TROISIEME PARTIE
Texte amam , De la jurisprudence et de la science du partage des successions, p. i,
qui en est le complément'.
La jurisprudence est la connaissance des jugements portés par Dieu à l'égard des diverses actions des êtres responsables. Ces jugements comportent l'idée d'obligation ou de prohibition, ou bien celle d'encouragement, ou de désapprobation, ou de permission. On les trouve dans le Livre (le Coran), dans la Sonna, et dans les indications fournies par le législateur (divin), pour les faire comprendre. On désigne par le terme jurisprudence les jugements (ou décisions) tirés de ces sources^. Les premiers musulmans y puisèrent leurs maximes de droit, sans toutefois s'accorder dans leurs déductions. Cela fut, du reste, inévitable : la plupart des indications (d'après lesquelles
' C'est dans le chapitre suivant que l'auteur parle du partage des successions. — ' Littéral. • de ces indications. >
Prolégomcne». — m. ^ i
ils se guidaient) avaient été énoncées verbalement et dans le langage des Arabes; or les nombreuses significations offertes par chaque mot de cette langue [et surtout dans les textes sacrés] amenèrent, entre les premiers docteurs, la diversité d'opinions que tout le monde a remarquée. D'ailleurs, comme les traditions provenant du Prophète P. 2. leur étaient arrivées par des voies plus ou moins sûres, et que les indications qu'elles renfermaient étaient souvent contradictoires, ils se virent obligés de constater la prépondérance (de celles c|u'ils devaient adopter); ce fut encore là une source de dissentiments. Les indications données par le Prophète «ans être énoncées oralement ^ causèrent encore des divergences d'opinion. Ajoutons que les textes (sacrés) ne suffisaient pas toujours à la solution des nouveaux cas aui continuèrent à surgir; aussi, quand il fallait résoudre une question à laquelle aucun texte de la loi ne pouvait s'appliquer, on se voyait obligé à la décider d'après un autre texte n'ayant qu'un semblant de rapport avec le cas dont il s'agissait.
Toutes ces circonstances contribuèrent à produire une grande diversité d'opinions et durent nécessairement se présenter. De là résultèrent les contradictions qui existent entre les doctrines des premiers musulmans et celles des imams (grands docteurs) qui vinrent après eux. D'ailleurs les Compagnons n'étaient pas tous capables de résoudre une question de droit, et ne se chargeaient pas tous d'enseigner les principes de la loi religieuse. Ces devoirs appartenaient spécialement à ceux qui savaient par cœur le texte du Coran, qui en connaissaient les (versets) abrorjeants, les (versets) abrogés, les passages dont le sens était obscur [molechabeh) , ceux dont la signification était certaine {mohkam), cl toutes les diverses indications fournies par ce livre, et qui, de plus, possédaient des renseignements qu'ils tenaient directement du Prophète ou de ceux d'entre leurs chefs qui les avaient recueillis de sa bouche. On désigna ces personnes par le nom de lecteurs, c'est-à-dire lecteurs du livre [saint], parce qu'à celte époque
' C'est-à-dire, les indications fournies par ses gestes et par son silence.
DIBN KHALDOUN. 3
on voyait rarement chez les Arabes, peuple très-ignorant, un Iiouinie capable de lire.
Cet état de choses dura pendant les premiers temps de l'islamisme; mais lorsque les villes fondées par les musulmans furent devenues très-grandes et que l'ignorance des Arabes eut disparu par suite de leur application à l'étude du livre (saint), la pratique de la déduction analogique s'y établit d'une manière solide, et la jurisprudence, devenue maintenant plus complète, prit la forme d'un art (qu'on pratiquait), d'une science (qu'on enseignait). Dès lors on remplaça le titre de lecteur par celui de jurisconsulte [fakîh) ou par celui de savant {ulemâ).
A partir de cette époque, la jurisprudence se partagea en deux voies (ou systèmes), dont l'une était celle des docteurs qui décidaient d'après leur propre jugement et au moyen de la déduction analogique '. Ceux-ci habitaient l'Irac. La seconde voie était celle des traditionnistcs, habitants du Hidjaz. Les docteurs de l'Irac, ne possédant que peu de traditions, ainsi que nous l'avons indiqué ailleurs, P. 3. firent un grand usage de la déduction analogique et y devinrent trèshabiles ; aussi les nomma-t-on les gens de l'opinion. Le chef de cette école, l'imam qui l'avait fondée grâce à son influence personnelle et aux cflbrts de ses disciples , fut Abou Hanîfa. Les docteurs du Hidjaz eurent d'abord pour chef l'imam Malek Ibn Anes et ensuite l'imam Es-Chafèi.
Plus tard, un certain nombre de docteurs condamnèrent l'emploi de la déduction analogique et en abandonnèrent l'usage. Ce furent ceux qu'on désigna par le nom de Dliaherites ^. A leur avis, les sources où l'on devait puiser les articles de droit se bornaient aux textes (du
' Littéral. « celle des gens de l'opinion légorique. Ces derniers , appelés aussi h-
et de l'analogie. • mailiens, formaient une de» branches les
* Les Dliaherites [exlérienrisles) s'en le- plus avancées de la secte chiite et finirent
naient à la signification littérale des textes par rejeter toutes les prescriptions posi-
sacrés, tandis que les Bateniles (intériea- tives de l'islamisme, dont ils avaient com-
ristes) donnaient à ces textes un sens al- mencé par affaiblir les dogmes.
Coran et de ia Sonna) et au consentement général (des anciens musulmans). Ils rattachaient directement à un texte (sacré) les résultats les plus évidents de la déduction analytique, ainsi que les motifs (des décisions) fondés sur des textes'; « car, disaient-ils, énoncer le motif, c'est énoncer le jugement (ou conclusion) dans tous les cas ^. » Les chefs de cette école furent Dawoud Ibn Ali ^, son fils et ses disciples. Tels furent les trois systèmes de jurisprudence qui prévalaient alors chez les musulmans.
Les gens de la maison (les descendants de Mohammed et leurs partisans, les Chiites) eurent un système à eux, une école de jurisprudence qui leur fut particulière. Leurs doctrines se fondaient sur les principes suivants, savoir, que plusieurs d'entre les Compagnons étaient des réprouvés et que les imams (de la secte chîïte) étaient non-seulement incapables de pécher, mais de dire une parole dont on pourrait contester l'exactitude. Ces bases (comme on le voit) sont très-faibles.
Les Kharedjites eurent aussi leur système; mais la grande majorité du peuple musulman ne s'en occupa que pour le repousser et le condamner. On ne sait plus rien de leurs doctrines particulières *, on n'étudie plus leurs livres, on ne trouve plus aucune trace de leurs
' Littéral. • ils rapportaient au texte l'analogie évidente et le motif textuel. *
' Ce passage , bien que très-obscur, tloil .'ignifier, il me semble , que les docteurs de cette école avaient pour principe de toujours rattacher directement à un texte du Coran ou de la Sonna tous leurs jugements ou décisions, quand même ils s'étaient laissé guider par un raisonnement analogique, raisonnement dont ils supprimaient toute mention dans l'énoncé. (Voyez, du reste, l'ouvrage de Chehreslani, p. li- du texte arabe, et vol. I, p. ilfi de la traduction allemande de Haarbrùcker. )
' Abou Soleïman Dawoud Ibn Ali , natif de Koufa et fondateur de l'école des Dhaheriles, professa ses doctrines à Bagdad, oùplusdequatre cents personnes suivaient assidûment ses leçons. II mourut dans celte ville l'an 270 (884 de J. C).
* Les doctrines professées par les Kharedjites (dissidents, non-conformistes) sont maintenant assez bien connues. L'ouvrage de Chehrestani sur les sectes religieuses et les écoles philosophiques renferme un exposé de leurs dogmes; l'Histoire des musulmans d'Espagne , par M. Dozy, nous fait bien connaître le caractère de la secte. (Voy. 1. 1, p. lia et suiv. de cet ouvrage.)
opinions, excepté dans quelques lieux où ces sectaires se tiennent encore '.
Quant aux livres des Chiites, ils n'existent que dans les contrées habitées par ces sectaires et dans certains pays de l'Occident, de l'Orient et du Yémen, où ils avaient autrefois fondé des royaumes''^. Il en est de même des livres composés par les Kharedjiles. Les partisans de ces deux sectes avaient cependant écrit, sur la jurisprudence, de nombreux traités renfermant des opinions bien singulières.
A l'époque où nous vivons, la doctrine des Dhaheritcs a disparu du monde avec ceux qui l'enseignaient; elle a succombé sous la réprobation de la grande communauté orthodoxe, et l'on n'en trouve plus rien, excepté dans quelques livres reliés'. p.
il arrive assez souvent que des gens désœuvrés s'attachent au système des Dhaherites et s'appliquent à lire leurs ouvrages, dans le but d'apprendre la jurisprudence adoptée par cette secte et le système de doctrine qu'on y professait; mais ils font là un travail sans profit*, travail qui les conduit à heurter les opinions généralement reçues et à s'aeltirr i'animadversion publique. Quelquefois même les amateurs de cette doctrine se voient traités comme des innovateurs dangereux, parce qu'ils ont essayé de puiser la science dans des livres sans en avoir la clef, c'est-à-dire le secours de précepteurs (autoi'isés). C'est ce qui arriva pour Ibn Hazm * en Espagne, bien qu'il tînt le premier rang parmi les Iradilionnistes : il embrassa le système des Dhaherites et, en ayant acquis une connaissance profonde
' L'auteur savait que de son temps il y avait des Kharedjites dans la Mauritanie. Ils se tenaient dans le pays des Beni-Mozab, au midi de la province d'Alger, sur la frontière du désert, et dans le Djerîd tunisien {Biledulgerid) , ainsi que dans l'île de Djerba. Encore de nos jours , les habitants de ces lieux professent les doctrines ' du kharedjisme.
' Ces royaumes étaient celui des Fale-
mides en Ifrikiya et en Egypte, celui des Alides dans le Taberistan , et celui des Zcîdites dans le Yémen.
' Je lis iioJUjJf, avec le manuscrit D, l'édition de Boulac et la traduction turque. — Les livres qu'on étudiait dans les écoles étaient toujoursen cahiers détachés ;quand on ne s'en servait plus, on les faisait relier.
* Je lis Ujç; avec l'édition de Boulac.
' Voy . la i" partie , introduction , p. vu.
6 PROLEGOMENES
par un travail, selon lui, parfaitement consciencieux, et par l'étude des doctrines professées par les chefs de cette secte, il s'écarta des opiniotis enseignées par Dawoud, celui qui en fut le fondateur, et se mit (de plus) en opposition avec la grande majorité des docteurs musulmans. Le public en fut si mécontent qu'il déversa le mépris et la désapprobation sur le système qu'Ibn Hazni avait préconisé, et laissa tomber ses écrits dans un oubli complet. On alla jusqu'au point d'en prohiber la vente dans les bazars, et quelquefois même on les déchira.
Aussi les seules écoles qui restèrent furent celle des docteurs de l'irac, gens de l'opinion, et celle des docteurs du Hidjaz, gens de la tradition. L'imam des docteurs de i'Irac, le fondateur de leur école, fut Abou Hanîfa e«-Noman Ibn Thabet ^ Il tient comme légiste une place hors ligne, s'il faut s'en rapporter aux déclarations de ses disciples^, et surtout de Malek et de Chafèï.
Les gens du Hidjaz eurent pour chef Malek Ibn Anes el-Asbehi ', grand imam de Médine. Pendant que les autres docteurs cherchaient leurs maximes de droit dans les sources universellement approuvées, Malek puisait de plus dans une autre dont personne que lui ne s'était servi, je veux dire dans la coutume de Médine. (II y puisa), parce qu'il croyait que les docteurs de cette ville avaient dû suivre de toute nécessité la pratique et les usages de leurs prédécesseurs, P. 5. toutes les fois qu'ils énonçaient des opinions au sujet de ce que l'on doit faire ou ne pas faire, et que ceux-ci avaient appris ces usages des musulmans qui, ayant été témoins oculaires des actes du Prophète, en avaient pris connaissance et gardé le souvenir. Cette source d'indications touchant des points de droit fut pour Malek une des bases de son système, bien que plusieurs docteurs prétendissent qu'on pouvait la ramener à une autre, celle du consentement général des mu-
' Abou Hanîfa en-Noman Ibn Thabet , (767-768 de J. C.) , et fut enterré à Bagli-
grand jurisconsulte de Koufa et fondateur ' dod.
d'une des quatre écoles de jurisprudence ' Littéral, «aux gens de son pelage. •
orthodoxes, mourut l'an j5o de l'hégire ' Voy. la i"parlie, p. 32, note h-
D'IBN KIIALDOUN. 7
sulmans. Il n'admit pas celle opinion et fit observer à ses contradicteurs que, par le terme consentement général, on n'indique pas l'accord des Médinois seulement, mais celui de tous les musulmans.
(A cette occasion) nous ferons observer que ce consentement général est l'unanimité d'opinion au sujet des matières religieuses, unanimité résultant d'un examen consciencieux. Or Malek ne considéra pas la pratique des Médinois comme rentrant dans cette catégorie; pour lui, celait l'acte nécessaire et inévitable d'une génération qui imitait d'une manière invariable ' la conduite de celle qui l'avait précédée, et ainsi de suite jusqu'au temps de notre saint législateur. Il est vrai que Malek a traité de la pratique des Médinois dans le chapitre consacré au consentement général, pensant que c'était le lieu le plus convenable d'en parler, puisqu'il y avait une idée commune à ces deux choses, savoir, l'accord d'opinion. Observons toutefois que, dans le consentement général des nmsulmans, l'accord d'opinion provenait d'un examen consciencieux des preuves, tandis que, chez les Médinois, il résultait de leur conduite à l'égard de ce qu'il fallait faire ou ne pas faire, conduite fondée sur fobscrvance des exemples offerts par la génération précédente. Malek aurait cependant mieux fait d'insérer ses observations sur la pratique des Médinois dans le chapitre intitulé : De la manière d'agir et de décider particulière au Prophète, et de son silence (tacrîr), ou parmi les preuves sur la force desquelles les docteurs ne sont pas tous d'accord, telles, par exemple, que les lois des peuples qui nous ont précédés, la pratique d'un seul d'entre les Compagnons ^ et Vistishab ^.
' Le manuscrite porlet)S«-i et letlilion de Boulac (jyu. Je lis (jyû.
' Quelques docteurs pensaient que, dans le silence de la loi, on pourrait décider certaines questions de droit civil d'après les indications de la loi juive ou de la loi cbrétiennc. D'autres croyaient que la pratique d'un seul Compagnon avait force de loi.
^ Le terme istisliab s'emploie, en droit musulman, pour désigner un jugement fondé sur l'opinion que l'état actuel d'une chose est semblable à son état passé. Ainsi, pour en citer un exemple : Un homme, dans le désert, veut faire sa prière et, ne trouvant pas d'eau pour se purifier, il se sert de sable, ainsi que la loi l'y autorise. Il commence sa prière et, avant de i'ache»
Après Malek Ibn Anes parut Mohammed Ibn Idrîs el-Motleiebi es- Chafêi '. Cet imam passa dans l'Irac après (la mort de) Malek, et, s'y P. 6. étant rencontré avec les disciples d'Abou-Hanîfa, il s'instruisit auprès d'eux, combina le système des docteurs du Hidjaz avec celui des docteurs de l'Irac, et fonda une école particulière qui repoussa im grand nombre des opinions professées dans l'école de Malek.
Ahmed Ibn Hanbel ^, traditionniste de la plus haute autorité, vint après eux. Ses disciples, bien qu'ils eussent acquis des connaissances très-étendues dans la science des traditions, allèrent étudier sous les élèves d'Abou Hanîfa, puis ils formèrent une école à part.
On s'attacha alors, dans les grandes villes, à l'une ou à l'autre de ces quatre écoles, et les partisans des autres systèmes de jurisprudence finirent par disparaître du monde. Depuis cette époque, la porte de la controverse et les nombreuses voies de la discussion sont restées fermées; ce qui tient à la réduction en système de toutes les diverses connaissances, aux obstacles qui empêchent de parvenir au rang de modjtehed^, et à la crainte de puiser des renseignever, il s'aperçoit qu'il y a de l'eau dans son passé comme copropriélaire. — Le mot voisinage. Doit-il recommencer sa prière /«(i'sAafc signifie, à la lettre, aîsocier le préen se servant d'eau pour l'ablution? Les sent au passé. Un jugement basé sur l'j'sdsuns disent oui et les autres non. Selon /in& laisse les choses comme elles étaient, ceux-ci, la partie de la prière déjà faite ' Voy. la 2' partie, p. 189.
étant valide, ce qui restait à faire le serait ' Voy. la 1" partie, p. 36.
de même. Citons un autre exemple : II y ' Dans les premiers temps de l'isla-
a deux copropriétaires d'un immeuble; misme , plusieurs docteurs se distinguél'un vend sa partie de l'immeuble à un rent par les résultais importants auxquels tiers et l'autre réclame le droit de se subs- ils étaient parvenus par l'emploi de leur tituer à l'acheteur, en sa qualité de copro- propre jugement et par les elTorls conspriélaire. L'autre propriétaire lui répond , ciencieux qu'ils avaient faits pour résoudre «Vous n'en êles pas propriétaire, mais des questions de droit. On leur donna le locataire, • et il le somme de produire ses titre d'imams modjlehed [qui s'efforcent), titres de propriété. Si le réclamant ne et l'on désigna cette pratique par le terme les trouve pas, sa déclaration doit-elle idjtikad. 11 n'est maintenant plus permis être admise ? Selon certains docteurs , il de se poser comme modjlehed : « La porte faut supposer que le droit de propriété de riW//i/i«<i, disent les légistes, est fermée existait pour cet homme, et assimiler son à jamais. « En Perse, le chef de la doctrine état actuel , comme détenteur, à son état chiite porte le litre de Modjlehed.
inents auprès d'hommes incapables ou de personnes dont la piété et le jugement ne sont pas assez grands pour inspirer de la confiance. Reconnaissant l'impossibilité d'aller plus loin, on se borna à conseiller au peuple d'embrasser les doctrines qui avaient été enseignées par l'un ou par l'autre (des fondateurs de ces quatre écoles), et professées par leurs partisans. On défendit de passer d'une de ces écoles à une autre , vu qu'en tenant une pareille conduite on se jouait de choses très-graves. Il ne resta donc plus (aux professeurs) qu'à transmettre à leurs disciples les doctrines de ces imams. Les étudiants s'attachèrent aux opinions d'un imam, après avoir vérifié les principes (de sa doctrine) et s'être assurés que ces principes lui étaient parvenus oralement et par une tradition non interrompue. Il n'y a donc plus d'autres sources à consulter maintenant, .«i l'on s'applique à l'étude de la loi; il n'est plus permis de travailler (comme autrefois) avec un zèle consciencieux à débrouiller de sa propre autorité des questions de droit. Cette pratique [idjtiliad) est maintenant condamnée et tombée en désuétude; aussi les musulmans (orthodoxes) de nos jours se sont-ils tous attachés à l'une ou à l'autre de ces quatre écoles. Les sectateurs d'Ahmed Ibn Hanbel étaient peu nombreux et se trouvaient, pour la plupart, en Syrie et dans ce coin de l'Irac qui renferme Bagbdad et les lieux environnants. Les élèves de cette école se distinguèrent de ceux des autres écoles par le soin qu'ils mettaient à garder les prescriptions de la Sonna, à rapporter exactement les traditions ['et par leur habitude de chercher, autant que possible, dans ces deux sources la solution des questions légales, plutôt que d'avoir P. 7. recours à l'analogie. Comme ils étaient très-nombreux à Bagbdad, ils se firent remarquer par la violence de leur zèle et par leurs fréquents démêlés avec les Chiites qui habitaient les environs de cette ville*. Ces rixes continuèrent à entretenir le désordre dans Bagbdad jusqu'à
' Ce passage, mis entre deux paren- Albîr, qu'il y eut, presque tous les ans, des
thèses , ne se trouve pas dans l'édition de combats entre les Hanbelites de Bagbdad
Boulac ni dans les manuscrits C et D. et les Chiites, qui habitaient le faubourg
' On voit, par les Annales d'Ibn el- de Karkb.
Prolésomènes. — m. a
ce que les Tartars s'en fussent emparés. Depuis cette époque, elles ne se reproduisent plus, et la plupart des Hanbelites se trouvent maintenant en Syrie.]
La doctrine d'Abou Hanîfa a, de nos jours, pour partisans les habitants de l'Irac, les musulmans de l'Inde, ceux de la Chine, de la Transoxiane et des contrées qui composent la Perse'. Cela tient à ce que cette doctrine avait été généralement adoptée dans l'Irac et à Baghdad, siège de l'islamisme, et qu'elle comptait parmi ses sectateurs tous les partisans des khalifes abbassides. Les docteurs de cette école composèrent un grand nombre d'ouvrages, eurent de fréquentes discussions avec les Chafèites et employèrent, dans leurs controverses, des modes d'argumentation très-efficaces. Leurs écrits , maintenant fort répandus, renferment de belles connaissances et des vues d'une grande originalité. La doctrine d'Abou Hanîfa n'a pas beaucoup de partisans dans le Maghreb , où elle avait été introduite par le cadi Ibn cl-Arebi- et par Abou '1-Ouelid el-Badji^, lors de leurs voyages dans ce pays.
La doctrine de Chafèi eut beaucoup plus de partisans en Egypte que dans les autres pays, bien qu'elle se fût répandue dans l'Irac, le Khoraçan et la Transoxiane. On voyait dans toutes les grandes villes les docteurs de cette école partager avec ceux du rite hanelite le privilège d'enseigner et de donner des opinions sur des questions de droit.
11 y eut entre les deux partis de fréquentes réunions, dans lesquelles ils soutenaient leurs doctrines respectives, ce qui donna naissance à plusieurs volumes de controverse remplis d'arguments de toute espèce. La chute (du khalifat) de l'Orient et la ruine de ses provinces mit lin
' Le lexle porte : « et toutes les contrées ' Voy. la i" partie, p. A'iî-
des Adjem. t Le mol Adjeni indique ordi- ' Abou 'i-Ouelîd Soleïman Ibn Khalel
nairement le» Per.ies, mais je crois qu'à elBadji (originaire de Bcja, en Espagne)
l'époque de notre auteur les doctrines fut un de» grands docteurs de l'Espagne
chutes avaient déjà remplacé, en Perse, musulmane. Il naquit à Badajoz, l'an 4o3
celles de l'islamisme orthodoxe. C'est peut- de l'hégire (ioi3 de J. C), et mourut à
être de» contrées situées entre l'Oxus et AIraéria, l'an 4?^ (1081 de J. C). la Perse qu'Ibn Khaldoun a voulu parler.
D'IBN RHALDOUN. M
à CCS débats. Quand i'imam Mohammed Ibn Idris cs-CI»afèi alla s'établir dans Misr (le Vieux-Caire), chez les fils d'Abd el-Hakem', il y donna des leçons à plusieurs élèves. Parmi ses disciples dans cette ville on remarqua El-Bouîti^ et El-Mozeni*; mais il y avait aussi un nombre considérable de Malekiles dont les uns appartenaient à la famille d'Abd el-Hakeui. Les autres étaient Achheb*, Ibn el-Caccm* P. 8. et Ibn el-Maouwaz', auxquels se joignirent ensuite El-Hareth Ibn
' Abou Mohammed Abd Allah Ibn AIhI el-Hakcin, iialifd'EgypIc, fui un des disciples les plus distingués de l'imam Malek. Il mourut au vieux Caire , l'an s 1 4 de l'hégire (819 de J. C). Il eut deux Tds, Abou Abd Allah Mohammed et Abd er- Balminn. Le premier fut un disciple de Chaféi. Le second étudia les traditions et l'histoire, et composa un ouvrage sur les conquêtes faites par les premiers musulmans. Ce traité n'a pas une grande valeur.
' Abou Yncoub Youçof Ibn Yahya el- Bouîti fut un drs disciplesles plus éminents de limaro Ls-Ch»fèt et lui succéda dans la .direction de l'école. A l'époque où le khalife abbasside El-Mamoun voulait faire adopter comme dogme la création du Coran (c'est-i-dire que le Coran n'élail pas la parole incréée de Dieu), EI-Bouîti fut arraché de sa chaire, chargé de fers et conduit à Baghdad , où l'on essaya de lui faire accepter cette nouvelle doctrine. Sur son refus, il fut maltraité et enfermé dans une prison , où il resta jusqu'à sa mort. On as.sure que les fers qu'on lui avait nn's aux pieds, et dont on ne le débarrassa plus, pesaient quarante livres, et qu'il portail dt!s menottes attachées par des chaînes à un bandeau de fer qui lui ceignait le cou. Il mourut l'an a3i de l'hégire (845-8/46 deJ.C.j.foui'd' signifie originaire de Bouil , ville de la haute Egypte.
^ Abou Ishac Ibrahim el-Mozeni, disciple de l'imam es-Chafêi et natif d'Egypte, se distingua par son érudition et parl'anslérilé de sa vie. Devenu chef des chaféites d'Egypte, il travailla avec ardeur à répandre les doctrines de son maîlre et composa un grand nombre d'ouvrages. Son abrégé {mokhiacer) de la doctrine chaféile n toujours joui d'une haute réputation. I! mourut au Vieux-Caire l'an 364 (878 de J. C.) , à l'âge de quatre-vingt-neuf ans.
* Abou Amr Ach'heb Ibn Abd el-Aiiz el-Caïci , natif d'Egypte et l'un des disciples de l'imam Malek, mourut au Vieux-Caire, l'an 3o4 (8ao de J. C.j.
' Abou Abd Allah Abd er-Bahman Ibn el-Cacem el-Otali, docteur de l'école fondée par Malek , sous qui il avait étudié la jurisprudence, est l'auteur du célèbre digeste de la doctrine malekile intitulé : E^Modaoawena. Il mourut au Vieux-Caire l'an 191 (806 de J. C). Le Modaoaxrena fut ensuite remanié par Sohnoun. (Voy.
ci-après, p. 16, note 4-)
• Abou Abd .\llah Mohammed Ibn Ibraiiîm , surnommé Ibn el-Maouwaz , fut un des plus savants imams de l'école maickite et en devint le président. Il laissa plusieurs ouvrages qui traitaient de la jurisprudence et dont un a été nommé après lui El- Maouwazija. Il mourut en l'année a8i (894895 de J.C).
Meskîn^ avec ses fils[, puis le cadl Abou Ishac Ibn Chabân- et ses disciples].
Plus tard, le système de jurisprudence suivi par les gens de la Sonna [et du consentement général] disparut de l'Egypte devant l'établissement de la dynastie des Rafedites (Fatemides), et fut remplacé par celui qui était spécial aux gens de la maison (les Alides).[Les sectateurs des autres systèmes s'y trouvèrent réduits à un si petit nombre , qu'à peine en resta-t-il un seul. Vers la fin du iv" siècle, le cadi Abd el-Ouehhab', se trouvant obligé, comme on le sait*, de quitter Baghdad afin de gagner sa vie, passa en Egypte, où il fut accueilli avec une grande distinction par le khalife fatemide. Le gouvernement égyptien, en lui témoignant tous les égards dus à son talent et en l'accueillant avec tant d'empressement, voulut faire ressortir la conduite méprisable du gouvernement abbasside, qui n'avait pas su apprécier le mérite d'un si grand docteur. La jurisprudence de Malek ne se maintint que Irès-faiblement dans le pays jusqu'à ce que la dynastie des Obeïdites -Rafedites fût renversée par Salâb ed-Dîn [Saladin), fils d'Aiyoub, et que la jurisprudence des gens de la maison fût abolie. Celle qui eut pour base le consentement général y reparut de nouveau]; les doctrines enseignées par Cbafèi et ses disciples, les gens de l'Irac, refleurirent encore mieux qu'auparavant [et l'ouvrage d'Er-Rafêi '" se répandit dans ce pays et dans la Syrie]. La pbalange de
' Abou Amr el-Harelh Ibn Meskla , cadi du Vieux-Caire et docteur de l'école de Mnlek, fut au nombre ries légistes que le khalife El-Mamoun fil emprisonner sur leur refus de reconnaitre la création du Coran. Sa mort eut lieu l'an aSo de l'hégire (864 de J. C).
' Abou Ishac Mohammed Ibn el-Cacem Ibn Chabân, savant tradilionnislc et mufti, devint chef de l'école malekile en Egypte. 11 est l'auteur de plusieurs ouvrages. Sa mort eut lieu dans le mois de djomadn premier 355 (avril-mai 966 de J. C).
' Le cadi Abou Mohammed Abd el- Ouehhab Ibn Ali, nalif^dc Baghdad, était très-ver.sé dons la juri.sprudence malekile, et composa plusieurs ouvrages sur le» doctrines de celle école. Forcé par la misère de quitter sa ville nalnle, il alla se fixer en Efiyple.où il fui accueilli avec un grand empressement par le gouvernement et par le peuple. Il mourut au Vieux-Caire, l'an Im (io3i de J. C).
' Voy. le Bioyraplucal Dictionary d'Ibn Khallikan, t. H, p. 166.
' Abou '1-Cacem Abd el-Kerîm Ibn el-
docteurs chaféites qui se forma alors en Syrie sous le patronage du gouvernement aiyoubile renfermait deux hommes hautement distingués, Mohi cd-Dîn en-Newaouï' et Eïzz ed-Din Ibn Abd es-Selam'''. Ensuite parurent en Egypte Ibn er-Refàa* et Teki cd-Dîn Dakîk el- Aïd", puis Teki ed-Dîn es-Sobki^ et une suite de docteurs, dont le dernier, Ciradj cd-Dîn el-Bolkîni *, est maintenant'' cheïkii el-islam (chef docteur de l'islamisme) de l'Egypte. 11 est non-seulement le chef des Chaféites dans ce pays, mais le premier savant (u/cmd) de l'époque. Le système de Malek est suivi spécialement par les habitants de
Fadl el-Cazouini er-Rafêi , imam de l'école charèite, fut le plus savant jurisconsulte du Khoraçan.II composa un grand nombre d'ouvrages, dont la plupart ovaient pour sujet les doctrines cliafôiles. Je suppose que le traité dont il est question dons le passage d'Ibn Khaldoun est celui quia pour litre : Er-Raadajl 'IJbrouê 's-Chafiiyu « la prairie où l'on Iraile des articles de droit qu'on a déduits des principes fondamentaux de la doctrine cliaféitc. » Il mourut vers la fm de l'an fiaS (i2a6 de J. C).
' Voy. la i" partie, p. Sga, noie a.
* Eïîz ed-Dîn Abou MobammedAbdel- AzÎ7. Ibn Abd es-Selam es-Selemi, natif de Damas, alla s'établir en Egypte. On le regarda comme le jurisconsulte le plus savant de l'époque. 11 composa plusieurs ouvrages et mourut au Vieux-Caire, l'an 66o (laGa de J. C). — Dans le texte arabe,
il faut insérer l ■&..;[ après ^viLJl.
' L'imam Nedjm ed-Din Abou '1-Abbas Ahmed Ibn Mohammed Ibn er-Refàa, le plus savant légiste de son temps, composa plusieurs ouvrages sur la science qu'il cultivait; l'un formait vingt volumes et s'intitula ElKlfaîa « la suffisance; » l'autre i en soixante volumes, portait le titre d'£/- Matleb • le répertoire. » Il laissa aussi un
traité sur les poids et mesures. Sa mort eut lieu au Vieux-Caire, l'an 710 (i3 iode J. C).
* Teki ed-Dîn Abou '1 Feth Mobamméci Ibn Ali Ibn Ouclib el-Cocheiri, surnommé Ibn Uakik el-Aîd, étudia le droit sous Ibn Abd es-Selam. Il remplit les fonctions de grand cadi chafèite en Egypte, et mourut l'an 70a (i3oa de J. C). — Dak(k cl-Aîd • la farine de la fête • était le sobriquet de son grand-père, mais les biographes ne disent pas pourquoi il fut ainsi nommé.
' Teki ed-Din Abou 'I Hacen Ali Ibn Abd el-Kali cs-Sol)ki, natif de Sobk, village dans la province égyptienne nommée El- Menoafiya, étudia le droit sous Ibn er-Refâa et composa plusieurs "ouvrages. Cet illustre jurisconsulte mourut en Égvptel'an 766 (i355de J. C).
* Ciradj ed-Dîn Abou-Hafs Omar el- Bolkîni , cheikh el-islam et chef des Chaféites de l'Egypte, fut regardé comme le plus savant jurisconsulte de son temps. Il était profondément versé dans toutes les sciences philosophiques. Né dans un village d'Egypte appelé Dolkîn, \\ mourut au Caire vers l'an 8o5 de l'hégire (i4o3 deJ. C).
' Insérez le mot ajJI après ^
14 PROLEGOMENES
p. 9. la Mauritanie et de l'Espagne; il y en a bien peu qui se soient attachés à l'un des autres systèmes, bien qu'il se trouve des sectateurs de Malek dans d'autres pays. (Le système malekite règne dans ces deux contrées) parce que les étudiants maghrébins et espagnols, qui voyageaient pour s'instruire, se rendaient ordinairement dans le Hidjaz, sans aller plus loin. A cette époque, la science (du droit) avait pour siège la ville de Médine (capitale du Hidjaz), et de là elle s'était propagée dans l'Irac, province qui ne se trouvait pas sur le chemin de ces voyageurs. Us se bornèrent donc à étudier sous les docteurs et professeurs de Médine, ville où Malek était alors l'imam de la science, où ses maîtres avaient tenu ce haut rang avant lui et où ses disciples devaient le remplacer après sa mort. Aussi les Maviritaniens et les Espagnols se rallièrent-ils au système de Malek à l'exclusion des autres, dont ils n'avaient jamais eu connaissance. Habitués, d'ailleurs, à la rudesse de la vie nomade, ils ne pensèrent nullement à s'appi'oprier la civilisation plus avancée que la vie sédentaire avait développée chez les habitants de l'Irac. Ils eurent bien moins de penchant pour ceux-ci que pour les habitants' du Hidjaz, avec lesquels ils avaient plus de ressemblance sous le point de vue de la civilisation, qui était celle de la vie nomade. C'est pour celte raison que la jurisprudence malekite est toujours restée florissante chez eux et n'a jamais subi les corrections et modilicatioos que l'influence de la civilisation sédentaire a fait éprouver aux autres systèmes.
Comme la doctrine de chaque imam forma, pour ceux qui la suivaient, l'objet d'une science spéciale et qu'il ne leur fut plus permis de résoudre des questions nouvelles par l'emploi consciencieux de leur propre jugement [idjtihad) ou par le raisonnement, ils se virent obligés à chercher, dans chaque cas douteux, des points de similitude ou de diflérence qui leur permissent de le rattacher (à une question déjà résolue) ou de l'en distinguer tout à fait. Dans ce travail on devait commencer par s'appuyer sur les principes que le fondateur du
' Pour J*, liseï Ji*î.
système avait établis', et, pour l'eflectuer, il fallait avoir acquis d'une manière solide, la faculté de bien opérer cette espèce d'assimilation et de distinction, en suivant, autant que possible, les doctrines de son imam. Jusqu'à nos jours, on désigne cette faculté par le terme science de jurisprudence.
Totile la population de l'Occident suivit le système de Malek, et les disciples de cet imam se répandirent dans l'Egypte et dans l'irac. Ce dernier pays posséda le cadi malckite IsmaïP, ses conteniporains Ibn Kbauwaz^ Mendad, Ibn el-Montab*, le cadi Abou Bekr el-Abheri, p. le cadi Abpu '1-Hacen^, Ibn el-Cassar' et le cadi Abd el-Ouehliab', à qui succédèrent encore d'autres docteurs de la même école. L'Egypte posséda Ibn el-Cacem, Ach'heb, Ibn Abd eUHakem, El-Hareth Ibn Meskîn et autres docteurs*. Un étudiant, parti d'Espagne et nommé [Yahya Ibn Yaltya el-Leilhi'\ fit la rencontre de Malek (à Médine), apprit par cœur le Mouwatla sous la dictée de cet imam et devint un de ses disciples. Après lui partit du même pays] Abd el-Mclek Ibn
' Var. »;yiil D et Boulac.
' Abou Isliac Ismaïl Ibn Ishac.jurisi-onaullc de l'école de Malek, remplit les fonctions de cadi à Bnglidad. Il mourut dans cette ville l'an aoa de l'hégire (817- 818 de J. C). Il composa plusieurs ouvrages sur les traditions, la jurisprudence et les sept leçons coraniques. — Les dictionnaires biographiques en langue arabe et les divers ouvrages qui renferment les annales de l'islamisme, et qui se trouvent à la Bibliothèque impériale , fournissent peu de notions sur les docteurs malekites de l'Irac. Aussi me vois-je dans l'impossibilité de donner des renseignements sur les quatre personnage» dont les noms vont suivre.
' Variantes: yij-^ (klioiinoz), y-^.j^ (khoueîz).
* Variante : oUiil {El-Mclhnab).
' Variante : El-Hocein.
' L'article sur la science de la controverse (^^Lii- i.c , que-Haddji Khalifa a donné dans son Dictionnaire bibliographique, nous apprend qu'Ibn el-Cassar, le Malekite, composa un ouvrage intitulé : Oïoun el-Addlu « les sources des preuves. • La date de la mort de ce docteur n'y est pas indiquée, probablement parce que Haddji Khalifa l'ignorait.
' Voy. ci-devant, p. la.
" J'ai déjà parlé de ces docteurs.
' Yalija Ibn Yahya appartenait a la tribu berbère des Masmouda et était client de la tribu arabe des Beni-Leïth. Il étudia le droit sous Malek et contribua beaucoup à répandre en Espagne les opinions de cet imam. Sa mort eut lieu à Cordoue, dans le mois de redjeb 334 (février 849 de J. C). Pour l'histoire de ce docteur, on peut consulter l'Histoire des Musulmans d'Espagne, de M. Dozy.
Habib'. Celui-ci, ayant étudié sous Ibn el-Cacem et d'autres docteurs de la même classe, répandit le système de Malek en Espagne et y rédigea l'ouvrage intitulé El-Oaadeha (l'exposition claire). Plus tard, un de ses disciples nommé El-Otbi^ rédigea le traité intitidé, après lui, Otbiya. Aced Ibn el-Forat^, quitta l'ifrîlviya pour aller écrire sous la dictée des disciples d'Abou Hanîfa ; mais, étant ensuite passé à l'école malekite,il écrivit, sous la dictée d'Ibn el-Cacem, une quantité de sentences appartenant à toutes les sections de la jurisprudence. Il rapporta à Cairouan ce livre, nommé, après lui, Acediya, et l'enseigna à Sohnoun*. Celui-ci, étant ensuite passé en Orient, fit de nouvelles études sous Ibn el-Cacem, lui soumit les questions traitées dans cet ouvrage, et rejeta un grand nombre des décisions qu'Aced y avait insérées. Il avait écrit sous la dictée d'Aced et fait un recueil de toutes ses décisions, sans omettre celles qu'il devait répudier dans la suite. Il se joignit alors à Ibn el-Cacem pour inviter Aced par écrit à supprimer dans ï Acediya les décisions contestées et à s'en tenir à un ouvrage qu'il (SobnOun) venait de composer; mais cette démarche n'eut aucun succès. Alors le public rejeta YAcediya pour adopter le digeste de Sobnoim, bien qu'une grande confusion régnât
' Abou Merouan Abd cI-Melek Ihn Habib es-Solemi, célèbre docteur de l'école de Malek et natif d'Espagne, njourut dans ce pays, l'an a38 (853 de J. C).
* Mohammed Ibn Ahmed el-Olbi étudia à Cordoue sous Yahya Ibn Yahya, et ensuite à Cairouan sous Sohnoun (voyez ci-après, noie 4) , puis en Egypte sous Asbagli. Rentré à Cordoue, il y acquit une grande réputation comme jurisconsulte, et mourut l'an 254 de l'hégire (868 de .F. C).
' Aced Ibn el-Forat, natif du Khoraçan, se rendit en Afrique avec Ibn el-Achalh , qui fut nommé gouverneur de ce pays en l'an i44 (761-762 de J. C). Il passa entoile en Orient, où il étudia la jurispru-
dence. Rentre à Cairouan , il en fut nommé cadi par Ziadet Allah Ibn Ibrahim , l'Aghlebite, qui, en l'an 201 (817 deJ. C), avait succédé à son frère , Abou 'l-Abbas , dans le gouvernemenlde l'Ifrîkiya. En l'nn 2 12, il reçut de ce prince le commandement d'une expédition contre la Sicile et, en l'an 2i5 (83o de .1. C), il mourut sous les murs de Syracuse, ville dont il faisait le siège.
* Abou Saîd Abd es-Selam Ibn Saîd , surnommé Sohnoun, étudia sous les disciples de Malek et fut ensuite nommé cadi de Cairouan. Il reloucha ou compila, dilon , le célèbre traité de droit malekite inliliûé Ël-Modauwena (le digeste) ; sa mort eut lieu en l'année 24o (854 de J. C).
dans la classiiicuiion des matières contenues dans ce livre'. On donna alors à l'ouvrage de Sohnoun le titre de El-Modamvena oua 'l-Mokhtclela (le digeste et le mélange). Les gens de Cairouan s'appliquèrent à l'étude de ce Modauwena, mais ceux d'Espagne adoptèrent ÏOlbiya et P. m. le Oaadcha. Ibn Abi Zeïd résuma ensuite le contenu du Modauwena oua 'l-Mokhleleta dans ua traité qu'il intitula le Mokhtecer (abrégé) '^ et Abou Saîd el-Beradaï^ légiste de Cairouan, en fit aussi un précis, qu'il nomma le Tehdib (refonte). Les docteurs de flfrîkiya firent de ce livre la base de leur enseignement et laissèrent de côlé tous les autres. En Espagne , les professeurs adoptèrent VOlbiya et rejetèrent le Ouadeha ainsi que les autres traités sur le même sujet. Les ulenià de fécole de Malek ont continué à composer des commentaires, des gloses et des recueils pour éclaircir le texte de ces livres, devenus classiques. En Ifrîkiya, Ibn Younos, El-Laklimi, Ibn Mohrez, El-Tounici, Ibn Bechîr et autres docteurs de la même école ont composé beaucoup d'ouvrages sur le Modauwena, de même qu'en Espagne, Ibn Rochd* et ses confrères ont écrit un grand nombre de traités sur YOfbiya. Ibn ' Littéral, i malgré le mélange des ques- faiseur de droit malekite. Eln l'année 520
lions dans les chapitres. • Selon le traducteur turc, ces mots signifient que les questions du recueil d'Aced s'y trouvent mêlées avec celle du digeste de Sohnoun.
' Voyez la i" partie, p. 337.
' Abou Siîd Kiialaf Ibn Abi '1-Cacem el-Azdi el-Beradaï, natif de Saragosse et docteur de l'école malekite, est l'auteur d'une édition corrigée du célèbre traité le Modauwena; son ouvrage, qu'il intitula le Tehdib (refonte), jouit d'une haute réputation. Il vivnitaù iv'sièrle de l'hégire et avait probablement fait ses études à Cairouan.
' Abou '1-Ouelîd Mohammed Ibn Ahmed Ibn Ahmed Ibn Hochd, grand-pt're du célèbre philosophe Averrocs et cadi de Cordoue , se distingua par son zèle pour la religion et par les grandes connaissances qu'il déploya comme jurisconsulte et pro- Prolcgomtnc». — lu.
(1 1 a6 de J. C.) , il passa en Mauritanie afin d'exposer au sultan aimoravide Ali Ibn Youçof le malheureux état de l'Espagne , et de le pousser à prendre des mesures alin de garantir les musulmans espagnols contre les attaques du roi d'Aragon , All'onse le Batailleur. Rentré it Cordoue, il reprit ses leçons et mourut dans cette ville, le 1 1 du mois ileduu 'l-kaada 5ao(38nov. 1 ia6 de J. C). La Bibliothèque impériale possède un exemplaire de l'ouvrage qui renferme les opinions juridiques d'Ibn lioclid , le grand-père. L'ordre suivi dans ce recueil est celui de tous les traités de droit musulman. Ce manuscrit, écrit l'an 72a de l'hégire (i3aa de J. C), fait partie du Supplément arabe et porte le n° SgS. Il forme un gros volume grand in-A°, et offre un type parfait du caractère maghrebin-
PROLEGOMENES
Abi Zeïd réunit en un seul volume intitulé Kitab en-Ncwader (livre de choses singulières) les questions, les points de controverse et les opinions qui se trouvent répandues dans les livres de jurisprudence classiques. Ce traité renferme toutes les opinions émises par les docteurs de l'école malekite et le développement des principes qui se trouvent énoncés dans les traités fondamentaux. Ibn Younos inséra la majeure partie du Newader dans le livre qu'il composa sur le Modamvena. Aussi vit- on les doctrines malekites déborder sur les deux pays (de l'Espagne et de la Mauritanie), et cet état de choses se maintint jusqu'à la chute des royaumes de Cordoue et de Cairouan. Ce fut postérieurement à ces événements que les Maghrébins adoptèrent (définitivement) le rite de Malek.
[On remarque dans le système de Malek trois écoles différentes' : l'une, celle de Cairouan, eut pour chef Sohnoun, disciple d'ibn el- Cacem; la seconde, celle de Cordoue, eut pour fondateur Ibn Habib^, disciple de Malek, de Motarref, d'Ibn el-Madjichoun^ et d'As-
espagnol. Le dernier chapitre est du compilateur Ibn el-Ouezzan, et renferme une notice biographique de l'aateur.
' Ce long paragraphe ni la première moitié du paragraphe suivant ne se trouvent ni dans l'édition de Bouiac, ni dans les manuscrits C et D; on les lit dans le manuscrit A et dans la traduction turque. Ils remplacent un antre passage beaucoup plus court dont M. Quatremère a donné le lexteennote.etdontj'offreicila traduction:
« Ensuite parut le livre dans lequel Abou Amr Ibn el-Hadjeb résuma les diverse»
voies suivies par les sectateurs de l'école (malekite), dans le but d'éclaircir le sujet de chaque chapitre (du traité dont ils se servaient}; il y fit aussi connaître les diverses opinions énoncées par les docteurs malekites sur chaque question à résoudre. Ce traité forma donc un répertoire de toutes les matières qui avaient attiré l'at-
tention de celte école. Le système malekite $e conserva en Egypte depuis -le temps d'El-Harcth Ibn Meskîn , d'Ibn Moïyesser, d'Ibn el-Lehîb, d'Ibn Rechik et d'Ibn Ata 'llah. J'ignore à qui Ibn cl-Hadjeb devait ses renseignements, mais je sais qu'il parut après la chute de l'empire fatemide, à la suite de la suppression du système dejurisprudence particulier aux gens de la maison, et de l'apparition des docteurs chafêites cl malekites (dans la vie active). Vers la (in du vti' siècle, son livre fut introduit dans la Mourilanie, où. . . etc. >
• Voy. ci-devant p. 16.
' Abou Merouan Abd el-Melek Ibn Abd el-.Azîz, surnommé Ibn el-Madjichoan, était nalif de Médine. Il étudia la jurisprudence sous Malek. Sa mort eut lieu l'an 2i3 de l'hégire (828-839 de J. C). — Dans le texte imprimé, il faut lire (j^.<î:^Ul , à la place d'^jy^Uî.
DIBN KHALDOUN. 19
bagh ' ; la troisième fui établie en Irac par le cadi Isniaïl '•* cl par ses disciples. Les Mtilekites d'Egypte suivirent l'école d'Irac, dont ils avaient appris les doctrines sous la direction du cadi Abd el-Ouehhab', qui avait quitté Baghdad vers la fin du iv* siècle, pour se rendre dans leur pays. Il est vrai que, depuis les temps d'El-Hareth Ibn Meskîn, d'ibn Moïyesscr, d'Ibn el-Lehîb et d'Ibn Rechîk, le système de droit malekile avait existé en Egypte, mais la domination des Hafedites et de la jurisprudence des gens de la maison l'avait empêché de se montrer. Les légistes de Cairouan et ceux de l'Espagne eurent ime forte aversion pour les doctrines de l'école d'Irac, parce que ce pays était très-éloigné, que les sources où l'on avait puisé ces doctrines leur étaient restées inconnues et qu'ils savaient à peine par quels moyens les docteurs de l'Irac avaient acquis leurs connaissances. D'ailleurs ceux-ci avaient pour principe de résoudre certaines questions* en employant d'une manière parfaitement consciencieuse les efforts de leur propre jugement [idjtihad), et niaient l'obligation d'adopter aveuglément le système ou les opinions de quelque docteur que ce fût. Voilà pourquoi les Maghrébins et les Espagnols évitèrent d'embrasser aucune opinion émise par l'école d'Irac, à moins d'avoir bien reconnu qu'on pouvait la faire remonter à l'imam (Malek) ou à ses disciples. Plus tard les trois écoles se confondirent en une seule. Dans le courant du vi* siècle, Abou Bekr el-Tortouchi^ quitta l'Espagne et alla se fixer à Jérusalem, où il donna des leçons (du droit malekite) à des étudiants venus du Caire et d'Alexandrie. Ses élèves mêlèrent les doctrines de l'école espagnole avec celles de l'école d'Egypte, leur propre pays. Un des leurs, le légiste Send Saheb et-Tiraz, eut en- P. iS. suiteplusieurs disciples, sous lesquels on alla étudier plus tard. Parmi eux se trouvèrent les fds d'Aouf*, qui formèrent aussi des disciples.
' Abou Abd Allah Asbagli Ibn el-Fe- ' Je ne sais si j'ai bien rendu le sens des
redj, natif d'Egyple el docleur malekite, mois UoLi. (jI^qIj. Le traducteur turc
étudia sous les disciples de l'imam Malek, n'en a pas tenu compte, et mourut l'an 330 ($/io de J. C). ' Voy. la i" partie, p. 83, note a.
' Voy. ci-devant, p. i5. ' Nous connaissons un de ces frères
' Voy. ci-devant, p. 12. il se nommait Ibn Mekki Ibn Aouf ez-Zo^
20 PROLEGOMENES
Abou Amr Ibn el-Hadjeb' étudia sous ceux-ci, puis, après lui, Chihab ed-Dîn el-'Iraki. Cet enseignement s'est maintenu dans les villes que nous venons de nommer.]
[Le système de jurisprudence suivi en Egypte par lesChaféites avait aussi disparu à la suite de l'établissement des Fatemides, gens de la maison. Après la chute de cette dynastie parurent plusieurs docteurs qui relevèrent cette école, et dans le nombre se trouva Er-Rafci^, chef jurisconsulte de Khoraçan. Après lui. Molli ed-Dîn en-Newaouï, un autre membre de cette bande illustre, se distingua en Syrie. Plus tard, l'école malekite de Maghreb mêla ses doctrines à celles de l'école d'Irac. Ce changement commença h partir du temps où Es-Chirmesahi brilla à Alexandrie comme docteur de l'école maghrébine-égyptienne. Le khalife abbasside El-Mostancer, père du khalife El-Mostacem^ et fds du khalife Ed-Dhaher, ayant fondé à Baghdad l'université qu'on appelle d'après lui El-Mostunceriya, fit demander au khalife fatemide qui régnait alors en Egypte de lui envoyer le docteur dont nous venons de mentionner le nom. Es-Chirmesahi, ayant obtenu l'autorisation de partir, se rendit à Baghdad, où il fut installé comme professeur, dans la Moslanccriya. 11 occupait encore cette place l'an 656 (i 258 de J. C), quand Houlagou s'empara de Baghdad; mais il put sauver sa vie dans ce grand désastre et obtenir sa liberté. Il continua à résider dans celte ville jusqu'à sa mort, événement qui eut lieu sous le règne d'Ahmed Abagha, fils de Houlagou. Les doctrines des Malekites égyptiens se sont mêlées avec celles des Malekites maghrébins, ainsi que nous favonsdit, elle résumé s'en trouve dans le Mokhtecer (ou abrégé) d'Abou Amr Ibn el-Hadjeb. On voit, en effet, à l'examen de cet ouvrage, que l'auteur, en exposant les diverses parties de la jurisprudence sous leurs propres titres, a non-seulement inséré dans
An. Ln réputation de ce tradilionniste el télé de sa vie. Il niourul l'an 58! (ii85
docleiir fut si grande que ie sultan Salnli de J. C).
ed-Din (Saladin) se lit expliquer par lui le ' Voyez la i" jiarlie, inlrod. p. xx,
texte du MuowaUn de Malek. Ibn Aouf ' Voy. ci-devant, p. i3.
»c distingua par sa piété et par la sain- ^ Pour ^.«;«tl|, lisez ^.«»x«JI.
chaque chapitre toutes les questions qui se rapportent à la matière dont il traite, niais il y a placé, malgré leur grand nombre, toutes les opinions que les docteurs ont émises sur chaque question; aussi ce volume forme-t-il, pour ainsi dire, un répertoire de jurisprudence malekite. Vers la fin du vu" siècle, l'ouvrage d'ibn el-Hadjeb fut apporté P. dans la Mauritanie et dès lors] il devint le manuel favori de la majorité des étudiants maghrébins. Ce fut surtout à Bougie qu'ils se distinguèrent par leur empressement à l'accueillir, ce qui tenait à la circonstance qu Abou Ali Nacer ed-Din ez-Zouaoui, le grand docteur de cette ville, fut la personne qui l'y avait apporté. Il venait de le lire en Egypte sous la direction des anciens élèves de l'auteur et en avait tiré une copie. Les exemplaires se répandirent dans les environs de Bougie, et ses disciples les firent passer dans les autres villes du Maghreb. De nos jours ces volumes se transmettent de main en main, tant est grand l'empressement des étudiants à lire un ouvrage qui, selon une tradition généralement reçue, avait été spécialement recommandé par ce professeur. Plusieurs docteurs maghrébins appartenant à la ville de Tunis, tels qu'Ibn Abd es-Selam, Ibn Rached et . Ibn Haroun, ont composé des commentaires sur cet ouvrage. Dans cette bande illustre, celui qui remporta la palme fut Ibn Abd es-Seiam. Les étudiants du Maghreb lisent aussi le Tehdib^ (d'El-Beradaï) pendant qu'ils font leur cours de droit. Et Dieu diriffe celui quil veut.
De la science qui a pour objet le partage des successions (eilm el-feraîd).
Cette science fait connaître les portions légales (dans lesquelles il faut diviser le montant) d'un héritage, et permet de déterminer au juste les quotes-parts d'une succession. Cela se fait en ayant égard aux portions primitives (fixées par la loi) et en tenant compte de la monasekha (ou transmission de l'hérédité). Une des espèces de la monasekha c'est le décès d'un des héritiers (avant le partage) et la (né-
' Pour ;>^jjj|, lisei«>Ji>4>J'"
22 PROLEGOMENES
cessité de procédera la) répartilion de sa légitime entre ses propres héritiers. Cela exige des calculs au moyen desquels on rectifie ' (la valeur des parts dont la succession se composait) en premier lieu; puis, en second lieu, on assigne aux héritiers les légitimes exactes p. i5. qui leur sont dues. Deux, ou même plusieurs cas de monasekha peuvent se présenter simultanément (lors du partage d'une même succes- .sion), et, plus ils sont nombreux, plus il y a de calculs à faire. Une autre espèce de monasekha est celle d'une succession à deux faces, comme, par exemple, une succession dont un des héritiers déclare l'existence d'un autre héritier (sur lequel on ne comptait pas) , tandis que son cohéritier nie le fait. Dans des cas de cette nature on détermine les parts sous les deux points de vue; ensuite on examine le montant des parts, puis on partage les biens du défunt proportionnellement aux quotes-parts qui devaient revenir aux héritiers qui s'étaient présentés d'abord ^. Tout cela nécessite l'emploi de calculs ^.
Dans les traités de droit, le chapitre sur les succes-sions occupe une place à part, vu qu'il renferme non-seulement des choses qui se rapportent à la jurisprudence, mais aussi des calculs, et que ceux-ci en forment la matière principale. On a fait de la répartition des héritages ime branche de science distincte des autres, et l'on a composé beaucoup d'ouv;rages sur ce sujet. Ceux qui, dans les derniers siècles, ont eu le plus de réputation chez les Malekites d'Espagne, sont : le Kilab
' Comme le mol ol*->^ est au pluriel , vraient revenir aux deux premiers hériliers
il faut lire iSj à la place de ^^^.- Le ma- seulement ; Zeïd louche sa part ; puis on
nuscrit C offre la bonne leçon. Dans l'édi- fait un nouveau calcul, afin de savoir com-
lion de Boulac, nous lisons ,isu , mais bien aurait du revenir à Ali dans le cas où
^1- ;-^ est remplacé par son .singulier il se sérail présenté tout d'abord. La somme
(jL^a». qui lui revient est prélevée sur la part
' Voici comment j'entends ce passage ; d'Omar. Les cohéritiers, Zeïd et Omar, se présen- ' On trouvera des exemples de ces cal-
leut pour recueillir leur légitime , mais, au culs dans le tome VI, p. 4i6 etsuiv. du Pre-
moment du partage, Omar déclare l'exis- cis de j urisprudence musulmane de Klialîl
tence d'un autre héritier, lequel se nomme Ibn Isliac, traduit de l'arabe par M. Per-
Ali; mais Zeïd nie le fait. En ce cas, on ron, et publiédans le recueil intitulé Ex-
cummence par calculer les paris qui de- ploration scientifique de l'Algérie.
(ou traité) d'Ibn ïhabet ' et le Mokhtecer (ou abrégé) composé par le cadi Abou '1-Cacem el-Haoufi", puis le traité d'El-Djâdi. En Ifrîkiya, les musulmans des derniers temps se servent de divers ouvrages dont l'un a eu pour auteur Ibn el-Monemmer de Tripoli '. Les Chafêites, les Hanefites et les Hanhelites ont composé un grand nombre de livres sur cette matière et laissé des travaux qui, par leur masse et par la difficulté des questions dont ils donnent la solution, oITrent un témoignage frappant des vastes connaissances que ces auteurs possédaient tant en jurisprudence que dans l'art du calcul. On distingue surtout parmi ces écrivains Abou '1-Maali, que Dieu lui fasse miséricorde *!
Le partage des successions est un noble art, parce qu'il exige une réunion de connaissances dont les unes dérivent de la raison et les autres de la tradition, et parce qu'il conduit, par des voies sûres et certaines, à reconnaître ce qui est dû aux héritiers quand on ignore la valeur des portions qui doivent leur revenir, et que les personnes chargées du partage de la succession ne savent comment s'y prendre. Les alemd des grandes villes l'ont cultivé avec un soin extrême.
Quelques-uns des docteurs qui ont abordé ce sujet se sont laissé porter à un excès dans le développement de leurs calculs; s' étant proposé des problèmes dont la solution ne peut s'obtenir que par l'emploi de l'algèbre, de l'extraction des racines et d'autres branches P. i6.
' Abou Nasr Ahmed Ibn Abd Allah Ibn Thabet , docteur charêite , natif de Bokhara et auteur d'un traité des partages intitulé El-Mohaddeb (le refondu), mourut l'an 44? (io55-io56dcJ. C).
' Abou'l CacemAhmed Ibn Mohammed Ibn Khalef el-Haoufi, natif de Séville et auteur d'un traité sur \csferaid (portions légales), mourut l'an 588 (i igî de J. C).
