurs très-distingués.

Dans les premiers temps de l'islamisme, la connaissance de la loi était purement traditionnelle. [On n'avait recours (pour former ses jugements) ni à la spéculation, ni à son opinion privée, ni à des raisonnements fondés sur des analogies.] Les musulmans de celle époque s'appliquaient à l'étude de la loi et travaillaient avec tant de zèle à en reconnaître les véritables doctrines, qu'ils y réussirent. L'imam Malek rédigea son Mowatta [d'après le système des légistes du Hidjaz] et y consigna les principes fondamentaux de jurisprudence qui se trouvent dans les traditions dont l'authenticité est universellement admise. II adopta pour son livre le même ordre de chapitres et les mêmes titres qui s'emploient dans les traités de droit.

Les docteurs en traditions s'occupèrent ensuite de la science qui a pour objet les diverses voies (ou filières) par lesquelles certaines traditions (identiques) leur étaient parvenues; [ces voies étaient celles dés écoles du Hidjaz, de l'Irac, etc.] car il arrivait quelquefois que la même tradition leur était transmise par plusieurs voies [et par différentes séries de rapporteurs]; Quelques traditions leur venaient, les

' Voy. i'° partie, p. Sa. " Abd Allah Ibn Maslema el-Canabi

' Voy. ci-devant, p. 189. mourut à la Mecque, en 221 (836 de

' Abd Allah Ibn Ouehb, disciple de l'i- J. C). mam Malek, mourut au Caire l'an 197 ° Mohammed Ibn el-Hacen mourut à

(81 3 de J. C). Reï, l'an 289 (902 deJ. C).

' Yaliya Ibn Abd Allah Ibn Bokeïrmou- ' Voy. 1" partie, p. 36.

mt en 23 1 (845-8/16 de J.C.).

p. 399. unes par une seule voie, et d'autres par plusieurs, [ce qui leur perjnit de répéter celles-ci dans leurs ouvrages, sous les divers titres employés dans les traités de droit, en se guidant] d'après les indications qu'elles contenaient.

Mohammed Ibn Ismaïl el-Bokhari, le chef des traditionnistes de son époque [agrandit beaucoup le domaine de la transmission des traditions et] publia celles de la Sonna par ordre de matières, dans son Mosned (ou corps de traditions authentiques) intitulé le Sahih. Il y réunit aussi les différentes voies (ou filières) suivies par les traditionnistes du Hidjaz, de llrac et de la Syrie, mais en ayant soin d'omettre celles sur l'exactitude desquelles on n'était pas d'accord et de ne conserver que les autres. 11 reproduisit souvent les mômes traditions plusieurs fois, en les distribuant sous les divers titres des chapitres auxquels leur contenu avait quelque rapport. Des traditions identiques se trouvent donc répétées [dans plusieurs chapitres, selon les diverses indications qu'elles renferment, ainsi que nous venons de le faire observer. En effet, son livre renferme] ^ sept mille deux cents traditions, dont trois mille sont reproduites avec des voies et des isnads différents dans divers chapitres.

L'imam Moslem, fils d'El-Haddjadj el-Cocheïri, parut ensuite et composa un Sahih sur le plan adopté par El-Bokhari et qui consistait à ne donner que les traditions dont l'authenticité était universellement admise. Il supprima, toutefois, les doubles emplois et réunit à chaque tradition les diverses voies et isnads qui lui appartenaient. (A l'exemple d'El-Bokhari), il distribua son ouvrage en chapitres^ dont les titres et le contenu correspondaient à ceux que l'on trouve dans les traités •de droit. Mais, malgré toute son application, il ne put rassembler dans son livre toutes les traditions saines; aussi a-t-on rédigé des traités pour remédier aux défauts^ de ce livre et de celui d'EI-

' Les mss. C , D et l'édition de Boulac of- traditions s'y trouvent donc répétées, de

freiit la rédaction primilive de ce passage et sorle qu'il renferme, dil-on, elc. portent : ^Ji-::^ *.A)3L:kl (A^ôJ casJCci * Pour «j«^, lisez *j»Jj.

