OBSERVATIONS DU TRADUCTEUR
Avant d'exposer les motifs qui m'empêchent de donner une traduction de ce poëme, je dois présenter au lecteur quelques observations touchant quarante-trois pages de texte qui forment la suite de ce chapitre. L'auteur y traite surtout du procédé au moyen duquel on obtient une réponse à une question quelconque, en se servant d'un système de tables [zaïrdja) dont on attribue l'invention à un personnage nommé Es-Sibti\ Dans la première partie de cet ouvrage, p. 2 45 et suivantes de la traduction, Ibn Khaldoun a donné une description de ces tables et nous a fait connaître la manière de s'en servir. Dans ce chapitre-ci, il nous offre d'abord un poëme qui renferme, à ce qu'on prétend, tout ce qu'il est nécessaire de savoir relativement à l'emploi de îa zaïrdja. Cette pièce se compose de cent huit vers, entrecoupés de passages en prose, de formules mystérieuses et de plusieurs suites de sigles, de lettres et de chiffres. Après ce poëme vient une section de chapitre que l'auteur a intitulée : Manière d'opérer sur la zaïrdja quand on veut en tirer des réponses à des questions. Nous y lisons d'abord qu'à chaque question il peut y avoir trois cent soixante ré-
' Je dois faire observer que la dernière Ceuta,» ne se rapporte nullement à Ibn moitié de la noie a , p. ià-j de la i" partie, Woheib, mais à Es-Sibli, et aurait dû être à commencer par les mots . • Il naquit à placée en bas de la page 2^5.
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ponses, puis u«e note touchant la valeur des lettres, chiffres et sigles qui se voient inscrits dans les tables, et ensuite une longue description du procédé par lequel on obtient une de ces réponses.
Pour montrer la manière de procéder, l'auteur se propose une question dont il entreprend de trouver la réponse. Cette question est celle-ci : *->J^ j.' <^<y^ ^ ^ jjb iù?-^iyi ; c'est-à-dire: « La zaïrdja est-elle une connaissance (ou découverte) moderne ou ancienne ? » D'après la théorie, chaque question peut recevoir trois cent soixante réponses; car un des éléments qu'on fait entrer dans ce calcul est le degré de l'écliplique qui s'élève sur l'horizon au moment de l'opération, et que les astrologues nomment Yascendant. L'auteur prend pour ascendant le premier degré du Sagittaire. Voici maintenant de quelle manière il procède; je traduis à la lettre :
« Nous avons posé (ou mis par écrit) les lettres de la corde (c est-à-dire du rayon qui part) de la tête (c'est-à-dire du commencement) du Sagittaire, (celles du rayon) opposé (lequel part) de la tête (commencement) des Jumeaux, et (celles) de son tiers, qui est la corde de la tête du Verseau'. (On prend ces lettres en allant de la circonierence) jusqu'à la limite qui est le centre (de tous les cercles de la zaïrdja). Nous y avons joint les lettres de la question et nous en avons examiné le nombre (total), qui ne doit pas être moins de 88 ni plus de 96, (chiffre qui) est la somme d'un dour sain '^, Il y avait dans notre question quatre-vingt-treize (lettres, en tenant compte des lettres prises dans ]3i zaïrdja). On raccourcit la question si (le nombre des lettres) dépasse 96, et, de même , on y supprime
' Pour comprendre ce passage , il faut " L'auteur a probablement voulu dire :
lire ce que notre auteur a déjà dit de cette Chiffre qui est la somme juste d'un cer-
opération. (Voyez i" partie, p. aAy-) tain nombre de doars.
Prolégomènes. — ni. » a6
202 PROLEGOMENES
tous les dours duodécimains, pour ne garder que ce qui en résulte et qui reste. Dans notre question, il y avait sept dours, et le restant était 9. Posez-le (c'est-à-dire ce chiflFre) parmi les lettres, si l'ascendant n'atteint pas douze degrés; s'il les atteint, ne posez pour lui (?) ni nombre ni dour^. Ensuite posez (prenez note de) leurs nombres, dans le cas où l'ascendant, ayant dépassé vingt-quatre degrés, (se trouvera) dans la troisième face (ou dernier tiers du signe). Posez ensuite l'ascendant, qui est 1, le sultan de l'ascendant, qui est 4, et le grand dour, qui est 1. Ajoutez l'ascendant au dour; vous obtiendrez 2, dans la question qui nous occupe. Multipliez ce qui sort d'eux (leur somme) par le sultan du signe, vous obtiendrez 8; ajoutez le sultan à l'ascendant, et vous aurez 5. Voilà sept bases. Si le produit de l'ascendant et du grand dour, multiplié par le sultan du Sagittaire, n'atteint pas 12, on entre dans le côté de huit, (à compter) du bas du tableau en montant; et s'il dépasse douze, on en rejette (un ou) plusieurs dours. Vous entrez avec le restant dans le côté de huit et marquez le point où le numéro s'arrête. Avec le 5, tiré du sultan et de l'ascendant, vous entrez dans le côté de la surface plane, en haut du tableau. Vous compterez successivement cinq dours, que vous retiendrez jusqu'à ce que le numéro s'arrête vis-à-vis des cases du tableau qui portent des nombres. S'il s'arrête vis-à-vis d'une des cases vides du tableau, sur 1 une des deux (?), n'en tenez pas compte, mais continuez (à opérer) avec vos dours sur l'une des quatre lettres, savoir, I («), v [b), g [dj) et j (z). Nous avons trouvé que le nombre est tombé sur la lettre ', et que trois dours sont restés. Nous avons multiplié 3 par 3, ce qui donnait g, le nombre du premier dour. Po-
' Je traduis ici à la lettre.
sez-le et prenez la somme des deux côtés, du perpendiculaire et du plan, pour que cela entre clans la case de huit. »
L'opération continue encore très-longuement et donne enfin une lettre qui se met à part; elle recommence ensuite pour chacune des autres lettres qui forment la question, et finit par produire une suite de lettres isolées, qui, étant combinée avec celle dont se compose un vers technique ' très-usité chez une certaine classe de devins, fournit une autre suite de lettres isolées.
On réunit celles-ci de manière à en former des mots arabes, mais en ayant soin de n'apporter aucun changement à l'ordre dans lequel elles se sont présentées. Ces mots forment la réponse, et, comme on a employé dans l'opération toutes les lettres du vers technique, sans en omettre celle qui forme la rime, la réponse se termine par cette même rime. Voici la réponse qu'lbn Khaldoun prétend avoir obtenue à la question qu'il s'était proposée; il en donne les lettres seulement, ayant négligé de les combiner ensemble afin d'en former des mots. J'ai formé ces mots et je les place ici, suivant en cela l'exemple du traducteur turc :
Ce que je traduis ainsi : « Va donc! l'Esprit de la sainteté en a manifesté le mystère à Idrîs; de sorte que, par elle, il est monté au faîte de la gloire. » Nous apprenons ainsi que la zaïrdja est d'une origine très-ancienne et qu'elle eut pour inventeur Idrîs, saint personnage que plusieurs docteurs musulmans ont identifié avec Enoch.
Le reste du chapitre est consacré à d'autres opérations divinatoires qui peuvent se faire avec la zaïrdja, ou avec des
' Voyez pour ce vers, la i" partie, p. ilf].
lettres de l'alphabet, et se termine par un paragraphe dans lequel l'auteur nous enseigne la manière de découvrir les rapports mystérieux qui existent entre les lettres et les quatre éléments.
Bien que tout ce chapitre, à commencer par le poëme d'Es- Sibti, soit rempli de termes techniques, d'expressions énigmatiques, de procédés très-compliqués et de spéculations tout à fait chimériques, j'avais cru à la possibilité de le traduire. Je désirais surtout vérifier la marche de la longue opération par laquelle notre auteur était parvenu à obtenir cette réponse, et, dans ce but, je commençai par coUationner le texte de l'édition de Paris avec les manuscrits C et D et avec l'édition de Boulac. Je reconnus alors que nous ne possédions pas une copie correcte du poëme, ce dont M. Quatremère s'était déjà aperçu, puisqu'il nous en a donné un si grand nombre de variantes. Les manuscrits de la Bibliothèque impériale et l'édition de Boulac m'en fournirent encore beaucoup, et le texte du même poëme, reproduit d'après les manuscrits de Constantinople par le traducteur turc, m'olfrit encore de nouvelles leçons et, de plus, une foule de variantes recueillies par ce savant. Les manuscrits 1166 et 1188 de la Bibliothèque impériale renferment plusieurs petits traités sur la zaïrdja et fournissent encore une copie du poëme; mais j'y remarquai des vers interpolés, des suppressions et beaucoup de nouvelles leçons'. Muni de cette masse de variantes, j'essayai de rétablir ce texte, altéré de
' J'ai remarqué que, dans tous ces exaclemenl les procédés indiqués. Quant
traités, la question dont on cherclie la ré- aux réponses que les jongleurs prétendaient
ponse est toujours celle qu'Ibn Kbnldoun un tirer, je pense qu'ils les obtenaient par
prend pour exemple, et je suppose que un usage frauduleux de ces longues opé-
les tables sonl arrangées de façon à don- rations, dans lesquelles il était à peu près
ner celte seule réponse quand on suit impossible de les suivre et de les contrôler.
DIBN KHALDOIJN. 205
tant de manières par l'incurie et par l'ignorance des copistes; mais je m'aperçus que, même avec ces secours, je ne pouvais arriver à un résultat satisfaisant : les tournures insolites et les termes obscurs dont l'auteur, Es-Sibti, s'était servi dans le but d'éblouir les profanes et de leur cacher le sens de son poëme, ont été si incorrectement reproduits, qu'il est impossible de les rectifier, quelles que soient les leçons qu'on adopte. Il me fallut donc renoncer à en entreprendre la traduction. Je pensai alors qu'en étudiant la description qu'lbn Khaldoun donne du procédé, et on opérant d'après ses indications, je parviendrais- à comprendre la marche de ce jeu cabalistique; mais, avant de m'y engager, je sentis qu'il me fallait avoir une copie de la zaïrdja sous les yeux, et, chose bien extraordinaire, aucun de nos manuscrits, aucune de nos éditions ne la donne. Un manuscrit de la bibliothèque d'Alger renferme, il est vrai, plusieurs petits tableaux circulaires portant l'inscription de zaïrdja d'Es-Sibti, mais ils ne répondent pas à la description qu'lbn Khaldoun nous en a fournie. Ayant eu, plus tard, entre les mains la traduction turque des Prolégomènes par Djevdet Efendi, j'y trouvai une grande feuille sur laquelle étaient lithographies deux tableaux, l'un circulaire et l'autre carré, avec l'inscription zaïrdjat el-Aalem (tableau circulaire de l'univers). Le premier tableau, composé de cercles concentriques, traversés par des rayons, est placé entre quatre cercles plus petits. On voit sur les circonférences et les rayons des cercles concentriques et dans l'intérieur des cercles extérieurs un grand nombre de chiffres numériques, de lettres et de sigles, appartenant, les uns à l'alphabet secret appelé |«i, (.U)J1 {^rechm ez-zemam, c'est-à-dire écriture d'enregistrement), et
et qu'ils composaient arbitrairement, la tirée des tables et qui devait former la résérie de lettres qu'ils prétendaient avoir ponse.
206 PROLEGOMENES
les autres à l'alphabet nommé jU«Jl ^j [rechm el-ghobar). Le second tableau a la forme d'un parallélogramme partagé en plusieurs milliers de cases, dont environ la moitié contient des chiffres, des lettres ou des sigles.
Croyant enfin posséder l'instrument que j'avais souhaité, je repris le texte d'Ibn Khaldoun et je commençai à l'étudier et à faire l'opération qu'il décrit. Je reconnus bientôt que ces tableaux ne fournissaient pas les résultats indiqués par notre auteur. Ayant alors conçu des doutes sur l'exactitude de la zaïrdjal el-Aalem, et ayant confronté le parallélogramme avec la description déjà insérée dans ces Prolégomènes, je m'aperçus qu'au lieu de contenir 55 x i3) r^yaoô cases, il n'en renfermait que 55 x i28i=:7o4o; trois colonnes, de cinquante-cinq cases chacune, y manquaient.
Cette découverte m'ôta l'espoir de pouvoir accomplir ma tâche, car, évidemment, je n'avais pas le même tableau auquel Ibn Khaldoun avait appliqué son procédé; d'ailleurs, les manuscrits et les éditions imprimées ne s'accordent pas toujours dans la reproduction des nombreux chiffres et sigles cabalistiques qui se rencontrent dans ce traité. Toutes les incorrections que je viens de signaler, la complication des procédés, l'obscurité répandue à dessein sur les passages les plus importants flu texte, et surtout l'absence d'un bon exemplaire des tables, me décidèrent enfin à discontinuer un travail qui ne pouvait offrir un résultat satisfaisant. Je le fis avec d'autant moins de regret que le sujet lui-même n'a aucune importance réelle ou scientifique, et qu'Es-Sibti , en imaginant son procédé, n'a probablement eu pour but que d'abuser de la crédulité de ses lecteurs.
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L'alcliimie.
Cette science a jMjur objet la substance qui s'emplcJie dans un pro- P- 191cédé artiilciel pour amener à la perfection l'or et l'argent'. Elle expose aussi l'opération qui conduit à ce résultat. (Les alchimistes) font des expériences sur toute espèce de choses, après eu avoir constaté les tempéraments et les vertus; et cela dans l'espoir que le iiasard leur fera rencontrer la substance douée de la propriété qu'ils recherchent. Ne se bornant pas uniquement aux minéraux, ils examinent jusqu'aux matières provenant des corps animés, et travaillent sur les os, les plumes, les poils, les œufs et les excréments. La même science indique les procédés qui ont pour but de faire passer cette substance de la puissance à l'acte; comme, par exemple, la résolution des corps en leurs parties constituantes^ par {^emploi de la P- 192sublimation, de la distillation, de la solidification des liquides en les saturant avec de la chaux {calcination) , de la lévigation fies corps durs faite par le moyen du pilon et de la molette, etc.
Ils prétendent retirer de toutes ces opérations un corps naturel auquel ils donnent le nom d'c/ixir (el-ikcîr), et qui, étant projeté sur un corps minéral, le plomb, par exemple, ou l'étain, ou le cuivre, le convertit en. or pur, quand on aura disposé ce corps ou ce métal par une opération, assez facile, du reste, à recevoir la forme de l'or ou de l'argent, après l'avoir chauffé dans le feu. Dans la terminologie obscure et énigmatique de cet art, félixir s'appelle Yâme, et la masse inorganique ' sur laquelle on le projette est désignée par le mot corps.
' Selon les alchimistes , ta matière dont se forment l'or et l'argent, étant laissée à la seule opération de la nature, n'arrive à sa perfection qu'au bout de mille soixante ans ; on peut abréger cette période par l'emploi d'unesubstancc qui s'appelle eWi'nyu, c'est-à-dire la pierre philosophale.
* Littéral. « naturelles. »
' Littéral, «le corps (djesm). <■ Ce mot
s'emploie ordinairement pour désigner une masse qui a de la longueur, de la largeur et de l'épaisseur, qu'elle soit organisée ou non. Pour désigner un corps animé par une àme, on se sert du terme djeced. Comme l'auteur emploie ces deux mots dans la même phrase, j'ai cru devoir rendre le premier par masse inorganique . afin d'éviter l'équivoque.
Cette science a aussi pour but d'expliquer ^ ces termes techniques et le procédé par lequel on donne la forme de l'or ou de l'argent à des corps préparés d'avance pour subir cette transmutation.
Depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, on n'a cessé d'écrire sur l'alchimie, et quelquefois même on en a publié des ouvrages sous les noms de personnes qui ne s'étaient jamais occupées de cette partie. De tous ces auteurs, celui que les alchimistes regardent comme le grand maître de l'art est Djaber Ibn Haiyan^; ils vont même jusqu'à nommer l'alchimie la science de Djaber. Cet auteur écrivit sur l'alchimie et laissa soixante et dix épîtres qui ressemblent toutes à des recueils d'énigmes. Il prétendait même que, pour avoir la clef du sens de ces traités, on devait connaître d'avance toute la science qu'ils renfermaient. Toghraï', philosophe qui parut en Orient dans un des derniers siècles, nous a laissé plusieurs recueils renfermant . des traités d'alchimie et le récit de ses discussions avec les gens du métier et autres philosophes. Maslema el-Madjrîti, philosophe espagnol, a écrit sur l'alchimie un hvre intitulé Retbat el-Hakim et devant servir de pendant à un autre ouvrage qu'il avait composé sur la magie et les talismans, et auquel il avait donné le titre de Ghaïat el- P. 193. Hakim. Ces deux volunves, selon lui, sont le produit de la philosophie et le fruit de toute la science. « Celui, disait-il, qui ne les comprend pas est étranger également à la philosophie et à la science. » Le Retba et tous les autres traités composés par les alchimistes sont remplis d'expressions énigmatiques qu'on aurait bien de la peine à comprendre, à moins d'avoir étudié la terminologie de l'art. Nous indiquerons (ci-après) le motif qui porta les alchimistes à employer ces termes obscurs et énigmatiques.
Ibn el-Mogheïrebi*, un des grands maîtres dans cet art, a mis en
' Pour -^yiijj , lisez f y-J- lekchah, se distinguait également comme
' Voyez page 128 de cette partie. alchimiste et comme poêle. Il mourut l'an
' El-Hoceïn Ibn Ali et-Togliraï, l'auteur 5i6 (1 12a de J. C).
dn poëme intitulé Lamiya tel-Adjem et vi- * Je ne trouve aucun renseignement
zir du sultan seldjoukide Masoud Ibn Ma- sur cet auteur.
vers plusieurs maximes qui s'y rapportent. Ces morceaux sont rangés par ordre alphabétique, selon les lettres qui les terminent, et forment un poëme d'un caractère très-original '. Le style en est tellement énigmatique, tellement obscur, qu'à peine peut-on y comprendre la moindre chose. Quelques traités sur l'alchimie portent le nom d'El-Ghazzali, mais on les lui attribue à tort; la haute intelligence de cet homme ^ aurait été incapable d'adopter les doctrines erronées des alchimistes, et encore moins de les professer. On attribue aussi certains procédés de l'art et certains dictons qui s'y rapportent à Khaled Ibn Yezîd Ibn Moaouîa , beau-hls de Merouan Ibn el-Hakem'; mais, comme nous savons parfaitement bien que Khaled était de la race arabe-bédouine et que la civilisation (imparfaite) de la vie nomade lui était bien plus sympathique (que celle de la vie sédentaire), il a dû ignorer complètement les sciences et les arts. Comment donc admettre qu'il se serait occupé d'un art aussi singulier dans ses procédés que l'alchimie, d'un art basé sur la connaissance des caractères naturels offerts par les divers (corps) composés et des tempéraments* qui les distinguent.*' Ajoutons qu'on n'avait pas encore publié ni même traduit les écrits laissés par les savants qui s'étaient adonnés à la culture des sciences, telles que la physique et la médecine. On peut supposer, à la rigueur, que, parmi les amateurs des études scientifiques, il y avait un autre Khaled Ibn Yezîd, et qu'on a confondu celui-ci avec son homonyme.
Je vais reproduire ici une épître traitant de l'alchimie, qu'Abou Bekr Ibn Bechroun^, un des élèves de Maslema, avait adressée à son p. 194.
' Je suis la leçon du manuscrit C et de l'édition de Boulac, qui portent ^yaC à la place de i g^.
' Pour qI, lisez (jûl, avec le manuscrit C et l'édition de Bouiàc.
' Khaled Ibn Yezîd, rOmeïade, mourut l'an 90 ( 708-709 de J. C. ). Sa mère épousa le khalife Merouan Ibn el Hakem l'an 6^ (683-G84deJ. C).
Prolëgomènes. — m.
* Selon les alchimistes , le tempérament du corps dépend de l'élément qui y prédomine.
' Haddji Khalifa fait mention d'une anthologie arabe compilée par un Sicilien, nommé Ibn Bcchroun. Si c'est le même auteur dont Ibn Khaldoun parie ici, il a dû vivre vers la fin du iv' siècle de l'hégire et avoir fait ses éludes en Espagne.
PROLEGOMENES
condisciple Ibn es-Semh'. Le lecteur qui aura examiné cette pièce avec l'attention qu'elle mérite y reconnaîtra la tendance de la doctrine professée par l'auteur. Après une introduction qui n'a aucun rapport avec le sujet, on lit ce qui suit^ : « Toutes les (notions) préliminaires sur lesquelles ce noble art est fondé, savoir, la. connaissance de la formation des minéraux, des pierres et des pierreries, et de la nature des pays et des lieux, ayant été exposées par les anciens et rapportées par les philosophes, nous sont maintenant tellement familières qu'il est inutile d'en parler. Mais, en revanche, je vais vous expliquer ce que vous avez besoin de savoir au sujet de cet art. Je commencerai par dire en quoi il consiste. « Celui, disent les adeptes, qui veut « apprendre notre art, doit savoir d'abord trois choses : i° s'il est pos- • sible de la* faire; 2° de quoi elle se fah; 3" comment elle se fait. « Quand on les sait d'une manière parfaite, on possède tout ce qu'on ■ peut désirer relativement à cette science, et l'on est parvenu au but « qu'il fallait atteindre. » Ayant voulu vous épargner la peine d'examiner si elle* existe et de chercher à constater l'existence de la chose au moyen de laquelle on puisse la faire, je vous avais déjà envoyé une portion d'élixir*. Passons à la seconde question: De quoi se faitelle.^ Par ces mots, les alchimistes désignent la recherche de la pierre dont on peut tirer l'œuvre*", et (ils nous donnent à entendre) que
' Voyez ci-devant, p. i38
' Plus loin, p. aa6, noire auteur dit de cette lettre qu'elle est remplie d'énigmes el de logoj;ryplies qu'il serait presque impossible d'expliquer ou de comprendre.
',Dans le texte arabe, le pronom du verbe (jj^i', qui. est répété trois fois et que je lis ,j ZCï , est au Féminin et n'a point d'antécédent. 11 ne peut se rapporter nia ^ (pierre), ni k ij^ {grand œuvre), qui sont tous les deux du genre masculin , et cependant il est évident qu'il s'agit soit de l'an , soit de l'autre. Plus loin , on verra encore de» exemples de ces permu-
tations de genres. L'auteur de l'épître a très - probablement fait ce changement exprès, alin de dérouter les profanes.
* Ici , le pronom se rapporte évidemment à la pierre philosophale.
' Ibn Kbaldoun a déjà fait observer que le terme el-ikctr servait à désigner la pierre philosophale.
' Le mot Jj= [âml) signifie /iïire, opérer: mais, dans le jargon des alchimistes, il désigne le grand œuvre, c'est-à-dire la pierre |>hilosophale. Dans le passage suivant, l'auteur abuse de l'ambiguïté du terme pour faire un raisonnement vicieny
l'œuvre réside virluellenienl dans toutes les choses, vu que, depuis le commencement, elles consistent en des combinaisons des quatre natures' et qu'elles s'y résolvent à la lin. Parmi les choses, il y en a dans lesquelles ïœuvre existe* en puissance, mais non pas en acte, car il faut savoir que les unes peuvent se décomposer et les autres ne le peuvent pas. Les choses capables d'être décomposées se laissent traiter et manipuler, et passent de la puissance à l'acte; les choses indécomposables ne peuvent subir ni traitement ni manipulation, »'• 195. parce qu'il (l'œuvre) n'y existe qu'en puissance. Il est impossible de les décomposer, parce que leurs éléments constituants sont intimement mêlés ensemble \ et que l'élément (littéral, la nature) qui y prédomine l'emporte sur ceux qui s'y trouvent en moindre quantité*. Ce qu'il vous faut donc absolument, puisse Dieu vous favoriser! c'est de savoir reconnaître la pierre la plus convenable d'entre celles qui se laissent décomposer et desquelles l'œuvre puisse s'obtenir. Vous aurez à en connaître l'espèce, la vertu et l'elFet; vous devez aussi connaître les manipulations (diverses), telles que la résolution, ramalgamation , la purification, la calcination, la macération et la transmutation. Celui qui ignore* ces principes, lesquels sont en réalité le fondement de notre art, n'y réussira jamais et n'arrivera à rien qui vaille. Vous aurez aussi à savoir s'il est possible d'employer cette (pierre) seule, ou s'il faut en aider l'action au moyen d'une autre (substance). Il faut aussi savoir si elle est homogène dès son origine.
' Dans les traités d'alchimie composés par les Arabes, le mot j^iLy» «natures,» désigne tantôt les quatre éléments, cl tantôt les quatre humeurs. Dans celte épîlre, l'auteur lui attribue les deux sens. On verra même plus loin qu'en alchimie l'eau, l'air, la terre el le feu représentent l'âme, l'esprit, le corps et la teinture.
* Je suis le traducteur turc, qui rend ce passage ainsi : «.iJLiLijI ^jSC( J.;^-aijj
^J<>.,,*„.», JqJ.I OyJLjlj ^XIJLj c>-A-À.;>ij-J
c'est-à-dire • et dans les choses indécom-
posables, cette quiddité (l'oeuvre) n'existe qu'en puissance. » Le pronom de l^^ se rapporte donc au grand aavre et celui de Lf..^? aux choses.
' Littéral. • leurs natures sont noyées les unes dans les autres. »
* Pour (J* yfjXJl , lisez '— *-*^ y**^' (^ , avec les manuscrits C et D et l'édition de Buulac.
■ Pour yli , lisez ^ yli. Les manuscrits C et D et l'édition de Boulac donnent la bonne leçon.
ou si, étant associée à une autre (substance), elle devient homogène pendant qu'elle subit ce traitement, en sorte qu'on la désigne alors par le nom de pierre. Vous aurez aussi à connaître le mode de son action, le poids (de la quantité qu'on doit employer), les heures (où il convient de s'en servir), la manière dont Yesprit est combiné avec elle et comment Yâme s'y laisse introduire. Vous devrez savoir de plus si le feu a le pouvoir d'en détacher 1' (esprit) qui se trouve déjà combiné avec la (pierre), et, s'il y est impuissant, d'en reconnaître la raison et la cause efficiente. Voilà le desideratum.
« Comprenez donc bien et sachez que tous les philosophes ont fait l'éloge de l'âme et déclaré qu'elle est la directrice du corps, qu'elle le soutient, le protège' et agit conjointement avec lui. Cette opinion est fondée sur le fait que le corps, lorsque l'âme l'a quitté, reste mort, froid, incapable de se remuer ou de se défendre; et cela parce qu'il ne renferme ni la vie ni la lumière. Je cite l'exemple du corps et de l'âme, parce que (le produit de) notre art ressemble au corps humain, dont l'organisation se maintient au moyen des repas pris le matin'' elle soir; et alors la persistance et la perfection dépendent de l'âme p. 196. vivante et lumineuse, au moyen de laquelle et de la force vitale qu'elle renferme il fait des choses prodigieuses et contraires les unes aux autres, (effets) dont l'âme seule est capable. L'homme est passif* à cause du désaccord des natures (ou éléments) dont il est composé; si ces natures avaient été en unisson, à l'abri d'accidents et de contrariétés, l'âme n'aurait pas eu le ])ouvoir de quitter le corps et y serait restée éternellement. Gloire au modérateur de toutes les choses, à l'Etre suprême! Sachez que les éléments d'où procède ïœuvre forment une quiddité répulsive, fournie originairement par une émanation et devant, de toute nécessité, avoir une fin; et, de même que nous l'avons dit à l'égard de l'homme, il (l'œuvre) ne peut pas se
' Pour 4J-», lisez <Uc , avec les manus- Bouloc et les manuscnls G et D donnent
crits G et D et l'édition de Boulnc. la bonne leçon. .
' Je lis #lojJt «repas du matin» à In ^ Gela signifie probablement : doit subir
place de «IjjJf • nourriture. » L'édition de la mort, est mortel.
résoudre en ses éléments constituants tant qu'il est dans un corps. En effet, les natures (ou éléments) dont cette substance est composée ont été tellement attachées les unes aux autres, qu'elles forment une chose homogène, ayant de la ressemblance avec l'àme par sa force et par son action, de même qu'elle ressemble au corps en ce qu'elle est composée et palpable; ce qui a eu lieu après qu'elle (cette chose) eut été (dans l'état) de simples natures (éléments) séparées les unes des autres. Admirons les opérations extraordinaires des natures! (Voyez) comment la force est (donnée) au faible, (de sorte) qu'il peut décomposer les choses, les combiner et les perfectionner. Voilà pourquoi j'ai employé les termes/or/ et faible (pour désigner l'âme et le corps) ^
« Le changement et le dépérissement subis parla première combinaison proviennent du désaccord (des éléments constituants); l'immutabilité et la persistance appartiennent à la seconde (combinaison), par suite de l'accord (des éléments). Un des anciens a dit : « La sépa- " ration (décomposition) et la désunion sont, pour cet œuvre, la vie « et la durée, de même que la combinaison (est pour lui) la mort « et le dépérissement. » Cette parole renferme une pensée très-profonde ; en effet, le philosophe voulait indiquer, par les mots vie et durée, que l'(œuvre) est sorti '^ du néant pour entrer dans l'existence, vu que, dans sa première composition, il ne pouvait pas durer et devait nécessairement dépérir, tandis que, dans la seconde, il n'était pas exposé à périr; mais cette (dernière) combinaison ne peut avoir heu qu'après la séparation et la désunion. Il faut donc regarder l'acte de séparer et de désimir comme spécial à l'œuvre'. Aussi, quand le f. 197. corps qu'il s'agit de dissoudre se rencontre avec (l'œuvre) , il s'y délaye , parce qu'il y a absence de forme. En effet, il est alors* à l'égard de
■ Celle glose est du traducteur turc. les manuscrits C et D : qj^. ^ i-><^y^'j
■ A la place de *^j/»?. je lis *'^)y^, J-r^-o-^' 1-^ çy^^'j J^r-*^! cV*J ^' avec l'édition de Boulac et la traduction ^-=1^ tjj<jl li>* (j T^'r^^U turque. • * Je lis ^Lo oj «j^, avec l'édition de
' Il faut lire , avec l'édition de Boulac et Boulac et les manuscrits C et D.
214 PROLEGOMENES
ce corps comme une âme privée de forme. Cela résulte du fait qu'étant entré dans le corps, il est tout à fait sans pesanteur, ainsi que je vous le montrerai, s'il plaît à Dieu. Vous devez savoir aussi qu'il est plus facile de mêler le délié avec le délié que l'épais avec l'épais. Je désire vous indiquer par ces mots l'accord qui existe entre les esprits et les corps; car les choses s'unissent à raison de leur accord mutuel. Je vous' dis cela pour vous apprendre que (l'emploi de) l'œuvre à l'égard des natures déliées et spirituelles est plus convenable et plus facile que son emploi à l'égard des (choses) grossières et corporelles. Notre intelligence conçoit très-bien que les pierres offrent plus de résistance au feu que les esprits. Vous n'avez qu'à observer l'or, le fer et le cuivre; ils résistent mieux au feu que le soufre, le mercure et les autres esprits. Je dis maintenant que les corps ont commencé par être des esprits, et qu'ils ne furent convertis en corps doués de cohérence et de densité qu'après avoir éprouvé la chaleur de la nature plastique [kiân). Le feu ne peut pas alors les consumer, à cause de leur extrême densité et de leur cohésion. Quand le feu est très-intense, il les convertit en esprits, ainsi qu'ils l'avaient été lors de leur première formation; mais les esprits déliés, étant exposés au feu, ne peuvent pas y résister et se volatilisent. 11 vous faut maintenant connaître ce que font les corps et ce que font les esprits dans leurs états respectifs'^; c'est là la chose la plus importante que vous puissiez apprendre. Aussi je vous dirai que les esprits se volatihsent et se consument à cause de leur inllammabilité et de leur ténuité. Ils s'enflamment à cause de leur grande hunùdité et parce que le feu s'at- P. 198. tache à l'humidité aussitôt qu'il la sent, et cela pour la raison qu'elle lui ressemble par sa nature aérienne. Le feu continue à s'en nourrir jusqu'à qu'il n'en laisse plus rien. Cela a lieu aussi pour les corps lorsqu'ils sont assez peu compactes pour se volatiliser par l'application du feu. Us ne .s'enflamment pas, par la raison qu'ils sont composés de terre et d'eau, (matières) qui résistent au feu parce que leur por-
' JelisdJi <JJ ci>;-^-\ avec l'édition ' Je iis^ JUl fojfc J, avec les ma-
de Boulac el les manuscriU C et D. nuscrits C el D et l'édition de Boulac.
lion déliée' s'est unie à la portion épaisse par TefFet d'une coction lente et prolongée , celle qui opère le mélange des choses^. Expliquons cela. Toute chose qui peut se réduire à rien éprouve ce sort quand on y applique le feu, parce que le délié qu'elle renferme se sépare alors de l'épais, et que les diverses parties de cette chose étaient enchevêtrées les unes dans les autres sans qu'il y eût ni dissolution ni affinité. Cette espèce de jonction, cette intromission des parties les unes dans les autres, n'est pas un mélange, mais une simple agrégation. Il est donc facile de séparer les diverses parties (d'une chose), ainsi que cela peut se faire pour l'eau et l'huile et pour d'autres mélanges. Je vous présente cette théorie' afin qu'elle vous mène à la connaissance de la manière dont les natures se combinent et de leur correspondance mutuelle. Quand vous aurez appris cela d'une manière satisfaisante, vous aurez obtenu votre portion (de la connaissance) de cet (art). Sachez aussi que les humeurs*, lesquelles sont les nalares dont il est question dans cet art, ont de l'affinité les unes avec les autres et sont chacune une partie séparée d'une même substance. Elles s'y trouvent réunies toutes dans un ordre uniforme et d'après une règle unique. Rien d'étranger n'entre ni dans la totalité (de cette substance), ni dans aucime de ses parties, comme l'a très-bien dit un philosophe. Si vous savez employer ces natures et les faire concorder, sans que rien d'étranger y entre, le résultat est à l'abri de toute erreur*. Sachez que, si un corps ayant de la parenté avec celte nature se dissout* dans elle d'une manière convenable, et surtout s'il
' Pour nJuJaX}, lisez «i-JaJi. La bonne prélation suivante : v^> — j»-t tVJwL^:! L»l
leçon .-e Irouve dans le tnanuscril D, dans \JJ *)K tyjaJ^ «-«.^if qiXjI JL^^i;c'est-
l'édition de Boulac el dans la traduction à-dire «la personne qui fait entrer dans
turque. elles une chose étrangère est tombée dans
' Pour .Lyi.3'!, lisez pLo>^, avec l'é- l'erreur. « Je ne pense pas que ce soit là le
dition de Boulac. sens de la phrase arabe.
" Littéral. «Je décris cela. • 'Le verbe ^}^, rendu ici pBT dissoutire,
* Les humeurs sont le chaud , le froid , signifie aussi descendre dans un lieu el se
riiumide et le sec. présenter. Un peu plus loin l'auteur lui
' Je lis s>.s« à la place de »>^y Le tra- attribue évidemment la première signifi-
ducteur turc donne à ce p»s.sage Tinter- cation.
lui ressemble parla ténuité et la subtilité , elle s'étend dans ce corps et l'accompagne partout; car les corps, tant qu'ils conservent leur densité et leur grossièreté, ne s'étendent pas (dans autre chose) et ne 199. s'y allient pas. La dissolution des corps ne peut se faire sans (le concours d')âmes. Comprenez bien ces paroles et que Dieu vous dirige! Sachez aussi que cette dissolution (ayant eu lieu) dans le corps de l'animal ' est (comme) la vérité , qui ne se laisse pas anéantir ni affaiblir. C'est elle qui transmue les natures, qui les fixe et qui leur fait montrer des couleurs et des fleurs (reflets) admirables. La dissolution de toute chose qui se ferait contrairement à ce (procédé) n'est pas une véritable dissolution, parce qu'elle est contraire à la vie. Pour dissoudre (réellement) une chose, il faut employer ce qui a de l'affinité avec elle et ce qui peut en écarter l'ardeur brûlante du feu; alors cette chose perd sa qualité grossière , et (ses) natures échangent leur état actuel contre celui de la subtilité et de la grossièreté^ qu'il leur est permis de prendre. Lorsque les corps sont parvenus au terme de leur dissolution et de leur atténuation, il se manifeste en eux la faculté de se fixer, de se changer, de se convertir et de se pénétrer; et chaque opération dont l'exactitude n'est pas certaine dès le commencement ne vaut rien. Sachez aussi que, d'entre ces natures, celle qui est froide sert à dessécher les choses et à en coaguler l'humidité, et que la nature chaude fait paraître l'humidité des choses et en coagule les parties sèches. J'indique ici le chaud et le froid, parce qu'ils sont actifs, tandis que l'humidité et la sécheresse sont passives, et que la soumission de chaque élément à l'élément qui lui correspond produit les corps et leur donne l'existence. Si le chaud agit plus fortement que le froid , c'est parce que celui-ci n'a pas le pouvoir de déplacer les choses et de les remuer; le chaud (seul) est la cause du mouvement. La cause de l'existence, c'est la chaleur; si elle est trop faible, il n'en résulte jamais rien; de même que, si elle agit
' Le mot a/Hma/ doit avoir ici une signi- ' li me semble que le mot iiAillj 0 et
fication dont les adeptes seul» possédaient de la grossièreté » est de trop; je lirais vola connaissance. ' lontiers J,Aiwlj • et de l'atténuation. »
DIBN KHALDOON. 217
trop fortement sur un objet et qu'il n'y ait pas là du froid, elle le brûle et le détruit. L'élément froid est donc absolument nécessaire dans ces opérations; c'est lui qui donne à un des contraires la force de résister à l'autre et qui éloigne de lui la chaleur du feu. Il n'y a P. »oo. rien que les philosophes redoutassent tant que les feux trop ardents. Ils ordonnaient aussi de purifier les natures et les esprits, d'en expulser les ordures et l'humidité, d'en faire disparaître les causes de dépérissement et les impuretés.