' Notre auteur nous apprend, dans son Hist. des Berbers, t. III , p. a66 , 267, qu'en ran4a9(io37-io38deJ. C.) Abou'1-Ha-
cen Ibn el-Monemmer, législe qui s'était distingué par ."a connaissance des règles à suivre dans le partage des successions , et qui était président du conseil municipal qui gouvernait alors la ville de Tripoli, remit celle ville entre les mains d'un membre de la famille Khazroun, qui y fit aussitôt reconnaître la souveraineté des Fatcmides de l'EgypIe.
* Il s'agitde l'imam £/-//aremei'rt.(Vov. la 1 "partie, p. Sg 1 , note 4, et ci-après , p. 1 4o, a* chapitre, sur le partage des successions. )
de science ', ils en ont farci leurs ouvrages. Des spéculations de ce genre ne sont guère à la portée de tous les hommes et demeurent inutiles pour ceux qui ont à faire le partage des successions, parce que les cas dont elles donnent la solution sont tout à fait exceptionnels et se présentent très-rarement. Elles contribuent cependant à former l'esprit à l'application et à développer la faculté de traiter convenablement les affaires de partage.
La plupart des personnes qui cultivent cette partie de la science la considèrent comme une des premières et citent, à l'appui de leur opinion, une tradition provenant d'Abou Horeïra. Selon lui, le Prophète déclara que les faraïd composent le tiers de la science et en sont la partie qu'on oublie le plus vite, ou, selon une autre leçon, composent la moitié de la science. Cette tradition, publiée pour la première fois par Abou Naîm ^ leur a semblé une preuve qui justifiait leur prétention, parce qu'ils ont cru que le terme faraïd désignait les parts d'un héritage. Cette supposition est évidemment loin (d'être probable); les faraïd dont il s'agit dans la tradition sont les prescriptions légales que les hommes sont tenus à observer et qui se rapportent non-seulement aux héritages , mais aux pratiques de la dévotion et aux usages qu'on doit adopter dans la vie. Le mot, étant pris dans cette acception, désigne fort bien des notions qui composent la moitié ou le tiers (de la science), tandis que les prescriptions touchant les successions ne forment qu'une faible partie de nos connaissances, si on les compare avec tdutes les autres sciences qui dérivent de la loi. Pour fortifier ce raisonnement, nous ajouterons que l'emploi du motfaraïd avec une signification restreinte, et son appHcation spéciale au par-
' L'auteur aurait mieux fait d'écrire jt J. C). H composa des annotations sur les
yyJ à la place de yyj ^. L'éditeur de Saliîhs d'El-Bokhari et de Moslem ; et , de
l'édition de Boulac s'est aperçu de l'er- plus, deux ouvrnges sur les Compagnons
reur, mais, par un défaut d'attention, il de Mohammed, une biographie d'Ispaha-
a porté la correction sur la particule J, nides, etc. H mourut en moharrêm ào?t
qui précède le mot ^I^éL»!. (juillet-août 1012 de J.C). On le considère
Le hafedk Abou Naîm Ahmed el-Ispa- comme le plus grand tradilionnisle de celte
hani es-Soufi naquit en .S36 (947-948 de époque.
D'IBN KdALDOUN. 25
tage des successions, datent de l'époque où les légistes commençaient à systématiser les connaissances scientifiques et à se servir de termes techniques pour cet objet. Aux premiers temps de l'islamisme, /araid ne s'employait que dans son acception la plus générale, celle qu'il devait à sa racine fard, mot qui signifie prescrire ou décider. Les anciens musulmans lui attribuèrent la signification la plus étendue, afin de s'en servir pour désigner les prescriptions de toute nature, ainsi que nous l'avons dit, prescriptions qui forment fessence de la loi. 11 ne faut donc pas attribuer à ce mot un sens différent de celui que les P. 17. anciens lui avaient assigné, sens qui était bien celui qu'ils avaient voulu exprimer '.
Des bases de la jurisprudence el de ce qui s'y rattache, c'pst-à-dire la science des matières controversées cl la dialectique *.
Une des plus grandes d'entre les sciences religieuses, une des plus importantes et des plus utiles, a pour objet les bases de la jurisprudence. Elle consiste à examiner les indications qui se trouvent dans les textes sacrés, afin d'y reconnaître les maximes (de droit)' et les prescriptions imposées (par la religion). Les mdications fournies par la loi s'appuient sur le Livre, c'est-à-dire le Coran, et ensuite sur la Sonna, servant à expliquer ce livre. Tant que le Prophète vivait, on tenait directement de lui les jugements (ou maximes^de droit); il donnait des éclaircissements en paroles et en actes au sujet du Coran, que Dieu lui avait révélé, et fournissait des renseignements oraux à ses disciples; aussi n'eurent-ils aucun besoin d'avoir recours à la tradi-
' On trouvera plus loin un autre cha- vrage arabe imprimé à Calcutta et portant
pilre sur le partage des successions. le litre de Diclionury of the lechnical lerm$
' Dans les manuscrits C et D, dans le- tueilin tkesciences qf the musulmans, que ces
dition de Boulac et dans la traduction jugements aboutissaient à déclarer que
turque, ce chapitre et les deux chapitres telle chose était d'obligation cjj^j, ou
suivants n'en forment qu'un seul. recommandée v>^J. ou ''cite J^, ou dé-
' Littéral, «les jugements, ou déci- fendue *-*>^, ou bonne «e, ou mauvaise
sions. » Je trouve, dans la préface de l'ou- iLm».
ProlÔTOmènes. — m. A
lion, à la spéculation, ni aux déductions fondées sur des analogies. Celte instruction de vive voix cessa avec la vie du Prophète, et, dès lors, la connaissance des prescriptions coraniques ne se conserva que par la tradition.
Passons à la Sonna. Les Compagnons s'accordèrent tous à reconnaître que celait pour le peuple musulman un devoir de se conformer aux prescriptions renfermées dans la Sonna et fondées sur les paroles ou les actes du Prophète, pourvu que ces indications fussent parvenues par une tradition assez sûre pour donner la conviction de leur authenticité. Voilà pourquoi on regarde le Coran et la Sonna comme les sources où il faut puiser les indications qui conduisent à la solution des questions de droit*. Plus tard, l'accord général (des premiers musulmans sur certains points de droit) prit place (comme autorité) à côté de ces deux (sources de doctrine; cet accord existait) parce que les Compagnons se montraient unanimes à repousser les opinions de tout individu qui n'était pas de leur avis. Cette unanimité a dû s'appuyer sur une base solide, car l'accoi-d d'hommes tels qu'eux était certainement fondé sur de bonnes raisons; d'ailleurs nous avons assez de preuves pour constater que le sentiment de la communauté (musulmane) ne saurait s'égarer. L'accord général fut donc reconnu comme preuve authentique dans les questions qui se rattachent à la loi.
Pi 8. Si nous examinons les procédés par lesquels les Compagnons et les anciens musulmans opéraient sur le Coran et la Sonna pour en déduire (des maximes de droit), nous verrons que, tout en établissant des rapprochements entre les cas analogues et en comparant chaque cas douteux avec d'autres qui lui ressemblaient, ils sacrifiaient leurs opinions personnelles à la nécessité d'être unanimes. Expliquons-nous. Après k mort du Prophète, beaucoup de cas se présentèrent dont la solution ne se trouvait pas dans les textes authentiques (le Coran et la Sonna); les Compagnons se mirent alors à juger
' Littéral. « l'indication delà loi(c'e8t-à- dans le livre de \a Sonna, sous ce point de dire ce qui est indiqué par la loijsc trouve vue. >
ces cas en les rapprochant de cas analogues dont la solution était déjà fournie, et en les rapportant aux textes qui avaient servi à décider ceux-ci. En faisant cette confrontation, ils eurent soin d'observer certaines règles au nnoyen desquelles on pouvait bien constater l'analogie des deux cas qui se ressemblaient ou qui avaient entre eux quelque similitude. Ils arrivaient de cette manière à la conviction que la décision émanée de Dieu à l'égard d'un des cas s'appliquait également à l'autre. Cette opération, qu'ils s'accordaient tous à regarder comme fournissant une preuve légale, s'appelle kias (déduction analogique) et forme la quatrième source d'indications.
Voilà, selon la grande majorité des docteurs, les sources où l'on doit chercher les moyens de résoudre les questions de droit; mais quelques légistes, en très-petit nombre il est vrai, ne sont pas de leur avis en ce qui concerne l'accord général et la déduction analogique. Il y avait aussi des docteurs qui, à ces quatre sources, en ajoutaient une cinquième, dont il n'est pas nécessaire de parler, tant elle est faible dans son application et tant ses partisans sont rares '.
La première question à examiner dans cette branche de science est de savoir si les quatre .sources déjà mentionnées fournissent réellement des indications certaines*. En ce qui regarde le Coran, nous dirons que le style inimitable de ce livre et l'extrême exactitude avec laquelle la tradition nous en a fait parvenir le texte forment une preuve de ce fait tellement décisive, qii'elle ferme absolument la carrière aux doutes et aux suppositions. Passons à la Sonna et à ce que la tradition nous en a conservé. (A son égard, la question est tranchée par) l'accord général des docteurs sur la nécessité de se conformer aux indications aulhentiquement reconnues qu'elle nous fournit. Nous avons déjà cité cet argument qui, du reste, trouve sa confirmation dans la conduite du Prophète lui-même : il expédiait en divers lieux des lettres et des épîtres renfermant des décisions sur
' Je soupçonne que l'auteur fait ici al- des indications. • — Pour iJiûfl, il faut
lusion aux rêveries et visions des Soufis. lire Ju.>l, avec les manuscrits C, D, l'édi-
Littéral. « d'examiner si ceux-ci sont tion de Boulac et la traduction turque. *
des points de droit et des prescriptions ayant force de loi, soit comme injonctions, soit comme prohibitions. Quant à l'accord général, on démontre qu'il est une preuve décisive en citant l'unanimité desCom- P. 19. pagnons à repousser les opinions qui étaient contraires aux leurs, et en faisant observer que la grande communauté musulmane est incapable d'errer. La validité de la déduction analogique est confirmée par la pratique générale des Compagnons, ainsi que nous l'avons déjà dit. Voilà les (quatre) sources d'indications (ou preuves).
Nous ferons maintenant observer que {& Sonna, telle que nous l'avons reçue par la voie de la tradition, a besoin d'être vérifiée en ce qui regarde sa transmission orale : il faut examiner les voies par lesquelles ces renseignements nous sont parvenus et s'assurer de la probité des personnes qui les ont rapportés, si l'on veut parvenir à y reconnaître ce caractère (d'authenticité) qui entraîne la conviction et qui est le point d'où dépend l'obligation d'agir conformément à ces renseignements. Voilà une des bases sur lesquelles se fonde la science dont nous traitons. Une branche de la même science consiste à déterminer la plus ancienne des deux traditions qui se contredisent, afin d'y reconnaître ' Yabrogeant et Yabrogé. Il y a ensuite l'obligation d'examiner la signification des mots (qui se trouvent dans les textes sacrés). Cela exige des explications : on ne peut exprimer d'une manière bien intelligible toutes ses pensées au moyen de mots combinés de diverses façons, à moins de s'appuyer sur la connaissance de la signification conventionnelle des mots (isolés) et des combinaisons de mots. Or les règles linguistiques à l'aide desquelles on se dirige dans celte étude .sont celles qui forment les sciences de la syntaxe, des inflexions grammaticales et de l'expression des idées (la rhétorique). Tant que la connaissance de la langue avait été une faculté innée, ces sciences et ces règles n'existaient pas; pendant cette période, le légiste n'en avait aucun besoin, parce que la connaissance de la langue lui était une facidté naturellement acquise. Cette faculté, en ce qui
' Il faut supprimer le « qui précède l'édition de Boulac et celui dea manuscrits *jyk^; l'analyse grammaticale, le texte de Cet Daotorisenl la correction.
DIBN KHALDOUN.
regarde la langue arabe, s'altéra (avec le temps), et il fallut alors que les critiques les plus expérimentés s'appliquassent à fixer définitivement le langage au moyen de renseignements fournis par une tradition authentique et de déductions tirées de saines analogies. Ces travaux servirent ensuite à la formation de plusieurs sciences dont le légiste qui cherche à bien connaître les décisions de Dieu ne saurait se passer.
Les combinaisons de mots (dans les textes sacrés) fournissent à l'entendement certaines notions d'un caractère particulier, c'est-à-dire des maximes de droit, lesquelles se trouvent parmi le nombre des idées spéciales exprimées au moyen de ces combinaisons et qui contribuent à former la science de la jurisprudence. Il ne suffit pas (pour reconnaître ces maximes) de savoir les diverses significations qu'on a assignées aux combinaisons de mots, il faut encore connaître cer- P. ao. tains principes qui servent d'indices aux signifierions ' qui sont spéciales (à notre sujet), principes qui, ayant été posés comme fondamentaux par les légistes et les critiques les plus habiles dans la science de la loi, font reconnaître (parmi ces diverses significations) celles qui sont des maximes de droit ^. Parmi les principes établis par ces docteurs comme règles à observer dans la recherche de ce genre de connaissances, nous trouvons les suivants : une déduction tirée de l'étymologic n'est pas valide '; dans un mot ayant deux acceptions différentes, les deux significations ne peuvent pas être admises à la fois; la conjonction e/ (j ) n'indique pas l'ordre*. (Parmi les principes
' Je lis cu^J/oJ! à la place de iuù'jul. La leçon que je préfère se trouve dans le manuscrit D et dans l'édilion de Boulac.
' Dans ce paragraphe et le suivant , l'auteur se sert de la langue technique de l'école ; aussi me suis-je vu dans la nécessité de m'écarler de la lettre du texte, afin d'en rendre les idées d'une manière intelligible.
' Telle, par exemple, que celle-ci : Le
vin s'appelle A/iamr parce qu'il trouble {khamar) la raison ; or le nebid (voy. la i" partie, p. 35) trouble la raison; il est donc khamr et, en ce cas, il est défendu par la loi; ici la conclusion est fausse.
' C'est-à-dire l'ordre du temps dans lequel se succèdent les choses désignées par les mois que cette conjonction unit ensemble. Pour JpjuLj , liseï JfLxJi-j; avec le manuscrit D et l'édition de Boulac.
nioiDs certains, nous citerons ceux-ci) : quand on supprime quelques cas particuliers dans (une proposition) générale, peut-on se servir des cas qui restent pour en tirer une conclusion? Le commandement implique-t-il l'obligation de faire, ou bien est-il une simple incitation? Exige-t-il qu'on agisse sur-le-champ ou bien sans trop se presser? La prohibition implique-t-elle, ou non, que la chose défendue est mauvaise (de sa natui"e)? Est-il permis, dans une prescription générale, de prendre pour règle un des cas particuliers que celte prescription renferme ^'^ L'énonciation d'un motif (ou cause) implique-t-elle ou non i'énumération (des résultats ou effets) ^? Tous ces principes servent de base à cette branche de science et, puisqu'on les emploie dans la recherche des signiCcations des mots, ils rentrent dans la catégorie de la philologie (arabe) ^.
Ajoutons que l'investigation faite au moyen de déductions analogiques forme une des parties fondamentales de cette science, parce qu'elle sert, i° à fixer le véritable caractère des jugements qu'on a formés en employant l'assimilation et la comparaison, de sorte que nous puissions distinguer s'ils sont des principes généraux ou bien des ramifications de principe"; 2° à examiner les traits caractéristiques^ d'un texte et à en dégager celui duquel on a la conviction que le jugement (qu'on va former) doit dépendre; 3° à s'assurer que ce trait caractéristique se trouve déjà dans la ramification, sans offrir quelque point faible qui empêcherait de fonder sur elle un jugement. A tout cela nous pourrions ajouter les corollaires qui résultent de ces prin-
' Exemple: Un lexle de la loi a dit : bonne leçon sous les yeux, puisqu'il a
« Celui qui tue un vrai croyant involontai- rendu le passageainsi : ^^^y f-T^ tiuix.^
rement doit affranchir un esclave;» un ^o-^^k'ïO^iXaJ, c'est-à-dire «l'énoncia-
autre texte porte : «Celui qui tue un vrai lion de la cause suffit-elle pour l'éniimé-
croyant involontairement doit affranchir ration?»
un esclave vrai croyant.» Doit-on appli- ' Pour ^^ il faut lire L^j^Oy, avec
qaer comme loi la seconde prescription les manuscrits C et D. et l'édit. de Bou-
plutôtquela première? lac. Le traducteur turc n'a pas rendu ce
' 11 faut lire ûf .1 ^joult. L'édition de passage.
Boulac porte ^ »t Jjjulf , ce qui revient * Littéral. « en troncs ou en branches. »
au même, et le traducteur turc a eu la " Littéral. « les qualités. •
cipes et qui contribuent aussi à former les bases de la jurisprudence.
Cette branche des connaissances (humaines) prit son origine postérieurement à l'établissement de l'islamisme. Les premiers musulmans purent s'en passer, car la connaissance de la langue, faculté qu'ils possédaient en perfection, leur suffisait pour reconnaître les divers sens exprimés par les mots. Ce fut d'eux qu'on tient la plupart P. >■• des règles qu'il fallait observer exactement quand on s'appliquait à (l'examen des textes afin d'en) tirer des décisions. Rien ne les obligeait à étudier des isnads; ils étaient contemporains des personnes qui (les premières) avaient rapporté des traditions, ils les (voyaient fréquemment et les) connaissaient très-bien. Lorsque la première génération des musulmans eut disparu du monde, on se vit obligé d'acquérir toutes ces connaissances par des moyens artificiels (l'étude et la pratique), ainsi que nous l'avons dit ailleurs, et, dès ce moment, les légistes et les modjtehcds ' se virent obligés d'apprendre les règles et les principes dont nous venons de parler, avant de pouvoir (se livrer à l'étude des textes afin d'en) tirer des jugements. Ils mirent donc ces règles par écrit et en formèrent une branche de science sui generis, à laquelle ils donnèrent le nom de racines (ou bases) de la jurisprudence.
Ce fut Chafêl qui, le premier, composa un ouvrage sur ce sujet, ayant dicté (à ses élèves) le texte de l'opuscule célèbre dans lequel il traite des injonctions et des prohibitions, de l'expression des idées, des renseignements traditionnels, de l'abrogation (d'un texte par un autre) et de cette partie de la déduction analogique qui se rapporte aux décisions motivées par des textes. Les jurisconsultes hanefites écrivirent ensuite sur ces matières, et entrèrent dans de longs détails afin de déterminer exactement les principes fondamentaux de la science. Les théologiens scolastiques écrivirent aussi sur ce sujet; mais les œuvres des légistes s'appliquent d'une manière plus spéciale à la jurisprudence
' Vojei ci-devant, p. 8.
et aux ramifications (ou principes secondaires) du droit. En effet, les écrits des légistes renferment beaucoup d'exemples et d'éclaircissen)ents , et Ton voit que les questions dont ils s'occupent roulent sur des points de loi. Les scolastiques changèrent la forme de ces questions en les dépouillant de leur caractère de problèmes de jurisprudence, paixe qu'ils préféraient les discuter, autant que possible, au moyen de preuves fournies par la raison. Poux eux, la raison était le moule qui devait donner la forme aux sciences qu'ils traitaient et régler toute la marche de leur système.
Les (anciens) docteurs hanefites se montrèrent très-habiles dans celte science; ils surent en découvrir toutes les subtilités et en établir les règles par l'examen de toutes les diverses questions de droit. Abou Zeïd ed-Deboucl \ un des imams de cette école, vint ensuite et aborda la partie de la déduction analogique, qu'il traita par écrit et avec beaucoup plus de détails que ses devanciers. 11 compléta leurs recherches, ainsi que le système de règles qu'il faut suivre dans ce genre d'investigations. La science des bases de la jurisprudence p. j s. s'acheva complètement, grâce au talent parfait de ce docteur, qui, ayant mis en ordre tous les problèmes qui s'y rattachent, en établit définitivement les principes fondamentaux.
Le système suivi par les scolastiques en traitant cette branche de connaissances eut beaucoup de partisans. Les meilleurs de leurs ouvrages sur celte matière ont pour titre le Kilab cl-Borhan (livre de la preuve) et le Moslasfi (recueil d'observations choisies). Le premier eut pour auteur l'imam el-Ilaremeïn ^ et le .second fut composé par Ei-Ghazzali ^. Ces deux docteurs appartenaient à l'école des Acha-
' Abou Zekl Abd Allah Ibn Amr, ori- ' Voyez la t" partie, p. '6^i.
ginaire de Debouciya , ville siluée entre ' Le célèbre théologien Abou Huined
Bokhara et Samarcand, fut le premier qui Mohammed Ibn Mohammed el-Ghazzali
donna à la controverse (ei-^^) la Tonne mourut en 5o5 (i 1 1 1 de J. C). Sa vie .se
d'une science; et il composa plusieurs ou- trouve dans le dictionnaire biographique
vrages sur le droit et la théologie scolas- d'ibn Khallikan, vol. II, p. Gai de la tra-
tique. Il mourutàBokharal'an/l.îofioSS- duclion anglaise. (Voy. pour ses doctrines
1089 de J. C.) philcsopiiiques l'ouvrage de M, Mimk in-
rites. Citons ensuite le Kitab el-Omod (livre d'appuis), dont l'auteur se nommait Abd el-Djebbar\ et le Kilab el-Motamed (le livre bien appuyé), commentaire qu'Abou 'l-Hoceïn * cl-Basri composa sur cet ouvrage. Ces deux auteurs appartenaient à l'école des Motazelites. Les quatre traités que nous venons de nommer servirent de base et de fondements à cette branche de science. Plus tard, deux docteurs, qui tenaient le premier rang parmi les scolastiques des derniers siècles, résumèrent le contenu de ces quatre ouvrages : l'un, Fakhr ed-Dîn Ibn el-Khatîb^, donna à son abrégé le titre (Y El-M absout (la récolte), et l'autre, Seïf ed-Dîn el-Amedi *, appela le sien le Kitab el-Ahkam (livre des décisions). Il y avait une différence marquée entre les méthodes de vérification et de démonstration suivies par ces deux auteurs : Ibn el-Khatîb aimait à multiplier les exemples et les preuves, tandis qu'EI-Amedi s'appliquait à bien assurer ses procédés et à fixer avec précision la ramification des problèmes. Le Mahsoul de l'imam Ibn el-Khatîb fut abrégé par plusieurs de ses disciples, tels que Ciradj ed-Dîn el-Ormeoui ^ qui donna à son travail le titre <ÏEt- Tahcîl (l'acquisition), et Tadj ed-Din el-Ormeoui ^ qui intitula le sien
litulé Mélamjes de philosoiibiejuiveet arabe , p. 366 ; V Essai sar les écoles philosophiques chez les Arabes, de M. Sclimoelders , et les Mémoires de l'Académie de Berlin , pour l'an i858, p. a^o; article de M. Kosche.)
' Le cadi Abd el-Djebbar Ibn Abmed Ibn Abd el-Djebbar el-Hemdani, natif d'Acedabad en Perse, composa plusieurs ouvrages sur la jurisprudence. On lui attribue aussi un dictionnaire biographique des docteurs mota/.elites. Il mourut l'an àib (ioa/4-1025 de J. C.)
' Il faut lire (jy»i^ à la place d'^^^-Jl. Le manuscrit C, l'édilion de Boulac, la traduction turque et le dictionnaire bibliographique de Haddji khalifa offrent la bonne leçon. — Ce docteur, dont les noms étaient Abou '1-Hoceïn Mohammed Ibn Prolégomènes. — m.
.Vli el-Basri {originaire de Basra) , mourut l'an 463 (1070-1071 de J. C).
^ Voyez la 1" partie, p. 399.
' Abou 'l-Hacen Ali Ibn Abi Ali , surnommé Seîf ed-Dln el-Amedi, docteur de 1 école chafêite , composa plusieurs ouvrages dont on trouvera les titres dans le dictionnaire biographique de Haddji Khalifa. 11 mourut à Damas, l'an 63i (ia3.3i23AdeJ. C).
' Le cadi Ciradj ed-Dîn Abou '1-Theiia Mahmoud Ibn .Abi Bekr el-Ormeoui (originaire d'Ormîa, ville de l'Aderbeïdjan) mourut en 683 (laSS-iaSi de J. C). Il est auteur de plusieurs ouvrages.
' Selon Haddji Khalifa, le cadi Tadj ed-Dîn Mohammed Ibn Hoceïn el-Oniieoui mourut l'an 656 (1 a 58 de J. C).
Kilab el-Hacel (livre du résultat). Cliihab ed-Dîn el-Carafi ' y puisa assez de matériaux pour former plusieurs chapitres de prolégomènes et de principes fondamentaux, et composa ainsi un petit volume qu'il intitula le Tenkihat (dépouillement), et El-Beïdaoui ^ en fit de même dans son Minhadj (grande route). Ces deux livres servent de manuels aux élèves qui commencent leurs études et ont eu plusieurs commentaires. VAhkam d'El-Amedi, ouvrage beaucoup plus détaillé que l'autre, en ce qui regarde la démonstration des problèmes, fut abrégé par Abou Amr Ibn^ el-Hadjeb, et reçut le titre El-Mokhtccer el-Kebîr (le grand compendium). Ce traité fut ensuite remanié et abrégé par l'auteur et passa entre les mains de toutes les personnes qui s'appli- P. 33. quaient à cette branche d'études. Les docteurs de l'Orient et ceux de l'Occident s'occupèrent à le lire et à le commenter. Les précis que nous venons de nommer renferment la crème de toute la doctrine des scolastiques au sujet des bases de la jurisprudence.
Le système suivi par les Hanefites a fait naître beaucoup d'ouvrages, dont les meilleurs, dans les temps anciens, furent ceux d'Abou Zeïd ed-Debouci*, et, dans les temps modernes, ceux de l'imam hanefite Seïf el-Islam el-Pezdevi '. Ce dernier traite son .sujet avec
' Le docteur malekitc Cliihab ed-Dîn Abou 'I-Abbas Ahmed Ibn Idris cl-Carali moiirnt l'an 68/i (laSS-iaSC de .1. C).
' Naçîr-ed-Dîn Abd Allali Ibn Omar el- Beidaoui, l'auteur de l'ouvrage cité par Ibn Kbaldouni est le même qui composa le célèbre commentaire coranique dont nous devons une excellente édition aux soin.s de M. Fleischer. Beïdaoui mourut l'an 685 (ia86 de J. C).
' Pour ^^'j, lisez ^^t. — Abou Amr Othman Ibn Omar Ibn el-Hadjeb, surnommé Djemal ed-Dîn, naquit dans la haute Egypte vers l'année 670 de l'hégire (1 175 de J. C). Il (il ses études au Caire, enseigna la doctrine du rite malekite à Damas et rentra ensuite dans son pays,natal.
Il mourut à Alexandrie l'an G46 ( 1349). — J'ai déjà parlé de ce littérateur dans l'introduction de la première partie, p. xx, note 6, mais, par une erreur bien regrettable, j'ai dit qu'il était natif de Jaén m Espagne. Sa vie se trouve dans ma traduction anglaise du dictionnaire biographique d'Ibn Khallikan, vol. II, p. igS.
' Voyez ci-devanl, p. Sa.
' Abou '1-Yosr Ali Ibn Mohammed el- Pezdevi (en arabe, Bezdoui), auteur de plusieurs traités sur la jurisprudence et docteur de l'école hanefite, mourut l'an 48a (1089-1090 de J. C). Son ouvrage, VOsoul', ou «principes de droit,» eut un grand nombre de commentateurs. Ce savant portait les surnoms de Fakhr el-Jt-
DIBN KHALDOUN.
de grands détails. Ibn es-Saali', un autre légiste de la même école, combina ensemble les deux systèmes, celui du Kilab el-Ahkam et celui du livre d'El-Pezdevi, et en forma un traité qu'il nomma El-Bedia (la nouveauté). C'est ce qu'on a composé de mieux et de plus original sur la matière, et son étude, de nos jours, l'orme l'occupation de nos principaux aleinâ. Plusieurs savants de la Perse se sont appliqués à le commenter, et l'on y travaille encore aujourd'hui.
Voilà la véritable nature de cette branche de science, et l'indication des sujets qu'elle traite et des ouvrages les plus remarquables qu'on a composés pour l'éclaircir.
Les matières controversées.
Faisons d'abord observer que la jurisprudence, science fondée sur des indications tirées des textes de la loi, offre de nombreuses questions sur la solution desquelles les docteurs ne sont pas d'accord. Cette diversité d'opinions provient de la manière dont on avait choisi et envisagé (ces textes) et devait nécessairement avoir lieu pour les raisons indiquées précédemment. Ce défaut d'accord prit, avec le progrès de l'islamisme, une extension énorme, et les étudiants adoptèrent les opinions de tel légiste qu'il leur plaisait. Cet état de choses se prolongea jusqu'au temps des quatre imams'-' appartenant aux corps des ulemâ établis dans les grandes villes. Comme on avait
lam et de Seîf el-hlam. Il est rare de trouver deux surnoms du même genre portés par le même individu.
' IVlodaffer ed-Dîn Ahmed Ibn Ali es- Saali, docteur de l'école hanefitc et originaire de Uaglidad , mourutl'an 69/i (1 ^94* 1396 de J. C). Son ouvrage, intitulé Bedià 'n-Nidham, c'est-à-dire « original par son arrangement, » eut un trcs-grand nombre de commentateurs parmi les Hnnefites et les Chaféites.
' Ici et plus loin l'auteur semble croire que les quatre grands jurisconsultes fondateurs des quatre écoles de droit orthodoxes vivaient à la même époque , ce qui n'est pas exact. Abou Hanifu mourut l'an i5o de l'hégire; Malck, l'an 17g; Ciiafèi, l'an ao4 , et Ibn Hanbel , l'an a4 1 ■ Ibn Khaldoun a sans doute voulu dire que les controverses dont il s'agit eurent lieu jusqu'.«i la mort des quatre imams.
36 PROLEGOMENES
pour eux beaucoup de considération, on finit par suivre leur autorité 24. et par refuser son assentiment aux opinions émises par les autres légistes. Ce changement s'opéra d'autant plus vite que les docteurs modjteheds avaient cessé leurs travaux ^ ce qui eut pour causes la difficulté même de ce genre d'études et la variété de connaissances exigées^ dans ces recherches et se multipliant de jour en jour. D'ailleurs, on ne voyait plus de ces docteurs qui entreprenaient d'établir un nouveau système, différent des systèmes qu'on avait adoptés dans ces quatre écoles. Aussi devinrent-elles les colonnes de fédifice religieux. Leurs adhérents respectifs se livrèrent dès lors à des controverses semblables à celles qui avaient eu lieu dans le temps où l'on discutait les textes canoniques et les bases de la jurisprudence. Chacun essayait de défendre le système de son imam et les doctrines de l'école dont il faisait partie; et, dans cette tâche, il s'appuyait sur les principes qui lui pai-aissaient les mieux établis et suivait les voies qui lui semblaient les plus directes.
Toutes les questions de droit donnèrent lieu à des controverses (parmi les quatre écoles), et chaque partie de la jurisprudence amena des discussions : tantôt c'est Abou Ilanîfa, qui, dans une question agitée entre Chafèi et Malek, s'accorde, soit avec l'un, soit avec l'autre; [tantôt c'est Chafèi qui est de favis, soit de Malek soit d'Abou Hanîfa]', et tantôt c'est Malek qui, dans des cas semblables, se rallie à l'opinion , soit d'Abou Hanîfa , soit de Chafèi. Ces discussions ont servi à montrer où chaque imam avait puisé ses doctrines, les causes de leurs dissidences et les points vers lesquels chacun d'eux avait dirigé ses recherches zélées et consciencieuses*.
La connaissance de ces matières forme une branche de science qui
' Il faut corriger le texte ellire<>l*oJ dans l'édition de Paris: *Àm^ ^Ij tfULo
:iL^i^Jf|. (jy.j '';'~-'j ^«J^^' i^^lr^ tjJUJIj. Ces
' Littéral. « qui élaienl la matière. • mots doivent se placer entre jjy «i^Uj et
Nous voyons, par le manuscrit D, par jjujî. l'édition de Boulac et par la Iraduclion ' Littéral. • les points sur lesquels était
turque, que ie passage suivant a été omis tombé leur idjtihad »
s'appelle la controverse. Celui qui en fait son étude doit savoir d'avance les règles au moyen desquelles on opère l'examen des textes sacrés quand on veut en tirer des jugements; il en a autant besoin que le docteur modjtehed en avait, mais à cette différence près (jue celui-ci s'en servait pour former des jugements, tandis que le controversiste ne les emploie que pourdéfendre des questions déjà résolues et pour empêcher son adversaire de les réfuter par d'autres indications. C'est, à mon avis, une science extrêmement utile parce qu'elle nous fait connaître les sources où les imams ont puisé et les preuves qu'ils ont employées, et parce que' les personnes qui l'ont étudiée se trouvent en mesure de produire de bons arguments pour la dé- K aS. fense des doctrines qu'ils veulent faire prévaloir.
Les ouvrages composés sur cette matière par les Hanelites et les Chafêites sont beaucoup plus nombreux que ceux des Malekites. Cela tient à ce que la déduction analogique était, comme on le sait, trèsfréquemment employée par les Hanefites dans le développement des principes secondaires de leur système de doctrine, ce qui les avait même fait désigner par le terme de partisans de la spéculation et de l'investigation , tandis que les Malekites s'appuyaient presque toujours sur les indications fournies par la tradition et n'avaient guère d'inclination pour les recherches spéculatives. La plupart des docteurs malekites étaient, d'ailleurs, natifs de la Mauritanie, des gens habitués aux Usages de la vie nomade et ignorant presque tous les arts (d'une civilisation plus avancée). Parmi ces ouvrages, nous pouvons citer le Kitab el-Maakhed (livre des sources) d'El-Ghazzali; le Talkhis (sommaire) d'Abou Bekr Ibn el-Arebi le Malekite, traité dont l'auteur emprunta les matériaux aux docteurs de l'Orient; le Tâlicat (notes marginales) d'Abou Zeïd ed-Debouci , et VOïoan el-Adilla (sources d'indications) d'ibn el-Cassar, docteur malekite. Le Mokhtecer (ou compendium) des principes de la jurisprudence, ouvrage composé par Ibn es-Saati, fournit tous les problèmes servant de base à cette
' Le manuscrit D el l'édilion de Boulac offrent la leçon ylv». Je lis yt ^. Le traducteur lurc a omis le passage.
PROLEGOMENES
partie de la jurisprudence qui s'est formée à la suite des controverses ' et offre le résumé de toutes les discussions auxquelles chaque question a donné lieu.
La dialectique (djedl) '.
La dialectique est la connaissance des convenances que les partisans des divers systèmes de jurisprudence et les autres docteurs observent dans la discussion. L'argumentation , ayant pour but de réfuter (une opinion) ou de la faire accepter, ouvre la porte à des discussions très-étendues, et, comme chacune des parties adverses a toute liberté d'imaginer des réponses et des arguments en faveur de son opinion, arguments parmi lesquels il s'en trouve de bons et de mauvais, les grands maîtres dans cet art se virent dans la nécessité de poser certaines règles de convenance et certaines lois, dans les limites desquelles on doit se renfermer quand on veut réfuter ou soup. ï6. tenir une opinion. Ils ont prescrit la conduite à suivre par celui qui propose un argument et par celui qui y répond; ils ont marqué lés cas dans lesquels il est permis au premier de faire valoir ses arguments ou de céder la parole à son adversaire; les circonstances dans lesquelles on a le droit de l'interrompre ou de le contredire; celles où l'on doit garder le silence et laisser la parole à son adversaire pour qu'il produise ses arguments. C'est pourquoi l'on a dit de cet art que c'était la connaissance des principes qui déterminent les limites et les
' Littéral. • De la jurisprudence conlroversible. •
' M. de Sacy a publié le texte et la traduction de ce chapitre dans son Anthologie grammaticale arabe, p. li']3 et suiv. En reproduisant ici sa traduction avec quelques modifications, je dois faire observer que le terme djedl est employé par les scolastiqucs arabes pour désigner cette brandie de science qu'Aristole appela la iopiqiu;
el, en effet, c'est à ]a topique que se rapportent les indications offertes par les trois derniers paragraphes de ce chapitre. H en est autrement du premier paragraphe, dans lequel il s'agit évidemment de la sciencequeles musulmans nomment A(^a6 el-Bahth (convenances à observer dans la discussion). L'auteur me paraît s'être trompé en confondant deux, sciences qu'on regarde comine tout à fait distinctes.
DIBN KHALDOUN. 39
règles à observer dans la production d'arguments destinés à défendre une thèse ou à la combattre, que cette thèse appartienne à la jurisprudence ou à toute autre science.
Il y a, à cet égard, deux méthodes : i° celle d'El-Pezdevi , qui a pour objet spécial les arguments tirés des textes sacrés, ou de l'accord unanime des docteurs ou (d'autres) arguments; 2° celle d'El- Araîdi \ qui est générale et embrasse toute sorte d'arguments, à quelque science qu'ils appartiennent, et qui, par-dessus tout, emploie des arguments tirés par induction.
Cette dernière méthode est ingénieuse; mais, par sa nature même, elle est sujette à un grand nombre d'erreurs; et, si l'on considère la chose de l'œil du logicien, on reconnaîtra que le plus souvent cela ressemble beaucoup à ce qu'on nomme paralogismcs ou arguments sophistiques; à la seule différence qu'on y observe la l'orme extérieure des arguments et des syllogismes, et qu'on s'y conforme dans l'argumentation.
El-Amîdi est le premier qui ait écrit sur celle matière; c'est pour cela que la méthode (imaginée par lui) est désignée par son nom. 11 l'a exposée d'une manière abrégée dans son livre intitulé : El-Irchad (la direction). Plusieurs écrivains plus récents, tels qu'En-Necefi^ et autres, ont marché sur les traces d'El-Amîdi et l'ont pris pour guide. On a composé, sur la dialectique, un grand nombre d'écrits; mais aujourd'hui elle est négligée à cause du discrédit où sont tombés la science et l'enseignement dans les villes musulmanes. Au surplus cet art, étant un simple perfectionnement, n'est pas absolument nécessaire. Dieu fait tout ce qu'il veut.
' Roku ed-Dîn el-Aiiiîdi Abou Hamed * Hafedh ed-Dîn Abou '1-Berekat Abd Mobammed Ibn Mohammed, docteur de Allah Ibn Ahmed en-NecclJ, célèbre docl'école hanefile, natif de Samarcand et leur de l'école haneCte et auteur d'un auteur d'un célèbre traité sur la dialec- grand nombre d'ouvrages, mourut l'an tique, mourut l'an 61 5 (13 18 de J. C). 710 (i3io-i3i i de J. C).
PROLEGOMENES
P- 17- La théologie scolastique.
La théologie scolastique [Eïlm el-Kelam) est une science qui fournit les moyens de prouver les dogmes de la foi par des arguments rationnels, et de réfuter les innovateurs qui, en ce qui concerne' les croyances, s'écartent de la doctrine suivie par les premiers musulmans et par les observateurs de la Sonna. Le fond- de ces dogmes est la profession de l'unité de Dieu.
Nous commencerons ce chapitre par donner, sous une forme digne d'attention', une preuve rationnelle de l'unité divine, preuve qui nous en fera voir la réalité de la manière la plus courte et la plus simple. Nous expliquerons ensuite le véritable caractère de la théologie scolastique, et, en parlant des matières dont elle s'occupe, nous indiquerons les causes qui firent naître cette science, et cela dans un temps où l'islamisme était déjà établi.
Toute chose qui, dans le monde sublunaire a eu un commencement*, tant les essences (ou individus) que les actions des hommes et celles des animaux , doit nécessairement avoir eu des causes antécédentes; causes au moyen desquelles cette chose arrive conformément à l'usage établi * et auxquelles elle doit l'achèvement de son être {èvTeXéx,eia)''. Chacune de ces causes, ayant eu aussi un commencement, doit dériver d'une autre cause, et ainsi de suite, en remon-
' Les iiLinuscrils C el D el l'édition de Boiilac portent <j!.sLiÙx.ù(l j , la bonne leçon.
' Le texte arabe porte ^ [tecret), mot que notre auteur emploie quelquefois avec le sens de [J\M>t , c'est-à-dire • la nature réelle , mais abstraite , d'une chose. »
' Littéral. « élégante. »
* Littéral . • tout ce qui est nouveau dans le monde des existences (c'esl-à-dire des êtres créés). »
' C'est-à-dire : à l'habitude suivie par
Dieu. (Voyez la 1" partie, p. 189, note a.) ' Il y a plusieurs fautes dans ce passage, l'auteur ayant mis les mots "uic , »Jb et *j^à la place de '-^.r'* . f»-' et ^-j^'. alin d'éviter l'équivoque que la construclion régulière aurait présentée. Ses corrections sontpourlant malheureuses, car elles n'empêchent pas l'équivoque de reparaître. Il aurait du écrire : <}(->.«,[ ^j.» LgJ i>.j Jh
tant jusqu'à la cause des causes, celle qui leur donne l'existence et qui les a créées. Cette cause, c'est le Dieu unique, gloire soit à lui! Les causes deviennent plus nombreuses à mesure qu'elles remontent; elles s'étendent en ligne directe et en lignes collatérales', de sorte que l'intelligence (de l'homme) est incapable de les suivie et de les énumérer. Nulle intelligence ne peut les comprendre en totalité, excepté celle qui embrasse tout. Cela est surtout évident pour ce qui regarde les actions des hommes et des animaux, lesquelles ont manifestement parmi leurs causes des intentions et des volontés. En effet, la production d'un acte ne peut s'effectuer qu'au moyen de la volonté et de l'intention. Or les intentions^ et les volontés dé- p. jg. pendent de l'âme et naissent ordinairement de concepts (ou simples idées) préexistants et se suivant les uns les autres. Ces concepts sont les causes qui produisent l'intention de faire l'acte et ont ordinairement pour causes d'autres concepts. On ne peut connaître la cause (primitive) d'aucun concept qui a lieu dans i'àme, car personne n'est capable de comprendre les origines des choses qui se rattachent à l'âme ni l'ordre dans lequel elles se présentent. C'est Dieu qui jette les concepts dans la faculté réflective, les uns à la suite des autres; aussi l'homme ne peut connaître ni leur origine ni leur lin. Si nous savons, comme cela arrive ordinairement, que certaines causes naturelles et extérieures s'offrent à nos facultés perceptives dans un ordre et un arrangement invariable, cela tient à ce qiie la nature (externe) est du domaine de l'âme et peut en être comprise. Les concepts, au contraire, se présentent dans un ordre que l'âme ne saurait comprendre ; ils sont du domaine de l'inteUigence, lequel est plus vaste que celui de l'âme. Aussi l'âme ne peut pas embrasser la plupart de ces concepts et encore moins leur totalité. Voyez, à ce sujet, une marque de la sagesse du législateur inspiré : il nous a défendu l'investigation des causes et prescrit de ne pas no\is y arrêter. En effet, une telle occu-
' Littéral. • en longueur el en largeur. • Boulnc remplacent le mofc:i\ij,ajiJ\ par ' Les manuscrits C et D et l'édition de .J»-aJuf . leçon que je préfère. Prolégomtnes. — m. 6
42 PROLEGOMENES
patioo est, pour l'esprit, une vallée dans laquelle il s'égare au hasard, sans rien y trouver d'utile ' et sans en découvrir le véritable caractère. Dis [-leur, ô Mohammed!) c'est Dieu [qui fait tout), et puis, laisse-les se débattre à plaisir dam leur bourbier'^. L'homme s'arrête souvent à une cause sans pouvoir remonter plus haut; le pied lui glisse alors, et il se trouve, un beau matin, au nombre de ceux qui se sont égarés et perdus. Que Dieu nous garde de ce qui peut tromper notre espoir et nous mener à une perte certaine !
Il ne faut pas s'imaginer qu'en s'arrêtant à une cause ou en renonçant à la reconnaître pour telle, on agit de son plein pouvoir et de sa libre volonté. 11 n'en est pas ainsi : (ce qu'on fait alors) est le résultat d'une couleur (ou habitude) que l'âme a prise, d'une teinture qu'elle a reçue à force de plonger dans l'abîme des causes, en suivant un P. ao- système dont elle ne se rend pas compte; car, si elle le comprenait, elle se garderait bien de l'adopter. Il faut donc l'éviter et tâcher de le perdre de vue.
Ajoutons que, le plus souvent, on ignore le mode par lequel les ^ causes agissent sur les effets. Cela ne se connaît que par l'expérience* et par l'association de ce qu'on observe à ce qui est probable. Mais la vraie nature de cette influence et la manière dont elle agit nous sont inconnues : Et Dieu ne vous a départi qu'une faible portion de la icience. [Coran, sour. xvil, vers. 87.) Nous avons reçu l'ordre de renoncer à toute investigation au sujet des causes, afin de pouvoir diriger nos regards vers la cause des causes, l'Etre qui en est l'auteur et qui leur donne l'existence. (Cet ordre nous est venu) afin que la croyance à l'unité de Dieu, telle que nous l'avons reçue du législateur inspiré, laissât dans l'âme une teinture durable. Le législateur, connaissant ce qui était au delà des perceptions recueillies par les sens, savait mieux que tout autre les choses qui pouvaient contribuer à notre bien spirituel et les voies qui devaient nous mener
' L'édilion de Boulac porle yL*;, Icijon étang. » — Ceci est une parlie du verscl 91 que j'adopte. de la vi* souralc du Coran.
' Li Itérai. « laisse-ies se jouer dans leur ' Lilléral, « par l'habitude. •
DIBN KHALDOUN. 43
au bonheur éternel. Il a dit : « Celui qui, en mourant, déclare qu'il n'y a point d'autre dieu que Dieu, entrera dans le Paradis. »
L'homme qui s'arrête aux' causes (secondaires, sans remonter plus haut) reste court (dans son progrès) et mérite, à juste litre, l'appellation d'infidèle. Qu'il nage dans l'océan de- la spéculation et de l'investigation, en étudiant ces matières; qu'il en recherche une à une les causes et les influences de ces causes, cet homme, je le déclare positivement^, court à sa perte. Voilà pourquoi le législateur nous a défendu l'investigation des causes et ordonné de ne croire qu'à l'unité absolue de Dieu. • Dis^ : Dieu est un; Dieu est F Eternel; il n'a point enfanté et n'a point été enfanté; il n'a pas iTégal''. » [Coran, sour. cxii.) Ne te fie pas à ce que ta faculté réflective te dira : qu'elle prétende avoir le pouvoir d'embrasser la nature de tous les êtres créés et leurs causes, qu'elle se déclare capable de comprendre ce qui existe, jusque dans les moindres détails, réponds-lui : « Ce que tu dis à ce sujet n'est qxie sottise. »
Celui qui est doué de la faculté de percevoir croit, du premier abord, qu'au moyen des sens qui recueillent les perceptions il a embrassé par son esprit tout ce qui existe, sans en laisser échapper la moindre partie : c'est là une opinion bien éloignée de la vérité, car c'est positivement le contraire qui a lieu. Voyez l'homme qui est sourd : pour lui, tout ce qui existe se borne à ce qu'il aperçoit par P. 3o. les quatre sens (qui lui restent) et par l'entendement; pour lui, toute la catégorie d'idées qui se recueillent par l'audition est comme chose non avenue. 11 en est de même de l'aveugle-né : pour lui, la classe des perceptions recueillies par la vue n'existe pas, et, si la foi qu'il ajoute aux paroles de ses parents, de ses précepteurs et de tous ses contemporains ne le ramenait pas à une opinion plus juste, il ne
' Le texte imprimé porte ^■, je lis ' Les mamiscrils G cl D et l'édition de
jkÀc avec les manuscrits G et D et l'édition Boulac portent Ji ^i^l^
de Boulac. * Pour *y^, lisez llài^ avec les manus-
' L'édition de Boulac porte iy^. 3 (j\ crits G et D, l'édition de Boulac et le texte
ûll , leçon que je préfère. du Coran.
44\ PROLEGOMENES
conviendrait jamais de l'existence des choses dont on ne s'aperçoit que par la vue. Si de tels individus admettent l'existence de ce qu'ils n'aperçoivent pas , ils n'y ont pas été conduits par leur organisation ni par la nature de leurs facultés perceptives, mais par la voix publique. Si un animal d'ua ordre inférieur possédait la parole et si on l'entretenait de cette classe de notions qui sont purement intellectuelles, il répondrait qu'il n'y en a pas, car, pour lui, elles n'ont aucune existence'.
Cela étant bien reconnu, je hasarderai ici mon opinion. 11 y a un genre de perceptions différent de celles que nous recueillons (par les sens). Nos perceptions, ayant eu un commencement, sont créées. La nature de Dieu est supérieure à celle de l'homme et ne saurait être comprise; l'étendue de la catégorie des choses existantes est trop vaste pour que l'homme soit capable de l'embrasser en entier. Dieu est au delà de la portée de l'esprit humain, et lui seul embrasse tout par sa compréhension. Donc, quand il s'agit de comprendre tout ce qui existe, il faut se méfier de ses facultés perceptives^ et des notions qu'elles recueillent; il faut obéir au législateur inspiré, qui, ayant plus de sollicitude pour le bonheur des hommes qu'ils n'en ont eux-mêmes, et sachant mieux qu'eux ce qui leur serait vraiment utile, leur a prescrit ce qu'ils auraient à croire et à faire.
(Cela devait être ainsi,) car le Prophète appartenait à une classe d'êtres^ dont la perceplivité dépassait celle des autres hommes et qui agissaient dans une sphère dont l'élendue ne se laisse pas embrasser par la raison. Cela n'est pas toutefois un motif pour dépi'écier notre intelligence et nos facultés perceptives : l'intelligence est une balance parfaitement juste; elle nous fournit des résultats certains,
' L'auleur s'est exprimé ici d'une ma- Iraitc exigent beaucoup de précision dans
nière peu correcte : il aurait dû écrire ie langage. Ce chapitre ofiFre plusieurs
iJajL» LtJL au lieu de «JisL... Au reste, exemples de l'insouciance que je viens de
il néglige très -souvent la construction signaler.
grammaticale de ses phrases, ce qui a de ' Littéral, «de la perception.»
graves inconvénients quand les sujets qu'il ' C'est-à-dire des prophètes.
DIBN KHALDOUN. 45
sans nous tromper. Mais on ne doit pas employer celte balance pour peser les choses qui se rattachent à Tunité de Dieu, à la vie future, à la nature du prophétisme, au véritable caractère des attributs divins et à tout ce qui est au delà de sa portée. Vouloir le faire, ce serait luie absurdité. Que dire d'un homme qui, voyant une de ces balances qu'on emploie pour peser de l'or, voudrait s'en servir pour . peser des montagnes? Cela ne prouverait pas que la balance donne de faux résultats. La vérité est que la raison est limitée par cer- P. 3i taines bornes et qu'elle ne doit pas essayer de les dépasser dans l'espoir de comprendre la nature de Dieu et de ses attributs. Elle n'est qu'un atome parmi ceux qui composent les choses qui existent et qui proviennent de Dieu.
Ces considérations feront comprendre l'erreur de ceux qui, dans ces matières abstruses, se fient à leur raison plutôt qu'à ce qu'ils ont entendu; elles feront aussi reconnaître la faiblesse de l'intelligence humaine et la vanité de ses jugements. Quand on a bien compris ces vérités, on doit convenir que les causes, lorsqu'elles remontent au delà de notre compréhension et de notre sphère d'existence, ne sont plus de cette catégorie qui se laisse apercevoir (par la simple raison). On admettra aussi que, si la raison tâchait de les saisir, elle irait à l'abandon dans le champ des conjectures. La confession de l'unité de Dieu est donc l'aveu implicite de notre impuissance de saisir les causes des choses et le mode de leur opération; elle indique que nous en laissons la compréhension à celui qui les a créées et dont l'intelligence les embrasse toutes. Comme il n'y a point d'autre agent que Dieu, toutes les causes remontent jusqu'à lui et dépendent de sa puissance. Ce que nous savons au sujet (des causes), nous le devons au fait que nous sommes sortis de lui. Ces observations feront comprendre la pensée d'un profond investigateur de la vérité, qui disait : « L'impuissance de percevoir est un mode de perception '. »
C'est-à-dire, l'aveu d'impuissance de ceplion supérieure à celle qu'il possédait comprendre est pour celui qui le fait une déjà, preuve qu'il possède une facullé de per-
Dans le dogme de l'unité de Dieu, ce n'est pas la foi, envisagée seulement comme ime simple déclaration affirmative, qu'il faut considérer, car elle n'est alors qu'un accident de l'âme : ce dogme n'y est pas parfaitement établi tant qu'il ne lui a pas communiqué une qualité, celle de la foi, et que l'âme ne se l'est pas assimilée ^ C'est • ainsi que les bonnes œuvres et les pratiques de religion nous ont été prescrites dans le but de nous former à l'obéissance et à la soumission , et d'éloigner de nos cœurs toute préoccupation, excepté (le service de) l'Etre adorable; de sorte que nous, simples aspirants qui essayons de marcher (dans le sentier de la vérité), nous puissions devenir parfaits en science et en religion ^.
Il y a autant de différence entre la connaissance des dogmes de la foi et la réalité (c'est-à-dire la croyance intime à ces doctrines) qu'entre la profession et V appropriation^. Expliquons-nous : beaucoup de personnes savent que montrer de la compassion envers les orphelins et P. 3a. les malheureux rapproche l'homme de Dieu. Comme la compassion est une vertu fortement recommandée, on prétend la pratiquer; on en reconnaît l'importance et l'on se rappelle les passages de la loi qui l'ordonnent; et cependant*, si l'on voyait un orphelin ou un pauvre malheureux, on serait plus porté à le fuir et à éviter sa rencontre qu'à essuyer ses larmes. (On ne ressent alors ni) la compassion, ni les sentiments, encore plus élevés, de la miséricorde, de la pilié et de ia charité. Un tel homme, avec une telle manière d'entendre la compassion envers les orphelins, ne parvient qu'à la station de la connaissance seulement; il n'a pas atteint la station de la réalité'-' ni celle
' Voulant éviler les périphrases, j'em- regarde ia religion. » — '' Litléial. « la dif-
ploierai dorénavant le terme appropriation. férence entre la réalité et la connaissance,
pour désigner le résultat de celle opéra- pour ce qui regnrdcles dogmes, est comme
lion par laquelle l'àme ^'assimile ((>LaJi la différence enlre le dire et l'appropria-
ou «»^oo'j la foi, de manière à s'en faire tion. »
une fun/i/c' acquise et réelle. * Pour y* lisez jft..
* Le terme 3Ç. signifie j ^tyJt tL»J( ' C'est-à-dire, arrivé à la station de la
^jJlj JaJI • profondément versé dans la connaissance, l'homme connaît le précepte,
science (de la vérité) et dans tout ce qui mais ne l'observe pas.
DIBN KHALDOUN. 47
de V appropriation K Parmi les hommes il s'en trouve qui, après avoir occupé la station de la connaissance et reconnu que la compassion pour les malheureux rapproche de la faveur de Dieu, parviennent à une station plus élevée, celle de V appropriation; ils se sont approprié la charité, de sorte qu'elle est devenue pour eux une faculté acquise. Quand ceux-là voient un orphelin ou un malheureux, ils se hâtent d'essuyer ses larmes et de mériter la récompense de la compassion qu'ils ont montrée. On essayerait vainement de les en empêcher; ils ne se laisseraient pas arrêter* avant de lui avoir donné une portion de ce qui se trouve sous leur main. Il en est de même de la connaissance de la doctrine de l'unité et de {'appropriation de cette doctrine comme qualité de l'àme, {^appropriation en donne nécessairement la connaissance, et celle-ci est bien plus solide que la connaissance acquise avant {'appropriation. Pour arriver à {'appropriation, la simple connaissance ne sert de rien; il faut qu'auparavant des actes aient lieu et qu'ils se répètent assez fréquemment, pour que l'habitude de les pratiquer devienne pour l'âme une faculté acquise et bien établie. Alors s'est effectuée {'appropriation et l'action de cette faculté est assurée; alors Pâme obtient la connaissance du second degré, celle qui (est la plus élevée et qui) est la seule qui soit réellement utile à l'homme, en lui assurant le bonheur dans l'autre vie. La connaissance du premier degré, celle qui s'acquiert avant {'appropriation, a peu d'utilité et ne sert presque à rien. C'est cependant celle qui §e trouve chez la plupart des théoriciens qui s'occupent de ces matières. La connaissance réellement utile est celle qui, née de la piété, a des effets positifs.
Voilà comment on se perfectionne dans la pratique des devoirs que le législateur inspiré a imposés aux hommes. Nous ne possédons d'une manière parfaite les dogmes auxquels nous sommes tenus à P- 33. croire qu'après en avoir obtenu cette connaissance du second degré',
' Cesl-à-dire en faisant de la charité suis la leçon du ms. D et de l'édition de une qualité de l'àme. Boulac, qui portent / à la place de L.
' Ici le texte me paraît alu^ré; aussi je = Pour JUt *^ , User JuJf j -u»
celle qui résulte de Y appropriation^; et, quant aux actes de piété qui nous sont prescrits, nous ne pouvons les accomplir parfaitement jusqu'à ce que l'âme s'y soit formée et se trouve en mesure de bien les exécuter. C'est en s'appliquant aux actes de dévotion et en les pratiquant avec constance qu'on parvient à recueillir le fruit précieux (pour lequel on travaille). Le Prophète a dit, en parlant de ce qui est la partie fondamentale de la dévotion : « Ma plus grande jouissance est dans la prière'-. » En effet, l'habitude de prier était devenue pour .son âme une qualité et un état réel ^, au moyen desquels il parvenait à goûter un plaisir extrême et une vive jouissance. Quelle différence entre une prière de cette nature et les prières que font les autres hommes 1 Qui pourrait les aider à en faire une semblable.'* Malheur à ceux qui sont distraits en faisant la prière! Seigneur Dieu! aide-nous de ta grâce et dirige-nous dans la voie droite, dans la voie de ceux que tu us favorisés, de ceux qui n'ont pas encouru ta colère et qui ne se sont pas égarés. Amen. [Coran, sour. i.)
Ce que nous venons d'exposer montre qu'à l'égard des prescriptions du législateur l'essentiel pour l'âme est d'acquérir une faculté qui s'y tienne solidement et qui y produise une connaissance indispensable, celle de l'unité divine, dogme dont la croyance sufBt pour nous procurer le bonheur éternel. Cette (assimilation) est vraie pour toutes les prescriptions, tant celles qui concernent l'âme que celles qui concernent le corps. On comprend alors* que la foi, principe et base de tous les devoirs imposés par le législateur, représente cette faculté acquise.
' Cestà-dire, on n'est pas arrivé à celle «Cela me rafraîchil le cœur. » (Voyez la
perfection jusqu'à ce qu'on ait obtenu une Chrestomathie arabe de M. Bresnier, p. 309,
connaissance plus avancée, celle qui sepro- ouvrage précieux pour celui qui veut ap-
duit chez l'homme quand son âme s'est prendre la langue usuelle des Arabes.) approprié, comme une qualité, une pro- ' Pour *J<^, lisez jL»., avec l'édition
fonde conviction de ce dogme. «le Boulac et les manuscrits C et D.
' Littéral. «La fraîcheur de mes yeux ' Variantes: i^*^^ , f^.)- Ces deux
est dans la prière. • — Selon les Arabes, leçons sont également admissibles, mais
l'œil est froid dans la joie et chaud dans je suis porlé à croire que la première est
U tristesse. On dit de même en français : celle de l'auteur.