(^ (Jiuil *jl JLiij, c'est-à-dire ; « Les ' Pour Lï)^^>;c«lJ, lisez ^i^^oo»^I t,v3.

DFBN KHALDOUN.

Bokhari [en signalant les cas dans lesqnels les auteurs ont passé trop légèrement sur les conditions requises pour l'authenticité des traditions^].

Quelque temps après, on vit paraître des ouvrages traitant de la Sonna et encore plus étendus que celui d'El-Bokhari. Us eurent pour auteurs AbouDawoud es-Sidjistani^ Abou Eïça et-Termldi ^ et Abou Abd er-Rahman en-Neçaï*', qui visèrent à rassembler toutes les traditions offrant les conditions nécessaires pour devenir des règles de conduite. Ils les choisirent parmi celles qui devaient le premier rang à l'excellence de leurs isnads et que l'on désigne par le terme saines, comme on le sait, et parmi celles des classes inférieures, c'est-à-dire les passables et les autres. Ils avaient l'intention de fournir ainsi des indications aux personnes qui cherchaient à bien régler leurs actions en se conformant aux usages et à la pratique du Prophète. Voilà les mos- p. ioo. neds'' (ou recueils authentiques) qui ont le plus d'autorité dans l'islamisme et qui ont donné naissance à tous les autres recueils de traditions touchant la Sonna (les gestes, actes et paroles de Mohammed).

[Les cinq ouvrages dont nous venons de parler® furent suivis de

' Je lis L^-tw5 à la place de L6.^Ja^y^.

* Abou Dawoud mourut en 169 (775- 776 de J. C).

' Voy. 1" partie, p. 37.

* Pour (jj^I, lisez (5pLji.J|. (Voy.

ci-devant, p. i64-)

' Si nous ne savions pas par le Canmis que le mot tVoL..^ est un des pluriels de Q. À I.,.* [mosned], nous serions porté à croire qu'il eut pour forme, au singulier, le participe J,X--«, ou bien le nom iU.«^.

" Voici la traduction du passage de la rédaction primitive, celle des manuscrits C et D et de l'édition de Boulac.

"En efl'et, ceux-ci, malgré leur grand nombre, {consistent en malièresqui) peuvent ordinairement se ramener à celles qui se trouvent dans les recueils dont nous

venons de parler. La connaissance des conditions dont nous avons fait mention el de tous ces termes techniques forme la science des traditions. On a quelquefois traité à part Vahrogeant elïabrogé , dont on a fait ainsi une branche de connaissances sui (jeneris. 11 eu a été de même de la catégorie des traditions désignées par le terme gharib (extraordinaire) : on a composé là-dessus des ouvrages qui ont une grande réputation. Cela est arrivé aussi pom- les catégories intitulées homonymes (mokhtelef) et synonymes (moutelef). On a écrit un grand nombie de traités sur les sciences qui se rapportent aux traditions. Parmi les grands docteurs el maîtres dans cette partie, on dislingue surtout le Hakem Abou Abd Allah, dont les ouvrages sont

plusieurs autres, tels que : le Mosned d'Abou Dawoud et-Teïalici ', d'El-Bezzar^, d'Abd Ibn Hamîd^ d'Ed-Daremi*, d'AbouYala '1-Mauceii " et de l'imam Ahmed (Ibn Hanbel). «Dans ces compilations, les auteurs s'occupèrent uniquement des traditions provenant des Compagnons du Prophète et soutenues par de bonnes autorités; mais ils ne s'en servirent pas comme preuves pour établir des articles de loi. » Telles sont les paroles dTbn es-Salâh, mais nous savons par la voie de la tradition que l'imam Ahmed en a dit le contraire à son fils Abd Allah, en parlant de son Mosned, ouvrage qui renferme trente et un mille traditions, et plusieurs de ses élèves ont fait la même déclaralion. Voici ce qu'ils racontent: «lia dit en nous lisant son Mosned: J'ai choisi les matériaux de ce livre dans une masse de sept cent cinquante mille traditions, et vous n'y trouverez "^ aucune de ces traditions relatives au Prophète sur l'authenticité desquelles les (anciens) musulmans furent en désaccord; celles-ci ne peuvent pas servir d'arguments. » Cela fait voir que toutes les traditions contenues dans les Mosneds peuvent très-bien s'employer comme bases d'arguments, malgré ce qu'en a dit Ibn es-Salâh. J'ai pris ce renseignement dans le Menakeb el-Imam Alimed (mérites de l'imam Ahmed), ouvrage composé par Ibn el-Djauzi''].