• 'Telle est leur opinion bien arrêtée et leur pratique constante; en effet, leurs opérations commencent et se terminent par le feu. Aussi disent-ils : « Gare aux feux très-ardents. » Par cette recommandation , ils donnent à entendre que vous devriez écarter les causes de dépérissement qui pourraient accompagner (le sujet sur lequel on opère) , car, autrement, vous auriez réuni deux choses préjudiciables au corps, et la destruction (de ce corps) n'en serait alors que plus rapide. Il en est ainsi de chaque chose; rien ne se corrompt, rien ne se détériore que par l'opposition mutuelle de ses natures et par la diversité (de ses éléments constituants); qu'une chose soit placée entre deux (opposés), sans avoir rien pour la fortifier et pour l'aider, elle doit nécessairement succomber à son infirmité et périr. Sachez que les philosophes ont souvent parlé des esprits qui rentrent à plusieurs reprises dans les corps , afin de s'y attacher davantage et de leur donner plus de force pour combattre le feu, lorsqu'il' s'applique immédiatement à eux au moment de Yintimité. C'est du feu élémentaire que je veux parler ici. Passons maintenant ^ à ia pierre dont il est possible de tirer Y œuvre, et suivons ce que les philosophes en ont dit. Ils ont émis à ce sujet des avis contradictoires : les uns prétendent qu'elle existe dans le (règne) animal; d'autres assurent qu'elle se trouve daas la plante ', et d'autres qu'elle
' Pour il, lisez îil, avec l'édilion de ' H faut lire avec les manuscrits etl'é-
Roulac et les manuscrits C et D. dilion de Boulac : j *->' i*-*^ ^ ^^-^•'
^ Les manuscrits C et D et l'édition de it taUJl j *jl j»c; ^>« Ai^^ o'r>^ Boulac portent J^Ji^j.
Prolégomènes. — m. 28
est dans ie minéral. Enfin, selon d'autres, elle existe dans les trois (règnes).
« Je n'exposerai pas ici les détails de ces assertions^ ni les controverses qui ont eu lieu à ce sujet parmi les adeptes, car cela me mènerait trop loin. J'ai dit plus haut que Yœuvre (existe) virtuellement dans toute chose , par la raison que les natures existent de cette manière (c'est-à-dire virtuellement) dans toute chose. Voulant maintenant vous faire savoir de quelle chose l'œuvre peut procéder, soit en puissance, soit en acte, j'emprunterai la parole d'El-Harrani '^ : P. îoi. t Les teintures, dit-il, sont de deux espèces: l'une est celle du corps, comme, par exemple, le safran, (qui pénètre) dans un vêtement blanc au point de le parcourir en tous sens^; cette teinture s'efface et se décompose ; l'autre , c'est la conversion d'une substance dans une autre, dont elle prend aussi la couleur. Voyez l'arbre : il convertit la terre en sa propre substance; voyez aussi l'animal : il s'assimile la plante; de cette manière la terre devient plante et la plante devient animal. Cette teinture ne peut exister qu'au moyen de l'âme vivante et de la nature agissante, à laquelle appartient d'enfanter les masses (corps organisés) et de changer les individualités. Cela étant ainsi, je dis que Veeuvre doit être soit dans l'animal , soit dans la plante ; et la preuve en est que ces deux (classes d'êtres) sont constituées par la nature pour recevoir de la nourriture, (chose) qui sert à les maintenir (dans l'existence) et à compléter leur (développement). La plante ne possède pas la nature subtile ni la force qui existent dans l'animal, et, pour cette raison, les sages* l'emploient très-rarement. L'animal marque le troisième et dernier degré de la conversion : le
' Pour (jyCtVl, lisez t^.lxjJI avec ie ('oag do J. C.) et dont la vie se trouve
manuscrit D et Sédition de Boulac. dans le dictionnaire biographique d'Ibn
' Je crois que le Harrani, ou natif de Kliallikan. (Voyez ma traduction anglaise
Harran , dont il est fait mention ici , est le de cet ouvrage, vol. III, p. 87.) même pcrsoBnage que le célèbre poly- ' Je lis JjJ?. à la place de Jj^-
graphe Ël-Ëmir el-Mokhtar el-Mosabbilii , ' Il est évident que, par ce terme, l'au-
qui mourut au Caire l'an 4ao de l'hégire leur veut désigner les alchimistes.
minéral peut devenir plante, la plante peut se convertir en animal ^ mais l'animal ne peut se changer en rien qui soit plus subtil que lui. (S'il se change,) c'est pour s'en retourner à un état plus grossier. D'ailleurs, rien n'existe dans l'univers à quoi l'esprit vivant puisse s'attacher, à moins que ce ne soit l'être animé. Or l'esprit (l'âme) est ce qu'il y a de plus subtil dans l'univers, et ne s'attache à l'animal qu'à cause de sa conformité avec lui. L'âme des plantes est petite, renferme un certain degré de grossièreté et de densité; elle reste enfermée et cachée dans la plante, ce qui tient à sa nature grossière et à celle du corps de la plante. La plante ne saurait se remuer à cause de sa propre grossièreté et de celle de son âme. L'âme qui se meut est beaucoup plus déliée que l'âme cachée (dans la plante); et cela parce que la faculté de se remuer est celle de prendre de la nourriture, de changer de place et de respirer. L'âme cachée P. jo». ne possède que la faculté de se nourrir. Cette âme, comparée avec l'âme vivante, est comme la terre comparée avec l'eau; il en est de même de la plante comparée avec l'animal. Vœuvre qui est dans l'animal est donc la plus élevée, la plus exaltée, la plus facile et la plus traitable de toutes. L'homme intelligent qui sait cela expérimente sur ce qui est facile à traiter, et laisse de côté ce qu'il soupçonne d'être réfractaire. » Sachez que les philosophes regardent le (règne) animal comme formant (deux) divisions, dont l'une renferme les mères, c'est-à-dire les natures, et dont l'autre se compose des enfants, c'est-à-dire les nouveautés (choses produites). Cela est, du reste, compréhensible, même à une faible intelligence. Ayant partagé de même les éléments et les enfants en (deux) divisions, dont l'une renferme les vivants et l'autre les morts, ils regardent comme actif et vivant tout ce qui peut se remuer, et comme passif et mort^ tout
' Je suis porté à croire qu'EI-Harrani, querail le troisième et dernier degré de l'auteur cité ici , avait écrit : « La terre peut la conversion.
devenir minéral, le minéral peut devenir ' Après ÛLski.», insérez lùU.«. Cette cor-
plante, etc. » Sans celte correction, on ne rection est autorisée par les manuscrits C comprendrait pas comment Taninial mar- et D et par l'édition de Boulac.
ce qui ne se remue pas. Pour eux , cette division s'étend à toutes les choses : aux corps, aux individualités et aux substances minérales'. Ils ont appelé vivante toute chose qui se fond au feu , s'envole et s'enflamme; aux choses qui ne possèdent pas ces propriétés, ils ont donné le nom de mortes. Pour ce qui regarde (le règne) animal et (le règne) végétal, ils ont nommé vivant ce qui peut se résoudre en quatre natures, et mort ce qui ne se résout pas. Ayant ensuite examiné toutes les divisions (des choses) vivantes, afin d'y découvrir ce qui conviendrait le mieux à cet art et qui se résoudrait en quatre éléments^ visibles à l'œil, ils trouvèrent que c'était la pierre (philosophale) du (règne) \ animal. Ils essayèrent alors d'en déterminer l'espèce, et parvinrent à
bien connaître cette pierre et à l'employer de manière à en tirer la chose qu'ils cherchaient. Quelquefois aussi ils tiraient cette chose des minéraux et des plantes, après avoir réuni et mêlé les substances pour P. ao3. en eflectuer la résolution. Parmi les plantes, il y en a qui se résolvent en une partie seulement de ces produits^, (et qui), par exemple, (ne fournissent que) la soude*. Quant aux minéraux, ils renferment des corps, des âmes et des esprits qui, étant mêlés et traités (convenablement) , fournissent une (chose) qui a de l'influence. Nous avons opéré sur tout cela, et nous avons trouvé que le (règne) animal • était le plus exalté, le plus élevé, le plus facile et le plus commode à manier. Vous avez encore à connaître quelle est la pierre qui existe dans l'animal et la manière dont elle existe. Nous avons déjà indiqué que, de tous les enfants^, l'animal tient le rang le plus élevé, et que le composé (tiré) de l'animal est le plus délié de tous. Il en est de même de la plante comparée avec la terre; elle est plus déliée., parce qu'elle est formée de la substance la plus pure de la terre et de sa
' Le mot v-AïUf .pluriel de sULc, dé- ' Littéral. « sections. «
signe toutes les parties des plantes qui ser- ' Littéral. « de ces sections. .1
vent à la médecine, à la teinture et aux ' L'édition de Boulac et la traduction
arts. Joint à l'adjectif i-yijji.», il paraît si- turqueportent(jUi.i'Iàlaplacede(jLjJ(f.
gnificr les substances minérales employées Cette dernière leçon ii'oiTre ici aucun sens
dans la médecine et dans les opérations raisonnable, chimiques. ' Voyez ci-dessus, p. 219.
DIBN KHALDOUN. 221
partie ' la plus subtile. Aussi doit- elle nécessairement posséder les qualités de subtilité et de ténuité. La pierre animale tient aussi, à l'égard de la plante, le rang que celle-ci occupe à l'égard de la terre. En somme, il n'y a rien (provenant) de l'animal, excepté la pierre, qui puisse se résoudre en quatre natures. Vous comprendrez bien ce que je viens de dire; il n'y a que les hommes d'une ignorance manifeste qui n'y entendront rien. Je vous ai exposé en quoi cette pierre consiste, je vous en ai indiqué l'espèce, et maintenant je vous expliquerai les diverses manières de la traiter, afin de m'acquitter, s'il plait à Dieu, de l'engagement que j'ai pris à cet égard. Voici comment cela se fait, avec la bénédiction de Dieu : Prends la noble pierre, mets-la dans la cornue et l'alambic^, sépares-en les quatre natures, qui sont l'eau, l'air, la terre et le feu, c'est-à-dire le corps, l'âme, l'esprit et la teinture. Ayant séparé l'eau de la terre et l'air du feu , enlève à part chacun de ces (éléments) dans le vase qui le renfei-me, et prends le précipité (qui se trouve) au fond de la vase et qui est la salive. P. 104. Lave cela dans un feu ardent jusqu'à ce qu'il perde sa noirceur, sa solidité et sa grossièreté; donne-lui, en le blanchissant, une blancheur solide; fais envoler hors de lui l'excès de l'humidité qui y est emprisonnée; il deviendra alors une eau blanche, dans laquelle il n'y aura ni nuage, ni ordure, ni opposition mutuelle (des matières ayant des qualités contraires). Prends ensuite la première partie des natures qui s'est élevée; purifie-la aussi en lui ôtant la noirceur et l'opposition mutuelle; soumets-la à des lavages répétés et à des sublimations, jusqu'à ce qu'elle devienne subtile, déliée et pure. Quand tu auras fait cela. Dieu t'aura ouvert la porte, et alors tu commenceras par la combinaison, qui est le pivot de l'opération. La combinaison ne s'effectue que par mariage ' et par trituration : marier, c'est mêler le délié avec le grossier; triturer, c'est remuer et frotter. (Travaille) jusqu'à ce que les parties en soient bien mêlées et forment une chose unique,
' Littéral. « son corps. » ' Il faut lire <;jV-*-J^ ■^i (jj-^- •^•
Chargera la fois ia cornue et l'alambic leçon des manscurits et de l'édition de est un pTocédé des plus étranges, Bonlac.
homogène ^ et incorruptible, qui soit analogue au mélange (fait avec) de l'eau. Le grossier aura alors la force de saisir le délié; l'âme sera assez forte pour affronter le feu et pour y résister, et l'esprit pourra plonger dans le corps et le pénétrer partout. Cela n'a lieu qu'après la combinaison, car, ime fois que le corps soluble a été marié avec l'âme, toutes ses parties se mêlent avec elle, et les unes pénétrant dans les autres à cause de leur conformité mutuelle forment une seule et même chose. Il résulte du fait de ce mélange que l'âme doit nécessairement éprouver les mêmes accidents que le corps, c'est-à-dire la santé, la corruption, la durée et la fixité. Il en est de même de l'esprit lorsqu'il se mêle aux deux : quand il les pénètre, par l'effet de la manipulation, ses parties^ se mêlent avec P. ïo5. celles des deux autres, c'est-à-diie de l'âme et du corps, et forment avec elles une seule chose; cette chose est unique, homogène et analogue à la partie générale'^ dont les natures sont parfaitement saines et dont les parties sont d'accord. Si l'on fait rencontrer ce composé avec le corps soluble, et qu'on le soumette à l'action du feu jusqu'à ce qu'on voie paraître sur sa surface l'humidité qu'il renferme, il (ce composé) se fondra dans le corps soluble. Or l'humidité est inflammable de sa nature et permet au feu de s'attacher à elle. En ce cas, le mélange d'eau empêche le feu de s'unir avec l'esprit. En effet, le feu ne s'unit avec l'huile qu'autant qu'elle est pure. L'eau a pareillement pour caractère de s'enfuir du feu; mais, quand le feu s'y attache avec l'intention de la volatiliser, le corps sec qu'elle renferme dans son
' Il faut corriger le texte et placer *^ immédiatement après J9<.^Ukl.
' Je lis lj*^Iy>l à la place de U*jîy>t Le terme partie générale ou universelle ne «e trouve pas dans les dictionnaires arabes qui traitent des mots scientifiques et techniques. Le grand dictionnaire iniprimé à Calcutta offre toutefois une indication qui, peut-être, serait applicable ici. On y lit : • La partie «yk s'emploie encore
pour désigner la totalité (d'une chose) , par exemple l'âme, la tête, le visage, le cou, en parlant de l'homme. » On dit bien en français trois têtes de bétail pour indiquer trois animaux de cette espèce. En turc l'emploi de la partie pour désigner le tout est très-commun. Il est donc possible que, chez les alchimistes, la partie générale soit la réunion des éléments formant le sujet sur lequel on opère.
intérieur, et qui est mêlé avec elle, empêche la volatilisation. C'est donc le corps qui sert à fixer l'eau; c'est l'eau qui donne de la persistance à l'huile, et l'huile qui rend solide la teinture; celle-ci est la cause qui fait paraître la couleur et qui rend manifeste la qualité huileuse qui se trouve dans les choses obscures, dépourvues de lumière et ne renfermant point de vie. Tel est le corps dans son étal parfait, et voilà ïœuvre. — Quant à la chose appelée œuf par les philosophes et au sujet de laquelle vous m'interrogez, je réponds que, pour eux, ce terme ne désigne pas l'œuf de la poule. Sachez aussi qu'ils ne font pas nommé ainsi sans motif, mais parce qu'ils lui ont trouvé de la ressemblance (avec l'œuf ordinaire). Me trouvant, un jour, seul avec Maslema, je lui adressai cette même question : « Digne philosophe ! lui " dis-je, pourquoi les philosophes donnent-ils au composé (tiré) de " l'animal le nom d'œaf? Est-ce par fantaisie ou pour quelque bonne rai- " son? » Il me répondit : « Pour une raison très-profonde. » Je lui dis alors : «Docte philosophe! quelle indication utile pour notre art, P- ^^oi. « quel avantage y ont-ils cru trouver pour les décider à comparer ce « composé à un œuf et à lui en donner le nom? » Il me répondit : « A • cause de la ressemblance qui existe entre ces deux choses et de leur " parenté en composition. Réfléchissez là-de.ssus et vous en découvrirez « la raison. » Je restai devant lui à chercher dans mon esprit la solution de la difficulté, mais je ne la trouvai pas. Voyant que j'étais absorbé dans mes pensées et que j'avais l'esprit tout préoccupé, il me tira doucement par le bras et dit : « Mon cher Abou Bekr! c'est à cause de la « relation qui existe entre ces deux choses, en ce qui regarde le degré de « couleur ' ((|u'elles acquièrent) lorsque leurs natures constituantes se « sont mêlées et combinées. »Ces paroles suffirent pour écarter les ténèbres de mon esprit, pour éclaircir mon cœur, et pour donner à mon intelligence la force de tout comprendre. M'étant levé de ma place en remerciant Dieu, je rentrai chez moi et dressai une figure géométrique qui devait servir à démontrer l'exactitude de ce que Maslema
' Littéral. « la quantité des couleurs. »
224 PROLEGOMENES
avait dit. Cette figure, je l'insère dans ma lettre et vous l'envoie'. Quand un composé de cette espèce est parfait et complet, le rapport de la nature aérienne qu'il renferme est à la nature aérienne de f œuf comme celui de la nature ignée du même composé l'est à la nature ignée de l'œuf. Il en est de même de la nature terreuse et de la nature aqueuse. Donc je dis : deux choses qui ont ensemble de tels rapports doivent être semblables. Ainsi, par exemple, représentons la surface de l'œuf par les lettres h, r, o et h', et admettons, par supposition, que la nature^ la plus faible du composé soit celle de l'humidité ; ajoutez-y la même quantité de la nature de l'humidité, et traitez-les de telle sorte que la nature de la sécheresse fasse disparaître celle de l'humidité et s'empare de la force que celle-ci possédait. Ce P. Î07. que je dis ici peut vous sembler énigmatique, mais le sens ne saurait vous échapper. Ajoutez à' ces deux, pris ensemble, deux fois autant d'âme, c'est-à-dire d'eau, il y en aura alors six (portions) égales. Après avoir travaillé (convenablement) tout cela, ajoutez-y assez d'air, c'est-à-dire d'esprit, pour former trois portions, vous aurez alors en tout neuf (portions) égales, qui se composent d'humidité en puissance. Sous chacun des deux côtés de ce composé, dont la nature entoure la surface du composé '', placez deux natures : vous poserez d'abord les deux côtés qui entourent cette surface , et qui sont la nature de l'eau et la nature de l'air*; ces côtés sont a, h', j; la surface est (marquée) a, b, j, d; puis (vous ferez) de même pour les deux côtés qui entourent la surface de l'œuf et qui sont'' l'eau et l'air, côtés (que nous désignerons par les lettres) A, z, 0, //. Alors je disque (la surface) a, b,j, d est semblable à la surface h, z, 0, h' (qui est le représentant) de la nature aérienne, laquelle est nommée esprit. La même (proportion
' Nous ne possédons pas cette Figure '^ Entre (jvJ»^^*^'^' **^*-''> '"^**it>"*crer
géométrique. ■>Js~mj. La bonne leçon est indiquée par
' Je lis ^LJ», sans article; cette leçon les manuscrits C et D et par la traduction
se trouve dans l'édition de Boulac. turque.
' Littéral. • portez sur. » * Pour o't>J' . lisez ytàilL
' Je traduis à la lettre.
DIBN KHALDOUN. 225
existe) à l'égard du (côté) b,j de la surface du composé. Les philosophes ne donnent jamais à une chose le nom d'une autre chose, à moins qu'il n'y ait de la ressemblance entre elles. Quant aux termes (techniques) dont vous me demandez rex|)lication, la terre sainte (par exemple, je réponds que) c'est un coaçjulam des natures supérieures et inlérieures. l.e cuivre, c'est (la substance) de laquelle on a expulse la noirceur et qui a été morcelée au point de former une poudre. Hougissez(-la) avec du vitriol, et elle deviendra cuivre. La maghnesiya (magnésie) est la pierre des adeptes dans laquelle les âmes se consolident et qui provient de la nature supérieure dans laquelle les âmes ont été emprisonnées afin de les soumettre au feu'. L&forfora (porphyre?) est une couleur rouge foncée^, produite par (l'opération de) la nature plastique. Le plomb est une pierre douée de trois puissances (ou vertus) qui diffèrent quant à leur individualité, mais qui se resseni])lent et sont de la même espèce. L'une est une puissance psychique, ignée et pure; c'est (la puissance) active : la seconde est spirituelle, mobile et sensitive, mais (d'une nature) plus p. 208. grossière que la première, et son centre est au-dessous du centre de celle-ci. La troisième puissance est terrestre, âpre et resserrée, et se laisse réfléchir vers le centime de la terre, à cause de sa pesanteur; c'est la puissance qui saisit à la fois les puissances psychiques et spirituelles et qui les entoure. Quant au reste (de ces termes), on les a inventés et formés dans le but de dérouter les ignorants; mais celui qui connaît les prolégomènes (de l'art) peut se passer d'autres (renseignements). Voici l'explication de tout ce que vous m'avez demandé , et j'espère qu'avec la grâce de Dieu vous verrez accomplir tous vos souhaits. Salut. »
Ici finit le discours d'ibn Bechroun, un des élèves les plus distingués de Maslema el-Madjrîti , savant qui florissait dans le ni* siècle et dans le siècle suivant'. Maslema était le maître par excellence dans
' Littéral. « afin que le feu s'oppose à ' Ceci est une erreur : Maslema floris-
elles. » sait dans le iv' siècle de l'hégire; voyei
' Je lis ^jbi, avec l'édition de Boulac. ci-devant, page lyS.
PmUgomèaes. — m. ig
les sciences de ralchimie, de la simia (magie naturelle) et de la magie (surnalurelle). Nos lecteurs viennent de voir jusqu'à quel point les adeptes détournent les mots de leur signification primitive quand ils parlent de leur art; ils en font des logogryphes et des énigmes qu'il est presque impossible d'expliquer ou de comprendre. Cela suffit pour démontrer que l'alchimie n'est pas un de ces arts qui se pratiquent au moyen de procédés naturels ^ Voici l'opinion que l'on doit adopter à son égard, opinion fondée sur la vérité et confirmée par les faits : c'est un de ces genres d'influence que les esprits psychiques exercent sur le monde naturel, soit par une espèce de faveur divine, si les esprits sont vertueux, soit par une espèce de magie, si les esprits sont pervers et méchants. Quant à la faveur divine , elle se reconnaît facilement; quant à la magie, (nous avons dit,) à l'endroit où nous en avons démontré la réalité -, que le magicien transforme les êtres matériels par le moyen d'une puissance magique dont il est le possesseur, et que, selon les adeptes, il ne saurait se passer d'un sujet-* sur lequel son action magique doive s'exercer. Ainsi, par exemple, il peut créer certains animaux avec la matière de la terre, ou avec des cheveux, ou avec des plantes; en un mot, il peut les créer d'une autre matière que celle dont Dieu s'était spécialement servi pour les P. 209. former. C'est ce que firent les magiciens de Pharaon avec leurs cordes et leurs bâtons \ et c'est ce que font encore, dit-on, les nègres et les Indiens, habitants des régions lointaines du Sud, ainsi que les Turcs qui demeurent au fond des terres septentrionales. On rapporte que ces gens font descendre la pluie du ciel par l'emploi de la magie, et opèrent encore d'autres prodiges. Or, puisque l'alchimie est fart de créer de l'or avec une matière qui n'était pas spécialement destinée à la formation de ce métal, nous devons la regarder comme une espèce de magie. Les philosophes les plus distingués qui en ont traité, Djaber, par exemple, et Maslema, ainsi que leurs prédécesseurs parmi les savants d'autres nations, l'ont envisagée sous ce point de vue; et voilà
' Litléral. • n'est pas un art naturel. > ' Littéral. « d'une matière. >.
' Voyez ci-devant, p. 17/I. ' Qu'ils convertirent en serpents.
D'IBN RHALDOUN. 227
pourquoi ils s'expriment en énigmes. La vérité est qu'ils craignaient la réprobation dont les diverses religions ont frappe la magie dans toutes ses branches. Ce ne fut pas ' dans le but de s'en réserver exclusivement la connaissance qu'ils adoptèrent cet usage, quoi qu'en disent certaines personnes qui ne se sont pas donné la peine d'approfondir la question. Voyez ce qu'a fait Maslema : il intitula son traité d'alchimie Retbat el-llakim (le gradin du sage), et donna à son ouvrage sur la magie et les talismans le titre de Ghaiat el-Hakim (le terme du sage), indiquant ainsi que le Ghaïa était d'une portée plus générale, et que le Retba avait une portée plus restreinte. En effet, le mot ghaïa (terme, extrême) indique une idée d'élévation que le terme retba (gradin, échelon) ne comporte pas. D'ailleurs, les problèmes discutés dans le Relba sont identiques, par leur sujet, avec une partie de ceux qui se trouvent dans le Ghaïa, ou bien ils ont une grande analogie avec eux. La manière dont l'auteur s'y exprime, en traitant ces deux branches de sciences, fournit encore une preuve évidente de ce que je viens de dire. J'exposerai plus loin l'erreur de ceux qui prétendent que les moyens dont on se sert dans l'alchimie sont tout à fait naturels^. Dieu sait tout et est au courant de tout. [Coran, sour. lxxi, vers. 3.)
La philosophie est une science vaine en elle-même et nuisible dans son application.
Ce chapitre et ceux qui suivent méritent une sérieuse attention, parce que les sciences^ (dont nous y traiterons) sont des accidents propres à la civilisation, et parce qu'elles fleurissent dans presque p. jio. toutes les (grandes) villes, où elles nuisent beaucoup* à la religion. Cela nous oblige à dévoiler le vrai caractère de la philosophie et à indiquer ce que nous devons en penser.
(Nous remplissons ce devoir), parce que des hommes d'une haute
' Pour y^, lisez q\ ^. ' H faut lire /"j^' «JJ» (j-ï, avec le
' Littéral. « que les perceptions ou les manuscrit C et l'édition de Boulac.
fruits [medarik] de celte chose (s'ob- " Pour ^jwi^ lisez ^j^Âi^ avec l'édilion de
tiennent) par un art naturel. » Boulac el les manuscrits C et D.
228 PROLEGOMENES
intelligence ont prétendu que, au moyen de la spéculation et de l'emploi de déductions intellectuelles, on pourrait arriver à la perception tant de Tctre sensible que de celui auquel les sens ne peuvent pas atteindre, et que l'on pourrait aussi connaître l'essence réelle de l'être, les circonstances qui s'y rattachent, et ses causes tant directes qu'indirectes. Ils ont enseigné aussi que les doguies de la foi, étant du nombre des choses qui rentrent dans le domaine de l'inteUigence , peuvent être établis au moyen de la raison, sans qu'on ait recours à la foi '.
Tels sont les hommes que l'on désigne par le ierme felasef a , pluriel de fitasouf, mot qui appartient à la langue grecque et signifie aimant la sagesse. S'étant mis à examiner cette matière , ils y donnèrent toute leur attention, dans l'espoir d'arriver au but qu'une pareille étude semblait leur offrir, et inventèrent un système de règles qui devait servir à diriger l'intelligence dans ses spéculations, pendant qu'elle chercherait à distinguer le vrai du faux. A ce système ils donnèrent le nom de logique.
Leur doctrine aboutit à ceci. La spéculation, au moyen de laquelle on parvient à distinguer le vrai du faux, s'exerce par l'entendement, pendant qu'il opère sur des idées dérivées d'êtres individuels. Au moyen de l'abstraction, il tire d'abord de ces individus certaines formes qui s'adaptent à eux tous, ainsi qu'un cachet s'adapte à toutes les impressions qu'il aura laissées sur l'argile ou sur la cire. Ces formes djélachées s'appellent les premiers intelligibles. On aborde ensuite ces (intelligibles, ou) idées universelles, et, si elles ont quelque chose de commun avec d'autres idées '^ (générales), dont elles diffèrent cependant au point que l'entendement puisse s'en apercevoir, on abstrait de ces deux classes les idées qui leur sont communes; on opère ensuite sur celles-ci, dans le cas où elles ont quelque chose de commun avec un autre ordre d'idées, et l'on continue l'abstraction P. 2 11. jusqu'à ce qu'on arrive à des idées .simples et universelles, renfermant toutes les idées, tous les individus, et se refusant à une uou- ' Littéral. • à l audition. • — Pour ^Ia«, lisez ^U^.
velle abstraction. Ces dernières idées sont ce qu'on appelle les espèces sapérieures. Toutes les idées abstraites, non perceptibles par les sens, se désignent par le terme seconds intelligibles, tant qu'elles se conribinent les unes avec les autres, pour conduire à l'acquisition des connaissances. Quand la faculté réflexive envisage ces intelligibles abstraits et chercbe à en retirer la forme (ou idée) vraie de l'être, l'entendement doit nécessairement combiner quelques-unes de ces idées avec d'autres, ouïes en séparer. Il se sert alors d'un mode de démonstration fourni par la raison et certain dans ses résultats, et parvient ainsi à obtenir une forme de l'être qui sera parfaitement vraie et qui s'accordera (avec la réalité). Mais, pour y parvenir, il doit se guider d'après un bon système de règles, comme celui dont nous venons de parler.
Selon les pbilosophes, la formation des jugements ou propositions affirmatives, c'est-à-dire la combinaison (des idées], prévaut, à la fin , sur la formation des concepts, de même que celle-ci avait prévalu , au commencement, sur la formation des jugements, et avait donné plus de connaissances (à l'âme). «Car, disent-ils, l'acte de former des concepts d'une manière parfaite est le but unique auquel la perception doit viser; mais, pour y atteindre , il est nécessaire d'employer la faculté qui forme des jugements; et, si tu entends lire, dans les ouvrages des logiciens, que l'opération conceptive a lieu d'abord et que celle de juger en est une conséquence, cela indique seulement que le fait paraît être ainsi, et ne signifie pas que ce soit un fait bien constaté. » Telle est la doctrine de leur grand maître, Aristote.
Ils prétendent aussi que le bonheur (suprême) consiste à obtenir la perception de tous les êtres, tant de ceux qui sont les objets des sens que de ceux auxquels les sens' ne peuvent atteindre, et que l'on y parvient en employant la spéculation et les démonstrations dont il est déjà fait mention.
Je vais indiquer sommairement ce que leur procure la perception de l'être , à quoi la perception aboutit ', et ce qui sert de base à toutes
' Je lis cjJI L«<, avec l'édition de Boulac.
230 PROLEGOMENES
les diverses ramifications (de doctrine) qui sont sorties des conclusions fournies par leurs spéculations ^ Un jugement fondé sur la vue même- (des corps matériels) et sur le témoignage des sens leur P. 2 1!!. apprit l'existence des corps matériels^; leur faculté perceptive monta ensuite un peu plus haut, et leur fit reconnaître que l'existence de l'âme est démontrée par deux facultés qui se trouvent chez les animaux, celle de se remuer et celle do percevoir au moyen des sens. La puissance de l'intelligence leur fit ensuite distinguer les facultés de l'âme, et, dès lors, leur perceptivité cessa d'agir. Ils formèrent ensuite, à l'égard du corps élevé et céleste (c'est-à-dire immatériel), le même jugement qu'ils avaient déjà conçu au sujet de l'essence de l'humanité (la nature humaine). A les en croire, la sphère (céleste), de même que l'homme, doit posséder une âme et une intelligence. Puis ils portèrent cela (c'est-à-dire le nombre des sphères) à dix, celui des unités premières, dont neuf (selon eux) ayant chacune leur essence distincte , formaient chacune avec les autres une compagnie , et dont une seule, c'est-à-dire la dixième, était première et isolée. Selon eux, le bonheur que la perception de l'être fait éprouver résulte de cette direction donnée au jugement, de la correction de l'âme et de son anoblissement par l'acquisition de belles qualités. Cela, disaient-ils, est possible pour l'homme ; quand même il n'aurait pas reçu une loi révélée qui le mettrait en mesure de distinguer les bonnes actions des mauvaises, il y parviendrait par la force de son intelligence, par ses spéculations et par suite d'une disposition naturelle qui le porte* à faire des actes louables et à s'abstenir de ce qui mérite le blâme. L'âme, parvenue à cet état, éprouve une joie et un plaisir extrêmes ; ne pas connaître cette félicité est pour elle la misère éternelle : voilà en quoi consistent lé bonheur et les peines de l'autre
' Il faut lire (^)^\ LiL-J . avec le ma- ' Pour .^j^^' . lisez J^^f , avec le manuscrit C, l'édition de Boulac et la tra- nuscrit C, l'édilion de Boulac et la traduction turque. Le sujet de la proposition duclion turque, est ^*.^I(M iJLsLfc; l'attribut en est la ' Littéral, «du corps inférieur." phrase qui commence ainsi : UvÂ-e <*^^ * Lisez *Xy»^.
DIBN RHALDOUN. 23!
vie '. Nous omellons d'autres opinions absurdes qu'ils professent à ce sujet et que leurs discours ont fait assez connaître.
Leur grand maitrc dans ces doctrines, celui qui en exposa les divers problèmes, qui en réunit les principes dans un corps d'ouvrage et en mit par écrit les démonstrations , fut, à ce que nous avons appris, il y a bien des années, le Macédonien Aristole, disciple de Platon, précepteur d'Alexandre, et natif d'un pays grec appelé la Macédoine. On le nommait le premier précepteur par excellence, parce qu'il fut le premier qui enseigna la logique. Personne avant lui n'avait réduit cet art en système; ce fut lui qui en disposa les règles dans un ordre convenable, qui en examina tous les problèmes et les p. ai 3. traita d'une manière complète. Dans la rédaction de ce système de règles, il déploya un grand talent, s'il faut lui attribuer les doctrines enseignées par les philosophes relativement à la métaphysique \
Il y eut ensuite, parmi les musulmans, quelques hommes qui accueillirent ces doctrines et suivirent les opinions d'Aristote , sans penser à s'en écarter. Cela eut lieu, parce que les khalifes Abbacides avaient fait traduire du grec en arabe les livres de ces anciens philosophes, et que beaucoup de personnes appartenant à notre religion s'étaient mises à les parcourir. Parmi les amateurs des connaissances (nouvelles), il y en eut qui adoptèrent toutes ces opinions, parce que Dieu leur avait permis de tomber dans l'égarement, lis commencèrent par défendre les nouveautés qu'ils avaient apprises, puis ils eurent entre eux-mêmes des discussions au sujet des corollaires auxquels ces doctrines donnaient naissance. Parmi les plus notables d'entre ces philosophes, on dislingue Abou Nasr el-Farabi, qui florissait dans le IV* siècle', du temps de Seïf ed-Doula*, et Abou Ali Ibn Sîna (Avi-
■" JelisssÀ.^1 (j , avec l'édition de Bou- ¥aTi»h\àan&\e&Mélangesde philosophie juive
lac et le manuscrite. et arabe de M. Munk. p. 34i et suiv.
* La phrase arabe est très-obscure, ' Seïf ed-Doula, souverain d'Alep, du
mais je pense en avoir rendu le sens. nord de la Syrie et des contrées voisines ,
' On trouvera un bon article sur El- mourut Fan .556 (967 de J. C).
cenne), qui vivait dans le v'^ siècle', à l'époque où les Bouïdes régnaient à Ispahan.
Sachez maintenant que les opinions énoncées par les philosophes sont fausses de toutes les manières : en attribuant (l'existence de) tous les êtres à la première intelligence, sans juger nécessaire de remonter jusqu'à l'Etre nécessaire, ils sont restés courts (dans le champ de la spéculation) ; car au delà de cette intelligence se trouvent divers ordres d'êtres créés par Dieu. L'univers est trop étendu pour être embrassé par l'esprit humain, et Dieu crée ce que vous ne savez pas'^. En se bornant à affirmer l'existence de la (première) intelligence , sans se soucier de ce qui se trouve au delà, ils firent comme ces physiciens qui, se contentant d'affirmer l'existence du corps sans se préoccuper de l'âme et de l'intelligence (de l'homme), croient qu'au delà du corps rien n'existe dans la classe des êtres.
Les démonstrations qu'ils emploient pour justifier leurs assertions au sujet des êtres, démonstrations qu'ils éprouvent* dans la balance P. ii4. de la logique et qu'ils soumettent aux règles de cet art, sont incomplètes, et ne suffisent pas au but pour lequel elles sont désignées. La partie de leur doctrine qui regarde les êtres corporels et qu'ils appellent la science naturelle (la physique) offre le même défaut, car il n'y a rien de certain dans la conformité qu'ils prétendent exister entre les résultats intellectuels auxquels leurs définitions et raisonnements les ont conduits et ce qui est dans l'externe (l'objectif). En effet, ces résultats sont tous des jugements universaux de l'entendement, tandis que les êtres externes sont particuliers par leur matière (leur nature); or il se peut que dans la n)atière se trouve quelque chose qui empêche la conformité de l'intelligible universel avec l'externe particulier. Exceptons toutefois les cas où cette conformité a pour elle le témoignage des sens, mais ici la preuve n'est pas fournie par le raisonnement, mais par l'observation. Où est donc la certitude
' Avicenne mourut l'an 428 de l'hégire ' Il faut lire y^^' à iaplace de y^j.»J
(1037 de J. C), à l'âge de cinquante sept (Voyez Coran, sour. xvi. vers. 8.) an». (Voyez Mélanget, etc. de M. Munk.) " Pour Ij, lisez j.
qu'ils prétendent trouver dans le raisonnement? Quelquefois aussi l'entendement se sert de premiers intelligibles ayant avec les (êtres) particuliers une conformité imaginaire, et n'emploie pas les seconds intelligibles obtenus par l'abstraction du second degré'. En ce cas, le jugement (porté par l'entendement) est vrai et équivaut à une sensation, parce que les premiers intelligibles sont plus conformes à l'externe par suite de leur accord avec lui. On peut donc admettre ce que les philosophes disent sur ce point, mais nous ne devons pas nous occuper de telles matières, parce qu'elles entrent dans la catégorie des choses dont l'examen nous est défendu par cette maxime : Le vrai croyant doit s'abstenir de ce qui ne le regarde pas. En effet, les questions naturelles n'ont aucune importance pour nous, sous le point de vue de la religion ni sous celui de l'entretien de la vie. C'est donc pour nous un devoir de ne pas nous en occuper.