DIBN KHALDOUN. 49
La foi est de plusieurs degrés, dont le premier est celui où la croyance du cœur (la conviction interne) s'accorde avec la profession faite par la langue. Le degré le plus élevé, c'est l'acquisition d'une certaine manière d'être qui , provenant de la croyance dont le cœur est pénétré et de l'inlluence des œuvres qui sont les conséquences de cette croyance, finit par régner sur le cœur, par agir en maître sur tous les membres du corps, par réduire sous sa domination les diverses actions de l'homme, et par l'empêcher de rien faire sans sa permission. Voilà le degré le plus élevé de la foi; c'est la foi parfaite , celle qui, se trouvant chez le croyant, l'empêche de commettre non-seulement les P. 34. grands péchés, mais les petits. En olfet, cette faculté acquise est alors si fortement étabhe dans l'âme, qu'elle ne permet pas à l'homme de s'écarter, même pour un seul instant, des sentiers qu'elle lui a tracés. Le Prophète a dit : « Le fornicateur ne commet plus l'acte de fornication quand il est devenu vrai croyante » Une tradition nous apprend qu'Héraclius (l'empereur grec), ayant interrogé Abou Sofyan Ihn Harh au sujet du Prophète, lui demanda si jamais un des Compagnons avait renoncé à l'islamisme par dégoût, après l'avoir embrassé^, et quand Abou Sofyan lui eut répondu que non, il fit cette observation : « Tel est l'eEFet de la foi lorsque son influence excitante * a pénétré dans les cœurs. » 11 donnait ainsi à entendre que, si la foi est fermement établie dans le cœur, l'âme ne peut guère lui désobéir; principe qui est vrai de toutes les facultés acquises, pourvu qu'elles soient bien raffermies dans l'âme. Klles lui tiennent lieu de naturel primitif et de disposition innée.
Le degré le plus élevé de la foi correspond * au degré inférieur de
' Le Iraducteurturc arendudelamème Mohammed ne savait pas toujours bien
raanièrç que moi celte tradition , qui , prise exprimer sa pensée.
à la lettre, signilie : «Le fornicateur ne ' Le texte des mots «après l'avoir em-
fornique pas quand il fornique, étant vrai lirassé » ne se trouve ni dans les manus-
croyanl. » Comme musulman orthodoxe, crits C et D, ni dans l'édition de Boulac.
DjevdelElendi a raison, mais il faut avouer ' Pour fciLij, liseï 'U.iLij, avec C, D
que la tradition donne à entendre qu'un et Boulac.
vrai croyant ne pèche pas en forniquant. ' Pour »*., lisci i^«
Prolégomciies. — m. -j
50 PROLEGOMENES
ïimpeccabUilé [eïsma], état particulier aux prophètes, et dans lequel ils se trouvent placés par suite d'une nécessité absolue et prédéterminée. Il en est autrement du (plus haut) degré de la foi auquel les hommes peuvent atteindre : ils y parviennent par suite de leurs actions et de leur croyance. Cette qualité se laisse parfaitement acquérir par l'àme, bien que, dans la foi elle-même, il y ait plusieurs caractères distincts. On en reconnaît quelques-uns^ quand on se fait lire les paroles des premiers musulmans et quand on examine les titres des diverses sections dont se compose le chapitre (du Saliîli) dans lequel El-Bokhari traite de la foi. On y voit, par exemple, que la foi consiste en paroles et en actes , qu'elle peut augmenter et diminuer, que la prière et le jeûne en font partie, ainsi que la njodeslie et l'observation volontaire (du jeûne pendant le mois) de ramadan. En parlant de la foi parfaite, qui devient une faculté de fàme et un agent effectif, nous avons entendu la réunion de tous ces caractères.
Quant à la croyance, premier degré de la foi, elle n'offre aucune diversité de caractère. Si l'on tient compte de la signification primitive des mois et que l'on prenne le mol foi (iman) dans le sens de croyance, on nie l'existence d'une diversité de caractères dans la foi, et telle est la doctrine des grands théologiens scolastiques ; si , au contraire, on prend les mots dans le dernier sens qu'on leur a assigné et qu'on se serve du mot foi pour désigner cette faculté qui s'appelle la foi parfaite, on verra clairement qu'il implique une diver- P- 35. site de caractère^. Gela n'infirme pas le fait que la croyance, premier degré véritable de la foi, se dislingue par son homogénéité : la croyance existe dans tous les degrés de la foi, et ce fut elle qu'on désigna d'abord par le nom de foi. C'est elle qui nous dégage de l'in-
' Pour cJjJI, lisez cicOk', avec l'édi- nuscrils : ujjUxJI ^^ »-«^ ^^LV>a>;Jl (^
lion de Boiilac et les maiiuscrils C et D. ^^'j' yy^^ i^) ,^y^.S^U ii,r} jU li
' Il y a ici une grave omission dans l'é- *^j *Uwûl|. Ce passage se retrouve dans
dilionde Paris: aprèslesiuotS''Ubûl| J>j[jt l'édition de Boulac et dans la traduction
<X.i', il faut insérer, d'après tous les ma- turque.
fidélité, c'est elle qui forme la distinction' entre le vrai croyant et l'infidèle; moins que la croyance ne sert de rien. La croyance est en elle-même une réalité simple, qui ne se compose pas de parties. C'est dans l'état où l'âme s'est mise à la suite d'actes (fréquemment répétés) que se trouve la diversité, ainsi que nous l'avons déjà dit et que le lecteur doit le comprendre.
Le législateur a fait la description de ce genre de foi, celle qui est du degré le moins élevé et qui s'appelle croyance, car il désigna particulièrement certaines choses auxquelles il fallait croire de tout son cœur et du fond de son âme, et qu'on était obligé d'affirmer au moyen de la langue. Ces choses sont les dogmes établis de la religion. On l'avait interrogé au sujet de la foi, et il répondit : « Elle consiste à croire en Dieu, en ses anges, en ses livres révélés, en ses apôtres, au dernier jour et à la prédestination tant pour le msfl que pour le bien. » Tels sont les dogmes que les théologiens scolastiques établissent par des preuves. Nous les indiquerons ici d'une manière sommaire afin de faire connaître le véritable caractère de la science scolastique et la manière dont elle a pris son origine.
Sachez que le législateur, en nous ordonnant de croire à ce créateur auquel, ainsi que nous l'avons dit, il rapporte toutes les actions (des êtres créés) et qu'il regarde comme en étant la cause unique, et en nous apprenant que la foi serait notre salut à l'heure de la mort, ne nous a pas fait connaître la vraie nature du Créateur adorable, parce que de telles notions sont au-dessus de notre intelligence et dépassent notre compréhension. Il se borna ù nous prescrire d'abord la croyance que Dieu est trop élevé, par son essence"^, pour être assimile aux êtres créés; car, en supposant cette ressemblance
' Je lis JumlàJI avec le manuscril D cl pourreprésenlerle lenne tenzik', qui signi-
l'édition de Boulac. Le manuscril C porle lie agnoicere ac pro/ileri Deum a paritale,
Jua^àJI. pluralitatc ac qualitalibus hamanis, exemp-
' Liltér. • la croyance à son écartemenl , tum esse. Pococlccrend ce mol par t Amotw
(ou à son isolement) quant à son essence. > eornm quae de Dec non dicuntur. » (Voy.
J'emploierai dorénavant le mot exemption Spécimen Hisl. Ar. p. 270, édition While.)
52 PROLEGOMENES
dans le mode d'existence, on admettrait qu'il n'y a pas entre Dieu et les êtres créés cette diCFérence (d'espèce) qui seule pouvait lui donner le pouvoir de les créer. Il nous apprit ensuite que Dieu était trop élevé {(enzih) pour posséder aucun attribut imparfait, car autrement il aurait P. 36. de la ressemblance avec ses créatures; puis il nous dit que Dieu est unique par sa nature divine \ car (s'il y avait plusieurs dieux) la création n'aurait pas pu s'effectuer à cause du conflit de leurs volontés^. Il nous prescrivit ensuite de croire que Dieu sait tout et qu'il est tout-puissant; car, sans cela, les actions (des créatures) n'auraient pas pu s'accomplir (vu que c'est par lui qu'elles se font); — que Dieu, ayant tout pouvoir de créer et de produire , est témoin (de l'exécution) de ses jugements'; — qu'il possède la Volonté; car, sans elle, il n'aurait tiré du néant aucun être préférablement à un autre *; — qu'il a prédestiné tous les événements, car autrement sa volonté ne serait pas éternelle*; — qu'il nous ramènera à la vie après notre mort, afin de compléter la grâce qu'il nous avait faite en nous donnant l'existence pour la première fois, car, s'il nous avait créés pour subir l'anéantissement absolu, cela aurait été (de sa part) un acte de dérision; donc il nous a créés afin de nous accorder l'existence éternelle après la mort; — que la mission des prophètes a eu lieu pour nous sauver d'un sort misérable au jour où nous comparaîtrons devant Dieu, car il y aura alors du malheur pour les uns, du bonheur pour. les autres; et, comme c'était là une chose que nous ne savions pas, il nous l'a
' Le texte arabe de ce paragraphe el lelraducleiirlurcasuivies,el,comraeeHes
du suivant a subi plusieurs corrections donnent un sens bien plus précis que les
que les manuscrits A el B, de Constan- leçons deC, D el Boulac, je n'ai pasliésité
tinople, ont reproduites, mais qui ne se à les adopter.
trouvent ni dan» le» manuscrils C el D, ' L'auteur emploie ici le terme temanoâ
ni dans l'édition de Boulac. Ces derniers jjL<^' (empêchement mutuel). textes portent (p. 36, 1. i) jLsr'ûfLj, à la ' Pour *Xv,ojI, lise^ <U;^-àj[.
place de i^JJ'L; (1. 5) i^^Jj ^^.-^^ ' Littéral, trien entre les êtres créés
w»û( à la place de (jk^J^ Jî'^' ■^'-jÇ'^'^ n'aurait été distingué spécialement. » (I. g) ïo>*, à la place de «OkAJ, et (l.ii) ' Littéral, «serait ncui'c *J.iL^, »c'est-à-
o-^\\t, à la place de Uo^xL. Les leçons dire, aurait eu un commencement, de 'l'édition de Paris sont les mêmes que
fait annoncer (par des prophètes), afin de mettre le sceau à sa bonté et de nous rendre capables de distinguer la bonne voie de la mauvaise'; — enfin que le paradis a été l'ait pour être un lieu de bonheur, et l'enfer pour être un lieu de tourment.
La vérité de ces dogmes de la foi musulmane a ses preuves particulières fondées sur la raison et beaucoup d'autres tirées du Coran et de la Sonna. Celles-ci sont les bases sur lesquelles les premiers musulmans avaient établi leur croyance; les savants [uléma) ont signalé ces preuves à notre attention (comme étant les meilleures) et celles dont la certitude a été admise par les grands docteurs de la religion.
Plus tard, cependant, il survint des différences d'opinion, au sujet des doctrines secondaires qui se rattachent à ces dogmes, différences qui, presque toutes, eurent pour causes ces versets du Coran dont le sens est obscur^. Cela conduisit à des disputes, à des discussions et à l'emploi de preuves tirées de la raison pour renforcer celles qui étaient basées sur la tradition, et voilà comment la théologie scolastique prit son origine.
Nous exposerons ici en détail ce que nous venons d'indiquer d'ime manière sommaire. Le Coran attribue à r(Etre) adorable la qualité de Yexemption [tenzih) absolue, et cela dans un grand nombre de versets dont la signification est si évidente qu'on ne saurait leur donner un autre sens, et qui expriment toujours l'idée de privation^. Chacun de ces versets est tellement clair dans ce qu'il énonce que nous devons l'accepter et y croire. Les discours du Prophète, des Compagnons et de leurs disciples montrent qu'ils ont entendu ces versets dans leur sens littéral. 11 se présente ensuite dans le Coran d'autres* versets,
' Litlér. « de distinguer les deux voies. • gniùe dépouillement. En langue scolastiqne ,
Le terme arabe est motechabeh, qui il indique qu'on doit écarter de Dieu toute»
signifie équivoque. 11 désigne, en théologie les qualités, tous les caractères qui appar-
musulmane, des textes sacrés dont il est tiennent aux êtres créés. Je le rends par
presque impossible de saisir le vrai sens. letermc/>nt)a(io/i. Lemot<vjyo' (exemiidon)
Je représente ce terme par le mol obscur. est expliqué à la page 5 1 .
' Le mot i vL,, au pluriel <>y-», si- ' Pour sàI, lisez (jv^t.
p. 3;. mais en petit nombre, dont les uns paraissent donner à entendre qu'il y a (entre Dieu et les hommes) une ressemblance dans l'essence (la nature), et dont les autres semblent indiquer une ressemblance dans les qualités (ou attributs). Aux yeux des anciens musulmans, les versets de \a privation l'emportaient sur les autres, parce qu'ils étaient plus nombreux et plus claiis. Ils sentaient l'absurdité de Yassimilation et , tout en reconnaissant que les versets ( obscurs ) faisaient réellement partie de la parole de Dieu, et en y croyant, ils n'essayaient pas d'en éclaircir la signification par l'emploi de la disquisition et de l'interprétation allégorique. Cela nous fait comprendre le sens d'une parole énoncée par plusieurs d'entre eux : « Laissezles (ces versets) passer ' comme ils viennent, » disaient-ils; nous donnant ainsi à entendre que nous devions croire à leur origine divine et nous abstenir de leur trouver une interprétation, ou même de vouloir les expbquer'. Il se peut (disaient-ils) que ces versets^ aient été révélés dans le but de mettre à l'épreuve (la foi des croyants); aussi vnut-il mieux s'abstenir de les examiner* et nous humilier devant Dieu. Dans les premiers temps il y avait un petit nombre d'individus, amateurs de nouveautés, qui, prenant ces versets dans leur sens apparent, se jetaient dans Y assimilation : les uns appliquaient cette assimilation à la personne même de Dieu, en lui supposant des mains, des pieds et un visage, et cela parce qu'ils se tenaient au sens littéral de certains versets, qui semblaient exprimer celte idée. Ils tombaient, de cette façon, dans l'anthropomorphisme pur, et adoptaient des opinions contraires à ce que les versets (Yexemption leur imposaient; car l'idée que le mot corps éveille dans fintellect est celle d'imperfection et d'insuffisance. Il est donc préférable de reconnaître l'autorité supérieure des versets de privation qui énoncent Yexemption
•v'îrVarianle :«li5ei-le8l «>yy ïl.illme ' Je lis (j^C' avec les manuscrits C et
semble que la bonne leçon est ^J*;v«L celle D et l'édition de Boulac.
que j'ai suivie dans la traduction. ' Littéral. «11 faut nous arrêter.» —
Variantes L*^..a.^sji ï , Ltys-ÀJ'. Cette Les manuscrits C etD et l'édition de Bou-
dernière leçon est celle que j'ai adoptée. lac portent ij^y' , à la place de cJ^y'-
DIBN KHALDOUN. 55
absolue, versets consultes plus souvent que les autres, et offrant une signification plus claire, que de s'attacher au sens apparent de certains versets dont on peut fort bien se passer, et de chercher à concilier ces deux classes d'indications par des interprétations forcées'.
Ces gens-là, voulant éviter le reproche d'adopter une doctrine aussi abominable (que l'anthropomorphisme), disent (que le corps de Dieu est) un corps qui n'est pas coiiune les corps (ordinaires); mais ce subterfuge ne peut leur servir de rien; l'expression Diea est un corps qui n'est pas comme les corps renferme une contradiction, puisqu'elle énonce simultanément une négation et une affirmation, dans le cas où on lui attribue une des idées que le mot corps éveille dans l'intellect; si, au contraire, ils disent que la négation et l'affirmation s'appliquent l'une à un (corps spirituel) et l'autre à un (corps matériel) et servent à nier (qu'on attache au corps de Dieu) les idées usuelles que ie mot corps éveille dans l'esprit, ils sont alors de notre avis au sujet de ïexemption, et ils n'ont qu'à déclarer que le mot corps est un de ces termes (qui s'emploient d'une manière particulière en parlant) de Dieu. Alors leur doctrine peut être admise.
Il y avait d'autres innovateurs qui allaient jusqu'à l'assimilation des atlributs (en attribuant à Dieu ce qui ne convient qu'aux hommes) : P. 38. ils affirmaient la réalité du lieu (qu'il occupe), de son action de s'asseoir et de descendre, de sa voix, de la lettre - et autres choses semblables. Cette opinion conduit aussi à l'anthropomorphisme, bien qu'ils eussent déclaré, à l'instar de ceux dont nous venons de parler, que c'est une voix diCférente des autres voix, un lieu qui n'est pas comme les autres lieux, une descente qui n'est pas comme les autres, c'està-dire comme les voix, les lieux et les descentes des corps (matériels); mais celte opinion se réfute par l'argument que nous avons opposé aux premiers. Il ne nous reste donc rien à faire, en ce qui
' Le traducteur turc a omis ce dernier consistait en sons formés par la combi-
passage, à commencer par les mots : «dont naison de lettres. (Voy. ci-après, p. 78, et
on peut fort bien se passer. ■ le Spécimen historiœ Arabum de Pococke,
' C'est-à-dire que la parole de Dieu p. 278.)
56 PROLÉGOxMÈNES
concerne le sens apparent (de certains versets), que de nous en tenir à ia croyance des premiers musulmans et à leur pratique, et d'accepter pour vrais ces versets tels qu'ils sont; de cette manière, nous empêcherons que la négation de leur sens amène la négation de leur autorité, bien qu'ils soient parfaitement authentiques et qu'ils fassent partie du Coran. C'est vers cette opinion que tend^ ce que nous lisons dans la Riçala (ou épître) d'ibn Abi Zeïd^, dans le Mokhtecer (ou abrégé) du même auteur, dans le livre d'Ibn Abd el-Berr^ et dans d'autres traités. Les auteurs de ces écrits ont tourné autour de l'idée que nous venons d'énoncer (et l'ont entrevue), et, si le lecteur ne se laisse pas égarer par leurs discours embrouillés *, il y reconnaîtra les notions accessoires qui conduisent à ce que nous venons d'énoncer.
Les connaissances scientifiques et les arts s'étant ensuite multipliés, on se mit à former des recueils (de notions utiles); on dirigea ses investigations vers tous les sujets '', et les théologiens scolastiques composèrent des ouvrages sur V exemption. Alors se produisit une nouvelle doctrine, celle des Motazelites qui, entendant de la manière la plus compréhensive \ exemption qui est indiquée dans les versets de privation, déclarèrent qu'il fallait nier non-seulement les conclusions tirées (de l'existence) des attributs essentiels'^, lesquels sont la science, la puissance, la volonté et la vie, mais l'existence même de ces attributs. • Car, disaient-ils, cela (c'est-à-dire admettre qu'ils existent) con-
* Je lisyiÀj avec le manuscrit D. Le manuscrit C porte ^iio.
' (Voy. la i" partie, p. aay, note3.) — Les deux textes imprimés portent «O»^ *JL» Ji , ainsi que les manuscrits; mais if est certain que le mol iduvax ne fait pas partie du titre de ce traité, et le traducteur turc ne l'a pas rendu. Si notre auteur a inséré ce mot ici à dessein, il faut supposer qu'il voulait indiquer le chapitre de l'ouvrage qui traite des articles de foi.
' (Voyez la i" partie; Introduction, p. VIII, notei. — Le livre dont Ibn Klialdoun parle ici, sans le désigner par son titre, est probablement le Temhld, espèce de commentaire sur le Mowalla.
* Littéral, a les rides de leurs discours. »
' Littéral. « dans toutes les directions. •
' En arabe J,Lii.il cjLi-o [attributs ries
réalités). On emploie aussi les termes
ujÀall i:j\su^\ et (jjl jJl cj^Ju^a {attributs
de l'essence).
DIBN KHALDOUN.
duirait nécessairement à ' (reconnaître) la multiplicité de r(Ètre) éternel. » Cette opinion se réfute par la déclaration que les attributs ne sont ni l'essence même (du sujet), ni une autre chose (que l'essence)*. Comme ils niaient l'attribut de la volonté, ils étaient obligés de nier aussi la prédestination, vu que la prédestination est l'antériorité de la volonté à l'égard des êtres créés '. Ils rejetaient aussi les attributs de l'ouïe et do la vue, pour la raison que ces facultés sont des accidents propres aux corps. On réfute cette opinion en faisant observer que la signification du mot [ouïe, et du mot vue) n'impli(]ue P. "îg. pas nécessairement l'idée d'une organisation (corporelle servant à recueillir des perceptions); ces mots ne désignent que la perception même de ce qui peut s'entendre et de ce qui peut être vu. Ils rejetaient l'attribut de la parole pour la même raison et parce qu'ils étaient incapables de comprendre le caractère* de cette parole qui existe in mente [Dei). Ils déclaraient que le Coran était une chose créée, (énonçant ainsi) une nouveauté absolument contraire à l'opinion hautement professée par les anciens musulmans.
La promulgation de cette doctrine pernicieuse lit énormément de mal; quelques khalifes^ l'apprirent de certains imams de la secte motazelile et obligèrent le peuple à y croire. La résistance opposée par les imams de la vraie religion à cet ordre tyrannique leur attira ,
' Pour (j* , lisez J>c avec les naanuscrils A , D et l'édition de Boulac.
' C'est-à-dire les attributs de Dieu ne sont ni son essence, ni quelque chose en dehors de son essence, car ils ne seraient alors que des accidents de l'essence. (Voy. sur ce sujet le Guide des Egarés de Maiinonide , traduit par M. Af iink , t. I , p. 1 83, i84, i85.)
' Les scolastiques définissent la prédestination comme l'attachement de la volonté essentielle aux choses , dans les temps qui leur sont particuliers; ce qui veut dire que la volonté, attribut de l'Etre su- Prolégomènes. — m.
prême, se met en rapport avec les autres êtres dans les temps ou cela doit se làire, et c'est en cela que consiste la prédestination.
* Littéral, t la qualité. ■
' Ce fut en l'an a i a de l'hégire que le khalife El-Mamoun professa ouvertement la doctrine de la création du Coran. Cinq années plus lard il voulut imposer son opinion à lous les docteurs de la loi et punit de coups, d'emprisonnement ou de mort ceux qui refusaient d'y souscrire.
Son successeur El-Molaccm continua la persécution.
aux uns des châtiments corporels, et aux. autres la mort. Ce fut alors que les partisans de la Sonna s'appliquèrent à démontrer la vérité des dogmes orthodoxes par des preuves tirées de la raison, afin de réfuter ces nouveautés. Le cheikh (ou docteur) Abou'l-Hacen el-Acliari \ le grand chef des théologiens scolastiques, se chargea aussi de cette lâche et suivit un plan qui tenait le milieu entre les autres systèmes. Il répudia ïassimilation, reconnut l'existence des attributs essentiels et restreignit Yexemption aux mêmes choses que les anciens musulmans avaient précisées, toutes les fois que des preuves spéciales faisaient voir qu'on devait y appliquer, d'une manière générale, le principe de Y exemption. Il démontra, à l'aide de la raison et de la tradition, la réalité des quatre attributs essentiels et celle de l'ouïe, de la vue et de la parole , qui existe in mente ( Dci). Sur tous ces points il répondit victorieusement aux novateurs et discuta avec eux au sujet du bien, du mieux, de la connaissance du bon et du mauvais ^ principes dont ils s'étaient servis afin de frayer le chemin à leur hérésie. Il démontra complètement les dogmes qui se rapportent à la résurrection, aux circonstances du jour du jugement, au paradis, à l'enfer, aux peines et aux récompenses (de l'autre vie). Il composa, de plus, un discours sur l'imamat, parce que les imamiens venaient de répandre leur doctrine et d'enseigner, comme un dogme de la foi, la nécessité de croire à ^imamat^ et parce qu'ils déclaraient que le Prophète était obligé, par devoir, à préciser le caractère de cet office et à dégager sa responsabilité en la confiant à
' Voy. la i" partie, p. 19a.
' Lc!i Motaxelites profe.ssoient le libre arbitre et niaient les attributs divins. Ils enseignaient que c'était pour Dieu une nécessité que de faire le bien aux hommes , et quelques-uns d'entre eux prétendaient même qu'il devait faire pour eux le mieux possible. Ils disaient aussi que la raison seule sulTisait pour mettre l'homme en état de connaître le bien et le mal, landif
que, selon l'opinion orthodoxe, cette connaissance fut acquise à l'homme par la révélation. (Voy. l'ouvrage de Chehrestani sur les sectes, éd. Cureton, p. i") , et la traduction allemande de llaarbruecker, p. 4i et suiv. Voy. aussi le MewaArt/" d'El-Idji , p. fl"*, éd. Soerenscn.)
^ Selon les orthodoxes, l'imamat n'est pas un dogme, mais une institution nécessaire. (Voy. 1" partie, p. 388, /too.)
DIBN KÏIALDOUN. 50
celui qui y avait droit. « Le même devoir, disaient-ils, était imposé k tout le peuple musulman. »
Bien que l'imamat ne soit qu'une institution établie en vue de l'utilité publique et reconnue par le consentement général, et qu'y P.4o. croire ne soit pas un article de foi, on l'a cependant classé parmi les matières auxquelles se rapportent les problèmes dont la discussion appartient à la science qui nous occupe. La réunion de ces discussions forme ce qu'on appelle la science de la parole (la théologie scolastique). On la nommait ainsi, soit à cause des controverses qui eurent lieu au sujet des nouvelles doctrines, controverses qui n'étaient que de pures paroles demeurées sans effet ', soit parce que son invention et son étude eurent pour cause les disputes des docteurs sur la réalité de la parole in mente [Dei).
El-Achari laissa un grand nombre de disciples qui marchèrent sur ses traces et entre lesquels nous pouvons signaler Ibn-Modjabed. Le cadi Abou Bekr cl-Bakillani étudia sous eux et finit par devenir le chef de cette école. 11 réduisit en système les doctrines qu'on y professait et fixa les principes qui servent d'introduction à cette science, principes fournis par le raisonnement et formant la base'' de toutes les preuves employées par les scolasliques et de toutes leurs spéculations. Ainsi il enseigna l'existence des atomes et du vide ; il déclara qu'un accident ne saurait exister dans un autre accident, et qu'un même accident ne .saurait durer deux instants de temps'. Croyant que la nullité d'une preuve impliquait la nullité de ce qu'on prétend prouver, il enseigna qu'immédiatement après l'obligation de croire aux dogmes de la foi venait l'obligation de reconnaître ces principes comme vrais. Ce fut ainsi que se compléta un système de doctrine qui forme une des plus belles bran-
' Quelques auteurs musulmans regar- ' Pour qu'une qualité ou un accident
deni ce terme contune la Iraduclion du mol persiste dans un sujet, il faut que Dieu
XoytHif. le crée de nouveau à chaque instant de
' Je lis *J3^| à la place iJ^^ly Les temps : telle est la doctrine des pliilosomanuscrils C et D et l'édition de Boulac plies scolasliques. (Voy. le Guide des Egara ont fourni cette leçon, qui, du reste, rés, édition de M. Munk, 1. 1, p. 877, 388, est indiquée par le sens. ^gg.)
ches de la science spéculative et ihéologique. Il faut toutefois avouer que les démonstrations dont l'auteur se sert ne sont pas toujours conformes aux règles de l'art. Cela eut pour causes l'extrême simplicité des connaissances qui existaient chez les (scolastiques) de cette époque, et la circonstance que la logique, art au moyen duquel on contrôle l'exactitude des démonstrations et qui prescrit l'observation des règles syllogistiques, n'avait pas encore paru chez le peuple musulman. Quand même on y aurait introduit quelques principes de cet art, les scolastiques se seraient bien gardés de les adopter : la logique tenait de près aux sciences philosophiques, sciences tellement différentes des doctrines enseignées par la loi révélée, que cela seul aurait suffi pour la faire repousser.
Après le cadi Abou Bekr', qui fut un des grands docteurs de cette école, parut l'imam El-Haremeïn Abou '1-Maah^. Celui-ci dicta P. /il. à ses élèves le contenu d'un ouvrage qu'il avait composé sur la matière et qu'il intitula Charnel (le compréhensif). Ce livre, dans lequel l'auteur s'étendait très-longuement, fut ensuite abrégé par lui et obtint, sous le titre KUab el-Irchad (livre de la direction), la plus haute autorité chez les Acharites, comme résumé de leurs doctrines.
L'art de la logique, s'étaut ensuite introduit chez les musulmans, devint pour eux un objet d'étude. On l'avait excepté de la réprobation qui s'attachait aux sciences philosophiques, parce qu'on le regardait comme une simple règle, ou pierre de touche, au moyen de laquelle on pouvait éprouver l'exactitude, non-seulement des arguments philo- .sophiqucs, mais aussi de ceux qui s'emploient dans les autres sciences. L'on se mit alors à examiner les principes que les anciens maîtres avaient posés comme bases de la scolaslique, et l'on fut conduit, par des arguments tirés en grande partie des traités rédigés par les anciens philosophes sur la physique et la métaphysique, à repousser plusieurs de ces maximes. Tel fut le résultat auquel on arriva en appliquant la logique à la scolastiqne. On rejeta même le principe
' Voy. )a i" partie, p. ia, noie sur Al-Bakillaiii. — ' Voy. la i" partie, p. Sgi.
DIBN KHALDOUN. &J
admis par le cadi El-Bakillani, savoir: que la nullité de la preuve impliquait celle de la chose qu'on croyait avoir prouvée. Le système qu'on venait d'introduire , et que tous les scolastiques s'accordaient à accepter, différait beaucoup de l'ancien et était désigné p^r le nom de système des modernes. On y introduisit la réfutation de certaines doctrines enseignées par les anciens philosophes et contraires aux dogmes de la foi; on rangea même ces philosophes parmi les adversaires de la religion, parce qu'il y avait beaucoup d'analogie entre leurs opinions et celles dont les sectes hétérodoxes de l'islamisme faisaient profession.
El-Ghazzali ' fut le premier qui adopta ce plan dans ses écrits sur la scolastique. L'imam (Fakhr ed-Dîn) Ibn el-Khatîb suivit son exemple, et une foule d'étudiants les prirent pour autorités et pour guides. Les théologiens de l'époque suivante se plongèrent dans !'étude des livres composés par les anciens philosophes et finirent par confondre l'objet de la scolastique avec celui de la philosophie. Ils regardèrent même ces deux sciences comme identiques, à cause de la resseiu/blance qui existe entre les problèmes de l'une et ceux de l'autre, -i
Sachez maintenant que les théologiens scolastiques, lorsqu'ils voulaient démontrer l'existence et les attributs du Créateur, citaient P. ht. comme argument l'existence des êtres créés et tout ce qui les concerne; ce qui, du reste, était leur manière ordinaire de procéder. Or le corps naturel, considéré sous le même point de vue que les philosophes l'ont regardé dans leurs traités de physique, fait partie de ces êtres. Mais leur manière de l'envisager est directement opposée à celle des théologiens scolastiques; ils ne voient dans le corps qu'un être capable de mouvement et de repos, tandis que les autres y voient une chose qui indique l'existence d'un agent. C'est de la même manière que les philosophes procèdent dans leurs traités de métaphysique : ils ne regardent qu'à l'existence absolue (des êtres) et à ces (qualités) que l'existence exige par son essence même; les scolastiques, au contraire, ne voient dans l'existence (des êtres) qu'une preuve de l'existence d'un créateur.
' Voy. ci-devant, p. 3a. ■'».•.
62 PROLEGOMENES
En somme, les scolastiques posent d'abord comme principe que la vérité des dogmes est constatée par la loi révélée; puis ils les considèrent comme formant l'objet de la science qu'ils cultivent, et cela en tant qu'on peut défendre ces dogmes au moyen d'arguments tirés de la raison. " De cette manière on parvient (disent-ils) à repousser les nouveautés hétérodoxes et à lever les doutes et les incertitudes qu'on peut avoir au sujet des dogmes. »
Si l'on considère les commencements de cette science et le progrès régulier de sa marche à travers les générations successives de docteurs, qui, après avoir admis comme principe que les dogmes étaient vrais, mettaient en avant des arguments et des preuves pour appuyer leur opinion, on reconnaîtra l'exactitude de ce que nous avons déjà énoncé relativement à l'objet de cette science, objet au delà duquel elle ne doit pas passer.
Les scolastiques des derniers siècles ont fait un mélange des deux systèmes et confondu les problèmes de la scolastique avec ceux de la philosophie, de sorte qu'on ne saurait distinguer l'une de ces sciences de l'autre, et l'on chercherait en vain dans leurs livres quelques indications sur ce sujet. Le Taoualé ' d'El-Beïdaoui et tous les ouvrages composés par les savants étrangers (non arabes, persans) qui florissaient après lui sont la preuve de ce que nous avançons.
.'IJn certain nombre d'étudiants se sont occupés de ce système (hybride), dans le but de se mettre au courant des doctrines qui P. 43. s'y trouvent, et d'acquérir une connaissance approfondie des arguments (dont on s'était servi pour défendre les dogmes de la foi), arguments qui, en eifet, s'y trouvent en grande abondance; mais, si l'on veut appliquer les principes de la scolastique au système des anciens musulmans, il faut suivre le procédé des premiers scolastiques, procédé basé sur les indications du Kitab el-Irchad (de l'imam el- Haremeïn) et d'autres livres rédigés sur le niême plan. Je recommande à celui qui veut défendre ses croyances en réfutant les philo-
' Le Taoualé cn-Anouar (orlus lami- qui composa k célèbre commeiilaire du num) eut pour auteur le même Beïdaoui Coran.
sophes d'étudier les traités d'El-Ghazzali et de rimam Ibn ei-Khatîb; car, bien que leurs écrits s'écartent du plan ' que les anciens s'étaient accordés à suivre, ils n'offrent ni ce mélange de problèmes (dont nous avons parlé), ni cette confusion d'idées qui se remarque dans les ouvrages des scolastiques modernes relativement à l'objet de la science qu'ils enseignent.
En somme, nous dirons que la connaissance de cette brancbe de science qui s'appelle la scolastique n'est pas maintenant nécessaire pour l'étudiant, puisqu'il n'existe plus d'bérétiques ni d'impies, et que les livres et compilations laissés par les grands docteurs orthodoxes sont parfaitement suffisants pour nous guider. L'emploi de preuves tirées de la raison était bon quand il fallait défendre la religion et en confondre les adversaires; mais aujourd'hui (il n'en est pas ainsi, car) il ne reste (de ces opinions dangereuses) qu'une ombre de doctrine-, dont nous devons repousser ' les suppositions et les assertions par respect pour la majesté de Dieu *.
El-Djoneïd^ passa un jour auprès d'un groupe de docteurs scolastiques qui exposaient leurs opinions à grand flux de paroles, et il demanda qui étaient ces gens-là? On lui répondit : •< Ce sont des gens qui se servent de la démonstration alin d'écarter de Dieu les attribbts propres aux êtres créés et les indices de l'imperfection. • Il dit alors : « Nier le défaut quand ce défaut ne saurait possiblement exister est un défaut (de jugement). » Cette science est pourtant d'une certaine utilité pour quelques esprits d'élite et pour ceux qui cherchent à s'instruire; car il serait honteux pour une personne qui sait par cœur toute la Sonna d'ignorer les preuves spécidativesqui peuvent s'employer dans
' Pour ^ùUi^ûll, lisez ^^Aja^yJ avec el souli, naquit et fut élevé à Bagdad. Il
les manuscrits C et D et l'édition de Bou- mourut en cette ville l'an 297 (gog-giode
lac. J. C). Sa vie se trouve dans le diction-
' Littéral, n qu'un discours. » naire biographique d'Ibn Kliallikan , vol. i
' Pour «*ÀJ , lisez »yJ. p. 338 de la traduction anglaise, et dans
* Je crois que l'auteur veut désigner le Nefehat el-Ons de Djamé. ( Vov. No-
ici les doctrines d'Averroès. tices el Extraits, t. XII, p. 426.)
' Abou 'l-Cacem Djoneîd , célèbre «scèl^
#â PROLEGOMENES
la défense des dogmes dont elle est la base; et Dieu est l'ami des vrais croyants. [Coran, sour. m, vers. 61.)
P. ^4. Eclaircissemeiils au sujet des motechabeh (passages et termes de signification obscure) qui se trouvent dans le Coran et la Sonna, et indication ds l'influence qu'ils ont eue sur les croyances des diverses sectes tant sonnites qu'hétérodoxes '.
Dieu envoya son Prophète pour nous appeler au salut et à la possession du bonheur (éternel). Il lui transmit du ciel le noble Livre (le Coran, écrit) en cette langue arabe qui exprime si clairement les idées ^. Dans ce volume , Dieu nous entretient des devoirs dont l'accomplissement doit nous conduire à la félicité. Ces discours, devant nous fournir les moyens de connaître Dieu, renferment nécessairement la mention de ses quahtés (ou attributs) et de ses noms. Dieu nous y parle aussi de l'âme, qui est attachée à notre (corps), de la révélation, des anges, par l'intermédiaire desquels il communiqua aux prophètes les messages que ceux-ci devaient nous apporter. Il y fait mention du jour de la résurrection et des avertissements qui doivent précéder cet événement, mais sans nous donner la moindre indication au sujet de l'époque où cela aura lieu. Dans ce noble Coran on trouve, au 'commencement de certaines sourates, quelques lettres de l'alphabet, isolées les unes des autres, et dont nous n'avons aucun moyen de connaître la signification.
Tous les versets du Coran qui ont rapport à ces diverses matières sont désignés par le terme motechabeh (équivoque, allégorique, obscur), et la recherche de leur signification a été formellement interdite. Dieu lui-même a dit : C'est Lai qui l'a envoyé le Livre; parmi les versets qu'il renferme les uns sont mohkam [solidement établis, d'une signification précise, clairs) et forment la base du Livre, les autres sont motechabeh [obscurs). Ceux dont les cœurs dévient [vers l'erreur) s'attachent
' Ce chapitre manque dans les nianus- toutes à l'aide du manuscrit A et de la
crils C et D, et dans l'édition de Boulac. traduction turque. .le le crois d'Ibn Khal-
J'y ai remarqué plusieurs erreurs de co- doun. pi»le, mais j'ai pu les corriger presque ^ ' Littéral, en arabe « discernant. »
DIBN KHALDOUN. 65
aux molecliabeh, par le désir de faire da scandale ou de les expliquer: mais personne n'en connaît l'explicalion excepte Dieu, et les hommes consommés dans la science diront : Nous croyons aux motechabeh ; ils viennent tous de la part de notre Seigneur, et il n'y a que les hommes sensés qui soient capables de réfléchir. {Coran, sour. m, vers. 5,)
Les savants d'entre les premiers musulmans, c'est-à-dire d'entre les Compagnons du Prophète et leurs disciples, ont entendu par le mot mohkam les versets dont le sens est clair et dont les iiidica- p. 45. tions sont positives, et c'est pour cette raison que, dans le style technique des légistes, on définit comme /noA/:am, «ce qui est évident quant au sens. » Ils s'expriment de diverses manières au sujet des passages motechabeh : selon quelques-uns, ce sont les versets dont le sens ne peut être rendu clair que par un examen attentif et une interprétation (allégorique), puisqu'ils se trouvent en contradiction avec d'autres versets ou avec la raison; aussi leur signification est-elle cachée et obscure. Ce fut en partant de ce principe qu'lbn Abbas disait : « On doit croire aux versets motechabeh, mais ne pas les prendre pour règle de conduite.» Selon Modjabed ' et Eïkrima'^, tous les versets du Coran, excepté ceux qui sont mohkam et ceux qui forment des narrations, sont motechabeh, et telle fut aussi l'opinion d'Abou Bekr (el-Bakillani) et de fimam El-Haremeïn. Thauri *, Es-Chabi *. et un certain nombre des premiers docteurs, disaient que le motechabeh était ce dont il n'y avait aucun moyen d'obtenir la connaissance, comme, par exemple, les signes qui annoncent l'approche de la fin du monde ^, les époques où les avertissements (à ce sujet) au-
' Vuy. la a' partie, p. ib3, iiole 1. Son père Ujebr s'appelait aussi Djobeïr.
' Elkrima (ou Akerma selon la prononciation berbère) était originaire de la Mauritanie et de race berbère. Devenu client ou affranchi d'Ibn Abbas, il s'appliqua à l'élude de l'exégèse coranique et dn droit musulman, et finit par ôlre regardé comme l'homme le plus savant de Prolégomènes. — ni.
son temps. 11 mourut vers l'an )o6 de l'hégire (724-725 Je J. C).
' Voy. la 3* partie, p. i63, note 2.
' Amer Ibn Cborahil es-Chabi l'ut, de son temps, le docteur le plus savant de la ville de Konfa. Il y naquit vers l'an 20 de l'hégire. Sa mort eut lieu l'an io4 (722-723 de J. C).
' Lilléral. îles conditions de Fheiire. >
06 PROLEGOMENES
lont lieu, et les lettres de l'alphabel placées au commencement de quelques sourates.
Le verset dans lequel Dieu dit que les mohkam sont la base du Livre signifie qu'ils en forment la majeure partie, tandis que les motechabeh n'en sont qu'une faible portion. On classe ce verset parmi les mohkam. Dieu blâme ensuite ceux qui s'attachent aux versets obscurs afin de les expliquer ou de leur donner un sens qu'ils ne pouvaient pas avoir en ai-abe, langue dans laquelle ces communications nous sont parvenues. Il désigne ces personnes comme des gens de la déviation, c'est-à-dire, qui se détournent de la vérité, tels que les infidèles, les zendics (matérialistes) et les novateurs ignorants, et déclare qu'elles ont pour but, en agissant ainsi, de faire du scandale, c'està-dire, de justifier le polythéisme, ou de tromper les vrais croyants, ou bien, qu'elles y cherchent un sens qui réponde à leurs désirs et qui serve d'appui aux nouvelles doctrines qu'elles veulent enseigner. II dit ensuile : — Gloire soit à lui! — qu'il se réserve à lui-même l'interprétation de ces versets et que lui seul en connaît la signification. Ses paroles sont : Mais personne n'en connaît l'explication excepté Dieu. Ensuite, pour louer les savants qui croient à ces versets, il dit : El les hommes consommés dans la science diront: Nous y croyons.
Les premiers 'musulmans (entendaient ce dernier passage de la même manière que nous: ils) regardaient les mots et les hommes consommés dans la science comme le commencement d'une nouvelle proposition, dont l'influence devait l'emporter sur celle de la conjonction copulative (e/)'. «Croire, disaient-ils, à ce qui est «èicn/ (c'est-à-dire caché, inconnu) est ici ce qu'il y a de plus digne d'éloge; si la conjonction gardait sa valeur, ces hommes croiraient à ce qui est présent P. 46. (patent, connu), vu que le sens de ces versets leur serait déjà connu; donc ils ne croiraient pas à ce qui leur était caché. » Les mots, ils viennent tous de la part de notre Seigneur, corroborent cette opinion.
' Si la conjonction gardait sa valeur, le nait la signii'icalion excepte Dieu et les sens du verset serait : « Perso;ine n'en con- hommes versés dans la science. »
Ce qui montre que la manière d'expliquer ces versets est inconnue aux mortels, c'est que les mots de la langue (arabe) comportent seulement les significations que les Arabes leur ont assignées et que, si nous nous trouvons dans l'impossibilité de rattacher à une expression l'idée qu'elle sert à énoncer, nous ignorons ce que cette expression veut indiquer. Donc, si elle nous vient de la part de Dieu, nous devons laisser à Dieu d'en connaître le sens, sans vouloir engager notre esprit dans la recherche d'une signification que nous ne possédons aucun moyen de trouver. Aïcha (la femme de Mohammed) a dit : • Quand vous verrez des gens qui se disputent au sujet (du sens) du Coran, évitez-les; car ce sont eux que Dieu a désignés (par ces paroles : ceux dont les cœars dévient vers l'erreur). » Telle fut la règle suivie par les anciens musulmans à fégard des versets obscurs^; ils l'appliquaient aussi aux expressions du même genre qui se présentent dans la Sonna, parce qu'elles proviennent de la même source que celles du Coran.
Ayant signalé les diverses espèces de versets obscurs, nous reviendrons aux différentes opinions qui ont cours à ce sujet. Parmi les versets qu'on a spécifiés comme ayant ce caractère, sont ceux qui ont rapport à la (dernière) heure (du monde), aux conditions sous lesquelles elle doit arriver, aux temps où les signes précurseurs de cet événement auront lieu, au nombre des suppôts (de l'enfer; Coran, s. xcvi, v. I 8), etc. Mais il me semble que ces versetslà ne sont pas du nombre des obscurs, car ils n'offrent aucun mot, aucune expression, dont le sens puisse donner lieu à des conjectures. (Ce qu'ils renferment de vague et d'indéterminé ce ne sont pas les mots,) mais les temps de certains événements qui doivent arriver, temps dont Dieu s'est réservé la connaissance, ainsi qu'il l'a déclare lui-même dans le texte du Coran et par la bouche de son Prophète, il a dit : « La connaissance de ces choses n'existe que chez Dieu. [Coran, sour. vu, vers. 187.) On a donc lieu de s'étonner que quelques personnes aient regardé ces versets comme obscurs. Quant aux lettres isolées qui se trouvent
Je rendrai dorénavant motechal>eh par o6jcnr et niohkam par clair.
68 PROLEGOMENES
en tête de certaines sourates, elles y sont comnne lettres de Talphabet (et ne désignent pas autre chose). Il est possible que Dieu les y ait mises à dessein ( afin de niarquer l'impossibilité d'imiter le style P. 47. du Coran) ^ Zamakhcheri a dit '^ : « Elles indiquent que le slyle du Coran est porté à un si haut degré d'excellence qu'il défie toute tentative faite pour l'imiter; cor ce livre, qui nous a été envoyé du ciel, est composé de lettres; et tous les hommes peuvent les connaître également bien; mais cette égalité disparaît quand il s'agit, pour eux, d'exprimer leurs idées au moyen de lettres combinées ensemble^. » Si l'on n'adopte pas l'explication qui donne à entendre que ces signes désignent réellement des lettres (on est obligé de convenir qu'ils désignent quelque autre chose); ce qui n'a pu arriver qu'à la suite d'un transport régidicrcmenl fait*. (Ceux qui admettent le transport) disent, par exemple, que ta (is) et ha (») (lettres placées en tête de la vingtième sourate) sont des particules compellatives dérivées des (verbes) taher (purifier) et hada (donner); mais le transport régulier se fait très-difficilement et, dans les exemples dont il s'agit, ces lettres appartiendraient à la classe des termes obscurs (ce que nous n'admettons pas)^.
Les versets dans lesquels il est question de la révélation, des anges,
' L'auleur n'explique pas son idée. Je signification primitive pour lui en donner pense, avecle traducteur lurc, que te sens une autre, ou pouren faire un nom propre, du passage est ceci : • Uieu a luis ces lettres c'est ce que les grammairiens arabes désien lête de quelques sourates comme ime pnent par le terme Jij (transport). (Voy. espèce de défi; c'est comme s'il leur avait à ce sujet l'Anthologie grammaticale de dit : 1 Voilà les éléments dont se compose M. de Sacy, p. vi de l'avis aux lecteurs.) le Coran; prenei-les et faites-en un livre ' Je donne ici la traduction liitéraledu qui l'égale par le »lyle. • paragraphe : « Se détourner de ce point de
' Zamakhcheri parle très-longuement vue, lequel comporte la direction vers la de ces lettres dans son commentaire sur la réalité, ne peut se faire que par le transseconde sourate du Coran ; mais le passage port sain , comme leur dire au sujpt de tcité ici ne s'y trouve pas. h, qu'il est un compellatif de taher, hada,
' Littéral, «les hommes, dans elles, et autres choses semblables. Or le trans-
égalilé ; l'inégalité existe dans l'indication port sain est très-didicile, et le motecliabeh
d'elles, après la combinaison. • (l'obscurité) serait amené dans elles (dans
' Détourner un nom appellalif de sa ces lettres), sous ce point de vue. »
DIBN KHALDOUN. «0
de l'esprit (saint) et des génies rentrent dans la classe des versets obscars, à cause de Tincertilude dont leur signification réelle est entourée, signification qui n'est pas de celles qui sont généralement connues. Quelques personnes rangent dans la même catégorie certains versets d'un caractère semblable à celui des précédents et Iraitanl, soit de ce qui se passera au jour de la résurrection, soit du paradis, de fenfer, du Djeddjal (fAnlechrist), des troubles (qui auront lieu avant la lin du monde), des signes précurseurs' (de la dernière heure) et de toutes les autres matières qui diffèrent des choses auxquelles les hommes sont habitués. Cette opinion a une certaine probabilité, mais la grande majorité des docteurs, et surtout les théologiens scolasliques, ne l'admettent pas. Ceux-ci ont même indiqué la manière dont il faut entendre chacun de ces versets, comme cela se voit dans leurs livres.
Il nous reste à indiquer, comme faisant partie des motechabeh, les qualités que Dieu s'attribue à lui-incme dans son Livre, et qu'il nous a fait connaître par la bouche de son Prophète; qualités qui, entendues de la manière ordinaire, nous porteraient à mésestimer la perfection et la puissance divines. Nous avons dit comment, à l'égard de ces versets, les premiers musulmans s'y prenaient. Après leur mort, il s'éleva des disputes à ce sujet, et l'esprit d'innovation alla jusqu'au point de porter atteinte au dogme. J'exposerai ici les diverses doctrines qu'on énonçait, et j'aurai soin de faire la distinction des bonnes d'avec les mauvaises. Mettant d'abord toute ma coniiance en Dieu, je dis que le Seigneur — Gloire soit è lui! — s'est qualifié dans son Livre comme savant, puissant, doué de volonté et de vie, ayant la faculté d'entendre, celle de voir et celle de parler; qu'il se dit magnifique, généreux, libéral, bienfaisant, grand et glorieux. Il s'est même donné des mains, des yeux, un visage, des pieds, p. 48. une langue et autres organes (propres au corps des êtres créés). Parmi ces attributs il y en a qui exigent nécessairement que le sujet
' Littéral. « des conciliions. »
7« PROLEGOMENES
dans lequel ils se trouvent soit réellement de nature divine ' : tels sont le savoir, la puissance, la volonté, puis la vie, attribut sans lequel les autres n'existeraient pas. 11 s'y trouve aussi d'autres attributs qui servent à renforcer l'idée de sa perfection, comme ceux de l'ouïe, de la vue et de la parole; puis d'autres qui donnent l'idée de l'imperfection (qui se rattache au corps) : tels sont les actes de s'asseoir, de descendre et de venir, la possession d'un visage, de deux mains, et de deux yeux, organes particuliers aux êtres crées. Le législateur nous a dit qu'au jour de la résurrection nous verrons Dieu aussi clairement que nous voyons la lune quand elle est dans son plein, et que nous ne serons pas frustrés (de cette jouissance) ^. Je rapporte ici la tradition telle qu'elle se trouve enregistrée dans le Sahîh (d'El-Bokhari). Les premiers musulmans, tant les Compagnons que leurs disciples, reconnaissaient à Dieu les attributs de la divinité et de la perfection, et s'en remettaient à lui pour l'intelligence des versets qui faisaient croire à l'imperfection de son être; ils n'essayaient pas d'en expliquer le sens.
Il y eut, après eux, des différences d'opinion parmi les docteurs au sujet des attributs; les Motazelites les regardaient comme des jugements abstraits de l'esprit et niaient l'existence des attributs dans l'essence divine. A cette doctrine ils donnaient le nom de taahid (profession de l'unité). Us enseignaient aussi que l'homme est le créateur de ses actions et que la puissance divine n'y est pour rien , surtout quand ces actes amènent le mal ou se font contre les ordres de Dieu. «Il n'est pas permis, disaient-ils, au hakim (à l'être sage par excellence) de causer de telles actions. >• Ils enseignaient aussi que Dieu était dans l'obligation de viser ^ toujours à faire pour le mieux dans sa conduite envers ses serviteurs, et ils désignaient cette doctrine parle terme adl (justice). Avant cela, ils avaient commencé par nier la prédestination et par déclarer que chaque chose doit son origine à un
' Pour *!ï*JI, lisez i^J^\. à la îieconcle personne du singulier. — ' .le
* Le traducteur lurc a lu t5^et*LàJ'. lis oUt^*, à la place de i^^dy.
savoir, à une puissance et à une volonté créés' (exprès pour cet objet). Le Sahih fait mention de cela et rapporte qu'Abd Allah , fils (du khalife) Omar, maudit publiquement'^ Mabed el-Djoheni et ses disciples parce qu'ils professaient celte doctrine. Ouacel Ibn Atâ el-GhazzaP, un de ses sectateurs et disciple d'El-Hacen el-Basri, accueillit l'opinion de la non-existence de la prédestination. Cela eut lieu du temps d'Ahd el-Melek Ibn Merouan (le cinquième kbalife omeïade). Màmer es-Solemi adopta ensuite la même opinion, mais P. 49. ceux qui l'avaient déjà admise y renoncèrent ( pendant quelque temps) *. Un autre membre de cette secte fut Abou '1-Hodeïl el-Allaf. Il devint le chef de l'école motazelite après en avoir étudié les doctrines sou» Othman Ibn Khaled et-Taouîl, ancien disciple de Ouacel. (Olhman) fut un de ceux qui niaient la prédestination et rejetaient les attributs de l'existence (les attributs essentiels), suivant, en cela, l'opinion des philosophes (grecs), dont les doctrines avaient commencé à s'introduire parmi les musulmans. Ensuite vint Ibrahim en-iSaddham. Celui-ci admit la prédestination, et entraîna les (Motazeliles) dans la même voie; mais, ayant ensuite étudié les livres des philosophes, il se prononça de la façon la plus énergique contre l'existence des attributs et rétablit la doctrine motazelite sur ses anciens fondements. Il eut pour successeurs EI-Djahed^ El-Kaabi' et El-Djobbaï'.
Ce système fut appelé la science de la parole (la scolastique), soit à cause des argumentations et des controverses auxquelles il donna lieu, soit parce que la négation de la parole comme attribut divin en
' LiUéral. • qui sont nouvearix. •
' Ou excommunia. Le verbe arabe !<i- •;Dirie : « déclarer qu'on ne répond pas pour un autre. •
' Abou Flodeïfa Ouacel Ibn Atâ ei-Gliazzal, naquit à Médine l'an 80 (699-700 de J. C). Il enseigna la doctrine motazelite à Basra, et mourut l'an i3i (748-749 de J. C). Dans le texte arabe il faut lire JiyiJl à la place de <jtyuf
* Celle parenthèse est justifiée par le
l'ail et parla traduction turque. On y lit
' Mort en 3 5o (864 deJ. C).
' Abou 'i-Cacem Abd Allah el-Kaabi.
fondateur de la secte motazelite appelée des Kaabiles, mourut en 817 (929 de J. C).
' Abou Ali '1-Djobbaï, théologien motazelite, mourut l'an 3o3 (916 de J. C.).Son fils Abou Hachem professa les mêmes doctrines et mourut en 3ai (933). — Lisez t^*U:i! dans le texte arabe.
n PROLÉGOMÈNES
formait la base. Ce fut à cause de cela que l'imam Es-Chafêi disait, en parlant des Motazelites, qu'ils méritaient d'être fustigés avec des branches de palmier et promenés avec ignonimie à travers les rues.
Les personnes que nous venons de mentionner consolidèrent le système. Leurs opinions furent admises par les uns et repoussées par les autres, jusqu'à ce qu'Abou '1-Hacen el-Acbari se mît en avant. Ce docteur eut de fréquentes controverses avec les principaux Motazelites au sujet du bien et du mieux^. et rejeta leur théorie. Il suivit les opinions d'Abd Allah Ibn Saîd Ibn Kilab, d'Abou '1-Abbas el- Calaneci et d'El-Hareth Ibn Aced el-Moliacebi , tons partisans des doctrines professées par les premiers musulmans et sincèrement attachés au système fondé sur la Sonna. Il fortifia* ces doctrines par des preuves tirées de la scolastique et montra que, dans l'essence de Dieu, il existe certains attributs, tels que la science, la puissance et la volonté, attributs au moyen desquels on complète la démonstration tirée de ïempéchement mutuel [pour prou\erYumlé de Dieu)^ et celle qui montre la réalité de la puissance possédée par les prophètes d'opérer des miracles. Les Acharites reconnaissaient pour attributs la parole,
> l'ouïe et la vue, et voici pour quelle raison : bien que ces mots,
pris dans leur sens littéral, pussent faire croire à l'imperfection (de Dieu), en donnant à entendre que sa parole consiste en un son et en des lettres énoncés par des organes corporels, il n'en est pas moins vrai que, chez les Arabes, le mol parole a. une autre signification, dans laquelle l'idée de son et celle de lettres n'entrent pas, savoir, ce qu'on
P. DO. roule dans l'esprit. Tel est (selon les Acharites) la véritable signification* du mot parole (employé pour désigner l'attribut de Dieu; pour eux), la première signification ne vaut rien. Ayant ainsi écarté ce qui pouvait faire supposer qu'il y avait de l'imperfection (dans Dieu), ils reconnaissaient cet attribut (la parole divine) comme éternel a
* V'oyei ci devant, page 58. ' En arabe j^Uj. Ce terme peut aussi ' Pour ïjoU, tiscï tV-jb. La Irailuc- se rendre par conflit de volontés. (Voy- cilion turque porte iVuU', ce qui justifie devant, p. 5a.) Ja correction. ' Pour «Aa'h'.^ , liseï
parie ante^ et comme rentrant tout à fait dans ia catégorie des autres attributs. D'après cette doctrine, le mot Coran désigne également {la parole) ancienne qui existe dans l'essence de Dieu et qui s'appelle la parole mentale, et la parole nouvelle^, qui consiste en des combinaisons de lettres s'énonçant au moyen de sons. Quand on emploie le terme ancienne, on attribue au mot parole la première de ces deux significations, et quand on dit que cette parole peut se lire et s'entendre, on veut dire (qu'elle porte la seconde de ces significations et) que la lecture et l'écriture peuvent servir à la représenter.
L'imam Ahmed Ibn Hanbel évitait, par un scrupule de conscience, d'employer le terme nouvelle (pour désigner la parole qui se lit et qui s'entend), et cela pour la raison qu'on n'avait jamais ouï dire que les anciens musulmans s'en fussent servis dans ce sens. Sa répugnance, à cet égard, n'impliquait point qu'il regardât comme étemels les exemplaires du Coran écrits à la main et les textes coraniques qui s'énoncent au moyen de la langue; car il voyait parfaitement bien que ces exemplaires étaient nouveaux; elle provenait uniquement d'un excès de piété. Dans toute autre supposition, cela aurait été, de sa part, la négation d'un état de choses dont tout le monde devait nécessairement reconnaître la réalité; et à Dieu ne plaise que cet imam fût capable (de montrer une telle faiblesse d'esprit).
Quant aux attributs de l'ouïe et de la vue, bien que leurs uonis fassent penser à la faculté perceptive exercée par certains organes du corps, ces mêmes noms s'emploient dans la langue (arabe) pour indiquer facte d'apercevoir ce qui peut être entendu ou vu. Cela suffit pour écarter l'idée d'imperfection que ces mots pourraient suggérer; d'ailleurs, les significations que nous venons d'indiquer appartiennent réellement à ces deux termes. Quant aux mots se poser, venir, descendre, visage, deux mains, deux yeux, etc. on évite
' Lillcral. « coiume ancien » ce/Ze sert à désigner ce qui n'esl pas éternel
' De même que chez les scolastiques, u parte ante, ce qui a eu un commence-
ic terme ancienne s'euiploie pour désigner nient , ce qui a été créé.
ce qui est éternel aparté ante, le mot nou-
Proiégomènes. — m. lo
1k PROLÉGOMÈNES
de les entendre dans leur signification ordinaire ; car elle pourrait faire croire à de fimperfection (dans la nature de Dieu), en établissant une similitude (entre lui et les êtres créés), et on les regarde comme des expressions métaphoriques. C'est ainsi que les Arabes donnent un sens allégorique à des phrases dont le sens littéral serait inadmissible. Ils ont expliqué de cette manière le passage du Coran (où il s'agit d'un mur) qui pensait s'écrouler (sour. xviu, vers. 76). C'est chez eux une pratique admise qui n'a jamais été repoussée ni regardée comme une innovation.