bien connus. Ce fut lui qui, réduisit en système toutes ces connaissances éparsps et montra aux hommes la grande utilité de la science des traditions. On remarque, parmi les livres composés par les docteurs des lemp.« rapprochés de nous , celui d'Amr Ibn esSalàli, auteur qui florissait dnns la première moitié du vu' siècle. Moliii ed-Dîn en Newaouïvint après lui e( suivit la même voie. C'est une science vraiement noble par son but, car elle enseigne les moyens qu'il faut employer afm de conserver les traditions provenant de l'auteur de notre loi. 11 — Ces anciennes rédactions sontbien inférieures aux autres et ne méritaient pas d'être reproduites.

' Abou Dawoud' Soleïman et-ïeïalici mourut à Basra l'an 2o3 (818-819 de J. C).

' Voy. ci-devant, p. lôg.

' Abd Ibn tiamid mourut en 2^9 (863-86/lde J. C).

' Ahmed Ibn el-Hoccui ed-Daremi mourut à Hérat on l'an 398 {1008 de J. C).

' Abou Yala Ahmed el-Mauciii mourut en 3o7 (919-920 de J. C).

° .le lis «jJ^-f: à la place de "!ji>-=ç..

' Abou 'l-Feredj Abd er-Bahman Ibn el-Djauzi mourut l'an 697 (1200 1201 de J. C).

On a renoncé aujourd'hui à la pratique d'exhumer et de publier P. 4oi des traditions, ainsi qu'à celle de corriger les (erreurs et oublis des) anciens (compilateurs). L'habitude de lire les œuvres de ces grands maîtres nous a bien démontré qu'ils étaient assez nombreux, assez rapprochés les uns des autres par les époques où ils vivaient, et assez consciencieux pour ne rien négliger des traditions de la Sonna et pour ne rien laisser à ramasser par les docteurs venus après eux. Supposer le contraire ne nous est guère permis. Le travail auquel on s'occupe de nos jours consiste à corriger le texte écrit des grands recueils fondamentaux et à en déterminer les vraies leçons, en se faisant réciter ces textes par des personnes qui les savent par cœur et en prouvant que cette récitation traditionnelle remonte jusqu'au temps des premiers rapporteurs. (On vise) à établir la fdiation (de ces textes écrits) par des isnads qui soient solides depuis leur point de départ jusqu'à leur dernier terme. Ce travail critique ne s'est fait que pour le texte des cinq recueils fondamentaux et pour un trèspetit nombre d'autres ouvrages.

Le Sahili d'El-Bokhari tient le premier rang parmi ces recueils, mais il est difficile à entendre, et ceux qui tâchent de découvrir les tendances de sa rédaction se trouvent (pour ainsi dire) devant une porte fermée. Pour bien le comprendre, il faut connaître les diverses voies de chaque tradition , les noms des individus qui se les sont successivement transmises, savoir s'ils étaient du Hidjaz, ou de la Syrie, ou de rirac, connaître les circonstances de leur vie et les différences d'opinion qui ont eu lieu à l'égard de leur caractère. Il faut aussi avoir étudié la science du droit, afin de s'apercevoir du sens réel de chaque titre de chapitre. L'auteur inscrivait le titre d'abord, puis il y insérait une tradition avec un isnad ou voie; ensuite il écrivait un autre titre sous lequel il plaçait cette même tradition, pour la raison que son contenu avait un certain rapport avec ce titre. Il procéda ainsi de chapitre en chapitre, et alla jusqu'à reproduire plusieurs fois une même tradition dans divers chapitres, en se guidant d'après les indications différentes qu'elle pouvait fournir.