Passons à leurs jugements au sujet des êtres qui sont hors de la portée des sehs, c'est-à-dire des êtres spirituels, ceux dont l'étude forme la science divine, ou la métaphysique. Je ferai observer que l'essence de ces êtres nous est absolument inconnue, que la compréhension ne saurait l'atteindre et que le raisonnement est incapable i'. 1,5. de nous la faire connaître. La preuve en est que l'abstraction appliquée aux cires externes particuliers dans le but d'en obtenir des intelligibles (universaux) n'est possible qu'à l'égard des êtres dont la perception peut s'obtenir au moyen des sens, et, en ce cas, cette abstraction fournit des universaux; mais, en ce qui concerne les essences spirituelles, nous sommes incapables d'en obtenir des perceptions qui nous fourniraient, par l'abstraction, d'autres quiddités; car nos sens forment un voile qui s'interpose entre nous et ces essences. On ne peut donc pas employer ie raisonnement à leur égard, et on ne possède aucun moyen qui nous permette d'en établir l'existence. J'en excepte seulement ce que nous trouvons en dedans de nous-mêmes*
' Le texte est Irès-altéré ici; je lis ; Telle est la leçon suivie par le traducteur
iJ'J] ^lyJt tj.i'Ji»!! j ^ iJLil jj-aJlj turc et offerte par l'édilion de Boulac. i^bJl (ùJ^i j U^vjyf' ' Littéral, «entre no» deux côtés. .
Prolégomènes. — m. 3o
relativement à l'âme humaine et au caractère de ses perceptions, surtout dans les songes, qui ont lieu pour tous les hommes. Ce qui est au-dessus de cela, tel que la nature de l'âme et ses attributs, est une matière si profonde, qu'il n'y a aucun moyen d'en prendre connaissance.
Les philosophes les plus exacts ont bien reconnu cette vérité , puisqu'ils ont déclaré que l'immatériel ne saurait être l'objet du raisonnement, vu qu'il est de règle que les prémisses d'im raisonnement (oti syllogisme) doivent être essentiellement vraies ^ Platon, le plus grand de tous, a dit qu'on ne peut rien apprendre de certain au sujet des choses divines (des êtres métaphysiques), et qu'on ne peut en parler que d'après des vraisemblances et des probabilités, c'està-dire d'après des suppositions. Or, puisque nous ne parvenons à former une supposition qu'à la suite d'un effort et d'un travail d'esprit, et que la supposition qui paraît la plus probable nous suffit, de quelle utilité peuvent être ces sciences (métaphysiques) et leur étude ? Et nous aussi, nous voudrions obtenir la certitude en ce qui regarde les êtres qui sont au delà des sens, (certitude) dont l'acquisition, selon les mêmes philosophes, doit être le but vers lequel se dirigera la réflexion.
Leur opinion que le bonheur suprême se trouve dans la perception de l'être tel qu'il est réellement, et que cette perception s'opère par l'emploi du raisonnement, est fausse et doit être rejetée. Expliquons I'. 3ifi. cela. L'homme est composé de deux parties, dont l'une, Ja partie spirituelle, est mêlée avec l'autre, qui est la partie corporelle. Chacune de ces parties a des moyens de perception qui lui sont propres, mais il n'y a qu'une seule partie, la partie spirituelle, qui recueille ces deux classes de perceptions. Elle reçoit tantôt des perceptions spirituelles et tantôt des perceptions corporelles, obtenant les premières par sa propre essence et sans intermédiaire, et les secondes au moyen des instruments du corps, savoir le cer-
' Lilteral.irs3entielleg.il
DIBN KHALDOUN. 235
veau et les sens. Chaque être capable de perception éprouve du plaisir dans l'acte de percevoir. L'enfant, à qui les premières perceptions corporelles arrivent, éprouve du plaisir à voir la lumière et à entendre des sons. La jouissance que l'âme ressent en recueillant des perceptions au moyen do sa propre essence et sans intermédiaire est, sans aucun cloute, la plus douce et la plus vive de toutes. Aussi, quand l'âme spirituelle reçoit une perception au moyen de cette faculté perceptive qui existe dans son essence et qui agit sans intermédiaire, elle éprouve une satisfaction et un plaisir indicibles; mais ce genre de perception ne peut s'opérer ni au moyen de la spéculation ni au moyen de la science. Pour l'exercer, il faut que le voile des sens soit écarté et que les perceptions corporelles disparaissent tout à fait.
Les Soufis recherchent souvent ces impressions afin d'éprouver le plaisir qui les accompagne, et, pour y parvenir, ils exercent sur euxmêmes des austérités dans la vue d'amortir les facultés ' du corps et de faire disparaître les perceptions qui lui sont propres. Ils essayent même de supprimer dans le cerveau la faculté de la réflexion, afin que l'âme se trouve en état de recueillir, au moyen de son essence, les perceptions qui lui sont spéciales; ce qui lui arrive quand elle se trouve débarrassée des perceptions corporelles qui viennent se mêler à elle et qui l'empêchent d'agir. Ils parviennent, de cette manière, à éprouver un sentiment do joie et de plaisir qu'on ne saurait exprimer. Quand même nous admettrions la vérité de ce qu'ils disent à ce sujet, nous ne devons pas moins déclarer que les (moyens dont ils font usage) sont insuffisants. P. 117.
« Les preuves et démonstrations fournies par la raison suiïisent, disent les philosophes, pour procurer à l'âme ce genre de perceptions et le plaisir qui en résulte. » Cela est complètement faux, ainsi qu'on vient de le voir: tout ce qui est démonstration et preuve fait partie des perceptions corporelles, puisque cela dérive des facultés du cerveau,
' Pour (jyutj, lisez (jjsJ\.
236 PROLEGOMENES
telles que l'imagination, la réflexion et la mémoire; or la première chose à faire, lorsqu'on veut obtenir la faculté de percevoir (les êtres du monde spirituel), c'est d'anéantir les puissances du cerveau, parce qu'elles s'opposent à l'exercice de cette faculté et lui portent atteinte.
Nous voyons les plus habiles parmi eux s'appliquer à l'étude de certains livres, tels que le Kilab es-Chefa, Ylcharat, le Nedjai^ et les traités dans lesquels Ibn Rochd (Averroès) a résumé le Fass^ (ou Organon) d'Aristote. Ils s'occupent à les feuilleter et à bien se pénétrer des démonstrations qu'ils renferment, dans l'espoir d'y trouver cette portion de bonheur (suprême qu'on leur avait promis); mais ils ne se doutent pas qu'en procédant ainsi ils multiplient les obstacles qui s'opposent à leur progrès. Pour agir de cette manière, ils se sont fiés à une parole que l'on attribue à Aristole, ou à El-Farabi, ou à Ibn Sîna (Avicenne), et qui est ainsi conçue: « Celui qui réussit à percevoir l'intelligence active, et qui s'est mis en contact avec elle dans la vie de ce monde, a obtenu la portion de bonheur qui lui revient. » Ils entendent par le terme intelligence acliveXa première classe des êtres spirituels, qui se laisse percevoir quand le voile des sens est écarté, et ils posent en principe que le contact avec cette intelligence s'opère au moyen d'une faculté perceptive qui s'acquiert par l'élude. Le lecteur a déjà reconnu la faiblesse de cette doctrine. Au reste, Aristote et ses disciples ont entendu, par les mots contact el perception, cette perception que l'âme exerce au moyen de sa propre essence et sans intermédiaire, mais qui n'a lieu qu'après l'entier écartemenl des voiles des sens.
' Ce» Iroi» ouvrages sont d'Avicenne. averllssemenl.s) esl un pelit recueil de
M. Munk nous a fail connaitre le contenu doctrines el maximes philosopliiqucs. On
de la grande encyclopédie pliilosopliique a composé un grand nombre de comiufn-
intitulée Et-Chefa. (Voy. Mélanges de phi- laircs sur ce dernier livre, ([ui, à ce que
losopliic juive et arabe, p. 355.) Le Nedjat nous apprend le bibliographe Maddji Kha-
est un abrégé de cet ouvrage; il se trouve iifa (t. I, p. 3oi) , est très-obscur et fori
imprimé à la (in de l'édition du Canoun. diincilc à comprendre. L'Icliarat ouat-Tenbîliat (indications et ' Voyez ci-devant, p. iSi.
DIBN KHALDOUN.
Ils enseignent que la jouissance produite par ce genre de perception est réellement le bonheur (suprèuje) qui a été promis (aux i>. hommes); mais c'est encore là une doctrine chimérique. Nous savons, d'après les principes établis par eux-mêmes, qu'il se trouve, au delà de l'action des sens, un autre genre de perception appartenant à l'âme et exercé par elle sans aucun intermédiaire; nous savons même que cette perception procure à l'àme une joie extrêmement vive; mais rien ne nous dit que ce soit là le bonheur qu'on doit éprouver dans l'autre monde. Je ne nie pas toutefois qu'une telle perception ne soit une des jouissances dont ce bonheur se composera.
• Le bonheur, disent-ils encore, consiste en la perception des êtres (spirituels) et à les voir tels qu'ils sont. » C'est là une opinion tout à fait insoutenable. Nous avons déjà fait remarquer, en signalant les erreurs et méprises auxquelles la doctrine du laubid^ a donné lieu, combien est faux le principe que ce qui existe se borne, pour chaque être capable de perception, aux seules perceptions qu'il a pu recueillir. « Ce qui existe, avons-nous dit (ailleurs), est trop vaste pour être compris (par notre entendement); l'homme ne saurait saisir en totalité ni les êtres spirituels ni les êtres corporels. »
Il résulte de toutes les opinions rapportées ici comme provenant des philosophes que la partie spirituelle (de l'homme), aussitôt qu'elle se détache des facultés corporelles, exerce un genre de perception qui lui est propre et qui s'applique à une certaine classe de perceptibles, c'est-à-dire aux êtres dont l'homme peut prendre connaissance. Or cette partie est incapable de les connaître tous et d'en embrasser la totalité, car le nombre des êtres est sans limite'-. Le sentiment de plaisir que cette perception peut procurer est analogue à celui que l'enfant, dans son premier âge, ressent aux perceptions qu'il recueille par la voie des sens. Comment donc osent-ils allirmer que la connaissance de la totalité des êtres nous sera acquise, et que le bonheur (éternel), celui que le législateur (inspiré) nous a promis.
ai«.
' Voyez ci-devant, p. loi et lOî. — ' Pour^-a-^, lisez y-tÂJ'.
sera alors notre partage, quand bien même nous n'aurions pas travaillé pour mériter cette faveur? Repoussons avec horreur de pareilles déclarations.
Ils disent encore que l'homme a le pouvoir de corriger son âme r. 3ifi. et de l'épurer en s'habituant à des actes louables et en évitant ce qui mérite le blâme. Cette proposition est fondée sur l'opinion que le plaisir éprouvé par l'âme, en obtenant des perceptions au moyen de sa propre essence, est, en réalité, le bonheur (suprême) qui a été promis aux hommes. « En effet, disent-ils, les (pensées et les actes) vils empêchent l'âme d'accomplir ce genre de perceptions, en la soumettant à l'influence des facultés que le corps lui a fournies et en lui commimiquant la teinture qu'il a contractée. « A cet égard, nous avons déjà fait observer que la félicité et la misère (éternelles) sont des sujets placés hors de la portée des facultés perceptives tant du corps que de l'âme. Donc cette correction de l'âme, correction au moyen de laquelle ils prétendent arriver à la connaissance du (bonheur éternel), ne sert qu'à procurer la jouissance qui résulte de la perception opérée par l'âme, perception qui résulte de l'emploi des syllogismes et des lois du raisonnement; mais quant à ce bonheur que le législateur (inspiré) nous a promis, sous la condition que nous obéirions à ses ordres en faisant de bonnes actions et en travaillant pour acqtiérir des qualités louables, c'est là un sujet auquel les facultés perceptives d'aucune créatuie douée de perception ne sauraient atteindre.
Leur grand oracle, Abou AU Ibn Sina (Avicenne), s'était aperçu de cette vérité, ayant inséré dans son Kitab el-mebda oua 'l-maad (traité de l'origine de fàme et de son retour à Dieu)^ un passage dont voici le sens : « Le retour de l'âme et tout ce qui s'y rattache sont de ces choses qu'on parvient à connaître au moyen des preuves intellectuelles et du raisonnement, car elles sont en rapport direct avec ce qui est dans la nature, rapport parfaitement bien connu; elles se présentent aussi
' Le mol <i est de trop.
(le la môme manière que les autres choses naturelles. Nous avons donc ' assez de latitude pour les discuter à l'aide du raisonnement. Mais quant à la résurrection du corps et à ce qui s'y rattache, rien de tout cela ne se laisse démontrer par la simple raison, vu que ce sont des matières auxquelles il n'y a rien d'analogue. On les trouvera exposées dans la loi véridique mohammédienne , et c'est là où il faut en revenir si l'on veut obtenir des éclaircissements sur ce sujet. •
Le lecteur voit maintenant que cette science ne conduit pas au but que les philosophes se sont proposé et autour duquel ils tournent encore sans l'atteindre. Ajoutons qu'elle renferme des principes contraires à la loi divine et en opposition avec le sens évident des textes sacrés. La seule utilité qu'elle peut avoir, autant que nous le sachions, c'est d'aiguiser l'esprit en le rendant capable d'obtenir, au moyen i' no. de preuves et de démonstrations, la faculté de raisonner avec exactitude et justesse. Cela doit arriver, parce que l'art de la logique impose l'obligation d'observer scrupuleusement les lois qui règlent la forme et* la composition des syllogismes.
On fait im grand usage des syllogismes dans les sciences philosophiques, telles que la physique, les mathématiques et la métaphysique. L'étudiant (jui cultive ces branches de connaissances parvient donc, à force d'employer fréquemment la démonstration et d'observer les lois du raisonnement, à acquérir la faculté d'exposer avec netteté et précision les arguments et les preuves dont il veut se servir. Ces arguments (fondés sur la raison) ne suffisent toutefois pas au but que les philosophes se sont proposé; on peut tout au plus les regarder comme les règles les plus sûres à observer dans la discussion des questions spéculatives^.
Voilà, en somme, l'utilité de cet art. Ajoutons qu'il nous fait con-. naître les systèmes de doctrine professés chez les divers peuples de l'univers et les opinions de ces peuples. Quant au mal ([ui en résulte, le lecteur vient de l'apprendre. Aussi je recounnande fortement à
' Pour bis, lisez Ui. ' Pour^L^^I, lisez jLkiill, avec les
Pour ^1 , lisez y manuscrits C et D et l'édition de Boulac.
celui qui veut étudier ces sciences de se tenir toujours en garde contre les suites pernicieuses qui en résultent, et de ne pas s'y engager avant de s'ctrc bien pénétré des doctrines renfermées dans la loi divine et de s'être mis au courant de ce que l'exégèse coranique et la jurisprudence offrent de certain. Personne ne doit s'y appliquer, qui ne s'est pas rendu maître ' des sciences religieuses. Il y a malheureusement peji d'étudiants en philosophie qui parviennent à éviter les dangers que je viens de signaler. C'est Dieu qui, par sa grâce, conduit les hommes à la vérité; c'est lui qui leur sert de guide, et, si Dieu ne nous avait pas diriçfés, nous n'aurions jamais pu nous tenir dans la bonne voie. {Coran, sour. vu, vers. 4i.)
La vanité de l'asirologie démontrée. — Cet art est fondé .sur des principes dont la faiblesse est évidente. — Les conséquences en sont dangereuses.
Les professeurs de cet art prétendent que, par la connaissance des P. 221. vertus'' des astres et de leur influence sur les êtres simples et les êtres composés auxquels les éléments ont donné naissance, on peut savoir d'avance les événements futurs. D'après ce principe, les positions des sphères' et des astres indiqueraient les événements de toute espèce'' qui doivent arriver, tant généraux que particuliers".
Les anciens astrologues pensaient que la connaissance des vertus des astres et de leurs influences s'obtenait par l'expérience, et que, pour y parvenir, il faudrait vivre pendant une époque bien plus longue que les âges réunis de tous les hommes. " En effet, (disaient-ils,) l'expérience e.st le fruit d'observations plusieurs fois répétées dans le but d'arriver à une connaissance (certaine) ou à une supposition (probable). Mais quelques astres prennent une période très-longue pour faire une révolution, et, pour en faire plusieurs, il leur faudrait une suite de siècles bien plus étendue que les âges réimis de tous les hommes. •
' Je lis '(^ â la place de J^. l'édition de Boulac et les manuscrit» C
' Littéral. « des forces. » et D.
' Pour d^liill, lisez (Jùl^^l, avec * Pour ^yl , lisez ^[yf.
D'autres astrologues moins intelligents déclarèrent que la connaissance des vertus des astres et de leurs influences s'était obtenue par une révélation divine. C'est là une opinion si mal fondée, que nous n'avons pas besoin de la réfuter. L'ne preuve évidente de sa fausseté nous est offerte par le fait que, de tous les hommes, les prophètes étaient les plus éloignés de la pratique des arts, et qu'ils n'entreprenaient jamais de prédire les événements futurs, excepté dans les cas où Dieu leur en donnait l'autorisation. Comment donc ces gens (les astrologues) osent-ils prétendre qu'ils connaissent l'avenir au moyen d'un certain art et enseigner une telle doctrine à leurs disciples?
Ptolémée et les astrologues des derniers siècles pensaient que les indications fournies par les astres étaient dans l'ordre de la nature, puisqu'elles provenaient d'un mélange qui s'était fait entre les astres et les êtres matériels'. "L'action des deux grands luminaires, dit-il, et leur influence sur les êtres matériels sont si manifestes, que personne ne saurait les nier. Telle est, par exemple, l'action du soleil, qui amène la vicissitude des saisons, dont elle change même les températures, et qui opère la maturation des fruits et des grains; telle est aussi l'action exercée par la lune sur les êtres de constitution humide et sur l'eau, sur la coction des matières P- m. sujettes à se corrompre et sur le concombre^. » Il dit plus loin : « Après les deux grands luminaires', viennent les astres; et, à leur égard, nous avons deux manières d'opérer. Dans la première, on accepte
' Littéral, «les ôtres élémentaires,» vrage sans pouvoir les trouver. On a déjà
c'esi-à-dire formés des quatre éléments. vu (i" partie, p. 81) que les Arabes pos-
' Cela veut dire sans doule que les eu- sédaient une prétendue traduction de la curbi lacés arrivent à leur maturité à l'é- Politique d'Arislote et de ses Economiques. poque de la pleine lune, et qu'à partir de L'ouvrage qu'ils citent comme une trace moment leur cliair se détériore, duclion de l'histoire de Paul Orose, et
' L'auteur nous apprend plus loin que dont Ibn Khaldouu a inséré plusieurs exces passage» ont été pris dans les ouvrages traits dans son histoire anlé-islamitc, est de Ptolémée, et surtout dans le Livre des une fabrication du même genre, et je suis quatre, c'est-à-dire le traité d'astrologie, Irès-porté à croire que le Livre des quatre intitulé Tetrabiblion ou Qaadripartitum. Je est encore une de ces prétendues trnducles ai cherchés dans le texte grec de cet ou- tions.
Prolégomènes.^^ III. 3i
franchement les doctrines transmises à ieur sujet par les grands maîtres dans cet art; mais c'est là une concession dont l'esprit n'est nullement satisfait. Dans la seconde, on a recours à des conjectures et à l'expérieuce : on compare chacun de ces astres avec un des grands luminaires dont la nature et l'influence sont évidentes et bien connues'; on examine ensuite si la vertu et le tempérament de cet astre augmentent en force lorsqu'il est en conjonction (avec le soleil), et l'on s'aperçoit ainsi si l'astre, par sa nature, s'accorde (avec le soleil) ou s'il perd sa lorce; dès lors, on a reconnu les (influences qui sont) contraires à celle (de l'astre). Ayant ainsi découvert les vertus de chaque astre observé isolément, on sait quelles seront les vertus des astres réunis. Pour y parvenir, on les étudie quand ils sont en trine aspect, en quadrature, etc. Les connaissances qu'on acquiert ainsi dérivent (de celle) des natures des (douze) signes comparées avec celles du grand luminaire. C'est ainsi qu'on parvient à connaître les vertus de tous les astres. Qu'ils influent sur l'atmosphère, c'est une chose évidente, et le mélange de ces influences avec l'atmosphère réagit sur tout ce qui est au-dessous en fait d'êtres qui ont eu une naissance. Les gouttes de sperme et les germes tirent de là leurs caractères particuliers et deviennent des états^ pour les corps qui doivent s'en former, ainsi que pour les âmes qui se rattacheront à ces corps, qui y entreront par infusion et leur devront la plénitude de leur existence. Ces gouttes et germes sont aussi des états pour tout ce qui est accessoire aux âmes et aux corps, puisque leur caractère essentiel reparaît dans les êtres auxquels ils donnent naissance. » Il dit plus loin : « C'est là mon opinion personnelle, mais je ne la donne nullement pour certaine. (L'influence des astres) ne procède pas d'un décret divin, » — l'auteur veut dire de la prédestination (de Dieu); — « elle consiste uniquement en une réunion de ces influences naturelles qui sont les causes des événements. Le décret divin est antérieur à I'. 3j3. toute chose. » Telle est, en somme, la doctrine de Ptoicmée et de ses
' Il faut lire Ui^ , avec l'éclilion de ' Le mol élat[^\^] paraît signifier ici
Boulac et les manuscrits C cl D. berceau, matrice.
UIBN KHALDOUN. 243
disciples, doctrine qu'il a insérée dans son Livre des quatre et dans d'autres écrits.
On voit par là combien sont faibles les principes sur lesquels on a fondé cet art. En eflet, la connaissance d'un événement futur ou la supposition qu'on peut former à ce sujet provient de la connaissance de tout ce qui peut influer sur cet événement, savoir : l'agent, le patient', la forme et le but, ainsi que nous l'expliquerons* en son lieu et place. Or les vertus des astres, s'il faut nous en tenir à la déclaration des astrologues, ne sont que des agents, et la partie composée des éléments est la patiente. De plus, toutes ces vertus ne sont pas actives d'elles-mêmes; il y en a d'autres qui agissent avec elles sur le corps matériel. Telles sont la vertu génératrice qui appartient au père, et fespèce qui existe déjà dans la goutte de sperme; telles sont aussi les vertus particulières qui servent à opérer la distinction entre les diverses espèces qui appartiennent au même genre , et d'autres encore. Or admettons (|ue les vertus stellairos aient acquis toute leur force, qu'elles ne forment (ensemble) qu'un seul agent d'entre toutes les causes qui agissent sur les événements, et que nous connaissions bien ces vertus et ces influences; alors on nous impose encore l'obligation d'avoir recours à des conjectures et à des présomptions , de sorte que nous n'aboutissons qu'à former une (simple) supposition relativement à l'arrivée de l'événement. Mais le pouvoir de faire des conjectures et des présomptions n'appartient qu'à celui qui se livre à des spéculations, et ne se trouve que dans sa fa^ciilté réflexive; donc la conjecture et la présomption ne peuvent être ni les causes immédiates ni les causes secondaires d'un événement quelconque. Nous sommes, dès lors, obligés de les laisser de côté et de reculer depuis la supposition jusqu'au doute. Voilà à quoi l'on arrive, même en connaissant d'une manière précise et inattaquable les vertus des astres.
' Lilléral. « le récipient. > Je n'ai pas trouvé le passage auquel l'au-
' Les manuscrits C et D el l'édition de leur nous renvoie. Boulac portent (j<^ • a été expliqué. » —
Ajoutons que cette connaissance en implique une autre qui s'y rattache, celle des calculs au moyen desquels on détermine la marche des astres afin de pouvoir déterminer leurs diverses positions. Piienne prouve que chaque astre ait une vertu particulière; le procédé employé par Ptolémée dans le but de reconnaître les vertus des cinq astres, en jugeant de ces astres par analogie avec le soleil, est d'une P. ï2i. grande faiblesse, vu que la force du soleil est tellement supérieure aux forces (ou vertus) réimies de tous les astres, qu'elle les domine complètement. On n'aperçoit presque jamais que les vertus des astres reçoivent un accroissement ou subissent une diminution au moment des conjonctions. Ptolémée lui-même en fait l'aveu. Toutes ces considérations suffisent pour renverser l'opinion que l'astrologie peut nous faire connaître d'avance les événements qui doivent arriver dans le monde des éléments. Au reste , l'influence que les astres exercent sur les êtres situés au-dessous d'eux est tout à fait imaginaire , puisque, dans le chapitre sur le tauhid, nous avons formellement démontré que Dieu est le seul agent. Les scolastiques (orthodoxes) tiennent d'autant plus à fonder leurs arguments sur le principe de l'agent unique, que le rapport des causes aux effets est une quiddité mconnue; ce qui est tellement évident que tout éclaircissement serait inutile. D'ailleurs, la raison de l'homme est justement suspecte quand elle juge des influences qui se manifestent à ses yeux; aussi le rapport (de l'eflet à la cause) peut-il s'établii- autrement que par l'opération des influences dont on est convenu de reconnaître l'existence. On peut même supposer que la puissance divine sert de lien entre les causes et leseff'ets, de même qu'elle a lié ensemble tous les êtres, tant du monde supérieur que du monde inférieur.
Au reste, la loi révélée attribue tous les événements à la puissance de Dieu et repousse la doctrine contraire. Les déclarations faites par les prophètes renferment aussi la condamnation de l'astrologie et de la doctrine des influences planétaires; un examen suivi des textes sacrés suflira pour attester ce fait. Le prophète a dit : Le soleil et la lune ne s'éclipsenl ni pour la vie ni pour la morl de personne. Il a dit
DIBN KHALDOUN. 245
aussi : Parmi mes serviteurs, il y en a qui croient en moi et il y en a d'autres qui ny croient pas; celui qui dit, « La pluie que nous recevons vient de la bonté de Dieu et de sa miséricorde , » croit en moi et ne croit pas aux astres; celui qui dit. • La pluie que nous recevons vient d'une telle étoile, » ne croit pas en moi et croit aux astres. Celle tradition est parfailemcnl authentique.
Le lecteur voit maintenant la vanité de l'astrologie, vanité démontrée par la révélation, par la faiblesse des principes d'où cet i'. i-y. art dérive et par la raison. Ajoutons qu'il est nuisible à la société par les croyances dangereuses qu'il propage ciiez le vulgaire. Quand, par hasard, un jugement astrologique s'accompht, on ne cherche pas à vérifier les principes qui l'ont motivé, et les ignorants, cédant à leur engouement, s'imaginent, mais bien à tort, que tous les jugements fournis par l'astrologie doivent recevoir leur accomplissement. Cela les mène à attribuer aux choses un autre créateur que Dieu. Parmi les mauvais effets de l'astrologie, j'en indiquerai encore un ' qui se reproduit très-souvent sous les diverses dynasties régnantes : elle porte les hommes à s'attendre à des événements qui viendront interrompre (la prospérité de l'Etat); et cette atlenle encourage les ennemis de l'empire ■' et les ambitieux à commettre des actes de violence et à se jeter dans la révolte. De ceci nous avons nous-mêmes vu de nombreux exemples.
L'astrologie est donc un art dont il faudrait défendre l'exercice chez tous les peuples, comme étant nuisible également à la rehgion et à l'Etat. Qu'on ne nous objecte pas que c'est un art qui prend naturellement son existence chez les hommes, par suite de leurs perceptions et de leurs connaissances acquises : le bien et le mal ont aussi une existence réelle et naturelle dans le monde, et ne s'en laissent pas expulser; mais l'homme est obligé de donner une grande attention aux causes de l'un et de l'autre, puisqu'il est tenu de travailler pour amener ce qui peut causer le bien et pour repousser les
' Il faut insérer U avant Lii-». -— ' Lisez «Jjt)JUTj;;«aJv*Iu.
246 PROLEGOMENES
causes du mal. C'est là une obligation imposée à tout homme qui connaît les dangers de cet art et le mal qu'il peut produire.
Ce que nous avons dit suffira pour montrer que personne au monde ne saurait apprendre à fond l'astrologie ni acquérir la faculté de l'exercer, même en admettant que cet art ait une existence réelle. Celui qui s'est occupé à l'étudier et qui croit le posséder à fond est encore V. a2(i. très-loin d'en avoir acquis la connaissance; car, cette étude étant défendue par la loi, il en résulte que les hommes ne s'assemblent pas pour étudier les livres et écrits qui traitent de l'astrologie, et ne se donnent pas la peine ' de l'apprendre. Aussi les individus , en très-petit nombre ou, pour mieux dire, en nombre presque infime, qui s'en occupent sérieusement, ne peuvent- lire les ouvrages astrologiques que dans le recoin le plus secret de leurs maisons; car ils sont obligés de se dérober aux regards du public et d'échapper à la surveillance de toute la communauté.
Ajoutons que l'astrologie se partage en un grand nombre de branches et ramifications qui sont toutes très-difficiles à comprendre. A quoi aboutirait donc une étude (entravée par tant d'obstacles)? La jurispnidence est utile pour nos besoins spirituels et pour nos intérêts mondains; les sources où Ton puise la connaissance de cette science sont d'un accès facile; le Coran et les recueils de traditions se trouvent entre les mains de tout le monde. Eb bien, nous voyons une foule de personnes s'appliquer à l'étudier et à l'enseigner, et cependant, malgré tant d'efforts', tant d'empressement montré parles élèves à suivre les cours de droit, on ne voit, dans chaque siècle et chez chaque peuple, que de rares individus arriver à la connaissance parfaite de cette science; et encore ne paraissent-ils que l'un après l'autre. Qu'en sera-t-il donc d'une science dont la pratique est défendue par la loi , dont les abords sont fermés par les prohibitions de la reli-
' Je lis ^vr^l «s'élever, aspirer à,» ' La bonne leçon me paraît être (j-vl-iJl,
avec le manuscrit D, l'édition tie Botilac (|ui est celle de l'édition de Boulac et du
et la traduction turque. manuscrit D.
' Pour Laj, lisez ^L-oj.
DIBN KHALDOUN. 247
gion, dont la connaissance est cachée au public, dont les sources sont presque inabordables, et de laquelle résulte, pour l'étudiant qui en aura déjà appris les principes et les ramidcations, une nouvelle obligation, celle d'avoir recours à des conjectures et des présomptions'? Comment apprendre cet art et y devenir habile, quand son étude offre tant de difficultés ? Celui qui prétend y avoir réussi mérite qu'on le renvoie avec mépris; car, d'abord, il ne pourra fournir aucune preuve en faveur de son assertion, et, ensuite, cet art existe à peine chez nos coreligionnaires et n'est connu que de peu de personnes. Le lecteur qui aura pris ces remarques en considération admettra que notre opinion au sujet de l'astrologie est bien fondée. Dieu sait tout ce qui est caché et ne fait connaître à personne les secrets qu'il veut garder. {Coran, sour. lxxii, vers. 26.)
Un de nos contemporains, Abou'l-Cacem er-Rahoui, poêle tunisien de mes amis, a exprimé ces mêmes idées dans une pièce de vers qu'il composa à l'époque où les Arabes (nomades) défirent les troupes d'Abou'I-Hacen et asssiégèrent ce sultan dans la ville de Cairouan-'. Comme une foule de rumeurs (et de prédictions) s'étaient répandues tant parmi les amis du prince que dans les rangs de ses ennemis, Fr- v. 7t- Rahoui publia le morceau suivant ' :
A tout moment j'invoque la miséricorde de Dieu; car Je bien-êlre, le bonheur de la vie, nous onl été ravis.
Je reste à Tunis malin et soir, et le matin ainsi que le soir est entre les mains de Dieu.
La révolte et la pestilence entraînent sur nous la terreur, la famine et la mort.
Les hommes sont dans la consternation et dans les horreurs de la guerre : à quoi les conseils peuvent-ils servir?
' Le texte arabe ajoute ici: «qui ser- p. xxviii, et l'Histoire des Berbers, t. iV,
vent , toutes les deux , à le cacher aux yeux p. a64 et suiv.
de robservaleur. «Ces mots n'offrent aucun ' Ces vers sont du mètre nommé bacît,
sens raisonnable; le traducteur turc n'en mais d'une espèce rarement employée,
a tenu aucun compte. Les pieds dont chaque hémistiche se com-
' Voyez la i" partie, Introduction , pose sont ^Vj*^ i^y**^ ,ji>B.fc«>«.
Le partisan d'Ahmed voit le partisan d'Ali' exposé à la rinne et à la mort,
Et voilà un individu qui vient nous dire : Un zéphyr rafraîchissant vous amènera Ali.
Mais Dieu est bien au-dessus de ces vaines paroles-; il règle le sort de ses serviteurs selon sa volonté.
O vous qui observez' les planètes, dites-nous ce que ces cieux ont produit.
Vous nous avez dit d'attendre, et vous prétendiez être des hommes probes et vertueux.
Jeudi est passé et encore jeudi; le dimanche est venu et puis le mercredi.
La moitié du mois s'est écoulée et même la seconde dizaine; la troisième renferme le dénoùment.
Et nous n'entendons (devons) que des paroles trompeuses. Est-ce ignorance (de votre part) ou bien mépris (pournous).''
Nous appartenons à Dieu; nous savons que rien ne saurait empêcher ce qu'il a décidé.
Celui que je veux adorer, c'est Dieu; que la lune et le soleil vous suffisent pour divinités!
Ces étoiles errantes ne sont qu'une troupe vagabonde, ou bien des servantes (obéissant au Seigneur).
Il règle leur sort et elles ne règlent rien; le sort des mortels est hors de leur juridiction.
Les philosophes, en regardant comme éternel ce qui était destiné à cesser d'exister* et à s'anéantir, se sont trompés; P. Î38. Ils ont dit que tout ce qui existe dans la nature est im produit de l'eau et du feu,
Et ils n'ont pas remarqué que le doux et son opposé, l'amer, tirent tous les deux leur subsistance de la terre et de l'eau.
Dieu est mon seigneur; je ne comprends ni les atomes, ni le vide, ni la heioala {vXt}, la matière première), qui s'écrie : «Pourquoi suis-je privée de forme?"
Je ne comprends ni l'entité, ni la non-entité, ni l'allirmation, ni la négation.
' Le prince hafside dont les Arabes no- ' Littéral. « de ci et de ça. »
mades avaient embrassé le parti se nom- ' Je lis (jtS^I^, avec le manuscrit D et
mait Ahmed Ibn Othman (voyez Histoire la traduction turque, qui reproduit le texte
des Berhen, t. 1, p. 1A9); le sidtan dé- arabe de ce morceau. sip;né par le surnom d'Abou'I-Hacen por- ' Je lis fy^, avec l'édition de Boulac.
tait le nom d'Ali.
D'IBN KIIALDOUN.
J'ignore ce que c'est que le gain ', à moins qu'il ne provienne de ventes et d'achats.
Mes croyances et ma religion sont celles du temps où les hommes vivaient dans la sainteté;
(A l'époque) où il n'y avait ni chapitres, ni (premiers) principes, ni controverse, ni examen.
(La doctrine) des premiers musulmans est celle que je suis*; et quelle excellente doctrine à suivre!
Vous les connaissez par leurs actes. Dans ce temps-là , la folie ' (philosophique) n'existait pas.
Toi, le grand docteur acharile * de l'époque I sache que les docteurs qui m'instruisent sont l'été et l'hiver (c'est-à-dire l'expérience des années).
A ceux qui me font du mal, je le leur rends; la rétribution du bien, c'est le bien.
Si j'obéis (au Seigneur), j'obtiendrai le bonheur; si je lui désobéis, j'aurai de l'espoir (dans la miséricorde divine).
Je me soumets à l'aulorilé de ce créateur à qui obéissent le ciel et la terre.
Ce ne sont pas vos pages écrites (qui décident les événements), mais la décision de Dieu et sa prédestination.
Si Ei-Achari apprenait ce que disent ceux qui prétendent suivre sa doctrine,
11 répondrait : • Allez dire à ces gens-là que je repousse les opinions qu'ils énoncent. »
La permulnlion des métaux est impossible. — La pierre philosophale' ne saurait p. ug. exister. — L'élude de l'alchimie est pernicieuse.
Parmi les hommes qui sont trop paresseux pour se livrer au travail dans le but de gagner leur vie, il y en a beaucoup qui se laissent
' Dans la tliéologiescolaslique,leterine keib {gain, acquisition) s'emploie pour désigner l'acte qui a pour ré.sultat d'allircr à l'homme un avantage on d'éloigner de lui un mal. Selon les scola^tiques, on ne peut pas dire d'im a<lc de Dieu que c'est un kesb, puisque Dieu esl bien au-dessus de la nécessité de s'attirer un avantage ou d'éloigner de lui-même un mal.
' Je lis U-^i^I • , avec l'édition de Bou- Prolégomènes. — iii.
lac et la traduction turque, qui reproduit le texte arabe de ce morceau.
' Pour -IwJI, lisez *î j-jJI , avec l'édition de Boulac et la traduction turque.
* Les acharites étaient les scolastiques de l'islamisme orlhocioxe.
'Dans ce ciiapilre, l'auteur emploie le terme alkîmia pour désigner tantôt le grand œuvre, la pierre philosophale, et tantôt l'art de l'alchimie.
250 PROLEGOMENES
entraîner par la cupidité vers l'étude de l'alchimie. Se figurant que c'est là un moyen comme un autrepour se procurer la subsistance, et que la pratique de cet art est non-seulement facile, mais lucrative, ils ne craignent pas d'encourir des fatigues et des peines sans nombre, d'affronter de grandes difficultés, de s'exposer à la sévérité des magistrats, de dépenser de l'argent en pure perte, et, bien plus encore, de perdre l'honneur' et la vie, si l'on vient à découvrir le secret de leurs occupations*; malgré cela, ils comptent sur la réussite de leurs opérations.
Ce qui les y engage, c'est de voir que, par des procédés artificiels, on peut changer (la nature) des substances minérales et les transformer les unes dans les autres, quand elles ont en communia même matière. Ils s'empressent donc d'employer des opérations chimiques^ dans le but de convertir l'argent en or, et le cuivre et l'étain en argent. La transmutation des métaux est, à leur avis, une des possibilités qui s'offrent dans le monde naturel. Quand ils opèrent, ils emploient divers procédés, selon les théories et les doctrines différentes qui ont cours chez eux au sujet de la matière qui, selon eux, doit former l'objet de leurs opérations, et à laquelle ils donnent le nom de pierre Irès-noble.