*Ce qui porta les (scolastiques) à interpréter ces mots d'une manière allégorique, bien que cela fût contraire au système des pre- P. 5i. nliers musulmans, qui remettaient à Dieu la compréhension des versets obscurs, ce fut la hardiesse de quelques musuhnans des temps postérieurs, — nous voulons parler des Hanbelites anciens et modernes, — qui entendaient ces expressions d'une manière tout à fait étrange : ils les regardaient comme désignant des attributs établis dans Dieu, mais d'une manière inconnue. Ainsi , pour expliquer fidée de Dieu qui se pose sur son trône, ils disent que l'acte de se poser est établi en lui. « Nous conservons (disaient-ils) au terme se poser sa signification littérale pour ne pas être obligés à le déclarer nul [tatîl). Nous n'indiquons pas la manière dont l'acte de se poser est établi en Dieu, pour ne pas nous laisser entraîner dans Y assimilation (de Dieu aux créatures), choses que les versets privatifs n'autorisent pas. Tels sont les passages : // n'y a rien qui lai soit semblable (Coran , sont . xi.n , vers. 9) , — loin de sa gloire ce qu'on lui attribue (s. xxiii, v. gcJ), — loin de lai ce que disent le gens pervers^, — il n'a pas engendré et n'a pas été engendré (s. cxii, v. 3). » Les Hanbehles ne se doutaient cependant pas qu'ils entraient en pleine assimilation quand ils reconnaissaient pour réel l'acte de se poser. Chez les philologues, se poser veut dire se tenir dans un lieu, s'y fixer; donc, il implique fidée de la corporéité.
' Ce passage, le! qu'il est rapporlé dans le texte arabe, ne se trouve pas dans le Coran.
L'emploi de Yannulation leur répiignail\ mais il s'agissait ici d'annuler la signification d'un mot, ce qui n'est pas défendu; c'est l'annulation (des attributs) de la divinité qui est défendue. Il leur répugnait aussi d'admettre que certaines obligations fussent inexécutables (dans le cas où l'on s'écarterait de la signification littérale des mots)*; mais cela est une illusion de leur part, car aucune obscurité ne se présente dans les versets qui prescrivent des devoirs. Ils prétendaient que leur système était celui des premiers musulmans; mais à Dieu ne plaise (que nous admettions leur opinion)! Le système des anciens fut celui que nous avons indiqué, savoir, de s'en rapporter à Dieu pour le sens de ces versets et de ne pas essayer de les comprendre. Pour justifier leur opinion que Dieu se pose réellement sur le trône, ils citent cette parole de l'imam Malek : « L'acte de se poser est connu, mais la manière en est inconnue. » Malek ne voulait cependant pas dire que l'acte de se poser attribué à Dieu était une chose connue; à Dieu ne plaise I il connaissait trop ])ien la signification du verbe se poser pour énonver une telle opinion; il voulait seulement dire que la signification étymologique de ce verbe était connue et qu'il ne se dit que des êtres ayant un corps; mais la manière de se poser (en parlant de Dieu), c'est-à-dire, la réalité de la prise de position, était inconnue'. En effet, tous les attributs sont des manières d'être réelles, et l'on ignore com- P. Si. ment les manières d'être sont établies en Dieu. Pour démontrer que Dieu occupe un lieu* ils citaient la tradition de Saouda* : Le Prophète lui demanda où était Dieu , et elle répondit : « Dans le ciel. « « Rends-lui la liberté, s'écria-t-il, car elle est vraie croyante. » Mais il ne la reconnaissait pas pour telle parce qu'elle avait dit que Dieu existait dans un lieu, mais parce qu'elle avait cru au sens apparent des
' On avait donné aux Molazeiites le so- ' Lilléral. « pour prouver l'affirmation
briquet d'annulaleurs, parce qu'ils niaient du lieu. » l'existence des nltribuls divins. ' Moaouïa Ibn el-Hakem possédait une
' Je ne sais de quels passages du Coran esclave appelée Saouda et voulait l'affran-
il s'agit. chir. 11 consulta à ce sujet le Prophète , qui
' Le sens exige l'insertion du mol interrogea la femme afm de savoir si elle
«J»^ après AiiJLk. était croyante et digne de la liberté-
76 PROLEGOMENES
versets qui donnaient à entendre que Dieu était dans le ciel. Ce fut ainsi qu'elle se trouva comprise dans la classe des musulmans sincères qui croyaient aux versets obscurs sans avoir essayé d'en trouver le véritable sens. Un argument décisif conlrc la proposition que Dieu est dans un lieu est fournie par ia raison même : elle nie que Dieu ait besoin (de l'extrinsèque pour exister). D'autres preuves nous sont offertes par les versets privatifs qui impliquent ïexemption; tels, par exemple, que : // n'y a rien qui lai ressemble; Il est Dieu dans les deux et sur la terre, etc. Or aucun être ne peut occuper deux lieux à la fois; aussi (ce dernier verset) ne signifie pas que Dieu occupe un lieu quelconque, mais désigne autre chose.
Plus tard, (les Hanbelites) généralisèrent leur manière d'entendre les passages (du Coran) qui donnaient à Dieu un visage, deux yeux et deux mains, ou qui lui attribuaient l'acte de descendre et de parler en énonçant des mots composés de lettres et de sons. (Dans leur nouveau système) ils donnaient à ces versets des significations plus compréhensibles que celle de la corporéité, et exemptaient Dieu de la qualité corporelle que ces versets paraissaient indiquer. Bien qu'un tel procédé ne soit pas autorisé par la langue (arabe) ils ont continué, depuis les premiers jusqu'aux derniers, à le mettre en pratique. Ils eurent pour adversaires les scolastiques, les Acharites et les Hanefites; en un mot, tous les partisans de la doctrine sonnite se réunirent pour les réfuter. On sait que les scolastiques hanefites de la ville de Bokhara eurent des controverses à ce sujet avec Mohammed Ibn Ismaël el-Bokhari.
Les corporalistcs (ceux qui donnent un corps à Dieu, les anthropo-
morphistes) procédèrent de ia même manière quand ils affirmèrent la
corporéité. Ils disaient que le corps de Dieu n'était pas comme les
P. 53. (autres) corps. Bien que le mot corps ne soit pas employé^ dans les
traditions sacrées quand ii y est question de Dieu, ces liommesosè-
' Pour oaÂj , lisez o>*âj i. La Ira- «Dans les traditions sacrées, le mol corps duction (iirque perle : o.> **r!r* ca^^yi^^ ne se trouve pas. » «*»y4jf c>V^) f*lj fw^ *-«j I , c"esl-à-dire ,
D'IBN KHAf.DOUN. 77
rent attribuer à Dieu un corps, en prenant à la lettre (quelques textes d'une signification obscure). Ils allèrent même plus loin et affirmèrent la corporéilé (de l'Etre suprême), mais en y mettant les mêmes réserves qu'eux (les Hanbelites). Voulant aussi sauver la doctrine de l'exemption, ils se servirent d'une expression renfermant une contradiction et une absurdité : « Dieu, disaient-ils, est un corps, mais non pas comme les (autres) corps. » (Cette distinction ne vaut rien, car) le mot corps (djism), en langue arabe, désigne ce qui a de l'épaisseur et des limites. On en donne (il est vrai) d'autres définitions : tantôt c'est ce qui subsiste par soi-même et tantôt c'est ce qui est composé d'atomes, etc. Mais ces formules appartiennent aux théologiens scolastiques, qui les avaient adoptées en laissant de côté le sens attribué au mot corps dans la langue arabe. Aussi les corporalisles se jetèrent-ils non-seulement dans l'innovation , mais dans l'infidélité-, ils assignè- . rent à Dieu un attribut imaginaire qui ferait croire à son imperfection et dont aucune mention ne se trouve ni dans le Coran ni dans les paroles du Prophète.
Le lecteur voit maintenant les différences qui existent entre le système des premiers musulmans et des scolastiques orthodoxes, et celui des sectaires plus modernes et des innovateurs, tant motazelites que corporalistes.
Parmi les théologiens des temps postérieurs', se trouvèrent des extravagants qu'on nommait assimilateurs et qui affirmaient la réalité de la ressemblance (entre Dieu et ses créatures). Cette doctrine fut portée si loin qu'un de leurs adeptes disait, à ce qu'on rapporte : « Ne me demandez de vous parler ni de la barbe de Dieu, ni de ses parties génitales; quant au reste, je saurai répondre à toutes les questions qu'il vous plaira de m'adresser. » Aucune interprétation donnée à cette doctrine ne peut la pallier, à moins qu'on ne dise en leur faveur qu'ils avaient seulement l'intention de renfermer (dans les limites d'ime seide proposition'-^) toutes les idées (absurdes) que certains versets du Coran, pris à la lettre, pourraient inspirer, et que ' Lisez j^tXj^l, sans techdid. — ' Littéral, «de circonscrire.»
(du reste,) ils entendaient ces versets de Ja même manière que les grands docteurs (du peuple musulman). Sans cela, ce serait de la franche infidélité. Que Dieu nous en préserve!
Les livres composés par les partisans de la Sonna renferment beaucoup d'arguments destinés à réfuter ces nouveautés et fournissent en abondance les meilleurs arguments qui puissent s'y employer. Les indications que nous venons de donner font connaître en gros ces diverses doctrines, ainsi que leurs ramifications. Louange à Dieu qui P. 5/1. nous a dirigés vers ce but! nous nous serions égarés si Dieu ne nous avait pas dirigés. [Coran, sour. vu, vers, lii.)
Quant aux versets qui, pris à la lettre, offrent un sens dont la signification et la portée réelle nous sont cachées, ceux, par exemple, qui regardent la révélation, les anges, l'âme, les génies, le berzekh\ les circonstances de la résurrection, l'Antéchrist, les troubles (qui auront lieu dans le monde avant le dernier jour) et les conditions (ou» signes pi'écurseurs de celte catastrophe), — tous ceux enfin qui sont difficiles à comprendre ou qui énoncent des choses insolites, — on doit les regarder comme non obscurs si on les entend de la manière que les Acharites, partisans de la Sonna, les ont expliqués dans tous leurs détails. Aussi , si nous déclarons qu'ils sont obscurs, nous sommes obligés d'exposer nos preuves et de rendre évidente la vérité de notre assertion. Nous disons donc que le monde (ou catégorie) de l'humanité est le plus noble et le plus élevé de tous les mondes d'êtres créés. Bien qu'en lui la nature humaine soit toujours identiquement la mènoe, elle passe par des phases qui diffèrent les unes des autres par leurs caractères particuliers, et il en résulte que les vérités observées dans chacun de ces états ne sont pas comme celles qui s'aperçoivent dans les autres.
La première phase est celle du monde corporel, avec ses sens externes, avec cette préoccupation d'esprit qui a pour cause la nécessité de se procurer la subsistance et avec toutes les démarches auxquelles
' Voy. p. ci-contre, et la i" partie, p. 90a.
D'IBN KIIALDOUN. 7»
les besoins de chaque jour donnent naissance. La seconde phase est ceile du monde de la vision, La vision c'est le travail de l'imagination qui forme des images en tirant parti de* celles qui parcourent* son intérieur, et fait en sorte que lliomme les aperçoive par le moyen de ses sens externes. Elles lui arrivent alors dégagées de temps, de lieu et de toutes les autres circonstances qui sont particulières au monde corporel. Le lieu^ d'où riiomme les voit n'est pas alors' celui où il se trouve. Les saints obtiennent par la voie des visions l'annonce du bonheur temporel ou spirituel auquel ils s'attendent, ainsi que cela leur fut promis par notre Prophète véridique. Ces deux phases sont communes à tous les individus de l'espèce humaine, mais elles dilfèrent, comme on le voit, en ce qui regarde les perceptions de l'esprit. La troisième phase, celle du monde du prophétisme, est d'un caractère tout spécial : elle n'existe que pour les êtres les plus nobles de l'espèce humaine, pour ceux que Dieu a particulièrement favorisés en se faisant connaître à eux, en leur enseignant son unité, en leur envoyant du ciel des révélations par l'entremise de ses anges et en les chargeant de veiller au bonheur des autres hommes, bonheur tout différent de celui dont on jouit dans la vie extérieure de ce monde. La qua- p. 55. trième phase est celle de la mort. Dans cette phase, les individus quittent la vie extérieure pour entrer dans un état d'existence (|ui précède le jour de la résurrection. Cet état est ce qu'on appelle le bcrzekh. Les hommes y jouissent du bonheur ou subissent des peines, selon la nature de leurs actes passés, et ils y attendent le jour de la résurrection générale, l'époque* de la grande rétribution, quand ils iront goûter le bonheur dans le paradis ou souffrir des tourments dans l'enfer. La réalité des deux premières phases est prouvée par le témoignage de nos sens, et celle de la troisième par les miracles et
' Littéral, ten rendant efiBcace , ou en lions faites par l'imagination. ^ — Il — t
expédiant. » t^^jA a c y.> ■» J>— ^ i^j\jy.^ *i7iv^
' Je lis JcLUi, à la place de iuLl^. <>jJ.I
Le traducteur lurc s'est borné à dire : ' Pour ylX»! , lisez (jlX>>.
« Le monde de la vision consiste en opéra- * Littéral. « la demeure. »
80 PROLEGOMENES
autres signes particuliers aux. prophètes. La quatrième a pour preuves les révélations que Dieu envoya à ses prophètes touchant l'autre vie, le berzekh et le jour de la résurrection. La simple raison nous montre que cet état existe, ainsi que Dieu lui-même nous l'a dit, dans plusieurs versets qui se rapportent à ce jour. Une des preuves les plus claires eu faveur de la réalité de cette phase c'est que , s'il n'y avait pour ^ les hommes, 'après la mort, un état d'existence tout autre que celui d'ici-bas et dans lequel ils' trouveraient ce qu'ils ont mérité, leur première création aurait été une dérision. En effet, si la mort était la privation absolue de l'existence, l'homme finirait par aboutir à la non-existence , et sa première création n'aurait pas eu sa raison d'être. Or il est absurde de supposer que le hakîm (l'être sage par excellence) soit capable d'un acte dérisoire.
Ayant établi la réalité de ces quatre phases, nous allons indiquer les divers genres de perceptions que l'homme ressent dans chacune d'elles et montrer combien ils diffèrent les uns des autres. Cela mettra le lecteur à même d'approfondir le problème des versets obscurs.
Dans la première phase, les perceptions sont claires et évidentes : Dieu lui-même a dit : Dieu vous a tirés du sein de vos mères, alors que vous étiez privés de toute connaissance , et il vous a donné l'ouïe, la vue et l'intelligence. [Coran, sour. xvi, vers. 80.) Les perceptions obtenues ainsi produisent la faculté d'acquérir des connaissances; elles p. 56. complètent aussi la nature humaine de l'homme et le mettent en état de remplir le devoir de la dévotion qui doit le conduire au salut éternel.
Dans la seconde phase, celle de la vision (ou songes), les perceptions sont identiques avec celles qui entrent par les sens extérieurs mais elles ne s'obtiennent pas au moyen des organes du corps ^, comme cela arrive dans l'état de veille. Le voyant^ accepte comme
' Je lis ^ à la place de <». el, dans la ' Pour ^yy¥ < lisez ^ y^Jl.
ligne suivante, je substitue /'•i^ÇJ à ' Pour (jlJf lisez 3yl.
DIBN KHALDOLN. 81
certain tout ce qu'il aperçoit en songe; il n'a aucun doute sur la réalité de ce qu'il voit, aucune incertitude à ce sujet, bien que l'emploi ordinaire des organes du corps pour procurer des perceptions ait discontinué. 11 y a deux opinions touchant la nature réelle de cet élat. Selon les philosophes (musulmans), les images qui se trouvent dans l'imagination sont renvoyées par elle, au moyen du mouvement de la réflexion, jusqu'au sens commun, lequel est le point où le sens extérieur se rattache au sens intérieur; et alors l'image que celui-ci vient d'apercevoir se reproduit extérieurement dans les autres sens. Pour cette classe (de métaphysiciens) il y a une question embarrassante : la perception des choses présentées à l'imagination par Dieu ou par un ange est- elle plus sûre et plus certaine que celle des choses montrées à l'imagination par le démon? car cette faculté, comme ils le déclarent eux-mêmes, est unique (et admet également ces deux genres de perceptions'). La seconde théorie est celle des scolastiques, qui s'expriment, à ce sujet, dans des termes généraux. " (La vision,) disent-ils, est une perception que Dieu crée dans les organes des sens et qui s'y présente de la même manière que (les perceptions obtenues) dans l'état de veille. » Cette théorie est plus satisfaisante que l'autre, bien que nous ne sachions pas comment l'opération se fait. Les perceptions qu'on ressent pendant les songes forment un des témoignages les plus clairs en faveur de la réalité des perceptions obtenues par les sens dans les phases suivantes.
Les perceptions sensibles qui arrivent pendant la troisième phase, celle du prophélisme, viennent on ne sait de quelle manière, mais leur réalité est (pour les prophètes) encore plus certaine que la certitude même. Ils voient Dieu et les anges; ils entendent la parole de Dieu, soit qu'elle leur vienne de lui directement ou par l'entremise de ses anges, ils voient le paradis, le feu, le trône et le siège (c'est-
' Je ne sais si j'ai bien compris le sens cours de la traduction turque me fait ici des derniers mots de cttle phrase; le se- défaut, puisqu'elle ne les a pas rendus. Prolégomènes. — m. ii
8f PROLÉGOMÈNES
l'- 07. à-dire le ciel qui soutient le trône); montés sur le Borac\ ils traversent les sept cieux et rencontrent les prophètes qui s'y trouvent, ils font la prière avec eux et ressentent divers genres de perceptions tout aussi sensibles que celles dont l'arrivée a lieu pendant les phases de la corporéité et de la vision. (Ils les perçoivent) par une science nécessaire que Dieu crée en eux et non pas au moyen de cette faculté perceptive et usuelle qui opère, chez les (autres) hommes, au moyen des organes du corps.
Il ne faut attacher aucune importance aux paroles d'Ibn Sîna (Avicène), quand il abaisse la phase du prophétisme au même niveau que celle de la vision, et qu'il dit : « C'est l'acte de l'imagination qui renvoie une image au sens commun. » (Cette définition est inexacte) car la perception de la parole (de Dieu), dans la phase du prophétisme, est bien plus pénible pour les prophètes que dans celle delà phase de la vision, ainsi que nous l'avons indiqué'^; d'ailleurs, s'il en étaitainsi, il en résulterait que la révélation (orale) et la vision seraient positivement et réellement identiques. Cela n'est pas vrai, car nous savons que le Prophète avait eu des visions six mois avant d'obtenir des révélations (orales). Ces visions étaient le commencement et les préliminaires de la révélation. On voit par là que la vision est réellement inférieure en degré ^ à la révélation (orale). Le caractère particulier de la révélation elle-même sert à confirmer ce que nous venons de dire. On sait par le Sahih (d'El-Bokhari), combien étaient grandes les souffrances du Prophète quand il recevait des révélations i orales]. Ce fut au point qu'il fallait d'abord lui communiquer le Coran par versets isolés. La sourate du désaveu * fut la première qui •lui arriva toute à la fois; mais il la reçut à une époque postérieure ,
' Ce fut sur le Borac , animal ayant la «tV^lj, parce que l'idée qu'ils servent à
forme d'un mulet ailé et la léle d'une exprimer est énoncée beaucoup plus clai-
femme, que Mohammed fit son célèbre . remenl à la fin de la phrase,
voyage à travers les sept cieux. ' Je lis <)^i avec le manuscrit B et le tra-
• Voyez la i" partie, p. i8d. — Je ne ducleurtnrc.
rends pas les mois ***»-» JjJùJI tjjfc jj^ï * Voyez la ("partie, p. /ioi, note 2.
pendant qu'il accompagnait, à dos de cliameau, l'expédition de Tebouk. Si la révélation se faisait par la descente de la réflexion à rimagination et de celle-ci au sens comnoiin', il n'y aurait point de différence entre ces deux états*,
La quatrième phase, celle des morts dans le herzekh, commence par le tombeau quand les hommes restent dépouillés de leurs corps, et finira par' la résurrection, quand les corps leur seront rendus. Dans cet état, les perceptions des sens sont réelles : le mort, dans son tom- P, 58. beau, voit de ses propres yeux les deux anges qui l'interrogent, la place qu'il doit occuper dans le paradis ou dans l'enfer et les per- .sonnes qui assistent à son enterrement; il entend leurs discours, le bruit de leurs pas* pendant qu'ils s'éloignent, le témoignage qu'ils portent en sa faveur comme croyant à l'unité de Dieu, et leur déclaration, faite en son nom, qu'il n'y a qu'un seul dieu et que Mohammed est l'apôtre de Dieu, etc. Nous lisons dans le Sahih que le Prophète s'arrêta au bord du puits de Bedr, dans lequel on avait jeté les corps des Coreichites infidèles qui venaient d'être tués, et les appela par leurs noms '•'. Omar lui dit : « Prophète de Dieu ! pourquoi parlez-vous à des cadavres? » Le Prophète répondit : « Par celui qui tient mon âme entre ses mains I ils entendent ce que je dis aussi bien que vous. » Ensuite, au jour de la résurrection, quand ils seront ressuscites, ils entendront et ils verront aussi clairement que s'ils vivaient; ils verront les divers étages de bonheur qui existent dans le paradis et de tourments qui se trouvent dans l'enfer. Ils verront les anges et celui qui en est le seigneur, ainsi que nous fapprend ce texte du Sahih : « Au jour de la résurrection , vous verrez votre Seigneur comme vous voyez la lune dans son plein et vous ne serez pas privés de cette
' L'auteur ne reproduit pas ici d'une par : «tvii^ JL^ ^j »j j entre ces deux
manière exacte l'opinion qu'il veut ré- éials. » futer. ' Je lis "v^tj « la place de jl.
' C'est-à-dire celles de la vision et" * LiUéral. ■ le clapolemeat de leurssan-
de la i-évélation. 11 aurait dû écrire ^^ dales. »
(j!ï-*J«'. ce que le traducteur turc a ' Voyez YEisai sur l'bxitoire des Arabes
bien senti; il rend les paroles de l'auleur de M. Cau$sin de Perceval, t. III, p. 67.
U PROLEGOMENES
vue. Rien de semblable à ces perceptions ne leur était jamais arrivé pendant la vie de ce monde; elles leur viendront alors à la manière des perceptions mondaines, par les organes du sens, et se présenteront dans ces organes par Teffet d'une connaissance nécessaire que Dieu aura créée (pour cet objet), ainsi que nous l'avons dit.
Tout cela, au fond, revient à ceci que l'âme' de l'homme croît avec le corps et avec les perceptions du corps, et qu'en quittant le corps par l'effet d'une vision, on de la mort, ou d'une extase amenée par une révélation , — ce qui arrive aux prophètes , — elle sort du domaine des perceptions humaines pour entrer dans celui des perceptions accordées aux anges, et emporte avec elle les facultés perceptives de l'état d'humanité, facultés qui sont alors tout à fait indépendantes des organes (du corps). L'homme, étant entré dans cette phase, reçoit, au moyen de ces facultés, une quantité de perceptions d'une p. 09. nature bien plus élevée que celles dont l'âme avait pris connaissance pendant qu'elle était dans le corps. Telles sont les paroles d'El- Ghazzali, — que la miséricorde de Pieu soit sur lui 1 — 11 ajoute que l'âme humaine est une forme qui, après avoir ([uitté le corps, conserve les deux yeux, les deux oreilles et tous les autres organes servant à recevoir des perceptions; ces organes, dit-il, sont semblables à ceux du corps et ont la même forme. Je ferai observer que ce docteur veut indiquer par les termes [forme et semblables) les facidtés qui ont été acquises par l'opération de ces organes dans le corps et qui sont venues s'ajouter à celles qui dérivent des perceptions (ordinaires) '■'. Le lecteur qui aura compris toutes ces observations saura parfaitement que les perceptions dont nous parlons comme ayant lieu dans ces quatre phases sont réelles, bien qu'elles n'existent pas de la même manière que dans la vie de ce monde : elles vadent aussi d'intensité
' Ici et plus loin, l'auteur parait em- acquiert sa peri'ection , de même que l'âiue
piojer le mot ijJo [esprit] dans le sens ' se forme et se perfeclionne en recueillant
de ^J^ (âme). les formes des choses exlérieures au moyen
' Selon Ibn Khaldoun, c'est en recueil- des sens, lant des perceptions que la perceplivité
DIBN KHALDOUN. 85
selon les circonstances. Les ihéologiens scolasliques ont indiqué ce fait d'une manière générale en disant que Dieu crée dans elle (l'âme) une connaissance nécessaire qui lui permet de recevoir ces' perceptions, de quelque genre qu'elles soient. Par cette définition, ils veulent désigner précisément ce que nous venons d'exposer.
Ceci n'est qu'un résumé des indications que nous avons signalées comme pouvant servir à éclaircir la question des passages obscurs (du Coran); si nous avions traité le sujet avec plus d'étendue, le lecteur ne l'aurait pas mieux compris. Nous prions Dieu de nous diriger et de nous faire bien comprendre ce que ses prophètes et son Livre ont dit, afin que nous puissions obtenir une connaissance réelle de l'unité divine et arriver à la félicité éternelle. Dieu dirige qui il veut.
Du soufisme*.
Le soufisme est une des sciences qqi sont nées dans l'islamisme. Voici à quoi elle doit son origine. I.e système de vie adopté par ces }i;ens (les mystiques ou Soufis) a toujours été en vigueur depuis le *emps des premiers musulmans. Les plus éminents parmi les Compagnons et (leurs disciples) les Tabê, et parmi les successeurs de ceux- «i, le considéraient comme la route de la vérité et de la bonne direction. H avait pour base l'obligation de s'adonner constamment aux p. 60. ■exercices de piété, de vivre uniquement pour Dien, de renoncer aux pompes et aux vanités du monde, de ne faire aucun cas de ce que recherche le commun des hommes, les plaisirs, les richesses et les honneurs; enfin de fuir la société pour se livrer dans la retraite aux pratiques de la dévotion. Rien n'était plus commun parmi les Compagnons et les autres fidèles des premiers temps. Lorsque, dans le second siècle de l'islamisme et dans les siècles suivants, le goût pour
' Il faut lire tiULo à la place de tîUjo. (Voy. Notices et Extraits, t. XII, p. 298. ) Le commencement de ce chapitre a Je reproduis ici celte traduction avec quelété traduit par M. de Sacy et inséré dans que» modifications, la notice des Vies des soujis , par Djamé. >'
86 PROLEGOMENES
les biens du monde se fut. répandu et que la plupart des hommes se furent laissé entraîner dans le tourbillon de la vie mondaine, on désigna les personnes qui se consacrèrent à la piété par le nom de Soufis- ou de Motesouéfis (c'est-à-dire aspirants au soufisme) \
El-Cocheïri ^ a dit qu'on ne saurait assigner à ce nom une étymologie qui soit tirée de la langue arabe et conforme à l'analogie; que c'est évidemment un sobriquet et que l'opinion de ceux qui le font dériver de safa (pureté), ou de soffa (banquette)^, ou de sojj' (rang, ordre) est trop difficile à concilier avec les formes étymologiques de la langue pour être admissible. 11 ajoute qu'on ne peut pas non plus le faire dériver de ioa/" (laine), vu que ces gens-là n'avaient pas l'habitude de se distinguer des autres en portant des vêtements de laine. Je dis, moi, que, puisqu'il s'agit d'étymologie, soufi vient trèsprobablement de soaf (laine), car la plupart de ces dévots portaient des vêtements de cette étoffe pour se distinguer du commun des hommes, qui aimaient à se montrer dans de beaux habits.
LesSoufis ayant adopté pour règle de renoncer aux biens du monde , de se tenir séparés de la société et de s'adonner à la dévotion, se distinguèrent aussi des autres hommes par des extases * qui leur survenaient. Expliquons cela. L'homme, en tant qu'il est homme, se distingue des autres animaux par la perception ^, et cette perception est de deux sortes : la première a pour objet les sciences et les connaissances, non-seulement tout ce qui est certain, mais tout ce qui est supposition, ou dijute ou opinion; l'autre a pour objet les états qu'il
' Les deux termes s'emploient ïndiiTé- et protégé de Mohammed , qui nous a
remment pour désigner le» mystiques. transmis tant de traditions dont plusieurs
M. de Sacy en a déjà fait la remarque. sont évidemment mensongères , était un
' J'ai déjà parlé de ce célèbre hagio- des gens de la banquetle ou sofa (en arabe
graphe; voyez la i" partie, p. 456. 'ojf")-
' Certains pauvres musulmans, contem- ' Selon M. de Sacy, le mot i>.^l^ est
porains de Mohammed, dormaient dans le pluriel de tVa-j.
la mosquée de Médinc pendant la nuit, et " L'auleur aurait dû écrire y. x à JLj
se tenaient assis sur une banquette , à l'ex- »>.Ci. «par la rcllexion, et cette ré-
téricur de la mosquée, pendant le jour. flexion, »elc. (Voy. ce qu'il a dit à ce sujet
Abou Horeira l'aveugle, ce Compagnon dans la a' partie, p. iiab.)
DIBN RIIALDOUN. 89
éprouve en lui-même, tels que la joie, la tristesse, le resserrement (de cœur), l'épanouissement, la satisfaction, la colère, la patience, la gratitude et autres dispositions semblables. L'être réel et intelligent (l'àme) qui agit librement dans le corps se compose de perceptions (venues de l'extérieur), de volontés (intérieures) et d'états (ou modifications quelle éprouve); et c'est là, comme nous l'avons dit', ce qui distingue l'homme. Ces états proviennent les uns des autres; ainsi P. tii. la science vient du raisonnement, la joie et la tristesse proviennent de ce qui fait éprouver du plaisir ou de la douleur; l'activité est le produit du repos, et la paresse de la lassitude.
Il en est de même de l'aspirant (ou disciple de la vie spirituelle) dans le combat .qu'il se livre à lui-même et dans ses exercices de piété : cbaque combat qu'il livre à ses penchants produit en lui un état qui est la conséquence de ce combat. Cet état est nécessairement, ou un actc^ de dévotion qui, s'enracinanl (par la répétition), devient pour lui une station, ou, si ce n'est point' un acte de dévotion, ce doit être nécessairement une qualité que son âme acquiert*, comme joie, gaieté, activité, paresse, etc. Maintenant, quant aux stations, l'aspirant ne cesse de s'élever d'une station à une autre jusqu'à ce qu'il parvienne à la confession (ou la conviction) de l'unité divine* et à la connaissance (parfaite de Dieu), terme nécessaire pour obtenir la félicité, conformément à cette parole du Prophète : Quiconque mourra en confessant qu'il n'y a point d'autre dieu que Dieu entrera dans le paradis.
I^'aspirant ne peut se dispenser de s'élever successivement dans ces divers degrés. Ils ont tous pour fondement l'obéissance et la sincérité (d'intention); la foi les précède et les accompagne, et d'eux
■ Voy. la a' partie, p. 426. * C'esl-à-dire une modification qu'elle
* Littéral. « une espèce. » éprouve.
Il faut insérer ^ entre (j[ et ^j^'. ' Le terme employé ici est lauhîd. Plus
LesmanuscrilsC elD et l'édition de Boulac loin on le verra prendre une autre signi-
offrent la bonne leçon. Le traducteur turc fication, celle de Vunification ou idenlilé de
l'a adoptée. l'homme avec Dieu.
naissent les étals et les qualités^ qui en sont les produits et les bons résultats '^ Ces états et ces qualités en produisent d'autres par une progression successive qui se termine à la station de la confession de l'unité [tauhid) et de la connaissance. S'il se rencontre quelque défaut ou quelque imperfection dans le produit, on doit reconnaître que cela provient d'un défaut dans ce qui a précédé. Il en est de même des pensées qui passent par l'esprit de l'homme et des lumières surnaturelles qui arrivent spontanément au cœur*. En conséquence de cela, l'aspirant a besoin de demander compte à son âme de ses dispositions dans tout ce qu'elle fait', et d'examiner jusqu'aux replis les . plus cachés de son cœur; car les actions doivent, de toute nécessité, produire des résultats, et si ces résultats sont imparfaits, cela provient de défauts dans les actions. L'aspirant s'aperçoit de cela par son P. 62. goût'' et entre en compte avec sou âme pour en découvrir la cause. Il y a bien peu d'hommes qui imitent dans cette pratique les Soufis , car l'indifférence à cet égard est pour ainsi dire universelle. Les hommes pieux qui ne se sont pas élevés jusqu'à cette classe (de mystiques) ne se proposent rien de plus que de remplir les seuls devoirs que la jurisprudence regarde comme sufQsants pour celui qui veut satisfaire (aux prescriptions de la loi) et s'y conformer. Mais les mystiques examinent scrupuleusement les résultats (de leur conduite), faisant usage pour cet examen des goûts et des extases^, dans le but de s'assurer si leurs actions sont exemptes ou non de quelque défaut.
II est donc évident que tout leur système est fondé sur la pratique d'obliger l'âme à se rendre compte de ses actions et de ses fautes d'omission, et sur les discours dans lesquels ils traitent des ^ou/5 et des extases qui, naissant des combats (livrés aux Inclinations naturelles),
' C'eslà-dire, les modifications durables le cœur de riiomme sans aucun effort
et passagères de l'âme. (S. de S.) — Voy. de sa part, ci-dessus, p. 87. * C'est-à-dire, par une lumière inlé-
* Lilléral. n les fruits. » rieurc qui est une sorte d'inspiration
' Selon i'auleur du Tarifât, le terme divine. (S. de S.) is.i^l. désigne toutes les idées des choses ' Dans les extases , l'àme reçoit des ré-
du monde invisible qui surviennent dans vélalions; telle est l'opinion des Soufis.
DIBN KIIALDOUN. 80
deviennent pour l'aspirant des stations dans lesquelles il s'élève progressivement en passant de l'une à l'autre. Mais, outre cela, ils ont certaines règles de convenance qui leur sont particulières, et ils emploient entre eux certains termes auxquels ils ont assigné des significations techniques. Les mots, dans le langage ordinaire, ne servent qu'i désigner des idées généralement connues; mais, quand il se présente des idées qui ne sont pas dans la circulation générale, nous sommes obligés d'employer par convention, pour les exprimer, des mots au moyen desquels on puisse aisément les concevoir. Par suite de cela, les Soufis se sont fait une science particulière, sur laquelle on ne trouve aucune indication chez les personnes qui cultivent les autres sciences religieuses. Celle de la loi se divise en deux espèces : la première est propre aux légistes et aux jurisconsultes, et a pour objet les règles communes à tous et se rapportant aux devoirs du culte, aux usages et aux transactions sociales; la seconde est particulière à cette classe d'honunes dont nous parlons: elle embrasse tout ce qui concerne l'exercice du combat spirituel et le compte qu'on doit en dom;mder à son âme, elle traite aussi des goûts et des extases qui surviennent dans la pratique de ces exercices, elle parle du procédé par lequel on s'élève successivement dans l'échelle des goûts et donne l'explication des termes techniques qui sont usités parmi ces gens (les Soufis).
A l'époque où l'on commença à mettre par écrit les connaissances scientifiques et à en former des recueils, les docteurs rédigèrent des ouvrages sur le droit, sur les principes fondamentaux de la jurisprudence, sur la théologie scolastique, sur l'exégèse coranique et autres P. 63. sciences de ce genre. Quelqiies hommes éminenls dans l'ordre des Soufis' écrivirent .dors des ouvrages sur leur système. Les uns ont traité des règles de la dévotion et du compte qu'on doit faire rendre à l'âme au sujet du soin qu'elle a apporté à se conformer (à ces lois), soit dans ce qu'il convient de laire, soit dans ce qu'il convient de ne
Dans le style des Soufis, le mol J>■^^ les hommes distingués par leur avancement [hommes) esl souvent employa pour dire: dans la vie spirituelle. (S. de S.)
Proiégomènes. — m. la
pas faire. El-Mohacebi ' a composé sur cette matière un traité intitulé Reâïa (l'observance). D'autres ont traité des bienséances qui doivent s'observer dans la pratique du soufisme, des goûts que l'on y éprouve et des extases qui surviennent aux Soufis dans leurs états (d'exaltation). C'est ce qu'ont fait El-Cocheïri dans son Riçala^, Es-Sohrewerdi dans son Aoaaref el-Maaref^ et d'autres écrivains. El-Ghazzali a réuni ces deux genres de sujets dans son livre intitulé Ihya * : il y a consigné non-seulement les principes qui doivent régler les pratiques de la dévotion et l'observance (des bons exemples), mais aussi l'étiquette des usages observés par la confrérie et l'explication des termes qu'ils se sont accordés à employer pour exprimer leurs idées.
Ce fut ainsi que le système des Soufis se présenta, dans l'islamisme, sous la forme d'une science rédigée méthodiquement par écrit, bien que d'abord elle n'eût été qu'une manière de pratiquer les exercices de la dévotion, et que ses règles ne se trouvassent que dans le cœur des hommes. C'est de la même manière que se rédigèrent les ouvrages où l'on traite de l'exégèse coranique, des traditions, du droit, des principes fondamentaux de la jurisprudence et d'autres sciences.
Ce combat spirituel, cette retraite et cette méditation sont suivis ordinairement de l'écartement des voiles des sens ^, et accompagnés de la vue de certains inondes (ou catégories d'êtres) qui, étant du domaine de Dieu, ne sauraient être aperçus, même dans la moindre partie, par celui qui n'a pour se servir que les organes des sens. Un de ces mondes est celui de l'âme. Ce dégagement a lieu quand l'âme quitte
' Abou Abd-Allah el-Harelh Ibn Aced tuelles), mourut dans celle ville, l'an 63a
el-Mohacebi, auteur d'un trailé renfermant de l'hégire (laS/i de J. C). la biographie des SouGs et l'exposition de ' h' Ihya oloum ed-dtn (réanimation des
leur doctrine, mourut l'an a43 (857-858 sciences religieuses) remplit deux gros
de J.C.). volumes. M. Gosche a donné la liste de»
' Voyez la i" partie, p. 456, note i. chapitres de cet ouvrage dans sa notice sur
Abou Hafs Omar es - Sohrewerdi , El-Ghazzali. [\oy. Mémoires de l'Académie
grand maître des Soufis de Baghdad et de Berlin pour l'an i858. ) aateur du célèbre traité intitulé Aoaaref '' Le terme arabe e>t ,jJ^ [kechj ] . Je
elMaaref [les dons de connaitsances spiri- le rendrai dorénavant pnr dégagement.
D'IBN KIIALDOUN. 91
les sens extérieurs pour rentrer dans le sens interne; alors les étals (produits par l'opération) des sens s'affaiblissent, ceux qui proviennent de l'âme se fortifient, l'âme exerce un. empire dominant et sa vigueur se renouvelle. Or la méditation' aide puissamment à cela, car elle est comme la nourriture qui donne la croissance à l'âme, et celle-ci ne cesse pas de croître et d'augmenter jusqu'à ce que, de science (ou être en puissance) qu'elle était, elle devienne présence (ou être en acte), et que, s'étant dégagée des sens, elle- acquière la plénitude de cette existence qu'elle tient de son essence et qui consiste en la P. 64. perception même. Dans cet état^ elle est susceptible de recevoir les dons divins, les connaissances déposées près de la divinité' et les faveurs spontanées* de Dieu; enfin son essence (ou nature), en ce qui concerne la connaissance exacte de ce qu'elle est, se rapproche de l'horizon le plus élevé, l'horizon des anges *.
Ce dégagement (par lequel on est délivré) des sens arrive le plus .souvent aux hommes qui pratiquent le combat spirituel; et alors ils obtiennent une perception de la véritable nature des êtres, perception telle que personne autre qu'eux ne saurait l'avoir. De même, ils ont souvent la connaissance des événements avant qu'ils arrivent, et, par l'influence de leurs désirs ardents® et par les forces de leurs âmes,
' Le terme arabe esldikr (souvenir). Il corde aux mystiques fort avancés dans la
consiste maintenant cliez les Soufis et der- vie spirituelle. Cette expression vient de ce
viches en la récitalion du chapelet et des que pour dire Dieu lai accorde des bienfaits ,
litanies, accompagnée de mouvements de on dit ; Dieu lai ouvrv la porte des bienfaits.
corps très-désordonnés. On trouvera dans (S. de S.) Il signifie aussi des émanations
l'ouvrage de M. Lane, intitulé Modem subites et inattenduesde la pari du premier
Egyptians, une description détaillée de agent, c'esl-à-dire de Dieu, ces pratiques. ' Cet horizon est la station la plus élevée
' J'ai déjà fait remarquer que l'auteur à laquelle l'âme puisse atteindre, emploie les termes ^ .s et /pâj pour dé- ' Le mot it^ est souvent employé dans
signer l'âme de l'homme. les écrits des mystiques , pour signifier les
' La signification du mol ^jJ est expli- vœux, les prières ou les bénédictions qu'un
quée dans la i" partie, p. aoa , note i . personnage réputé saint fait pour le succès
* Le mot ^ (ouverture] est employé d'une entreprise quelconque, et qui doi-
daftscelangagepourdésignertoulessortes vent en faciliter ou en assurer la réussite,
de faveurs extraordinaires que Dieu ac- (S. de S.)
ils disposent dos êtres inférieurs, qui sont contraints d'obéir à leur volonté.
Les plus grands personnages d'entre les mystiques ne font point de cas de ce dégagement et de cet empire (sur les êtres); ils ne déclarent rien de qu'ils savent sur la nature réelle (et secrète) d'aucune chose, quand ils n'ont point reçu l'ordre d'en parler; bien plus, ils regardent ce qui leur arrive de ces effets (surnaturels) comme une tentation, et, quand ils les éprouvent, ils demandent à Dieu de les en délivrer.
Les Compagnons pratiquèrent aussi ce combat spirituel et se virent abondamment comblés de faveurs surnaturelles : Abou Bekr, Omar et Ali se distinguèrent par un grand nombre de dons de ce genre, mais aucun d'eux n'y attacha la moindre importance. Leur façon de voir à cet égard a été suivie par les mystiques dont les noms sont mentionnés dans le traité d'El-Cocheïri , et par ceux qui, après eux, marchèrent dans la même voie.
Parmi les modernes il s'est trouvé des hommes qui ont mis beaucoup d'intérêt à obtenir ce dégagement des voiles, et à pouvoir parler des perceptions que ces voiles leur avaient cachées. Ils ont eu recours, pour y parvenir, à différents exercices de mortification, suivant les divers enseignements qu'ils ont reçus relativement à la manière d'éteindre les facultés des sens, et de nourrir, par la méditation, l'âme infelligenlc. On continue ces exercices jusqu'à ce que l'âme, ayant pris toute sa croissance et toute la nourriture dont elle est susceptible, puisse jouir pleinement de la faculté de percevoir qui lui appartient en vertu de son essence. Quand un homme, disent-ils, est parvenu à ce point, tout ce qui existe est compris dans ses perceptions; ils P. 65. prétendent avoir vu à découvert l'essence réelle de tous les êtres, et s'être fait des idées justes de la nature véritable de toutes ces choses, depuis le trône (de Dieu) jusqu'à la plus légère pluie ^ C'est ce que dit El-Ghazzali dans son ouvrage iuliUilé Ihya, après avoir
' Ce mol est mis ici pour la rime; dans le langage des Soulis il ne paraît pas avoir une acception particulière.
décrit les pratiques de mortification (dont on fait usage pour parvenir à cet état surnaturel). D'après eux, ce dégagement n'est réel et complet que s'il provient de la droiture (des intentions et des dispositions); car il peut avoir lieu (mais d'une manière imparlaite) pour des gens qui s'attachent à vivre dans la retraite et à supporter la faim, sans qu'il y ait chez eux de la droiture; tels sont les magiciens, les chrétiens cl autres gens qui pratiquent des exercices de morlification; mais nous ne voulons parler à présent que du di'(ju(]emenl provenant de la droiture. On peut user ici d'une comparaison prise d'un miroir bien poli : si l'on met un miroir convexe ou concave devant un objet dont il doit réfléchir l'image, cet objet s'y montrera sous une figure contournée qui ne sera pas la sienne; si, au contraire, la surface du miroir est plane, cet objet s'y montrera tel ([uil est. Ce que la surface plane est pour le miroir, la droiture l'est pour l'âme, relativement aux étals dont celle-ci reçoit l'impression.
Les modernes, ayant donc attaché une grande importance à ce dégagement, ont discouru sur la nature réelle des êtres supérieurs et inférieurs, sur celle de l'espèce angélique, de l'âme (universelle), du trône (de Dieu), du siégo (qu'il occupe) et d'autres choses sem-' blables; mais les personnes qui ne sont pas leurs confrères et qui ne suivent pas leur système sont incapables de comprendre les goûts et les extases qu'ils éprouvent. Parmi les casuistes, les uns repoussent (les prétentions de ces mystiques), tandis que d'autres les admettent; mais, en cette matière, les raisonnements et les arguments ne sont d'aucune utilité, ni pour réfuter ni pour prouver, attendu qu'il s'agit de choses dont on ne peut juger que par les sens intérieurs'.
[Examen détaillé et appréciation [de ces matières). — Les savants.
' Selon i'auleui' du Tarifai, le mot jusqu'au vaol^yj. dans ravant-dernière (LajIcV^) sigiiiiie ce qui s'aperçoit au ligne de la page 68, ne se trouve que dans moyen des sens intérieurs «li^tv-» m JÇ> U le manuscrit A. Le traducteur turc a reiUi'U)! .j.tyilj. — Ici finit l'extrait publié produit cette addition sans aucune obserparM.S. deSacy.Toutcequisuildarisrédi- vation; j'ai mis entre des crochets les paralion de Paris, à partir du mot ciiLoloo^Jl, graphes dont elle se compose.
parmi les tradilionnistes et ies jurisconsultes qui se sont occupés des dogmes (de la foi), ont très-souvent énoncé l'opinion que Dieu P. (16. est séparé (mobaïn) de ses créatures; les scolastiques ont dit qu'il n'en est pas séparé et qu'il n'y est pas joint (motassel); les philosophes ont enseigné qu'il n'est ni dans le monde ni en dehors du monde, et les Soufis des derniers temps ont déclaré qu'il est identique (moltahed) avec les êtres créés, soit parce qu'il s'est établi (lioloul) dans eux, soit que ces êtres soient lui-même, et qu'ils ne renferment, ni en totalité ni en partie \ aucune autre chose que lui. Nous allons examiner ces propositions d'une manière détaillée et les apprécier à leur juste valeur, afin qu'on comprenne clairement ce qu'elles énoncent]
[Le terme séparation s'emploie pour exprimer deux idées (que nous aurons à discuter successivement). Il signifie d'abord être séparé (fuant au lieu et à la place, idée dont l'idée opposée est être joint. Si l'on entend le mot séparation avec la restriction (de lieu et de place) et si l'on admet cette corrélation, on est obligé d'y reconnaître l'idée de localité, soit explicitement, ce qui serait affirmer la corporéité (de Dieu), soit par une conséquence nécessaire, ce qui serait assimiler '(Dieu aux créatures), doctrine qui rentre encore dans la catégorie de la doctrine qui assigne une place à Dieu.]
[On rapporte que certains docteurs parmi les premiers musulmans professèrent ouvertement la séparation; mais, en ce cas, on ne saurait assigner à ce mot la signification dont nous parlons. L'emploi de ce terme a été condamné par les théologiens scolastiques, parce qu'il impliquait l'idée de lieu. Voici leurs paroles : « Qu'on ne dise pas que le Créateur est séparé de ses créatures, ou qu'il leur est joint; car de pareils attributs ne conviennent qu'à des choses qui sont dans un lieu. Qu'on ne dise pas qu'un sujet doive nécessairement avoir un attribut exprimant une certaine idée ou bien l'opposé de cette idée, car cela dépend d'abord ^ d'une condition, à savoir, que l'adjonction d'un attribut à un sujet soit de rigueur; si cette condition
' Lisez ■M..nAy. l'a fail le traducleiir lurc, qui a rendu ce
' Je lis XI à la place de .ï .!, comme mot par le lerme équivalent, ItW-
n'est pas admise, la nécessité de l'adjonction n'existe pas. Il est même possible qu'un sujet se passe d'attribut exprimant une idée particulière ou le contraire de cette idée'. Aussi peut-on trèsbien dire d'un corps inorganique qu'il n'est ni savant ni ignorant, ni puissant ni faible, ni écrivant ni sans instruction. L'emploi du mot 5eparc comme attribut (d'un sujet) n'est autorisé que sous la condition qu'on veuille indiquer l'existence (du siijet) dans un lieu; cela est certain, à ne considérer que le sens de ce mot. Mais le Créateur, — Gloire soit à lui! — est bien au-dessus de pareils attributs. » Ce passage est cité par Ibn et-Tilimçani'' dans son commentaire sur les Lomâ (les éclairs) de l'imam el-Haremeïn. Il dit ailleurs : «Qu'on ne dise pas que le Créateur est séparé du monde ou qu'il y est joint; qu'on ne dise pas qu'il est en dehors ou en dedans du monde. » Cela est conforme à la doctrine des philosophes; ils enseignaient que p. f.7. Dieu n'est ni dans le monde ni en dehors du monde; mais ils fondaient leur opinion sur le principe qu'il existe des substances qui ne sont pas dans un lieu, principe repoussé par les théologiens scolastiques, parce qu'il nous obligerait à convenir que certaines substances possèdent un des attributs qui sont particuliers au Créateur. La question que nous examinons ici est traitée en détail dans les livres de théologie scolastique.]
[Passons à la seconde idée exprimée par le terme séparation, et qui est celle de différence et d'opposition. Quand on prend le mot séparé dans ce sens, on peut fort bien dire que Dieu est séparé de ses créatures quant à son essence, à son individualité', à son existence et à ses attributs. L'idée opposée à celle-ci s'exprime par les termes unification, combinaison et mélange. Cette signification du mot séparé a
' Lisez ici «iv^ .t , ainsi que dans la qu'outre le commentaire sur le Lomâ il
ligne qui précède. en composa un autre sur le Maalem de
• Hadji Klialifa ignorait la date de la Fakhr ed-Dîn er-Razi. mort de ce docteur, qu'il appelle Abd- ' Le terme arabe est *j j*; pour le
Allah Ibn Mohammed el-Fihri et-Tilimçani rendre en Français, il faudrait inventer un
(natif de TIemcen); mais il nous apprend mot comme ipiéité.
été syslénialiquement adoptée par ceux qui étaient dans le vrai ', c'est-à-dire, par la totalité des premiers musulmans, par les hommes savants dans la loi, par les théologiens scolastiques, par les Soufis des temps anciens, ceux, par exemple, dont les noms sont cités dans la Biçala (d'El-Cocheïri) ^, et par tous les docteurs qui ont marché dans la même voie. Mais une fraction des Soufis modernes, celle qui a fait des perceptions recueillies par le sens interne un objet de science et d'investigation, est allée jusqu'à déclarer que le Créateur est identique (mottahed) avec ses créatures, quant à son individualité, à son existence et à ses attributs. Ils ont même dit que c'était là l'opinion des philosophes qui précédèrent Aristote, savoir, de Platon et de Socrate. Telle 'est la doctrine que les théologiens scolastiques ont en vue quand ils parlent, dans leurs écrits, d'une certaine opinion des Soufis qu'ils prennent à tâche de réfuter : « C'est, disent-ils, un contre-sens manifeste que de supposer la réunion de deux essences dont l'une est totalement différente de l'autre, ou dont l'une est renfermée dans l'autre, comme la partie (dans le tout). » Aussi, repoussent-ils cette doctrine. Xhinification (ittihad) dont nous parlons e.st identique avec \ établissement (de la divinité dans l'homme, c'està-dire l'incarnation), dogme professé par les chrétiens au sujet du Messie, et dont la bizarrerie est manifeste, parce qu'il suppose l'établissement d'un ancien dans un nouveau (c'est-à-dire d'un être éternel dans un être créé), ou \ unification de ces deux êtres. Cela est encore la même doctrine que celle des Chîïtes imamiens' à l'égard de leurs imams.]
[Quand ib (les Soufis) parlent de V unification'', ils l'entendent de
' Littéral, lies gens de la vérité. > fanes, il n'impliquait aucune autre idée
' Voy. i" partie, p. 456, noie i. que celle de là conviction de l'unité de
' Voy. ibid. p. io4. Dieu. Ce fut là une supercherie qui déjà se
* L'idée d^ unification s'exprime en arabe laisse entrevoir dans les observations d'Ibn
par le mot taouhld, qui signifie aussi con- Klialdoun et qui est maintenant bien cons-
fesser Vanilé de Dieu. Les Soulis adoptèrent talée. Djanié, le célèbre poêle myslique,
ce terme précisément à cause de sa double a évidemment compris la signification que
signification et parce que, -pour les pro- les Soufis des hauts grades assignaient au
deux manières. Selon la première, l'essence éternelle est cachée dans les êtres qui ont eu un commencement, tant dans ceux qui se laissent p. 68. apercevoir par les sens que dans ceux qu'on aperçoit par l'entendement, et elle est identique avec ces deux classes d'êtres. Tous (ces êtres, disent-ils,) sont des manifestations externes de r(ètre) éternel, et celui-ci en est le recteur, c'est-à-dire, il les maintient dans l'existence. Cela signifie que, sans lui, ils n'existeraient pas. Telle est la doctrine de ceux qui croient à Y établissement. La seconde opinion est celle des partisans de Vanité absolue (el-ouelida'1-motlaca). Il semblerait que ceux-ci s'étaient aperçus que la doctrine des partisans de ['établissement renfermait l'idée de la non-identité, idée tout à fait opposée à celle qui est indiquée par le terme unification; aussi ont-ils rejeté la non-identité de r(ètre) éternel et des créatures, en ce qui concerne l'essence, l'existence et les attributs; et ils ont regardé comme erronée la doctrine qu'il y avait non-identité (entre l'être éternel] et les manifestations extérieures qui se laissent apercevoir par les sens et par l'entendement. « Ces manifestations (disent-ils) sont des perceptions humaines, lesquelles sont des ouehm (c'est-à-dire des illusions). » Ils ne veulent pas exprimer par ouehm l'idée que ce terme comporte en tant qu'il entre dans la catégorie dont les mots eîlm (savoir), dhann (opinion) et chekk (doute) font partie^; au contraire , ils veulent déclarer que toutes (les perceptions humaines) sont réellement des non-êtres qui ont seulement une existence (apparente)'^ dans la faculté perceptive de l'homme. « 11 n'y a réellement point d'existence (disent-ils), soit externe, soit interne, excepté pour r(èlre) éternel. » Plus loin, nous tâcherons d'expliquer cela autant que nous le pourrons; car on essayerait en vain de s'en rendre raison à l'aide de la spéculation et de la démonstration, comme cela se fait dans l'examen des perceptions purement hu-
mol taoahtd, mais il s'est efforcé de la dé- ' Voy. la i" partie, p. 199.
guiser. (Voy. A^o/iceseJ £x/r«i/5, loin. XII, ' Pour rendre le texte arabe inteHigible
pag. 345 et suiv.) Celte équivoque ne sau- il faut insérer le mot l^ avant .^y^). rail se rendre dans une traduction.
Prolégomènes. — m. i3
PROLEGOMENES
maines. En eflet, la connaissance de ces matières (si obscures) provient des impressions reçues dans le monde des anges, et il n'y a que les prophètes et les saints venus après ceux-ci qui tiennent — les premiers de leur naturel primitif, et les seconds d'une direction qu'ils ont reçue, — la faculté de les obtenir. Celui qui chercherait à en prendre connaissance en se servant des sciences humaines se tromperait tout à fait '.]
Quelques auteurs ont entrepris de dévoiler la nature des choses existantes'^ et de fixer l'ordre véritable dans lequel elles ont paru, et dans cette tâche ils ont adopté la théorie des partisans des appariées ^. Lesnotions qu'ils fournissent à ce sujet sont plus obscures les unes que P. 69. les autres, surtout si on les compare avec (les indications fournies par les docteurs orthodoxes), qui, dans leurs recherches spéculatives, s'en tenaient à la terminologie reçue et aux sciences déjà établies. El-Ferghani * nous est un exemple des premiers; dans la préface qui accompagne son commentaire du poëmc (mystique) d'Ibn el-Fared'', il expose la manière dont ce qui existe a émané de l'agent (qui est
' Fin de l'addillon fournie par le manuscrit A, et adoptée par le traducteur lurc.
' Pour cal.5ja.yt (J-ii^j tiLfi, lisez
' Quelques Soufis regardaient comme des apparences yi^^Jà^ (^awôfxeva.) tout ce qui compose le monde sensible. — Dans l'édition de Paris la même phrase se trouve répétée sous une autre forme plus simple ; mais cela provient du copiste , qui a reproduit, sans y faire attention, le texte de la rédaction primitive que l'auleur avait supprimée; aussi faut -il biffer les dernières lignes de la page , à commencer par le mot Utjj , dans l'avaiit-dernière ligne, et à finir par «Ji^Uùfc, dans la dernière ligne. Le traducteur turc n'a reconnu que la nouvelle rédaction.
" Selon Hadji Khalifa, Mohammed Ibn Ahmed el-Ferghani mourut postérieurement à l'année 700 (i3oo). Ce fut lui qui, le premier, composa un commentaire sur le Taïya d'Ibn el-Fared.
' Le grand poète mystique Omar Ibn el-l'^ared mourut au Caire, l'an 63a (ia35 de J. C). Sa célèbre cacîda ou poème sur le soufisme, intilulée Taïya, a été publiée par M. dellamineren i854. M. Grangeret de Lagrangc a publié d'autres poèmes du même auteur dans son Anthologie arabe, et M. de Sacy en a donné d'autres dans le troisième volume de sa Chrestomathie arabe. La collection complète des poëmos d'Ibn Fared , avec un double commentaire, a été imprimée à Marseille en i855, par les soins de Rochaïd Dalidah; 1 vol. in-S" de 608 pages.
Dieu), et indique l'ordre (dans lequel tout a paru) : 'Ce qui existe émane (dit-il,) de l'attribut dcV unitisme^, lequel fait émaner'' ïanéité, et tous deux émanent ensemble de la noble essence (l'Etre suprême), qui n'est ni plus ni moins que Yunité môme. Les mystiques désignent cette émanation [sodour) par le terme manifesta lion. La première des manifestations, selon eux, est celle de l'essence (qui se montre) à ellemême; elle renferme la perfection, qui implique la faculté de faire exister et de faire paraître ; ce qui est conforme à une parole qui a cours parmi eux et qu'ils attribuent à Dieu, savoir: J'étais an trésor caché, et, voulant être connu, j'ai créé les créatures afin qu'elles me connussent. Cette perfection consiste dans la faculté de faire exister, laquelle est descendue d'en haut (pour se manifester) dans ce qui existe et jusque dans les détails de la nature réelle des choses existantes. Cela forme, selon eux, le monde des réalités, la présence amaïenne' et la vérité mohammédienne. Là -dedans se trouvent les vérités (ou caractères réels) des attributs du tableau (sur lequel sont inscrits les décrets divins), de la plume (qui a servi pour les écrire), de tous les prophètes et envoyés (célestes) et de la perfection du peuple mohammédicn". Tout cela forme des parties distinctes de la vérité mohammédienne. De ces vérités il en émane d'autres qui concernent la présence hébaïenne'-' , qui (dans cette échelle) est le degré de la repré-
' J'ai dû inventer les mois unitisme et unéité pour représenter les termes /Uiljo.. (oaahdaniya) et jùiV^I {ahdîya); le mot ïji^t [ouehda) signifie unité.