Prolégomènes. — ii. 60

4fê PROLÉGOMÈNES

p. 4o2. [On voit', à l'inspection de ces titres , qu'un certain rapport doit exister entre eux et les traditions qui les accompagnent; mais, dans^ un assez grand nombre de cas, ce rapport est difficile à saisir, et cela a donné lieu à de longues disquisitions. Aussi, pour citer un exemple de ces difficultés, nous indiquerons le chapitre intitulé Kitab el-ften (chapitre sur les calamités), où se trouve un sous-chapitre portant le titre de L Abyssin aax petites jambes (Dhou '1-Soueïcateïn) détraira ^ la Caaba, et olFrant ensuite ce passage : « Dieu très-haut a dit : Et lorsque nous éfablimes la maison sainte pour être la retraite et l'asile des hommes.» (Sour. ii, vers. 119.) L'auteur n'y ajoute plus rien, de sorte qu'on n'aperçoit pas le rapport qui peut exister entre le titre et le contenu du chapitre. Quelques docteurs ont tâché de lever la difficulté en disant qu'El-Bokhari avait écrit d'abord les titres de chapitre dans son brouillon et distribué ensuite les traditions dans les chapitres au fur et à mesure qu'il se les rappelait. « Mais il mourut, disent-ils, avant d'avoir rempli tous les chapitres, et l'œuvre fut ensuite lue et enseignée dans cet état. » J'ai entendu expliquer la difficulté d'une autre manière par les anciens élèves d'Ibn Bekkar, cadi de Grenade, qui trouva le martyre sur le champ de bataille, l'an 7/ii ( i3/io de J. C), en combattant les chrétiens à Tarifa *, et qui possédait une connaissance parfaite du Sahih d'EI-Bokhari. Selon lui, l'auteur avait adopté ce titre de chapitre dans le but de faire comprendre le sens du verset du Coran, en indiquant que l'immunité de la maison sainte n'était pas prédestinée (pour toujours), mais /) rescn/e (par une loi révocable), et de montrer que la difficulté provenait de ce qu'on avait expliqué le mot établîmes par

' Ce paragraphe ne se trouve que dans l'an i34o, par les armées d'Abou '1-Had-

le ms. A et la traduction turque. djadj, sultan de l'Andalousie, et d'Abou

' Je lis <J à la place de «•'. 'IHacen, roi des Mérinides. Alphonse XI,

' Pour i xJyC, li'icz CJ^ avec le tra- roi de Léon et de Caslille, secondé par Al-

ducteur turc et les manuscrits du Sahîh. phonselV, roi de Portugal, se porta au se-

* La forteresse de Tarifa, enlevée aux cours de la place et mit les musulmans en

Mérinides, l'an 1273, par S:<nclie IV, pleine déroute. Algeciras tomba bientôt

roi de Léon et de Caslille, fut assiégée, après au pouvoir des chrétiens.

prédestinâmes. En supposant que ce mot ait le sens de prescrivîmes , on ne sera pas embarrassé d'admettre que la maison sainte sera détruite par l'homme aux petites jambes. J'ai entendu cette explication de la bouche de notre professeur Abou '1-Berekal el-Belfîki ', qui la tenait directement du cadi dont il fut un des principaux disciples.]

Celui qui entreprend d'expliquer le livre (d'El-Bokhari) et qui n'en* aplanit pas toutes les difficultés de cette nature ne remplit pas les devoirs d'un commentateur et peut être mis sur le même rang qu'lbn BattaP, Ibn el-Mohelleb, Ibn et -Tin', et leurs pareils. J'ai entendu dire à plusieurs de mes professeurs que la lâche d'expliquer l'ouvrage P. io3. d'El-Bokhari est une obligation que la religion impose à la communauté musulmane. Par ces paroles ils donnaient à entendre qu'aucun savant [uléma) de la communauté n'avait rempli ce devoir d'une manière satisfaisante *.