(Dans leurs dissertations au sujet de cette pierre, ils examinent) si c'est de l'excrément , ou du sang , ou des cheveux , ou bien un œuf, etc. Selon eux, toute l'opération se réduit à ceci : Quand on a bien reconnu la matière (de cette pierre), on l'écrase avec un pilon sur une pierre dure et lisse, et, pendant qu'on la broie, on l'arrose avec P. îSo. de l'eau, après y avoir ajouté les drogues et les simples qui conviennent an but qu'on se propose, et dont l'influence contribue à transmuer la pierre en tel métal qu'on désire. Après avoir arrosé (ce mélange) , on le fait sécher au soleil, ou bien on le cuit au feu , ou bien
' Il faut lire *--tfwJi , oii mieux encore dû écrire /!tA*^, en mettant au pluriel
A^yK. pronom possesdif.
■ Pour fcA^ , Hseï «Là , avec le nianus- " Le teiaie arabe signilie traitement
critCet l'édition rie Boulac. L'auteur aurait préjiaration.
DIBN KHALDOUN. 251
on le soumet à la sublimation ou à la calcinalion, afin d'en expulser l'eau ou la terre qu'il peut renfermer. Quand toute l'opération s'est passée d'une manière satisfaisante et qu'on a achevé la manipulation selon les principes de l'art, on obtient une (substance) terreuse ou aqueuse à laquelle on donne le nom d'élixir [el-ikcir). Ils prétendent qu'une portion de cet élixir, projetée sur de l'argent chaulfé au feu, le convertit en or, et, projetée sur du cuivre chauffé de même manière, le convertit en argent; ce qui, selon eux, dépend du but spécial qu'on avait en vue lorsqu'on s'était mis au travail.
Ceux d'entre les alchimistes qui se piquent d'exactitude disent que l'élixir est une matière composée des quatre éléments et qui, à la suite de la préparation et du traitement particulier dont il a été fait mention, se trouve douée d'un tempérament et de vertus naturelles qui lui permettent de convertir en sa propre forme toute (substance) dans laquelle elle entre, et de lui communiquer son propre tempérament. Cet élixir incorpore dans cette (substance) les qualités et les vertus qu'il possède lui-même, ainsi que le levain communique ses qualités à la pâte dont on fait le pain. Le levain convertit la pâte en sa propre substance et lui donne cette faculté de se gonller et de s'amollir qui existe en lui-même, la rendant ainsi d'une digestion facile et la convertissant promptcment en un bon aliment. Il en est de niême de l'élixir d'or et d'argent : il change en sa propre substance tout métal dans lequel il entre et lui donne sa propre forme. Voilà, en somme, toute leur prétendue science.
Nous les voyons s'appliquer avec ardeur à ces opérations, dans l'espoir d'y trouver de quoi se nourrir et s'enrichir. Ils se transmettent les uns aux autres les maximes et principes de l'art, doctrines qu'ils ont puisées dans les livres composés par les grands maîtres, leurs prédécesseurs ; ils se communiquent mutuellement ces écrits , dont ils discutent les passages énigmatiques dans fespoir d'en découvrir la signification. Car il faut savoir que la plupart ' de ces ouvrages ressemblent
à des recueils de logogryphes. Tels sont, par exemple, les soixante V. î3:. et dix traités de Djaber Ihn Haïyan, le Retba tel-Hakim de Maslema el-Madjrîti, les écrits de Toghraï et les poëmes si bien versifiés d'(lbn) el-Mogheïrebi. Après (s'être donné beaucoup de peine dans ces études), ils n'en retirent pas le moindre avantage. Je m'entretenais un jour, à ce sujet, avec mon professeur, le cheïkli Abou'I-Bcrekat el-Belfîki, un des docteurs les plus éminents de l'Espagne, et je lui plaçai sous les yeux un de ces traités alchimiques. 11 le parcourut assez longtemps, puis il me le rendit en disant : « Une chose dont je vous réponds, c'est que le (lecteur d'un tel ouvrage) rentrera chez lui bien désappointé. »
Parmi les alchimistes il s'en trouve qui s'occupent uniquement à frauder le public, soit ouvertement, soit secrètement. Dans le premier cas, ils appliquent sur (des bijoux) d'argent une mince couche d'or, ou bien ils prennent des objets en culvie et les recouvrent d'une couche (l'argent, ou bien encore ils forment un alliage des deux métaux, en la proportion d'une partie (d'argent à une partie d'or), ou de deux parties ou même de trois. Dans le second cas, ils altèrent l'aspect de certains métaux par un procédé artificiel; ainsi, par exemple, ils blanchissent le cuivre et l'amollissent au moyen du mercure sublimé, de sorte qu'il prend l'apparence d'un corps métallique semblable à l'argent. C'est là une fraude que personne n'est capable de reconnaître, excepte les essayeurs les plus habiles. Les gens qui se livrent à ce genre de tromperie trouvent dans leur art le moyen de fabriquer de la fausse monnaie pour la mettre en circulation. Ils la frappent au coin du sultan, afin de mieux tromper le public et de lui faire accroire que ces pièces sont de bon aloi. C'est là le plus vil de tous les métiers et celui qui a les suites les plus fatales pour les personnes qui s'y engagent. En efl'et, c'est voler l'argent du public, car celui qui le pratique donne du cuivre pour de fargent et de fargent pour de l'or dans le but d'en faire son profit. Un tel homme est un voleur ou pire qu'un voleur. Chez nous, dans le Maghreb, les gens de cette espèce sont presque tou? des talcbs (étudiants en théologie
DIBN KHALDOUN. 253
et en droit) appartenant à la race berbère. Ils rôdent sur les frontières v. ai-j. de nos provinces, se logent dans les villages babités par des populations ignorantes, se retirent dans les petites mosquées des peuplades nomades, et font croire aux niais qu'ils connaissent l'art de faire de l'or et de l'argent. Comme ces deux métaux ont de grands attraits pour la plupart des esprits et qu'on alfronte volontiers la mort pour se les procurer, les fripons dont nous parlons y trouvent le moyen de gagner leur vie. Ils cbercbent ensuite à tirer de leurs dupes encore davantage, tout en craignant (d'être découverts) et en se voyant étroitement surveillés; puis, quand leur incapacité est devenue notoire et que l'ignominie de leur conduite s'est manifestée, ils prennent la fuite et passent dans un autre pays, où ils reprennent leurs fourberies et vantent leur prétendu talent, afin d'exciter la cupidité des gens mondains. Voilà les moyens par lesquels ils cherchent à vivre. H est inutile de parler raison à des gens de cette espèce, leur impudence et leur perversité étant portées à un tel extrême qu'ils ont adopté le vol par métier.
Rien ne pourra déraciner ces abus excepté la sévérité du magistrat : il faudrait saisir les malfaiteurs partout où ils se trouvent et leur couper les mains, après avoir acquis la preuve de leur culpabilité. L'alchimie conduit à la falsification de la monnaie, dont l'emploi est ])artout indispensable ', qui constitue les richesses des peuples, et dont la conservation et l'intégrité sont à la charge du souverain lui-même, ainsi que le châtiment des faux monnayeurs.
Quant à ceux qui ne pratiquent pas l'alchimie dans un but frauduleux, et qui, trop honnêtes pour altérer les monnaies des vrais croyants, cherchent uniquement à convertir l'argent en or, et le plomb, le cuivre et l'étain en argent, par l'emploi du procédé déjà mentionne et par l'application de l'élixir qui produit cet effet, je dirai qu'avec eux on peut parler, en discutant les moyens par lesquels ils prétendent arriver à leur but. Je dois faire observer qu'on ne connaît personne
' Chez Ibn Khaldoun, le mol tJj^ est l'équivalent de *3»Ia.
254 PROLEGOMENES
p. 233. qui ait réussi dans celte tentative ou qui soit arrivé au résultat qui devait combler ses souhaits. Ces hommes passent leur vie à opérer, à manier la molette et le pilon, à sublimer, à calciner, à s'exposer volontairement aux dangers en cheichant et en cueillant des simples. Ils se communiquent des anecdotes au sujet d'autres alchimistes qui seraient arrivés au but ou qui auraient été sur le point d'y réussir. Il leur suffit d'avoir entendu une de ces histoires pour qu'ils y ajoutent foi et en fassent le sujet de leurs entretiens; ils n'ont pas même l'idée d'en soupçonner l'authenticité, et font comme les hommes qui, étant préoccupes d'une affaire, se laissent volontiers égarer par les récits les moins exacts qui s'y rapportent. Qu'on leur demande s'ils ont vériOé le fait de leurs propres yeux, ils répondent que non: « Nous l'avons entendu raconter, disent-ils, mais nous n'en avons pas été témoins. » Voilà les alchimistes de tous les siècles et de toutes les nations.
Sachez maintenant que la pratique de cet art date des temps les plus reculés, et que les anciens en ont traité ainsi que les modernes. Nous allons exposer leurs doctrines, et nous donnerons ensuite notre opinion touchant la réalité du grand œuvre. Dieu, par sa grâce, dirige vers la vérité. Donc nous dirons que les doctrines émises par les philosophes à ce sujet dérivent de l'une ou de l'autre des deux théories qu'ils se sont faites au sujet de la nature des sept métaux les plus communs, savoir : l'or, l'argent, le plomb, l'étain, le cuivre, le fer et le zinc. Y a-l-il entre ces métaux des différences spécifiques, de sorte que chacun d'eux forme une espèce à part.^ ou bien diffèrent-ils par leurs qualités particulières de manière à n'être que des variétés d'une même espèce? [Les différences des métaux quant à leurs qualités' proviendraient (alors) de leur humidité, de leur sécheresse, de leur mollesse, de leur dureté et de leurs couleurs, telles que le jaune, le blanc et le noir, et les métaux seraient de simples variétés d'une
P. 234. nuème espèce.*] Selon IbnSîna(Avicenne) et les philosophes de l'Orient
' Littéral, ipar leurs quiddités. >' — * Ce paragraplie manque dans l'édilion de Bou- Uc et dans les manuscrits C el D.
DIBN KlIALDOUN. . 255
ses disciples, les métaux se distinguent par des différences spéciliques, et chacun d'eux forme une espèce séparée et indépendante des autres, espèce qui se laisse constater par des caractères réels. Cette espèce, comme toutes les autres, a sa différence et son genre particuliers. Abou Nasr el-Farabi, ayant admis comme principe que les métaux appartiennent tous à une même espèce, inféra de là la possibilité de convertir un métal dans un autre, puisqu'il est possible d'en changer les accidents et de le traiter par des opérations (chimiques). A son point de vue, l'alchimie serait un art réel et facile è exercer. Ibn Sîna, ayant adopté pour .système que les métaux diffèrent en espèce, déclara que l'existence de l'alchimie comme un art réel et véritable était impossible. « Car, disait-il, il n'y a pas moyen de soumettre les différences spécifiques aux opérations (de la chimie); les différences ont été créées par Dieu, créateur et ordonnateur de toutes choses; leiu' véritable nature nous est inconnue et nous ne pouvons pas nous en former même une idée. Comment alors peut-on chercher à changer ces différences par des manipulations.-' » Toghraï, un des grands maîtres de cet art', traite la doctrine d'Ibn Sîna comme erronée, et la réfute par la considération que l'emploi des opérations chimiques n'a pas pour but de créer ime différence spécifique ou d'en former une, mais seulement de disposer la matière à recevoir cette différence. Quand la matière a été disposée convenablement, la différence lui survient de la part de son créateur et formateur; c'est ainsi qu'il communique de l'éclat aux corps ([uand on les frotte et les polit. Aussi, dans nos opérations, nous n'avons besoin ni de nous former une idée de la différence ni de la connaître. » Il dit aussi : « Nous avons plusieurs fois vu comment on peut créer des animaux sans en connaître les différences spécifiques; avec de la terre et de la paille on peut faire naître des scorpions, et avec des crins on peut former des serpents. Citons encore l'exemple (de production artificielle) mentionné par les auteurs qui ont traité de l'agriculture : quand les
' Il faut insérer le mol J*' aprèsyl$*t.
256 PROLEGOMENES
abeilles viennent à manquer, on peut en extraire un essaim du cadavre d'un veau. Mentionnons aussi la manière de produire des roseaux (en plantant) des cornes d'animaux ongulés, et comment on obtient des cannes à sucre en remplissant ces cornes avec du miel avant de les planter. Qu'est-ce qui empècberait alors des transformations analogues dans la classe des métaux, puisque nous venons d'indiquer diverses formations effectuées par des moyens artificiels? L'art (de l'alchimie) a pour objet la matière; en manipulant et en traitant la matière, on la dispose uniquement à recevoir (une de) ces différences spécifiques, et voilà ce que nous faisons, nous autres alchimistes, dans le but de produire de l'or etde l'argent. Nous prenons une (certaine) matière et nous lui faisons subir une manipulation après avoir reconnu qu'elle a une disposition primitive pour recevoir ' la forme de l'or ou celle de l'argent. Nous la soumettons ensuite à un traitement afin de perfectionner celte disposition et de la rendre capable de recevoir la différence spécificjue qui lui convient. » Voilà, en somme, le sens du discours de Togiiràr.
Ce qu'il dit pour réfuter Ibn Sîna est parfaitement juste, mais moi, j'adopterai une autre thèse; je réfuterai les prétentions de tous les alchimistes, et je démontrerai que la transmutation des métaux par l'emploi de l'art est impossible, et que les opinions non-seulement de Toghraï et d'Ibn Sîna, mais de tous leurs confrères, n'ont pas le moindre fondement. Leurs procédésse réduisent, en somme, à prendre une matière possédant une certaine disposition primitive; on fait de cette matière l'objet (de son travail), on la traite et on la manipule en imitant l'opération que la nature exerce sur les corps (métalliques) qui sont encore dans la mine, opération qui continue jusqu'à ce que ces corps soient convertis en or ou en argent. Dans ce dessein, les alchimistes augmentent la quantité des forces actives et passives qu'ils mettent en œuvre, et cela dans le but de hâter l'achèvement de la permutation. On a fait observer ailleurs qu'en augmentant la force
' Pour Jyiil, lisez J^aJLI.
DIBN KHALDOUN. 257
de l'agent on raccourcit le temps dont cet agent a besoin pour produire son effet. On a mentionné aussi que l'or, en se formant dans la mine, n'arrive à son état parfait qu'après l'expiration de mille et quatre-vingts ans, espace de temps égal à la durée d'une grande révolution solaire'. Si les forces et les influences'^ qui agis.sent ainsi sur l'or venaient à se doubler, le temps exigé pour compléter la for- p. i36. mation de ce métal serait nécessairement plus court qu'auparavant, ainsi que nous venons de le dire. (Voilà ce que font les alchimistes), ou bien ils s'appliquent à obtenir, au moyen de leurs manipulations, un tempérament qui pourra servir de forme à une certaine matière ' et en faire une espèce de levain, et cela alin que la (matière ainsi modifiée) produise, sur le corps qu'ils veulent traiter, les elTets requis pour la transmutation de ce corps. A cette matière les alchimistes . donnent le nom (ïclixir.
Sachez maintenant que, dans tous les êtres produits par la combinaison des quatre éléments, ces éléments doivent se trouver réunis en quantités inégales; car* s'ils s'y trouvaient en quantités égales, ils ne formeraient pas un tempérament. (Pour qu'un tempérament existe,) il faut qu'un des quatre éléments prédomine sur tous les autres. Chaque chose née de la combinaison des (éléments) doit, de toute nécessité, posséder une chaleur naturelle qui soit une (force) active au moyen de laquelle cette chose puisse se trouver en étal de conserver sa propre forme. Chaque chose exige un certain temps pour sa création; pendant ce temps, elle parcourt diverses phases, jusqu'à ce qu'elle ait atteint son point d'achèvement. Voyez comment se développe l'organisation de l'homme : dans sa première phase il était une goutte de sperme, dans la seconde un grumeau de .sang, dans la troisième un lambeau de chair, dans la suivante il reçoit sa forme, ensuite il
C'est probablement de la grande con- entre deux grandes conjonction.s consépu-
jonclion que ces alchimistes voulaient lives. (Voyez la a' partie, p. 317.) parler. Ils paraissent lui avoir assigné une ' Littéral. « les quiddités. •
période de mille quatre-vingts ans, bien ' Littéral, «une forme tempéramentale
que les astrologues aient placé un inler- pour celle matière, b valle de neuf cent soixante ans seulement
Prolégomènes. — m. 33
devient un fœtus; puis survient la naissance, puis l'allaitement, et ainsi de suite jusqu'au dernier terme de la série. Dans chaque phase, les parties (élémentaires) dont il se composait difféi'aient en quantité et en qualité', car autrement la première phase serait aussi la dernière. Il en est de même de la chaleur naturelle; elle varie dans chaque phase. Considérez encore l'or dans la mine; combien a-t-il dû traverser de phases, par combien de changements a-t-il dû passer dans l'espace de mille et quatre-vingts ans !
Voyez maintenant l'alchimiste : il doit imiter dans ses procédés l'action de la nature sur le minéral; il doit avoir soin de la suivre pas à pas, depuis le moment où il commence ses manipulations jusqu'à ce qu'il les ait achevées. Or une des conditions nécessaires pour P. 237. l'exercice d'un art quelconque, c'est d'avoir une idée nette de la chose qu'on veut produire au moyen de cet art. Parmi les dictons qui ont cours à ce sujet chez les philosophes, il y en a un dont la teneur est celle-ci: Le commencement de l'acle est la fin de la réflexion, et la fin de la réjlexion est le commencement de l'acte^. L'alchimiste est donc obligé de se faire une idée nette de tous les nombreux états par lesquels l'or doit passer (pendant sa formation); il doit connaître la diversité des proportions (offertes par les éléments) dans chacun de ces états, les différences qui se présentent dans la chaleur naturelle à chaque changement de phase, et l'espace de temps que chaque phase doit durer. Il doit savoir, de plus, jusqu'à quel degré il doit multiplier les forces qu'il emploie pour suppléer à l'action du temps; sans cela il ne saurait imiter la marche suivie par la nature dans la formation des minéraux. (S'il travaille d'après l'autre théorie), il doit préparer une forme tempéramentale pour la portion de matière (qu'il va préparer), forme analogue à celle que le levain communique au pain et qui doit agir sur la matière (soumise au traitement alchimique) en raison de .ses forces et de sa masse.
' Littéral. • en quiddité. » Voyez ia a' partie, page ^72, où il ex-
L'auteur aurait dû écrire : et le com- plif|iie, d'une manière très-claire, la simencement de lu réf.ejcion est la fin de l'acte. gnification de celle maxime.
DIBN KHALDOUN. 259
xMais, pour embrasser toutes ces connaissances, il faudrait posséder la faculté par laquelle Dieu sait tout, car l'entendement de l'homme est trop imparfait pour y parvenir. Celui qui prétend faire de l'or au moyen de l'alchimie ressemble à l'homme qui se dirait capable de créer un être humain avec de la liqueur séminale. Quand même nous reconnaîtrions à celui-ci la connaissance des éléments dont le corps se compose, celle de leurs proportions relatives, celle des phases par lesquelles passe la formation du corps, celle de la manière dont le fœtus est créé dans le sein de la mère, — admettons qu'il sache tout cela jusqu'aux moindres détails, sans en laisser passer un seul, et sommons-le de créer un être humain : il ne saurait comment s'y prendre.
Pour faire mieux saisir notre raisonnement, nous allons le reproduire encore sous une forme plus sommaire. L'art des alchimistes, et ce qu'ils ont la prétention de faire an moyen de leurs opérations, consiste à imiter, par des procédés artificiels, l'action de la nature sur les minéraux, et de suivre la nature pas à pas, jusqu'à ce que le corps minéral (sur lequel on opère) soit parvenu à sa perfection; ou bien (d'après l'autre théorie, cet art) consiste en la création d'une matière possédant certaines vertus, produisant certains effets et douée d'uneybrme lempéramenlalc, laquelle matière exercerait sur un corps une action naturelle et s'assimilerait ce corps en lui donnant sa propre P. î38. forme. Or, avant de commencer le procédé artificiel, il faut se faire une idée nette de toutes les circonstances qui sont particulières au mode d'opération par lequel la nature exerce son action sur les minéraux, opération qu'il s'agit de suivre pas à pas; ou bien (dans l'autre cas) il faut savoir d'une manière précise et détaillée toute la série d'effets que la matière douée des vertus (transformantes) doit produire (sur le minéral qu'on veut traiter). Mais ce sont là des circonstances à l'infini, et la science humaine serait incapable de les embrasser toutes. L'alchimiste ressemble donc à l'homme qui entreprend de créer un être humain, ou un animal, ou une plante.
L'argument dont je donne ici le résumé est le meilleur que je con-
naisse. On voit que, pour démontrer l'impossibilité (de la transmutation), nous n'employons pas des raisonnements fondés sur les différences spécifiques (des métaux) et sur leur nature; notre preuve se fonde uniquement sur la difficulté de la chose et sur l'impuissance de l'esprit humain de tout comprendre. La doctrine émise par Ibn Sîna est à l'abri de nos objections; il a même démontré l'impossibilité (de la transmutation) d'une autre manière, en indiquant ce qui en serait le résultat. « La sagesse divine, disait-il, a voulu que les deux pierres (l'or et l'argent) fussent très-rares, parce qu'elles devaient s'employer pour représenter la valeur de ce que l'homme gagne par son travail et de tout ce qui fait ses ricl'.esses. Or, si on pouvait fabriquer ces deux métaux par un procédé artificiel, ils deviendraient si abondants que personne n'aurait de l'intérêt à les rechercher, et le dessein de la Providence serait frustré. » Une autre de ses preuves est celle-ci: «La nature, dans ses opérations, n'abandonne jamais la voie la plus courte pour prendre la plus longue et la plus difficile. Or, si le procédé artificiel était satisfaisant, comme les alchimistes le prétendent, s'il était plus facile et plus prompt que celui dont la nature fait usage en opérant sur les minéraux, elle n'y aurait pas renoncé pour adopter celui dont elle se sert pom- créer et former l'or et l'argent. »
Passons à l'assimilation faite par Toghraï. Selon lui, les rares résultats obtenus par les opérations de l'alchimie trouvent des analogues dans le monde naturel, analogues dont la manière de créer des scorpions, des abeilles et des serpents offre un exemple. Quant P. 239. à ce mode de création, que le hasard seul a fait connaître, ce qu'il en dit est vrai; mais il en est autrement quant à la découverte du grand œuvre et de sa préparation; jamais on n'a entendu dire que quelqu'un y ait réussi. Les hommes qui so sont appliqués à cetle recherche ont toujours continué leurs tentatives et n'ont cessé de broncher à tout instant jusqu'à ce jour. Ils n'ont rien appris, excepté des anecdotes mensongères; et certes, si quelqu'un d'entre eux fût parvenu à un bon résultat, il aurait communiqué sa recette à ses
DIBN KHALDOUN. 261
parents ou à ses élèves: cette recette aurait circulé parmi les adeptes, et, comme l'expérience en aurait démontré l'exactitude, le procédé se serait répandu dans le monde, de sorte qu'il serait parvenu jusqu'à nous ou à d'autres.
Ils disent que l'élixir peut être assimilé au levain, parce que c'est une matière composée (des quatre éléments) et ayant la faculté de convertir en sa propre substance les substances dans lesquelles ou l'introduit. A cela je réponds que le levain ' ne sert qu'à convertir la pâte en un aliment facile à digérer; son effet est donc de la corruption'^. Or la corruption d'une matière s'effectue tiès-facilement, puisque le moindre acte, le moindre élément (étranger) y suffît; tandis que l'élixir est recherché dans le but de convertir un minéral en un autre appartenant à une classe plus noble et à un rang plus élevé. Donc son opération consiste en la formation (d'un être) et en son amélioration (ce qui est le contraire de la corruption). Mais, comme il est plus difficile de former que de corrompre, on ne saurait assimiler l'élixir au levain.
La vérité est que, si le grand œuvre existe réellement, ainsi que le prétendent les philosophes qui en ont traité, tels que Djaber Ibn Haiyan, Maslema Ibn Ahmed' el-Madjrîti et autres, on ne doit pas le regarder comme le produit d'uu art naturel, ni supposer qu'on peut en accomplir la formation au moyen d'un procédé artificiel. Au reste, leurs traités à ce sujet ne sont pas dans le genre des écrits consacrés à la physique; ils ont tout à fait la marche et la tournure des discours que ces deux auteurs tiennent au sujet de la magie et des manifestations surnaturelles comme celles dont El-Halladj * et d'autres avaient eu communication. Maslema a fait une déclaration
' Pour y^^ji, lisez iiyvôil. ' li faut insérer ici, dans le texte arabe,
' L'aulcur s'appuie ici sur la doctrine les mots o-P'f j^, elles supprimer, ainsi
énoncée par Aristole, dans son Ifailé de que le mot (jovJifJi , dans l'avant-dernière
la génération et de la corruption. Selon ligne de la page.
lui, tout ce qui est produit doit se délé- * Voyez ci-devant, p. 1 13.
riorer et subir la corruption.
262 PROLEGOMENES
semblable danS son Kitab cl-Ghaïa, et ce qu'il en dll dans son Retba P. sio. tel-Hakîm, ainsi que Djaber dans ses épîtres\ a tout à fait le caractère que nous venons de signaler. Le style des écrits que ces deux auteurs ont laissés sur cette matière est si bien connu, que nous n'avons pas besoin d'en parler davantage.
En somme, les alcbimistes regardent le grand œuvre comme appartenant à une des catégories universelles qui renferment les êtres dont la création est en debors du domaine de l'art. Autant il est impossible d'opérer sur le germe d'un arbre ou d'un animal, en s'écartant de la voie ordinaire dont se forment les cboses, et de le traiter dans le but d'en obtenir un arbre ou un animal dans l'espace d'un jour ou d'un mois, autant est vaine l'opération par laquelle on voudrait convertir en or, dans l'espace d'un jour ou d'un mois, la matière dont ce métal se forme. Pour changer la marche ordinaire de la nature en ce cas, il faudrait avoir un secours provenant du monde surnaturel, et ce secours, l'art ne saurait le fournir. Celui qui essaye de produire le grand œuvre en employant des moyens artificiels perd également sa peine et son argent.
On a désigné le procédé des alchimistes par le nom d'infruciaeux, pour la raison que, njème dans le cas où il donnerait un bon résultat, ce résultat n'en proviendrait pas moins d'un monde tout à fait en dehors du domaine de la nature et de l'art. Réussir à se procurer ainsi le grand œuvre serait un fait tout aussi extraordinaire que de marcher sur l'eau, de se faire porter par l'air et de passer à travers des corps solides^, prodiges en dehors des voies ordinaires de la nature et se manifestant en faveur de quelques saints. On peut encore l'assimiler à la création d'un oiseau ou à tout autre miracle opéré par un prophète : Souviens-toi , dit Dieu (à Jésus) , quand ta formas d'ar- (file la figure d'un oiseau, avec ma permission, et quand tu soujjlas sur elle, de sorte qu'elle devint un oiseau par la permission de Dieu. [Coran, sour. v, vers. I lo.) La faculté d'exécuter des choses si extraordinaires varie
Pour *>ik', lisez LA«iK — ' Pour ^b^Jiset ^^
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selon le caractère des individus à qui cette faveur est accordée : c'est tantôt un homme saint qui l'obtient cl tantôt un pécheur (c'est-à-dire un magicien)-, mais celui-ci voit cette faveur tourner à sa honte. Un homme pervers peut recevoir cette faculté, mais il ne peut pas se la donner ni la communiquer à autrui. La fabrication du grand œuvre, envisagée sous ce point de vue, est donc un procédé magique, et nous avons déjà dit que les effets de la magie se produisaient sous l'influence de l'âme (humaine), l^es manifestations qui viennent interrompre le cours ordinaire de la nature sont, ou des miracles, ou des prodiges opérés par de saints personnages, ou bien des effets de la magie. Voilà pourquoi les philosophes qui traitent du grand œuvre V. aii parlent par énigmes que personne ne saurait comprendre, excepté les hommes qui se sont plongés dans l'abîme des sciences magiques et qui ont remarqué les diverses actions que l'âme (humaine) exerce sur le monde naturel. Les effets provenant de causes surnaturelles sont si nombreux que personne ne saurait les connaître tous, et Dieu embrasse par sa science tout ce qu'ils font. [Coran, sour. m, vers. 116.)
Le motif le plus ordinaire de l'empressement que l'on met à prendre connaissance de cet art et à le cultiver est celui (|ue nous avons déjà indiqué, savoir, le peu d'inclination qu'on éprouve à chercher sa vie en suivant la voie la plus simple que la nature nous offre, et le désir d'arriver à la fortune de quelque autre manière. Les moyens naturels de gagner sa vie sont l'agriculture, le commerce et la pratique des arts; mais les gens paresseux, trouvant qu'il serait trop fatigant de s'engager dans des occupations de ce genre afin de se procurer la subsistance, désirent s'enrichir tout d'un coup par l'alchimie ou par fout autre moyen surnaturel. Ce sont ordinairement des hommes pauvres qui s'en occupent; mais les philosophes aussi ont discuté sur la réalité du grand œuvre et sur sa non-exislence. Ibn Sina, qui tenait im haut rang comme vizir, et qui niait la réalité (de cette matière merveilleuse), possédait de grandes richesses; mais El-Farabi, qui y croyait, était un de ces malheureux qui n'avaient pas toujours de quoi manger. Les spéculations des gens
qui ont cultivé cet art avec passion et qui en ont étudié les procédés font justement soupçonner (qu'ils étaient dans la pauvreté). Dieu seul est le dispensateur de la nourriture; sa puissance est inébranlable. [Coran, sour. Li, vers. 58.)
Indication des sujets qu'il convient de traiter dans des ouvrages, et de ceux qu'il faut laisser de côté '.
L'âme de l'homme sert de dépôt aux connaissances humaines, en p. îiJ. même temps qu'elle renferme un don précieux, celui de la faculté perceptive. C'est la réflexion qui lui procure les connaissances ; elle les obtient d'abord en se formant des idées exactes des choses, puis en constatant, soit directement, soit indirectement, la réalité ou la non-existence des accidents qui affectent les essences de ces choses. Par cette opération, la réflexion donne naissance à des questions^ qu'elle s'occupe (ensuite) de résoudre aflirniativement ou négativement. Quand la forme (ou idée) de la connaissance ainsi acquise s'est établie dans l'entendement, il faut, de toute nécessité, la manifester à d'autres (personnes), soit par la voie de l'enseignement, soit par celle de la conversation; et cela dans le but d'aiguiser^ la réflexion (et de l'aider) à constater la vérité. On manifeste (ses pensées) par l'exposition.
Le terme exposition sert à désigner un discours composé de paroles articulées et créées par Dieu dans l'organe de la langue. Ces paroles se composent de lettres; les lettres sont des sons isolés produits de diverses manières par le muscle de la luette et par la langue, dans le but de permettre aux hommes de se communiquer réciproquement leurs pensées. Voilà V exposition du premier degré, qui fait connaître
' Ce chapitre manque dans l'édition de remplacer les mots t^^Uj i^Ul iJLL» par
lioulac et dan» les manuscrits C et D. Il sj.^-^ oULL». Le traducteur turc a suivi
se trouve dans la traduction turque. un manuscrit offrant la leçon que je viens
' Le texte de ce passage est évidem- d'adopter,
menl corrompu ; pour le rétablir, il faut ' Je lis Jiu»J.
DIBN KHALDOUN. 265
ce qui est dans l'esprit, et surtout ce qui s'y trouve de plus abondant et de plus noble, savoir, les connaissances. L'exposition du premier degré s'applique, d'une manière générale, à tout ce qu'on roule dans l'esprit, c'est-à-dire à ce qui est khaber et à ce qui est inchâ ' .
Par l'exposition du second degré, nous communiquons ce que nous avons dans l'esprit à un individu qui se cache, ou qui est absent, ou qui est loin de nous, et à des personnes que nous n'avons jamais rencontrées, ou qui ne sont pas encore nées. Ce genre d'exposition consiste uniquement dans (l'emploi de) l'écriture. L'écriture se compose de signes tracés avec la main, et dont les formes et les figures représentent, par convention, des paroles articulées, les reproduisant lettre par lettre, mot par mot. Lnoncer, au moyen de l'écriture, ce qui est dans l'esprit, est un procédé indirect, puisqu'il ne repro- l'. »43. duit que la parole^; et, pour cette raison, il est mis au second rang.
C'est au moyen de M exposition que l'homme découvre' aux autres ce que son esprit renferme de plus noble, savoir, les connaissances scientifiques et les renseignements utiles. Parmi les personnes qui s'occupaient des sciences, il y en avait qui se plaisaient à confier au papier, par l'emploi de l'écriture, les notions qu'elles possédaient au sujet de ce qui faisait l'objet de leurs éludes, afin que ces renseignements fussent utiles aux absents et à la postérité. Ce furent là les
' Tout ce qu'on énonce par la parole est, soit la déclaration d'un fait, soil l'expression d'un commandement ou d'un souhait. On désigne l'énoncé d'un fai( par le terme Ishaljer (renseignement); l'expression d'une volonté ou d'un désir s'appelle inchà (production).
' Littéral > refait par l'inlermédiniredu discours parlé. •
' Je ne rends pas les mois ^>-»s ixa»!} . qui sont évidemment altérés, et le traduc- Proiégomènes. — m.
teur turc n'en a pas tenu compte. J'avai.s d'abord cru qu'il fallait lire : ^^^ tV^I. J'>T» o*^' lo>*, c'est-à-dire «et l'une de» deux parties de l'exposition découvre , etc. • mais cela aurait l'ait dire à l'auteur une contre-vérité. Au reste, le texte de ce chapitre renferme beaucoup de fautes de copiste, et, comme il ne se trouve que dan» un seul rie nos manuscrits, nous n'avons pas le moyen d'en faire disparaître les erreur*.
auteurs. Leurs ouvrages se trouvent, en grand nombre, chez divers peuples et nations, et se transmettent d'une génération à une autre pendant des siècles. Us diffèrent les uns des autres, par suite de la diversité des religions, des lois et des notions historiques touchant les nations et les empires. Cette différence n'existe pas pour les sciences philosophiques, parce que celles-ci se développent toujours de la même manière; ce qui , du reste, est exigé par la nature même de la faculté réfléchissante. En effet, c'est par la réflexion que l'on obtient des idées exactes au sujet des êtres tant corporels que spirituels, tant de ceux qui appartiennent à la sphère céleste (le monde spirituel) que de ceux qui sont composés des quatre éléments, tant des êtres abstraits que de la matière des êtres. Les connaissances de ce genre n'offrent jamais la moindre discordance. Il en est autrement des sciences religieuses, ce qui tient à la diversité (des religions et) des sectes. Les connaissances historiques aussi se contredisent, vu que, si l'on s'arrête à la superficie des renseignements, on les trouve rarement d'accord.
Il y a aussi une grande diversité entre les écritures, chaque peuple s'étant accordé à donner aux lettres (de son alphabet) des formes parlicidières. On désigne les divers genres d'écriture par les termes calam (roseau à écrire) et khatt (hgne, caractère). Le caractère himyérite, appelé aussi mnsnad\ est celui qui fut employé par les Himyériles et les anciens habitants du Yémen. Il diffère de celui dont se servent les Arabes, descendus de Moder, et vivant dans les temps postérieurs; les langues de ces deux peuples diffèrent aussi entre elles. Ce sont cependant, toutes les deux, des dialectes arabes; mais les Modériles s'étaient acquis une faculté de parler el de s'exprimer en arabe qui ne ressemblait pas à celle des Himyéritcs. Chacun de ces dialectes a ses règles générales, fondées sur la manière dont ceux qui le parlaient exprimaient leurs idées, et les règles de P. 24i. l'un ne sont pas les mêmes que celles de l'autre. On s'est quelquefois trompé à cet égard , parce qu'on ne sait pas apprécier toutes les
' Le mot mosiiad signidc appuyé, mais qu'on l'a employé en pnrlanl du caraclère ce ii'esl cerlainertienl pas clans ce sens In'mvérile, qui est parfaitement droit.
ressources de la facullc au moyen de laquelle on exprime ses pensées.
L'écriture syrienne fut celle des Nabatéens et des Chaldéens. Des gens ignorants prétendent quelquefois que c'est l'écriture la plus conforme à la nature, puisqu'elle est la plus ancienne, et que le peuple qui s'en servait était le plus ancien de tous. Cette opinion erronée est digne tout au plus du vulgaire, car les actes volontaires de l'homme ne sont pas de ces choses que la nature exige. Comme la haute antiquité et le long emploi de l'écriture syrienne avaient enraciné chez les hommes l'habitude de s'en servir, des esprits superliciels se figurent qu'elle a pris son origine dans la nature même. Beaucoup de gens à l'esprit obtus soutiennent une opinion semblable à l'égard de la langue arabe : « Les Arabes, disent-ils, ont toujours arabisé par un effet de la nature, et ont toujours énoncé par un effet de la nature. » C'est encore là une erreur.
L'écriture hébraïque fut en)ployée par les enfants d'Israël, descendants de Héber, fils de Salé, et par d'autres peuples. L'écriture latine fut en usage chez les Latins, fraction de la race qu'on nomme les Houm, et possédant un langage qui lui fut propre. Tous les autres peuples, les Turcs, par exemple, et les Francs et les Indiens, ont chacun une écriture particulière qu'il est convenu d'employer, et (jui porte son nom.