' Je lis yi-^ avec les manuscrits C et D, l'édition de Boulac et la Iraduclion turque.
' Selon El-Djordjani , la hadra , ou présence amaïenne , est le degré de l'unili (ouehdiya), c'est-à-dire, probablement, le plus haut degré de l'échelle des manifestations divines. Selon un auteur cité dans le Diclionary of technical terms, cette présence est la vérité des vérités, qui n'a pour
attribut ni la nature del'Ètre divin (hakiciya) ni celle des cires créé» (khallsiya). C'est une essence simple, etc. . . . et, sous un certain rapport, elle est la contre-parlie de Vunilé. Le terme amaïenne (iJoLf ) dérive de amâ (»Lf ) « nuage élevé. »
* Pour ui\3»Jf, lisez jl)Ol«:«JI.
' Par le mot présence (hodour) doit s'entendre une manifestation deladivinité.Ilya plusieurs degrés de présence, selon la doctrine des Soufis exailés. Le lerrae hébaienne (iùoL*) est dérivé de liebâ , mot servant à désigner les atomes ou grains de poussière qui flottent dans l'atmospbère d'une
100 PROLEGOMENES
senlaiion. De là procèdent le trône, puis le siège, puis les sphères, puis le monde des éléments, puis le monde de la combinaison. Tout cela forme le monde de l'assemblage (retec), ce qui, étant manifesté, s'appelle le monde de la séparation (fetec). » — Fin de l'extrait. — Cela s'appelle le système des manifestations, ou des apparences , ou des présences. Ceux P. 70. qui procèdent par la voie de la spéculation (et du raisonnement) ne sont pas faits' pour comprendre ce genre de langage, tarit le sens en est obscur et impénétrable; combien le style des hommes aux extases et à la contemplation mystique^ diffère de celui des personnes qui se guident par (le raisonnement et par) la démonstration ! Il nous semble même que la loi divine condamne ce système, puisqu'elle ne renferme aucune disposition qui puisse nous faire soupçonner une telle suite de manii'estations.
Quelques Soufis d'une autre classe sont allés jusqu'au point d'affirmer Yidentilé (ouehda) absolue (de Dieu avec le monde), principe plus difficile à concevoir que le précédent et plus étrange dans ses résidtats. Ils prétendent que tout ce qui existe renferme dans ses diverses parties certaines puissances (ou facultés) dont la nature réelle des êtres dépend, ainsi que leur forme et leur matière. Les éléments tiennent leur existence des puissances qu'ils renferment, et la matière de chaque élément renferme en elle-même une puissance qui la fait exister. Dans les êtres composés se trouvent encore les mêmes puissances jointes à celle qui a opéré la composition de ces êtres. Ainsi, pour en donner des exemples, les minéraux renferment leur puissance
chambre éclairée par un rayon de soleil. On le désigne par le .Tiot anca (phénix) ,
Il est ein|)loyé par les mystiques pour dé- parce qu'on en parle, bien qu'il n'ait pas
ligner la monifestation par laquelle Dieu une exisfencn réelle, t
crt'c les chosa» avec la matière abstraite ' Poin'^tNAJ, lisez ^iNXftJ.
(*A>;) , qti'il convertit en substance par " Selon les Soufis, le terme ojjkLiiL
l'adjonction de la forme. « Le /leid, dit car c'est ain.si qu'il faut lire dans le texte
l'auteur du Tarifât, est cela dons lequel arabe, désigne l'acte de contempler les
Dieu a ouvert (a produit à l'improviste) choses en suivant les indications de la
les corps (le l'univers, bien qu'il [cehebâ) confession de l'unité; ce qui paraît signi-
n'nil aucune existence propre, excepté fier: «voiries choses en Dieu, de même
pai' les formes que Dieu a ouvertes en lui. qu'on voit Dieu dans les choses. i>
constituante jointe à celle des éléments et de la matière [hioulé, \i\r}) des éléments; la puissance qui constitue les animaux est jointe à celle des minéraux; la puissance qui constitue ie caractère de l'espèce humaine est jointe à celle qui fait l'animalité; ensuite vient la sphère (du monde), qui renferme la puissance de l'humanité et (une autre puissance) de plus, li en est de même des essences spirituelles et de la puissance qui réunit en elle-même celle de tous les êtres sans exception, c'està-dire la puissance divine, celle qui s'est répandue dans la totalité et dans les parties de tous les êtres et qui les réunit tous. Elle les entoure, non pas (seulement) dans leurs états de manifestation et de recèlement, dans leurs formes et dans leur matière, mais aussi de tous les côtés. Tout cela n'est cependant qu'un seul être, la personnalité même de l'essence divine. Cette essence est un être réel, unique et non composé; c'est seulement en la considérant qu'on est amené à y voir des parties. Que l'on examine la nature humaine mise en rapport avec celle de l'aniiualilé, n'y voit-on pas que la première renferme en elle-même la seconde, et que son existence dépend de celle de l'autre.»> Aussi, a-t-on assimilé ce rapport, tantôt à celui du genre à l'espèce P- 71et tantôt à celui du tout à la partie; mais ce n'est là qu'une simple assimilation. On voit que dans tout cela ces Soufis évitent à dessein ce qui pourrait donner l'idée de combinaison et de pluralité; « car, disentils, ces deux idées sont les produits de la supposition et de l'imagination. « Il paraît, d'après un discours dans lequel Ibn Dehhac ' traite de ce système, que leur doctrine au sujet de l'unité [ouehda] est absolument semblable à celle des philosophes au sujet des couleurs : « Leur existence, disent-ils, dépend de la lumière; si la lumière n'existait pas, il n'y aurait pas de couleurs. » De même, chez ces mystiques, l'existence de tous les êtres perceptibles dépend de celle de la perceptivité des sens, et, ce qui est encore plus fort, l'existence des êtres perçus par l'intellect et de ceux qu'on peut imaginer dépend de celle
L'édilion de Boulac et la traduction inutilement les deux noms dans le» liste» turque portent Dihcan ;jU*.>. .l'ai clierclié de Hadji Klialifa et de Djamè.
102 PROLEGOMENES
de la perccptivilé de l'intellect. De là résulterait que toute ïexistence séparable (c'est-à-dire les êtres qui se distinguent les uns des autres) dépendrait de l'existence de la perceptivité humaine. Donc, si nous supposons que cette perceptivité n'existe pas, il n'y aurait pas de distinction entre les choses qui existent, et elles seraient alors comme une seule chose simple et unique; le chaud et le froid, le dur et le mou, la terre même, et l'eau et le feu, et le ciel et les étoiles, n'existeraient que par l'existence des sens faits pour les apercevoir : car la perceptivité a la faculté de reconnaître, dans les êtres, des différences qui n'y sont pas; cette faculté n'existe que dans les organes de la perception, et si ces organes, doués de la faculté de distinguer, n'existaient pas, il n'y aurait qu'une perception unique, celle du moi. Us comparent cela à ce qui se passe pendant le sommeil : quand l'homme dort, les sens extérieurs, et tout ce qu'ils aperçoivent, n'existent plus, et l'homme, dans cet état, est incapahle de distinguer entre les êtres, excepté par le moyen de l'imagination (agissant dans les songes). • L'homme qui veille est, disent-ils, dans un état semblable : il ne reconnaît les différences entre tous les êtres dont il s'aperçoit P. 7a. qu'au moyen de la perceptivité humaine, et, si elle lui manquait, la différence entre eux n'existerait pas. » C'est là ce qu'ils désignent par le terme oaehm (illusion), qu'il ne faut pas confondre avec le même terme (qui signifie opinion, S6^a,) et qui fait partie de ceux qui désignent les modes perceptifs de l'homme ^
Tel est le sommaire de leur doctrine, autant qu'on peut la comprendre, d'après les indications d'Ibn Dehhac-. C'est ime doctrine bien chancelante; car nous avons la conviction intime que le pays vers lequel nous voyageons existe, bien qu'il soit hors de notre vue; nous sommes positivement certains de l'existence du ciel , déployé au-dessus de nos têtes, des étoiles et de bien d'autres choses qui sont cachées à nos regards. Puisque l'homme a réellement cette conviction, personne ne doit faire violence à ses propres sentiments et se roidir contre
' Voy. la 1" partie, p. 199. — ' Variante : «Dihcan. »
DIBN KHALDOUN.
ce qui est certain. Ajoutons que les pius avancés' parmi les Soutis modernes disent que l'aspirant, au moment où les voiles (des sens) s'écartent (devant son intelligence), obtient quelquefois une percep tion vague de celte unité. Il est alors dans ce qu'ils appellent la station de l'union. Ensuite il monte plus haut, jusqu'à ce qu'il acquière la iacullé de distinguer entre les êtres, ce qu'ils nomment la station de la séparation, celle à laquelle parvient l'initié Irès-avancé^. «L'aspirant, disent-ils, doit de toute nécessité franchir le seuil de ïétat de l'union. ce qui est un pas très-difficile, car il s'exposerait autrement à rester court et à perdre sa peine. » Telles sont les indications que nous avons à donner au sujet des diverses classes des Soufis^.
Les mêmes Soufis, ceux qui, dans les temps modernes, ont disserté sur le dégagement (de l'âme du voile des sens) et sur ce qui est derrière le voile, se sont tellement enfoncés dans cette matière, que plusieurs d'entre eux. sont allés jusqu'à professer la doctrine de ïétablissement (de la divinité dans le corps de l'homme) et de Y identité (de Dieu avec le monde), ainsi que nous en avons déjà fait la remarque, et en ont rempli leurs livres. C'est ce que firent El-Herouï*, dans son Ai7a6 el-Macamat (livre des stations), et d'autres écrivains. Plus tard, Ibn el- Arebi ^, Ibn Sebaïn ^ et leurs disciples marchèrent dans la même voie. Leur exemple fut suivi par Ibn el-Afif , par Ibn el-Fared ^ et par En- Nedjm el-Ismaïh , dans les poèmes qu'ils composèrent (sur la vie spirituelle). Il est vrai que les aïeux de ces gens-là avaient eu des relations avec les derniers Ismaéliens rafedites (hérétiques), qui
' En arabe ,j»JLiL:dJI [vérificateurs), terme qui parait désigner, dans le langage des Soufis, les personnes qui sont arrivées à la connaissance des grandes vérités.
" Littéral. • le connaissant vériCcaleur. »
' Litléra). « les degrés des gens de cette voie. » Dans Ip lexle arabe il faut lire 'ii» JJl à la place de ^^^iJI.
* Abd-Allab Ibn Mobanimed Ibn Isinaîl el-.Ansari, surnommé £/-Weroui (na-
tif ou originaire de Herat), Soufi célèbre et docteur de l'école hanbelite, mourut l'an 48i (1088-1089 de .1. C). Son ouvrage intitulé Menaxil es-Saîrin [lieux de tialte pour ceux qui marchent ( dans la voie de la dévotion) jouit d'une grande réputation et a eu plusieurs commeninleurs.
' Voy. la 2° partie, p. 191.
' Voy. ibid. p. 19a.
' Voy. ci-devant , p. 98.
p. 73. croyaient aussi à l'établissement et à la divinité de leurs imams, doctrines ignorées des premiers (Ismaéliens).
Chacune de ces sectes puisa des notions dans les doctrines de l'autre, d'où résulta un mélange d'opinions et une assimilation de croyances. Ce fut alors que commença dans les discours des Soufis l'emploi du terme cotb (axe), servant à désigner le chef des connaissants (initiés à la vie spirituelle). «Aussi longtemps, disent-ils, que ce personnage vit, il reste sans égal dans la connaissance (du monde spirituel), et, quand il quitte le monde pour paraître devant Dieu, il laisse en héritage, à un autre individu des gens de la connaissance, la station qu'il occupait. » Ibn Sîna [Avicenne) fait allusion à cette opinion dans un des chapitres de son Kitab el-Icharat ^ qu'il a consacrés au soufisme : « La majesté de la vérité (c'est-à-dire de Dieu) est trop exaltée pour servir d'abreuvoir à tous les passants; on ne doit y arriver que l'un après l'autre. » En effet, cette opinion ne s'appuie sur aucune preuve tirée de la raison ou de la loi divine; elle n'est en réalité qu'une simple figure de rhétorique. Au reste, c'est la même doctrine que professent les Rafedites au sujet de leurs imams, dont l'un, selon eux, doit hériter de l'autre. Voyez comment ces gens-là (les Soufis) se sont laissé porter par leur disposition naturelle à dérober des opinions aux Rafedites et à s'en faire des articles de foi. Ils affirment aussi l'existence des abdals -, placés à la suite du cotb. Cette doctrine est identique avec celle des Chîïtes au sujet des nakîbs^. Ils sont allés si loin dans celte voie, qu'après avoir posé comme règle fondamentale de leur ordre et de leur communion l'obligation de porter la guenille (ou froc qui distingue maintenant les professeurs) du soufisme, ils ont fait remonter cet usage jusqu'à Ali. C'est encore là une opinion du
' Le Kitab el-lckarat oaa't-tenbihat (li- J. C.j. La vie d'Avicenne se trouve clans
vre d'indicalions et d'avertissements], Ibn Kliallikan, tome I de ma traduction ,
petit manuel de logfque et de métaphy- page 44o. sique composé par le célèbre Avicenne, ' Voy. la a* partie, p. 168.
a eu un grand nombre de commentai- ' /61W. p. 191.
pes. L'auteur mourut l'an 4a8 (1087 de
D'IBN KlIALDOUN. 105
même genre (que celle des Rafedites). Ali ne se distinguait pas des autres Compagnons par une doctrine particulière, ou par une règle qui l'obligeât à porter un certain genre d'habillement, ou par aucune autre chose. Je dirai de plus qu'après le Prophète les hommes dont la vie fut la plus austère, et dont les actes de dévotion furent les plus fréqvients, étaient Abou Bekr et Omar. Aucune tradition n'a conservé le moindre trait d'un Compagnon qui se soit distingué par des pratiques rehgieuses d'un genre particulier; je dirai même de plus que tous les Compagnons étaient égaux en piété, en dévotion, en austérité de mœurs et dans la pratique du combat spirituel. Leur conduite et l'histoire de leurs actes sont la preuve de ce que j'a- p. 74. vance'. Il est vrai que les Chîïtes se sont imaginé, d'après certaines traditions qu'ils rapportent à ce sujet, qu'Ali se distinguait des autres Compagnons par ses mérites transcendants; mais, en cela, ils ne font que se conformer aux croyances hérétiques qu'on leur connaît.
[A l'époque où la secte chiite des Ismaéliens^ publia ce que nous savons' de sa doctrine au sujet de l'imamat et de ce qui s'y rapporte, les Soufis de l'Irac lui empruntèrent probablement l'idée du parallélisme entre Y externe (dhaher) et Yinteme (baten)*. (A l'instar des Chîïtes), qui avaient posé en principe qu'il fallait un imam pour maintenir les hommes dans la soumission à la loi divine et que cet imam devait être unique, afin de prévenir les conflits signalés par cette loi *, les Soufis enseignèrent qu'il y avait un cotb chargé, en sa qualité de chef des connaissants^ et à l'exclusion de tout autre individu, d'enseigner aux hommes la connaissance de Dieu : comme l'imam
' La conduite de la plupart des Com- la IraductioD turque. — ' Lisez ^ Lf à
pngnons, el surlonl celle de leurs chefs, la place de »* L*.
prouvent directement le contraire. Parleur ' C'est-à-dire entre le sens littéral et le
ambition et leur cupidité ils plongèrent les sens allégonqae des textes sacrés. musulmans dans une guerre civile, qui fut ' Voyez la i" partie, p. 89, et Coran,
le salut du christianisme. sour. n, vers. a5a.
Ce passage manque dans les manus- ° C'est-à-dire de ceux qui connaissaient
crils G et D, el dans l'édition de Boulac. la vérité, des initiés dans l'ordre. Il se trouve dans le manuscrit A et dans
Prolégomènes. — m. i4
était institué pour les choses externes, ils lui donnèrent un égal, dans la personne du cotb, institué pour les choses internes. Ils le nommèrent cotb (axe), parce qu'il était le pivot sur lequel roulait la connaissance (de la vérité). Poussant ensuite cette espèce d'assimilation jusqu'à ses dernières limites, ils imaginèrent des abdals pour répondre aux nakîbs.]
On peut reconnaitre ces (emprunts) dans ce que les Soufis de cette classe disent du Fatemide (attendu) et dans les dissertations dont ils ont rempli leurs livres et qui ont rapport à ce sujet; opinions que les anciens Soufis n'avaient ni avancées ni repoussées. Tout cela est certainement emprunté aux discours tenus par les Chîïles et les Rafedites, et aux doctrines qu'ils ont consignées dans leurs écrits. C'est Dieu qui dirige vers la vérité.
Appendice. — Je crois devoir insérer ici un extrait d'un discours tenu par un de mes professeurs, le connaissant (l'initié aux plus hautes vérités), le plus grand des ouélis (saints) de l'Espagne, Abou Mehdi Aïça Ibn ez-Zeïyat '. Il lui arrivait très-souvent de se rappeler quelques vers qu'il avait lus'^ dans le Kitab el-Macamat (livre des stations) d'El-Herouï, qui semblaient énoncer, ou peu s'en faut, Yidentité absolue (de Dieu avec le monde). Citons-les d'abord^ :
75. • Personne n'a (réellement) confessé l'unité de l'Etre unique, attendu que tous ceux qui l'ont confessée sont des mécréants.
« La confession de l'unité faite par quiconque essaye de décrire Dieu d'après ses attributs est un acte de dualisme dont l'Ltre unique a déclaré lui-même la fausseté.
• La confession qu'il (l'homme) fait lui-même de sa propre unité, c'est là véritablement la confession de l'unité de Dieu; l'acte de celui qui tâche de le désigner (Dieu) par des attributs est un acte d'impiété. »
Voici ce qu'a dit Abou Mehdi pour justifier l'auteur de ces vers :
"♦■■Ce personnage m'est inconnu; El- seule variante de peu d'importance, flan» Maccari, l'historien de l'Espagne, n'en son Nefehal el-Ins. M. de Sacy les a reparie pas. produits dans sa notice sur ce traité.
' Le mot (j* e»t de trop. (Voy. Notices et Extraits, t. XI l, p. SSa,
' Djamê a donnn ces vers, nvec une ^gi.)
DIBN KHALDOUN. 107
« Le public fut tellement choqué de l'application du terme mécréant à tous ceux qui confessaient l'unité de l'Etre unique, et du terme impie à ceux qui le désignaient par des attributs, qu'il se déchaîna contre celui qui l'avait dit et le traita de fou. Mais je dirai , moi, en me plaçant au point de vue de cette classe de Soiifis, que la confession de l'unité signifie la négation de la réalité des choses créées, négation résultant de l'affirmation de l'existence de l'Elrc étemel', et que, (pour eux), tout ce qui existe n'est qu'un seul être réel, une seule chose dont on peut dire seulement qu'elle est*.» Abou Saïd el- Djczzar, un des principaux Soulis, avait déjà dit : « La vérité (ou Dieu), c'est la chose même qui a paru et la chose même qui est cachée. » Ils croient aussi que la pluralité qui survient dans cette vérité et l'existence de la duahté (Dieu et le monde) sont, si on les compare avec les présences du sens^, comme des ombres, des échos et des images réfléchies dans un miroir *. Ils ajoutent qu'en faisant une recherche suivie à ce sujet, on reconnaîtra que tout ce qui n'est pas l'Etre éternel lui-même est le néant. «Telle, disent-ils, est l'idée exprimée par cette parole : Dieu était, et rien n'était avec lai; et il est maintenant ce qu'il était auparavant. » Us retrouvent aussi cette même idée dans la parole de Lebîd '", dont le Prophète reconnut la vérité : ■ Certes, disait ce poêle, toute chose, à l'exception de Dieu, n'est que néant. » « D'ailleurs, disent-ils, celui qui confesse l'unité de Dieu et le désigne par des attributs déclare, par ce fait même, qu'il y a un être unique'' ayant un commencement et qu'il est lui-même cet être; ( il montre aussi ) qu'il y a une confession de l'unité ayant un commencement, c'est-à-dire son propre acte (de la confesser), et qu'il y
' Littéral, «la négation de lu réalité de son sens intérieur. (Voy. ci-devant,
(aîn) delà nouveauté par l'anirmation de p. 99.)
la réalité de l'Éternel. • ' ^ 'Il faut lire, dans ce passage, ^y^^j à
* Le terme employé ici estjuil- (Voy. la place de ^fi-j, i/* à la place de A, et
le Maimonide de M. Munk , vol. I, p. a4i.) J>!)uiJl à la place de JùLàJl.
' Le terme présence du sens sert à dé- ' Poète célèbre et auteur d'une des sept
signer ces manifestations de la divinité, Moallacas.
dont l'homme ne s'aperçoit qu'au moyen " Pour c'w^a*;, lisez 0^^1x7.
a un être unique ^ et éternel, c'est-à-dire l'Etre qu'il doit adorer^. » Or nous venons de dire que la confession de l'unité est la négation de la réalité des choses créées, et cependant nous trouvons ici cette réalité positivement affirmée et même déclarée multiple ; nous y voyons la confession de l'unité repoussée; la déclaration est donc mensongère. C'est comme le cas de deux individus qui se trouve- P. 76. raient dans la même maison et dont l'un dirait à l'autre : « Il n'y a personne dans la maison excepté toi. >- A ceci l'autre n'aurait besoin de répondre que par sa présence même, ce qui équivaudrait à ces paroles : » Cela n'est pas vrai, à moins que tu n'y sois pas. »
« Quelques investigateurs minutieux ont dit que la proposition Dieu créa le temps implique une contradiction, parce que la création du temps a dû précéder le temps, et cependant cette création est un acte et n'» pu se faire que dans le temps. (A cela on a répondu qu') il fallait s'énoncer ainsi ', à cause de la difficulté avec laquelle le langage se prête à l'expression des vérités (abstraites), et de son impuissance de les énoncer et de les faire comprendre. Donc, si l'on reconnaît que l'être déclaré unique est véritablement unique et que tout ce qui n'est pas lui est néant, la confession de l'unité est réelle. Cette idée se retrouve dans une maxime énoncée par les Soufis, à savoir que Dieu seul connaît Dieu. Aucun blâme ne peut donc s'attacher à celui qui confesse l'unité de la vérité (c'est-à-dire de Dieu) pendant que les traces et les vestiges (du monde matériel) restent encore imprimés (sur son esprit); mais son acte rentre dans la catégorie des (actes qui ont donné lieu à cette maxime) : Les bonnes actions des hommes vertueux sont les mauvaises actions des hommes qui se trouvent rapproches [de Dieu). En effet, cet acte est une conséquence nécessaire de la contrainte et de la servitude (que cet homme souffre dans
' Pour <>ai.^, lisez o>»^j, correction ragraphe entier est omis dans l'édition de
autorisée par les manuscrits C et D. Doulac.
' Pour ^jA«*, lisez o^^a»^. Toutes ces ^ Pour ciU3 J^, lisez tiltj J^ Ju?-
corrections sont autorisées par le manus- avec les manuscrits C et D, et la Iraduc-;
crit C et par la traduction turque. Le pa- lion turque.
DIBN KHALDOUN. 109
le monde matériel) et de r(idée d') appariemcnt^ (dont il n'a pas encore pu se délivrer). Mais, pour celui qui est monté jusqu'à la station de l'union et qui a la connaissance du grade auquel il est parvenu, (une telle confession n'est pas permise, car elle) porterait atteinte à son droit (de se trouver dans ce grade). En effet, (celte idée d'appariement) est une illusion résultant nécessairement de la servitude (dans laquelle cet homme se trouve encore, illusion) que la vue (du monde spirituel) fait disparaître, et qui, étant une nouveauté (une chose ayant un commencement), est une souillure dont l'âme n'est purifiée que par (sa présence dans la station de) Yunion. De ces diverses classes (de Soufis), ceux chez lesquels cette doctrine est la plus enracinée, ce sont les partisans deYidentitc absolue. De quelque façon qu'on envisage leurs opinions à ce sujet, on verra que tout roule sur un point, savoir: que, pour obtenir la connaissance (de Dieu), il faut parvenir jusqu'à l'Etre unique. Le poëte ne prononça ces vers (p. 1 06) que pour encourager (les hommes), pour les avertir et pour leur faire sentir qu'il y avait une station très-élevée dans la ([uelle ïappariemcnt disparaissait et la confession de l'unité absolue se faisait, non pas en discours et en paroles, mais en réalité. Qu'on admette cela et l'on aura l'esprit tranquille (au sujet de ces vers); celui à qui la vérité de ce principe inspire des doutes peut se rassurer en pensant à cette parole (du Prophète) : J'étais son ouïe et savuc"^. Donc, quand on comprend les idées, on ne doit pas chicaner sur les termes qui s'emploient pour les exprimer. Tout ce (que renferment ces vers) sert uniquement à constater qu'il y a au-dessus de la phase (d'existence dans laquelle nous sommes) une chose ineffable, inexprimable. P. 77. Les indications que je viens de donner suffiront; chercher à pénétrer plus avant dans le sujet, ce serait plonger dans les ténèbres; et c'est ce qui a donné lieu à tant de dissertations que l'on connaît. » — Ici finit
' En arabe f-^^fÀi. Ce terme signifie, ' C'est-à-dire « Dieu entendait par mes
dans le langage des Sonlis, que Dieu et oreilles et voyait par mes yeux. » A la place
le monde font la paire. Il désigne donc de c>»j '•JjAj, on lit dans les manuscrits
une espèce de dualisme. ca>-*.Ç. ce qui signifie la même chose.
110 PROLEGOMENES
le discours du cheikh Abou Mehdi. Je l'ai extrait du traité que le vizir Ibn el-Khatîb ' composa sur l'amour (de Dieu?) et qu'il intitula : Etiaarîf bil-mohabb cs-cherif (moyen qui fait connaître le noble bienaimé). Je l'avais entendu plusieurs fois de la bouche du cheikh luimême; mais, ne l'ayant pas vu depuis longtemps, il m'a semblé que ce livre devait conserver plus exactement que ma mémoire les paroles de ce savant docteur.
Un grand nombre de légistes et de casuistes se sont appliqués à réfuter les Soufis modernes, qui professent ces doctrines et d'autres opinions du même genre. Ils comprennent dans une même condamnation tout ce que les Soufis ont appris pendant qu'ils se livraient aux pratiques de leur ordre. Il est cependant certain qu'une discussion avec les Soufis doit porter sur plusieurs points. En effet, leurs dissertations roulent sur quatre sujets : i" le combat spirituel, les goâts et les extases qui leur surviennent, le compte qu'ils font rendre ^ à leur âme au sujet de ses actes, afin de se procurer ces goûts, qui deviennent enfin une station de laquelle ils peuvent monter à une autre, ainsi que nous l'avons dit; 2° le dégagement (du voile des sens), les vérités (ou êtres) qui s'aperçoivent dans le monde invisible, telles que les attributs divins, le trône, le siège, les anges, la révélation, le prophétisme, l'âme (universelle), les natures réelles de chaque être visible ou invisible et l'ordre dans lequel les choses émanent de celui qui leur donne l'existence et l'être; 3° les actes d'autorité (exercés par certains hommes) sur les divers mondes et sur les êtres au moyen de grâces que Dieu leur a accordées; 4° les expressions qu'on est porté à prendre dans leur sens littéral et qui ont été employées par plusieurs de leurs grands docteurs, expressions qui, dans la terminologie de l'ordre, sont désignées par le terme chalehat (paroles en l'air), el qui , prises à la lettre , ne donneraient pas des idées vraies de leurs P. 7«. pensées. Il y en a qu'on a blâmées, d'autres qu'on a acceptées et d'autres qu'on a expliquées par une interprétation allégorique.
' Celui-ci est le personnage dont notre auteur parle si souvent dans son autobiographie. — ' Pour ïjyJ^ , lisez fc«-«.lrf..
D'IBN KIIALDOUN. 111
Quant à ce qu'ils disent de leurs combats spirituels, de leurs stations, des goûts et des extases qui en sont le fruit, de leur usage de faire rendre compte à leur âme de la négligence qu elle aurait montrée pour les actes qui sont les causes (de ces goals et extases), tout cela est d'une vérité incontestable : les goûts qu'ils y ressentent sont réels et c'est dans la réalisation de ces goûls que consiste la suprême félicité. Leurs récits au sujet des faveurs (divines) accordées à leurs confrères (et qui leur permettaient d'opérer des prodiges), les renseignements que ceux-ci ont donnés relativement aux êtres du monde invisible, les actes d'autorité qu'ils exercent sur les choses qui existent, tout cela est parfaitement vrai et personne n'a le droit de le nier. Si quelques légistes ont été portés à condamner ces récits, c'est un tort qu'ils ont eu. Le célèbre docteur acharite Abou Isbac el-Isferaïni ' avait objecté à la réalité (des prodiges opérés par les bommes saints) que ces prodiges pouvaient être confondus avec des miracles (et l'on sait que. le don des miracles n'appartient qu'aux prophètes). Mais quelques docteurs sonnites, investigateurs zélés de la vérité, ont fait observer que le miracle peut toujours se distinguer du prodige par le tahaddi, c'est-à-dire la déclaration qu'un miracle exactement conforme à ce qu'on annonce va avoir lieu *. Ils ajoutent : « il n'est pas possible qu'un miracle ait lieu à la suite dune annonce faite par un imposteur; car la raison nous dit qu'un miracle démontre une vérité, vu qu'il possède en lui-même la qualité de confirmer la vérité. Or, si un miracle avait lieu à la suite d'une annonce faite par un imposteur, cette qualité essentielle serait changée dans son opposé, ce qui est absurde'. D'ailleurs, la réalité des faits atteste que des prodiges en grand nombre ont été opérés (par des saints); ce serait donc un acte de présomption que de les nier. Tout le monde sait que
' Voy. la i" partie, p. 191. p. 192, 1. 1 i de la Iraduction. J'aurais dû L'explication du mot (jo^' se trouve écrire : * les qualités essentielles da miracle dans la i" partie, p. 190 et suiv. seraient changées en leurs contraires. » Le Ceci fait voir que, dans la première mot ^r^\ est employé là pour «yAli partie, les mots (j-àJI tyli-o ont été mal L»ij , c'est-à-dire l'individualité du mirendus par les attribitts de l'dme. (Voy. racle, le miracle mime.
112 PROLEGOMENES
les Compagnons en ont fait beaucoup, ainsi que plusieurs autres musulmans des premiers temps. Ce que les Soufis disent au sujet du dégagement, de la communication des vérités qui se trouvent dans les mondes supérieurs, de l'ordre dans lequel a eu lieu l'émanation des êtres, la plupart de ces renseignements rentrent dans la catégorie des (choses obscures qui se désignent par le terme) motechabeh ^ ; car c'est, de leur propre aveu, une (chose spirituelle) dont on ne peut juger que par le sens interne; or, celui qui n'a pas l'usage de ce sens est dans l'impossibilité de comprendre les goûts au moyen desquels ils aperçoivent ces mystères. D'ailleurs, les locutions dont ils se servent ne suffisent pas pour rendre ce qu'ils veulent exprimer, p. 79. parce qu'elles n'ont été instituées que pour représenter des idées usuelles, dont la plus grande partie provenait des objets perçus par les sens extérieurs.
11 ne faut donc pas se formaliser des expressions dont ils se servent en parlant de ces matières; il faut passer là-dessus sans s'y arrêter, ainsi que cela se fait pour les termes obscurs [moicchabéh] des textes sacrés. Celui qui a obtenu de Dieu la faveur de comprendre une partie de ces termes en leur assignant un sens qui soit conforme à la lettre de la loi (peut dire) : « Quelle noble jouissance que celle-là! » Quanta certaines expressions dont ils se sont servis, et qui (prises à la lettre) donneraient des idées fausses, je veux parler des termes qu'ils désignent eux-mêmes par le mot chatehat (paroles en l'air), et dont l'emploi leur est vivement reproché par les docteurs de la loi, je dirai que, pour être équitable à l'égard des Soufis, il faut se rappeler qu'ils sont des gens dont l'esprit est souvent absent du monde sensible et se laisse dominer parles sentiments surnaturels qui viennent se présenter à leurs cœurs. Aussi parlent-ils de ces communications dans des termes qu'ils n'avaient pas l'intention d'employer. A celui qui a l'esprit absent on n'adresse pas la parole, et celui qui subit une force majeure n'est pas responsable. Le Soufi qui s'est
' Voy. ci-devant, p. 64 et suiv.
DIBN KHALDOUN.
fait connaître par son mérite et par son zèle à suivre (tes bons exemples peut laisser échapper de ces expressions; mais,) en pareil cas, on doit dire que ses intentions étaient bonnes. (11 faut aussi se rappeler) combien il est difficile de parler êiextases, puisqu'il n'existe pas de termes faits exprès pour les dépeindre. Voyez l'embarras d'Abou Yezîd el-Baslauii ' et de ses confrères ( quand ils essayaient d'exprimer leurs sensations). Le Soufi dont le mérite n'est pas généralement connu est digne de blâme s'il laisse échapper des expressions de cette nature, car nous ne possédons pas assez de renseignements sur son compte pour pouvoir donner à ses paroles une interprétation favorable. Le Souli qui se sert de telles expressions pendant qu'il a l'esprit présent dans le monde des sens et qu'il n'est plus sous l'influence d'un de ses étals extatiques, mérite aussi d'être blâmé. i
Ce fut probablement pour cette raison que les légistes et les chefs de Tordre des Soufis^ autorisèrent, par une décision juridique, l'application de la peine de mort à El-Halladj, (illuminé) qui s'élait permis des expressions (insolites)' pendant qu'il avait l'esprit présent et qu'il était parfaitement maître de lui-même.
Les anciens SouGs, ceux dont les noms figurent dans la lUçata (d'El- Cocheïri), ces fanaux de la foi, dont nous avons déjà parlé, ne recherchaient jamais le dégagement des voiles (des sens) ni aucune autre perception de ce genre. Leur seule pensée était de suivre les bons exemples et de s'y conformer autant que cela leur était possible. Celui d'entre eux à qui (une de ces manifestations "surnaturelles) arrivait, s'en détournait aussitôt et n'y faisait plus attention. A vrai dire ,
' Soufi célèbre qui mourut en 261 (874-875 de J. C). Ibn KhuHikan lui a consacré un article dans son diclioiinaire biographique. (Voy. ma traduction de cet ouvrage, vol. I, p. 66a.)
' Les manuscrits C el D et l'édition de Doulac portent JLJ^.<i-X l I , à la place de
Proicgomènes. ^- m.
' Ki-Halladj fut mis à mort l'an Sog (gaa de J. C). Une de ses paroles était: Je suis la vérité, c'est-à-dire , je suis Dieu. Il disait aussi: Quand tu me vois, tu te vois, et quand ta le vois, tu nous vois. On trouvera l'iiisloire de son procès dans la traduction d'Ibn Khallikan, volume I. p. 4a3.
ils fuyaient tous (cette espèce de faveurs) et les regardaient comme P. 80. des tentations et des obstacles (à leur progrès dans la vie spirituelle). (Pour eux), de telles perceptions de l'âme n'étaient que des choses créées, des choses non éternelles a priori; ils croyaient que la perceptivité humaine était incapable de les embrasser toutes, que ia connaissance possédée par Dieu était infinie, que ce qu'il a créé est immense et que sa loi (révélée) suffit pour nous diriger. Aussi ne parlaient-ils jamais des perceptions (spirituelles) qu'ils avaient obtenues; ils défendaient même de les examiner, et ne permettaient à aucun de leurs confrères qui aurait vu écarter les voiles de s'y arrêter pour y regarder, « Tenez-vous-en, disaient-ils, aux règles de l'ordre, en imitant et en suivant (les bons exemples), ainsi que vous le faisiez avant d'avoir assisté à Yécarlement et pendant que vous étiez dans le monde des sens. » Voilà comment doit se conduire celui qui aspire (à la sainteté). C'est par le concours de Dieu qu'on réussitK
La science de l'inlerprélalion des songes.
L'interprétation des songes est une des sciences qui se rattachent . à la loi et qui prirent naissance dans l'islamisme. Elle parut à l'époque où l'on avait ramené les diverses connaissances à une classification artificielle et scientifique, et qu'on commençait à composer des livres sur ces matières. 11 est vrai que les songes et l'art de les interpréter existaient chez les hommes des temps anciens, de même que chez ceux qui vécurent dans les siècles postérieurs; mais, bien que cet art se pratiquât avant (l'islamisme) dans quelques sectes et chez quelques peuples, il ^ ne nous est pas parvenu, parce que, depuis lors, on s'en
' Je lis (jpjii *il[) avec le» manuscrits des doutes; et Ibn Khaldoiin, qui avait C et D, l'édition de Boulac et la traduc- des idées bien arrêtées au sujet du soulion turque. L'édition de Paris donne la lisme et qui croyait aux perceptions releçon du manuscrit A, laquelle signifie: cueillies dans le monde invisible, nepou- Dieu connaît la vérité de la chose. Mais cette vail terminer son chapitre sur ce sujet expression ne s'emploie qu'en pariant des par une phrase de ce caractère, choses au sujet desquelles on enlrelienl " C'est-à-dire l'ancien système.
est tenu uniquement aux doctrines émises à ce sujet parles musulmans. Quoi qu'il en soit, les songes sont naturels à l'espèce humaine et ont besoin d'être interprétés (pour être intelligibles). Joseph, le patriarclie et favori de Dieu, expliquait les songes, ainsi que nous l'apprenons par le Coran; le Prophète et Abou Bekr interprétaient ^ ; les songes, ainsi que nous le lisons dans le Sahili.
Les songes sont une des voies (par lesquelles l'homme arrive) aux perceptions du monde invisible. Le Prophète a dit : « Les bons songes p. 8i. forment une des quarante-six parties du prophétisme. » 11 a dit aussi : « De toutes les annonces (qui viennent du ciel), il ne reste que les bons songes; l'homme saint les voit, ou bien ils se montrent à lui. » La première révélation que (le Prophète) reçut lui vint sous la forme d'un songe, et chaque songe qui lui arrivait était comme l'éclat de l'aurore. Quand il sortait de la prière du matin, il avait l'habitude de demander aux Compagnons si quelqu'un d'enlre eux avait eu un songe cette nuit, espérant trouver dans celte manifestation quelque bon présage pour le triomphe de la religion. :v.
Les songes sont un des moyens par lesquels on obtient des perceptions du monde invisible, et voici comment: l'esprit cardiaque, c'est-à-dire la vapeur subtile qui est renvoyée de la cavité du cœur, avec le sang, à travers les artères jusque dans toutes les parties du corps , cl qui complète l'action des facultés animales et des sens ; quand cet esprit s'est fatigué à force d'agir sur la sensibilité par le moyen des cinq sens, et de diriger l'opération des facultés externes, et que la fraîcheur de la nuit enveloppe la surface du corps, il se retire de tous les membres et rentre dans son point central, qui est le cœur, afin d'y réparer ses forces et de se mettre en état de pouvoir recommencer son travail. Par cette retraite, il suspend l'opération de tous les sens extérieurs, et voilà en quoi consiste le sommeil, ainsi que nous l'avons déjà dit dans la première partie de cet ouvrage '.
Cet esprit cardiaque est le véhicule de l'esprit (ou âme) intelligent
' Voy. la ï" partie, p. a 1 5.
de l'homme. Or l'esprit intelligent tient de son essence la faculté d'apercevoir tout ce qui est dans ce monde-ci \ puisque, par sa nature et par son essence, il est la perceptivité même. Si les perceptions du monde invisible se dérobent à la connaissance de l'esprit P. 8j. intelligent, ce sont ses occupations avec le corps , les facultés (du corps) et les sens, qui en sont la cause. S'il pouvait écarter le voile des sens et s'en débarrasser, il reprendrait alors sa véritable nature, la perceptivité même, et saisirait toutes les perceptions.
Quand il (l'esprit intelligent) se dégage d'une partie de ces obstacles, il a moins de préoccupations pour le distraire et ne saurait manquer d'entrevoir quelque chose de son propre monde (du monde spirituel). Plus il se dégage des préoccupations que lui donnaient les sens externes et qui formaient le principal obstacle à son progrès, plus il est disposé à recueillir dans le monde spirituel les perceptions qui lui conviennent le mieux, parce que ce monde-là est le sien. Ayant alors ramassé des notions dans les divers mondes dont se compose le monde spirituel, il les rapporte avec lui dans le corps. Mais, tant qu'il reste dans le corps matériel qui l'enveloppe, il ne peut agir qu'au moyen des instruments de perception propres au corps. Or les instruments du corps qui servent à procurer des connaissances ont leur siège dans le cerveau, et l'instrument qui agit sur ces perceptions est l'imagination; il enlève aux formes (ou images) recueillies par les sens les formes qui hii sont spéciales et les renvoie à la mémoire. Celle-ci les garde jusqu'au moment où l'esprit en a besoin, soit pour les examiner, soit pour en tirer des conclusions. L'esprit, de son côté, tire de ces mêmes formes celles qui sont spirituelles et intellectuelles, de sorte qu'il remonte du sensible à l'intellectuel par la voie de l'abstraction et par l'entremise de l'imagination.
Il en est de même de l'esprit quand il recueille des perceptions dans le monde qui lui est propre (le monde spirituel) : il les renvoie à l'imagination, qui leur donne des formes en rapport avec sa propre
' Littéral. « le monde de la chose. »
nature et les passe au sens commun. Il en résulte que l'homme plongé dans le sommeil voit ces formes de la manière dont il aperçoit celles qui se recueillent par les organes des sens. Voilà comment les perceptions obtenues par l'esprit intellectuel se trouvent abaissées au degré de cellesqui s'acquièrent par les sens (extérieurs); et, dans tout cela, l'imagination joue le rôle d'intermédiaire. Voilà la vérité en ce qui regarde les songes.
Ces indications suffiront pour faire distinguer entre les songes vrais et les songes confus et faux. Ces deux classes de manifestations se composent de formes (ou images) et se présentent à l'imagination P. 83. pendant le sommeil : si elles descendent de l'esprit intelligent et perceptif, elles sont des songes vrais; mais si elles proviennent de formes que l'imagination avait transmises à la mémoire' dans l'état de veille, ce sont des songes confus (et indignes d'attention).
[Sachez maintenant que les songes vrais portent en eux-mêmes des marques^ qui attestent leur vérité et leur réalité, et qui autorisent celui à qui une de ces manifestations arrive à y. reconnaître une annonce venue de la part de Dieu. Une de ces marques, c'est la promptitude avec laquelle celui qui a eu un songe ' se réveille. On dirait qu'il a hâte de rentrer dans le domaine des sens. Quelque profond que soit son sommeil, l'impression que la perception du songe lui fait est tellement forte qu'il se dépèche de sortir de cet état pour rentrer dans un autre, celui du monde sensible, où l'àme reste engagée dans le corps et soumise à l'influence de tous les accidents qui affectent le corps. Une autre de ces marques, c'est la persistance et la durée de (l'impression laissée par) la perception du songe. Il s'imprime avec tous ses détails dans la mémoire, et cela si profondément qu'il ne saurait être négligé ou oublié*. L'homme se le
' Le mot A-i--» est inutile et ne se trouve ' Lisez ici et dans la ligne précédente
ni dans Tédition de Boulac ni dans les ma- ^i,\J\ (le voyant) à la place de ijUl- Celle
nuscrils C et D. correction est justifiée par la traduction
' Les deux paragraphes suivants ne se turque; on y lit : ^Li») ciLujk.
trouvent que dans le manuscrit A et dans * Littéral, «que la négligence et l'oubli
la traduction turque. ne sauraient l'effacer. •
118 PROLEGOMENES
rappelle sans être obligé d'avoir recours à sa réflexion ou à sa mémoire. Quand il s'éveille, son esprit en garde le souvenir jusque dans les moindres particularités.]
[La raison en est que la perception mentale (ou spirituelle) n'est pas de celles qui se font dans le temps et qui consistent dans une suite d'idées^; au contraire, elle se fait tout d'un coup et dans un seul instant de temps. Les songes confus ont besoin du temps (pour se déployer), car ils se trouvent dans les facultés du cerveau; c'est de la mémoire que l'imagination les tire pour les renvoyer au sens commun, ainsi que nous venons de le dire. Or, comme tous actes du corps se font dans le temps, la perception des songes confus est celle d'une succession (d'idées) dont les unes précèdent et les autres suivent; elle subit aussi l'accident de l'oubli, accident commun à toutes les (perceptions obtenues par les) facultés du cerveau. Il en est autrement des perceptions reçues par fàme raisonnable : elles se font en dehors du temps, n'offrent pas une suite P. 8i. d'idées et laissent Içur impression sur fesprit en moins d'un clin d'œil, en un seul instant de temps. Quand fhomme s'éveille, le songe lui reste présent dans la mémoire pendant une partie de sa vie; il ne se dérobe jamais aux recherches de la faculté réflective, si, au premier moment de se laisser apercevoir, il fait (sur l'âme) une impression très-forte. Si l'homme, en s'éveillant, occupe sa faculté réflective et son esprit dans le but de se ressouvenir d'un songe qu'il a eu et dont il a oublié trop de détails pour pouvoir se le rappeler en entier, il n'a eu qu'un songe confus. Les mêmes marques servent à faire reconnaître les révélations qui sont vraies. Dieu luimême a dit en parlant au Prophète : « N'agite pas ta langue avec trop d'empressement [afin de répéter les paroles divines); c'est à nous de les rassembler et de les réciter. Quand nous [te) les lirons, suis-en la lecture, puis ce sera à nous de [te) les expliquer. » [Coran, sour. lxxv, vers, i 6, 17, 18.) Les songes ont donc un certain rapport avec le prophétismo
" Littéral. « et n'esl pas soumise à un ordre. »
et Ja révélation, comme le Saliih le donne à entendre; nous y lisons : « Le Prophète a dit : Le songe est une des quarante-six parties du prophétisme^ » Il est même assez probable que cette proportion (une quarante-sixième) existe entre les caractères qui distinguent les songes et ceux qui appartiennent au prophétisme.]
De l'inlerprélallon des songes. — - L'âme intelligente, ayant obtenu (pendant le sommeil de l'honinie) une perception (du monde spirituel), la transmet à l'imagination afin que celle-ci lui applique une lorme. La forme que l'imagination choisit a toujours quelque analogie avec cette perception. Ainsi, si l'âme a eu l'idée d'un puissant souverain, l'imagination donnera à cette idée la forme qui est propre à la mer; si elle a aperçu l'idée d'inimitié, l'imagination attribuera à cette idée la forme appartenant à l'idée de serpent. Aussi, quand l'homme s'éveille, il sait seulement qu'il a vu la mer ou un serpent. Celui qui interprète les songes se rappelle d'abord que la forme de la mer est sensible, et que l'idée aperçue par l'âme se trouve cachée derrière celte forme; il examine ensuite (la question) au moyen de sa faculté assimilante, et, se guidant par des circonstances accessoires, il parvient à découvrir la véritable perception. Il dira, par exemple, P. 85. qu'il s'agit du souverain parce que la mer est un être très-grand auquel on est autorisé, par l'analogie, à assimiler le souverain. On peut de même représenter un ennemi par un serpent, parce qu'un ennemi et un serpent sont tous les deux très-nuisibles, et assimiler les femme» à des vases, parce que celles-là sont aussi des réceptacles.
Parmi les choses qui se voient'^ en songe, les unes n'ont pas besoin d'interprétation parce qu'elles sont parfaitement claires, ou parce qu'elles fournissent des perceptions ayant une analogie frappante avec les formes (adoptées par l'imagination) pour les représenter. Voilà pourquoi nous trouvons dans le Sahih qu'il y a trois espèces de songes : ceux qui viennent de Dieu, ceux qui viennent d'un ange et ceux qui
' L'auleur a déjà cité cette tradition dans ' Pour (jLlI , lisez 2j»)i!.
ce chapitre et dans la i " partie, p. 2 1 3.
viennent du démon. Le songe qui vient de Dieu est celui qu'on nomme clair, parce qu'il n'a point besoin d'interprétation; celui qui vient d'un ange est le songe vrai, mais qu'il faut interpréter; celui qui vient du démon est le songe confus.
Sachez maintenant que l'miagination, à qui l'âme transmet la perception qu'elle reçoit, façonne cette perception dans un des moules dont le sens (intérieur) a l'habitude de se sei'vir; si le sens ne possédait pas de ces moules, il serait incapable de rien façonner. L'aveugle-né ne sauraitse figurer le svdlan,un ennemi ni les femmes, sous les formes de la mer, du serpent et des vases, parce que les perceptions fournies par ces choses lui sont tout à fait étrangères; mais son imagination travaille pour lui et donne à ces perceptions des formes qui s'accordent par leur ressemblance ou par quelque analogie avec les formes provenant des espèces de perceptions qu'il est capable de recevoir, c'est-à-dire de celles qui lui arrivefit par l'audition ou par l'odorat. Si la personne qui interprète le songe ne fait pas attention à ces circonstances, elle s'embrouillera dans son explication et gâtera les règles qu'elle doit employer.
La science de l'interprétation des songes consiste en certaines rè'gles générales auxquelles on doit se tenir quand on entreprend d'expliquer ce que le songeur raconte. Aussi (les maîtres dans cet art) disent que la mer signifie, tantôt le souverain, tantôt la colère, P. 86. tantôt le souci et tantôt une affaire grave. Le serpent, disent-ils, désigne tantôt un ennemi, tantôt la vie et tantôt celui qui garde un secret. L'interprète des songes doit savoir par cœur toutes ces règles, afin de pouvoir en appliquer, à chaque cas, celle que les circonstances accessoires désignent comme la plus convenable. De ces circonstances, les unes se présentent dans l'état de veille, d'autres dans celui de sommeil, et d'autres encore dans les pensées qui passent par l'esprit de l'interprète et qui lui arrivent grâce à une faculté innée. Un homme .explique les songes avec plus ou moins de facilité, selon ses dispositions naturelles.
t-'interprétation des songes nous est venue des anciens musulmans:
Mohammed Ibn Sîrîn ', un des grands maîtres dans cet art, en a enseigné les règles, et ses disciples, qui les ont mises par écrit, nous les ont transmises. Après lui, El-Kirniani* composa un livre sur cette matière, et des écrivains plus modernes ont rédigé beaucoup d'ouvrages sur le même sujet. Parmi les traités d'onéirocritique, celui qui, de nos jours, est le plus répandu dans le Maghreb, porte le titre <ïEl-Moniettâ (Tusufruit) et a pour auteur Abou Taleb, savant [ulémâ) de Caïrouan. L'/cAora (l'indication) d'Es-Salemi*estun ouvrage très-satisfaisant [et assez concis*. Le Kitab el- Mercabat-el- Aliya (le haut observatoire), composé par notre professeur le savant Ibn Rached, de Tunis, est aussi im très-bon ouvrage].
L'interprétation des songes forme une science dont la lumière est un reflet du prophétisme, avec lequel elle a beaucoup de rapport; [en effet, l'un et l'autre ont pour objet les perceptions provenant de la révélation,] ainsi que nous le lisons dans le Sahih. Et Dieu sait tout ce qui est caché.
Des sciences intellectuelles (ou philosophiques) el de leurs diverses classes.
Les sciences intellectuelles , étant naturelles à l'homme en tant qu'il est un être doué de réflexion , n'appartiennent pas spéciale- P. 87. ment à une seule nation; on voit que tous les peuples civilisés se sont adonnés à leur étude et ont connu, aussi bien les uns que
' Célèbre traditionnisle el interprèle de vivait vers le commencement du ni* siècle
songes. 11 mourut l'an i lo (72g de J. C). de l'hégire.
Le traité d'onéirocritique qui porte son ' Selon Haddji Khalifa, ce personnage
nom ne me parait pas authentique. se nommait Abou Abd- Allah Mohammed
' Haddji Khalifa nous apprend, dans Ibn Omar es-Sakmi, mais il n'indique
son dictionnaire bibliographique, articles pas l'année de sa mort. Es-Salerai avait
El-Eïchara ila eîlm il-eïbara, et Kitab et- refondu l'ouvrage d'EI-Kirmani dans un
Tabîr, que cet auteur portait le surnom volume renfermant cinquante chapitres. d'Abou Ishac. Il paraît avoir ignoré la date ' Je lis L*— a.i.ij avec le traducteur turc,
de sa mort. Selon M. Wûslenfeld, dans qui a rendu ce mot par v-o^. Le passage
son Histoire des médecins arabes (en aile- manque dans l'édition de Boulac et dans
mand] , page 11, Abou Ishac el-Kirmani les manuscrits C et D.
Prolégomènes. — m. 16
les autres, quels en étaient les principes et quelles étaient les questions dont elles traitaient. Ces sciences ont existé pour l'espèce humaine depuis qu'il y a eu de la civilisation dans le monde. Elles s'appellent aussi sciences philosophiques et philosophie (hikma '). Il y en a quatre : i° la logique, science qui garantit l'esprit contre les faux jugements et enseigne comment on dégage l'inconnu que l'on cherche des principes que l'on possède et que l'on connaît. Son utilité^ consiste à faire distmguer le vrai du faux dans les questions qui se rattachent aux concepts et aux notions affirmées^, tant essentielles qu'accidentelles, pour que l'investigateur parvienne à constater le vrai en toute chose par la puissance de sa faculté réflective [et sous la forme d'une affirmation ou d'une négation*] ; 2° la science de l'investigation, qui, chez les philosophes, a pour ohjet, soit les choses sensibles, telles que les éléments et les corps qui en sont composés, savoir : les minéraux, les plantes, les animaux, les corps célestes et (leurs) mouvements naturels, ou bien l'âme, d'où procèdent les mouvements, etc. cela s'appelle la science de la nature (la physique); 3" la science qui sert pour l'examen des choses surnaturelles, telles que les êtres spirituels, et qui s'appelle la métaphysique (ilahiya); [\° la science qui examine les quantités. Celle-ci se partage en quatre branches, qui forment les mathématiques (teahm). La première est la géométrie (hendeça), au moyen de laquelle on examine les quantités prises absolument, tant les quantités nommées discrètes^, parce qu'elles peuvent se compter, que les quantités continues'^, savoir : celles d'une seule dimen- P. 88. sion, celles de deux dimensions et celles do trois, c'est-à-dire, la ligne, la surface et le (solide ou) corps géométrique. La géométrie examine ces quantités et les changements qu'elles éprouvent, soit dans leur essence (ou nature), soit dans leurs rapports mutuels. l..a
' Lo terme arabe hilcma est l'équivalent lion du Boulac ofiVenl la bonne leçon, exact du terme exotique^/ic/y-a (pliiloso- '' Voy. la 1" partie, p. aoi, noie 3.
pbiquej. L'auteur les emploie ici tous tes " Le passage mis entre parenthèses ne
deux. se trouve que dans le manuscrit A.
' Il faut lire AjjijLi, à la place de ' Littéral. « séparées iùLoiÀ*. »
l.^'i.S>lj- Le» manuscrits C et D et l'édi- ' Littéral. « conjointes *i-o-Oi. i-
seconde branche est Y arithmétique (aritmatiki). Elle donne la connaissance des changements que subit la quantité discrète, c'est-à-dire le nombre, des propriétés qui s'y trouvent et des accidents qu'elle éprouve, l.a troisième branche est la musique (moucîki); elle nous fait connaître les rapports des sons entre eux et les rapports des tons aux tons, ainsi que la manière de les apprécier numériquement. Son utilité consiste à faire connaître les lois de la modulation dans le chant. La quatrième branche est la science de la forme (du ciel, c'est-à-dire l'astronomie). Elle détermine la configuration des sphères et leurs positions, indique les positions de chaque étoile [soit] errante [soit fixe], et s'occupe d'obtenir la connaissance de ces choses en étudiant les mouvements réels et évidents de chacun des corps célestes, leurs rétrogradations et leurs mouvements directs.
Voilà les sciences qui servent de base à la philosophie. Il y en a sept : la logique d'abord, puis l'arithmétique et la géométrie, branches des mathématiques; puis ïastronomie , puis la musique, puis la physique, puis la métaphysique. Chacune de ces sciences se partage en plusieurs branches : de la physique dérive la médecine; de l'arithmétique dérivent la science du calcul , celle du partage des .successions et celle dont les hommes ont besoin dans leurs transactions commerciales ou autres; l'astronomie comprend les tables, c'est-à-dire, des systèmes de nombres au moyen desquels on calcule les mouvements des astres, et qui fournissent des équations servant à faire reconnaître les. positions des corps célestes, toutes les fois qu'on le désire. Une autre branche de l'astronomie, c'est l'astrologie judiciaire'. Nous parlerons successivement de toutes ces sciences jusqu'à la dernière inclusivement.
Il paraît, d'après nos renseignements, qu'avant l'établissement de l'islamisme , les peuples les plus dévoués à la culture de ces sciences P. 89. lurent ceux des deux puissants empires, celui de la Perse et celui de Roum (la Grèce). Chez ces peuples, m'a-t-on dit, les marches de la
' Littéral. « une autre branche de l'observation des étoiles, c'est ta science de» jugements slellaires. • >"
124 PROLEGOMENES
science étaient bien achalandés, parce que la civilisation y avait fait de grands progrès et qu'antérieurement à la promulgation de l'islamisme ils exerçaient chacun une domination vaste et très-étendue'. Aussi ces sciences débordèrent-elles, comme des océans, sur leurs provinces et dans leurs grandes villes.
Les Chaldéens, et les Assyriens [Seryaniyîn) avant eux, et les Coptes, leurs contemporains, s'appliquaient avec ardeur à cultiver la magie, l'astrologie et ce qui en dépend, savoir la science des influences (planétaires) et celle des talismans. Les Perses et les Grecs apprirent d'eux ces sciences, et les Copies se distinguèrent particulièrement dans cette étude; aussi (les sciences occultes) inondèrent-elles, pour ainsi dire, leur pays^. Cela s'accorde avec ce qui se lit (dans le Coran) au sujet de Haroul et Marout' et des magiciens (de Pharaon), et avec ce que les hommes savants (dans cette partie) racontent des berbi'^ de la haute Egypte.
Plus tard, chaque religion imita celle qui l'avait précédée en défendant l'étude de ces sciences, de sorte que celles-ci finirent par disparaître presque entièrement. Piien ne s'en est conservé, — qu'elles soient vraies ou non, Dieu le sait ! — excepté quelques restes que les gens adonnés à cette étude se sont transmis les uns aux autres, bien que la loi en ait défendu la pratique et qu'elle tienne son glaive suspendu sur les têtes des contrevenants.
Les sciences intellectuelles acquirent une grande importance chez les Perses, et leur culture y fut très-répandue; ce qui tenait à la grandeur de leur empire et à sa vaste étendue ^. On rapporte que les Grecs les apprirent des Perses à l'époque où Alexandre tua Darius et se rendit maître du royaume des Caïaniens. Alexandre s'empara alors de leurs livres et (s'appropria la connaissance) de leurs sciences. Nous
'Littéral. «l'empire et iesultanalétaient vers. g6, et la noie de Sale dans sa Ira-
à eux.» iliiction de ce livre.