Passons au Sahîli de Moslem. Les savants de l'Occident l'ont étudié avec une application extrême et s'accordent à lui donner la préférence sur celui d'El-Bokhari. " On lui a accordé cette préférence, dit Ibn es-Salàh, par la raison que l'auteur en a écarté toutes les traditions non saines quEl-Bokhari avait admises dans le sien, malgré les conditions de critique qu'il s'était imposées, ainsi que la plupart des indications inexactes qu'il avait mises en tête de ses chapitres. » L'imam El-Mazeri^, jurisconsulte de l'école de Malek, composa, sur le Sahili de Moslem, un commentaire qu'il intitula El-Molem bi-fewaïd Moslem (l'indicateur des renseignements utiles de Moslem), et qui renferme

' Abou '1-Berekat Mohammed Ibn Mo- bii doit aussi un commenlaire très-étendu

bammed el-Befîki, grand cadi de Grenade sur le Sahih d'El-Bokbari. Selon Haddji

et un des professeurs du célèbre vizir es- Kbabfa, il mourut l'an l^l^g de l'bégirc

pagnol Lisan ed-Dîn, se distingua comme (io57-io58dc .1. C). littérateur et comme poète. 11 mourut ' Dans l'index de l'édition de Maccari

l'an 771 (1369-1 370 de J. C). imprimée à Leyde, le nom de ce dot-

' Le hafedh Ahou '1-Hacen Ali Ibn Kba- teur est écrit Ibn el-Beïn Abou Abd Allah

lef Ibn Baltal, natif de Badajoz et doc- Mohammed. Il était originaire de Bada-

teur du rite chafeïte, est l'auteur d'un joz.

traité sur les traditions, auquel il donna ' Pour o-a.^, lisez <->-=?,.

le titre d'El-Eîlmam (le préservatif). On ' Voyez la i" partie, p. 3().

des sources abondantes de connaissances relatives aux traditions, ainsi que de solides renseignements sur des questions de droit. Le cadi Eïyad\ qui vécut plus tard, compléta ce livre et lui donna le titre d'Ikmal el-Molem (le complément de l'indicateur), et Mohii ed-Dîn en-Newaouï^, qui vint après eux, suppléa à ce qui manquait aux •deux ouvrages en y ajoutant un ample commentaire.

Les [trois] autres recueils de traditions sont ceux que les légistes consultent le plus souvent et aux textes desquels les livres de droit Iburnissent le plus d'éclaircissements. Mais, comme ces renseignements ne s'appliquaient pas aux questions qui se rattachent à la science des traditions proprement dite, on a composé des traités pour réparer cette omission, et l'on y a inséré tout ce qui était nécessaire en fait de notions se rapportant à la science des traditions. Ils renferment aussi le sens des traditions et les isnads qui accompagnent celles dont les indications servent de règles de conduite et qui forment la Sonna.

De nos jours, les traditions se trouvent rangées en plusieurs classes, dont une renferme les saines, et les auiresles passables , ies faibles, les P. àoi. défectueuses , etc. Ce furent les docteurs en traditions et les critiques les plus exacts qui établirent cette classification et la firent connaître , et (puisqu'ils ont épuisé la matière,) la voie n'est plus ouverte pour procéder à la vérification des traditions dont l'authenticité n'a pas été déjà déterminée.

Les grands maîtres dans cette partie savaient si bien les traditions, ainsi que les voies et les isnads auxquels elles sont jointes, que, s'ils en entendaient réciter une à laquelle on aurait accolé une autre voie ou un autre isnad que le sien, ils se seraient tout de suite aperçus

' Abou 'l-Fadl Eïyad Ibn Mouça Ibn d'un grand mérite; son traité dans lequel

Kïyad, natif de Ceuta et premier tradition- il parle du caractère d.e Mohammed et de

niste de son époque, fui nommé cadi de ses faits el dits, jouit encore d'une haute

Grenade en l'an 532 (i iSy-i i38de J. C.) réputation. Cet ouvrage est intitulé : Es-

ct mourut dans la ville de Maroc l'an bhà Chcfa hi-tarîj hocouc el-Mosla/ci. (i 1^9 de J. C). 11 laissa plusieurs ouvrages ' Voyez la i" partie, 4>. 3o 2.