Les trois premières de ces écritures ont joui d'une grande considération : on a cultivé celle des Syriens, à cause de son ancienneté; celle des Arabes, parce que le Coran leur fut donné en langue arabe, et celle des Hébreux, parce que le Pentateuque leur fut révélé en hébreu. Comme ces deux dernières étaient faciles à lire ', on attacha tout d'abord une haute importance aux textes écrits'^ en ces caractères; ensuite se développèrent les règles qui constataient d'une manière absolue les modes d'expression qui étaient particuliers au génie de chaque langue^; car il s'agissait de recon-
' Littéral. 9 représentait clairement ce ' Je lis o^Lodl à la place de ii^loJI. La
qu'il fallait lire. > phrase entière, à commencer par (jk^
^ Littéral.* alignés. • o''-^' ^*'' ''" resie, très-obscure.
268 PROLEGOxMENES
naître, dans ces écrits sacrés, les devoirs que la religion imposait aux fidèles.
Les Roam, peuple qui parlait latin, ayant adopté la religion 245. chrétienne, laquelle est tirée en entier du Pentateuque, ainsi que nous l'avons mentionné dans la première partie de notre ouvrage', les Rouin traduisirent en leur langue le Pentateuque et les livres des Prophètes israélites, afin d'y trouver plus facilement les décisions (de Dieu). Aussi surpassèrent-ils tous les autres peuples* par le soin qu'ils donnèrent à (la culture de) leur langue et de leur écriture. Les autres genres d'écriture, et chaque peuple en avait une de son invention, restèrent négligés.
Plus tard on fixa au nombre de sept les divers buts auxquels il était permis de viser en composant des ouvrages, et on déclara qu'il ne fallait pas en adopter d'autres. Voici findication des buts légitimes :
1° Etablir une nouvelle science, en indiquer fobjet, les divisions, les subdivisions et l'enchaînement des problèmes qu'elle sert à résoudre; ou bien indiquer les questions et les problèmes que l'on rencontre en faisant des recherches consciencieuses, et faire jouir les autres des fruits de ses travaux. On met ces notions par écrit et on les réunit dans un volinne, avec l'espoir que la postérité en reconnaîtra futilité. C'est là ce qui est arrivé pour les traités fondamentaux de la jurisprudence. Chafeï fut le premier qui traita des preuves qu'on pouvait tirer des paroles de la loi divine et qui en fit un résumé; après lui vinrent les Hanefites, qui, en faisant connaître, d'une manière détaillée, toutes les questions qui se laissent résoudre par analogie, rendirent un grand service aux générations qui se sont suivies jusqu'à nos jours.
2° Quand la langue et les écrits d'un ancien auteur ne sont pas inteUigibles (pour tout le monde), et qu'on parvient, avec faide de Dieu, à les comprendre, on désire conununiquer aux antres l'expli-
C'e«l-à-dire dans l'histoire anlé-i»la- ' Je lis t^^^ à la place de Uly..
mite, partie encore inédite.
DIBN KHALDOUN. 269
cation des difTicultés qui pourraient les arrêter, et rendre un service à ceux qui en sont dignes. En expliquant les ouvrages consacrés aux sciences intellectuelles et aux sciences traditionnelles (fondées sur la foi), ons'est proposé ce but, qui, en réalité, est très-noble.
3° ' Des erreurs et des fautes se trouvent dans les écrits d'un ancien dont le haut mérite est généralement reconnu, et dont la réputation, comme auteur instructif, est très-répandue. On constate ces fautes P. j46. par des preuves claires et incontestables, et on désire faire parvenir ces rectifications à la postérité; car on sait combien il est difficile d'extirper les fausses opinions qu'un ouvrage important aura répandues dans le monde depuis plusieurs .siècles, et qui proviennent d'un auteur renommé dont l'érudition est regardée comme infaillible. On compose sur cette matière un livre qui fournit aux lecteurs l'indication de ces erreurs.
4° Une science est incomplète parce qu'on y a négligé certains problèmes ou omis une des sections dont le nombre se trouve déterminé par l'objet même de cette science. Un lecteur, s'apercevant de la lacune, entreprend de la faire disparaître en y insérant ce qui manquait. Il complète ainsi cette science dans toutes ses parties, en expose tous les problèmes et n'y laisse rien d'imparfait.
5' Si les questions dont une science s'occupe sont présentées sans ordre et sans être classées par chapitres, un lecteur pourra entreprendre de les ranger convenablement et de mettre chaque problème à la place qu'il doit occuper. Le texte du Modaouena ^, tel qu'Ibn ^ el-Cacem l'avait transmis à Sahnoun, et celui de YOtbiya, tel qu'El- Otbi l'avait enseigné après l'avoir appris des disciples de Malek, présentent ce genre de défaut*. Comme on avait remarqué dans ces livres que beaucoup de questions de droit se trouvaient sous des titres qui ne leur convenaient pas, Ibn Abi Zeïd entreprit de mettre en ordre le texte du Modaouena. Celui de YOtbiya est resté dans son désordre primitif, et ofl're sous chaque titre des questions qui devaient
' Pour IjJlj'^, li.sez l^L».. ' Pour ,jJ, lisez ,^vj'-
' Voyez la i" partie, inlrod. p. XXII. ' Voyez ci-devani, p. i6.
se trouver sous un autre. Aussi les jurisconsultes s'acconimodent-ils du Modaouena tel qu'il se présente dans la rédaction d'Ibn Abi Zeïd et dans celle d'El-Béradaï, docteur qui vint plus tard.
6° Une foule de problèmes peuvent se trouver déplacés, étant insérés dans des chapitres consacrés à d'autres sciences. Un homme de talent, connaissant bien son sujet et tous les problèmes qui s'y rattachent, veut remédier à ce désordre, et produit une nouvelle P. 247. science qui mérite de prendre rang parmi celles qui intéressent l'esprit humain. Abd el-Caher el-Djordjani ' et Abou Yacoub es-Sekkaki ^ trouvèrent, éparpillées^ dans des traités de grammaire, beaucoup de questions appartenant à la science de l'exposition^. El-Djahed'' en avait déjà réuni plusieurs dans son Kitab el-Beïyan oua- l-Tebyan (exposition et explication). On s'est alors aperçu'' que ces questions formaient l'objet d'une science suigeneris, celle de ^exposition, et cette découverte donna lieu à la composition de plusieurs ouvrages trèscélèbres. La science de l'exposition, à laquelle ces questions servent de base, occupa l'attention des savants postérieurs, et ceux-ci ont traité le sujet de manière à surpasser tous leurs devanciers.
7° Dans chaque branche de science il y a des livres fondamentaux, et, comme ces traités peuvent offrir des longueurs et des redondances, il est permis de rédiger un nouvel ouvrage dans lequel on abrège le texte original, le resserrant de manière à en former un ré.sumé. Par celte opération, on fait disparaître les redites, tout en
' Abd el-Coher el-Djordjani, savant grammairien et philologue , mourulen 47 1 (1078 de J. C.) on 474.
' Il fanl lire(>JiAj jjI à la place de »jI 4>-»jj. — Abou Yacoub Youçof es-Sekkaki, l'auteur du célèbre ouvrage encyclopédique intitulé Miflalieloloum [laclefdes connaissances), mourut l'an 636 (1228laay de .1. C).
Pour «jJu^«/», lisez iJjUjt, avec le traducteur turc.
* .l'emploie le mot exposition pour rendre le lerme (jLo {beïyan) qui, chez les docteurs musulmans, signifie exposer ou énoncer ses pensées d'une manière claire et précise. Il désigne, à peu près, l'art que nous nommons la rhétorique.
' Amr Ibn Bahr el-Djahed , célèbre |)hilologue, mourut à Basra l'an 255 (868- 86c) de J. C). Il avait dépassé sa qualrevingt-dixième année.
' .le lis <jJ.is»-
DIBN KHAI.DOIJN. 271
évitant de supprimer l'essentiel , car, autrement , on s'écarterait du but que l'auteur s'était proposé.
Voilà les objets auxquels il est permis de viser et qu'on ne doit pas perdre de vue ([uand on a l'intention de composer un ouvrage. L'écrivain qui en adopte un autre fait là une chose à laquelle rien ne l'oblige, et s'écarte de la voie que, selon l'opinion de tous les hommes intelligents, on est tenu de suivre. Ainsi, par exemple, un individu veut s'attribuer à lui-même la composition d'un ouvrage dont il n'est pas l'auteur ; il déguise le texte original en substituant certaines expressions à d'autres, en changeant l'ordre des matières, en supprimant des passages essentiels, en insérant des choses inutiles et en remplaçant le vrai par le faux. Pour commettre un tel acte, il faut être très -ignorant et très-présompfeux. Aussi voyons-nous qu'Aristote termine par les paroles suivantes l'énumération des objets qu'on doit se proposer dans la composition d'un ouvrage : « Ce qui est en dehors de cela n'est que du superflu et de la convoitise, » c'est-à-dire de l'ignorance et de la présomption. Que Dieu nous préserve d'agir p. ji8 autrement qu'il ne convient à un homme raisonnable! Dieu dirige vers {la voie) la plus droite. [Coran, sour. xvii, vers. <).)
Trop d'ouvrages sur un môme sujet nuisent à l'acquisition de la science dont ils traitent.
Parmi les causes qui nuisent à l'acquisition des connaissances scientihques et qui empêchent de les approfondir, il faut ranger le trop grand nombre d'ouvrages composés (sur le même sujet) et les divers systèmes de termes techniques qui s'emploient dans l'enseignemertt. Le professeur, étant tenu de se rappeler (tous les détails de la science qu'il enseigne) et sachant que ses élèves ne sauraient atteindre au degré d'instruction (qui leur est imposé) à moins de connaître (ces détails), est obligé de savoir par cœur la totalité ou la majeure partie de ces termes et de bien faire attention à leur emploi. Or les ouvrages qui traitent d'une même science sont tellement nombi'eux, que le professeur le plus zélé ne saurait en prendre une con-
272 PROLEGOMENES
naissance parfaite, quand même il y consacrerait toute sa vie; aussi se voit-il forcément obligé de s'arrêter avant d'avoir atteint le degré d'érudition auquel il visait.
La science du droit malékite , telle qu'on la trouve exposée dans le Modaouena et dans les commentaires qui développent la jurisprudence de cet ouvrage, le livre d'ibn Younos, par exemple, celui d'El-Lakhmi , celui dlbn Becbîr \ les traités qui servent d'introduction à cette étude, et les recueils d'indications qui lui sont nécessaires, offre un exemple (du fait dont nous nous plaignons). Il en est de même (de la jurisprudence malékite telle qu'on la trouve dans) le traité d'Ibn el-Hadjeb^ et dans les (nombreux) écrits auxquels il a donné lieu. (Celui qui a bien étudié le droit malékite) doit être en mesure de reconnaître les doctrines de l'école de Cairouan et ne pas les confondre avec celles de Cordoue, de Baghdad, du Caire et des autres écoles postérieures. Il doit savoir tout cela, s'il veut obtenir l'autorisation de prononcer sur des questions de droit. Toutes ces doctrines n'offrent cependant que la répétition des mêmes idées, mais celui qui a étudié le droit est tenu d'avoir ces notions présentes à l'esprit et de bien distinguer entre les opinions des diverses écoles. Or, pour étudier à fond la doctrine d'une seule école, il faudrait y passer sa vie. P. lig. Il en serait bien autrement si les professeurs se bornaient à expliquer aux élèves les problèmes (ou doctrines) de l'école; leur tàcbe serait beaucoup plus facile et les étudiants apprendraient avec moins de difficulté. Mais le mal est tellement enraciné, par suite de riiabilude prise, qu'il est devenu comme une cbosc naturelle qu'on ne saurait changer ni faire disparaître.
Citons encore comme exemple la science de la grammaire arabe, telle qu'elle est exposée dans le Kilab de Sibaouaïb', dans les nombreux ouvrages auxquels ce livre a donné naissance, dans les systèmes
' Pour ^.^, lisez vr^. Ibn Klialdoun a ' Voyez ci-devant, p. 34.
déjà mentionné les noms de ces docteurs. ' Amr Ibii Olliman , surnommé 6ïia-
(Voycz ci-devant, p. 17.) Je ne trouve ouai'/t et auteur d'un célèbre traité de gram-
aucun renseignement à leur sujet. maire appelle ordinairement le Kitab (ou
inventés par les grammairiens de Basra, de Coufa ', de Baghdad et d'Espagne, dans les autres systèmes imaginés par leurs successeurs, dans ceux des anciens auteurs et ceux des modernes, tels qu'Ibn ei- Hadjob et Ibn Malek, à quoi il faut ajouter tous les autres livres composés sur ce sujet. Comment peut-on exiger d'un protesseur qu'il les comprenne tous, quand même il aurait passé toute sa vie à les étudier? Personne ne peut espérer d'arriver à ce degré (d'érudition), car on n'y réussit que dans des cas extrêmement rares. Un de ces cas exceptionnels est venu cependant à ma connaissance dans ces deiniers temps : j'étais encore dans le Maghreb, quand je reçus un ouvrage composé par un grammairien natif de l'Egypte et nommé Ibn Hicham^. On reconnaît, à la manière dont l'auteur s'y exprime, que, chez lui, la connaissance de la grammaire est portée au plus haut degré et à un point que personne avant lui, si nous exceptons Sibaouaïh, Ibn Djinni ^ et leurs disciples, n'avait jamais atteint. (Il doit cet avantage) à son érudition, à .sa connaissance exacte des principes fondanienlaiix et des ramilicalions de cette science, et à l'extrême habileté qu'il déploie (dans la solution des questions grammaticales). Ce fait démontre que le mérite n'appartient pas uniquement aux anciens. Et cependant ibn Hicham avait à franchir tous les obstacles que je viens de signaler, toutes les diiîicultés provenant du grand nombre de systèmes* et de méthodes, (diflicultés) augmentées encore par la quantité énorme d'ouvrages qu'on a composés sur la matière. Mais cela est une faveur que Dieu accorde à c/ai il veut.
Des cas de cette nature sont singulièrement rares dans le monde, et nous répéterons encore qu'un professeur, quand même il passerait sa vie à étudier une masse de livres scientifiques, ne parviendrait
livre par excellence), mourut dans la der- intitulé Mogtini'l-Lehib. Il mourut en 761
nicre moitié du deuxième siècle de l'hégire (i36o-i36i de J. C).
(768-815 de J. C). ' AbouTFelhOlhmanlbnDjinni.gram-
' 11 faut lire ^jyj»Xjf. ^jyos-o-JI. mairien célèbre et auteur de plusieurs ou-
' Djemal ed-DinAbou Mohammed Abd vrages, naquit à Mosul el mourut l'an Sga
Allah Ibn Youçof, surnommé Ibn Hicliam, (1001-iooa de J. C).
est l'auteur du (.élèbre traité de grammaire ' Pour i>*tMÎ, lisez *>*I(>ll.
Prolégomènes, — ni. 36
274 PROLEGOMENES
jamais à posséder coniplélement la science dont ils traitent. Il ne P. 25o. saurait même approfondir la grammaire arabe, bien qu'elle soit l'instrument et le moyen (pour arriver à la connaissance des autres sciences). Qu'en sera-t-il donc à l'égard des fruits auxquels on ne peut atteindre que par ce moyen .>^ Mais Dieu dirige qui il veut.
Le trop grand nombre d'abrégés scientifiques nuit au progrès de l'instruction.
Plusieurs savants des derniers siècles, ayant entrepris d'abréger les méthodes et les procédés qui s'emploient dans l'enseignement des sciences, s'appliquèrent avec ardeur à la tâche de classifier les notions scientifiques, afin de les résumer dans des traités qui puissent servir dorénavant de modèles uniques. Dans ces ouvrages ils exposèrent en peu de paroles, et avec le moins de remplissage possible, les questions dont on traite dans chaque science et les preuves qu'on y emploie, fournissant ainsi (à l'étudiant) la plupart des notions dont chaque branche de connaissances se compose. Ce procédé fut très-nuisible à la juste expression de la pensée et rendit très-difficile l'intelligence des textes qui en résultaient. Quelquefois aussi ils prenaient les traités détaillés qui servaient de bases à l'étude de chaque science, l'exégèse coranique, par exemple, et la rhétorique, et en faisaient des abrégés qu'on piît facilement apprendre par cœur. C'est ce que firent Ibn ' el-Hadjeb pour la jurisprudence et pour les principes fondamentaux de cette science, Ibn Malek pour la grammaire arabe et el-Khoundji pour la logique.
De pareils abrégés nuisent au progrès de l'instruction et à l'acquisition des connaissances. En effet, ils jettent le commençant dans ungrand embarras, en lui offrant les notions les plus élevées de la science avant qu'il se trouve en état de les comprendre. C'est là une mauvaise méthode d'enseignement, ainsi que nous le iTiontrerons plus tard. Ajoutez à cela la grande préoccupation d'esprit que ces ouvrages ini-
Pour
^jj, lisez ^^1.
DIBN KHALDOUN. 275
posent à l'étudiant lorsqu'il cherche à con)prendre les passages obscurs dont ils sont remplis. Cette obscurité provient de l'entassement des idées et de la difiicullé ' d'y découvrir la solution des questions dont on s'occupe. Nous savons tous quelle peine il faut se donner quand il s'agit de tirer des renseignements de ces abrégés, tant ils sont remplis d'expressions obscures et embarrassantes, et combien on perd de temps en cherchant à les comprendre. A cela je dois ajouter que les connaissances acquises au moyen de sommaires, P. »5>quand même elles seraient parfailenient exactes et nullement exposées à subir des altérations, sont bien inférieures à celles qui ' s'obtiennent par l'étude de grands ouvrages bien détaillés , dont la prolixité même et les redites contribuent à donner au lecteur une connaissance parfaite du sujet. Moins l'auteur se répète, moins le lecteur apprend, et il en est ainsi de tous les abrégés. Pour aider à la mémoire do l'étudiant, on le lance dans une foule de difficultés, et on Tempèche ainsi d'acquérir des connaissances vraiment utiles et de les garder. Personne ne peut égarer celui qui esl dirigé'^ par Dieu; celui que Dieu a égaré ne trouvera personne pour le diriger.
De la direction qu'il faut imprimer à l'enseigncnienl aOn de le rendre vraiment utile.
On ne peut enseigner une science d'une manière profitable pour l'élève, k moins de passer graduellemenl et pas à pas (des notions élémentaires à celles qui sont plus élevées). 11 faut commencer par lui soumettre quelques problèmes appartenant à chaque division de la science qu'on va traiter et lui servant de base. Pour faciliter la compréhension de ces questions, on les expose d'une manière sommaire, en se réglant d'après l'intelligence de l'élève et sa capacité, plus ou moins grande, à recevoir les notions qu'on veut lui communiquer. L'élève, ayant parcouru ainsi toute la science, en possède une connaissance approximative, bien qu'elle soit encore faible;
' Je lis jr'y^-' '^j*^)< "^'^'^ l'édilion de Boulac. — ' Pour titVgJ, tiseï o^.
276 PROLEGOMENES
mais son travaii a eu pour résultat de le disposer à bien comprendre le sujet et à connaître les questions qui s'y rattachent. On lui fait aborder ensuite le même sujet pour la seconde fois, en le conduisant, par la voie de l'enseignement oral, à un degré de connaissance plus élevé que celui auquel il était parvenu. On lui donne alors toutes les explications nécessaires et tous les éclaircissements; car il s'agit de le P. 25 j. faire sortir des notions générales, alin de le mettre au courant des questions controversées auxquelles cette science avait donné lieu et de le lancer dans la voie qui le mènera à la connaître en entier. On fortifie ainsi, chez l'étudiant, la faculté d'apprendre.
Le professeur, voyant que l'élève a lait maintenant de grands progrès, recommence avec lui l'examen de la science et lui explique tout ce qui s'y trouve de difficile, d'obscur et d'abstrait, sans rien omettre. L'élève a de cette façon acquis une idée nette de cette science et possède le moyen de s'en rendre complètement maître. Ce mode d'enseignement, qui est le vrai, oblige, comme on le voit, à repasser le sujet trois fois. Quelques étudiants apprennent une science sans l'avoir revue si souvent, mais cela tient à leur talent inné et à une disposition qui leur rend cette tâche facile.
Dans le siècle où nous vivons, on rencontre beaucoup de professeurs à qui cette méthode d'enseignement est inconnue et qui en ignorent les avantages. Ils présentent à l'étudiant, dès la première leçon, les problèmes les plus abstraits de la science, et lui imposent la tâche de les résoudre par la force de son intelligence, s'imaginant que cela est le meilleur mode d'enseignement et la meilleure manière de former l'élève. Ils l'obligent à apprendre par cœur toutes ces notions, et, pour ajouter encore à la confusion de son esprit, ils lui exposent les doctrines les plus élevées de la science en même temps que les premiers éléments. Cela se fait avant que l'étudiant soit préparé à comprendre de pareilles choses.
Acquérir la connaissance d'une science et se rendre apte à la comprendre est une faculté qui se développe graduellement. Ceux qui commencent l'étude d'une branche de connaissances sont presque
'Il I
tous incapables de la comprendre en entier; il n'y a (ju'un très-petit nombre d'individus qui, en s'aidant de représentations sensibles, parviennent à s'en faire une idée générale et approximative. L'aptitude à apprendre ne peut augmenter que peu à peu; pour l'accroître, il faut repasser la science plusieurs fois et monter graduellement du facile au difficile. Après la faculté de l'aptitude vient celle de l'acquisition, et, dès lors, l'élève parvient à embrasser tous les problèmes dont se compose la science.
Celui à qui on expose les doctrines les plus élevées d'une science dès la première leçon, et pendant qu'il est encore incapable de les P. »d3. comprendre, est loin d'y acquérir l'aptitude nécessaire et a bientôt l'esprit fatigué. Croyant que cela tient à l'extrême difficulté du sujet, il s'y applique avec moins d'ardeur, perd l'envie de l'apprendre et finit par y renoncer tout à fait; mais cela est la faute', non pas de la science, mais de la manière dont on l'enseigne.
Le professeur ne doit pas exiger des élèves, soit qu'ils commencent, soit qu'ils achèvent l'étude d'une science, qu'ils sachent plus que le contenu du livre sur lequel ils travaillent. Il doit toujours tenir compte de leurs forces'^ et de leur aptitude à apprendre. En expliquant un ouvrage, il ne doit pas leur citer des doctrines extraites d'im autre ouvrage, mais attendre qu'ils sachent par cœur' le premier, depuis le commencement jusqu'à la fin , qu'ils en comprennent toute la portée et qu'ils en aient tiré assez de connaissances pour qu'ils puissent aborder un .second traité.
L'étudiant qui s'est rendu maître d'une science quelconque a bien disposé son esprit pour en acquérir d'autres; il sent naître chez lui ime ardeur qui le pousse à apprendre davantage, à s'élever jusqu'aux sciences les plus hautes et à posséder enfin toutes les connaissances humaines. Mais, s'il a l'esprit confus (par suite d'un enseignement mal entendu), il n'a plus la force de comprendre; il cède à la las-
' 11 faut lire l5U.> 3! à la place des Bouiac portent "UsLb (>.«u^, leçon (juc je mots ciUi J 3I. préfère.
' Les manuscrit!) C et D el l'édiiion de ' tft? w' l'aoriste du verbe ^f..
situde, perd la faculté de réfléchir, et, ne conservant plus le moindre espoir d'apprendre \ il renonce à la science et abandonne le professeur qui l'enseigne. Dieu dirige qui il veut.
Quand on explique un livre ou une branche de science, on ne doit pas y mettre trop de temps, ce qui arriverait si on multipliait les séances et si on les tenait à des intervalles trop grands; cela suflirait à faire oublier (aux élèves ce qu'ils auraient déjà appris) et à briser la liaison mutuelle des problèmes qui se rattachent au sujet. En interrompant la suite naturelle des problèmes, on rend très-difficile l'acquisition de la science.
Quand les doctrines les plus élevées d'une science se présentent à l'esprit aussi promptement que les premiers principes, et si elles sont restées à l'abri de l'oubli , la faculté de recueillir des connaissances se développe très-promptement, s'établit dans l'esprit d'une manière très-solide, et reçoit la teinture (qu'on veut lui communiquer'-). En effet, chaque faculté acquise naît de la fréquente répé- P. 254. tition d'un même acte, et, si l'on suspend l'acte, on su.spend l'acquisition de la faculté qui en dérive. Et Dieu vous enseigna ce que vous ignoriez. [Coran, sour. ii, vers. 2^0.)
C'est encore ime bonne règle à suivre, une voie dont on ne devrait jamais s'écarter, que de ne pas enseigner simultanément deux sciences à un élève; car, dans ce cas, il ne pourrait guère en apprendre même une seule, puisque son attention se partagerait entre elles et se détournerait des problèmes de l'une pour s'occuper de ceux de l'autre; trouvant alors toutes les deux également difliciles et inabordables, et trompé dans ses espérances, il renoncerait à l'étude. Si on laissait l'esprit de l'élève assez libre pour qu'il pût s'occuper de ce qui est à sa portée et s'y borner uniquement, on lui fournirait, en général, une excellente occasion de s'instruire. C'est Dieu qui, par sa grâce, nous conduit à la vérité.
Section. — Je vais maintenant donner à celui qui veut s'instruire
' Pour (jJL) , lisez m-*Jj. nuscrils C et D et rédilion de Boiilac ne
' Le mol i:^\X\JJ esl de trop; les ma- l'offrenl pas.
DIBN kHALDOUN. 279
des conseils qui lui seront vraiment utiles, s'il veut les accepter et les garder précieusement; mais, avant de commencer, je lui soumettrai quelques observations qui l'aideront à bien comprendre ' ce dont il s'agit. La faculté réflécbissante arrive naturellement à l'homme et à lui seul; de même que toutes les autres choses, elle a été créée par Dieu. C'est un acte et un mouvement opérés dans l'âme au moyen d'une force qui réside dans le ventricule central du cerveau. Elle sert tantôt à manifester les actions de l'homme en les dirigeant avec ordre et avec méthode; tantôt elle procure (à l'esprit) la connaissance d'une chose qu'il ignorait. En ce dernier cas, elle se tourne vers la notion qu'on recherche, établit les deux ternies* afin de pouvoir en porter un jugement, soit négatif, soit affirmalif ; le (terme) moyen, celui qui réunit les deux autres, se manifeste à elle en moins d'un clin d'oeil, dans le cas où il est unique; s'il y en a plus d'un, la réflexion se .sert du premier afin de découvrir le second, et de parvenir ensuite à la connaissance de ce qu'elle cherchait'. Telle est l'occupation de cette P. t55. faculté réfléchissante, qui est naturelle ù l'homme et qui le distingue de tous les autres animaux.
Faisons maintenant observer que l'art de la logique sert à représenter la manière d'agir de cette faculté réfléchissante et spéculative*; il la décrit exactement, afin qu'on puisse reconnaître si cet acte est bien ou mal dirigé. Car il faut savoir que la faculté réfléchissante, bien que (de sa nature) elle soit essentiellement exacte, se trompe quelquefois, soit en concevant les deux termes sous des formes qui ne leur conviennent pas, soit en se laissant tromper par la res.semblance des figures fsyllogistiqucs) sous lesquelles on range les jugements (ou propositions), afin d'en tirer des conclusions. La logique, qui a pour but d'empêcher la réflexion de tomber dans celte erreur, est une production artificielle représentant la marche de celte faculté, et ren-
' Pour L^^ (^ , li.sez l^^ tj- les derniers chapitres des Pretniers^ Ana-
* Il s'agit du grand terme el de la con- iytiques d'Aristote. clusion du syllogisme. * Pour LtJàyj] , lisez *j Ji*j|.
' Voyez, sur la recherche du moyen,
fermant en elle-même l'image du mode de procéder que la même faculté doit observer. Or, puisque la logique est une chose arlilicielle, on peut ordinairement s'en passer; aussi voyons-nous que la plupart des hommes les plus éminents dans les sciences spéculatives parviennent à découvrir les vérités qu'ils cherchent sans avoir recours à l'art de la logique ^ (Ils y réussissent) surtout quand ils travaillent avec des intentions droites et qu'ils se remettent à la grâce de Dieu, laquelle est toujours le secours le plus efficace : laissant leur faculté réfléchissante marcher directement en avant, ils se trouvent amenés tout naturellement à la découverte du terme moyen et de la vérité qu'ils cherchent. Ce fut, en effet, pour cet objet que Dieu créa la réflexion.
Après avoir parlé de cette chose artificielle qui s'appelle la logique, il nous reste à signaler encore une matière à étudier^ comme préliminaire à l'acquisition de la science. Je veux parler de la connaissance des mots et des idées qu'ils servent à exprimer. Les mots s'expriment par des signes tracés au moyen do l'écriture, et par l'organe de la langue^, quand on adresse la parole à quelqu'un. L'étudiant doit, de toute nécessité, franchir ces obstacles avant de pouvoir réfléchir sur la question dont il cherche la solution. Il doit d'abord reconnaître, P. ï56. à la vue des indications fournies par l'écriture, les mots articulés par la langue, et certes l'écriture les indique de la manière la plus durable; il doit ensuite comprendre les idées qu'on représente au moyen des mots articulés, et puis connaître les règles qui s'observent quand il s'agit de démontrer un principe, en coordonnant ses idées selon les formules consacrées par l'art de la logique. Enfin il doit bien comprendre les idées abstraites que fournit l'entendement et qu'il combine ensemble, tout en se résignant à la miséricorde et à la bonté
' It faut supprimer le mot ix. , qui pré- Comme le mot lisan, de même que te mot
cède immédiatement le mol j \i'd\. langue en français , signifie également l'or-
' Il faut lire i*J! à la place de |£j4*Jl. gane de la parole et le langage, l'auteur
L'édition de Boulac et les manuscrits C ajoute ici l'adjectif natic, t parlant,» afin
el D offrent la bonne leçon. d'éviter l'équivoquo. Littéral, • par la langue parlante. »
DIBN KHALDOUN. 281
de Dieu, dans le but d'obtenir, au moyen de la faculté réflécliissante, la solution du problèmn dont il s'occupe.
Il n'est pas donné à tout le monde de franchir rapidement tous ces degrés, ni de traverser facilement les obstacles qui s'opposent à l'acquisition des connaissances scientifiques ^ C'est tantôt l'intelligence qui s'arrête devant un voile épais, pendant qu'elle s'eflbrcc de scruter le sens des mots; tantôt elle se heurte contre des arguments remplis de termes ambigus et d'expressions empruntées à la dialectique, et alors elle renonce à l'espoir d'y trouver ce qu'elle cherche, il n'y a qu'un très-petit nombre d'hommes qui parviennent, sous la direction de Dieu, à éviter cet abîme. Donc, lorsque vous subissez une pareille épreuve, que vous commencez à douter de la force de votre intelligence ou que vous sentez votre esprit se troubler au milieu d'incertitudes^, laissez de côté tout ce (travail) ne pensez plus ni à l'obscurité des termes ni aux doutes qui viennent arrêter votre progrès; rejetez tout à fait-* l'emploi de cette chose artificielle (qui sappelle la logique); lancez-vous dans la vaste plaine de la réllexioii , faculté qui vous est innée; promenez-y vos regards; débarrassez votre esprit de ses préoccupations, afin qu'il plonge à la recherche de ce que vous désirez; (marchez) en posant les pieds sur les mêmes endroits où les profonds investigateurs d'autrefois avaient posé les leurs, et partez avec l'espoir de recevoir de Dieu une inspiration pareille à celle que sa bonté avait accordée à vos devanciers; car il leur enseigna ce qu'ils ne savaient pas. Si vous le faites, les lumières d'une révélation divine brilleront devant vous : vous obtiendrez ce que vous cherchiez; vous découvrirez par inspiration ce terme moyen* que P. 267. Dieu avait désigné et créé ^, ainsi que nous l'avons dit , comme une des choses qui doivent émaner de la réflexion. Prenez alors les ma-
' Pour |CdicJ!, lisez Àxidl. * Littérat. «et s'obtiendra l'inspiration
* Pour (;L.j-^L>, lisez cjL<-!-«iJv- moyenne. »
^ Le mot J.C est de trop et ne se trouve ' Pour '-^;^ , lisez <^^ , avec les ina-
ni dans les manuscrits C et D ni dans l'é- nuscrits C et D et l'édilion de Boulnc. dition de Boulac.
Prolégoiucnes. — m. 3C
trices et moules dans lesquels on façonne les arguments, introduisez-y ce (terme moyen), laissez-lui tous les droits que le règlement artificiel (la logique) lui accorde; l'ayant ensuite revêtu d'une forme composée de paroles, produisez-le dans le monde de l'allocution et du discours : (il s'y présentera) bien constitué^ et solidement conformé.
Il se peut que dans votre examen des termes et des expressions obscures qu'offre un raisonnement constitué selon les formules de l'art, et dans vos efforts de dégager le vrai du faux, vous rencontriez des difficultés qui vous arrêtent*; car de pareils raisonnements sont artificiels et conventionnels , et offrent de nombreux côtés qui se ressemblent et sont tellement obscurs, à cause des termes techniques qu'ils renferment, qu'on ne distingue pas le bon côté du mauvais. Le bon ne se reconnaît que par une disposition naturelle de l'esprit. Les doutes et les incertitudes qu'on éprouve alors se prolongent, parce qu'un voile épais dérobe aux regards de l'investigateur le sens qu'il cherche et l'oblige à y renoncer. C'est ce qui est arrivé à la plupart des hommes spéculatifs qui vivaient dans ces derniers temps, et surtout aux savants d'origine étrangère, chez qui la connaissance imparfaite de la langue arabe entravait l'activité de l'esprit.
Il en est encore ainsi des hommes qui, se laissant éprendre d'une vive passion pour le système des règles qui forment la logique, s'en déclarent les partisans dévoués, puisqu'ils s'imaginent que par l'emploi de cet art on arrive tout naturellement à la vérité. Ceux-là tombent aussi dans une grande perplexité quand ils ont devant eux des raisonnements obscurs et louches; il est même bien rare qu'ils parviennent à s'en tirer. Le meilleur instrument pour atteindre la vérité nous est fourni par la nature; c'est la faculté réiléchissante, ainsi que nous l'avons déjà déclaré; mais elle doit être dégagée de toutes les opinions erronées. Celui qui veut l'employer dans les hautes spéculations doit d'abord se remettre à la miséricorde de Dieu. L'art de
' Littéral. • avec le« ganses solidement ne fournit pas la réponse de celle propoattacliées. » sition condilionnelle. J'ai dû adopter une
Le leitte dit , Si vous êtes arrêté, mais aulre tournure dans la traduction.
ia logique ne fait que décrire l'action de cette faculté réfléchissante, et, pour celte raison, il suit ordinairement la même marche quelle. Fiez-vous à mes paroles, et, quand des questions diilicilcs mettent votre intelligence en défaut, priez Dieu de répandre sur vous sa rai- P. aâ». séricorde : il fera hriller ses lumières devant vous et vous mènera par son inspiration vers la vérité. Dieu nous dirige par sa miséricorde . fouie science vient de lui.
En traitant des sciences qui servent uniquement à l'acquiitition d'autres, il ne faut pa^ pousser Irop ioin ses spéculations, ni suivre les questions de ces sciences auxiliaires' jusque dans leurs dernières ramification».
Les sciences reconnues pour telles dans le monde civilisé se partagent en deux classes. Dans la première on range les sciences qu'on étudie pour elles-mêmes; savoir, celles qui se rattachent à la loi divine, l'exégèse coranique, la science des traditions, la jurisprudence et la scoiastique, et celles qui, comme la physique et la métaphysique, font partie de la philosophie. La seconde classe renferme les sciences qui servent d'instruments et d'intermédiaires à l'acquisition des premières. Telles sont la grammaire et la philologie arabes, ainsi que le calcul, qui aident à l'acquisition des sciences qui se rattachent à la loi; telle est aussi la logique, qui sert d'introduction à la philosophie, et qui, dans le système adopté par les savants des derniers siècles, s'emploie comme un moyen d'aborder la scoiastique et les principes fondamentaux de la jurisprudence.
Quant aux sciences qu'on cultive pour elles-mêmes, rien n'empêche de les développer longuement, d'en poursuivre les problèmes dans toutes leurs ramifications, et de rendre bien intelligibles les preuves qui s'y emploient et les spéculations auxquelles elles donnent lieu. Cela sert à raffermir davantage les connaissances que l'étudiant a déjà acquises, et à jeter plus de lumière sur les idées qui forment l'objet de la science.
' Littéral. • instrumentales »
Il en est autrement à l'égard de la grammaire et de la philologie arabes et de la logique, sciences qui s'emploient pour l'acquisition d'autres. Il faut les envisager uniquement comme des instruments dont on doit se servir quand on veut arriver à comprendre les autres sciences. En les traitant, il ne faut pas s'étendre trop longuement, ni les suivre dans toutes leurs ramifications, car cela les détournerait de leur destination , celle de servir d'instruments. Si elles outrepassent ces conditions, elles ne remplissent plus leur objet, et deviennent inutiles' à l'étudiant. Une science de cette espèce, traitée avec étendue et exposée dans toutes ses ramifications, serait d'une P. 359. acquisition très-difficile. Il est même arrivé que la trop grande étendue de ces sciences auxiliaires a empècbé les étudiants d'arriver à la connaissance de celles qu'on cultive pour elles-mêmes, et qui sont, d'ailleurs, les plus importantes. Pour apprendre la totalité d'une science exposée de cette manière, la vie de l'homme ne suffirait pas. S'occuper des .sciences auxiliaires (quand on les a traitées avec prolixité), c'est perdre son temps et se livrer à un travail inutile-.
Voilà cependant ce que les savants des derniers siècles ont fait pour l'arl de la grammaire et pour celui de la logfque [et bien plus encore pour les principes fondamentaux de la jurisprudence]^. Ils sf .sont étendus outre mesure sur les opinions que la tradition attribue aux anciens docteurs; ils ont multiplié les preuves, les digressions et les problèmes. Aussi les sciences qui devaient servir uniquement d'instruments sont devenues, entre leurs mains, comme les sciences que l'on cultive pour elles-mêmes. Souvent aussi les ouvrages qui traitent des sciences auxiliaires renferment .des spéculations et des problèmes tout à fait inutiles pour celui qui veut étudier les sciences de la première classe.