' Pour Ax/» lisez A^. ' Les temples de l'ancienne Egypte.
' Pour l'histoire de ces deux anges (Voy. la 2* partie, p. 33 1.) déclius, qui enseignèrent la magie aux ' Les manuscrits C et D et l'édition de
homoies, on peut voir ie Coran, sour. 11, Doulac portent jLoJ'ij (connexité).
DIBN KIIALDOUN.
savons cependant que les musulmans, lors de la conquête de la Perse, trouvèrent dans ce pays ime quantité innombrable de livres et de recueils scientifiques, et que (leur général) Saad Ibn Abi Oueccas i'- 90. demanda par écrit au khalife Omar Ibn al-Kbattab s'il lui serait permis de les distribuer aux vrais croyants avec le reste du butin. Omar lui répondit en ces termes : « Jette-les à l'eau; s'ils renferment ce qui peut guider vers la vérité, nous tenons de Dieu ce qui nous y guide encore mieux; s'ils renferment des tromperies, nous en serons débarrassés, grâce à Dieu ! » En conséquence de cet ordre, on jeta les livres à l'eau ou dans le feu, et dès lors les sciences des Perses disparurent au point qu'il ne nous en est rien parvenu.
Passons aux Roum (les Grecs et les Latins). Chez ces peuples l'empire appartint d'abord aux Grecs, race qui avait fait de grands progrès dans les sciences intellectuelles. Leurs hommes les plus célèbres, et surtout (ceux qu'on appelle) les piliers de la sa(jessc\ soutenaient tout le poids de ces doctrines, et les péripatéticiens^, gens du porti({ue', s'y distinguaient par leur excellent système d'enseignement. On dit qu'ils donnaient des lectures sur ces sciences à l'abri d'un portique qui les garantissait contre le soleil et le froid. Us prétendaient faire remonter leur doctrine à Locman le sage, qui l'aurait communiquée à ses disciples , qui l'auraient transmise à Socrate *. Celui-ci l'enseigna à son disciple Platon, qui la transmit à Aristote, qui la passa à ses disciples Alexandre d'Aphrodisée ', Themistius, et autres. Aristote fut le précepteur d'Alexandre, roi des Grecs, celui qui vainquit les Perses et leur enleva fempire. De tous les philo-
' Selon le traducteur turc, ces sages étaient Pythagore, Empédocle, Socrate, Platon et Aristote.
' Lisez, dans le texte arabe, ^j.»LHl.
' L'auteur a confondu les péripatéticiens avec les stoïciens , le Lycée avec le Portiqii e.
' Le texte porte : » à Socrate du tonneau. • ibn Khaldoun , à l'exemple de Djemaled-Dîn el-Kifti, auteur du dictionnaire
biographique des philosophes, attribue à Socrate ce qu'on raconte de Diogène. Le traducteur turc a passé par-dessus le mot (jiVl (le tonneau). Il a connu trop bien l'histoire de la philosophie grecque pour se laisser tromper.
' Ibn Khaldoun ne paraît pas s'être douté qu'Alexandre d'Aphrodisée était venu au monde plus de cinq siècles après Aristote.
sophes, Aristole était le plus profond et le plus célèbre. On l'appelle le premier des instituteurs (el-moallem el-aouwel), et sa renommée s'est répandue dans l'univers.
Après la ruine de la puissance des Grecs, l'autorité souveraine passa aux Césars, qui, ayant embrassé la religion chrétienne, défendirent l'étude de ces sciences, ainsi que cela se fait par les lois de tous les peuples. Dès lors, les sciences intellectuelles restèrent enfermées dans des livres et dans des recueils, comme pour demeurer éternellement dans les bibliothèques. Quand les musulmans s'emparèrent de la Syrie, on trouva que les livres de ces sciences y p. 91. étaient encore restés.
Dieu donna ensuite l'islamisme (au moude). Ceux qui professent cette rehgion obtinrent un triomphe sans égal et enlevèrent l'empire aux Roum (de la Syrie), comme ils le firent à bien d'autres peuples. Habitués à la simplicité (de la civilisation nomade), ils n'avaient jamais tourné leur attention vers les arts; mais, lorsque leur domination se fut aflérmie ' ainsi que leur empire, lorsque l'adoption de la vie sédentaire les eut conduits à un degré de civilisation que jamais aucun peuple n'avait atteint, lorsqu'ils se furent mis à cultiver les sciences et les arts dans toutes leurs ramifications, ils conçurent le désir ^ d'étudier les sciences philosophiques, parce qu'ils en avaient entendu parler aux évèques et aux prêtres qui administraient les peuples tributaires, et parce que l'esprit de l'homme aspire naturellement à la connaissance de ces matières; aussi (le khalife abbacide) Abou Djafer ei-Mansour fit-il demander au roi des Grecs de lui envoyer les ouvrages qui traitaient des mathématiques, traduits (en arabe). Le" roi lui expédia le livre d'Euclide et quelques ouvrages sur la physique. Quand les musulmans en eurent pris connaissance, ils souhaitèrent ardemment de posséder les autres écrits composés sur ces ma-
' Variâmes: it^ C, ^M*-" D, A^J ' Je lis lyyiJ, avec le manuscrit D
Boulac. La iraduction turque porte *>j.J et l'édition Je Boulac. Le traducteur turc
jyo *Jw {arriva au degré de la perfection.) a suivi celte leçon puisqu'il l'a rendue par
Je lis ^f4^ {Jirmiter comtilulafuit). le mol ^ïLvjsi.
tières. El-Mamoun arriva ensuite (au pouvoir). Ce prince était grand amateur des sciences, parce qu'il l«s avait cultivées et, ressentant une vive passioïi pour les sciences (intellectuelles), il envoya des ambassadeurs aux rois des Grecs, afin de faire mettre en arabe les ouvrages scientifiques de ce peuple et de les introduire dans son pays. A cet efl'et, il fit partir (avec eux) plusieurs interprètes, et parvint ainsi à recueillir la totalité de ces traités. Dès lors les musulmans qui s'occupaient des connaissances spéculatives s'appliquèrent à étudier ces sciences dans toutes leurs branches et y devinrent trèshabiles. Us portèrent leurs investigations si loin qu'ils se mirent en état de réfuter un grand nombre d'opinions émises par le premier instilatear (Aristote). Ce fut aux doctrines de celui-ci qu'ils s'attachèrent particulièrement', soit pour les réfuter, soit pour les soutenir, parce qu'il était le plus célèbre (d'entre les philosophes)*. Ils composèrent de nombreux traités sur ces sciences et (par leur grand savoir ils) surpassèrent tous leurs devanciers.
Ceux d'entre les nmsulmans qui arrivèrent au premier rang dans ces études furent Abou Nasr el-Farâbi ' et Ibn Sina (Avicenne), tous P. gj. les deux natifs de l'Orient, et le cadi Abou 'l-Ouelîd Ibn Rochd (Averroès), et le vizir Abou Bekr Ibn es-Saigh *, natifs d'Espagne. Je ne parle pas des autres. Ces hommes montèrent au degré le plus élevé dans la connaissance des sciences intellectuelles et acqujrent une grande réputation.
Beaucoup de personnes se bornèrent aux mathématiques et aux
' Les manuscrits, l'édition de Boiilac et la traduction turque fournissent la leçon iSj.<i>:^L, celle qu'il faut substituer à L*<i:t:^[, leçon de l'édition de Paris.
' Littéral. • auprès de qui la renommée s'était arrêtée. »
' Voy. la a' partie, p. Ai 8.
" Ibn Khallikan a donné une notice d'Ibn es-Saîgli (Ibn Baddja, connu en Europe sous le nom d'Avenpacé) dans
sou dictionnaire biographique, vol. lil de ma traduction. M. de Gayangos a publié dans sa traduction de l'histoire d'Espagne d'El-Maccari , vol. 1, appendice, p. la, la vie de ce philosophe, traduite de l'arabe d'Ibn Abi Osaïbiya. M. Munk a donné des notices sur les philosophes nommés ici par Ibn Khaldoun. (Voyez son savant ouvrag» intitulé Mélanges de philosophie juive et anthe.)
PROLEGOMENES
sciences qui en dépendent, telles que l'astrologie, la magie et la confection des talismans. Parmi ceux qui se distinguèrent le plus dans cette partie furent [Djaber (Geber) Ibn Haïyan, natif de l'Orient^], Maslema Ibn Ahmed el-Madjrîli ^, natif d'Espagne, et les disciples de celui-ci. Les sciences dont nous parlons s'introduisirent, avec ceux qui les cultivaient, chez le peuple musulman et fascinèrent tellement les esprits que beaucoup de monde s'y laissa attirer et y ajouta foi. Ceux qui ont commis (ce péché) doivent subir les conséquences de leur faute, et, si Dieu l'avait voulu, ils ne l'auraient pas fait. {Coran, sour. VI, vers. 112.)
Lorsque le vent de la civilisation eut cessé de souffler sur le Maghreb et l'Espagne, et que le dépérissement des connaissances scientifiques eut suivi celui de la civilisation, les sciences (occultes) disparurent de ces deux pays ^ au point d'y laisser à peine une trace de leur existence. On en trouve seulement quelques notions, chez de rares individus, qui doivent se dérober à la surveillance des docteurs orthodoxes.
J'ai appris qu'une forte provision de ces connaissances s'est trouvée, de tous les temps, dans les pays de l'Orient et surtout dans l'Irac persan et laTransoxiane. On m'a dit qu'on y cultive avec un grand empressement* les sciences intellectuelles et les sciences traditionnelles (religieuses). Cela provient du haut degré de civilisation auquel ces
' Djaber Ibn Haïyan, natif de Tarsus, s'élablil dans la ville de Koufa el compila dans un grand ouvrage les doctrines de l'imam Djafer es-Sadec, dont il fut le disciple. Cette indication montre qu'il était encore vivant au milieu du viii* siècle de notre ère. Il composa plusieurs traités sur l'alchimie. En Europe, les adeptes du moyen âge faisaient le plus grand cas de .ses écrits : Geber, c'est-à-dire Djaber, était pour eux le premier des alchimistes. — Le passage mis entre des parenthèses manque dans les manuscrits C el D et dans l'édition de Bouiac.
' Voyez plus loin , p. 17a , une note sur Maslema.
^ Je suis l'édition de Bouiac, qui porte L^ à la place de *j , et U^iw» à la place de
* La leçon du texte imprimé n'est justifiée ni par l'édition de Bouiac ni par les manuscrits C et D. Bouiac porte jsio, elC et D j^. Je crois qu'il faut lire -^ , nom d'action d'im verbe qui signifie s'accroupir, se tenir prêt pour sauter sur sa proie ou pour éviter un danger, guetter, se tenir sur ses gardes, et qui se construit avec la piéposilioii jj./». Notre auteur a déjà em-
peuples sont parvenus et de leur longue habitude de la vie sédentaire. J'ai trouvé en Egypte plusieurs ouvrages sur les sciences intellectuelles composés par un personnage très-connu sous les surnoms de Saad ed-Din el-Teflazani \ et qui est natif de Herat, une des villes du Khoraçan. Ses traités sur la scolastique, sur les bases de la jurisprudence et sur la rhétorique, montrent qu'il possède des connaissances très-profondes dans ces branches de science et indiquent, par plusieurs P. 93. passages, qu'il est très-versé dans les sciences philosophiques et intellectuelles. Et Dieu aide celai qu'il veut. [Coran, sour. m, vers. 1 1 .)
Je viens d'apprendre que, dans le pays des Francs, région composée du territoire de Rome et des contrées qui en dépendent, c'està-dire celles qui forment le bord septentrional (de la Méditerranée), la culture des sciences philosophiques est très-prospère. L'on me dit que les sciences y ont refleuri de nouveau, que les cours institués pour les enseigner sont très-nombreux, que les recueils dont elles font le sujet sont très-complets, qu'il y a beaucoup d'hommes les connaissant à fond, et beaucoup d'étudiants qui s'occupent à les apprendre. Mais Dieu sait ce qui se passe dans ces contrées. Dieu crée ce qu'il veut et agit librement. [Coran, sour. xxvm, vers. 68.)
Les sciences relatives au nombre '.
La première de ces sciences est (la théorie de) l'arithmétique, c'est-à-dire la connaissance des propriétés des nombres, en tant qu'ils sont ordonnés suivant une progression arithmétique ou géométrique.
ployé ce mol dans !a i " parlie des Prolégomènes, p. 2/i, 1. 17 du texte arabe. Je le regarde comme l'équivalent de vi>y;-.|.
' Saad ed-Dîn Messaoud Ibn Omar et- Teftazani, auteur de plusieurs traiiés sur les sciences religieuses et philosophiques, mourut l'an 792 (iSgo de J. G.). Les ouvrages de Teflazani sont Irès-estimés et ont fait le sujet de plusieurs commentairos. Prolégomènes. — m.
' Feu M.Wœpcke inséra dans un ouvrage publié à Rome en i856, et inlilulé Recherclies sur plusieurs ouvrages de Léonard de Pise, la traduction de ce chapitre et des sept chapitres suivants. Il me permit d'adopter son travail et donna son approbation aux modifications que j'avais cru devoir y apporter.
J30 PROLEGOMENES
Par exemple, si des nombres forment une suite dont chaque terme surpasse le terme précédent du même nombre, alors la somme des deux termes extrêmes est égale à la somme de deux termes quelconques également distants des deux termes extrêmes. Cette somme est égale, en même temps, au double du terme moyen, lorsque le nombre des termes est impair; cela a lieu pour les nombres (naturels) pris suivant leur ordre, et pour les nombres pairs et les nombres impairs, pris également suivant leur ordre. Il en est de même des nombres qui se suivent en proportion continue, de manière que le premier soit la moitié du second, le second la moitié du troisième et ainsi de suite jusqu'au dernier terme, ou que le premier soit le tiers du second, le second le tiers du troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier terme : dans ces cas, le produit des deux termes extrêmes est égal au produit de deux nombres quelconques (de la môme suite), P. gà. qui soient également distants des deux termes extrêmes, et ce produit est égal en même temps au carré du terme moyen, si le nombre des termes est impair. L'arithmétique traite aussi des nombres pairement pairs qui forment la série deux, quatre, huit, seize, etc. et des propriétés qui se présentent dans la formation des triangles numériques (nombres triangulaires) ainsi que (dans la formation) des carrés, des pentagones, des hexagones, lorsqu'ils sont disposés en lignes (selon leur caractère particulier) et qu'ils se suivent dans un ordre régulier^ On additionne (d'abord lesnombres naturels) depuisl'unité jusqu'au dernier^, et l'on obtient ainsi un triangle, puis une suite d'autres triangles (qu'on range) sur la même ligne et qu'on place (chacun) sous son côté. On ajoute ensuite à chaque triangle le triangle correspondant au côté précédent et l'on obtient un carré. En ajoutant de même à chaque carré le triangle du côté précédent^, on obtient
' Pour le» questions dont il s'agit ici, pour dernier numéro, successivement,
voyez Y Algèbre d'f^uler, édition de Paris, cliacun des nombres de la suite des nom-
1807, t. I, p. 201 et sniv. Les Arabes les bres naturels.» (Wœpcke.)
ont prises dans le second livre de l'arith- ^ A la place de <j(jJ| o-^ ^y"' ''
niétique de Nicomaque. faut lire (jjJI »LtfJl i^iX» fiy». Celte
' « Il faut sous -en tendre qu'on prendra leçon nous est donnée parl'éd.de Boulac.
DIBN KHALDOUN.
un pentagone, et ainsi de suite. Ces polygones, ordonnés suivant leurs côtés, forment une table qui s'étend en longueur et en largeur. Suivantsa largeur, elle présente (d'abord) la suite des nombres (naturels), puis la suite des nombres triangulaires, puis celle des carrés, puis celle des pentagones, etc. Suivant sa longueur on y trouve chaque nombre et les polygones qui y correspondent, à une étendue quelconque. En additionnant ces nombres et en les divisant les uns par les autres, dans le sens de la longueur et de la largeur (de la table), on découvre des propriétés remarquables dont on a reconnu une partie en les examinant les unes après les autres'; on a même consigné dans des recueils les problèmes qui s'y rapportent. Cela a eu lieu également pour les nombres pairs, impairs, pairement pairs, paircmeut impairs, et pairement pairs-impairs*; ciiacune de ces différentes espèces do nombres possède des propriétés qui la caractérisent et qui sont (raitées exclusivement dans cette brandie de science qui (du reste) forme la première et la plus évidente des parties des mathématiques et s'emploie pour démontrer les règles du calcul.
Quelques savants (parmi les musulmans) des temps anciens et modernes ont composé des ouvrages sur ce sujet, bien que la plupart des P. gS. docteurs, l'ayant regardé comme une partie intégrante de la science mathématique, aient cru qu'il ne devait pas être l'objet d'un traité spécial. Ainsi firent Ibn Sîna (Avicenne) dans l'ouvrage intitulé Es-Chefa oaa 'n-Nedjat (la guérison et le salut ^) et d'autres parmi les anciens (musulmans). Les modernes ont négligé cette branche de science parce qu'elle n'est pas d'un usage commun et qu'elle sert uniquement pour démontrer les procédés du calcul. Ils la mirent de côté
' Voy. pour la signification du lerme nombre impair multiplié par un nombre
tecbnique»!JiXwir^n//io/o3ie</rammrt<ica/e pairement pair, de M. deSacy, p. 42- ' Le Chefa et le Nedja forment deux
" Ces trois dernières classes de nombres ouvrages distincts, dont le second est l'a-
sont : 1° les nombres qui s'expriment par brégé de l'autre. — Dans le texte arabe il
les puissances de a; a" les nombres qui, faut lire iil^l à la place de *LûJf. Le
sont les doubles d'un nombre impair; Nedjat se trouve à la suite de l'édilion du
3° les nombres qui sont les produits d'un texte arabe du Canoun imprimé à Rome.
J32 PROLEGOMENES
après en avoir pris ce qui était essentiel^ pour la démonstration des procédés du calcul. C'est ce que firent Ibn el Benna^, dans son ouvrage intitulé Refâ 'l-Hidjah (le soulèvement du rideau), et d'autres. Dieu, qu'il soit glorifié et exalté! connaît parfaitement [la vérité).
L'art du calcul (l'arithmétique pratique).
C'est un art pratique ayant pour objet les calculs au moyen desquels on opère la composition et la décomposition des nombres. La composition se fait avec des nombres pris séparément et s'appelle V addition, ou par redoublement, c'est-à-dire, en répétant un nombre autant de fois qu'il y a des unités dans un autre nombre, et cela s'appelle multiplication. La décomposition des nombres s'opère avec des nombres pris séparément comme, par exemple, quand on retranche un nombre d'un autre nombre afin d'en connaître le reste, ce qui est la soustraction, ou quand on divise un nombre dans un nombre déterminé de parties égales, ce qui est la division. Cette composition et cette décomposition ont lieu également pour les nombres entiers et pour les fractions. Le terme fraction s'emploie pour désigner le rapport d'un nombre à un autre. La composition et la décomposition ont lieu également pour les racines. On se sert du mot racine pour désigner un nombre qui, multiplié par lui-même, produit le nombre carré. [Le nombre' qui peut .s'énoncer (c'est-à-dire le nombre entier) s'appelle rationnel et son carré pareillement, et (pour fexprimer) on n'est pas obligé d'exécuter (de longs) calculs; le nombre qui ne peut pas s'é- P. 96. noncer (avec une exactitude absolue) s'appelle sourd. Le carré de celui-ci est, soit rationnel, comme cela a lieu pour la racine de 3, dont le carré est 3, soit sourd comme cela a lieu pour la racine de
' Littéral « la crème. » mathématiques à Maroc, l'an i a 22 (le J. C.
' Abou'i-AbbasAhmedlbn Mohammed ' Ce passage manque dans les manus-
el-Azdi, surnommé Ibn el-Benna, était , crils C et D et dans l'édition de Boulac. Le
originaire de la ville de Grenade. Selon traducteur turc en a reproduit le commen-
M. Wœpcke, il publia un de ses traités de cernent et a supprimé le reste.
la racine' de 3, dont le carré est la racine de 3. Celte racine est un nombre sourd, et, pour la trouver, on est obligé de faire de (longs) calculs.] Donc toutes ces racines sont susceptibles de composition et de décomposition.
L'art du calcul.
Le calcul, art d'une origine (comparativement) moderne, est d'une nécessité réelle dans les transactions (commerciales ou autres) et forme le sujet d'un grand nombre d'ouvrages.
On l'a vulgarisé dans les grandes villes par l'enseignement premier"-', et on le regarde même comme le meilleur point de départ de cet enseignement, parce qu'il fournit des connaissances parfaitement évidentes, qu'il offre un système régulier de démonstrations et qu'il a presque toujours pour résultat de rendre l'esprit clairvoyant et de l'babituer à raisonner juste. Voilà pourquoi ou a dit des personnes qui entreprennent de l'apprendre' : « La première chose qui leur arrivera .sera qu'elles se laisseront dominer par la vérité. » En effet, le calcul , offrant un système bien établi* et donnant à l'esprit ime exactitude qui lui devient une seconde nature, l'habitue à la vérité et le porte à s'y attacher méthodiquement.
Parmi les ouvrages qui traitent de cet art d'une manière étendue et qui s'emploient dans le Maghreb, vm des meilleurs est celui qui a pour titre El-llisar es-Saghir'-'. Ibn el-Benna le Marocain'' en a fait un abrégé^, qui renferme les règles des opérations, œuvre utile; puis il a commenté le même traité dans son ouvrage intulé Refâ 'l-Hidjab. Ce
' Il faut cerlainemenl lire )0-^ tj-*-* *j Jo )tv^, et remplacer le mot iSXj , qui est au commencement de la ligne suivante , par iLi-Jo .
* Littéral. « en l'enseignantaux enfants. »
' Je lis JjuJL. Au reste, notre auteur emploie quelquefois le mot fir^^ dans le sens d'apprendre.
" Littéral. « à cause de ce qui est dau.«
le calcul en fait de sûreté des constructions. >
' Ce titre signifie, soit la petite selle, soit lepelit château. Peut-être faut-il le prononcer IJassâr « calculateur. » Le nom de l'auteur est inconnu.
' Voy. ci-devant, p. i3a.
' M. A. Mnrre vient de publier à Rome une traduction de cet abrégé [talkhîs].
PROLEGOMENES
livre est très-difficile pour les commençants à cause de la rigueur et de l'enchaînement des démonstrations qu'il renferme. C'est un ouvrage très-estimé; j'ai vu nos professeurs en faire beaucoup de cas, et en effet il en est digne. L'auteur y a exposé simultanément le contenu de deux traités dont l'un , composé par Ibn Monaëm \ s'appelle Fikh el-Hisab (les lois du calcul) et dont l'autre, intitulé El-Kamel (le complet) a pour auteur El-Ahdeb. Il résuma les démonstrations de ces P. 97. deux ouvrages, et changea les lettres (ou signes) conventionnelles qui s'employaient dans ces (démonstrations), en y substituant des indications significatives et claires; exposant ainsi le secret et l'essence du . procédé par lequel on désigne (les théorèmes du calcul) au moyen des signes^. Toute cette matière est fort obscure, mais la difficulté ne provient que des démonstrations, particularité propre aux sciences mathématiques; car, bien que leurs problèmes et leurs opérations soient faciles à comprendre, il en est autrement quand il s'agit de les expliquer, c'est-à-dire de donner les raisons de ces opérations; c'est là que l'entendement rencontre des difficultés qu'il ne trouve pas dans la résolution des problèmes. Ce que nous venons de dire mérite l'attention du lecteur. Dieu guide par sa lumière celai qu'il veut.
' El-Kifli a donné un court article sur Mohammed Ibn Eîça Ibn el-Monaëm dans son dictionnaire biographique, mais itn'y indique pas l'époque où il vivait.
' M. Wœpcke nous apprend {Journal asiat. d'oct. nov. i8d4, p. 365, note 1) que le terme «>j^ s'emploie par les algébrisle.t arabes pour signifier sirjnes Je notation. Dans sa traduction du passage d'Ibn Klialdoun (ibid. p. Sya), il a suivi le texte des deux manuscrits de Leydc, texte qui dilTùre en deux points de celui des manuscrits de Paris et des deux édiions imprimées. Ainsi, les manuscrits de L«yde portent ,^-0 Uy^c. , à la place de ^ ^y^} , et ^ J»^ , à la place de j»
y. Cette dernière variante est peu imporlanle, mais la première change complé- Irmenl le sens de la phrase, sans toutefois, le rendre plus clair. J'ai traduit comme si Ibn Klialdoun avait écrit ^ UJ^. , el je crois avoir exprimé la pensée de l'auteur. En ce cas , il faut admettre qu'Ibn Monaëm el el-Ahdeb avaient employé des signes de notation algébrique dans leurs ouvrages, et qu'Ibn ei-Benna remplaça ces signes par les termes et expressions qu'il» servaient à représenter, el rendit ainsi son ouvrage plus intelligible. M. Flùgcl a lu et entendu ce passage comme moi. (Voy, son édition du Dictionnaire bililiograpliique rie Uuddji Khalifa, t. V, p. 7/4.)
L'algèbre'.
L'algèbre est un art au moyen duquel on tire le nombre inconnu (le celui qui est connu et donné, lorsqu'il existe entre l'un et l'autre un rapport qui permet d'obtenir ce résultat. Dans le langage technique de cet art on assigne aux quantités inconnues différents degrés (puissances) suivant leur répétition par multiplication. Le premier de ces degrés est le nombre, parce que c'est au moyen du nombre donné que l'on détermine l'inconnue cherchée, en la déduisant du rapport qui existe entre elle et le nonibre. Le second de ces degrés est la chose, parce que toute inconnue, en tant quelle est cachée, est une chose; on l'appelle aussi racine parce qu'on obtient, en multipliant ce degré par lui-même, un résidtat qui forme le second [lisez le troisième) degré. Le troisième de ces degrés est le capital [mal), qui est le carré de l'inconnue^. Les degrés suivants sont déterminés d'après l'exposant [âss) des deux degrés qu'on multiplie ensemble. Ensuite se fait l'opération qui est exigée par le problème et qui conduit à une équation entre deux termes' différents ou entre plusieurs termes :
' En arabe, El-Djebr oua'l-mocabela (restauration et opposition). On trouvera rexplicalion de ces termes au commencement de la page suivante.
' Je suis ici le texte imprimé des éditions de Paris et de Boulac; celui des manuscrits C et Det d'un des manuscrits de Leyde y correspond exactement. Le pas.iagc offre cependant un double contre-sens :
i°que le nombre donné est le premier degré ou puissance de l'inconnue; 2° que la multiplication du terme du second degré par lui-même donne un terme du second degré. On voit que l'auteur n'entendait pas bien son sujet. Ce passage en remplace un autre que je vais citer et qui ne laisse rien à désirer, si ce n'est l'indication
du nombre donné. Le voici, d'après un manuiicrit de Leyde et la traduction turque :
ytj jm Lg~jl-)j *^bJI *>jJI j 4ioi.ij
• Le premier de ces degrés est la chose, parce que, toute inconnue, en tant qu'elle est cachée, est une chose; on l'appelle aussi racine, à cause du résultat donné par la multiplication de ce degré en lui-même et qui forme le second degré. Le second de ces degrés est le capital (mal), qui est le carré d'une inconnue, et le troisième degré est le cube (kaab). »
' Littéral, «espèces. •
on oppose les uns aux autres, on restaure ce qui s'y trouve en fait de terme fractionnaire, de manière à le rendre entier, et l'on abaisse, P. 98. s'il est possible, les degrés (de l'inconnue), de manière à les réduire aux exposants les plus petits, afin qu'ils soient ramenés à ces trois (termes) qui constituent, selon les algébrisles, le domaine de leur art, à savoir : le nombre, ia.cliose (la racine) et le capital (le carré). Lorsque l'équation a lieu entre deux termes seulement, (la solution) est déterminée; lorsque le capital (le carré) ou la racine est égal à un nombre, ils cessent d'être inconnus et leur valeur est déterminée; et lorsque le capital est égal à sa racine prise un certain nombre de fois, il est déterminé par le nombre (ou coefficient) de la racine ^ Lorsque l'équation a lieu entre un terme et deux termes, la valeur (de l'inconnue) est déterminée par le procédé géométrique qui consiste à retrancher le produit par deux; ce qui était inconnu se trouve déterminé par cette soustration du produite L'équation entre deux termes et deux termes est impossible à résoudre'. On ne parvient pas, selon les . algébristes , à plus de six problèmes au moyen d'équations (résolubles) ; car l'équation entre le nombre et la racine et le capital (le carré) pouvant être ou simple ou composée, il en résulte six espèces.
Le premier qui écrivit sur cette branche (de science) fut Abou Abd Allah el Rbarezmi*, après lequel vint Abou Kamel Chodjaâ Ibn As-
' Voici le» trois équations dont l'auteur thèque des sciences fondée à Baglidad par
parle ici : x' = a, a; = a et x* = ox. Ce El-Mamoun, et jouissait d'une haute fa-
sonl celles que les algébrisles arabes appe- veur auprès de ce khalife, qui régna depuis
laient les éqaaiions simples. Leurs équations 81 3 de J. C. jusqu'à 833. On le regardait
composées étaient x' -t- «» = 6, x' -+- 6 comme un asironome habile et comme un
= ax el x' = ax -t- 6. (Wœpcke.) bon ob.seivateur. Les labiés astronomiques
' M. Wœpcke offre une explication con- qu'il publia sous le litre de Hindmcnd, el
jeclurale de ce passage, qu'il regarde qui reproduifent les données du célèbre
comme fort obscur. ouvrage indien le Siddanta, firent autorité
' G'est-à dire une équation renfermant chez les Arabes. Il composa aussi un traité
trois degrés différents de l'inconnue cl un sur l'astrolabe et un autre sur la chrono-
ternne constant. (Wœpcke.) logie. Son Abrégé d'algèbre a été traduit
' Abou Abd -Allah Mohammed Ibn en anglais el publiée Londres en 1801,
Mouça el-KhareïUii fut attaché à la biblio- par les soins de M. Ilosen. Il ne faut pas
leiu. On a généralement suivi la méthode (d'El-Kharezmi) et son traité sur les six problèmes de l'algèbre est un des meilleurs ouvrages composés sur la matière. Plusieurs auteurs, paimi les musulmans espagnols, ont écrit sur ce traité d'excellenlç commentaires, dont un de& meilleurs est celui d'El-Corechi '.
Nous avons appris qu'un des premiers mathématiciens de l'Orient a étendu le nombre des équations au delà de ces six espèces, qu'il l'a porté à plus de vingt et qu'il a découvert pour toutes ces espèces des procédés (de résolution) sûrs, fondés sur des démonstrations géométriques^. Dieu ajoute à ce qui est créé tout ce qu'il veut.
Les transactions (commerciales et autres).
Cette branche de science consiste dans l'application du calcul aux transactions qui ont lieu dans la vie sédentaire*, telles que ventes et achats, mesurages de terrains, impôts et toutes les autres opérations dans lesquelles il se présente des nombres. On y emploie les deux branches du calcul, celle qui traite des inconnues et des connues [Valgèbre), et celle qui a pour objet les fractions, les nombres entiers, les racines, etc. [['arithmétique). Si l'on a posé un très-grand nombre de problèmes relatifs à cette matière, cela a été dans le but de créer chez l'élève l'habitude de ces opérations et de le familiariser
confondre ce Mohammed Ibn Mouça avec un autre astronome qui mourut en aBg (873 de J. C), et qui s'appelait Aboa Ojafer Mohammed Ibn Mouça Ibn Chaker. (Voyez le Dictionnaire biographique d'ibn Khallikan, vol. III, de ma traduction. Voy. aussi ci-après, p. i4^.)
' El-Corechi signifie le Coraîchitc. Le célèbre mathématicien El-Ca!asadi a porté ce titre , mais il était à peine venu au monde quand Ibn Kbaldoun écrivait.
' « Nous connaissons maintenant l'ouvrage arabe qui contient cette extension de Prolëgomèncs. — m.
l'algèbre à laquelle Ibn Kbaldoun fait ici allusion. C'est l'algèbre d'Omar Alkhayyàmi (El-Kheivami/.quiajouteauxsix problèmes de Mohammed Ben Mouça, c'està-dire aux équations du premier et du deuxième degré , les équations du troisième degré, dont il construit les racines géométriquement par les intersections de deux coniques.» (Wœpcke.) (Comparez l'Algèbre d'Omar Alkkayyùmî , traduit et accompagné d'extraits de manuscrits inidils , par F. Wœpcke, Paris, i85i.)
^ Littéral. « les transactions des villes. •
PROLEGOMENES
avec elles à force de les répéter, de sorte qu'il parvienne à posséder d'une manière sûre la faculté de calculer.
Les (musulmans) espagnols qui se sont appliqués à l'art du calcul ont composé sur les transactiçns (commerciales) de nombreux traités. Parmi les plus célèbres nous pouvons citer les Moamelat (transactions) d'Ez-Zehraouï ', celles d'ibn es-Semh^, celles d'Abou Moslem Ibn Khaldoun^, disciple de Maslema el-Madjrîti, et d'autres encore.
Le partage des successions (feraïd^).
Le partage des successions fait partie de l'art du calcul et s'occupe de la détermination exacte des parts qui reviennent aux héritiers dans une succession. Ainsi, par exemple, s'il y a plusieurs parts et qu'un des héritiers meure (avant le partage), de sorte que sa part doive être répartie entre ses propres héritiers, ou s'il arrive que la somme des parts (déterminées par la loi) dépasse la masse de la succession, ou si un des héritiers affirme (l'existence d'un héritier jusqu'alors inconnu) et que ses cohéritiers (la) nient, dans tous ces cas on a besoin d'un procédé qui serve à déterminer d'une manière exacte le montant des parts telles qu'elles sont fixées par la loi et celui des parts qui doivent revenir aux héritiers appartenant aux divers membres de la famille; on peut alors faire en sorte que les parts revenant aux héritiers soient à la masse entière de la succession, comme les parts aliquotes représentant leurs droits à la succession sont à la somme de toutes ces parts.
' Le célèbre médecin Allxicasis ou Bou (iacis, c'esl-o-dire Abou "1-Caccm, portail ie surnom de Zehraouï. Il exerça son art à Cordoue et mourut l'an 5oo (1106 de .(. C). Peut-être s'élait-il occupé des sciences mathématiques, à l'instar de piusicuns de ses confrères et compatriotes.
' Abou 'l-Cacem Asbagli Ibn es-Scmli, natif de Grenade, se distingua comme mé-
decin et comme mathématicien. Il mourut l'an 4a6 (io3/4-ioc<5 de J. C).
' Voy. la 1" partie, introduction, p. ut, note i.
* L'auieur a déjà (p. •>. de ce volume) traité celle matière sous le point de vue des prescriptions imposées par la loi divine. Il l'examine ici comme formant un branche de la science mathématique.
Dans ces déterminations on emploie une partie considérable de P. loo. l'art du calcul, notamment le calcul des nombres entiers et fractionnaires, ainsi que celui des racines, des connues et des inconnues.
On a rangé' les notions dont se compose celte science dans le même ordre que celui des chapitres de la législation relative aux héritages et des questions auxquelles cette législation donne lien. Il résulte de là qu'elle comprend premièrement une partie de la jurisprudence, à savoir, les maximes qui règlent les héritages en ce qui concerne les portions dues, Yaoal (réduction proportionnelle des parts héréditaires fixes'^), l'affirmation et négation (au sujet d'un héritier sur lequel on ne comptait pas'), les dispositions testamentaires, l'alTranchissemcnt testamentaire et autres questions de cette nature. Elle comprend, en second lieu, une partie du calcul, à savoir la détermination exacte des parts, en ayant égard aux prescriptions de la loi. C'est donc une science très-noble, elles personnes qui la cultivent citent plusieurs paroles du Prophète dans lesquelles elles croient voir un témoignage en faveur de l'excellence de leur art. Telles sont les traditions suivantes : Les feraïd sont un tiers de la science entière, et Les feraïd sont la première entre les sciences qui seront exaltées. Je crois cependant que toutes ces sentences se rapportent aux feraïd (ou obligations) imposées par la loi sur tout individu, comme j'en ai déjà fait la remarque, et non pas aux feraïd des héritages seulement; en effet, celles-ci sont trop peu étendues pour former le tiers de la science entière, tandis que \es feraïd proprement dites sont très-nombreuses.
' Pour i^'yiy , lisez ijjy)'.
' « Lorsque , parexemple , un légitimaire adroit aux deux tiers cl un autre à la moitié de la succession, on doit faire le partage au prorata de ce qui revient à chacun, de la même manière que pour les dettes et les legs. • (Voyez le tome VI, p. 87 1, du Pri-cis de jurisprudence musulmane traduit du texte de Sidi Khalil par le docteur Per-
ron.) Dans le cas indiqué ici, le montant des paris seVait égal à ' -t- 1 =: | -♦- 7 = au monlant de la succession et à un sixième de plus. 11 faut donc diminuer proportionnellement le montant de chaque part , alin de donner au premier quatre septièmes de la succession et au second trois septièmes.
' Voy. ci-devant, p. 22.
On a écrit, dans les temps anciens et dans les temps modernes sur cette branche (des mathématiques) et on l'a traitée à fond.
Parmi les ouvrages qui exposent cette science sous le point de vue de l'école malekite les meilleurs sont celui d'Ibn Thabet, l'abrégé du cadi Abou '1-Cacem el-Haoufi et les traités d'Ibn el-Monemmer\ d'El-Djâdi et d'Es-Soudi^. El-HaouG mérite toutefois le premier rang, et son traité est préférable^ à tous les autres. Un de mes professeurs, le cheikh Abou Abd-AUah Mohammed Ibn Soleïman es-Sitti*, (fui était chef du corps des docteurs de la ville de Fez, a commenté d'une manière claire et complète l'ouvrage d'El-Haoufi. L'imam El-Haremeïn^ a composé, sur le partage des successions, plusieurs ouvrages dans lesquels il envisage son sujet sous le point de vue de la jurisprudence chaféite; ces traités offrent un témoignage frappant des vastes P. 101. connaissances possédées par l'auteur et de la profondeur de son érudition. Les Hanefites et les Hanbelitesont aussi composé des ouvrages sur celte matière. Les hommes occupent dans les sciences des stations diverses, et Diea dirige celui qu'il veut.
Les sciences géométriques.
La géométrie a pour objet les quantités, soit continues, telles que la ligne, la surface et le solide, soit discrètes, telles que les nombres. Elle considère les propriétés essentielles de ces quantités; par exemple, que les angles de chaque triangle sont égaux à deux angles droits; que deux droites parallèles ne peuvent se rencontrer, quand môme elles seraient prolongées jusqu'à l'infini; que lorsque deux lignes (droites) se coupent, les angles opposés sont égaux; que, lorsqu'on a quatre quantités proportionnelles, le produit de la première par la troisième est égal au produit de la seconde par la quatrième ^
' Voy. ci-devant, p. aS, note 3. ' Voy. la i" partie, p. 891.
' Variantes : Es-Souri, Es-Sordi. ' Cette étrange bévue se retrouve clans
' Lisez *JJU. ne» manuscrits cl dans les deux éditions
' Voy. la 1" partie, introd. p. xxiii. imprimées. Le traducteur turc lui-même
Ul
Le traité grec sur cette science qui a été traduit (en arabe), à savoir, le traité d'EucIidc, intitulé le Livre des éléments et des fondements , est l'ouvrage le plus étendu qui ait été écrit sur cette matière à l'usage des élèves, et en même temps le premier livre grec qui ait été traduit chez les musulmans. Cela eut lieu sous le règne d'Abou Djai'er el-Mansour.
Il existe plusieurs éditions de ce traité, provenant chacune d'un traducteur différent. On en a une traduction par Honeïn Ihn Ishac', une autre par Tbabet Ibn Gorra^ et encore ime par Youcof Ibn el-Haddjadj'. L'ouvrage d'Euclide se compose de quinze livres, dont quatre sur les figures planes, un sur les quantités proportionnelles, un autrt; sur la proportionnalité des figures planes, trois sur les (propriétés des) nombres, le dixième sur les quantités rationnelles et sur les quantités P. lo». qui peuvent* les quantités rationnelles, c'est-à-dire, leurs racines, enfin cinq livres sur les solides. On a fait beaucoup d'abrégés de ce traité : Ibn Sîna (Avicenne) en a inséré un dans la partie de son ouvrage, le Chefa, qui est consacré aux mathématiques. Ibn es-Salt* en a donné un résumé dans son livre intitulé Kitab el-lclisar (l'abrégé). Beaucoup d'autres savants ont fait des commentaires sur le traité d'Euclide. Il forme la base indispensable des sciences géométriques.
ne l'a pas relevée. L'aulèur a voulu dire (^ue le produit du premier lerme multiplié par le quatrième est égal à celui du deuxième tenue multiplié par le troisième.
' Honeïn Ihn Ishac, médecin chrétien à la cour de Baghdad, traduisit en arabe les ouvrages d'Aristote, d'Euclide, d'Hippocrate, de Dioscoride et de Ptolémée. Il mourut l'an a6o (873 de J. C).
* Thahet Ibn Corra, médecin et mathématicien, traduisit en arabe les ouvrages de pluîiours médecins et mathématiciens grecs. Il mourut en a88 (901 de J. C).
' Il faut lire Ël-Haddjadj Ibn Youçof. Il traduisit les Eléments d'Euclide et VAlma-
(jeste de Plolémée, et vécut sous le règne de Haroun er-Rcchid et d'El-Mamoun.
* Les expressions : une droite qui peut une rationnelle, une droite qui peut deux médiales, une droite qui peut une surface, etc. H prjràv hvvanévr) , rj iùo fii<r3 hwa-iévr) , v ymplov hvva^iévr), x. t. A. .s'emploient fréquem^llent dans le dixième livre (les Eléments. (Voyez l'édition et la traduction des œuvres d'Euclide par Peyrard, I. II, p. qsS, 225, 25c, aâZi, etc. Le motyôarnir est sous entendu.)
' 11 y avait un mathématicien et traducteur appelé Ibrahim Ibn vsSalt , qui vivait sous le régne d'EI-Mamoun.
142 PROLEGOMENES
L'utilité de la géométrie consiste à éclairer l'intelligence de celui qui cultive cette science et à lui donner l'habitude de penser avec justesse. En effet, toutes les démonstrations de la géométrie se distinguent par la clarté de leur arrangement et par l'évidence de leur ordre systématique. Cet ordre et cet arrangement empêchent toute erreur de se glisser dans les raisonnements; aussi l'esprit des personnes qui s'occupent de cette science est-il peu exposé à se tromper, et leur intelligence se développe en suivant cette voie. On prétend même que les paroles suivantes se trouvaient écrites sur la porte de Platon : • Que nul n'entre dans notre demeure s'il n'est géomètre. » De même , nos professeurs disaient : » L'élude de la géométrie est pour l'esprit ce que l'emploi du savon est pour les vêtements; elle en enlève les souillures et fait disparaître les taches. » Cela tient à l'arrangeaient et à l'ordre systématique de cette science, ainsi que nous venons de le faire observer.
La gécmélrie spéciale des figures sphériques et des figures coniques.
Deux ouvrages grecs, l'un composé par Théodose et l'autre par Ménélaus', traitent des surfaces et des intersections des figures sphé- P. io3. riques. Dans l'enseignement, on fait précéder l'ouvrage de Ménélaus de celui de Théodose parce qu'un grand nombre des démonstrations du premier sont fondées Sur le second. Ces deux livres sont indispensables à quiconque veut faire une étude approfondie de l'astronomie, parce que les démonstrations de cette science reposent sur celles de lagéométrie des figures sphériques. En effet, la théorie de l'astronomie tout entière n'est autre chose que la théorie des sphères célestes et de ce qui y arrive en fait d'intersections et de cercles qui résultent des mouvements (des corps célestes), ainsi que nous l'exposerons ci-après; elle est donc fondée sur la connaissance des propriétés des figures sphériques, en ce qui regarde leurs surfaces et leurs intersections.
' Les luanuscriU et les éditions imprimées portent (jij.iL* Milaoucli. Il faut lire jw^oU-» Menelaout.
D'IRN KHALDOUN. 143
La théorie des sections coniques forme également une partie de la géométrie : c'est une science qui examine les ligures et les sections produites dans les solides coniques et détermine leurs propriétés par des démonstrations géométriques, fondées sur les éléments des mathéaialiques (exposés dans le livre d'Euclide). Son utilité se montre dans les arts pratiques qui ont pour objet des corps, tels que la charpenterie et l'architecture ; elle se montre aussi lorsqu'il s'agit de fabriquer des statues qui excitent l'étonnement et des temples merveilleux ', de traîner des corps pesants au moyen d'artifices mécaniques, et de transporter des masses volumineuses à l'aide d'engins et de machines ^ et autres choses semblables.
Un certain auteur a traité cette branche des mathématiques à part dans un ouvrage sur la mécanique pratique, contenant tout ce qu'il y a de merveilleux en fait de procédés curieux et d'artifices ingénieux. Ce traité est très-répandu, bien qu'il ne soit pas facile à comprendre, à cause des démonstrations géométriques qu'il renferme. OnJ'attribue aux Béni Chaker'.
La géométrie pratique {mesaha).
On a besoin de cette science pour mesurer le sol. Son nom signifie déterminer la quantité d'un terrain donné. Cette quantité est expri- P. méc en empans ou coudées ou en autres (unités de mesure), ou bien par le rapport qui existe entre deux terrains, lorsqu'on les compare
' M. Wœpcke a onleiidr. le passage qu'il s'agit ici des statues colossales el des
d'une autre manière et l'a rendu ainsi : temples énormes qui se voient encore en
« Fabriquer des figures merveilleuse» et Elgypte.
des temples extraordinaires.» 11 ajoute en ' Voy. la a* partie, p. 24a.
note : « L'auteur veut parler ici de la cons- '' Mouça, fds de Cliaker, eut trois fds
truclion d'automates el d'artifices sembla- qui se distinguèrent comme mathéraati-
bles, dans le genre des Pneumatiques ciens, astronomes et ingénieurs. L'un
d'Héron el des horloges du moyen âge. nommé Abou Djafer Mohammed Ibn
J'ai examiné un traité arabe sur celte ma- Mouça, mourut l'an 269 (SyS de J. C).
tière, contenu dans le manuscrit n° 168 Le? autres se nommaient, l'un Ahmed cl
de la bibliothèque de Leyde. » — Je crois l'autre El-Haccn.
l'un avec l'autre. (Ces déterminations) sont nécessaires quand il s'agit de répartir les impôts sur les champs ensemencés, sur les terres labourables et sur les plantations, ou de partager des enclos et des terres entre des associés ou des héritiers, ou d'arriver à quelque autre résultat de ce genre. On a écrit sur cette science de bons et nombreux ouvrages.
L'optique.
Cette science explique les causes des illusions optiques en faisant connaître la manière dont elles ont lieu. L'explication qu'elle donne est fondée sur ce principe que la vision se fait au moyen d'un cône de rayons ayant pour sommet la pupille de l'œil de l'observateur et pour base l'objet vu^ Une grande partie des illusions optiques consiste en ce que les objets rapproches paraissent grands et les objets éloignés petits, que des objets petits vus sous l'eau ou derrière des corps transparents paraissent grands, qu'une goutte de pluie qui tombe fait l'effet d'une ligne droite, et un tison (tourné avec une certaine vitesse) celui d'un cercle, et autres choses semblables. Or on explique dans cette science les causes et la nalure de ces phénomènes par des démonstrations géométriques. Elle rend raison- des différentes phases de la lune par ses changements de longitude^, changements qui servent de bases (aux calculs) qui font connaître (d'avance) l'apparition des nouvelles lunes, l'arrivée des éclipses et autres phénomènes semblables.
Beaucoup de Grecs ont traité de cette branche des mathématiques. Le plus célèbre parmi les musulmans qui aient écrit sur cette science est Ibn el-Heîthem', mais il y a aussi d'autres auteurs qui ont composé des traités d^optique. L'optique fait partie des mathématiques, dont elle est une ramification.
' Pour J Jl lisez ^rJLl. Les mois dé- ' L'auteur a écrit jojyJ' « latitudes » à
rivés des verbes hamzés sont, en général, la place de jysjl « longitudes. » mal orthographiés dans l'édition de Paris. ■' Voy. la i" partie , p. i 1 1 , fin de la not^.
L'Aslronomie.
Celte science considère les mouvements (apparents) des étoiles fixes et des planètes, et déduit de la nature de ces mouvements, par des méthodes géométriques, les configurations et les positions des sphères, dont les mouvements observés doivent être la conséquence nécessaire. Elle démontre ainsi, par l'existence du mouvement en avant et en arrière (relativement au mouvement moyen), que le centre de la terre ne coïncide pas avec le centre de la sphère du soleil; elle prouve, par les mouvements directs et rétrogrades des planètes, l'existence de petites sphères déférentes qui se meuvent dans l'intérieur de la grande sphère de la planète; elle démontre pareillement l'existence de la huitième sphère par le mouvement des étoiles fixes; elle déduit enfin le nombre des sphères, pour chaque planète séparément, du nombre de ses déflexions (inégalités), et autres choses semblables. C'est au moyen de l'observation qu'on est parvenu à connaître les mouvements existants, leur nature et leurs espèces; c'est ainsi que nous connaissons les mouvements d'en avant et d'en arrière ', l'arrangement des sphères suivant leur ordre, les mouvements rétrogrades et directs, et autres choses de ce genre.
Les Grecs s'appliquèrent à l'observation avec beaucoup de zèle, et construisirent, dans ce but, des instruments devant servir à observer le mouvement d'un astre quelconque et appelés chez eux instru-
' Le terme y^^^) JM'' que je rends gradait ensuite de la même qùanlité, à rai-
ici par mouvement en avant et en arrière, a une autre signification plus précise : il était employé par les astronomes arabes pour désigner ce que nous appelons le mouvement de la trépidation, et, en ce cas, il jjoit se rendre par les mots : mouvement d'accès et de recès. Quelques astronomes, cités par ïliéon, ont pensé que le zodiaque avait un mouvement par lequel il s'avançait d'abord de dix degrés et rétro- Prolégomènes. — ni.
son d'un degré en quatre-vingts ans. «Ce système, introduit dans l'astronomie arabe par Thabet Ibn Corra, infecta les tables astronomiques jusqu'à Tycho, qui le premier sut les en débarrasser.» — (Delambre, Hist. de l'astronomie du moyen âge, p. 73, 81 et 8a. Voy. aussi une lettre de Thabet , rapportée par Ibn Younos et insérée dans le I. VII, p 1 16 et suiv des A^otices et Extraits.)
mentsaux cercles (sphères armillaires, dhal el-halac). L'art de les construire et les démonstrations relatives à la correspondance de leurs mouvements avec ceux de la sphère étaient, bien connus chez eux. Les musulmans ne montrèrent pas beaucoup de zèle pour les observations astronomiques^ On s'en occupait quelque peu dans le temps d'El-Mamoun, alors qu'on construisit l'instrument connu sous le nom. de sphère amnllaire (dhat el-halac); mais ce commencement n'eut P. io6. aucune suite. Après la mort d'El-Mamoun, la pratique de l'observation cessa, sans laisser de traces de son existence; on la néghgea pour se fier aux observations anciennes. Mais celles-ci furent insuffisantes, parce que les mouvements célestes se modifient dans le cours des années. Au reste, la correspondance du mouvement de l'instrument, pendant l'observation, avec le mouvement des sphères et des astres, n'est qu'approximative et n'offre pas une exactitude parfaite. Or, lorsque l'intervalle de temps écoulé est considérable, l'erreur de cette approximation devient sensible et manifeste.
Bien que l'astronomie soit un noble art, elle ne fait pas connaître, comme on le croit ordinairement, la forme des cieux ni l'ordre des sphères tels qu'ils sont en réalité; elle montre seulement que ces formes et ces configurations des sphères peuvent résulter de ces mouvements. Nous savons tous qu'une* seule et même chose peut être le résultat nécessaire, soit d'une (cause) , soit d'une autre tout à fait différente, et, lorsque nous disons que les mouvements (observés) sont une conséquence nécessaire (des configurations et des positions des spbèrcs), nous concluons de l'effet l'existence de la causée manière de raisonner qui ne saurait, en aucune façon, fournir une conséquence
' Cela ol vrai jusqu'à un ceilain point; le commencement de ce mois, Tastronouiie les tniisulnians orthodoxes règlent le cora- théorique et pratique était très-cultivée. inenccnient du jeûne d'après l'apparition * Littéral. « Nous concluon.i du (résuide la lune du mois de hamadan ; aussi tal) nécessaire à (la cause) nécessitante.» n'ont-ils pas besoin de calculs astrono- La terme ^^^ indi(\uc]ti résultat nécessaire, iniques pour llxer le moment précis de et le terme pyl-» signilie la cause nécessila nouvelle lune; mais, chez les Fatemidcs, lanle, ou ce à quoi un résultai est nécessaiqui .se servaient du calcul pour déterminer rement dû. Kl-Djordjani dit dans son Tari-
exacte et viaie. L'astronomie est cependant une science très-importante cl forme une des principales branches des mathématiques.
Un des meilleurs ouvrages qui aient été composés sur cette science est TAlmageste {El-Medjisti), que l'on attribue à Ptolémée. Cet auteur n'est pas un des rois grecs du même nom; cela a été établi par les commentateurs de son ouvrage. Les savants les plus distingués de l'islamisme en ont fait des abrégés. C'est ainsi qu'Ibn SIna (Avicenne) en inséra un dans la partie mathématique de son Chifa. Ibn Rochd (Averroès), un des grands savants de l'Espagne, en a donné un résumé, et pareillement Ibn es-Semli'. Ibn cs-Salt^ en a fait un corapendium qu'il a intitulé El-Ictisar (l'abrégé). Ibn el-Fergbani ' est l'auteur d'un résumé d'astronomie dans lequel il a rendu la science facile et accessible, en supprimant les démonstrations géométriques. Dieu enseigna aux hommes ce qu'ils ne savaient pas. [Coran, sour. xcvi, vers. 5.)
Jut : « Le terme conjonction nécessaire et absolue iïXhU Lf^ùiX^ se dil de deux choses quand l'exislence de l'une implique nécessairement l'existence de l'autre. Lu première de ces choses s'appelle la nécessitante |»)y~', et la seconde la nécessitée A^y. Ainsi l'existence du jour est conjointe nécessairement au lever du soleil; car le lever du soleil implique nécessairement l'existence du jour. Le lever du soleil est la nécessitante (la cause) et l'existence du jour la ne'c«isi/e'e (l'effet). »Nous lisons dans le Dictionarj of lechnical ternis ; « 1*3 JII et JUjsiUf et (>jJ)lJI et jiliXwi'I signifient qu'un cerlaiii jugement (ou proposition) entraîne nécessairement un autre jugement; c'est-à-dire, qu'au moment où l'exigeant jfUA» a lieu , l'exigé iJixaa doii avoir lieu aussi. Tels sont, par exemple, le soleil
est levé et il fait jour. En effet , l'énoncé du premier jugement implique nécessairement le second. La première proposition, qui est Vexigeante , s'appelle ^y^< [nécessitante): et la seconde, ou exigée, se nomme aX^ (nécessitée). Dans certains cas, chacune des deux propositions peut être en même temps nécessitante et nécessitée. •
' Voy. ci-devant, p. i38.
' Voy. ci-devant, p. 1/41.
' Ahmed Ihn Kelliîr el-Ferghaiii, natif de Ferghana, ville de la Sogdiane, et auteur d'un abrégé d'astronomie dont le texte et la traduction ont été publiés par Golius en 1 669, vivait sous le règne d'El-Mamoun. Il mourut l'an ai5 (83o). Dans une ancienne traduction du même traité, le nom de l'auteur est écrit Alfragani.
P. 107. Les (ables astronomiques.
L'art de construire des tables astronomiques forme une branche du calcul et se base sur des règles numériques. 11 détermine, pour chaque astre en particulier, la route dans laquelle il se meut, ainsi que ses accélérations, retardations, mouvements directs et rétrogrades, etc. tels qu'ils résultent, pour le lieu que l'astre occupe, des démonstrations de l'astronomie. Ces indications font connaître les positions des astres dans leurs sphères, pour un temps quelconque donné; elles s'obtiennent par le calcul des mouvements des astres d'après les règles susdites, règles tirées des traités astronomiques. Cet art possède, en guise de préliminaires et d'éléments, des règles sur la connaissance des mois, des jours et des époques passées; il possède, en outre, des éléments sûrs pour déterminer le périgée, l'apogée, les inégalités, les espèces des mouvements et les manières de les déduire les uns des autres. On dispose toutes ces quantités en colonnes arrangées de façon à en rendre l'usage facile aux élèves et appelées tables astronomiques [azïadj, pluriel de zîdj). Quant à la détermination même des positions des astres, pour un temps donné, au moyen de cet art, on l'appelle équation (tâdil) et rectification (tacouîm).
Les anciens, ainsi que les modernes, ont beaucoup écrit sur cet art, par exemple, El-Bettani ', Ibn el-Kemmad'^ et autres. Les mo-
' Mohammed Ibn Djaber Ibii Sinan el- Ce personnage, que l'on désignait aussi
Bettnni (natif de Bctian, lieu dans le voisi- par le titre à' observateur ovl astronome tiini-
nagedeHarran.enMésopolaulie) el auteur sien, se nommait Al)ou 'l-At)has Ahmed Ibn
d'un traité d'astronomie, mourut en .3 17 Ali et-Temîmi et appartenait à la classe des
(939 de J. C). Une traduction latine de ce jurisconsulles. Il dressa un corps de tables
traité parut en 1637. Les écrivains euro- aslronomiques d'après les observation»
péens du moyen âge appelaient cet astro- d'Abou Ishac Ibn ez-Zercala {Arzachel).
nome Albalegnius. Dans cet ouvrage il cite, parmi d'autres
' Variantes fournies parle Dictionnaire dates, celle de 679 de l'hégire (1280- 1281 bibliographique deHaddji Khalifa et parle de J. C); d'où il faut conclure qu'il mou- Dictionnaire biographique de Djemal ed- rut postérieurement à cette époque. Dîn el-Kifli : El-Hammad, El-Djerwad —
DIBN KHALDOUN. 149
dernes, dans l'Occident, s'en rapportent, jusqu'à ce jour, aux tables attribuées à Ibn Ishac '. On prétend que cebii-ci se fonda, pour la composition de ses tables, sur l'observation, et qu'il y avait en Sicile un juif très-versé dans l'astronomie et les mathématiques qui s'occupait à faire des observations et qui communiquait à Ibn Ishac les résultats exacts qu'il obtenait, relativement aux n)ouvoments des astres et à tout ce qui les concernait. Les savants de l'Occident ont p. 108. fait beaucoup de cas de ces tables, à cause de la solidité des bases sur lesquelles elles sont fondées, à ce (|u'on prétend, ibn el-Benna* en fit un résumé dans un livre qu'il appela El-Minhadj (le grand chemin). Cet ouvrage fut très-recherché à cause de la facilité qu'il donna aux opérations.
On a besoin des positions des astres pour fonder sur ces positions les prédictions de l'astrologie judiciaire. Cette science consiste dans la connaissance des influences que les astres, suivant leurs positions, exercent sur ce qui arrive dans le monde des hommes relativement aux religions et aux dynasties, sur les nativités humaines et sur les événements qui s'y produisent, ainsi que nous l'expliquerons dans la suite, en faisant connaître la nature des indications d'après lesquelles les astrologues se guident.