D'IBN KHALDOUN. kll

du changement. C'est ce qui arriva à l'imam El-Bokhari lorsqu'il vint à Baghdad : les traditionnistes qu'il allait voir essayèrent de l'éprouver en lui demandant son opinion au sujet de certaines traditions dont ils avaient changé les isnads, et il leur répondit : « Je ne connais pas celles-là, mais un tel m'a communiqué des traditions ainsi conçues, » et il les répétait toutes dans leur forme véritable, en réunissant chaque texte à Xisnad qui lui appartenait. Ces docteurs convinrent alors qu'El-Bokhari était un des grands maîtres dans cette science.

Entre les grands imams qui travaillèrent consciencieusement à résoudre des questions légales et à former des jugements sur des points de droit, il existait une différence remarquable en ce qui regarde le nombre des traditions qu'ils ont fournies : les uns en possédaient ime provision très-grande, et les autres n'en avaient qu'une petite. On dit que le nombre des traditions enseignées par Abou-Hanîfa montait à environ dix-sept [ou à cinquante selon un autre rapport]. Le nombre de traditions saines possédées par Malek , et qu'il consigna dans le Mowatta, est d'environ trois cents. Ahmed Ibn Hanbel inséra trente ' mille des siennes dans son mosned. Chacun d'eux en a donné autant qu'il en avait pu recueillir par un travail zélé et consciencieux.

Quelques hommes pervers et animés par l'esprit de parti sont allés jusqu'à^ dire que plusieurs de ces docteurs n'avaient appris qu'un petit nombre de traditions et que ce fut pour cette raison qu'ils en rapportèrent si peu. Il n'est pas permis d'entretenir une telle croyance à l'égard de personnages aussi illustres; car, puisque la loi dérive du Coran et de la Sonna, celui qui ne sait qu'un petit nombre de traditions est soumis au devoir d'en recueillir davantage et de les enseigner avec tout le zèle et toute l'apphcation possibles, f. io5. (Il doit les apprendre) s'il veut connaître les véritables bases de la loi religieuse et faire remonter les maximes de la jiuisprudence niu-

' Variantes : quarante, cinquante. adoptons cette leçon, il faut remplacer

' Les mss. C et D et l'édition de Bou- JjJLi par J^j. lac portent yl ijl à la place de ji. Si nous

sulmane jusqu'à celui qui a promulgué l'islamisme et qui nous l'a communiqué de la part de Dieu. S'ils ont rapporté peu de traditions, c'est parce qu'ils redoutaient les attaques que l'on pourrait diriger contre ces renseignements et les défauts qui poun-aient se rencontrer' dans leurs voies, et surtout parce que la généralité des hommes est plutôt portée à blâmer qu'à approuver. Chacun de ces imams se vit donc obligé, en conscience, de laisser de côté toutes les traditions, voies et isnads dans lesquels des imperfections se présentaient et, comme ils possédaient beaucoup de traditions dont les voies étaient quelquefois faibles, ils n'en rapportèrent qu'un petit nombre. Les docteurs du Hidjaz en ont donné au public plus que ceux de l'Irac, parce que Médine (la ville qu'ils habitaient) était devenue le siège de l'émigration (depuis que Mohammed s'était enfui de la Mecque), et qu'elle formait l'asile où ses compagnons s'étaient réfugies. Ceux d'entre les Compagnons qui (dans la suite) passèrent en Irac étaient trop occupés à combattre les infidèles pour enseigner les traditions. Celles qu'Abou Hanîfa a rapportées sont peu nombreuses, parce qu'avant d'en avoir reconnu l'exactitude et d'avoir constaté la probité des personnes qui les avaient rapportées, il exigeait rigoureusement que toutes les conditions d'authenticité fussent parfaitement remplies. Il se montra très- difficile, et, [comme toute tradition paraît faible si on la soumet à une critique trop sévère, il] n'en rapporta que très-peu^. Bien que les traditions provenant de lui soient peu nombreuses, il est loin d'être vrai que ce docteur ait renoncé, de propos délibéré, à en rapporter. Loin de lui une pareille imputation! Ce qui prouve qu'il était un des plus grands docteurs en traditions et des plus consciencieux, c'est la grande autorité dont son système de droit jouit chez les musulmans, et la confiance qu'ils mettent en l'auteur et dans ses opinions, soit qu'il approuve, soit qu'il rejette. Les autres traditionnistes, c'e.st-à-dire la grande majorité (des indi-

Pour wijij', je lis ,f»)*J avec l'édi- "^-'5; t-^' l)""* i^^^-^' Igçoh offerte par tioii de Boulac. les manuscrits C et D.