Tout cela rend ces traités inutiles et même absolument nuisibles à facquisition de la science. On se .soucie bien plus d'apprendre les
Avant lj*J insérez Ljj. thèses, parce qu'il me semble êlre une in-
Je lis \.3^*J. lerpolalion mal enfeiuliie. Le traducleiir
.1 ai mis ce passage entre des paren- turc ne l'a pas rendu.
sciences qui ont une imporlance intrinsèque que les sciences auxiliaires et intermédiaires. Or, si l'étudiant passe sa vie à prendre connaissance de celles-ci, comment parviondra-l-il à son but (celui d'apprendre les sciences supérieures) ?
C'est donc le devoir d'un professeur qui enseigne une de ce» sciences auxiliaires de ne pas la traiter à fond; il ue doit pas en citer un trop grand nombre de problèmes; il doit même prévenir ses élèves, les avertir di\ but réel de cette science, et ne pas leur permettre de le dépasser. Si ensuite quelque étudiant a le désir de l'approfondir, et se croit assez fort, assez habile pour accomplir cette tâche, laissez-le suivre sa fantaisie; celui qui a été créé pour une tâche l'accomplit facilement.
Sur i'inslruclion primaire et sur lus différences qui rxistenl entre les !iyslème> I' -^tio.
d'enseig-iiemenl suivis dans les di-ers pays mosulmans.
Une des marques dislinctives de la civilisation musulmane' est l'habitude d'enseigner le Coran aux enfants. Les vrais croyants l'ont adoptée et s'y sont conformés dans toutes leurs grandes villes, parce que certains versets de ce livre et le texte de certaines traditions, étant appris de bonne heure, établissent solidement dans le cœur de l'enfant la croyance aux dogmes de la foi. Donc le Coran forme la base de l'enseignement et sert de fondation à toutes les connaissances qui s'acquièrent plus tard. Cela doit être ainsi; car ce qu'on enseigne aux enfants s'enracine solidement dans leur esprit et sert de base à toutes les doctrines qu'on lom- enseignera dans la suite. Kn effet, les premières choses qu'on apprend par cœur servent de fondations, pour ainsi dire, aux connaissances acquises subséquemment, et c'est d'après les fondations et leur disposition que se règle la construction de l'édilice. Les différences qui existent entre les modes dont on enseigne le Coran aux enfants proviennent des vues
' Littéral. ■ de ia religion. >
particulières de chaque peuple au sujet des fruits qui doivent résulter de cet enseignement.
Les habitants du Maghreb ont pour système de tenir leurs enfants à l'étude du Coran seulement, et de leur indiquer, pendant qu'ils y travaillent, l'orthographe du texte, les questions (auxquelles certaines variantes ont donné lieu), et les opinions diverses que les anciens docteurs, sachant ce livre par cœur, avaient émises sur cette matière. Dans aucun de leurs cours d'enseignement (primaire) ils ne mêlent d'autres notions à celles que nous venons de mentionner; ils n'y parlent ni des traditions, ni de la jurisprudence, ni de la poésie, ni de la langue des (anciens) Arabes, et ils continuent à observer cette règle jusqu'à ce que l'élève soit arrivé à la |)arfaite connaissance du (texte coranique), ou qu'il s'arrête avant d'y être parvenu. S'il renonce ainsi à cette branche d'études, il renonce ordinairement à toutes les autres. Voilà le système suivi par les habitants, des grandes villes maghrébines et emprunté d'eux par les lecteurs appartenant à la race ber- P. 2()i. bère qui habite le Maghreb. Dans ce pays, on continue à enseigner le Coran aux jeunes gens jusqu'à ce qu'ils soient parvenus à l'âge de la puberté, et on l'enseigne de même aux adultes' qui, après avoir laissé s'écouler une partie de leur vie, veulent reprendre leurs études. Cela lait que dans le Maghreb on orthographie le Coran plus correctement et on le sait mieux par cœur que dans aucun autre pays.
Dans le système suivi en Espagne, la lecture et l'écriture sont les premières choses qu'on enseigne. On n'y perd jamais ce principe de vue; mais, comme le Coran est le livre fondamental de toute instruction, la source d'où dérivent la religion et les sciences, on le prend pour base de l'enseignement, mais on ne s'y restreint pas uniquement. Aussi les précepteurs espagnols introduis«nt-ils ordinairement dans leurs leçons des morceaux de poésie et des. spécimens de composition épistolaire; ils obligent les écoliers à apprendre par cœur les règles de la grammaire arabe, à soigner leur écriture et à bien tracer
' Pour ^JJCJI, lisez ^O.
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les lettres. C'est principalement à l'enseignement de l'écriture qu'ils consacrent leurs soins. L'élève, entré dans l'adolescence, a déjà acquis une certaine connaissance de la grammaire et de la poésie; il commence, à y voir clair; mais il se distingue surtout par la beauté de son écriture. Il serait même capable d'embrasser toutes les branches de la science '. si l'on avait conservé dans son pays les bonnes traditions d'enseignement; mais l'Espagne est privée de cet avantage, parce que le fil de cette tradition a été brisé. Aussi l'Espagnol ne possède d'autres connaissances que celles que l'enseignement primaire lui avait fournies. Mais cela suffit pour rhoihme que Dieu veut bien diriger; c'est pour lui une bonne préparation dans le cas où un précepteur habile viendrait à se présenter.
Les habitants de l'ifrîkiya (la Tunisie) enseignent le Coran aux enfants; mais presque partout ils leur font apprendre en même temps les traditions, les principes et quelques problèmes des autres sciences. Mais ils tiennent surtout à familiariser les élèves avec le texte du (iOran et avec les diverses variantes et leçons de ce livre. Cette partie de l'enseignement est plus soignée en Ifrîkiya que partout ailleurs. P. a«ia. Après la connaissance du Coran, ce qui leur parait le plus important, c'est une bonne écriture. En somme, leur système se rapproche beaucoup de celui qu'on suit en E.spagne, et la cause en est que chez eux les bonnes traditions d'enseignement remontent jusqu'aux docteurs espagnols, qui, lors des victoires des chrétiens, avaient abandonné l'Andalousie orientale, pour aller se fixer à Tunis, où ils transmirent leurs connaissances à leurs enfants.
En Orient, l'enseignement est, comme le précédent, d'un caractère mêlé; on me l'a dit au moins, mais je ne sais à quelle branche d'études on donne la préférence. D'après les renseignements que nous avons reçus (depuis), les jeunes gens étudient le Coran, les règles de quelques sciences et les ouvrages qui s'y rapportent. On ne joint pas à cet enseignement celui de l'écriture, parce que, dans ce pays,
' Le texte dit : « de s'accrocher aux pans de robe de la science. »
récriture a ses règles particulières qu'on est obligé (rapprendre sous un maître spécial, ainsi que cela se pratique pour les autres arts. On ne l'enseigne pas régulièrement dans les écoles primaires : aussi les modèles d'écriture qu'on trace sur les tablettes des ei)fants sont loin d'èlre parfaits. Si l'élève veut ensuite apprendre à bien écrire, il doit s'adresser à un maître de l'art, et son progrès dépendra de son application.
Dans l'ifrîkiya et dans le Maghreb, l'importance qu'on attache à l'enseignement du Coran a pour résultat que les habitants de ce pays sont loin de posséder complètement la langue arabe. En effet, l'étude du texte coranique ne procure que rarement la faculté de bien parler; car les hommes, sachant l'impossibihté de rien produire de comparable au Coran, s'abstiennent non-seulement d'en faire l'essai, mais de prendre pour modèles les phrases el les tournures de ce livre. Aussi, chez ces deux peuples, on n'acquiert à l'école que la simple connaissance de celte phraséologie. 11 en résulte que les élèves n'obtiennent jamais une parfaite connaissance de la langvie arabe. Tout ce qu'ils retirent (de ce genre d'instruction) est la difficulté d'exprimer nettement leurs idées, et une grande incapacité pour le maniement de la parole. Les habitants de l'ifrîkiya sont peut-être plus p. jrt.'i. avancés sous le rapport de l'instruction que ceux du Maghreb, parce qu'ils joignent à l'étude du Coran celui des termes techniques employés dans les sciences. Aussi possèdent-ils un certain degré d'habileté dans le maniement de la langue arabe et dans l'imitation des modèles (dont ils ont fait l'étude). Mais, chez eux, cette faculté acquise est loin d'être parfaite, car, bien qu'ils aient appris un grand nombre de termes scientifiques, ces termes ne suffisent pas à l'exacte expression de la pensée. Nous reviendrons là-dessus dans un autre chapitre.
Les (musulmans) espagnols ont pour système d'enseigner plusieurs choses à la fois: (pendant que les enfants apprennent le Coran,) on les oblige, dès leur première jeunesse, à réciter des pièces de vers et des épîtres, et à étudier la grammaire et la philologie ai:akbfi8, Ce
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genre d'enseignement les dispose à acquérir plus tard une connaissance approfondie de cette langue. Mais ils ne font jamais un grand progrès dans les autres sciences, parce qu'ils n'ont pas sulTisamment étudié le Coran et la loi traditionnelle, seules bases de toutes nos connaissances scientifiques. Aussi ne deviennent-ils que calligraphes et philologues plus ou moins habiles, selon le degré d'instruction auquel ils arrivent après avoir passé par l'enseignement primaire.
Le cadi Abou Bekr Ibn ol-Arebi propose, dans le récit de son voyage', un plan d'enseignement très-original, sur lequel il revient à plusieurs reprises, en y ajoutant de nouvelles observations. Selon lui, il faudrait suivre le système des Espagnols et enseigner l'arabe et la poésie^ avant les autres sciences. Voici ce qu'il dit: «Comme les poëmes étaient, pour les anciens Arabes, des registres (dans lesquels ils inséraient tout ce qui leur semblait important), il faudrait . commencer par l'étude de leur poésie et de leur langue; la corruption (graduelle) du langage (qui se parle)' l'exige impérieusement. L'élève passerait ensuite au calcul et s'y appliquerait jusqu'à ce qu'il en eût compris les règles. Ensuite il se mettrait à lire le Coran, dont il trouverait l'étude très-facile, grâce à ces travaux préliminaires. » Il dit plus loin : « O la conduite irréfléchie de nos compatriotes! ils obligent des enfants à commencer leurs études par le livre de Dieu, et à lire ce qu'ils ne* comprennent pas; ils dirigent leur attention vers ce but pendant qu'il s'en trouve un autre bien plus important. » Il ajoute : « L'élève, après avoir fait ses études préliminaires, peut alors s'occuper des principes fondamentaux de la reli- p. î6/i. gion, passer ensuite à ceux de la jurisprudence, puis s'appliquer à
' Le cadi Ibn el-Arebi (voyez la i*'par- par le chef de la tribu arabe des Kâb Ibn
lie, p. li^i) composa un ouvrage intitulé Soleïm.
Canoun et- raoHf/, dans lequel il raconta sa ' Il faut insérer le mot otiJI. avant
visite à la Mecque et son retour en Espa- (Jx.
gne. Dans ce voyage , il fil naufrage sur les ' Pour iill i.iLJ , lisez iiiut .iws.
cotes de la Tunisie, où il fut bien accueilli * Pour i , lisez ^.
Prolégomènes. — m. 87
290 PROLEGOMENES
la dialectique, et finir par les traditions et par les sciences qui s'y rattachent. » Au reste, il défend d'enseigner à la fois deux sciences différentes, à moins que l'intelligence de l'élève et l'activité de son esprit ne le rendent capable d'en profiter, .l'avoue que le système proposé par le cadi Abou Bekr ^ est très-bon, mais les usages s'opposent à son emploi, et les usages nous gouvernent despotiquement dans les affaires de cette vie.
Ce qui a établi d'une manière toute spéciale l'usage de commencer l'enseignement par le Coran fut le désir de mériter la bénédiction divine et la récompense (d'une si bonne action), et d'empêcher que l'élève, une fois lancé dans les égarements de la jeunesse, ne rencontrât des obstacles qui nuiraient à ses bonnes intentions ou qui arrêteraient ses études, de sorte qu'il laisserait échapper à tout jamais l'occasion d'apprendre ce livre. Tant que dure sa minorité, il reste .soumis à l'autorité d'autrui, mais, lorsqu'il est entré dans l'adolescence et qu'il se voit débarrassé du joug qui lui pesait, il peut se lai-sser entraîner par les passions orageuses de la jeunesse et faire naufrage sur les côtes de la folie. Aussi s'empresse-t-on de profiter de sa minorité et de l'état de soumission dans lequel il est tenu pour lui enseigner le Coran, de crainte que plus tard il n'ait aucune connaissance de ce livre. Si l'on avait la certitude de le voir continuer ses études et écouter volontiers les leçons qu'on lui donnerait , on pourrait l'instruire d'après le système du cadi, système qui, en ce cas, serait pour les habitants de l'Orient et pour ceux de l'Occident le meilleur à adoj)ter. Dieu décide ce qu'il veut et personne ne peut contrôler ses décisions.
Trop de sévérité dans renseignemenl des élèves leur est nuisible.
Employer trop de sévérité dans l'enseignement des enfants leur est très-nuisible, surtout quand ils sont encore en bas âge, parce que cela donne à leur esprit une mauvaise disposition. Kes enfants
Les manuscrits C et D et l'édition de BouUc portent ^Xj y t (j^UJI , le on que j'ai
DIBN KHALDOUN. 291
qu'on a élevés avec sévérité, tant les écoliers que les mainlouks (esclaves blancs) ou khad.ms (esclaves noirs)', en sont tellement accablés que leur esprit se rétrécit et perd son élasticité. Cela les dispose à la P. a65. paresse, les porte au mensonge et au khabtli, terme qui signiBe: • manifester un autre sentiment que celui qu'on éprouve réellement, et cela dans le but d'éviter un châtiment^. • Ils apprennent ainsi la dissimulation et la fraude, vices qui leur deviennent habituels et comme une seconde nature. Les sentiments qui font honneur à l'homme et qui naissent dans la civilisation et dans la vie sociale, — sentiments qui portent à repousser les attaques d'un eimemi et à se défendre, soi et sa famille, — s'affaiblissent tellement chez des gens ainsi élevés, qu'ils deviennent incapables d'agir pour eux-mêmes et restent à la charge d'autrui. Bien plus, leur âme se détend au point qu'elle ne cherche pas à s'orner de belles qualités ou à se distinguer par un noble caractère; elle s'arrête dans cette voie avant d'être arrivée au terme de sa courï^e, au but que la nature humaine, dont elle participe, lui avait assigné; eiisuile elle recule pour descendre au dernier degré de la bassesse.
Voilà pourquoi les peuj)les soumis à un régime oppressif tombent dans la dégradation. Parcourez successivement toutes les nations qui subissent la domination de l'étranger; elles ne conservent plus cette noblesse de caractère qui assure l'indépendance, et vous trouverez de nombreux exemples de ce fait. Voyez la disposition abjecte des juifs; elle est tellement frappante que, toujours et partout, on a attribué à ce peuple la qualité qu'on désigne par le mot khanlj , ternie auquel imc convention généralement reconnue a rattaché la signification lïimprobité et defourbeiie^. Donc le précepteur ne doit pas user de trop de sévérité envers ses élèves, ni le père envers ses enfants.
' Le mot ^-^-^ signifie «scrvileur, « mais noire auteur lui donne le stns de puis I esilave noir, nègre.» En AIrique il « dissimulalioii. »
signifie «négresse;» i nègre • se dit oasif, ' 11 faut peut-être lire ■ry^ • impro-
(^>.^.. hation b à la place de fj>'- La ponctuation
' Le mot khahtit signilic < dépravation; > du mot varie dans les manuscrits.
Aboii Mohammed !bn Abi Zeïd ^ s'est exprime de la manière suivante dans le traité qu'il composa sur la discipline des maîtres et des élèves : 1 11 ne faut pas que le précepteur, voyant la nécessité de corri- P. 266. ger un enfant, lui donne plus de trois coups ^. » On connaît la parole d'Omar (le second khalife) : « Cekii que la loi ne suffit pas pour corriger, Dieu ne le corrigera pas. » 11 prononça ces mots dans le but d'épargner à l'âme la dégradation qui résulte des corrections corporelles, et parce qu'il savait que le degré de correction fixé par la loi est bien plus efficace que tout autre.
La meilleure hgne de conduite à suivre dans l'enseignement des enfants est celle que (Haroun) er-Rechîd désigna au précepteur de son fils, Mohammed el-Amîn. Voici comment Khalef el-Ahmcr raconte la chose ^ : « On vint me dire : Sachez, Ahmer, que l'émir des croyants vous confie le sang de son âme, le fruit de son cœur, afin que votre main s'étende sur lui et qu'il vous obéisse. Remplissez auprès de lui la position que l'émir des croyants vous assigne; faiteslui lire le Coran, apprenez- lui * l'histoire, faites-lui réciter des poëmes, enseignez-lui les traditions sacrées, rendez-le attentif aux paroles qu'il va énoncer et aux suites qu'elles peuvent avoir; empêchez-le de rire, excepté dans les moments convenables; obligez-le à recevoir avec de grands égards les vieillards de la famille de Hachem '" quand ils iront chez lui, et à donner des places d'honneur aux chefs mihlaires qui se présenteront à ses réceptions. Ne laissez pas passer une seule heure de la journée sans lui enseigner quelque connaissance utile; ne lui faites point de chagrin, car cela pourrait éteindie l'activité de son esprit; mais ne lui montrez pas trop d'indulgence, car il trouverait alors une grande douceur dans la paresse et s'habitue-
' Voyez la i" partie, p. 337. de Yaliya. Le peëte Khalef el-Ahmer mou-
' Après i>!j-,! insérez ILi. rut vers l'an 180 (796 de J G.). (Voyez le
llest pos>ible qu'Ibii Khaldoun .'seiioil Chalefeluhmur's Qasside de M. Alilwardl;
trompé ici : Ibn Klinllikan nous apprend . Greil'swald, iSSg.)
dans son dictionnaire biographique, vie de ' Pour *Jl£., lisez *3^..
\aiiya le Barniékide, que le précepteur ' Bisaïeul de .Mohammed et ancèlie
d'EI-Aniin élail EI-FadI le Barniékide. lils des Abbacides
rait à ne rien faire. Pour le corriger, agissez autant que possible avec uilabilité et mansuétude, puis, s'il repousse vos remontrances, employez la rigueur et la sévérité. »
Les voyages entrepris dans le but d'augmenter ses connaissances et de travailler sous lus professeurs d'autre» pays servent à compléter l'éducation d'un étudiant.
Les hommes acquièrent leurs connaissances, les doctrines qu'ils professent, les qualités et les talents par lesquels ils se distinguent, P. 367 soit en étudiant, en enseignant et en dictant des leçons, soit en Iréquentant des professeurs cl en répétant devant eux les leçons qu'ils viennent d'entendre. Travailler sous la dictée de professeurs contribue bien plus que des éludes faites en particulier à fixer dans la mémoire les connaissances acquises et à les y établir d'une manière solide. Aussi, plus on a eu de professeurs, plus on a fortifié ses connais-' sances.
Les termes conventionnels dont on se sert dans l'enseignement troublent les idées, de sorte que beaucoup d'étudiants s'imaginent que ces mots font une partie essentielle de la science dans laquelle on les emploie. Us ne pourront jamais se délivrer de celte illusion qu'après avoir reconnu par une expérience directe, sous plusieurs professeurs, que les systèmes de terminologie diffèrent (d'une école à une autre). C'est en allant voir les savants, en travaillant (succe.ssivemenl) sous plusieurs professeurs et en observant la diversité qui existe entre leurs systèmes, qu'un étudiant peut parvenir à reconnaître la partie purement technique de chaque science et à savoir la mettre à l'écart. Il voit alors que femploi de ces termes dans l'enseignement est un procédé qui sert uniquement à faciliter l'acquisition de connaissances réelles. Arrivé à ce point, il sent que ses facultés intellectuelles ont pris assez de force pour ralFermir dans son esprit les connaissances actjuises, qu'elles lui pernietlent de reconnailre l'exactilude de ce (pi'il a appris et de distinguer le vrai du faux. Pendant ce temps, la faculté d'apprendre se fortifie chez lui. grâce à son habilurie d'assister aux leçons des professeurs, de pro-
294 PROLEGOMENES
ilter de leurs enseignenienls et de voir autant de savauls qu'il le peut, n'importe leur nombre et la diversité des sciences dont ils s'occupent.
Un tel cours d'études ne convient toutefois qu'à celui que Dieu veut diriger, et en faveur de qui il aplanit les voies de la science. Mais on ne saurait se dispenser d'entreprendre des voyages, si l'on veut acquérir des connaissances et s'y perfectionner; pour bien s'instruire, d (aul aller voir les grands professeurs et s'entietenir avec les hommes (les plus distingués dans chaque branche de science). Dieu dirige ceux qu'il veut vers le droit chemin. [Coran, sour. ii, vers, i 36.)
P. 268. De tous les linaiiiies, les savants sentendenl le moins à radniinislrnli<jn
politique et à ses procédés.
La cause en est que les savants ont pour habitude d'appliquer leur esprit à de hautes spéculations, de plonger (dans l'abîme de la réflexion) à la recherche d'idées (abstraites), de recueillir les idées qui sont offertes par des objets sensibles, et de les dépouiller dans l'entendement, afin de les réduire à des universaux communs (à tous les individus du même genre) et d'avoir le moyen de porter sur ces (mdiviilus) un jugement qui soit applicable à eux tous. Ces idées ne doivent renfermer aucune nuance qui soit spéciale à une substance, ou à un mdividu, ou à une race, ou à un peuple, ou à une classe particulière du genre humain. Les savants appliquent ensuite aux choses externes les universaux qu'ils obtiennent par cette opération , et, comme ds ont l'habitude de la déduction scientifique, ils jugent des choses en les com|)arant avec celles qui leur sont semblables ou analogues. Leur entendement s'occupe toujours de jugements et de spéculations; mais les opinions ainsi formées ne peuvent s'appliquer (aux choses externes) avant que le travail d'investigation et d'examen soit complètement terminé, et même, quelquefois, elles ne s'y appliquent pas du tout. Les choses de l'externe (l'objectif) sont des ramifications de celles dont les idées se trouvent dans fentendement. Ainsi, les maximes de la loi révélée sont autant de rameaux qui
procèdent de preuves conservées dans la mémoire cl tirées du Coran et de la Sonna. Donc, quand on clierche à constater l'accord qui peut exister entre les choses externes et les j»i»»ements de l'entendement, il faut avoir recours à un procédé qui est l'inverse de celui dont on se sert dans des spéculations qui ont pour objet les sciences rationnelles; c'est alors seulement qu'on peut appliquer ces jugements, dans toute leur vérité, aux choses externes. On voit par la que les savants, habitués, comme ils le sont, à s'occuper uniquement des choses de l'entendement et des spérulations intellectuelles, ignorent tout ce qui est en dehors de ces matières.
Celui, au contraire, qui dirige le gouvernement d'un état est obligé de donner son attention aux choses externes, d'observer avec soin les circonstances qui s'y rattachent et celles qui peuvent y survenir, car ces particularités échappent souvent à l'attention. Il se peut que ces choses ne présentent aucun trait qui permette de les assimiler à P- '69d'autres, et se montrent rebelles au principe général qu'on voudrait leur appliquer. Aucune des circonstances qui se raltadient à la civilisation ne se laisse apprécier dans le cas où on la compare avec une circonstance analogue; car, bien qu'il y ait un point de ressemblance entre les deux, elles diffèrent en plusieurs autres.
Les savants sont habitués à généraliser leurs jugements et à fonder leurs opinions sur les analogies qui existent entre les choses; aussi, quand ils s'occupent d'administration, ils versent leurs idées dans !e même moule qui sert à leurs spéculations, et les rangent dans la même classe à laquelle appartiennent leurs arguments. Il en résuhe qu'ils se trompent très-souvent el qu'ils n'inspirent aucune confiance. Nous pouvons en dire autant des hommes qui, dans les sociétés civilisées, se distinguent par la finesse et par l'intelligence; ils pénètrent si avant dans leurs spéculations que, à l'instar des savants, ils se laissent entraîner par la vivacité de leur esprit à baser leurs jugements sur des analogies et des ressemblances. Aussi se trompent-ils comme eux. Il n'en est pas ainsi chez les esprits du commun, quand le naturel est sain el la vivacité moyenne : leur faculté réfléchissante
étant incapable d'aborder les abstractions, ils se bornent à envisager chaque matière sous son point de vue ordinaire et à apprécier chaque chose ou chaque individu d'après son caractère particulier. En formant des jugements, ils ne vont pas jusqu'à employer la déduction analogique et la généralisation. Dans l'examen des questions, ils ne s'écartent presque jamais de ce qui tombe sous les sens; ils ne vont pas plus loin, de même que le nageur ne s'écarte pas du rivage quand la mer est agitée'. Le poëte a dit : « Ne nagez pas trop au loin; le salut se trouve au rivage. »
Cela fait que, dans les affaires administratives, ils ne sont pas exposés à se tromper, et qu'ils se conduisent avec beaucoup de juge- P- 3-0. ment dans leurs rapports avec les autres hommes. Cette droiture d'esprit leur assure les moyens de vivre dans l'aisance, éloigne tout ce qui pourrait nuire à leur prospérité; mais il y a un être qui en sait plus que tous les savants.
Ces observations feront reconnaître que l'art de la logique n'est pas infaillible; il s'occupe trop d'idées abstraites, et souvent il s'écarte de ce qui est du domaine des sens, La logique consiste en spéculations qui ont pour objet les seconds intelligibles^, et il se peut que les matières auxquelles on l'applique ne s'y prêtent pas et s'y refusent, quand on tient à établir entre elles et ces jugements abstraits un accord réel. 11 n'en serait pas ainsi si l'on avait recours aux premiers intelligibles, ceux que l'on obtient facilement par une première abstraction, parce qu'ils appartiennent à la faculté Imaginative, et que les formes perçues par les sens (et conservées dans cette faculté) maintiennent et annoncent la réalité de l'accord (qui peut exister entre les premiers intelligibles et les choses externes).
La plupart de» savantt chez les musulmans ont élé de naissance étrangère'.
C'est un fait très- remarquable que la plupart des savants qui
L'édit. deBoulacporle ^^t i>࣠^'f. ' Le mot ^ signifie «non Arabe,»
Voyez ci-devant, p. aag. mais il s'emploie ordinairement pour dé-
se sont distingués chez les musulmans par leur habileté dans les sciences, soit religieuses, soit intellectuelles', étaient des étrangers. Les exemples du contraire sont extrêmement rares; car ceux mêmes d'entre eux qui tirent leur origine des Arabes dififéraient de ce peuple par le langage qu'ils parlaient, par les pays où ils furent élevés et parles maîtres sous lesquels ils avaient fait leurs études. La nation à laquelle ils appartenaient était cependant arabe, ainsi que l'auteur de leur loi.
Voici la cause de ce phénomène. Les musulmans des premiers temps ignoraient totalement les sciences et les arts'^ parce que leur civilisation simple et grossière s'était formée dans le désert. On se contentait à cette époque d'apprendre par cœur les maximes de la loi divine, c'est à-dii-e les ordres et les prohibitions de Dieu luimême; on connaissait le Coran et la Sonna, sources d'où ces maximes dérivaient; et on recueillait de la bouche du législateur (inspiré) et de ses compagnons (les instructions dont on avait besoin).
Tous les musulmans étaient alors des Arabes, ne sachant pas ce que signifiait enseigner, composer des livres, compiler et enregistrer des connaissances; rien ne les obligeait à s'occuper de telles ma- P. 271. tières, rien ne les y portait. Cet état de choses continua pendant la période où vivaient les Compagnons et leurs disciples immédiats. On donnait alors le titre de lecteurs aux hommes qui travaillaient à se graver dans la mémoire les connaissances religieuses et à les comnuiniquer aux autres; voulant indiquer pas là qu'ils savaient lire le livre (sacré) et qu'ils n'étaient pas des ignorants. Le terme ignorant s'employait alors pour qualifier tous les individus de la classe des Compagnons, en tant qu'ils étaient des Arabes Bédouins^. En désignant par le titre de lecteurs ceux qui savaient le Coran par cœur,
signer les Persans. Dans le cliapilre sui- la première parue des Prolég. p. 286, n. a. vant, il sert quelquefois à indiquer les ' Il faut lire Jx i^J ^JZ^ jl.
races turques qui avaient envahi la Perse. ' Molianimccllui-mêmes'intilulale pro-
' Voyez, pourla construction singulière pliète ignorant, c'esl-à-dire sans inslruc-
ilont celle phrase offre encore un exemple, tion.
Prolégonièûes. — m. 38
on faisait sentir qu (ils se distinguaient des autres Compagnons par une faculté toute particulière).
Les lecteurs étaient donc les personnes qui savaient lire dans le Coran et dans la Sonna, (recueils) qui nous ont été transmis comme venant de Dieu. Ils devaient leur connaissance des maximes de droit religieux au Coran et aux traditions (sacrées), lesquelles fournissaient presque toujours, quand on les consultait, des éclaircissements sur le sens du Coran. Notre saint Prophète a dit : « Je vous laisse deux choses qui vous empêcheront de vous égarer tant que vous y resterez attachés : ce sont le livre de Dieu et ma Sonna (ma pratique et mon exemple). »
A partir du règne de (Haroun) er-Rechîd et dans les temps suivants, la tradition orale (de ces textes) avait duré si longtemps (qu'elle commençait à s'altérer et) qu'on se trouva obligé de composer des commentaires sur le Coran et de mettre par écrit les traditions, afin qu'elles ne se perdissent point. 11 fallut ensuite connaître les isnads^ et savoir apprécier le caractère des traditionnistes, afin de pouvoir distinguer les isnads sains de ceux qui ne l'étaient pas. Plus tard, on tira du Coran et de la Sonna une foule de décisions relatives aux cas* qui se présentaient (à chaque moment), et, comme la langue commençait à s'altérer, il fallut inventer un système de règles grammaticales (pour la fixer). Dès lors, la connaissance des sciences religieuses se trouvait placée sous la dépendance de certaines facultés acquises par l'esprit, celles qui évoquent (des principes el des axiomes), qui tirent des conclusions, qui établissent des comparaisons et qui jugent d'après des analogies. Cela rendit nécessaire l'acquisition d'autres connaissances qui devaient servir à établir ces facultés dans l'entendement; il fallut apprendre les règles de la grammaire', celles qui aident à tirer des conclusions, et celles qu'il faut observer quand on veut juger d'après des analogies. Il fallut encore savoir défendre les dogmes de la foi, en se servant de preuves
' Voyez la a'parlie, p. 48i. " Pour (jyLiJI, iisen (;X^I j-9.
' Pour ^Uyi, lisez cjljJiyi.
DIBN RIIALDOUN. 299
(intellectuelles), car les doctrines des novateurs et des impies s'étaient grandement multipliées. Toutes ces matières devinrent autant de sujets pour de nouvelles sciences ' qu'il fallut enseigner et qui rentrèrent bientôt dans la classe de celles qui s'apprenaient comme P. 372. des arts.
Nous avons déjà montré que la pratique des arts n'existe que dans la vie sédentaire, état pour lequel les Arabes avaient le plus grand éloignement. Comme les sciences aussi se cultivaient dans les villes, les Arabes ressentaient pour elles et pour les lieux où elles florissaienl une extrême répugnance. Lors de la conquête musulmane, la population sédentaire (des pays subjugués) se composait de non-Arabes, d'alïranchis également non arabes, et de gens qui, élevés aux usages de" la vie sédentaire, suivaient l'exemple des non-Arabes dans tout ce qui se rattachait à ce genre de vie, la pratique des arts, par exemple, et l'exercice des métiers. Ces peuples étaient parfaitement formés à ce genre de civilisation , a^ant pu s'y façonner pendant la longue domination des Perses.
Les premiers maîtres dans l'art de la grammaire furent Sibaouaïli d'abord, puis El-Fareci et ensuite Ez-Zeddjailji ^. Bien que ceux-ci fussent d'origine persane, ils avaient passé leur jeunesse dans la pratique de la langue arabe, avantage qu'ils devaient à l'éducation qu'on leur avait donnée et à la fréquentation des Arabes du désert. Ils réduisirent en système les règles de cette langue et en firent une brancbe de science qui devait être utile à la postérité.
11 en fut encore ainsi des personnes qui savaient par cœur les traditions sacrées et qui les avaient conservées dans leur ménioii*e, au grand profit des musulmans. La plupart d'entre eux appartenaient à la race persane ou s'étaient assimilés aux Persans par le langage et par l'éducation. [Cela tenait au grand progrès que la culture de cette
' LiUéial. «des sciences à facultés;» ' Cet ordre chronologique esl faux : Si-
c'est-à-dire des sciences dont l'acquisition baouaïh mourut en ibo (796-797 de J. C), procure à l'esprit une nouvelle faculté', Abou Ali TFareci en 877 (987 de J. C). celle de s'en sei-vir. et Ez-Zecldjadji en 337 (9^9 ^^ •'• ^-l-
branche de connaissances avait fait dans Tlrac et dans les pays d'au delà^] Tous les grands savants qui ont traité des principes fondamentaux de la jurisprudence, tous ceux qui se sont distingués dans la théologie dogmatique"^, el la plupart de ceux qui ont cultivé l'exégèse coranique, étaient des Persans, comme nous le savons. II n'y eut alors que des hommes de cette race pour se dévouer à la conservation des connaissances el à la tâche de les mettre par écrit. Cela suffit pour démontrer la vérité de la parole attribuée au Prophète : « Si , dit-il, la science était suspendue au haut du ciel\ il y aurait des gens parmi les Persans pour s'en emparer. »
Les Arabes, sortis à peine de la vie nomade et devenus spectateurs de la vie des villes dans toute son activité*, étaient trop occupés, sous les Abbacides, par l'exercice de hauts commandements dans l'armée et dans l'administration, pour recueillir des connaissances scientifiques, P. 373. et même pour y faire la moindre attention. Ils formaient la classe la plus élevée de l'état et composaient la force armée qui soutenait l'empire; ils étaient les seuls dépositaires de l'autorité administrative, et, de plus, ils méprisaient la culture^ des sciences, telle qu'on la pratiquait alors, vu qu'elle était descendue au niveau des simples arts. Or les grands chefs ont toujours dédaigné les arts, les travaux manuels el tout ce qui peut y entraîner les hommes. Aussi, à cette époque, laissèrent-ils ce soin à ceux d'entre les Persans et les sangmêlés'' qui voulurent bien s'en charger. Us ne manquèrent toutefois jamais de leur tenir un certain compte de leurs eiforts; car c'était de la religion musulmane el des connaissances qui s'y rattachent que s'occupaient ces travailleurs. Ils ne méprisèrent donc pas tout à fait les dépositaires de la science. Mais, lorsque l'autorité échappa aux
' Ce passage manque dans l'édition de ^ Pour jUiolj, lisez jLiJjl ^.
Boulac et dans les maniiscrils C et D. ° C'est-à-dire les personnes nées de
* Pour *^c , lisez J.*f. pères arabes el de mères non arabes, ou
Littéral, tau cou du ciel.» vice versa. Le terme mowalled , employé
Littéral. • de la civilisation sédentaire p'ar noire auteur, a produit le mot espa-
l't de son marché. " gnol mulato, et le mol français mulâtre.
D'IBN KHAI.DOUN. 30r
Arabes pour passer entre les innins des non- Arabes, les membres fin nouveau gouvernement regardèrent les sciences religieuses comme des matières provenant de l'étranger, et n'eurent pour elles aucune considération, précisément à cause de leur origine exotique. Ils en persécutèrent les professeurs, parce qu'ils les regardaient comme des gens mal disposés qui s'occupaient de cbo.ses dont aucun avantage ne pourrait résulter, ni pour l'Etat, ni pour l'administration. Nous avons déjà signalé ce fait dans le chapitre qui traite des offices et charges religieuses'. Ce que nous venons d'exposer ici montre pourquoi les hommes les plus versés dans la connaissance de la loi étaient presque tous des Persans'^.
Passons aux sciences inlellectuelles. Elles ne parurent chez les musulmans qu'après l'époque où les savants et les auteurs de traités scientifiques eurent commencé à former une classe distincte (dans la société). L'enseignement de toutes les sciences devint alors un art spécial aux Persans, étant tout à fait négligé par les Arabes. Ceux-ci dédaignaient de l'exercer. Les seules personnes qui s'en chargèrent furent des Persans à qui (les grands seigneurs) montraient de la bienveillance', fait dont nous avons déjà parlé*. Ils poursuivirent leurs travaux dans les grandes villes musulmanes, tant que la civilisation de la vie sédentaire se maintint chez eux, dans l'Irac, dans le Khoraçan et dans la Transoxiane; mais, après la ruine de ces pays et la décadence de la civilisation qui les di>tinguait, ce qui est un des' moyens cachés dont Dieu se sert pour faire progresser les sciences et les arts, les Persans, s'étant laissés envahir par (la civilisation incom- P. ^-i. plète de) la vie nomade, perdirent tout le savoir qu'ils avaient acquis. Dès lors l'élude des sciences ne continua que dans certaines capitales où la civilisation sédentaire se maintenait encore.
Parmi les villes où celte civilisation s'est le mieux soutenue, il
' Voyez la i" parlie, p. 454- On n'y maire; l'auteur aurait dû écrire 'l*i ou
trouve pas, cependant, la moindre men- ..»»#• lion de persécutions. ' Je lis y»jJul
' Le mot UaE est une faule rie gram- * Voyez la i" partie, p. 374.
faut signalei" surtout le Caire, métropole de Tunivers, portique de l'islamisme, source des sciences et des arts. La Transoxiane en a conservé quelques restes, parce que les dynasties qui y ont régné n'en avaient jamais été dépourvues. Aussi les habitants de cette contrée possèdent-ils encore dans les sciences et dans les arts un degré d'habileté qui ne se laisse pas méconnaître. Cela nous a été démontré par le contenu de certains ouvrages composés par un de leurs érudils et que nous avons reçus dans ce pays (la Mauritanie). Cet auteur se nomme Saad ed-Dîn et-Teftazani'. A l'égard des autres Persans, nous ne connaissons que l'imam Ibn el-Khatîb^ et Nacîr ed-Dîn et-Touci' dont on puisse être assuré que les écrits aient atteint aux dernières limites du beau.