La logique.
La logique est un système de règles au moyen desquelles on discerne ce qui est bon d'avec ce qui est défectueux, tant dans les défi-
' « Il paraîlqu'Ibn Klialdoun veut parler du célèbre astronome Arzachel. • (W.).
Selon Haddji Khalifa, Arzacliel se nommait .4 &ou hhoc Ibrahim Ibn Yahya ibn ez- Zercala jJUVJl en-Naccach. Il observait à Tolède, l'an 453 (1061 de J. C.) — {Traité des instruments astronomiques des Arabes par Abou'l-Hacen Ali de Maroc, traduit par J. J. Sedillol père; vol. I, p. 127, et le manuscrit arabe de la Bibliothèque im-
périale, ancien fonds, n° 1147, fol. 282.) Dans le Dictionnaire biographique d'El- Kifti, le nom de cet astronome est écrit JLsjylt (Ez-Zerkîal). Telle est aussi la leçon que donne l'exemplaire de ce dictionnaire biographique dont Casiri s'était servi. (Voy. Bibliotheca arabico-hispana, t. I,p. SgS.) Abou'l-Hacen l'écrit «iUsJI, ainsi que l'a fait Haddji Khalifa.
' Voy. ci-devant, p. iSa.
nitions employées pour faire connaître' ce que sont les choses-, que dans les arguments qui conduisent à des propositions affirmatives (ou jugements). Expliquons cela : la faculté perceptive a pour objet les perceptions obtenues par les cinq sens; elle est commune à tous les animaux tant irrationnels que doués de raison, et, ce qui fait la différence entre les hommes et les autres animaux, c'est la faculté d'apercevoir les universaux, idées qui s'obtiennent par le dépouillement (ou abstraction) de celles qui proviennent des sens. Voici (comment cela se fait) : l'imagination tire, des individus d'une même classe^ une forme (ou idée) qui s'applique également à eux tous, c'est-à-dire un universel; ensuite l'entendement compare cette catégorie d'individus avec une autre qui lui ressemble en quelques points et qui est composée aussi d'individus d'une même classe, et aperçoit ainsi une forme P. 109. qui s'adapte à ces deux catégories, en ce qu'elles ont de commun. Il continue cette opération de dépouillement jusqu'à ce qu'il remonte à l'universel, qui ne s'accorde avec aucun autre universel, et qui est, par conséquent, unique.
Ainsi, par exemple, si l'on dépouille l'espèce humaine de la forme qui l'embrasse en entier, afin de pouvoir envisager l'homme comme animal; puis, si on enlève à ces deux classes d'êtres leur forme commune afin de pouvoir les* comparer avec le§ plantes ^ et que l'on poursuive ce dépouillement, on arrivera au genre le plus élevé (de la série), c'est-à-dire à la matière qui n'a rien de conforme avec aucun autre universel. L'intelligence, ayant poussé jusqu'à ce point, suspend l'opération de dépouillement.
Disons ensuite que Dieu a créé la réflexion dans l'homme afin que celui-ci ait la faculté d'acquérir des connaissances et d'apprendre les arts. Or les connaissances consistent, soit en concepts (ou simples
' Pour ij.ytlt, lisez isyill avec les ' LiltérnI. « conformes. »
manuscrits C et D, l'édition de Boulac et * Je lis U^à^ avec l'édition de Boulac.
la traduction turque. ' Pour l.yJ[, lisez cj'-^àJI avec les ma-
' Littéral, •pourfaireconnaître les ^uit/- nuscrit», l'édition de Boulac ella Irndur
dues.* lion turque. ■ 1 ■
DIBN KHALDOUN. 151
idées), soit en affirmations (ou propositions). Le concept, c'est la perception des formes des choses (littéralement: des formes desquiddités], perception simple qui n'est accompagnée d'aucun jugement. L'affirmalion , c'est l'acte par lequel on affirme une chose d'une autre. Aussi, quand la réflexion essaye d'obtenir les connaissances qu'elle recherche , ses efforts se bornent à joindre un universel à un autre par la voie de la combinaison, afin d'en tirer ime forme universelle qui soit commune à tous les individus qui sont du dehors, forme recueillie par l'entendement et faisant connaître la quiddité (ou nature) de ces individus, ou bien elle (la réflexion) juge d'une chose en la comparant avec une autre. Cette dernière opération s'appelle affirmation et revient en réalité à la première ; car, lorsqu'elle a lieu , elle procure la connaissance de la nature réelle des choses, ainsi que cela est exigé par la science qui s'occupe des jugements. Ce travail de l'entendement peut être bien ou mal dirigé; aussi a-t-on besoin d'un moyen qui fasse distinguer la bonne voie de la mauvaise, de sorte que la réflexion prenne la bonne quand elle cherche à obtenir' des connaissances. P. no. Ce moyen se trouve dans le système de (règles qui se nomme) la logique.
Les anciens traitèrent d'abord ce sujet par pièces^ et par morceaux, sans chercher à en régulariser les procédés et sans essayer de réunir ni les questions qu'il traite ni les parties dont il se compose. Ce travail ne se fit qu'à l'époque où Aristote parut chez les Grecs. Ce philosophe l'accomplit et plaça la logique en tète des sciences philosophiques, afin qu'elle leur servît d'introduction. Elle s'appela, pour cette raison, la science première. L'ouvrage qu' Aristote lui consacra s'intitule Kitab el-Fass (le joyau)'; il se compose de huit livres.
' Les manuscrils C el D, l'édition de ' Ce litre n'est pas indiqué dans le lîic
Boulac et la iradiiclion turque nous auto- tionnaire bibliographique de Haddji Kha-
risent à remplacer ji^^^sJ' , par Juwuc'. lifa. On verra plus loin qu'il servait à dé-
' Je suis de l'avis du traducteur turc; signer une collection de traités d'Aristote
il a rendu les mots ^iL?• -il?" par ia. \Lj dans laquelle on avait fait entrer tout l'Or-
<v».,L « pièce par pièce, • ganon el Vhagoge de Porpliyre.
dont quatre ont pour sujet la /orme (ou théorie) et cinq' ia matière (ou application) du syllogisme.
Pour comprendre cela, il faut savoir que les jugements qu'on cherche à se former sont de plusieurs espèces^ : les uns sont certains par leur nature, et les autres sont des opinions plus ou moins probables. On peut donc envisager le syllogisme (sous deux points de vue : d'abord) dans ses rapports avec le problème dont il doit donner la solution, et alors on examine quelles sont les prémisses qu'il doit avoir dans ce cas, et voir si la réponse qu'on cherche appartient à la catégorie de la science ou à celle de la spéculation; ou bien on le considère, non pas dans les rapports qu'il peut avoir avec* un certain problème, mais dans le mode de formation qui lui est particulier. Dans le premier cas, on dit du syllogisme qu'il s'envisage sous le point de vue de la matière, c'est-à-dire de la matière qui donne naissance au résultat qu'on cherche, résultat qui peut être, soit une certitude, soit une opinion. Dans le second cas, on dit que le syllogisme .s'envisage sous le point de vue de Ïa forme et sous celui de la manière de sa construction en général.
Voilà pourquoi les livres de la logique (VOrganon) sont huit en nombre. Le premier traite des genres supérieurs, genres au-dessus desquels il n'y en a point d'autre, et que l'on parvient à connaître en écartant les (formes des) choses sensibles qui se trouvent dans l'entendement. Ce hvre a pour titre Kitab el-Macoulat (le livre des prédicaments ou catégories). Le second a pour sujet les jugements affirmés et leurs espèces. Il se nomme Kitab el-Eîbara (livre de l'expression, hermeneia). Le troisième traite du syllogisme (kïas) en gêné- * rai et du mode de sa formation. Il s'appelle Kitab el-Kïas (livre de
' L'auleuraurail dû écrire quatre, mais ' 11 me seiùble que l'auteur aurait dû
il a lenu compte de VIsagoge. C'est proba- écrire de deux espèces.
blemenl par mégarde qu'il a compté huit ' " faulinsérrr. entre les mois ^Uxc J(!
livres seulement dans le Kitab el-Fass: ety^.-iL-, le passa |,»e suivant : ^sl o-^)
d'après ses propres indications, il y en "^î O-^' U-' j)' f^' O" O^ cT^
avait neuf. ;'-^^^ ^ (j»*-:^' <J )^.
D'IBN KIIALDOUN. 153
l'analogie ou premiers analytiques). Il est le dernier de ceux dans lesquels la logique s'envisage quant à sa forme. Le quatrième est le Kitab el-Borhan (livre de la démonstration, \es derniers analytiques). Il traite du syllogisme qui produit la certitude, montre pourquoi les prémisses du syllogisme doivent être des vérités certaines, et fait connaître d'une manière spéciale les autres conditions dont l'observance est de rigueur quand on veut arriver à la certitude. Ces conditions y sont nettement indiquées : ainsi, par exemple, les prémisses doivent être (des vérités) essentielles et premières. Dans ce même livre, il est question des connaissances et des définitions. Selon les anciens (philosophes), ces matières y ont été traitées spécialement parce qu'elles (les prémisses) s'emploient pour obtenir la certitude, et cela dépend de la conformité de la définition avec la chose définie, conformité qu'aucune autre condition ne saurait remplacer. Le cinquième livre s'intitule Kitab el-Djedl (livre de la controverse, les topiques). Il indique le genre de raisonnement qui sert à détruire les propositions captieuses, à réduire au silence l'adversaire et à faire connaître les arguments probables dont on peut faire usage. Pour mener à ce but, le même livre spécifie quelques autres conditions indispensables. Il indique aussi les lieux d'où celui qui s'engage dans une discussion doit tirer ses arguments, en désignant le lien qui réunit les deux extrêmes du problème qu'il s'agit de résoudre, lien qui s'appelle le terme moyen. On trouve dans ce même traité ce qui regarde la conversion des propositions. Le sixième livre est intitulé Kitab es-Sofista (livre du sophisme, réfutation des sophistes). Le sophisme est l'argument dont on se sert pour démontrer ce qui est contraire à la vérité et pour tromper son adversaire; il est mauvais quant à son but et à son objet, et, si on l'a pris pour le sujet d'un traité, cela a été uniquement pour faire voir ce que c'est que le raisonnement sophistique et pour empêcher l'auditeur de donner dans ce piège. Le septième livre est le Kitab el-Kliatâba (livre de l'allocution, la rhétorique). 11 indique le (genre de) raisonnement que l'on doit employer dans le but de passionner son auditoire et de l'entraîner à faire ce qu'on veut ob-
Prolégomënes. — m. 20
154 PROLEGOMENES
tenir de lui. Il fait aussi connaître les formes du discours qu'il faut lui tenir pour cet objet. Le huitième livre est le Kitab es-Chïar (livre de la poésie, ia. poétique). Il montre le procédé analogique qui fait trouver des comparaisons et des similitudes servant, d'une manière P. 115. spéciale, à porter les hommes vers une chose ou à les en éloigner; il indique aussi les raisonnements qui s'y emploient et qui se tirent de l'imagination. Voilà les huit livres de logique reconnus par les anciens.
Plus tard, quand on eut ramené cet art à un système régulier et bien ordonné, les philosophes^ d'entre les Grecs sentirent la nécessité d'un ouvrage traitant des universaux, au moyen desquels on acquiert la connaissance des formes qui correspondent aux choses (littéral. « aux quiddilés ») du dehors, ou bien aux parties de ces choses, ou bien à leurs accidents. Il y a cinq universaux : le genre, l'espèce, la différence^, la propriété et l'accident général. Pour réparer cette omission, ils composèrent (c'est-à-dire Porphyre composa) un traité spécial qui devait servir d'introduction à cette branche de science. Ce fut ainsi que le nombre des livres (qui forment YOrganon) se trouva porté à neuf On les traduisit (en arabe) quand l'islamisme était déjà établi, et les philosophes musulmans entreprirent d'en faire des commentaires et des abrégés. C'est ce que firent El-Farâbi, Ibn Sîna ( Avicenne) et, plus tard, Ibn Rochd (Averroès), philosophe espagnol. Le Kitab es-Cliefa d'ibn Sîna renferme l'exposition complète des sept sciences philosophiques^.
Les savants d'une époque plus moderne changèrent le système conventionnel de la logique, en ajoutant à la partie qui renferme l'exposition des cinq universaux les fruits qui en dérivent, c'est-àdire le traité sur les définitions et les descriptions^, traité qu'ils
' Pour »LêJCi! , lisez *UXâ,. étaient les sept sciences philosophiques.
' Jelis J-oàIL ï-yJtj avecleinanuscril (Voy. ci-devant, page laS.)
C et la traduction turque et tous les trai- * Selon les logiciens arabes, on désigne
té» de logique. une chose par le genre t't la différence les
' Notre auteur a déjà indiqué quelles plus proches, ou par la différence la plus
DIBN KHALDOUN.
détachèrent ilu Livre de la Démonstration. Ils supprimèrent le Livre des Prédicaments pour la raison que ce traité n'est pas spécialement consacré aux problèmes de la logique et qu'il ne les aborde que par hasard. Ils insérèrent dans le Livre de l'Expression le traité de la conversion des propositions, bien que, chez les anciens, il fit partie du Livre de la Controverse. Cela eut lieu pour la raison que ce traité est, à quelques égards, une suite du livre qui a pour sujet les jugements. Ensuite ils envisagèrent le syllogisme sous un point do vue général, comme moyen (pratique) d'obtenir la solution des problèmes, et abandonnèrent l'usage de le considérer quant à sa matière (c'est-à-dire comme une simple théorie). Aussi laissèrent-ils de côté cinq livres : ceux de la Démonstration , de la Controverse , de ï Allocution, de la Poétique et du Sophisme. Quelques-uns d'entre eux ont F. n.^ pris connaissance de ces livres, mais d'une manière très-superficielle; (et nous pouvons dire qu'en général) ils les ont négliges au point qu'ils semblent en avoir ignoré l'existence. Ces traités forment cependant une partie importante et fondamentale de la logique.
Plus tard, (les docteurs) commencèrent à discourir très-longuement sur les ouvrages de cette classe, et, dans leurs dissertations prohxes et diffuses, ils envisagèrent cet art, non pas comme l'instrument au moyen duquel on obtient des connaissances, mais comme une science sui generis. Le premier qui entra dans cette voie fut Fakhr ed-Dîn Ibn el-Khatîb; le docteur Afdal ed-Dîn el-Kboundji^ suivit son exemple dans plusieurs écrits qui font aujourd'hui autorité chez les Orientaux. Son -Kechf elAsrar (secrets dévoilés) est un ouvrage
proche, «oil seule, soit jointe au genre le plus éloigné , ou par le genre le plus proche joint à une propriété, ou par une propriété, soit seule, soit jointe à un genre éloigné. La définition (>jo«J' de la première classe s'appelle définition parfaite i>Â auII; celle de la deuxième classe, définition imparfaite ^asUJl ixil; celle de la troisième classe, descriptior parfaite tw Jl
^wJl , et celle de la quatrième classe , ^J! joSUJl, description imparfaite.
' Abou Abd Allah Mohammed Ihn Namaouar el-Khoundji, docteur chaféite et grand cadi d'Egypte, remplit les fonctions de professeur au collège Salehiva et composa plusieurs ouvrages sur la logique. 11 mourut en 6Aa (i245de J. C.)ou en 649, selon Haddji Khalifa.
très-étendu, et son abrégé du Moudjez (ou compendium de la logique d'Avicenne) est bon comme livre d'enseignement. Son abrégé du Djomel^, remplissant quatre feuillets et embrassant le système entier de la logique et les principes de cet art, continue jusqu'à nos jours à servir de manuel aux étudiants et à leur être d'un grand secours. L'étude des livres des anciens et de leurs méthodes fut alors abandonnée; ce fut comme si ces ouvrages n'avaient jamais existé, et cependant ils renfermaient tous les fruits et toutes les connaissances utiles que la logique peut fournir. C'est là une remarque que nous avons faite plus haut. Au reste , Dieu dirige vers la vérité.
Les anciens musulmans" et les premiers docteurs scolastiques désapprouvèrent hautement l'étude de la logique et la condamnèrent avec une sévérité extrême; ils la prohibèrent comme dangereuse et défendirent à qui que ce fût d'apprendre cet art ou de l'enseigner. Mais leurs successeuis, à partir d'El-Ghazzali et de l'imam Ibn el- Khatîb, se relâchèrent un peu de cette rigueur, et dès lors on s'y appliqua avec ardeur. Un petit nombre de docteurs continue toutefois à pencher vers l'opinion des anciens, à montrer de la répugnance pour la logique et à la repousser de la manière la plus formelle. Nous allons exposer les motifs qui portaient les uns à favoriser cette étude, et les autres à la désapprouver, et nous ferons ainsi connaître les résultais auxquels ont abouti les doctrines professées par les savants (des deux classes).
P. ii4. Les théologiens qui inventèrent la scolastique, ayant eu pour but de défendre les dogmes de la foi par l'emploi de preuves intellectuelles, adoptèrent pour bases de leur méthode un certain nombre d'arguments d'un caractère tout particulier, et les consignèrent dans
' Je suis porté à croire qu'il faut lire dans le teite arabe e^^v^ à la place de yo^ el traduire ; « Son abrégé , le Djomel. » (Voy. le Dictionnaire bibliograpbique de Haddji Khalifa , tome II, p. 6 j3 et tome VI , P- 399.)
' Ce paragrapbe el les paragraphes suivants portent en tête le mot Jl-aJ section, tant dans le manuscrit A que dans la traduction turque, et sont précédés parle mot is'tjoLs renseignement utile, dans le manuscrit C. Ils ne sont pas dans l'édition de Boulac.
D'IBN RIIALDOUN.
leurs livres. Ainsi, pour démontrer la nouveauté (ou non-éternité, aparté ante) du monde, ils affirmèrent l'existence des accidents et leur nouveauté; ils déclarèrent qu'aucun corps n'en était dépourvu, et en tirèrent cette conséquence, savoir, que ce qui n'est pas dépourvu de nouveautés (ou d'accidents non-éternels) est lui-même nouveau (nonéternel). Us mirent en avant l'argument de \ empêchement mutuel pour démontrer l'unité de Dieu'; ils se servirent des quatre liens qui attachent Y absent au présent "^ pour démontrer l'éternité des attributs.
Leurs livres renferment plusieurs autres arguments de cette nature. Voulant ensuite appuyer leurs raisonnements sur une base solide, ils dressèrent un système de principes qui devait leur servir de fondement et d'introduction. Ils affirmèrent, par exemple, la réalité de la substance simple (des atomes), l'instantanéité du temps (c'està-dire que les temps se composent d'une série d'instants), et l'existence du vide'. Ils rejetèrent (l'opinion que) la nature (formait une loi immuable) et (celle de) la liaison intelligible des guiddités entre elles (niant ainsi la causalité). Ils déclarèrent que l'accident ne dure pas deux instants de temps (mais qu'il est créé de nouveau à chaque instant par la puissance toujours active de Dieu), et enseignaient que l'état, envisagé comme une qualité propre à tout ce qui existe, n'est ni existant
' Voyez ci-devant, page Sa.
' Les Acliarites enseignaient que Dieu était savant au moyen d'un savoir, puissant au moyen d'une puissance et voulant au moyen d'une volonté qui lui étaient propres. Les anciens docteurs de celte école employaient , pour démontrer ce principe , plusieurs arguments dont l'un était de juger de ce qui était absent ou invisible, par ce qui était présent, ou visible. Ils disaient, selon l'auteur du Mewakef, édition de Leipsick, p. l"i, que la cause, la définition et la condition du présent s'appliquent sans différence aucune à Val)sent; car il est certain que la cause qui rend sa-
vant un êlre présent, c'est le savoir, et qu'il en est de même pour l'être absent; que la définition qui constate qu'un être est savant s'applique également à l'être présent et à l'être absent, et que la condition qui assure la certitude de l'origine d'un homme présent, c'est la certitude de la racine d'où il sort, et cela est également vrai pour l'homme qui est absent. — Nous avons ici , il me semble , trois des liens dont parle Ibn Khaldoun; quant au quatrième, je ne l'ai pas trouvé.
' Voyez le Guide des Egarés de Maimonide , édition de M. Munk , vol. I , p. 376 et suiv.
PROLEGOMENES
ni non existant^. C'était sur ces principes et sur quelques autres qu'ils fondaient les arguments spéciaux dont ils se servaient.
Cette doctrine était déjà établie quand le cheïkh Abou '1-Hacen (el- Achari) et le cadi Abou Bekr (ei-Bakillani) et l'ostad (ou maître) Abou Ishac (el-Isferaïni) enseignèrent que les arguments servant à prouver les dogmes étaient inverses (rétroactifs), c'est-à-dire que, si on les déclarait nuls, on admettait la nullité de ce qu'ils devaient démontrer. Aussi le cadi Abou Bekr regarda-t-il ces arguments comme tout aussi sacrés que les dogmes mêmes, et déclara-t-il qu'en les attaquant on attaquait les dogmes dont ils formaient la base.
Si nous examinons, toutefois, la logique, nous voyons que cet art roule entièrement sur le principe de la liaison intelligible (c'està-dire que l'intelligence aperçoit d'une manière évidente qu'il y a liaison réelle entre la cause et l'effet) et sur celui de la réalité de l'universel naturel du dehors (lesuniversaux objectifs), auquel doit correspondre l'universel (subjectif) qui est dans l'entendement et qui se partage en cinq parties bien connues, savoir : le genre, l'espèce, la différence, la propriété et l'accident général. Mais les théologiens scolastiques regardaient cela comme faux et enseignaient que l'vmi-
' Le lertne états s'employait par certains Motazeliles et par quelques docteurs de l'école acliarile pour désigner Irs univer- .saux. «Ces docteurs admettaient, sinon comme êtres réels, du moins comme êtres possibles ou en puissance, certains types universels des choses créées. Ces types offrent quelque analogie avec les idées de Platon; mai-t les docteurs musulmans, ne pouvant admettre l'existence d'êtres réels entre le Créateur et les individus créés, leur attribuent une condilicn intermédiaire entre la réalité et la non-réalité. Cet état possible, mais qu'il faut bien se garder de confondre avec la Itylé d'Aristole, est désigné par le mot hal, qui signifie condition, étui ou circonstance. Ils
appliquaient aussi leur théorie aux attributs divins en général, en disant que ces attributs ne sont ni l'essence de Dieu, ni quelque chose en dehors de son essence: ce sont des conditions ou des états qu'on ne reconnaît qu'avec l'essence qu'ils servent n qualifier, mais qui, considérés en eux-mêmes, ne sont ni existants ni non existants et dont on ne peut dire qu'on les connaît ni qu'on les ignore. « — {Mélanqcs de ptiitosophie juive et arabe par M. Munk, p. ,^27. Voy. aussi le Guide des Etjuvés , vol. I, p. 375 et suiv. ) La définition qu'ils donnent des universaux et qu'lbii Khaldoun reproduit ici est longuement expliquée dans le Dictionary of technicul terms, p. 4et".
vcrsel et l'essentiel étaient de simples concepts', n'ayant rien qui leur correspondît en dehors de l'entendement; ou bien, disaient-ils, ce sont des états-. La dernière opinion était celle des scolasliques qui admettaient la doctrine des états. De cette manière se trouvaient anéantis les cinq universaux, les définitions dont ils sont les bases, les dix catégories et l'accident essentiel. Cela entraînait la nullité des propositions nécessaires et essentielles (les axiomes ou premiers principes), celles dont les caractères sont spécifiés, selon les logiciens, dans le Livre de la Démonstration (les derniers analytiques). La cause intelligible^ disparaissait aussi, ce qui ôtait toute valeur au Livre de la Démonstration et amenait la disparition des lieux qui forment le sujet principal du Livre de la Controverse (les topiques), et dans lesquels on cherche le moyen qui sert à réunir les deux extrêmes du syllogisme. Ainsi rien ne restait (de la logique), excepté le syllogisme formel (l'enthymèrae). D'entre les définitions (disparut) celle qui est également vraie pour tous les individus de la (catégorie) définie; définition qui, n'étant ni trop générale ni trop restreinte, n'admet pas des individus étrangers à cette catégorie et n'en exclut aucune qui y appartienne. C'est la définition que les grammairiens appellent réunion et empêchement, et que les scolastiques désignent par le terme généralisation et conversion'^. De cette façon on renversait toutes les colonnes de la logique.
Littéral. • des considérations de l'en- sion signifie que ce qui est vrai de la chose
tendement. » définie doit être également vrai de la défi-
* Voy. la note de la page précédente. nition de cette chose. Dans le premier cas , ' La cause intelligible est celle dont c'est l'accord de la déhnition avec la chose
une chose a besoin pour exister. définie, et dans le second, c'est l'accord
* Notre auteur n'a pas rapporté exacte- de la chose définie avec sa définition. — ment ces termes techniques qui, du reste. En attribuant au verbe X» le sens de gésont employés également par les logiciens néraliser, je suis l'autorité du commentaet par les grammairiens. Le terme jént'ni/i- teur des Séances de Harîri, p. tfY' I. 8 et sation et empêchement indique que ce qui lo de l'édition de M. de Sacy. Ibn Kha|est affirmé par la définition doit être iden- doun l'emploie aussi dans ce sens; voy. tique avec ce que la chose définie donne Prolégomènes, texte arabe, t. I, p. 35ii, à entendre, et le terme réunion et conter- I. 3.
Si (au contraire) nous admettons ces principes avec ies logiciens, nous anéantissons une grande partie des principes que les scolastiques adoptèrent pour servir d'introduction à leurs doctrines, et cela amènerait nécessairement la ruine des preuves^ au moyen desquelles ils cherchèrent à démontrer la vérité des dogmes, ainsi que nous l'avons déjà dit. Aussi, les anciens scolastiques condamnèrentils absolument l'étude de la logique et déclarèrent que l'emploi de cet art était, soit une hérésie, soit un acte d'infidélilé, selon le genre de preuve que l'on détruisait par son moyen.
Les scolastiques plus modernes, à partir d'El-Ghazzali, (changèrent d'opinion); ayant consenti à reconnaître que les preuves des dogmes n'étaient pas inverses, et que la nullité de la preuve n'entraînait pas celle de la chose prouvée, s'étant aussi convaincus que P. 116. les logiciens avaient raison en ce qui regarde la liaison intelligible, l'existence des catégories ^ naturelles et l'existence des universaux en dehors de l'entendement, ils déclarèrent que la logique n'était pas contraire aux dogmes de l'islamisme, bien qu'elle n'admît pas certaines preuves qui avaient servi à démontrer ces dogmes. Ils allèrent même plus loin et trouvèrent des arguments pour détruire un grand nombre des principes qui formaient la base de la scolastique (ancienne). Aussi finirent-ils par nier l'existence de la substance simple (les atomes) et du vide, et par admettre la durée de l'accident, etc. Pour remplacer les principes qu'on avait employés (jusqu'alors) dans le but de prouver la vérité des dogmes, ils en adoptèrent d'autres dont ils avaient reconnu l'exactitude par la spéculation et par le raisonnement. Ils déclarèrent même qu'en faisant ainsi ils ne portaient aucune atteinte aux dogmes orthodoxes. El-Ghazzali professait la nouvelle doctrine, et ses disciples, jusqu'à nos jours, ne l'ont pas abandonnée.
Quand le lecteur aura considéré ce que nous venons d'exposer, il pourra distinguer à quelles sources les hommes savants (dans cette
' Pour ftx}i\, lisez i*^^l- — * Littéral. • des quiddités ».
partie) ont puisé leurs doctrines et de quels lieux ils les ont tirées. Dieu est le guide dont le concours mène à la vérité.
La physique.
La physique est une science qui a pour objet le corps en tant qu'il éprouve du mouvement et du repos. Elle examine les corps célestes, les corps élémentaires et leurs produits, tels que l'homme, l'animal (irrationnel), le végétal, le minéral, ce qui se produit dans le sol en fa^t de sources et de tremblements de terre, ce qui a lieu dans le ciel en fait de nuages, de vapeurs, de tonnerre, d'éclairs et d'ouragans, etc. Elle s'emploie aussi pour faire reconnaître l'agent qui donne le mouvement aux corps, agent identique avec l'àme dans ses diverses espèces, savoir : l'âme humaine, l'ùme animale et l'âme végétale.
Les livres composés sur cette matière par Aristote se trouvent entre les mains du public, ayant été traduits (en arabe) sous le règne d'El-Mamoun et à la même époque que les autres traités sur les sciences philosophiques (des Grecs). (Les musulmans) composèrent ensuite des livres sur le même plan, [à l'aide d'éclaircissements et P. 117. d'explications (qu'ils avaient recueillis)]', et celui d'entre eux qui traita ce sujet de la manière la plus complète futibn Sîna (Avicenne). Nous avons dit qu'il avait réuni, dans son Kitab es-Chefa, les sept sciences philosophiques. H dressa ensuite (deux) sommaires du même ouvrage, l'un intitulé Kitab cn-Nedja, et l'autre Kitab el-Icharat (livre des indications). Il paraît y avoir eu pour but de combattre la plupart des doctrines émises par Aristote et de faire valoir ses propres opinions. Ibn Rochd (Averroès, suivit une autre marche; il) abrégea les traités d'Aristote et les commenta sans se mettre en opposition avec lui. On composa ensuite beaucoup d'ouvrages sur ce sujet; mais ceux dont nous venons de parler sont jusqu'à présent
' Ce passage manque dans les manuscrits C et D et dans l'éditicHi de Boulac. Prolégomènes. — m. 31
les mieux connus et les plus estimés. En Orient, on étudie surtout le Kitab el-Icharat d'Ibn Sîna, traité sur lequel Yimam Ibn el-Khatîb a composé un bon commentaire. Nous avons d'autres commentaires sur le même ouvrage, dont l'un a pour auteur El-Amedi, et l'autre Nasîr ed-Dln el-Tousi surnommé El-Khodja et natif d'Irac. Cet auteur eut des discussions avec Vimam sur plusieurs questions qui se présentaient (dans Ylcharat) et l'emporta sur son adversaire par l'ampleur de ses vues et la profondeur de ses investigations.
La médecine. •
Celte science a pour objet le corps humain, sous le point de vue de la maladie et de la santé. Ceux qui la cultivent ont pour but de préserver la santé et de guérir les maladies au moyen de remèdes et d'aliments; mais ils doivent connaître auparavant les maladies particulières à chaque membre du corps, les causes de ces maladies et les remèdes qu'il convient d'employer pour chacune d'elles. Pour juger d'un remède, il faut en connaître le tempérament et les vertus; pour connaître une maladie, il faut en juger d'après les indices offerts par la couleur de la peau, par la surabondance des humeurs et par le battement du pouls, symptômes qui font reconnaître que la maladie est arrivée à sa maturité et qu'elle est susceptible ou non susceptible d'un traitement thérapeutique. Dans le traitement qu'on emploie P. ii8. alors', on lâche de seconder les forces de la nature; car la nature préside aux deux états, celui de la santé et celui de la maladie; aussi le médecin doit-il l'imiter et la seconder autant qu'il le faut^, en ayant égard à la nature do la maladie qu'il doit traiter, à la saison (de l'année) et à l'âge (du malade).
La science qui embra.sse tout cela s'appelle la médecine. On a cependant composé des traités concernant les (maladies spéciales à certains) organes du corps, et fait ainsi, pour chaque organe, une
' Pour tilijo, liseï tiUjJ avec les manuscrits G et D et l'édition de Boulac. — " Littéral. « à un certain degré. »
science à part. Cela est arrivé pour l'œil, pour ses maladies et pour les collyres. On a ajouté à' celte science la connaissance des fondions des membres, c'est-à-dire du but pour lequel chaque membre du corps a été formé '. Bien que ces connaissances soient en dehors de l'objet de la médecine, on les a regardées comme formant un complément et une suite de cette science.
[Galien a composé sur cette matière un ouvrage très- important et très-instructifs] ; ce grand maître de l'art laissa des livres sur la médecine qui ont été traduits (en arabe). II fut contemporain, diton, de Jésus, sur lequel soit le salul'! et mourut en Sicile, pendant qu'il parcourait le monde, après avoir quitte volontairement son pays natal. Ses écrits sur la médecine ont servi de manuel à tous les médecins venus après lui. Il y eut, parmi les musulmans, des médecins d'un talent hors ligne, tels qu'Er-Razi*, El-Madjouci*, Ibn Sîna (Avicenne) et autres. L'Espagne a produit un grand nombre de médecins, dont le plus illustre fut Ibn Zcbr**. De nos jours, la médecine a beaucoup décliné dans les villes musulmanes, ce qui paraît avoir eu pour cause le déclin de la civilisation; car c'est un art produit par les exigences du luxe et de la vie sédentaire.
Section. Les peuples nomades pratiquent une espèce de médecine fondée ordinairement sur une expérience très-limitée et sur (l'ol)- p. servation d') un petit nombre de cas particuliers. Ces connaissances, qui leur sont venues comme un héritage de la part des anciens de la tribu et des vieilles femmes, peuvent être vraies jusqu'à un certain point, mais elles ne forment pas un système (régulier et) naturel, puisqu'elles ne dérivent pas de principes conformes au tempérament
' Les manuscrits C et D et l'édition de * Fakhr ed-Dîn er-Razi est le Basis ou
Boulac portent |iJ..ik *Jo.^ »^'>JI; cette flfcoies des anciens traducteurs européens,
leçon me paraît plus correcte , mais elle ' Ce nom m'est inconnu,
ne change rien au sens de la phrase. ° Abou Merouan Abd el-.Melek Ibn
' Ce passage est omis dans l'édition de Zohr (Aven-Zohar mourut à Séville) en
Boulac elles manuscrits C et D. 667 (1 161-1 i6a de J. C). Il y avait six
On sait que Galien naquit vers l'an autres médecins de la même famille et
i3i de l'ère chrétienne. portant tous le surnom dtibn Zohr.
de l'homme. Les anciens Arabes possédaient beaucoup de ces notions médicales et avaient parmi eux plusieurs médecins célèbres, tels qu'El-Hareth Ibn Kileda ' et autres.
Les prescriptions médicales qui se rencontrent dans les recueils de traditions relatives au Prophète rentrent dans cette catégorie (incomplète) et ne font nullement partie de la révélation divine; elles appartiennent à cette classe de connaissances ordinaires qui ont toujours eu cours chez les Arabes. On trouve dans les traditions plusieurs traits concernant le Prophète et qui correspondent à ses habitudes et à sa constitution naturelle; mais on ne nous les offre pas comme des règles auxquelles nous soyons tenus de nous conformer. Le Prophète eut pour mission de nous faire connaître les prescriptions de la loi divine et non pas de nous enseigner la médecine et les pratiques de la vie usuelle. On sait ce qui lui arriva quand il s'agissait de féconder des dattiers^ et qu'il dit (à cette occasion): « Vous savez mieux que moi ce qui se rattache à vos intérêts mondains. » On n'est donc pas obligé de croire que les prescriptions médicales rapportées dans les traditions authentiques nous aient été transmises comme des règles qu'il fallait observer; rien dans ces traditions n'indique que cela soit ainsi. Il est vrai que si l'on veut employer ces remèdes dans le but de mériter la bénédiction divine, et qu'on les prenne avec une foi sincère ', on pourra en retirer un grand bénéfice; mais ils ne font pas partie de la médecine proprement dite*; ils sont tout au plus des indications qui attestent la vérité de la parole (du Prophète). Considérez, par exemple, l'emploi du miel pour guérir le mal de ventre ^ Dieu dirige vers la vérité.
' Ibn Kileda, de la tribu de Tliakîf, produisirent point de fruits, et Moham-
éludia la médecine eu Perse et mourut fi med révoqua »on ordre. Médine, A. H. i3 (634 de J. C). ' Je lis Jo-^) avec le manuscrit D.
' Mohammed, ayant VII des Arabes poser * Littéral. « lempéramentale, » c'est-à-
des fleurs du dattier mâle sur les fleurs du dire fondée sur les tempéraments du corps. dattier femelle alin de les féconder, dé- ' Un Arabe vint dire à Mohammed que
fendit cette pratique et ordonna de laisser son frèro souffrait d'un violent mal de ven-
faire à Dieu. Cette année-là les arbres ne tre. «Qu'il avale du miel,» lui répondit
DIBN KHALDOUN. 165
L'agricullure. ►*• "»o.
L'agriculture, branche de la physique, est un art qui a pour objet les plantes, en tant qu'on peut employer dos moyens pour les faire pousser et croître; moyens qui consistent en arrosages, en soins assidus, en améliorations des terrains, [dans le choix des saisons convenables'] et dans l'application régulière des moyens qui les fassent prospérer et arriver à la perfection.
Les anciens s'appliquaient beaucoup à l'agriculture et étudiaient les plantes sous le point de vue le plus général; ils s'occupaient de leur mise en terre, de leur multiplication, de leurs vertus, de leurs esprits (c'est-à-dire des esprits qui présidaient à leur croissance) et de la correspondance de ces (esprits) avec ceux des astres et de certains temples; connaissances qui s'employaient dans l'art de la magie. Ce fut pour ce motif que les anciens attachaient une si grande importance à l'agriculture.
Le livre dont on attribue la composition aux savants du peuple nabatéen, celui qui a poiu- titre Y Agriculture nabatéenne et qui fut un des ouvrages des Grecs que l'on traduisit (en arabe), renferme une foule de renseignements (touchant ces matières); mais les musulmans en ayant pris connaissance , et sachant que la porte de la magie était fermée pour eux et que l'étude de cet art leur était défendue, se bornèrent à en accepter la partie qui traitait des plantes sous le point de vue de leur mise en terre, des soins qu'on doit leur donner et de ce qui se présente dans de pareils cas; aussi rejetèrent-ils les pas-
le Prophète. Quelques jours après le Moliammed, Dieu lui-même a dit (Coron,
même Arabe vint lui annoncer que son sour. xvi, vers. 71): Il y a dans lai (le
frère allait plus mal. «Qu'il avale du miel) un remède pour les hommes. * Le miel
miel, » fut encore la réponse. L'Arabe re- fut encore administré, et le malade finil
vint le trouver une troisième fois, en dé- par guérir.
clarant que le ventre du malade était tou- ' Littéral. • dans la bonté de la sai-
jours dérangé et que le miel n'y faisait son. » Ces mots sont omis dans les manus-
rien. «Son ventre en a menti, répliqua crits C et D et dans l'édition de Boulac.
]66 PROLEGOMENES
sages qui traitaient de l'autre art (la magie). Ibn el-Aouwam ' fit un abrégé de ce livre, en se conformant au plan (que les musulmans avaient adopté), et dès lors fautre branche de cet art^ (c'est-à-dire la magie) tomba dans l'oubli. Maslema^ en a cependant reproduit, dans ses écrits, les principaux problèmes, ainsi que nous l'indiquerons dans le chapili'e où nous parlerons de la magie.
Les modernes ont composé beaucoup d'ouvrages sur l'agriculture , mais ils se sont bornés à parler de la mise en terre, du traitement P. 12 1. des plantes, des moyens qu'il faut employer pour les garantir contre les maladies et les accidents qui nuisent à leur croissance, etc.
On trouve de ces livres partout.
La métaphysique (El-ilaliiya).
Les personnes qui cultivent cette science disent qu'elle a pour objet l'existence (ou fêtre) absolue. Elle traite d'abord de ce qui est commun aux êtres tant corporels que spirituels, c'est-à-dire des qaiddités, de l'unité, de la pluralité, de la nécessité, de la possibilité, etc. puis elle examine les principes d'où dérivent les êtres, principes qui sont spirituels; ensuite elle cherche comment les êtres émanent de ces principes et dans quel ordre ils se présentent. Après cela, elle s'occupe des circonstances dans lesquelles l'âme se trouve lorsqu'elle a quitté le corps et est retournée à son origine. A les entendre, c'est une noble science qui procure la connaissance de l'être tel qu'il est, ce qui, selon leur opinion, est la source de la félicité suprême. Plus loin, nous réfuterons ces opinions.
La métaphysique tient, dans l'ordre que ces personnes ont assigné aux sciences, une place qui suit immédiatement celle de la physique,
' Ibn el-Aouwam vivait dans le vi' quieri. M. Clément Muilel vient de publier
siècle de l'hégire. Son traité d'agriculture le premier volume d'une traduction fran-
( texte arabe e( traduction espagnole], for- çaise de cet ouvrage. manl deux volumes in-folio, parut à Ma- ' Le mot j est de trop,
drid. en i8oa , par les soins de J. A. Ban- ' Voy. ci-après, p. 172.
DIBN KIIALDOUN.
et c'est pour celte raison qu'elles l'ont nonamée (la science) qui vient après la physique. Les traités composés sur ce sujet par le premier instituteur (Aristote) se trouvent entre les mains du public. Ibn Sîua (Avicenne) en a donné un précis dans son ouvrage intitulé Kilab es- Chefa oua'n-Nedja^ et Ibn Rochd (Averroès), un des grands philosophes espagnols, en a fait aussi un résumé^.
Quelques auteurs plus modernes avaient composé des traités sur les sciences enseignées par ces (philosophes) quand El-Ghazzali réfuta leurs opinions, en même temps qu'il attaqua d'autres doctrines philosophiques.
Les scolastiques des derniers siècles mêlèrent les problèmes de la théologie scolastique avec ceux de la philosophie, parce que les mêmes questions se présentaient dans les deux sciences, que l'objet de la scolasliquc leur paraissait identique avec celui de la philosophie et que les problèmes de l'une ressemblaient à ceux de l'autre*. De P. n». cette manière, les deux sciences en formèrent pour ainsi dire une seule. Après avoir changé l'ordre adopté par les philosophes pour la disposition des problèmes de la physique et de la métaphysique, ils les mêlèrent ensemble de manière à en former un système unique. Ils y ajoutèrent une introduction traitant, en premier lieu, des choses générales (des universaux), puis des êtres corporeb et des choses qui en dérivent; puis, des êtres spirituels et de ce qui s'y rattache, et continuèrent ainsi jusqu'à ce qu'ils eussent épuisé la matière. C'est ainsi que firent l'imam Ibn el-Khatîb dans ses Mcbaheth el-Mochrikija (investigations illuminatives*), et tous les grands docteurs de la sco-
' J'ai déjà fait remarquer que notre auteur regarde le Chefa d'Avicenne et le Nedjd comme un seul ouvrage. Je soupçonne qu'il ne les avait jamais vus ni l'un ni l'autre.
^ Bien plus , il a développé et commenté ï'Organon d'Aristole.
' Pour aLL..^, lisez *JjLi»». , avec le manuscrit C et l'édition de Boulac.
* Le mot rendu ici par illuminative est fV^V ,'-- Je le regarde comme le participe actif du verbe (jv^l (illuminer), dont le nom d'action (3lv«' {iciirac) a donné naissance au terme ichrukiyourt , lequel s'emploie pour désigner une certaine classe de philo.'îophes. Le traducteur turc de ces Prolégomènes a une note sur ce sujet, dans laquelle il dit qu'il y a deux voies pour ar-
lastique venus après lui. Il en est résulté que les problèmes de la scolastique se trouvent confondus avec ceux de la philosophie et que les livres scolastiques sont tellement remplis de questions philosophiques qu'on serait porté à regarder les deux sciences comme identiques dans leurs objets et dans leurs problèmes.
Cette ressemblance n'est toutefois qu'apparente; mais elle suffit pour tromper le public. En effet, les questions agitées par la scolastique consistent en dogmçs puisés dans la loi révélée et (parvenus jusqu'à nous) tels que les anciens musulmans les avaient transmis. Les premiers croyants ne s'adressèrent pas à la raison pour acquérir la certitude de ces dogmes; ils ne pensèrent pas que l'emploi du raisonnement fût nécessaire pour en prouver la vérité et qu'ils devaient s'y fier comme à un appui indispensable. A leur avis, la raison n'avait rien à faire des dogmes ni des prévisions de la loi.
L'établissement des preuves (fondées sur la raison) fut adopté par les (premiers) scolastiques pour le sujet de leurs traités, mais il ne
river à la connaissance du monde spirituel et de Dieu ; dans la première , on se sert de la spéculation et du raisonnement, et, dans la seconde, on a recours aux exercices spirituels et à la contemplation. < Il y a, dit-il , deux sectes qui suivent la seconde voie , celle des personnes qui tiennent compte de la loi révélée, c'est-à-dire, les SouGs , et celle des personnes qui ne s'attachent à aucune loi révélée, se bornant à suivre leurs propres inspirations dans le but d'obtenir les révélations et l'illumination , qui sont les fruits des exercices spirituels. On appelle ceux-ci philosophes illuminés et Platon en faisait partie. > Haddji Khalifa (t. III, p. 87 de son Dictionnaire bibliographique) parle aussi des deux voies qui mènent à la connaissance de la vérité et dit : « Ceux qui suivent la première voie sont sectateurs d'une loi révélée ou ne
le sont pas ; les premiers sont les scolastiques, et les seconds, les philosophes péripatéticiens. Ceux qui suivent la seconde voie se livrent à des exercice.s spirituels, fondés , soit sur les prescriptions de la loi divine, soit sur aucune loi. Les preiiiiers sont lesSoufis et les seconds les illuminés. » Nous lisons dans le Diclionary ofiechnical ternu, à l'article t-^^ , que les illuminés { ichrakiyoun) reçurent ce nom parce que la pureté de leur intérieur fut illuminée par l'effet de leurs exercices spirituels. Feu le docteur Cureton a examiné celte question dans les.notes et corrections du Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque Bodieyenne (t. Il, p. 53a), et il conclut que l'expression i^JiyiXl iUSZsi signifie la philo- " Sophie des illuminés et ne doit pas se rendre par philosophie orientale.
fut pas, comme chez les philosophes, une tentative pour arriver à la découverte de la vérité et pour obtenir, au moyen de la démonstration, la connaissance de ce qui était ignoré jusqu'alors. Les scoiastiques recherchaient des preuves intellectuelles dans le but de confirmer la vérité des dogmes, de justifier les opinions des premiers musulmans et de repousser les doctrines trompeuses que les novaleurs avaient émises. Ceux-ci prétendaient' que, pour constater la vérité des dogmes, on n'avait besoin que de preuves fournies par la raison, et cela après avoir reconnu que la vérité de ces dogmes était déjà établie par des preuves tirées de la foi, preuves qui avaient porté les anciens musulmans à les accueillir et à y croire.
Il y a donc une grande différence entre les deux systèmes. En effet, les perceptions recueillies par le législateur inspiré appartiennent à une sphère si vaste qu'elles l'emportent de beaucoup sur celles que les spéculations de la raison peuvent nous fournir; elles leur sont bien supérieures et les embrassent toutes, parce qu'elles se puisent dans les lumières de la divinité. Donc elles ne se laissent pas soumettre P. 1 33 à une règle aussi étroite que celle de la spéculation, ni classer parmi les perceptions que tous les hommes peuvent obtenir. Aussi, quand le législateur nous a dirigés vers une perception (ou croyance), nous devons la préférer aux perceptions que nous avons recueillies nousmêmes, et nous y fier à leur exclusion; nous ne devons pas chercher à en démontrer la vérité au moyen de la raison ni (à la concilier avec la raison) quand celle-ci la repousse. Au contraire, nous devons croire avec une foi sincère à ce que le législateur nous a prescrit, admettre ses doctrines comme des connaissances certaines, nous abstenir de parler au sujet de dogmes que nous ne comprenons pas, nous en rapporter (pour leur vérité) au sentiment du législateur et mettre la raison de côté.
Ce qui porta les scolastiques à faire autrement, ce furent les nouveautés spéculatives, émises par des gens impies dans les discours
' Pour (j^^xyj , lisez 'j**) avec les manuscrits C et D et l'édition de Boulac. Prolégomènes. — m. . jj
170 PROLEGOMENES
qu'ils dirigeaient contre les croyances que nous tenons des premiers musulmans. Cela décida les scolastiques à les réfuter par des arguments de la même espèce que ceux qu'ils avaient employés; aussi se trouvèrent-ils obligés de se servir de raisonnements tirés de la spéculation pour appuyer les croyances que les anciens nous ont transmise?. Mais la scolastique n'a pas pour objet de rechercher la vérité ou la fausseté des problèmes qui appartiennent à la physique ou à la métaphysique; de telles recherches ne sont pas de sa compétence. Quand on est bien convaincu de cela, on reconnaît clairement la différence qui existe entre la scolastique et la philosophie, bien que les modernes les aient confondues en une seule science, tant dans la théorie que dans leurs écrits. La vérité est que chacune d'elles diffère de l'autre par son objet et par les problèmes dont elle s'occupe. La confusion que nous venons de signaler provient de ce que (dans les deux sciences) les problèmes capables de démonstration sont les mêmes. L'esprit d'argumentation fut porté chez les scolastiques à un tel point qu'il semblait être un stimulant qui les poussait à chercher dans la raison les preuves de nos ci-oyances. Mais ce n'est pas là le but de la scolastique; elle ne doit servir qu'à réfuter les impies, car les doctrines dont elle s'occupe nous sont imposées par la loi comme vraies , et nous devons les reconnaître comme telles.
Il y avait dans les derniers siècles quelques Souhs à l'esprit exalté qui ne parlaient que de leurs extases et qui mêlaient les problèmes de la philosophie et de la scolastique à leurs propres doctrines de manière à en faire un seul système '. Voyez, par exemple, leurs discours p. u4. sur le prophétisme, sur l'unification (de l'homme avec Dieu), sur rétablissement (de la divinité dans le corps de l'homme), sur l'identité (du monde avec Dieu), etc. Mais le fait est que chacune de ces sciences a son domaine spécial et distinct. Les notions fournies par le soufisme se prêtent encore plus difficilement que les autres à une classification scientifique. Gela tient à ce que les Soufis prétendent
' LiUéral. « un seul discours. »
résoudre tous les problèmes au moyen de perceptions obtenues par eux dans le monde spirituel, et qu'ils évitent l'emploi de la démonstration. Mais on sait combien les inspirations de ce genre difl'èrent des notions fournies par les sciences; elles ne s'accordent avec celles-ci ni dans leurs tendances ni dans leurs résultats. Nous avons déjà exposé ce fait et nous y reviendrons plus loin. Dica dirige vers la vérité.
La magie et la science des talismans.
Ces sciences consistent en la connaissance de la manière dont on fait certains préparatifs au moyen desquels l'âme bumaine acquiert le pouvoir d'exercer des influences sur le monde des éléments, soit directement, soit à l'aide de choses célestes. Cela s'appelle, dans le premier cas, magie, et dans le second, science talismanique. Comme ces genres de connaissances ont été condamnés par les lois des divers peuples à cause du mal qu'ils produisent et de la condition imposée â ceux qui les cultivent de diriger leur esprit vers un astre ou quelque autre objet plutôt que vers Dieu, les ouvrages qui en traitent sont extrêmement rares. Ce qui reste de ces sciences ne se trouve que dans les livres composés par les Nabatéens, les Chaldéens et autres peuples qui existaient avant la mission du prophète Moïse; car les prophètes qui parurent avant lui ne promulguèrent pas de lois et n'apportèrent pas aux hommes des maximes de droit; ils se bornèrent, dans leurs écrits, à fair« des exhortations, à enseigner l'unité de Dieu et à parler du paradis et de l'enler.
La magie et la talismanique existèrent chez les Assyriens et les Chaldéens qui habitèrent Babel, et chez les Coptes de l'Egypte. Ces peuples et d'autres encore possédaient des ouvrages qui en traitaient et laissèrent des monuments (qui s'y rapportent), mais un très-petit nombre seulement de leurs écrits a été traduit (en arabe). Nous n'en possédons que le livre de YAgricallure nahatéenne, rédigé par Ibn Ouahchiya d'après des traités composés par les gens de Babel'. Ce fut
' Voy. ci-devant, p. i65.
p. i»5. à cette source qu'on puisa la connaissance de ces arts, et ce fut là qu'on les suivit dans leurs diverses ramifications. Plus tard on composa des ouvrages, sur cette matière, tels que les Volumes des sept astres, les livres de Tomtoin l'Indien sur les Figures des degrés et des astres, etc. Ensuite parut en Orient Djaber Ibn Haïyan , le plus savant musulman qui ait étudié la magie. Il feuilleta les écrits composés par les gens du métier, obtint la connaissance de leur art, et, l'ayant bien approfondi, en tira la partie essentielle. On a de lui plusieurs ouvrages, dans lesquels il s'étend longuement sur la magie et même sur l'alchimie, parce que cet art est une branche de la magie. En effet, les corps dont se composent les espèces ne se laissent transmuer d'une forme en une autre que par des puissances psychiques; l'art pratique n'y sert de rien. L'alchimie est donc une branche de la magie, ainsi qvie nous le ferons voir encore dans un chapitre spécial.
Après Djaber Ibn Haïyan parut Maslema Ibn Ahmed el-Madjrîti (de Madrid), le plus grand maître, en fait de mathématiques et d'opérations magiques, qui ait existé chez les musulmans espagnols. Il résuma le contenu de tous ces livres, en rédigea les principes dans un ordre systématique et réunit ensemble les divers procédés qu'ils renferment. De cette manière il forma le volume qu'il intitula Ghaïa tel-Hakim '. Personne après lui n'a écrit sur ces matières.
' Ibn Khaldoun attribue encore à Maslema Ibn Ahmed le traité d'alchimie qui a pour litre Retba tel-Hakim. J'avais cm cependant reconnaître d'une manière positive que l'auteur du Retba n'était pas celui du Ghaïa, et, dans la première partie de cette traduction , page 217, note i , je les avais signalés comme deux personnages diiTérenls. En rédigeant la note que je viens d'indiquer, je m'étais appuyé sur un renseignement fourni par le texte même du Retba, manuscrit arabe de la Bibliothèque impériale, supplément n° 1078.
Dans la préface de ce traité , fol. 7 v", j'avais
lu ces paroles : Jjl ^^ aj».?- JÀj Ufou,
« et je m'étais mis à rassembler les matériaux de cet ouvrage au commencement de l'année quatre cent trente-neuf de l'ère des Arabes. » Ces nombres y sont écrits en toutes lettres. Or, comme Djemal ed-Dîn el-Kifti, l'auteur du Tahekal el-Hokema, appelle l'auteur du Ghaïa Maslema, fdsde Mohammed, et place sa mort en l'an 898 , et comme Haddji Khalifa nous dit qu'il mourut en Sgô , il m'avait semblé impossible de reconnaître l'auteur du Ghaïa et celui du Retba pour le même individu. J'a-
D'IBN. RFIALDOUN. 173
Je dois maintenant soumettre au lecteur quelques observations préliminaires, afin qu'il comprenne la véritable nature de la magie.
vais donc admis l'existence de deux personnes portant le même nom, originaires toutes le» deux de Madrid, natives de Cordoue, et s'occupant des mêmes études. Je me trouvais obligé à regarder comme vraie une circonstance aussi peu probable , parce que, d'après les sources que j'avais consultées, l'un de ces savants mourut vers la fin du IV* siècle de l'hégire, et que l'autre florissait vers le milieu du siècle suivant. La déclaration si nette d'ibn Klialdoun m' ayant ensuite amené à examiner cette question de nouveau, je trouvai, dans la Bibliotheca ar. hist. de Casiri , que l'exemplaire du Retba conservé dans la bibliothèque de l'Escurial offrait la date SSq. Un second manuscrit du Relba, appartenant à la Bibliothèque impériale, ancien fonds arabe n° 978 , confirme celle leçon : le passage déjà cité se trouve au fol. 4 v° de ce volume ; la date y est écrite en toutes lettres, mais, à la place du mot *jI,^jnI I quatre cents, »on Ut ijLèJj t trois cents, t Ce chiffre fait disparaître toutes les difficultés que j'ai signalées ; il est évidemment la bonne leçon , et montre qu'Ibn Klialdoun ne s'est pas trompé en déclarant que l'auteur du Retba est le même que celui du Ghaia. Maslema fut un savant d'un grand mérite , si nous devons en croire les renseignements fournis par Ibn Abi Osaïbiya, l'auteur de l'Histoire des médecins. Nous lisons dans cet ouvrage :
« Abou'l-Cacem Maslema, fils d'Ahmed , surnommé ElMadjrîti (orignaire de Madrid) et natif deCordoue.vivailsousle règne d'EI-Hakem (el-Mostancer, neuvième souverain omeïade d'Espagne , mort l'an 366-
976 de J. C.) Le cadi Saêd (i>*L», mort l'an 417 de l'hégire, 1026-7 de J. C.) parle de lui dans son ouvrage intitulé : Cy>ix^-> l*j>^\ cy"i*i' (j {fJy*^\ {Notices des divers peuples). • A cette époque , dit-il , Masienn fut le premier mathématicien de l'Espagne, Il surpassa tous se» prédécesseurs en la connaissance des sphères célestes et des mouvements des astres. Il s'occupa avec soin à observer les étoiles et mit beaucoup de zèle à expliquer le livre de Ptolémée intitulé El-Medjesli (l'Almageste). 11 a laissé un bon ouvrage sur cette partie de l'arithmétique que l'on désigne chez nous par le terme tysiUlji^ (nioamelat , c'osl-k dire transactions commerciales et aatres). On lui doit aussi un abrégé du traité intitulé Jjjju' »,,x^[yOI [rectification des étoiles) et faisant partie du Ztdj (collection de tables astrnomiques) com|)osé parEl-Bettani (Al bategnius). Il s'occupa aussi du Ztdj de Mohammed Ibn Mouça el-Kharizmi , et réduisit à l'ère de» Arabes le» dates de l'ère persane, employée dans cet ouvrage. Il (y) indiqua les positions moyennes des astres , à partir du commencement de l'ère de l'hégire, et y ajouta de bonnes tables; mais il adopta les erreurs de cet astronome et ne songea pas à les signaler. C'est là une tâche que j'ai remplie dans mon traité intitulé <).i=>t^XjI ^^\iy^ ^siLsI [Correction des mouvements de.': étoiles) en faisant connaître les erreurs qui ont été commises par les observateurs. » Maslema mourut l'an 398 (1007-8 de J. C), avont le commencement des troubles (qui amenèrent la chute des Omeïades espagnols). Il forma un grand nombre d'élèves ; jusqu'alors
PROLEGOMENES
Les âmes humaines, bien qu'elles forment une unité quant à l'espèce, se distinguent les unes des autres par leurs qualités individuelles. On peut donc les classer par catégories ayant chacune son caractère spécial et devant à une organisation naturelle et primitive les qualités qui la distinguent. Dans la classe des prophètes, les âmes ont la faculté de pouvoir [se dégager de la spiritualité humaine \ afin d'entrer dans la spiritualité angélique et de devenir ange pendant l'instant passager que dure cet état de dégagement. Voilà en quoi consiste la révélation, ainsi que nous l'avons indiqué en son lieu^. L'âme qui se P. 126. trouve dans cet état possède la faculté de] participer aux connaissances propres à Dieu^, de converser avec les^nges, et d'obtenir, par une conséquence nécessaire, le pouvoir d'exercer une certaine influence sur les êtres créés. Chez les magiciens, l'âme a pour caractère distinctif la faculté d'influer sur ces êtres et d'attirer en bas la spiritualité des astres afin de s'en servir pour l'accomplissement de ses desseins. Cette influence s'exerce soit par une puissance appartenant à l'âme *, soit par une puissance satanique; tandis que, chez les prophètes, elle dérive du Seigneur et se distingue par son caractère divin. Quant aux gens qui pratiquent la divination, leurs âmes ont, de même, un caractère spécial, celui de connaître les choses du monde invisible au moyen d'une puissance satanique. Ainsi chacune de ces classes a sa marque distinct ive.