' Je remplace le second (jjt.aj;^li par

D'IBN KHALDOUN. ^i79

vidus qui s'occupaient de celte hranche de science) se montraient beaucoup moins exigeants sur ces conditions et rapportaient un grand nombre de traditions, tout en y allant de la meilleure foi. Après la mortd'Abou Hanîfa, ses disciples se relâchèrent beaucoup de la rigueur de ces conditions et publièrent des traditions en quantité. C'est ce que fit Et-Tahaoui ', dont le mosned forme un gros ouvrage, qui est cependant loin d'égaler en mérite les deux Sahîhs (celui d'El-Bokhari et celui de Moslem). El-Bokhari et Moslem observèrent, dans la composition de leurs recueils, les conditions universellement acceptées par les grands docteurs, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, tandis P. 4oti. qu'Et-Tahaoul en admettait qui n'étaient pas généralement reconnues. Ainsi, par exemple, il appuyait ses traditions sur l'autorité d'individus dont on ignorait le caractère et les antécédents. Cela suffit^ pour assurer la préférence au Sahîh d'El-Bokhari et à celui de Moslem, et même aux autres recueils de Sonna généralement reçus; car les conditions qu'Et-Tahaoui exigeait pour l'authenticité de ses traditions étaient beaucoup moins rigoureuses que celles dont les compilateurs de ces ouvrages avaient regardé l'observation comme nécessaire. Aussi dit-on, au sujet des deux Sahîhs, qu'on doit les accepter hardiment, parce que tout le monde avoue que leur contenu est authentique et remplit toutes les conditions universellement admises. Cela étant ainsi, on ne doit rien penser de mal à l'égard des docteurs (qui n'ont rapporté qu'un petit nombre de traditions); il faut toujours avoir d'eux l'opinion la plus favorable et chercher de bonnes raisons pour les justifier.

[On compte', au nombre des sciences qui se rattachent aux traditions, l'application des règles do critique dont nous avons parlé aux principaux recueils, afin de montrer pourquoi on a rangé plusieurs traditions sous certains titres et dans certains chapitres, plutôt

' .\bou Djafer Ahmed et-Tahaoui , doc- * Pour IjJi. lisez Ij^-a-U.

leur du rile chaféite, remplit à Baglidad ' Ce paragraphe manque dans i'édi-

les fonctions de professeur et mourut lion de Boulac cl dans les manuscrits C

dans celte ville, l'an 4o6 (1016 de J. C). el D.

que de les placer ailleurs. C'est ce que firent le hafedh^ Abou Omar Ibn Abd er-Berr^, Abou Mohammed Ibn Hazm^, le cadi Eïyad, Mohii ed-Dîn en-Newaouï, Ibn el-Altar*, qui vint après ces deux derniers, et plusieurs autres docteurs tant de l'Occident que de l'Orient. Bien que leurs traités renferment d'autres matières, comme des questions qui se rapportent à la signification des textes rapportés par eux, aux termes qui s'y emploient et à leur construction grammaticale, on doit convenir que leurs observations sur les isnads offrent uue foule de bons renseignements au sujet des traditions, et que leurs ouvrages renferment plus de matières et sont plus abondants que les autres traités. De toutes les sciences qui se rattachent aux traditions, il n'y a que celles dont nous avons parlé qui se cultivent encore parmi les docteurs étabhs dans les grandes villes.] Dieu nous dirige vers la vérité; c'est par son aide seulement que nous pouvons y parvenir.

' Voyez la i" partie, p. Sy. * Cheref ed-Dîn Abou'l-Abbas Ahmed

' Voyez la i" partie, Introduction, Ibn Mohammed, surnommé Ibn el-Atlar

p. VIII. (le iils du parfumeur), mourut l'an 79^

' /6irf. p. VII. (iSgi-iâga de J. C).

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