En étudiant ces faits et en y réfléchissant, on trouvera encore une de ces singularités qui se présentent dans les choses humaines. Dieu crée ce qu'il veut.
Si un individu a contracté dan» sa jeunesse l'iiabitude de parler une langue non arabe, ce défaut rend l'acquisition des sciences (arabes) moins facile pour lui qu'elle ne l'est pour ceux dont l'arabe est la langue malernelle*.
La cause de ce fait est cachée, mais je vais en donner l'explication. Dans les études scientifiques de tout genre, on travaille uniquement sur les idées de l'entendement ou sur celles de l'imagination^. Ces études ont pour objet, d'une part, les sciences religieuses, et consistent ordinairement, pour celles-ci, dans l'examen des termes qui s'y emploient et des matières dont elles traitent. Tout cela est du domaine de l'imagination, parce qu'il consiste en propositions fournies par le Coran et par la Sonna, et en termes employés pour énoncer ces propositions. D'une autre part, nos éludes ont pour objet les sciences
' Voyez ci-devant, p. lag. * Ce chapitre ne se trouve pas dans l'é-
' Voyez la i" partie, p 899. dition de Boulac. Ce célèbre philosophe et nialhéma- ' Les idées de l'entendement dérivent
ticien mourut en l'an 67a (127.3-1374 de de la raison, et celles de l'imagination de
J. C.). lafoi.
intellectuelles, lesquelles sont du domaine de l'entendement. Or ce sont les mois qui font connaître ce que l'esprit renferme d'idées appartenant, soit à l'entendement, soit à l'imagination; ils s'emploient P. 175. pour les transmettre oralement d'une personne à une autre dans les discussions, dans l'enseignement et dans les débats auxquels donnent lieu les questions scientifiques, débats que l'on prolonge dans le but d'acquérir une parfaite connaissance de la matière dont on s'occupe. Les mots et les phrases sont les intermédiaires entre (nous et) les pensées (d'autrui); ce sont des liens et des cachets qui servent à fixer et à distinguer les idées. Il faut savoir reconnaître les idées aux mots qui les représentent; mais, pour le faire, l'étudiant' doit connaître la signification que chaque mot porte dans le langage et posséder un bon fonds d'instruction. S'il ignore le cens des mots, il ne pourra guère découvrir les idées qui y correspondent, et h cette difficulté vient encore se joindre celle de la spéculation dans laquelle l'esprit est alors engagé. Si la faculté de reconnaître la portée des mots est assez bien affermie chez l'étudiant pour que son esprit, aussitôt un mot prononcé, saisisse l'idée qui y correspond, ce qui, du reste, a lieu par intuition et par suite d'une disposition naturelle, le voile qui s'interposait entre cette idée et l'entendement disparait tout à fait, ou se laisse écarter très-facilement La seule tâche qui reste alors à remplir, c'est l'examen de ces idées.
Voilà ce qui arrive quand l'enseignement se donne de vive voix et fournit toutes les indications nécessaires; mais, si l'étudiant est obligé de travailler seul, de mettre par écrit (ce qu'il apprend dans les livres), et de reconnaître les paroles qui sont indiquées par les traits de l'écriture, il voit surgir devant lui une nouvelle difficulté, provenant de la distinction qui existe entre les mots tracés au moyen de l'écriture et les paroles qui s'articulent, mais qui se trouvent encore dans l'esprit*. En effet, les traits de l'écriture servent spécialement à indiquer les paroles articulées, et, tant qu'on ne saisit pas les indi-
Lisez^JjuiJ. — ' Cela s'applique surtout à la langue arabe quand elle est écrite, comme dans les premiers temps , sans voyelles et sans points diacritiques.
calions qu'ils fournissent, on ne saurait reconnaître les mots qu'ils désignent. Si l'on ne distingue pas bien aux traits de l'écriture les mots qu'ils représentent, on ne connaîtra qu'imparfaitement le sens de ces mots; c'est donc ià un autre voile qui dérobe à l'investigateur P. 276. et à l'étudiant la vue du but qu'il cherchait à atteindre, savoir, l'acquisition de connaissances; et ce voile est encore plus difficile à soulever que le premier. Mais, lorsqu'on a bien acquis ia faculté de reconnaître les idées indiquées par les mots articulés et par les traits de l'écriture, le voile est tout à fait levé et l'on n'a plus que la tâche de bien comprendre les investigations qui se font au moyen de ces idées. La difficulté de distinguer les rapports des idées aux mots, tant articulés qu'écrits, existe pour toutes les langues. Ceux qui apprennent ime langue dans leur jeunesse acquièrent bien mieux que les autres ia faculté de s'en servir.
Le peuple musulman, ii l'époque où ii fonda son empire et absorba les autres nations, alors que l'influence du Prophète et du Coran eut fait disparaître les sciences des anciens, ce peuple était d'une ignorance (et d'une simplicité de mœurs) qui se manifestaient dans toutes ses inclinations et dans toutes les habitudes qui le distinguaient. Mais ensuite ia souveraineté, la puissance et les services forcés des peuples vaincus le façonnèrent aux usages de la civilisation sédentaire et adoucirent chez lui la rudesse des mœurs. Dès lors renseignement des s(iences religieuses, qui s'était fait chez les musulmans (gratuiten)ent et) par la voie de la transmission orale, devint un métier, et le progrès de leurs connaissances amena la composition d'une foule d'ouvrages et de recueils.' Mus par le désir de connaître les sciences des autres peuples, ils firent traduire en arabe les traités qui les renfermaient , et , pour réunir ces renseignements nouveaux à leurs propres sciences, ils ies remanièrent dans les mêmes moules dont ils s'étaient servis pour façonner leurs premières spéculations. Ayant dépouillé ces traités de leur vêtement étranger, afin de les habiller à l'arabe, ils firent tant de progrès dans leurs études, qu'ils surpassèrent leurs modèles. Dès lors les originaux de ces livres, de ces textes en langue étran-
D'IBN KHALDOLN. 305
gère, tombèrent dans l'oubli et n'obtinrent pas plus de considération qu'une ruine abandonnée, qu'un nuage de poussière chassé par le vent, et toutes les sciences se trouvèrent exposées dans le langage des Arabes et consignées dans des recueils dont l'écriture était celle de ce peuple. Il fallait donc que les personnes engagées dans des études scientifiques connussent la signification des mots appartenant à leur langue, non-seulement des mots articulés, mais des mots écrits; car elles devaient se passer des traités rédigés en d'autres langues, vu que ces volumes avaient péri, faute de soins.
Nous avons déjà fait observer que parler un langage quelconque est une faculté acquise par la langue, de même qu'écrire est un acte dont la faculté appartient à la main. Donc, si un homme a contracté dans sa jeunesse l'habitude de parler une autre langue que l'arabe, P. 377jamais il ne parviendra à bien énoncer ses idées en arabe. C'est un fait que nous avons laissé entrevoir en démontrant qu'une personne, devenue très-habile dans la pratique d'un premier art qu'elle aurait appris, ne parvient presque jamais à se distinguer dans un second; cette proposition me paraît évidente. L'étranger, qui n'a qu'une connaissance imparfaite de l'arabe et de la siguificalion des mots aiticulés ou écrits qui appartiennent à cette langue, ne saurait reconnaître d'une manière parfaite les idées que ces mots représentent, ainsi que nous venons de le dire; à moins toutefois que l'habitude de parler sa propre langue ne soit pas devenue une facuhé persistante à l'époque où il veut s'appliquer à l'étude de l'arabe. C'est ainsi qu'en Perse les enfants qu'on élève dans la société d'Arabes, et dont l'esprit n'a pas encore subi l'influence de leur langue maternelle, parviennent à bien parler l'arabe. En ces cas, c'est la langue arabe qu'on peut considérer comme la première qu'ils ont apprise, et ils n'auront pas de difficulté à comprendre les idées qu'ils y trouvent énoncées, 11 en est de même des personnes ' qui ont appris l'écriture usitée dans leur pays avant de s'occuper de l'écriture arabe. Aussi
' L'auteur a voulu dire : •' Les mêmes observations s'appliquent aux personnes. » Prolégomènes. — m. 39
306 PROLEGOMENES
voyons-nous que beaucoup de savants d'origine étrangère ont pour habitude, en donnant des leçons et en faisant des cours, de ne pas rapporter (avec des explications) les gloses qu ils tirent des livres (arabes), mais de les (apprendre par cœur et de les) débiter (telles qu'elles sont), voulant ainsi s'épargner la tâche d'aborder les difficultés offertes par ces passages, et se rendre ainsi j51us facile l'intelligence des idées qu'ils renferment. Mais celui qui s'est acquis la faculté de bien comprendre la signification des mots, tant articulés qu'écrits, n'a pas besoin d'avoir recours à ce subterfuge; le talent de reconnaître les mots en les voyant écrits et de saisir les idées quand il entend prononcer les mots (qui les représentent) est devenu pour lui comme un attribut inné, et fait disparaître le voile qui lui cachait les idées auxquelles ce§ mots correspondent. Celui qui met un grand . empressement à s'instruire, qui s'attache à l'étude de la langue et des paroles écrites, obtiendra une connaissance solide de ces matières; nous en voyons des exemples parmi les savants étrangers, mais ces P. 278. exemples sont rares, et, si l'on compare ces savants avec leurs contemporains et confrères de race arabe, on verra que ceux-ci les surpassent en savoir et dans la faculté de bien manier la langue. L'infériorité des étrangers provient du relâchement que l'habitude d'intonations barbares (arfy'ma), contractée de bonne heure, fait subir (aux organes de la parole), en affaiblissant leur action.
Qu'on ne nous objecte pas la déclaration que nous avons déjà laite, savoir, que la plupart des savants parmi les musulmans étaient des adjeni (non-Arabes), car nous avons voulu désigner par ce terme ceux qui étaient d'origine étrangère, et nous avons fait remarquer que la longue persistance de la civilisation sédentaire chez ces peuples les avait habitués à la pratique des arts et à l'acquisition des connaissances scientifiques. Mais ici il s'agit d'autre chose, savoir, de Yadjma (ou embarras) éprouvé par la langue (quand elle n'est pas habituée à la prononciation de l'arabe). Si l'on nous objecte les Grecs, peuple très-versé dans les sciences, je répondrai qu'ils en avaient acquis la connaissance par l'intermédiaire de leur propre langue, celle qu'ils
DIBN KHALDOL'N. 307
avaienl parlée dès leur première jeunesse, et par la voie de leur propre écriture, tandis que le musuhnan non arabe apprend les sciences par l'intermédiaire d'une langue qu'il ignorait dans sa jeunesse et d'une écriture toute différente de celle dont il avait eu d'abord l'habitude. Or cela est un grand obstacle à son progrès, ainsi que je viens de le dire.
Ces observations s'appliquent dans toute leur étendue aux individus des diverses nations dont la langue maternelle est autre que l'arabe ; elles sont vraies en ce qui concerne les Persans, les Roum, les Turcs, les Berbers, les Francs et tous les peuples dont la langue n'est pas l'arabe. Et il y a dans cela des signes pour ceux qui savent observer. {Coran, sour. xvi, vers. 71.)
Les sciences qui se rapportent à ia langue arat>e.
Ces sciences forment les quatre colonnes (principales de la langue), savoir : la lexicologie, la grammaire, la rhétorique et la littérature. Leur connaissance est absolument nécessaire aux légistes, parce que P. 279. tous les articles de la loi dérivent du Coran et de la Sonna, (recueils) qui sont en langue arabe et dont les (premiers) rapporteurs, c'est-àdire les compagnons du Prophète et leurs disciples immédiats, étaient des Arabes. C'est aussi dans la langue des Arabes qu'il faut chercher l'explication des dilBcultés qui se présentent dans ces textes sacrés. La connaissance des sciences qui concernent celte langue est donc indispensable quand on veut apprendre le droit. Les différences qui se remarquent dans la consistance que ces sciences ont acquise' proviennent de la diflérence des rangs qu'on leur a assignés d'après l'utilité qu'elles offrent pour le but qu'on veut atteindre. (On connaîtra ces différences) à la lecture de ce que nous allons exposer en traitant successivement de chacune de ces sciences, et on y verra que la grammaire tient la première place, parce qu'elle indique les
' Pour o-i=>UJlj, liseï ju£=U]t J.
308 PROLEGOMENES
procédés qu'il faut employer quand on veut exprimer ses pensées avec précision. C'est par la grammaire que nous distinguons le régissant du régime et l'inchoatif de l'énonciatif; sans elle, on ignorerait les bases mêmes de l'art au moyen duquel on fait connaître ses idées. La lexicologie avait cependant droit à la première place; mais, comme la plupart des termes inventés pour signifier des idées ont continué à désigner ces mêmes idées sans avoir changé de destination, tandis que les inflexions de la syntaxe désinentielle servant à distinguer le sujet de l'attribut et à marquer leur relation mutuelle ont subi tant d'altérations qu'elles ont fini par disparaître, on attache plus d'importance à la grammaire qu'à la lexicologie. En effet, si les règles de la grammaire tombaient dans l'oubli, on perdrait le moyen de se comprendre mutuellement, tandis que la signi-
fication des mots ne s'oublie
pas
La gi'ammaire {nahou.).
Le terme logha"^, pris dans son acception ordinaire, signifie l'expression de la pensée au moyen de la parole. Conmie c'est là un acte lingual [qui résulte du désir de communiquer ses idées à autrui] \ il ne manque jamais de devenir, pour l'organe servant à le produire, c'est-à-dire pour la langue, (un acte habituel,) une faculté complètement acquise. Le langage, chez chaque peuple, est tel que l'accord P. j8o. général des volontés l'a fait. Chez les Arabes, la faculté de la parole est plus belle qu'ailleurs, et montre toute sa supériorité par la clarté avec laquelle elle énonce la pensée. La cause en est que l'arabe possède, outre les mots, des signes particuliers qui expriment un grand nombre d'idées. Telles sont les motions (ou voyelles finales) servant
' Dan» Je passage que je rends ninsi, ' Le texte de cette parenthèse offre une
l'auleur se borne à dire : « mais il n'en est faute grave : le mot *iKJI doit se rempla-
pas ainsi de la lexicologie. » cer par j^uUI, Va- texte ne se trouve, an
Ce mot signifie primilivement paro/e, reste, ni dans l'édition de lioulac, ni dans
et secondairement locution, lanqage , lexi- les manuscrits C et D. Le traducteur tinc
cotogie. n'en a tenu aucun compte.
D'IBN KHALDOUN. :m)
à distinguer le régissant du régime (et) du mol attiré, c'est-à-dire du complément (régi au génitif). Telles sont encore certaines lettres au moyen desquelles on fait passer d'un sujet à un autre l'action, ou mouvement, exprimé par le verbe ', et cela sans être obligé d'y employer d'autres mots. Ces particularités n'existent que pour l'arabe " ; dans les autres langues il faut avoir un terme spécial pour chaque idée et pour chaque circonstance particulière. Aussi trouverionsnous que, chez les Pt-rsans, la langue de la conversation serait trèsdiffuse, si nous établissions une comparaison entre elle et l'arabe. C'est à cette concision que se rapporte l'idée énoncée par le Prophète en ces termes : « J'ai reçu (de Dieu) des paroles qui disent beaucoup, et mon style se distingue par son extrême concision. • Dans l'arabe, les lettres (formatives), les motions et les imposés, c'est-à-dire les formes (diverses des mots dérivés), ont chacune, dans l'expression de la pensée, une valeur réelle qui s'apprécie instantanément, sans qu'on soit obligé d'avoir recours à l'aide d'un art quelconque*. La faculté de les employer était acquise à l'organe de la langue chez les Arabes et se transmettait d'une génération à une autre, de même (ju'aujourd'hui notre langage passe de nous à nos enfants.
Après la promulgation de l'islamisme, les Arabes sortirent du Hidjaz pour s'emparer de l'empire (du monde) et arracher le pouvoir aux mains des peuples et des dynasties qui l'exerçaient. Comme ils se mêlèrent alors aux adjem (étrangers), la faculté dont nous parlons s'altéra chez eux par l'adoption d'expressions qui ne convenaient pas (au génie de la langue arabe), et qui s'y étaient introduites par l'habitude d'entendre parler ceux d'entre les étrangers qui avaient pris les usages des Arabes. Or c'est de l'audition que provient la faculté du langage. Dès lors, cette faculté se corrompit par un mélange de
' Il s'agit des 'étires formatives, celles ' EHes se retrouvent dans le turc, dans
qui s'ajouîenl à la fonne primitive du verlîe l'iiébreu et dans plusieurs autres langues, alin d'en tirer les formes dérivées; dan.s ' Je suppose que les mots ^J^i.^S^Iî y^
certains cas, elles rendent transitifs le? ont ici la signiticationde,^JsikJ ^I «jt ^. verbes neutres, et vice versa.
termes qui devaient altérer son caractère et qu'elle recevait facilement, tant elle avait l'habitude d'obéir à l'audition, p. 381. Les hommes prévoyants' parmi les Arabes commencèrent alors à craindre que, dans la suite des temps '^, cette faculté ne se perdît tout à fait et que l'accès du Coran et de la Sonna ne fût fermé à toutes les intelligences. Voulant prévenir ce danger, ils tirèrent des expressions usitées dans leur langue quelques règles qu'on devait appliquer d'une manière absolue à (la conduite de) cette faculté, et qui ressemblaient à des universaux ou principes généraux. Ils examinèrent, au moyen de ces règles, toutes les formes du discours, afin de pouvoir les classer selon leurs analogies. Le régissant devait se placer dans la catégorie du merfouâ (ce qui est au nominatif ou au mode indicatif), ainsi que le sujet de la proposition, et le régime (du verbe) devait être mis dans celle du mensoub (ce qui est à l'accusatif). S'étant ensuite aperçus que la signification des mots se modifiait selon les changements subis par ces motions (ou voyelles finales, servant à marquer les cas et les modes), ils s'accordèrent à désigner (les règles de) ces changements par le nom cYeïrab (arabisation, syntaxe des désinences), et à donner le nom d'aamel (régissants) aux mots qui les effectuaient. De là dérivait un corps de doctrine qu'ils acceptèrent d'un commun accord et dont ils étaient les seuls dépositaires. Ils la mirent ensuite par écrit et en formèrent un art qui leur appartenait et qu'ils désignèrent par le terme nahou (voie, grammaire).
Celui qui, le premier, écrivit un ouvrage sur cette matière, fut Abou '1-Asoued ed-Douéli ', de la tribu de Kinana. Il le fit, dit-on, sur l'invilation d'Ali (le khalife), qui, ayant remarqué que la faculté de parier correctement commençait à s'altérer, lui avait ordonné de faire quelque chose pour l'empêcher. Abou '1-Asoued eut recours à l'étabUssemcnt de quelques règles qu'on pouvait se rappeler facile-
' Je lis .•j-l*. sans d'Ali, mourut l'an 69 (688-689 de
* Lisez Oyojy J. C.). Voyez Dict. biogr. d'ibn Khallikan,
' Abou 'l-Asoued Dhalem Ibn Amr vol. I, p. 662. L'auteur y parle des travaux
ed-Douéli, natif de Basra el un des parti- d'Abou '1-Asoued sur la grammaire.
ment et qu'il avait découvertes en examinant beaucoup de cas particuliers. Le même sujet, traité ensuite par d'autres écrivains, échut à Khalillbn Ahmed el-Ferabîdi', qui vivait sous Haroun er-Kechid. On avait alors le plus grand besoin d'un (bon) traité sur la matière, tant les Arabes avaient perdu de cette faculté; Khalîl mit en ordre le» principes de l'art et en compléta les subdivisions. Sibaouaïh ^ ayant appris de lui la grammaire, développa complètement ces subdivisions et y ajouta un grand nombre d'exemples et d'éclaircissements. Le Kitab (ou livre par excellence), qu'il composa sur ce sujet et qui jouit d'une si grande célébrité, a servi de modèle à tous les ouvrages grammaticaux qui parurent dans la suite. Abou Ali '1-Fareci et Abou '1-Ca- P. ïSîcem ez-Zeddjadji écrivirent ensuite plusieurs abrégés à l'usage des commençants, et suivirent dans ces traités le plan adopté par le grand maître de l'art dans son Kilab.
La grammaire iiit ensuite traitée bien au long, et alors surgit la divergence d'opinions qui continua à régner entre les grammairiens de koufa et de Basra, les deux anciennes capitales de l'empire arabe; les arguments et les preuves mis en avant de chaque côté se multiplièrent, et les systèmes de doctrine adoptés dans renseignement s"écarlèrent les uns des autres. Gomme on ne s'était pas entendu sur les principes fondamentaux de l'art, il y eut un grand désaccord au sujet des désinences (qu'il fallait employer) dans beaucoup de mots du Coran, et cela contribua pendant longtemps à la perplexité des étudiants. Alors vinrent les gramn)airiens postérieurs avec leurs systèmes. Les uns, voulant tout condenser, firent disparaître la plupart des longueurs dont ces traités étaient remplis, tout en conservant ce qui s'y trouvait de vraiment utile; parmi ceux-ci Ibn Malek^ se distingua en composant son Teshil (la grammaire rendue facile). Les autres s'appliquèrent à former des abrégés élémentaires à l'usage des
' Khalîl Ihn Alimed , de lu tribu arabe lème les règles de la prosodie. Il mourut
des Feralûd, composa plusieurs traités vers l'an 170 (786-787 de .1. C). sur la grammaire et sur la philologie. Il ' Voyez ci devant, p. 372.
fut aussi le premier qui réduisit en sys- ' Voyez la i" partie, p. xx.
312 PROLEGOMENES
commençants; ce que firent Zamakhcheri ' dans son Mofassel (capitulaire) et Ibn el-Hadjeb- d-àns son^ Mocaddema (introduction). Quelques-uns mirent en vers les règles de la grammaire; Ibn Malek, par exemple, à qui nous devons ï'Ardjouza tel-Kobra (le grand traité versifié) et YArdjouza tes-Soghra. (le petit traité versifié), et Ibn Moti, qui composa YArdjouza lel-Alfiya (le traité composé de mille vers) *.
En somme, les ouvrages sur la grammaire sont tellement nombreux, qu'on ne saurait les indiquer tous. Les systèmes d'après lesquels on enseigne cet art diffèrent les uns des autres; celui des grammairiens postérieurs ne s'accordait pas avec celui de leurs prédécesseurs, et ceux des écoles de Koufa, de Basra, de Baghdad et de FEspagne offraient beaucoup de points de dissemblance.
La décadence de la civilisation, fait dont nous sommes les témoins, avait tellement précipité le déclin des sciences et des arts, qu'il semblait nous annoncer la perte prochaine de fart grammatical; mais, dans ces derniers temps, il nous est arrivé ici, dans le Maghreb, un p. 283. recueil venu de f Egypte et attribué à Djemal ed-Dîn Ibn Hicham ^, im des grands savants de ce pays. Cet ouvrage renferme toutes les règles de la syntaxe désinenlielle; il les indique d'une manière sommaire, tout en fournissant les détails les plus essentiels; il traite des particules, des propositions et des termes dont la proposition se compose, mais il omet les nombreuses redites qui se présentaient dans les divers chapitres de la grammaire (tels que ses devanciers les avaient rédigés). Ce traité a pour titre El-Moghni fit Eïrab [livre qui suffit pour Vétude delà syntaxe désinentielle)''. L'auteur y indique
' Voyez la r* partie, p. a3. sien. (Voyez la i" partie, Introduction,
' Voyez ci-devant, p. 34- p- xx.) Les exemplaires de XAlfiya d'Ibn
' Il faut insérer *J après jù»jJLlt. Moti sont devenus fort rares.
' Yahya Ibn Moti, membre de la tribu '" Voyez ci-devant, p. 273.
des Zouaoua, en Kabylie, cl auteur de '' Ici, par un défaut d'attention, notre
plusieurs traités de grammaire, mourut auteur fait de deux ouvrages un seul :
auCaire en 6a8 (ia3o-ia3i de J. C). Son Ibn Ilichniu nous a laissé deux traités
Alfiya jouissait d'une grande réputation de grammaire, dont le plus important est
jusqu'à ce qu'Ibn Malek eut composé le intitulé Mojjhni 'ILebîb (ce qui sudit à
DIBN KHALDOUN.
toutes les (messes de la syntaxe désinentielle qui se rencontrent dans le texte du Coran; il les classe par ciiapitres et par sections, d'après leurs principes ioudamentaux, et les expose dans un ordre régidier. L'abondance de notions scientifiques offertes par ce traité fait voir que l'auteur était profondément versé dans son art et qu'il en possédait une connaissance parfaite. Il a marché, autant que je puis en juger, sur les pas de ceux d'entre les grammairiens de IVIosul qui ' avaient accepté la doctrine d'Ibn Djiimi "^ et suivi le plan adopté par ce savant dans l'enseignement de son art. Le savoir déployé par Ibn Hicbam est vraiment admirable, et montre qu'il possédait parfaitement son sujet et qu'il était très-habile. Dieu ajoaie aux choses créées autant qu'il veut. {Coran, sour. xxxv, vers, i .)
La lexicologie.
La lexicologie [logha) sert à expliquer le sens des mois institués' (pour représenter des idées). Lorsque la faculté de s'exprimer correctement en arabe se fut affaiblie en ce qui regarde l'emploi des motions, c'est-à-dire de ce que les grammairiens appellent eïrab (la syntaxe désinentielle), et lors(jii'on eut établi, pour le maintien de cet emploi, les règles dont nous avons parlé, le langage des Ai'abes
l'homme inlelligentj. L'autre, auquel il donna le litre iVEl-Eïrab an Caouaîd el- Eïrab (exposition des règles fondamenlales de la syntaxe des désinences), est beaucoup moins étendu. M. de Sacy a publié plusieurs chapitres de celui-ci dans son Anlliologie grammaticale arabe. Le Moghni jouit encore d'une grande réputation , bien qu'il offre comme exemples beaucoup de vers qu'il est impossible de comprendre sans un commentaire. Le polygraphe Soyouti a remédié à ce défaut en composant son Charch chawahed el-Moghni (explication des exemples cités dans le Moghni j. Prolégomènes. — ut.
' J'insère le mot ^^oJt après J>->jll.
Cette correction est justifiée par l'édilion de Boulac.
' Voyez ci-devant, p. a'^S.
^ Le mot 2^j signifie poser. Les philologues arabes disent que les mots ont été potéf pour exprimer les idées. Je rends ce verbe par instituer. Bossuet a dit, dans son Traité de logique, liv. I, chap. ni : ■ L'idée représente naturellement son objet, et le terme (le représente) seulement par institution, c'est-à-dire parce que les hommes en sont convenus. >
ko
314 PROLltGOMÈNES
n'en continua pas moins à s'altérer par suite des rapports fréquents et intimes qui s'étaient établis entre eux et les peuples de race étranî^ère ', La corruption s'étendit jusqu'aux mots institués (pour la représentation des idées), et eut pour résultat ([ue beaucoup de termes arabes s'employaient en dehors de leur destination primitive. Cela provenait de l'inclination des Arabes à se familiariser avec les locutions vicieuses employées par les nouveaux arabisés et s'éloignant du bon arabe. Il fallait donc songer à fixer le sens des mots par le moyen de l'écriture et à réunir toutes ces indications pour en former des recueils, car il était à craindre que la langue ne finît par P. j84. disparaître tout à fait , et que cela ne rendît impossible l'intelligence du Coran et des traditions.
Plusieurs philologues très-habiles entreprirent cette tâche, en rassemblant des exemples du bon langage et en les dictant à leurs élèves. Le premier qui entra dans cette carrière fut El-Khalîl Ibn Ahmed el- Ferahîdi. 11 composa le Kitab el-Aïn^, livre dans lequel il inscrivit tous les mots qui peuvent se former par la combinaison des lettres de l'alphabet. Ces mots sont bilitères, ou trilitères, ou quadrililères; il y en a même qui se composent de cinq lettres (radicales) et qui appartiennent à la dernière classe des combinaisons permises dans la langue arabe. El-Khalîl réussit dans cette entreprise par l'emploi d'une suite de procédés embrassant (tous les cas qui pouvaient se présenter). Expliquons cela. I^e nombre des mots bilitères doit s'obtenir en opérant successivement sur les termes d'une série (régulière) qui commence par un et finit par vingt-sept, chiffre qui indique l'avant-dernier ternie de ia série des lettres de l'alphabet. En efl'et, chacune ' de ces lettres doit se combiner avec les vingt-sept autres. La première lettre fournirait ainsi vingt-sept mots bilitères; la seconde, combinée avecles vingt-six (qui forment le restant de la série), produirait vingt-six bilitères; on prendrait ensuite Fa troisième (lettre pour la combiner de la même manière), puis la quatrième (et ainsi
' Ou persane. ' l'nur tv».y|l, lisez tV^I^'I.
' Voyez ci-après, p. 3 16.
DIBN KHALDOUN. 3fâ
de suite) jusqu'à la vingt-septième, qu'où combinerait avec la vingtliuilièmc et qui produirait ainsi un seul (bililère). Tous ces résultats formeraient une suite régulière de nombres, depuis un jusqu'à vingt-sept. La sommation de cette série se ferait par le procédé dont se servent les arithméticiens : [c'est-à-dire en ajoutant le premier nombre de la série au dernier et en multipliant cette somme par la moitié du nombre des tern)es] '. On doublerait ensuite cette somme parce qu'on peut renverser l'ordre des lettres dans le mot bilitère et en mettre la seconde avant la première; c'est un (ait dont il faut tenir compte en calculant ces combinaisons. Le chiffre qui s'obtiendra de cette manière indiquera le nombre total des bilitères. Pour connaître le nombre des Irilitères, on multipliera celui des bilitères par chaque terme de la suite des nombres qui commence par P. aSâ. un et qui finit par vingt-six; car on ajoute une lettre au bilitère pour le convertir en trilitère, et chaque bilitère remplit ici la l'onction d'une seule lettre que l'on combinerait avec les vingt six lettres restantes. On prendra donc la somme de la série, depuis un jusqu'à vinglsix, on la multipliera par le nombre des bilitères, puis on multipliera cette somme par six, nombre des combinaisons dont trois lettres sont susceptibles; on aura alors le nombre des trilitères qui peuvent se former par la combinaison de toutes les lettres de falphabet. Pour obtenir celui des qnadrililères et des mots composés de cinq lettres, on procédera de la même manière '^.
' Celle règle est juste quand les termes se trouve ni dans le» tnanuscrils C et D (le la série sont en nombre pair, mais elle ni dans l'édition de Boulac. ne sullil pas dans le cas actuel, où le ' Pour rédiger un dictionnaire, il s'agit nombre des termes est impair. Pour ob- bien moins de connaître le nombre des tenir la somme d'une progression dont les mots qui doit y entrer que d'avoir tous ces termes sont en nombre iiiipair, il en faut mots sous la main ainsi que leurs signiiisupprinier le premier ou le dernier terme, calions. J'ajouterai qu'il y a de l'incompaprendre la somme du reste, en suivant la tibilité entre certaines lettres de l'alphabet règle, puis ajouter à cette somme le terme arabe, de sorte qu'elles ne peuvent jamais supprimé. — Jai mis le passage du texte se rencontrer immédiatement dans une entre parenthèses, parce qu'il donne une même racine.; ce qui réduit considérableidée incomplète de l'opération , et qu'il ne ment le nombre total des combinaisons.
EI-Khalîl, ayant déterminé le nombre de ces combinaisons, classa les mots d'après les lettres de l'alphabet (par lesquelles ils commençaient), se conformant ainsi à l'usage reçu; puis il entreprit de ranger ces lettres d'après la position des organes qui servent à les articuler. 11 donna la première place aux lettres (jullurales, la seconde aux lettres palatales, la troisième aux dentales, la quatrième aux labiales et la cinquième aux infirmes, c'est-à-dire aériennes^. Il mit la lettre aïn en tête de la première classe, parce qu'elle provient de la partie (du gosier) la plus éloignée (des lèvres). Ce fut à cause de cela qu'on appela son dictionnaire Le livre de l'Aïn (Kitab el-Aïn), se tenant ainsi à l'usage des anciens qui donnaient pour titres à leurs recueils les phrases ou les mots par lesquels ces traités commençaient. Il distingua aussi les termes qui s'emploient de ceux qu'on a laissés de côté. Ces derniers appartiennent ordinairement à la catégorie des quadril itères et à celle des mots qui sont formés de cinq lettres, les Arabes ayant renoncé à leur emploi parce qu'ils les trouvaient trop pesants dans la prononciation. L'auteur inséra les mots bilitères dans cette dernière classe, parce qu'ils sont d'un usage très-restreint. Les (racines) trilitères s'emploient beaucoup plus que les autres; aussi les formes qui en dérivent sont- elles très-nombreuses. El-Klialîl inséra toutes ces formes dans son Kitab el-Aïn, et les y exposa de la manière la plus satisfaisante et la plus complète.
P. 286. Dans le iv* siècle, Abou Bekr ez-Zobeïdi^, maître d'écriture du khalife espagnol Hicham el-Moweïyed', fit un abrégé de lAïn, tout en respectant l'ample dessein de ce recueil. Il supprima tous les
' Celles qui se forment par expiration. Plus tard son élève lui confia les fonctions
Ces lettres sont Valef, le ouaoa et le ya. de cadi à SéviUe et de commandant des
' Ibn klialliknn nous apprend, dans troupes de la police (cAorta). Il mourut en
.ton Dictionnaire biographique, vol. 111, Syij (gSc) de J. C). Selon Hnddji Khalîfa,
p. 83, de ma traduction, qu'Abou Bekr il avait donné à son ouvrage sur ÏAïn le
Mohammed Ibn el-Hacen ez-ZobekU était l'iUe iVElIstidrak ala 'l- Aïn [V Aïn corrisél-
un nalifde Cordoup. Il s'établit à Sévillc, ' Hicliam clMoweïyed, le dixième des
où il fut nommé précepteur du jeune Omeïades espagnols, monta sur le trône prince Omeîade , Ilicbam ei-Moweîyed. l'an 366 de l'hégire (976 de J. C).
lermcs dont on no fail pas usage, ainsi qu'une grande partie des exemples cités pour justifier les significations attribuées aux mots généralement employés. Cet abrégé, fait pour être appris par cœur, est un excellent ouvrage.
El-Djeuheri', natif de l'Orient, suivit, dans son Sahâh, l'ordre alphabétique généralement reçu, et commença par (les mots dont la dernière lettre est) le hamza. Il choisit pour indicateur (servant à faire connaître la place) de chaque mot la lettre finale de ce même mot, parce qu'on a très-souvent besoin des finales (quand on s'occupe à faire des vers ou de la prose rimée)^. [Cela lui faisait un chapitre. Ensuite il rangea les (mêmes) mots d'après l'ordre alphabétique des lettres initiales, et donna le titre de section à chacune de ces divisions, jusqu'à la dernière'.] Il reproduisit ainsi tous les mots de la langue, de même qu'El-Khalil l'avait fait avant lui (mais dans un autre ordre).
Un auteur espagnol nommé Ibn Cida^ parut ensuite à Dénia, sous le règne d'Ali Ihn iVIodjahed\ et composa un ouvrage qu'il intitula El-Mohkam (le bien constaté). Dans ce livre, il suivit le plan qui embrasse tout, celui dont nous venons de parler, et adopta l'arrangement observé dans le Kilab el-Ai'n. Il entreprit même d'y indiquer les dérivations des mots et leurs changements de forme, et produisit ainsi un fort bel ouvrage.
Mohammed Ibn Abi '1-Hoceïn, liadjeb^ (ou premier ministre) d'El-
.' Abou Nasr Ismaii Ibn Hatnmad el- etgrammairien.il mourut à Dénia, l'an 458
Djeuheri, le célèbre lexicographe, mourut (10G6). a Neïsapour, l'an 892 (looa de J. C). ' Ali, fils du Modjahed, souverain de
^ Ceci est l'ordre généralement adopté Dénia et des îles Baléares, monta sur le dans les dictionnaires arabes. Pour y trou- trône l'an 436(ioA4-io45), aussitôt après ver un mot, il faut le cbercber sous la der- la mort de soa père, nière lettre de la racine de ce n»ol, puis ' Pour i>— =►>— ° «compagnon,» lisez on cherche, dans le même chapitre, la pre- cj-^va.. (Voyez V Introduction de la première lettre de la racine. mière partie de cet ouvrage, p. xvui.) On
^ Ce passage manque dans les manus- trouve une notice biographique de ce nii-
crits C et D et dans l'édition de Boulac. nistre dans l'Uisloire dus Berbers, t. Il,
' Abou 'l-Hacen Ali Ibn Cida , natif de p. 369 , de ma traduction. Il mourut à Tu-
Murcic, je distingua comme philologue nis, l'an 671 (1272-1 37.'^).
PROLEGOMENES
Mostancer le Hafside, sultan de Tunis, (it un abrégé de ce dictionnaire, mais il y changea l'ordre des mots. Ayant adopté le plan suivi dans le Sahâh, il classa les racines de manière que leurs lettres finales servhsenl d'indicateurs. On dirait que cet ouvrage et le précédent (le Sahâh) sont jumeaux sortis du même sein et engendrés par le même père. [Korâa', un des grands maîtres dans la science delà langue, composa (sur cette matière) un livre intitulé El-Mondjed (le secours); on doit à Ibn Doreïd^ un ouvrage (du même genre) intitulé El-Djemhera !*• 287- (la collection), et à Ibn el-Anbari ' un autre nommé Ez-Zaher (Téclatant, le fleuri).]