Les âmes de ceux qui pratiquent la magie peuvent se ranger en trois classes : la première comprend celles qui exercent une in-
l'Espagne n'avait pas produit de «avants aussi dislingaés. Parmi les plus marquants, nous pouvons indiquer Ibn es-Semh (mort à Grenade i'an iao, loag de J. C), ibn es-Saffar, Ez-Zehraouï ( Abou '1-Hukam) , El-Kirmani et Ibn Khaldoun Abou Moslem Omar.» (Ms. arabe de ta Biblioth. impér. «oppl. n' 673, fol. 1 83 vV ) El-Kifti n'a fait que copier Ibn Abi Osaïbiya , et , chose remarquable, ni l'un ni l'autre ne parle des
ouvrages composés par Maslema sur la magie et sur l'alcbimie.
' Le passage mis entre parenthèses manque dans l'é<iition de Boulac et dans les manuscrits C et D.
' Voy. la 1" partie, p. aoa.
' Littéral, «aux connaissances seigneuriales (rabbâniya) ; » ce qui paraît signifier : aux connaissances du degré le plus élevé.
* Littéral. " psychique. »
flueDce par la sevile application de la pensée, sans avoir recours à aucun iustrument ni à aucun secours (extérieur). C'est là ce que les philosophes désignent par le terme magie. Les àraies de la seconde classe agissent au moyen des secours qu'elles tirent du tempérament des sphères célestes et des éléments, ou hien au moyen des propriétés des nombres ; cela s'appelle l'art talisman ((fuc; il occupe un degré inférieur à celui de la magie. Les âmes de la troisième classe exercent une influence sur les facultés de l'imagination : l'homme qui possède ce talent s'adresse à l'imagination du spectateur, et, agissant sur elle jusqu'à un certain point, lui fournit des idées fantastiques, des images et des formes ayant toutes quelque rapport avec le projet qu'il a en vue. Ensuite il fait descendre ces notions de l'imagination aux organes des sens, et cela au moyen de l'influence que son âme exerce sur ces (organes). Le résultat en est que les spectateurs voient ces formes paraître en dehors d'eux , bien qu'elles n'y soient pas. On raconte qu'un magicien faisait paraître des jardins, des ruisseaux et des kiosques dans un endroit où il n'en existait pas. Les philosophes désignent cette branche de l'art par les noms de prestige et de fantasmagorie.
Les qualités distinctives que nous venons d'énumérer existent virtuellement chez les magiciens, de même que toute faculté humaine existe virtuellement dans chaque homme; mais, pour les mettre en activité, il faut avoir recours à des exercices préparatoires. Dans P. n?. la magie, ces exercices' se bornent à diriger la pensée vers les sphères, les astres, les mqndes supérieurs et les démons, en leur donnant diverses marques de vénération, d'adoration, de soumission et d'humiliation. Cette direction de l'esprit vers un objet qui n'est pas Dieu, ces marques d'adoration qu'on donne à cet objet, sont des actes d'infidélité. Pratiquer la magie est donc un acte d'infidélité, car l'infidélité est une des matières, un des moyens que cet art met en œuvre.
Pour <U.i.L)^^, lise» *^^.)} avec les manuscrits C et D et l'édition de Bouiac.
176" PROLEGOMENES
D'après ce que nous venons d'exposer on comprendra une question que les casuisles ont souvent agitée : « La peine de mort infligée à un magicien est-elle la conséquence de l'infidélité qui précède l'acte de magie, ou bien de la conduite perverse qu'il a tenue et du mal qui en est résulté pour les êtres? » Car le magicien commet également ces deux crimes. Une autre question a suscité une diversité d'opinions chez les casuistes, savoir, la réalité de la magie. On sait que cet art, tel que les personnes des deux premières classes l'exercent, a une existence réelle et extrinsèque, tandis que celle de la troisième classe est sans réalité. Or quelques docteurs, ayant regardé aux deux premières classes seulement, ont admis la réalité de la magie; d'autres, n'ayant observé que la troisième classe, ont été d'avis que cet art n'était qu'une illusion. Dans le fond, ils avaient tous raison, puisque la différence de leurs opinions provenait d'un ' malentendu; ils n'avaient pas bien reconnu les caractères distinclifs de chaque classe. Nous assurons le lecteur que les hommes les plus intelligents n'ont jamais eu le moindre doute relativement à l'existence de la magie. Ils ont remarqué les effets qu'elle produit et que nous avons indiqués. D'ailleurs, il en est question dans le Coran (sour. ii, vers. 96), où Dieu parle en ces termes : Mais les démons furent infidèles : ils enseignèrent aux hommes la magie et ce gui avait été révélé aux deux anges de Babel, Ilarout et Maroul. Ceux-ci n'instruisent personne sans dire : • Certes, nous sommes ici pour te tenter; ne sois donc pas infidèle. » On apprend d'eux les moyens de mettre la désunion entre P. u8. la femme et son mari, mais ils sont incapables de nuire à personne sans la permission de Dieu. Nous lisons aussi dans le 5a/a7i que le Prophète avait été ensorcelé au point de s'imaginer qu'il faisait ce qu'en réalité il ne faisait pas. Pour le fasciner ainsi on avait mis un charme dans un peigne, dans un flocon de laine et dans une spathe de dattier, et on l'avait caché dans le puits de Derouan (à Médine). Dieu envoya alors au Prophète les deux sourates préservatrices (la cxiii'' et la cxiv*),
' Je lis JX» ^jA avec les manuscrils C et D et l'édition de Boulac.
DIBN KHALDOUN. 177
avec le verset : Et contre la méchanceté des [sorcières) qui soajflent sur des nœuds. — « II prononça cette formule, dit Aïcha, sur chacun des nœuds qui avaient servi à l'ensorceler, et chaque nœud se défit aussitôt de lui-même. •
La pratique de la magie était très-répandue chez les Chaldéens de la race nabatéenne et chez les Assyriens, peuples qui formaient la population de Babel. Le Coran en parle souvent, ainsi que l'histoire. Lors de la mission de Moïse , la magie jouissait d'un grand crédit à Babel et en Egypte; aussi les miracles opérés par ce prophète étaientils du même genre que ceux, dont les magiciens s'attribuaient la faculté et dont ils s'occupaient à l'envi. Les lierbi (anciens temples) de la haute Egypte oÉFrent encore des traces de cet art et fournissent de nombreux témoignages de son existence. Nous avons vu , de nos propres yeux, un de ces individus fabriquer l'image d'une personne qu'il voulait ensorceler. (Ces images se composent) de choses dont les qualités ont un certain rapport avec les intentions et les projets de l'opérateur et qui représentent symboliquement, et dans le but d'unir et de désunir, les noms et les qualités de celui qui doit être sa victime. Le magicien prononce ensuite quelques paroles sur l'image qu'il vient de poser (devant lui), et qui oflFre la représentation réelle ou symbolique de la personne qu'il veut ensorceler; puis il souille et lance hors de sa bouche une portion de salive qui s'y était ramassée et fait vibrer en même temps les organes qui servent à énoncer les lettres de cette formule malfaisante; alors il tend au-dessus de cette image symbohque^ une corde qu'il a apprêtée pour cet objet, et y met un nœud, pour signifier^ (^"'^ ^g't avec) résolution et persistance, qu'il fait un pacte avec le démon qui était son associé dans l'opération, au moment où il crachait, et pour montrer qu'il agit P. 1 29. avec l'intention bien arrêtée de consolider le charme. A ces procédés'
* Les manuscrits C et D et l'édition de ' Littéral, t présageant. •
Boulac portent i>5*-»-il, à laplacede tjs*-l[. ' Littéral, «à cet édifice. » Peut-être de-
Cette dernière leçon me parait inadmis- vons-nous lire aaàII «l'intention.» sible.
Prolégomènes. — iii. a3
et à ces paroles malfaisantes est attaché un mauvais esprit qui, enveloppé de salive, sort de la bouche de l'opérateur. Plusieurs mauvais esprits en descendent alors, et le résultat en est que le magicien fait tomber sur sa victime le mal qu'il lui souhaite '.
Nous avons vu une personne qui pratiquait la magie , et qui n'avait qu'à diriger son doigt vers un habit ou une peau et marmotter quelques paroles, pour que cet objet se déchirât en morceaux. S'il faisait le même signe à des moutons dans un champ, leurs ventres crevaient à l'instant et les intestins tombaient par terre. On m'a raconté qu'il y a maintenant dans l'Inde des gens qui n'ont qu'à désigner un homme avec le doigt pour lui enlever le cœur; cet homme tombe mort, on ouvre le corps pour y chercher le cœur; mais il a disparu. Ils font le même geste en regardant une grenade; on ouvre ensuite le fruit et l'on n'y trouve pas un seul grain. Nous avons entendu dire aussi que, dans ie pays des Noirs et dans celui des Turcs, il y a des enchanteurs qui obligent les nuages à verser leurs pluies sur tel endroit qu'on veut.
Disons encore que la pratique de l'art talismanique nous a fait reconnaître les vertus merveilleuses des nombres amiables'^ (ou sympathiques). Ces nombres sont J; et Osj,, dont le premier est deax cent vingt et le second deux cent quatre-vingt-quatre^ . On les nomme amiables parce que les parties aliquotes de l'un, c'est-à-dire la moitié, le quart, ie sixième, le cinquième, etc. étant additionnées, donnent une somme égale à l'autre nombre*. Les personnes qui s'occupent des talismans
' La description que notre auteur donne de ce procédé magique est faite dune manière très -confuse et paraît renfermer plusieurs termes techniques, propres à l'art. J'ai tâché de la rendre aussi littéralement que possible.
' Littéral. « qui s'entr'aiment. »
' On sait que les Arabes représentent quelquefois les nombres par des lettres de l'alphabet. Dans un de leurs systèmes,
celui qu'on a suivi ici, la lettre ^ vaut aoo, (^ vaut 20, (» 80 el 3 4-
* Les parties aliquotes de 220 sont 1 10, 55, 44. 22, 20, 11, 10, 5, 4, 2 et 1. La somme de ces nombres est 284. Les parties aliquotes de 284 sont: i42, 7», 4, 2 et I. Ces nombres additionnés donnent 220. Tbabet Ibn Corra fut le premier qui signala cette propriété de certains nombres; Descartes en a parlé et Euler y
assurent que ces nombres ont une influence (particulière, celle) d'établir une union et une amitié étroite entre deux individus. Pour cela, on dresse un tbème pour chaque individu, l'un sous l'ascendant de Vénus, pendant que celte planète est dans sa maison ' ou dans son<?xa/- P. i3o. talion"^ et qu'elle présente à la lune un aspect d'amour et de bienveillance. Dans le second thèn)e, l'ascendant doit être dans le septième (de l'ascendant) du premier individu'. Sur chacun de ces thèmes on inscrit un des nombres déjà indiqués, mais en attribuant le nombre le plus fort* à la personne dont on cherche à gagner l'amitié, c'està-dire à l'objet aimé. Je ne sais si, par le nombre le plus fort on veut désigner celui qui énonce la plus grande quantité ou celui qui renferme le plus de parties (aliquoles). Il en résultera une liaison si étroite entre les deux personnes qu'on ne saurait les détacher l'une de l'autre. L'auteur du Gliaïa et autres grands maîtres en cet art déclarent que cela '^ s'est vu confirmer par l'expérience.
Le sceau du lion, autrement appelé le sceau du caillou, produit le même effet. Pour le fabriquer, on dessine sur un moule (ou coin fait avec) du hind asbâ ^ la figure d'un lion qui dresse la queue et qui mord sur un caillou de manière à le casser en deux morceaux; un serpent glisse d'entre ses jambes de devant et se retourne, la gueule béante, vers la bouche du lion; sur le dos du quadrupède on met la
a consacré uu traité spécial dans son recueil intitulé Opuscula variiargumenti , t. II. M. Woepcke a abordé le même sujet dans le Journal asiatique d 'oclobre-uovembre 1 85a. ' Vénus a deux maisons, l'une située dans le signe du Taureau , et l'autre dans celui de la Balance.
Vénus est dans son exaltation et jouit de toute son influence quand elle est dans le vingt-septième degré du Ptùsson.
L'ascendant est le premier signe à partir de l'horizon oriental; son septième est le signe qui est alors à l'horizon occidental, son dixième est celui qui est au
zénith et son quatrième celui qui est au nadir.
* Il f^ul remplacer Ju^L par JL^ifLi.
Cette correction est justifiée par la concordance grammaticale, par les manuscrits C et D, et par l'édition de Boulac.
' Pour jLs lisez «Jlï.
' Le mot hind s'emploie dans le dialecte arabe marocain pour désigner l'acier. Le mot asbâ signifie doigt. Je ne sais à quelle substance les alchimistes ont donné le nom de hind asbâ. Il désigne peut-être l'espèce d'acier indien qui, dans le commerce, s'appelle wootz.
PROLEGOMENES
figure d'un scorpion qui rampe. Pour fabriquer ce talisman, on attend que le soleil soit entré dans la première ou dans la troisième face^ du (signe du) Lion, el que les deux grands luminaires se trouvent en bonne disposition et soient dépourvus de toute influence sinistre. Quand le moment favorable se présente, on frappe (avec ce coin) un (flan d')or gros comme un mithcal^ ou même d'une moindre dimension; on plonge (ensuite cette pièce) dans de l'eau de rose saturée avec du safran, (puis) on (la) retire (après l'avoir enveloppée) dans un chiffon de soie jaune. Selon les gens du métier, celui qui tient ^ ce talisman (dans la main) acquiert sur l'esprit du prince qu'il sert une influence sans bornes, s'empare de son affection et l'assujettit à sa volonté; les princes acquièrent, par le même moyen, une influence énorme sur leurs sujets. Il est fait mention de ce talisman dans le Ghaïa et dans d'autres ouvrages qui traitent de ces matières. L'exactitude du fait est, du reste, constatée par l'expérience.
Il en est de même de Y amulette * sextuple qui se rapporte spécialement au soleil. Voici ce qu'en disent les maîtres de l'art talismanique : • On le dresse au moment où le soleil, arrivé dans son exaltation^, est dépourvu de toute influence nuisible, et que la lune, dépourvue aussi de toute mauvaise influence, est dans un ascendant roydi, où l'on remarque que le seigneur du dixième^ regarde le seigneur de l'ascendant avec un aspect d'amour et de bienveillance. (C'est le moment) où les
' Les astrologues partagent chaque signe du zodiaque en trois faces, de dix degrés chacune. Les trente-six faces sont assignées, chacune, à une des planètes, ou au soleil , ou à la lune.
' Le mithcal d'or peut valoir de huit à douze francs.
' Je lis *XL«I à la place de «X!L«Il. Les manuscrits C et D et l'édition de Boulac donnent la bonne leçon.
' Le mot ^J3j « ouifk , » que je rends ici par amulette, désigne plus particulièrement ces tableaux numériques qui s'ap-
pellent carrés magiques. Chacune des sept planètes avait son ouijli particulier. Le Chems eZ-A/aare/'d'El-Bouni fournil un grand nombre d'indications sur cette matière el sur les procédés de la magie.
' Le soleil est dans son exaltation quand il entre dans le dix-neuvième degré du Bélier. Les équivalents français des termes astrologiques employés dans ce chapitre m'ont été fournis par l'ouvrage intitulé l'Usage des Ephémérides par Villon, a vol. petit in-8°, Paris, i6a4.
' Voyez page 179, note 3.
D'IBN KHAf.DOUN. 181
nobles indicaliom , celles qui concernent les nativités royales, sont exactes. Qu'il (l'amulette) soit plongé dans de l'eau parfumée et enlevé dans un chilïbn de soie jaune. » — « Cet amulette, disent-ils, influe sur les courtisans d'un souverain, sur ses serviteurs et sur ceux qui ont des rapports avec lui. »
Il y a beaucoup d'autres charmes de ce genre. Le Kitab el-Ghaïa de Maslema Ibn Ahmed el-Madjrîti en offre le recueil le plus complet : il indique les amulettes de toutes les espèces et discute les divers problèmes qui s'y rattachent. Nous avons entendu dire que l'imam Fakhr ed-Dîn Ibn el-Khatîb composa, sur ce sujet, un ouvrage qu'il intitida Es-Sirr el-Mcktoum (le secret caché). Ce volume, que nous n'avons jamais pu rencontrer, est, dit-on, d'un emploi général en Orient, chez les gens qui .s'occupent de talismans. On croit que l'imam n'était pas très-habile dans cet art; mais il est possible qu'on se trompe.
On trouve dans le Maghreb une classe de gens qui se livrent aux pratiques de la magie et que l'on désigne par le non» de baadjin (creveurs). Nous avons déjà mentionné que, pour déchirer un habit ou une peau, ils n'ont qu'à les désigner avec le doigt. Ils crèvent de la même manière le ventre des moutons. Il y a, de nos jours, un de ces hommes; on l'appelle El-BaadJ, parce qu'il emploie ordinairement la magie dans le but de tuer le bétail. 11 cherche ainsi à se faire craindre, afin d'obtenir des propriétaires une part du produit de leurs troupeaux. Ceux qui lui font des cadeaux se gardent bien d'en parler pour ne pas encourir la sévérité du magistrat. J'ai rencontré plusiem-s de ces sorciers; j'ai été témoin de leurs méfaits et je tiens d'eux-mêmes P. i3j. qu'ils donnent à leur pensée une direction particulière et se livrent à des exercices d'un genre spécial \ tels que des invocations impies et des tentatives pour associer à leur œuvre la spiritualité des génies et des astres. Ils étudient un livre qui traite de leur métier et qui porte le titre dH El-Khanzeriya (porcinarium)^. Au moyen de ces exercices
' La leçon jùa^Lj^ ne vaut rien; il faut ' Je ne relève pas les nombreuses va-
lire *^^;ij avec les manuscrits C et D, l'é- riantes offertes par ce titre dans les divers dition de Boulac et la traduction turque. manuscrits; et je me borne à suivre la
182 PROLEGOMENES
et de la direction qu'ils donnent à leur pensée, ils parviennent à faire les actes dont nous venons de parler. Leur pouvoir ne s'étend pas sur l'homme libre, mais il atteint les effets mobiliers, les bestiaux et les esclaves. Ils désignent ces objets par l'expression les choses pour lesquelles l'argent a cours, c'est-à-dire les diverses espèces de propriétés qui peuvent se vendre et s'acheter. Je tiens ces renseignements de quelques-uns de ceux que j'ai interrogés. Leurs actes sont manifestes et réels; en ayant vu un grand nombre, je ne conserve pas le moindre doute à cet égard. Voilà pour ce qui regarde la magie, les talismans et leur influence sur les choses de ce monde.
Les philosophes distinguent la magie de l'art talismanique, tout en affirmant que (les effets de l'un et de l'autre) sont également des impressions produites par l'àme humaine. Pour démontrer que la faculté de faire ces impressions existe dans les âmes, ils font observer que l'àme agit d'une manière surnaturelle, et sans l'emploi d'aucun moyen matériel, sur le corps qui la renferme. « Et de plus, disentils, la nature de ces impressions dépend de l'état de l'âme; tantôt, c'est la chaleur qui se produit dans le corps par suite d'un accès de joie et de gaieté; tantôt, c'est la formation de certaines pensées dans l'esprit, ainsi que cela arrive par fopération de la faculté qui forme des opinions. Ainsi l'homme qui se promène sur le haut d'un mur ou d'une montagne escarpée tombera bien certainement si l'opinion que ce malheur va lui arriver prend chez lui une certaine force. Aussi voyons-nous beaucoup de gens se livrer à des exercices périlleux, P. i33. afin de s'habituer au danger et de se garantir contre l'influence de l'imagination. On les voit marcher sur le haut d'un mur ou sur le bord d'un précipice sans crainte de tomber. H y a donc là une impression faite par l'âme qui, en subissant l'influence de la faculté qui forme les opinions, s'est figuré l'idée de tomber. Or, puisque l'âme peut agir de cette manière sur le corps auquel elle est jointe, et cela sans employer des moyens matériels et naturels, il est permis de croire
leçon de l'édilion de Paris, et de la tra- diqué ce trailé dan» son dictionnaire biblioduction turque. Haddji Khalifa n'a pas in- graphique.
qu'elle exerce une influence semblable sur d'autres corps que le sien. En efl"et, le rapport de l'âme à tous les corps, en ce qui regarde ce genre d'impression, est un et le même\ car elle n'est pas iixée et scellée dans son propre corps (de manière à ne pas s'en détacher). Donc elle peut agir sur les autres corps. »
Voici, selon les philosophes, comment la magie se distingue de l'art talismanique : le magicien n'a pas besoin, dans ses opérations, d'un secours (extérieur), tandis que le talismaniste est obligé de se faire aider par les spiritualités des astres, les vertus occultes des nombres, les qualités essentielles des êtres et les positions de la sphère céleste, qui, selon les astrologues, exercent des influences sur le monde des éléments. » Dans la magie, disent-ils encore, c'est un esprit qui s'unit à un autre, et dans l'art talismanique, c'est un esprit qui s'unit à un corps. » Par ces mots, ils donnent à entendre que les natures supérieures et célestes se lient avec les natures inférieures. Les natures supérieures, ce sont les spiritualités des astres; aussi, les personnes qui composent des talismans ont-elles ordinairement recours aux pratiques de l'astrologie.
Les mêmes philosophes enseignent que l'art de la magie ne s'jcquiert pas; au contraire, disent-ils, le magicien est créé avec une disposition spéciale pour l'exercice de ce genre d'influence. « Voici, ajoutent-ils, comment un miracle opéré par un prophète peut se distinguer d'un effet de magie : chez le prophète, la puissance divine excite dans l'âme la faculté de faire (sur les êtres) une impression miraculeuse; P. i34. il est donc aidé, dans cette opération, par l'esprit de Dieu. Le magicien, au contraire, agit de lui-même, par la puissance de sa propre âme, et, dans certains cas, avec le secours des démons. Il y a donc entre ces deux (classes d'hommes) une différence intelligible, réelle et essentielle. »
De notre côté, nous indiquerons comment on peut distinguer entre un prophète et un magicien au moyen de signes extérieurs. Un miracle ne peut s'opérer que par un homme de bien et dans une bonne
' Pour «J^^fj, lisez tsjcxlj.
intention; il ne peut procéder que d'une âme prédisposée à la vertu et doit être annoncé d'avance par le prophète comme preuve de sa mission. Quant à la magie , elle ne s'exerce que par des hommes méchants, des âmes portées naturellement vers le mal', et elle produit ordinairement des effets nuisibles, comme, par exemple, la désunion mise entre deux époux ou le préjudice porté à ceux dont on est l'ennemi. Voilà, selon les philosophes théologiens, comment le miracle se distingue de l'acte de magie ^.
On trouve quelquefois chez les Soufis qui opèrent des prodiges par la faveur de Dieu, la faculté d'exercer une influence sur les choses • de ce monde, influence qu'il ne faut pas confondre avec la magie. Elle se manifeste avec le concours de la divinité, vu que la profession et la voie (ou pratique) du soufisme est un reste et une suitç du prophétisme. Dieu accorde aux Soufis un abondant secours; il les aide selon la hauteur qu'ils ont atteinte dans la vie mystique, selon l'intensité de leur foi et leur attachement à la parole divine'. Si quelqu'un d'entre eux avait le pouvoir de mal faire, il ne l'exercerait pas : soit qu'il agisse, soit qu'il s'abstienne, il est lié par l'ordre de Dieu. Le Souli ne fait jamais rien sans en avoir reçu l'autorisation; s'il agissait autrement, il s'écarterait du sentier de la vérité et décherrait très-probablement du degré de spiritualisme auquel il était parvenu.
Puisque tout miracle s'opère avec le secours de l'esprit de Dieu et au moyen des influences divines, aucun effet de magie ne peut P. i35. lui résister. Voyez, par exemple, ce qui arriva aux magiciens de Pharaon dans leur lutte avec Moïse : Son bâlon avala ce qu'ils avaient contrefait. {Coran, sour. vu, vers. ii/4). Leur magie disparut, anéantie comme si elle n'avait jamais existé. Pensez aussi au * verset que le Prophète reçut de Dieu avec les deux sourates préservatrices^ : Et
' Le» mots que je traduis ici se ' Pour i\*a.yJi, lisez <uJt avec l'édition
trouvent à la fin de la phrase arabe. de Boulac elles manuscrits C et D.
' On voit par ce paragraphe qu'Ibn Khal- * Pour l*J lisez uJ,
doun se comptait lui-même au nombre des ' Voy. ci-devant, p. 176, à la dernière
philosophes théologiens. ligne.
[délivre-nous) de la méchancelc des [sorcières) qui soufflent sur des nœuds. — « Il récita celte formule, dit Aïcha, sur chacun des nœuds qui avaient servi à l'ensorceler, et chaque nœud se défit de lui-même. » La magie ne tient pas devant le nom de Dieu, pourvu qu'on l'invoque avec une foi sincère.
Les liistoriens racontent que, sur le Direfck Kavian ', ou oriflamme de Chosroès (roi de Perse), on voyait ï amulette centuple formé de nombres'^. On y avait brodé ce symbole sous certains ascendants de la sphère céleste, ascendants dont on avait attendu l'apparition avant de commencer le travail. Lors de la déroute totale de l'armée persane à Cadéciya et la mort de Rostem sur le champ de bataille, on trouva l'étendard, qui était tombé par terre. Selon les personnes qui s'occupent de talismans et d'amulettes, celte figure avait pour but d'assurer la victoire à l'étendard qui la porterait ou qui serait auprès d'elle; jamais cet étendard ne devait reculer. Cette fois-ci, il rencontra un obstacle dans la puissance divine, dans la foi qui animait les anciens Compagnons du Prophète et dans leur attachement à la parole de Dieu. Par cette parole, chaque nœud de la magie fut brisé et ce qu'on avait opéré demeura anéanti. [Coran, sour. vu, vers, i i5.)
La loi divine ne fait aucune distinction entre la magie, l'art talismanique et celui des prestiges; elle les range tous dans la catégorie des choses défendues. Le législateur autorise tout ce qui dirige nos pensées vers la religion, parce qu'elle nous assure le bonheur dans l'autre vie; il permet les actes qui, en nous procurant la nourriture.
' Ces mots sont persans et signilient l'étendard de Gavé, forgeron qui délivra la Perse de la tyrannie de Zoliàk. (Voy. les mois Dirfech et Gao dans la Bibliothèque orientale de d'Herbelol.)
' La leçon <5\y^ se trouve dans le manuscrit D, dans l'édition de Boulac et dans la traduction turque. Je suppose que c'est un adjectif relatif formé de (jy-» ou de ijy^i P^""el de iyL» (cent). Cet amu- Prolégomènes. — m.
lette, ou carré magique (ou^k), se composait probablement des mille premiers nombres. Je dois faire observer, pour justifier la signification assignée au mot s^jw.» , que le carré magique à base de trois s'appelle, dans le Chems el-Maaref, /iiJ\ t^JOJtll «i^Iill «le ouifk ternaire numé rique, » et celui qui est de quatre ^^Jl ij^i>*j' f?/»l. «le ouifk quaternaire numérique, etc.
assurent notre bien-être en ce monde. Quant aux actes qui ne nous regardent pas sous ces deux rapports, ils peuvent se classer ainsi : P. i36. ceux qui sont plus ou moins nuisibles, la magie, par exemple, qui produit réellement le mal; l'art des talismans, dont les effets sont identiques avec ceux de la magie; et l'astrologie, art dangereux par son caractère parce qu'il enseigne à croire aux influences (des astres) et porte atteinte aux dogmes de la foi en attribuant les événements (de ce monde) à un autre que Dieu. Toutes ces pratiques sont condamnées par la loi à cause de leur affinité avec le mal. Quant aux actes qui ne nous intéressent pas et qui ne renferment rien de mal, l'homme qui s'en abstient ne s'éloigne pas de la faveur divine : le meilleur témoignage qu'on puisse donner de sa soumission à la volonté de Dieu, c'est de s'abstenir des actes qu'on n'a aucun intérêt à accomplir. La loi a donc rangé la magie, les talismans et les prestiges dans une seule catégorie, à cause du mal qui leur est inhérent; elle les a spécialement défendus et condamnés.
A la manière dont les philosophes prétendent distinguer entre un miracle et un effet de magie, on peut opposer celle des théologiens scolastiques : « Voyez, disent-ils, s'il y a un tahaddi, » c'est-à-dire une déclaration préalable de l'arrivée d'un miracle conforme à ce qu'on annonce'. Ils enseignent aussi l'impossibilité d'un miracle qui viendrait confirmer un mensonge : « La simple raison, disent-ils, nous indique que la qualité essentielle d'un miracle, c'est de confirmer une vérité; si un miracle avait lieu pour appuyer un mensonge, le (prophète) véridique serait changé en menteur; ce qui est absurde. Il faut donc admettre, comme un principe absolu, qu'un miracle ne peut jamais s'opérer pour accréditer un mensonge. »
Nous avons déjà mentionné que les philosophes (musulmans) mettent entre les miracles et les effets de la magie la même distance qui sépare les deux extrêmes du bien et du mal. Le magicien est donc incapable de produire le bien ou d'employer son art dans une bonne
' Voy. la i" partie, p. 190.
D'IBN KHALDOUN. >87i
inlenlion; celui, au contraire, qui fait des miracles n'a pas le pouvoir d'opérer le mal, ni de faire usage des moyens qui puissent le causer. Donc les prophètes et les magiciens se trouvent placés , par leur caractère inné, à deux extrémités opposées, dont l'une est le bien et l'autre le mal.
[Section.) Les effets produits par le mauvais œil se rangent parmi p. 137. les impressions qui résultent de l'iniluence de l'âme. Ils procèdent de l'âme de l'individu doué de la faculté du mauvais œil et ont lieu quand il voit une qualité ou un objet dont l'aspect lui fait plaisir. Son admiration devient si fcfrle qu'elle fait naître chez lui un sentiment d'envie joint au désir d'enlever cette qualité ou cet objet à celui qui le possède. Alors paraissent les effets pernicieux de cette faculté, c'est-à-dire du mauvais œil, faculté innée, qui tient à l'organisation de l'individu. Ces effets diffèrent de tous les autres qui se produisent par l'influence de l'âme : ils dérivent d'une faculté innée qui ne reste pas inerte, qui n'obéit pas à la volonté de celui qui la possède, et qui ne s'acquiert pas. Les autres impressions produites par l'âme dépendent de la volonté de celui qui les opère, bien qu'elles procèdent d'une faculté non acquise (c'est-à-dire innée). La disposition innée (de l'individu) est (donc) capable de produire certaines impressions, mais elle n'est pas (toujours) la puissance qui les effectue. Voilà pourquoi l'homme dont le mauvais œil a causé la mort de quelqu'un n'encourt pas la peine capitale , tandis que celui qui ôte la vie à son semblable par l'emploi de la magie ou des talismans ' est condamné au dernier supplice. En effet, un malheur causé par le mauvais œil ne provient pas de l'intention de l'individu, ni de sa volonté, ni même de sa n^ligence; cet homme est formé par la nature'- de manière que ces impressions procèdent de lui (sans le concours de sa volonté). Au reste, Dieu le Très-Haut en sait plus que nous.
' Je lis cyLc-»»-^L' avec le manuscrit D. — 'La bonne leçon esl J**^.
aà.
Les propriétés occultes des lettres de l'alphabet.
Cette science s'appelle de nos jours sîmïa\ ternie qui, employé d'abord dans l'art talismanique, fut détourné de son acception primitive pour être introduit dans la technologie employée par cette classe de Soufis qu'on appelle les gens qui ont le pouvoir (d'agir sur les êtres créés). On l'a employé de cette manière, ainsi qu'on emploie l'universel pour désigner le particulier. Cette- science prit son origine" après la promulgation de l'islamisme, quand les Soufis exaltés commencèrent à paraître dans le monde et à montrer leur inclination P. i3j. pour les pratiques qui servent à dégager l'âme des voiles des sens. Us firent alors des choses surnaturelles et exercèrent un pouvoir discrétionnaire sur le monde des éléments; ils composèrent des livres, inventèrent une technologie et prétendirent reconnaître comment et dans quel ordre les êtres qui existent procédèrent de r(Etre) unique. Ils enseignèrent que la perfection (de la vertu) des noms provient du concours des esprits qui président aux sphères et aux astres, que la nature des lettres et leurs propriétés secrètes se communiquent aux noms (qui en sont formés); que les noms font sentir de la même manière leurs vertus (secrètes) aux êtres créés, et que ceux-ci parcourent, depuis leur création, les diverses phases de l'existence ■* et peuvent en indiquer les mystères. De là est sortie une science, celle qui traite des vertus secrètes des lettres et qui forme une subdivision de la magie naturelle [sîmia). 11 est impossible de désigner exactement son objet ou d'énumérer tous les problèmes dont elle s'occupe.
' Le mot ifmfii s'emploie ordinairement la magie proprement dite. (Voy. p. 176.) pour désigner la magie naturelle et la fan- ' Littéral, «ses diverses phases.! Le tosmagorie. L'auteur a déjà parlé de cet pronom paraît se rapporter à ^IiNjI (créaart, qu'il regarde comme une branche de lion).
D'IBN KFIALDOUN. . 189
Nous devons à El-Bouni \ à Ibn el-Arebl'* et à d'autres écrivains qui ont marché sur leurs traces, un grand nombre d'ouvrages traitant de cette science, et, d'après ce qu'ils y exposent, nous voyons qu'elle a pour fin et pour résultat de donner, aux âmes parfaites en science et en religion^, le pouvoir d'agir sur le monde* de la nature,, et qu elles y parviennent à l'aide des noms excellents (ceux de Dieu) et de certains mots à vertus divines, (mots) qui se composent de lettres renfermant des qualités occultes lesquelles se communiquent aux êtres (créés).
Ils (les Soufis) ne s'accordent pas entre eux quand il s'agit d'expliquer comment il se fait que les vertus secrètes des lettres puissent donner à l'âme le pouvoir d'agir (sur les êtres). Les uns, supposant que cette qualité dépend du tempérament même des lettres , les rangent en quatre classes, correspondant aux (quatre) éléments. A chacun des tempéraments naturels, ils assignent une partie de ces lettres, lesquelles donnent (à l'âme) la faculté de s'immiscer, soit comme agent, soit comme patient, dans la nature de l'élément qui leur correspond. D'après ce système artificiel, qu'ils nomment leksir (fractionnement) et qui correspond aux (quatre) espèces d'éléments, ils divisent les lettres en quatre classes*: les ignées, les aériennes, les aqueuses et les terrestres. Ainsi ils attribuent yélif (I ) au feu, le ba (*->) à l'air, le djim (^) à l'eau, et le dal (i) à la terre. Prenant alors les autres lettres, ils continuent l'opération jusqu'à la fin de l'alphabet. P. iSg. De cette manière, l'élément du feu obtient sept lettres : Yélif [\),lehé
' Abou '1-Abbas Ahmed Ibn el-Bouni composa un grand nombre d'ouvrages sur la magie, les talismans et les sciences occultes. Son ouvrage, intitulé El-Anmal et cité plusieurs fois par Ibn Khaldoun, ne nous est pas parvenu, mais tout ce que ce livre renfermait d'important se trouve dans un autre livre du même auteur , le CAenwe/-Maare^( soleil des connaissances), dont la Bibliothèque impériale possède
plusieurs exemplaires. Cet auteur mourut, selon Haddji Khalifa, l'an 6aa (iaa5iaa6 de J. C). A en juger par son surnom, il était natif de Bône, ville de l'Afrique septentrionale.
' Voy. la a* partie, p. 191.
' Le texte porte jÇyL.. (Voy. ci-devanl p. A6, note a.)
* Il faut lire ILc, au lieu de J*.
' Pour ii^i^jiJ^ , lisez o*»**».
( »), le tha [L), le mîm (-), le/a (ti), le sin {^j^) et le dhal (i). L'air en reçoit autant; ce sont : le ba (o), le ouaou (j ), le ya (ts), le noun (y), le rfAarf (o^), le ta (e>) et le dha (1=). L'élément de l'eau en obtient sept : le djim ( ^ ) , le za ( j ) , le kaf ( J ) , le sad (o^ ) , le caf {(i), .le tha (ciy) et le ghaïn (ë). A la terre en appartiennent sept : le da/(i), le Aa (^), le /am (J), l'ain (o), le ra (j ), le kha (^) et le chîn ((ji)'.
Les lettres ignées éloignent les maladies froides et doublent, au besoin, la force de la chaleur, soit efl'ectivement 2, soit virtuellement; de même qu'elles donnent à (l'influence de la planète) Mars une double force pour guerroyer, pour tuer et pour attaquer. Les lettres aqueuses chassent les maladies chaudes, telles que fièvres, etc. et doublent, au besoin, soit effectivement, soit virtuellement, les forces froides, comme celles de la lune.
Selon d'autres, la puissance mystérieuse au moyen de laquelle les lettres font agir l'âme (sur les êtres créés) dérive d'un rapport numérique: les lettres de l'alphabet désignent certains nombres qui leur correspondent et dont la valeur a été déterminée conventionnellement, ou par leur propre nature^. Or, puisque les nombres ont un rapport les uns avec les autres, les lettres doivent en avoir aussi entre elles. Il y a un rapport entre le ba, le kaf et le ra, vu qu'ils indiquent les deuxièmes des trois premiers ordres; car ba exprime deux dans l'ordre des unités; /ra/ indique deux dans celui des dizaines, et ra représente le deux de l'ordre des centaines. Ces lettres ont encore un rapport avec le dat, le mim et le ta, puisque celles-ci désignent
' Dans l'édition de Paris, la classiiica- arabe, tel qu'il est admis dans les Etats
lion de ce» lettres offre un grand nombre barbaresqiies , on trouve sur-le-champ les
de fautes et quelques omissions. J'ai cor- vraies leçons. (Voy. la-dessus la page 84
rigé toutes ces erreurs dans la traduction, du Cours de langue arabe de M. Bresnier,
en me conformant aux leçons des manus- 1 vol. in-8°, Alger, i8f)5; ouvrage très-
crils C et D, et à celles de l'édition de instructif et d'un grand mérite sous tous
Boulac. Les résultats auxquels je suis les rapports.)
arrivé s'accordent parfaitement avec les ' Littéral. « sensiblement, n
indications de la traduction turque. D'ail- ' Cela veut probablement dire, par leur
leurs, en suivant l'ordre de l'alphabet ordre alphabétique.
D'IBN KtlALDOUN. 191
les quatrièmes (des trois premiers ordres), et entre les deuxièmes et les quatrièmes il y a un rapport du double.
Les noms ainsi que les nombres ont servi à former des amulettes; chaque classe de lettres en fournit un qui lui correspond en ce qui P. lio. regarde le nombre, soit des chiffres', soit des lettres. Le rapport qui existe entre les vei'tus secrètes des lettres et celles des nombres donne à la faculté d'agir sur les êtres un tempérament particulier. On saisit difficilement les rapports cachés qui existent entre les lettres et les tempéraments des êtres, ou entre les lettres et les nombres; de tels problèmes ne sont pas du domaine des sciences (positives) et ne se laissent pas résoudre au moyen de raisonnements syllogistiques. Selon les Soufis, il faut s'en rapporter au goât'^ et au sentiment éprouvé par l'âme quand elle se dégage du voile des sens (pour avoir la solution de ces questions). • 11 ne faut pas s'imaginer, dit El-Bouni, qu'on puisse connaître les vertus des lettres en se servant du raisonnement; on n'y arrive que par la contemplation et par la faveur divine. ■
Les mots, ainsi que les lettres dont ils se composent ^ procurent à l'âme la faculté d'agir sur le monde de la nature et, par conséquent, de faire des impressions sur les êtres créés. C'est là une influence qu'on ne saurait nier, puisque son existence est constatée par des récits authentiques qui nous sont parvenus relativement à (des prodiges opérés par) beaucoup de Soulis. On s'est imaginé, mais à tort, que l'action exercée (sur les êtres de ce monde) par l'âme est identiquement la même chez les Soufis et chez les gens qui opèrent avec des talismans. S'il faut s'en rapporter aux vérifications que ceux-ci ont faites, l'influence des talismans dépend en réalité de certaines puissances spirituelles (provenant) de la substance de la force*. Elle fait sentir sa domination et sa puissance à tout ce qui consiste en une
' En arabe cW-/. Ce terme doit désigner ' Je traduis ici mot à mot, ne compre-
ici les chiffres qui servent à exprimer les nanl ni la théorie ni les termes techniques
nombres. des talisraanistes. Le traducteur lurc a
' Voy. ci-devant, page 88, note 4- conservé les termes arabes, sans essaver
' Je lis LjJmo à le place de '-t^- de les expliquer.
combinaison d'éléments \ et cela au moyen des vertus occultes qui se trouvent dans les sphères célestes, des rapports qui existent entre les nombres et des fumigations qui attirent (en bas) la spiritualité à laquelle le talisman est consacré. On lie (cette spiritualité) au talisman par la puissance de la pensée, et Ton attache ainsi les natures du monde supérieur à celles du monde inférieur. « Le talisman, disentils, est comme un levain composé des (mêmes) éléments terrestres, aériens, aqueux et ignés qui se trouvent dans la totahté des (êtres P. iiii. composés, levain) capable de changer toutes (les substances) dans lesquelles il entre, et d'agir sur elles de manière à les convertir en sa propre essence et leur donner sa propre forme. On peut l'assimiler à la j)ierre philosophale ^, levain qui transmue en sa propre essence les corps minéraux dans lesquels on le fait entrer ^.
Parlant de ce principe, ils enseignent que l'objet de l'alchimie est (de faire agir) un corps sur un autre, puisque toutes les parties élémentaires de l'éUxir sont corporelles, et que l'objet de l'art talismaiiique est (de faire agir) un esprit sur un corps, puisque, par cet art, on lie les natures du monde supérieur à celles du monde inférieur; or les premières sont spirituelles et les dernières corporelles.
11 y a , entre les gens qui pratiquent l'art talismanique et ceux qui mettent en œuvre les vertus secrètes des noms, une différence réelle en ce qui regarde la manière de faire agir l'âme (sur les êtres). Pour l'apprécier, il faut d'abord se rappeler que la faculté d'agir dans toute l'étendue du monde de la nature appartient à l'âme humaine et à la pensée de l'homme. Cette âme lient de son essence le pouvoir d'embrasser la nature et de la dominer, mais son action, chez ceux qui opèrent au moyen des talismans, se borne à tirer d'en haut la spiri-
l.ittéral. «elle fait, sur ce qui a une ('oinbinaison, l'effet de la domination et de la force. •
En arabe el-iktlr, c'esl-à-dire Vélixir.
' Les phrases dont ie composent ce paragraphe et ie suivant offrent plu!^ieurs
fautes de construction, ce qui en rend ie sens très -obscur. Je ne réponds pas de l'exactitude de ma traduction, mais je crois avoir reproduit les idées de l'auteur. Le traducteur turc a passé par-dessus toutes les difficultés et n'en a tenu aucun compte.
D'IBN KIIALDOL'N. 193
tuallté des sphères et de la lier à certaines figures ou à certains rapports numériques. De là résulte une espèce de mélange qui, par sa nature, change et transmue (ce qu'il touche), ainsi qu'opère le levain sur les matières dans lesquelles on l'introduit. (Nous disons ensuite qu'jil en est autrement de ceux qui, pour donner à leur âme cette faculté d'agir, se servent des propriétés secrètes des noms; ils n'y parviennent qu'à la suite d'une grande contention d'esprit; ils doivent être éclairés par la lumière céleste et soutenus par le secours divin. La nature (externe) se laisse alors dominer, sans offrir de la résistance et sans qu'on ait recours aux influences des sphères ou à d'autres moyens, vu que le secours divin est plus puissant qu'une influence quelconque. Ceux qui opèrent avec des talismans n'ont besoin que d'un très-léger exercice préparatoire quand ils veulent procurer à leur âme le pouvoir de faire descendre la spiritualité des sphères. Combien il leur est facile de donner à leur esprit la direction convenable ! Combien leurs exercices sont peu fatigants, si on les compare avec les exercices transcendants des hommes (les Soufis) qui emploient les P. i4a. vertus mystérieuses des noms! (Les talismanistes) ne cherchent pas à agir sur les êtres au moyen de leur âme, parce qu'un voile s'y interpose (celui des impressions des sens); et, si cette facidté leur arrive, ce n'est que par accident et comme une marque de la faveur divine. S'ils (les Soufis) ignorent les secrets de Dieu et les vérités du royaume céleste, — ce qui ne s'apprend que par la contemplation et après Yécarlement (des voiles des sens); — s'ils se bornent à étudier les rapports qui existent entre les noms, les qualités' des lettres et celles des mots; si, dans le but qu'ils se proposent, ils emploient (uniquement) ces rapports, c'est-à-dire s'ils font comme les personnes que l'on désigne ordinairement par le nom de gens de la sîmîa (ou de la magie naturelle), — alors, rien ne les distinguera de ceux qui opèrent au moyen de talismans; et, en ce cas, nous devrions accorder plus de confiance à ceux-ci, parce qu'ils s'appuient sur des prin-
' Littéral. • les natures. »
Prolëgoniëaes. — m. jô
cipes justifiés par la nature (des choses) et par la science, et qu'ils suivent un système de doctrine bien ordonné.
Quant à ceux qui opèrent au moyen des vertus secrètes des noms, s'ils n'ont pas pour les seconder la faculté d'écarter (les voiles des sens), afin d'obtenir la connaissance des vertus réelles qui existent dans les mots et des effets résultant des rapports (qui existent entre les noms, etc.), — ce qui leur arrive quand ils n'y donnent pas toute leur attention ', — s'ils n'ont pas étudié les sciences d'après un système de règles qui soit digne de confiance, — ces hommes occuperont toujours une place très-inférieure.
Celui qui opère au moyen de noms mêle quelquefois les influences des mots et des noms à celles des astres; il assigne aux noms excellents (ceux de Dieu), ou aux amulettes qu'il a dressés avec ces noms, ou même à tous les noms (indistinctement), des heures^ (favorables à leur emploi, heures qui participent aux) qualités bienfaisantes de l'astre qui est en rapport avec le nom (dont il s'occupe). El-Bouni a suivi cette pratique dans son ouvrage intitulé El-Anmal^. Selon (les Soufis), ces rapports émanent de la présence amaïenne'^, laquelle est la même que celle du berzekh de la perfection nominale ^, et ces P. i43. (vertus) ne descendent (des sphères) que pour être distribuées aux êtres* selon les rapports qu'elles peuvent avoir avec eux. Us disent aussi que, pour apprécier (les vertus des mots), on doit avoir recours c'i la contemplation; donc toute tentative faite dans ce but par une personne qui , étant dépourvue de la faculté contemplative, accepterait
' Littéral, «quand H y a absence de la ' Celle expression paraît désigner le
sincérité dans la direction. • lieu [berzekh) qui est situé entre le monde
' El-Bouni n'a pas manqué d'indiquer matériel et le monde spirituel, et dans le-
ces heures dans cet énorme recueil de fo- quel se trouve en puissance la vertu com-
Hes qu'il a intitulé le Chemt al-Maaref. plète et parfaite de chaque nom. C'est en-
' Cet ouvrage n'est pas mentionné dans core là un résultat des rêveries auxquelles le dictionnaire bibliographique de Haddji les Soulis se livrent en poursuivant des Khalifa, mais son contenu se trouve lé- chimères. L'auteur a déjà indiqué, page 79 sumé dans le Chems al-Maaref. (Voyez ci- de celte partie, ce que les théologiens endevant, p. 189, noie.) tendent par le mol berzekh.
* Voyez ci-devant, p. yq. ' Littéral. « aux vérités. •
DIBN KHALDOUN. 195
les opinions d'autrui à l'égard de ces rapports, doit se mettre sur la même ligne que les opérations d'un talismaniste. On peut même dire que celles-ci méritent plus de confiance, ainsi que nous l'avons déjà fait ol)server.
Les personnes qui dressent des talismans combinent quelquefois dans leurs procédés les vertus des astres avec celles des invocations, composées de paroles qui ont avec les astres un rapport spécial. Mais, à leur avis, les rapports de ces paroles (aux astres) ne sont pas du même genre que ceux dont les individus qui étudient les (vertus secrètes des) noms prennent connaissance lorsqu'ils sont absorbés dans la contemplation. « Ils dépendent (disent-ils) des principes fondamentaux du système des procédés magiques que nous employons dans le but de déterminer la manière dont les (influences des) astres se répartissent parmi les diverses catégories des êtres créés, c'est-à-dire les substances, les accidents, les essences et les minéraux '; à ces catégories il faut ajouter les lettres et les mots. A chaque astre appartient spécialement une partie de ces êtres. » >
On a fondé sur cette base un édifice aussi singulier que répréliensible : les chapitres et les versets du Coran s'y trouvent distribués (et placés) comme tout le reste (sous l'influence des astres). C'est ainsi qu'a fait Maslema el-Madjriti dans son Ghaïa. El-Bouni a évidemment suivi le même systèn)e dans son Anmat; parcourez ce livre , examinez les invocations qu'il renferme; observez que l'auteur les a distribuées entre les heures des sept astres^; prenez ensuite le Ghaïa et voyez-y les kîama des astres, c'est-à-dire les invocations qui leur sont particulières, et qui sont nommées ainsi parce qu'on les prononce en se tenant debout' : quand vous aurez examiné ces ouvrages, vous serez P. vkk convaincu que le fait est ainsi. (Cet accord entre les deux ouvrages) a dû résulter, soit de l'identité des matières dont ils traitaient, soit
' Je lis (j^Ui/», avec le manuscrit D el un chapitre qui renferme l'indication des la traduction turque. heures auxquelles président les planètes.
* Nous venons de dire que, dans le ' Le mot kîama désigne l'acte de se
Chems el-Maarefdu même auteur, se trouve lever et de se tenir debout.
196 PROLEGOMENES
du rapport qui existait entre la formation primitive et le berzekh de la connaissance K
Il ne faut pas s'imaginer que toute science ^ réprouvée par la loi doive
être regardée comme non existante; la magie est défendue, mais sa
réalité n'en est pas moins certaine. Quoi qu'il en soit, les connaissances
que Dieu nous a enseignées suffisent à tout, et vous n'avez reçu, en
fait de science, qu'une bien faible portion. (Coran, sour. xvii, vers. 87.)
Etablissement d'-ane vérité et discussion d'un point subtil *. — La simia (ou magie naturelle) est réellement une branche de la magie, ainsi que nous l'avons montré, et la faculté de s'en servir s'acquiert par l'emploi d'exercices que la loi ne condamne pas. Nous avons déjà fait observer que, chez deux classes d'hommes, l'âme peut agir sur le monde des êtres créés. Les prophètes, qui formaient ime de ces classes, y agissaient au moyen d'une faculté divine que Dieu avait implantée dans leur nature; les magiciens (qui composent l'autre classe) opèrent au moyen d'une faculté psychique qui leur est innée. Les hommes saints peuvent acquérir cette faculté par la vertu de la profession* de foi; c'est, chez eux, un des résultats amenés par le dépouillement (des sentiments mondains qui préoccupent l'âme); elle leur naît sans qu'ils aient cherché à l'obtenir et leur arrive comme un don inattendu. Ceux qui sont bien affermis (dans les habitudes de la vie ascétique) lâchent d'éviter cette faveur quand elle se présente à eux; ils prient Dieu de les délivrer d'une faculté qu'ils regardent comme une tentation. On raconte qu'Abou Yezîd el-Bestami^, étant
' Le traducteur turc n'a pas tenu compte à la suite du chapitre qui précède, celui de ces terme». Ils paraissent désignerl'ana- qui traite de la magie et des talismans, logie qui existe entre les principes fonda- Le traducteur turc l'insère ici. mentaux des deux systèmes, et procèdent ' Il faut lire mJcJL à la place d'iUkjL , évidemment de l'école du soufisme le plus sur l'autorité du manuscrit D et de la Iraexalté, duction turque.
' Pour UJo, lisez L« Jj*. ' Ce célèbre thaumaturge mourut en
' Ce chapitre additionnel ne se trouve l'an 261 (874-876 de J. C). (Voyez le
ni dans le manuscrit C, ni dans l'édition Bio(]raphical Diclionary of Ibn Khallikân,
de Boulac. Le manuscrit D nous le donne vol. I, p. 66a.) en le tronquant, mais le copiste l'a placé
DIBN KHALDOUN. 197
dans un étal très-misérable, arriva un soir au bord du Tigre. (Ayant voulu traverser le fleuve,) il vit les deux rivages se rapprocher jusqu'à se toucher devant lui. (Au lieu de profiter de cette faveur,) il pria Dieu de le délivrer de la tentation : « Non! s'écria-t-il, je ne veux pas abuser de mon crédit auprès du Seigneur dans le but d'économiser un liard. » S'étant alors embarqué dans le bateau de passage, il traversa le Tigre avec les bateliers.
La faculté innée d'exercer la magie ne passe jamais de la puissance à l'acte, tant qu'on ne l'excite pas au moyen d'exercices préparatoires. Celle qui n'est pas innée, mais acquise, est inférieure à l'autre, et l'emploi d'exercices préparatoires est encore nécessaire pour l'activer. La nature des exercices magiques est bien connue; Maslema el- H- «45- Madjrîti en a indiqué, dans son Ghaïa, les diverses espèces et la manière de les (accomplir). Djaber Ibn Haiyan les a mentionnés aussi dans ses traités, et quelques autres écrivains ont laissé des ouvrages sur le même sujet. L'étude de ces livres occupe une foule de gens qui espèrent acquérir une connaissance de la magie en apprenant les règles et les conditions' (qui doivent s'observer dans la pratique) de cet art. Nous ferons observer qu'autrefois les exercices magiques étaient un tissu d'impiétés : on tournait son esprit vers les astres et on leur adressait des prières appelées kiama, avec l'intention d'attirer en bas les spiritualités des corps célestes. On croyait à des impressions provenant d'un autre que Dieu et servant à établir une liaison entre facte (de la magie) et les ascendants stellaires; on observait les positions des planètes dans les signes du zodiaque, afin d'obtenir l'intîuence dont on avait besoin.
Bien des personnes, ayant voulu procurer à leur âme la faculté d'agir sur le monde des êtres créés, entreprirent d'acquérir cet art en suivant une voie qui devait les éloigner des pratiques entachées d'impiété; et, dans ce but, elles donnèrent à leurs exercices un carac-
' Pour L^jys. L^JusiLî, lisez ^j>^) ♦J^U^i 9vec le manuscrit D et la traduction turque.
tère légal, en y remplaçant (tout ce qui blessait la religion) par des litanies et des cantiques à la louange de Dieu, et par des invocations tirées du Coran et des traditions sacrées. Ces individus, voulant connaître les prières qui convenaient à leur but, se guidaient d'après une considération que nous avons déjà indiquée , savoir, que le monde , avec tout ce qu'il renferme d'essences (êtres), de qualités et d'actes, est partagé entre les sept planètes et soumis à leurs influences. Avec cela, ils recherchaient scrupuleusement les jours et les heures qui correspondaient aux influences ainsi réparties, et, par l'emploi d'exercices autorisés par la loi, ils s'abritaient contre les imputations auxquelles les pratiques de la magie ordinaire les auraient exposés, pratiques qui, si elles ne sont pas des actes d'infidélité, doivent nécessairement y porter. Us s'attachaient à suivre la voie légale, parce qu'elle était assez large et n'offrait rien de répréhensible. C'est ainsi que fit El-Bouni dans plusieurs de ses ouvrages, tels que ÏAnmat, et d'autres écrivains adoptèrent le même plan. Evitant avec un soin extrême de donner le P. 146. nom de magie à l'art qu'ils cultivent, ces gens l'appellent simîa (magie naturelle); mais, bien qu'ils le pratiquent en suivant la voie légale, ils ne peuvent s'empêcher de tomber dans l'emploi de la magie véritable. Malgré la direction licite qu'ils donnent à leurs pensées, ils ne s'éloignent pas tout à fait de la croyance en certaines influences qui ne procèdent pas de Dieu; ils cherchent aussi à se procurer la faculté d'agir sur le monde des êtres, ce qui est défendu par le législateur divin.
Quant à l'influence qu'il arrivait aux prophètes d'exercer et qui se manifestait dans leurs miracles, ils ne la faisaient valoir que par l'ordre de Dieu et par suite de sa décision. Chez les saints , cette influence s'emploie aussi avec la permission de Dieu, et leur vient, soit par inspiration et par l'opération de Dieu, qui crée (alors) en eux la science qui leur est nécessaire, soit de quelque autre manière. Au reste, ils ne s'en servent jamais sans y être autorisés.
11 ne faut pas se laisser tromper par le terme sîmia que les magiciens emploient pour dérouter le pubhc. La simia (chez eux) est réel-
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lement une branche, une conséquence nécessaire de la magie, ainsi que nous l'avons déjà déclaré. FHea, dans sa bonté, {nom) dirige vers la vérité^.
Section. Selon les gens du métier, il y a une branche de la simîu qui consiste à poser des questions, puis à en tirer des réponses au moyen de liaisons qui existent entre des mots composés de lettres^. Ils veulent (nous) faire accroire que c'est là une des bases fondamentales (de l'art qui procure) la connaissance des événements futurs; mais leur procédé ne ressemble qu'à une suite de casse-tôtes et d'énigmes. Ils ont beaucoup discouru sur cette matière, et ce qu'ils ont avancé de plus détaillé et de plus curieux se rapporte à la zaîrdja (ou tableau circulaire) de l'univers, qui a pour inventeur Es-Sibti, et dont nous avons déjà parlé '. Nous allons exposer ici ce qu'ils ont dit sur la manière d'opérer avec la zaîrdja, et nous reproduirons en entier la cacida (ou poëme) qui se rapporte à ce sujet, et dont l'auteur, à ce qu'ils prétendent, fut Es-Sibti lui-même*. Nous donnerons ensuite la description de la zaîrdja, avec ses cercles, son tableau et tout ce qui s'y trouve inscrit^; nous indiquerons ensuite le caractère de cette opération ", laquelle n'a aucun rapport réel avec le monde invisible et consiste uniquement à trouver une réponse qui soit d'accord avec une question , et qui , étant prononcée , offre un sens raisonnable. C'est un procédé très-curieux : la réponse se tire de la question au P. 147. moyen d'une opération qui se pratique comme un art et qu'on appelle tekcîr (décomposition); nous avons déjà donné des indications au sujet de tout cela. Quant à la cacida (qui accompagne la zaîrdja),
' Fin des paragraphes fournis par le dans la suite de ce chapitre la description
manuscrit D et par la traduction turque. promise par l'auteur. Au reste, il l'avait
' C'est-à-dire des mots écrits. déjà donnée; voyez i" partie, p. 2^5 et
' Voyei i" partie, p. a45- suivante».
' Quelques auteurs ont allribué cette * L'auteur n'en parle pas dans ce cha
cacida au célèbre philo.sophe El-Ghazzali. pitre, mais il a déjà énoncé son opinion
' Le texte porte à la lettre: la zaîrdja sur ceUe matière, i" partie, p. a5o. Ce
avec son cercle, et son tableau écrit au- chapitre sur la zaîrdja a été évidemment »
tour d'elle. On chercherait inutilement ajouté après coup.
nous n'en possédons pas une copie dont l'autlienticlté nous semble bien assurée; le texte que nous en donnons, ici est celui que nous avons choisi entre plusieurs autres, parce que, d'après toutes les apparences, il est le plus correct.