Voilà, autant que je le sache, les ouvrages qui servent de base à tous les autres éciùts qui traitent de la langue. Il y a, de plus, quelques abrégés d'un genre particulier, consacrés à de certaines classes de mots et renfermant , soit une partie, soit la totalité des sections que le sujet comporte. Le plan qu'on y a suivi, dans le but d'embrasser toutes ces notions, est difficile à saisir, tandis que celui des ouvrages principaux, étant fondé sur les combinaisons des lettres, se comprend très-facilement.
Parmi les ouvrages qui traitent de la langue arabe, je dois signaler particulièrement celui que Zamakhcheri composa sur les tropes [et auquel il donna le titre à'Asas el-Belagha (principes fondamentaux de l'art de bien parler)]. On y trouve toutes les expressions que les Arabes ont employées mélaphoriquement en les détournant de leur signification primitive. C'est un ouvrage hautement instructif.
Il nous reste une question à traiter. Les (anciens) Arabes avaient
' Je crois que le philologue désigne ici par le litre de Koràa est le même grammairien et natif d'Egypte qui s'appelait Ali Ibn al-Hacen el-Hennaï et à qui on avait donné le sobriquel de Korâa el-Nemel, c'esl-à dire j'amic defoarmi. il mourut, probablement , dans la première moitié du iv' siècle de l'hégire, et laissa plusieurs ouvrages sur la grammaire et la lexicogra-
phie. (Voyez l'ouvrage de M. Fliigel intitulé Die grammafischen Schulen derAraber,
' Abou Bekr Mohammed Ibn Doreïd,
célèbre philologue , poète et généalogiste , mourutàBaghdad, l'an Sa 1 (gISSde J. C). ' Le grammairien Abou Bekr Mohammed Ibn el-Anbari mourut à Baghdad en 028 (960 de J. C).
D'IRN KHAF.DOLN. 319
imposé à chaque idée une dénomination qui devait l'indiquer d'une manière générale, puis ils se servaient d'autres mots pour désigner certaines particularités d'une même idée. Cela nous oblige à distinguer entre les mots d'institution primitive et ceux qui ont été introduits par l'usage. Pour y parvenir, il faut se sei-vir d'un art qui s'acquiert très-difficilement, .savoir, l'application de la critique au langage. Ainsi, par exemple, ils instituèrent le terme abiad pour désigner tout ce qui était plus ou moins blanc; puis ils désignèrent les chevaux blancs par le mot achehcb, les honmies blancs par le mot aziier et les moutons blancs par le mot amlah. (Ils observèrent cet usage si exactement) que l'application du qualificatif abiad à l'un ou l'autre de ces objets serait regardée comme une faute et une violence faite à la langue. Thaalebi ' s'est particulièrement occupé de cette matière et l'a traitée dans un ouvrage spécial intitulé Fikh el-Logha (la critique de la langue). C'est le meilleur ouvrage qu'un philologue puisse étudier, s'il ne veut pas"^ s'exposer à fausser les significations que les Arabes avaient attachées aux mots. Il ne suffit pas, en composant (une phrase), de connaître le sens primitif de chaque mot; il faut encore savoir si l'usage des Arabes justifie l'emploi de la phrase dans le sens qu'on lui attribue. C'est au littérateur qui dé.sire bien écrire, soit en prose, soit en vers, que cette connaissance est particuhèrement nécessaire; sans elle, il se tromperait à chaque instant dans l'emploi des mots de la langue, pris isolément, ou combinés avec d'autres. Les fautes de ce genre sont plus graves et plus choquantes que les P. j88, fautes de syntaxe.
Un savant des temps modernes composa un ouvrage dans lequel il entreprit de renfermer tous les mots qui ont plusieurs significations, et, bien qu'il ne les ait pas indiqués tous, il en a signalé le plus grand nombre.
' Abou Mansour Abdel-Vîeiek cth-Tliaa- ed-Dehr, ainsi que du traité intitulé luhh
lebi, littérateur el pliilologue très-dis- «/-LojA«. Il mourut en 429 (io37-io38). tingué.esl l'auteur de la célèbre antho- * La particule y' a ici la signiiication
logie poétique qui porte le titre de Yelimat négative.
Les abrégés qui traitent de cette partie de la science et surtout des mots généralement employés sont très-nombreux, ayant été composés pour faciliter aux étudiants le travail d'apprendre par cœur le sens de ces termes. Tels sont les alfadh (paroles) d'Ibn es-Sikkît\ le Fasîh de Thaleb^, etc. Quelques-uns de ces ouvrages renferment moins d'articles que les autres, ce qu'il faut attribuer aux. sentiments particuliers de chaque auteur concernant les matières qui lui paraissaient les plus importantes à savoir par cœur. Dieu est le créateur, le savant.
[La tradition^ qu'on invoque lorsqu'on veut prouver la légitimité d'un terme de la langue est celle-ci : que chez les Arabes chaque mol répondait exclusivement à une certaine idée. Elle ne nous dit pas qu'ils fussent les inventeurs de ces mots; un tel procédé leur aurait été trop difijcile, et il est loin d'être probable, car on ne connaît aucun exemple de son emploi. Une déduction fondée sur des analogies ne suffira pas pour nous démontrer que tel terme désigne telle idée, tant que nous ne connaîtrons pas un (second) exemple d'induction analogue à celui qui est si bien connu \ je veux dire le raisonnement d'après lequel on regarde (le terme kliamr qui signifie) le jus du raisin comme une expression générale servant à désigner tout ce qui peut enivrer. Quand on emploie un procédé de celte nature dans une déduction analogique, il y a moyen d'en constater la valeur,
' Abou Youçof Ishac Ibn ea-Sikkît est un grammairien célèbre auquel le klialifc Motewekkel avait confié l'éducation de ses fils, et qu'il fit périr d'une manière cruelle en l'année 244 (858 869 de J. C.) , parce qu'il ne déguisait point son ntlachemcnt à la cause des descendants d'Ali.
(Anthol. gram. de M. de Sacy, p. iSy.)
' Abou '1-Abbas Ahmed Ibn Yaliya , surnommé Thaleb , florissait dans le troisième siècle de l'hégire, et fut un des grands chefs de l'école grammaticale et philologique de Koufa. Son Fasih, dit Ibn Khal-
likan, est d'un petit volume, mais trèsinstructif Il mourut à Baghdad, l'un 391 (904 de J. C). — 11 faut corriger le texte arabe des Prolégomènes et remplacer le mot (^UxU par o.AjuJ , leçon de l'édition de Boulac et des manuscrits C et D.
' Ce paragraphe ne se trouve ni dans l'édition de Boulac, ni dans les manuscritsCetD. La rédaction en est peu claire, et le texte est évidemment incorrect dans quelques endroits.
* 11 s'agit d'une certaine déduction fondée s.ur un texte du Coran.
DIBN KHALDOUN. 321
quand le texte de la loi est là pour nous mettre en mesure de l'apprécier et nous faire voir si cette déduction ne pèche pas par la base. Mais nous ne possédons pas un tel moyen quand il s'agit de démontrer la légitimité d'un (autre) terme de la langue, car, si nous avions recours à la raison, nous trouverions que (en pareil cas) ses jugements sont tout à fait arbitraires'. Tous les docteurs de la loi ont été de cet avis. Il est vrai que le Cadi^, Ibn Soreïdj' et quelques autres ont penché vers la doctrine que l'induction (dans les questions philologiques) était permise; mais c'est l'opinion contraire qui a prévalu, il faut bien se garder d'admeltre une doctrine que je vais signaler, savoir, que la !'• 389. constatation (des significations) des mots (au moyen de la déduction philologique) rentre dans la catégorie des définitions verbales (et est parfaitement certaine), vu que les définitions se rapportent à des idées, et que la signification d'un terme obscur ou inconnu est donnée par celle d'un mot généralement employé et dont la signification est évidente. (Il n'en est pas ainsi); la lexicographie constate uniquement que tel mot représente telle idée. Cette distinction est de la dernière évidence].
La science de Yexposilion*.
Cette science naquit dans l'islamisme postérieurement à celles de la grammaire et de la philologie. Elle est une des sciences (qui s'appellent) linguales, parce qu'elle s'occupe de mots articulés, des sens qu'ils expriment et des idées qu'on veut indiquer par leur emploi. Le premier avantage que la personne qui parle désire procurer à une autre en lui adressant la parole consiste à lui faire concevoir certaines idées simples dont les unes s'appuient sur les autres comme
' Le manuscrit A porte ^-Cf; je lis ' Ahmed Ibn Omar Ii)n Soreidj, un des
^«-Ccv* avec le traducteur turc, qui explique grands docteurs de l' école chareïle, mourut
ainsi le mot -k-C^^ ».j L.«J-J.i o^*:f i*^"^ ' à Baglidad, l'an 306(918 de J. C). • c'est-à-dire un jugement sans preuve. » 'La rhétorique est ainsi nommée parce
' Il s'agit tiu cadi El-Bakillani.( Voyez la qu'elle nous enseigne à bien exposer nos
i" partie, p. 4a-) pensées, à parler avec précision. Proiigomèncs. — m. ki
322 PROLEGOMENES
sur des soutiens ' et vont y aboutir. Pour indiquer des idées de ce genre, on se sert des (termes) isolés (dont se composent les propositions), et qui sont les noms, les verbes et les particules. Le second avantage est de pouvoir distinguer entre les attributs et les sujets, et de reconnaître les divers temps (du verbe); on y parvient en observant les changements opérés dans les motions, c'est-à-dire la syntaxe des désinences, et en faisant attention aux formes que les mots ont reçues. Tout cela fait partie de la grammaire.
Il faut ensuite désigner toutes les circonstances qui entourent la chose dont on parle, circonstances que l'on ne reconnaîtrait pas, à moins qu'elles n'eus.sent des signes particuUers pour les faire remarquer; celles, par exemple, qui sont relatives aux personnes qui parlent ensemble ou qui agissent, ou à l'action elle-même. Il est essentiel, pour la parfaite transmission de la pensée, que tout cela soit indiqué dans le discours.
Celui qui a acquis la faculté de parler correctement est arrivé au plus haut degré d'excellence dans l'art de transmettre ses idées. P. 290. Un langage dépourvu des (signes dislinctifs dont nous venons de parler) ne saurait être rangé dans la classe occupée par celui dont se servent les Arabes. Le langage de ce peuple est très-compréhensif, et possède des termes particuliers pour désigner chaque état; il se dislingue surtout par la perfection de sa syntaxe et par sa clarté.
Voyez combien leur expression, Zeïdon t//aani (Zeidus venit ad me), diffère de celle-ci, qu'ils emploient aussi : djaani Zeïdon (venit ad me Zeidus). Le terme mis en tète - (de la proposition) est celui auquel la personne qui parle attache le plus d'importance; quand on d'il djaani Zeïdon, on montre qu'on pense plus à l'acte de venir qu^à l'individu dont le nom est le sujet (de la proposition), tandis que, par les mots Zeïdon djaani, on laisse apercevoir qu'on pense plutôt à Zeïd qu'à l'acte de venir, lequel est l'attribut de la proposition*. Voyez encore l'emploi
Ce «ont les attributs et les sujets de ' Il y a ici un-i grave omission dans
propositions.^ l'édition de Paris et dans lis manuscrits C
Je lis |»oJm. et D; mais j'ai pu la rùparer à l'aide de
des termes maasoul [conjoint], mobhcm [vague) et marefu [déterminé) pour désigner d'une manière convenable les parties de la proposition'. Voyez aussi comment ils corroborent la relation qui existe entre les termes d'une proposition : ils disent également Zeïdon caïmon (Zeidus [est] stans), inna Zeïdan caïmon (certe Zeidus [est] stans) et inna Zeïdan lé-caïmon (certe equidem Zeidus [est] stans). Ces trois expressions diffèrent en signification, bien qu'elles soient identiques au point de vue de l'analyse grammaticale. La première, celle qui n'a rien pour la corroborer, sert à renseigner une personne qui ne pensait [)as même (à Zeïd); la seconde, renforcée par la particule inna, s'adresse à une personne qui liésite à croire au fait qu'on lui raconte, et la troisième s'emploie pour convaincre la personne qui nie le fait. Donc elles ont cbacune une portée différente. Vous pouvez dire djaani er-radjolo (venit ad me ille bomo), puis, au lieu de cette expression, vous pouvez employer les mêmes mots et dire djaani radjolon (venit ad me [(jui vere est] bomo), en vous servant du mot indéterminé dans le but d'exalter le mérile d'un individu (bien connu) et de faire savoir qu'il n'a pas son pareil parmi les bommes'-*. Signalons ensuite les propositions indiquant un rapport; elles sont de deux espèces, les énonciatives [khabeiiya] et les arbitraires [inchaïya]^. Les premières s'accordent avec des réalités externes et déjà existantes; les secondes ne s'accordent avec rien de ce qui se trouve dans l'externe, et expriment un soubait ou quelque autre sentiment du même genre. Il est permis de supprimer la conjonction qui réunit deux propositions, quand la seconde occupe une place dans l'analyse*; et, en ce cas, la seconde proposition se trouve ré-
I édition de Boulac, du manuscrit k et de ' Ici, dans l'édition de Paris, on trouve
la traduclioii turque. Il faut in.vérer, entre une ligne répétée inutilement,
les mots *.»'^! et .aitUL), le passage sui- ' Voyez ci-devant, p. 265.
vaut : (^-«j «iJI o-^^t jiitUf Jlaî ,yrfJlj ' C'est-à-dire quand elle représente
*-«^**l (jl ^•s\ j,»L>. cV3 J". u'ie partie intégrante d'une autre propo-
'■ Je rends les termes techniques de la sition. (Voyez, à ce sujet, la Grammaire
{grammaire arabe parles équivalents dont arabe de M. de Sacy, a*édit. t. II, p. 596
M. de Sacy s'est servi dans sa Grammaire. et suiv.)
duite ' au rang d'un simple appositif , remplissant la fonction de qualifi- P. 291. catif, ou celle de corroboratifou celle depermutatif. En ces cas, la conjonction ne s'emploie pas. Si la seconde proposition n'occupe pas une place dans l'analyse, l'emploi de la conjonction est nécessaire. Comme le sujet dont on parle peut être traité largement ou avec concision, le discours peut également prendre l'une ou l'autre de ces formes. Vous pouvez employer un mot isolé pour exprimer une autre idée que celle qu'il servait à énoncer, mais cela ne se fait que pour indiquer une qualité inhérente à la chose dont on a prononcé le nom : quand vous dites Zeïd est an lion, vous n'avez pas l'intention d'affirmer qu'il appartient réellement à cette espèce d'animaux, mais d'indiquer qu'd a beaucoup de courage, qualité inhérente au lion. C'est là ce qu'on appelle isteïara (métaphore). Vous pouvez aussi employer une expression composée (de deux mots ou de plus) pour indiquer la cause nécessitante^ de la chose que vous venez d'énoncer. Ainsi, quand vous dites Zeïdon kethîron remad al-codoari (Zeidus copiosus e.st quoad cineres ollarum), vous donnez à entendre une consécpience nécessaire de la générosité de Zeïd et de son hospitalité, car l'abondance des cendres provient de l'exercice de ces deux quahtés et les indique.
Tous ces exemples montrent que certains mots, soit isolés, soit combinés, peuvent indiquer d'autres idées que celles dont ils sont les représentants. Ces idées accessoires ont rapport à des traits^ et à des circonstances qui s'étaient fait remarquer dans les choses qui eurent lieu; et, pour les indiquer, on emploie avec certains traits et sous certaines conditions * les termes qui doivent les représenter. Cela se fait selon les besoins de chaque cas.
La science appelée exposition (rhétorique) recherche les moyens d'indiquer les circonstances et les traits particuliers aux divers
Je lis JJ.U3, avec le» manuscrits G ' Pour t::iU^, lise/. i^LL*.
et D. «A la place de j l-^-^ , je lis U^c
.l'aidéjàindiqué, ci-devant, p. 146, la j cijUL*^ Jl,:*.!, leçon offertepnrles ma-
signification remarquable du terme f)y^. nuscrits C et D et par lédilion de Boulac.
cas qui peuvent se présenter. Elle se partage en trois sections I,a première a pour objet l'examen de ces traits et de ces circonstances, afin d'y adapter des termes qui satisfassent aux exigences de chaque cas. On la désigne par le nom de science de la réalisation '. I^a seconde section a pour objet l'examen des effets nécessaires et des causes nécessitantes qui sont indiqués par telle et telle expression. Elle comprend la métaphore et la métonymie, ainsi que nous l'avons dit, et s'appelle la science de l'exposition. La troisième section a pour objet d'orner le discours et de l'embellir en y ajoutant divers agréments, t* ^^itels que les rimes servant à couper les phrases, les jeux de mots, les parallélismes qui s'emploient pour cadencer les phrases, les expressions à double entente qui dérobent à l'attention le sens qu'on veut exprimer en éveillant dans l'esprit une idée plus facile à saisir* [et les contrastes offerts par deux termes opposés en signification]^. Ils appellent cette partie la science des ornements^. Le terme exposition s'emploie chez les modernes pour désigner les trois parties, bien que ce soit proprement le nom de la seconde, celle que les. anciens avaient traitée avant les autres. Depuis lors, les questions qui sont du ressort de cette sciente n'ont pas discontinué à se présenter.
Djafer Ibn Yahya ', El-Djahed*, Codama " et autres écrivirent des
' Le terme Ai-ilj, q<ie je rends ici et plus loin par réatisation , et que l'on regarde ordinairement comme l'équivalent du mot éloquence, signifie proprement réussir, atteindre son but. Employé comme terme de rhétorique, il désigne la réussite obtenue dansla tentative d'énoncer sa penséed'une manière parfaitement exacte. C'est donc l'art de bien s'exprimer.
' La leçon ^i^' est certainement mauvaise; le sens de la phrase nous oblige de lire oyt. et tel est en effet le terme employé dans cette déGnilion , fournie par le grand dictionnaire des termes techniques :
Jw.J>*jf i'yJj iJf^) S-'^y' tJ " *'*
' Le passage entre parenthèses est omis dans les manuscrits C et D et dans l'édition de Boulac.
' Le terme a^O^, que je rends par ornements, signifie tout ce qui est nouveau, original.
' Je crois qu'il s'agit ici de Djafer le Barmékide.
' Voyez ci-devant, p. 370.
' Codama Ibn Djafer, célèbre philologue et auteur du Kitab el Kharadj, remplit à Baghdad une place élevée dans l'administration el se distingua par la variété de ses connaissances. Il mourut en 337 (9'i^" 949 de J. C).
cahiers de dictées sur cette matière, mais lems traités furent trèsimpariaits. Le nombre des problèmes dont ['exposition fournit la solution s étant graduellement complété, Sekkaki ' se mit à en extraire la crème, à coordonner les questions et à les ranger par chapitres dans l'ordre que nous avons déjà indiqué. Le livre qu'il composa sur ce sujet s'appelle le Misbali (le flambeau) et traite de la svntaxe, des inflexions (conjugaisons et déclinaisons), et même de \ exposition , puisque l'auteur fait entrer dans son traité cette dernière branche de la science. Les auteurs venus plus tard ont emprunté à son livre ce qu'il a dit au sujet de Y exposition, pour en faire des abrégés, et ces traités forment encore la base de l'enseignement jusqu'à ce jour. C'est ainsi que firent Semmaki^ dans son Beïyan (exposition), Ibn Malek dans son Misbah, et Djelal ed-Dîn el-Cazonïni^ dans son Idah (éclaircissement). Les Orientaux s'occupent à commenter et à enseigner ce dernier ouvrage de préférence aux autres, et nous pouvons dire qu'en somme ils sont bien plus versés dans cette branche d'études I'. 2()3. que les Occidentaux.
La cause de cela est, si je ne me trompe pas, que, parmi, les sciences propres à l'espèce humaine, V exposition est une de celles qu'on a portées à la deiniére perfection. Or les arts perfectionnés no se trouvent que dans les pays où la civilisation est très-avancée, et l'Orient jouit d'un plus haut degré de civilisation que l'Occident, ainsi que j'ai eu l'occasion de le faire remarquer. Je pourrais encore expliquer le même fait par le grand empressement mis par les Persans, peuple le plus nombreux de l'Orient, à étudier le Commentaire de Zamakhcheri, ouvrage dont toutes les parties s'appuient sur celte science comme sur une fondation solide. Les Occidentaux, au contraire, .se sont attachés spécialement à la partie des ornements,
' Abou Yacoiib Youçoufes-Sekkaki, sa- ' Ni Haddji Klialifa ni Soyiouli n'ont
vanl gramoiairicn et philoiogun, mourut parlé de ce grammairien,
dans le Khouarezni, l'an 626 (laaS-iaaq '' Djelal el-Dîn Mohammed Ibn Abd er-
de J. C ). — Soyiouli lui a donné un ar- Raiiman cl-Ca7.ouïni, l'auteur de ïldali,
liclo dans son Histoire des Grammairiens. mourut en 789 (1 338-1 SSg de J. C).
et l'onl placée parmi les sciences qui se rattachent à la litlératurt sacrée. Ils l'ont arrangée par sections, divisée en chapitres, et ont classé ensemble les diverses matières dont elle se compose. S'il faut les en croire, ils avaient puisé dans le langage des Arabes (du désert) tous les matériaux de cette science. I^eur attachement à cette étude doit être attribué à leur engouement pour les ornements du discours et à la circonstance que la science des ornements s'apprend assez facilement, tandis que celles de la réalisalion et de W'xposition leur paraissent (rès-diificiles, à cause de la linesse des aperçus et de la profondeur des disquisilions qui s'y rencontrent; aussi craignirentils d'en aborder l'élude.
Parmi les personnes qui, en llVikiya, ont composé des traités sur la science des ornements, je dois mentionner Ibn Rechîk'. dont ['Omda (appui) jouit d'une grande réputation. Plusieurs auteurs du même pays et de l'Espagne l'ont pris pour modèle.
L'utilité de cette science consiste, d'abord, à nous mettre eu mesure d'apprécier la perfection inimitable du style du Coran, style adn)irable, qui indique, soit explicitement, soit indirectement, toutes les circonstances qui se rattachent au sujet, et c'est là le plu.'< haut degré de l'excellence; en second lieu, elle traite du choix des termes, de leur bon arrangement^ et de la manière dont il faut le.*agencer.
L'élégance inimitable du style du Coran est tellement grande, qti'aucune intelligence ne saurait l'apprécier complètement. Celui qui a dérivé de l'étude de la langue le goût (du beau style), et qui s'est acquis la faculté de bien parler, apprécie cette élégance en raison i'. 294. du degré auquel son goût a atteint. Les Arabes qui avaient entendu le Coran de la bouche même de celui qui eut pour mission de le leur communiquer possédèrent cette faculté au plus haut^ degré; il.^
' Voyez la a' partie, p. igi. en donnant un extrait de ce cliapiire.
PourL^jUs. , lisez U i-j^, avec l'é- (Voyez V Anthologie grammaticale arabe,
dition (le Boulac, la traduction turque et p. 3o-.) le manuscrit dont M. de Sacy s'est servi ' Pour nMcI , lisez u^' .
328 PROLEGOMENES
maniaient leur langue comme l'habile cavalier manie son coursier, et ils savaient apprécier la valeur des termes, parce que, chez eux, le goût était aussi sûr, aussi bon qu'il pouvait l'être.
C'est aux personnes qui expliquent le Coran que cette science est particulièrement nécessaire; mais les commentaires que les anciens nous ont laissés n'en offrent pas la moindre trace. Djar Allah Zamakhcheri ' fut le premier qui composa un traité d'exégèse dans lequel les règles de Yexposilion furent appliquées successivement à chaque verset du Coran; de sorte qu'il nous a fait apprécier, jusqu'à un certain point, l'excellence du style qui rend ce livre inimitable. Par ce seul mérite, il aurait tenu le premier rang parmi les commentateurs, s'il n'avait pas emprunté à la science de la réalisation (la rhétorique) divers artifices pour confirmer les opinions professées par les novateurs et pour montrer qu'elles se laissaient tirer du texte du Coran. Aussi la plupart des musulmans orthodoxes évitent-ils de lire son ouvrage, bien qu'on y remarque un vaste fonds de connaissances appartenant à la science de la réalisation. Cependant toute personne qui croit aux doctrines orthodoxes et qui possède quelques notions de rhétorique serait capable de réfuter l'auteur dans son propre langage; ou bien elle y reconnaîtrait ses fausses doctrines et s'en détournerait, afm que sa croyance n'en éprouvât aucune atteinte. Pour de telles personnes la lecture de ce commentaire est une obligation, parce qu'elles peuvent y acquérir la faculté d'apprécier, jusqu'à un certain point, la perfection du style coranique, tout en se gardant contre l'hérésie et les fausses doctrines. Diea dirige celui qu'il veut.
La littérature {adeb).
Bien que celte science n'ait pas d'objet spécial dont elle puisse examiner les accidents afin d'en constater l'existence, elle est cidtivée par les amateurs du (beau) langage à cause du profit qu'on peut en
' Voyez la i" partie, p. aS. — Il fut parce qu'il avait demeuré très-longtemps nommé Djar Alla h (le voisin de Dieu), à la Mecque.
DIBN KHALDOUN. 329
tirer. C'est par son moyen qu'on parvient à composer avec élégance, ' o^' en vers et en prose, des morceaux reproduisant le style et les tournures des Arabes du désert. Pour acquérir cette faculté, on apprend par cœur beaucoup de leurs expressions, et on s'assure ainsi la probabilité du succès. On recueille dans ce but (et on met par écrit) d'anciens poëmes, et des morceaux de prose cadencée dont les rimes correspondent bien ensemble, et on y mêle par-ci par-là assez de problèmes philologiques et grammaticaux pour que le lecteur, après les avoir parcourus tous, se trouve posséder la plupart des règles auxquelles le langage est soumis. On choisit parmi les récits consacrés aux journées (et aux combats) des anciens Arabes autant qu'il en faut pour rendre intelligibles les allusions offertes par leurs poëmes, et on y ajoute les généalogies les plus importantes et les plus célèbres, ainsi que les apecdotes les plus répandues chez ce peuple.
Cela a pour but de procurer au lecteur qui parcourt un traité (de littérature) la connaissance du langage dont se servaient les (anciens) Arabes, la tournure de leurs phrases et leurs modes d'expression, de sorte que rien de toutes ces matières ne lui reste inconnu. Pour s'approprier cette connaissance, il doit avoir bien compris ces passages avant de les apprendre par cœur; aussi se trouve-t-il obligé d'étudier d'avance tout ce qui peut servir à les faire comprendre.
Les littérateurs définissent leur art en disant qu'il consiste à apprendre par cœur les poëmes des (anciens) Arabes et les anecdotes qui les concernent, et à recueillir quelques notions de toutes les sciences. Ils veulent parler ici des sciences qui se rapportent à la langue et de celles qui ont pour objet la loi révélée, envisagée uniquement sous le point de vue du texte; on sait que ce texte est fourni par le Coran et la Sonna. Aucun autre genre de connaissances ne se trouve dans le langage de ces Arabes. Il est vrai que les modernes ont introduit dans la littérature des notions nouvelles, par suite de leur application à la science des ornements, et, comme ils emploient volontiers dans leurs poëmes et dans leurs épîtres des mots
Prolégomènes. — m. 4*
à double entente, ils les y ont fait entrer, ainsi que les termes techniques dont on se sert dans les écoles. Celui qui s'occupe d'étudier la littérature a donc besoin de connaître ces termes, afin,de pouvoir en apprécier la valeur quand il les rencontre. P. 196. Nous avons entendu dire à nos professeurs, dr<ns leurs cours d'enseignement, que cette science s'appuyait sur quatre recueils : YAdeb el-Kateb (notions littéraires à l'usage des secrétaires-rédacteurs) d'ibn Coteïba', le iCa me/ (parfait) d'El-Mobarred ^, le Beïyan oaa't-Tebyan (l'exposition et l'indication) d'El-Djabed' et les Newader (notions ciu'ieuses) d'Abou Ali '1-Cali *, le Baghdadien. Les autres ouvrages sur le même sujet ne sont que des imitations et des développements de ceux-ci; les savants des derniers siècles en ont composé un trèsgrand nombre.
Dans les premiers temps de l'islanjisme, le chant formait une des branches de la littérature, parce qu'il était un accessoire de la poésie, en ce sens qu'il servait à la modider. Sous la dynastie des Abbacides, les secrétaires-rédacteurs, et ceux d'entre les gens comme il faut qui se distinguaient par leurs talents, cultivaient le chant, tant ils désiraient se familiariser avec la marche de la phrase poétique et avec les divers genres de poésie. Leur attachement à cette pratique ne portait alors aucune atteinte ni à leur réputation comme hommes de bien ni à leur dignité.
Le cadi Abou'l-Fcredj el-Ispahani*, écrivain dont personne n'ignore le grand mérite, est l'auteur du Kiiab el-Aghani (livre des chansons), ouvrage dans lequel il a rassemblé beaucoup d'anecdotes concernant
' Abd Allah Ibn Moslem IbnCoteiba, l'auteur de l'Adeb el-Kaleh et du Kilah al- Mtiaref, mourut en l'an 270 (884 de J. C).
' Abou '1-Abbâs Mohammed Ibn Yezîd el-Mobarred . célèbre philologui', mourut à Baghdad, vers l'an a86 (899 de J. C).
' Vo\ez ci-devanl, p. 370.
* Abou Ali Somaîl Ibn al-Cacemel-Cali , natif de Diar Bekr, jouissait d'une haute
réputation comme philologue. Il passa quelque temps à Baghdad et mourut à Cordoue, en Espagne, l'an 356 (967 de J. C). ' Abou 'l-Feredj Ali Ibn elHoceïn el- Ispahani, l'auteur du Kilab el-Aghani, mourut à Baghdad, l'an 356 (967 de J. C). Il portail le titre de Itateb [scribe) , mais rien n'indique qu'il ait jamais rempli les fonctions de cadi.
DIBN KHALDOUN. 331
ies (anciens) Arabes, avec leurs poënies, les récits de leurs combats, leurs généalogies et des notions sur leurs dynasties. 11 prit pour base de son travail le recueil de cent chansons que les musiciens de la cour de Haroun er-Rechîd avaient faites pour ce khalife. En traitant son sujet, il est entré dans les détails les plus grands et les plus complets; aussi dois-je déclarer que ce livre est le magasin où se trouve tout ce qui concerne les Arabes. 11 ofire en un seul corps tous les traits, jusqu'alors disséminés, par lesquels ils s'élaienl distingués autrefois, tant dans les divers genres de la poésie que dans l'histoire, la musique, etc. C'est une compilation à laquelle, autant que je le sache, aucune autre ne saurait être comparée sous ce rapport; c'est le traité le plus complet que puisse rechercher un amateur de la littérature, c'est celui auquel il doit s'arrêter; mais comment pourra-t-on se le procurer.**
Nous allons maintenant justifier d'une manière générale les observations que nous avons déjà faites relativement aux sciences qui se rattachent au langage. Dieu dirige vers ta vérilé.
Le langage esl une faculté qui s'acquiert comme celle des arts'. P. t^-j.
Toutes les langues sont des facultés qui, à l'instar des arts, s'acquièrent par la pratique. Ce sont, en effet, des qualités acquises à l'organe de la langue et servant à exprimer les pensées. La faculté du langage opère plus ou moins bien, selon le degré de perfection qu'elle a atteint; mais ceci s'applique non aux mots pris isolément, mais aux phrases. Quand on arrive à posséder parfaitement l'art de composer (des phrases avec) des mots isolés, dans le but d'exprimer des pensées, et qu'on observe (les règles qui président à) la manière de combiner (les mots) qui amènent un accord (parfait) entre le discours et les exigences de l'état (des choses qu'on veut énoncer), on a atteint
' M. de Sacy a publié, dans son Antho- adopté sa traduction en y faisant quelques logie grammaticale , le texte de ce chapitre changements, et dis sept chapitres qui le suivent. J'ai
son but et acqtiis le talent de communiquer ses idées à celui nui écoute: c'est là ce qu'on exprime par le terme belagha (réalisation, art de bien parler). Or les facultés d'acquisition ne se produisent que par des actes répétés: en effet, l'acte a lieu une première fois, ce qui communique à l'àme une certaine qualité; l'acte étant répété, cette qualité (ou modification) devient un état, c'est-à-dire une qualité qui n'est pas fortement enracinée; lorsque l'acte s'est répété fréquemment \ il y a faculté acquise, c'est-à-dire une qualité fortement enracinée.
Quand les Arabes possédaient la faculté de bien parler leur langue, celui d'entre eux qui cherchait à bien se servir de la parole entendait les discours des gens de sa tribu, les idiotismes qu'ils employaient dans leurs conversations, et les tournures dont ils faisaient usage pour énoncer leurs pensées. C'est ainsi que l'enfant, en entendant employer les mots isolés, les apprend par cœur avec leurs significations^, puis reçoit et retient de même les diverses formes des phrases composées. Cet exercice , de la part de l'ouïe, ne cesse de se renouveler à chaque instant et avec toute sorte de personnes; (l'enfant) emploie si souvent (les divers termes du langage) que cela finit par devenir pour lui une P. 398. faculté acquise, une qualité enracinée, et qu'il devient lui-même aussi arabe que son entourage.
C'est ainsi que les langues et les idiomes ont passé de génération en génération , et que les enfants et les étrangers les ont appris. C'est là aussi ce qu'on entend par le dicton vulgaire : La langue des Arabes leur est venue par un instinct naturel; cela signifie qu'elle est pour eux un,e faculté acquise de prime abord, et que, si d'autres l'ont apprise d'eux, ils ne la tiennent d'aucun autre peuple.
La faculté du langage s'est altérée 'parmi les (Arabes) descendants de Moder, par suite des fréquentes relations qu'ils ont eues avec des
' Pour (j^ , je lis iX^Vr) , avec l'édilion le manuscrit A , par l'édition de Boulac et
de Boulac et les manuscrits A et D. parle texte inséré dans VAntliologie gram-
J'insère les mois L^-oIa/» j après maticale de M. de Sacy. «^1.5^1. Cette correclion esl autorisée par * Je regarde le mot U comme explélil';
nations élrangères. Voici comment celle allération s'est produite : une nouvelle génération entendait des hommes qui, pour énoncer leurs pensées, faisaient usage de formes différentes de celles qui sont propres aux Arabes, et elle contractait l'habitude de s'en servir elle-même pour énoncer ses idées, à cause du grand nombre d'étrangers qui conversaient avec les Arabes; mais, en même temps, elle entendait ceux-ci employer les formes de leur langue. Il résulta de là (pour cette nouvelle génération) une confusion et un mélange; elle prit à l'un et à l'autre des deux idiomes une partie (de leurs locutions) et se forma une nouvelle faculté, inférieure à la première'. Voilà la cause réelle de la corruption de la langue arabe, et c'est là aussi la raison pour laquelle l'idiome de la tribu de Coreïch était le plu? élégant et le plus pur de tous les dialectes arabes; car ce peuple était, de tous les côtés, le plus éloigné des pays occupés par les étrangers. Il en était de même, mais avec quelque infériorité, des autres tribus qui environnaient celle-ci, telles que les Thakîf, les Hcdeïl, les Khozaâ , les Béni Kinana, les Ghatafân, les Béni Aced et les Béni Temîm. Quant aux tribus (arabes) plus éloignées de celle de Coreïch , telles que les Rebîa , les Lakhm , les Djodam , les Ghassan , les lyad, les Codâa et les Arabes du Yémen, tribus qui avoisinaient des contrées occupées par les Perses, les Grecs'' et les Abyssins, la faculté de parler l'idiome arabe n'était pas parfaite chez elles, par un effet de leur mélange avec des étrangers; et, suivant les gramnfiairiens arabes, leur distance plus ou moins grande du pays des Coreïch peut servir de règle pour juger du plus ou moins de pureté de leurs dialectes.
le traducteur turc n'en a lenu aucun la conjonclion ici ne change rien au sens
compte. (Voyez aussi la noie de M. de Sacy de la phrase.
damYAnlhol. gramm. p. 344.) ' L'insertion du mot «^y'. est autorisée
' Les manuscrits A, C et D portent par les manu.icrils A, C, D, l'édition de
c>J04 à la place de c>jb? La présence de Bouiac et la traduction turque.
334 PROLEGOMENES
p. 599. La langue actuelle des Arabes (Bédouins) ' est un idiome spécial, différent de ceux
des descendants de Moder et des Himyérites.
Nous voyons que (les Arabes de nos jours) suivent les lois de l'idiome de Moder dans renonciation de leurs pensées et dans la manière d'exprimer nettement leurs idées, si ce n'est toutefois qu'ils négligent l'emploi des voyelles désinentielles dont l'utilité consiste à distinguer l'agent de l'objet de l'action. Au lieu de ces voyelles, ils ont recours à la position respective des mots et à certains accessoires servant à indiquer les nuances de la pensée qu'il s'agit d'énoncer. Mais l'avantage , en ce qui regarde la manière d'exposer la pensée et de l'exprimer avec précision, est tout entier en faveur du langage de Moder; car, bien que l'icliome actuel indique les mêmes idées par les mêmes mots que le langage (ancien), il ne marque pas si nettement ce qu'on nomme l'exposé de l'étal, c'est-à-dire les (traits et nuances) que les faits (dont on veut parler) doivent offrir nécessairement et qu'on est obligé d'indiquer. En effet, il n'y a point de pensées qui ne soient (comme) entourées^ de certaines circonstances spéciales, et, pour que le but qu'on se propose en parlant soit atteint, il faut nécessairement avoir égard à ces circonstances, puisqu'elles sont des qualités qui modifient la pensée. Dans la plupart des idiomes, ces circonstances s'expriment par des mots inventés exprès pour cette fonction; mais, dans la langue arabe (ancienne), elles s'indiquent au moyen de certaines modalités et de certaines manières d'associer les mots et de les assembler; l'inversion, l'ellipse, les voyelles désinentielles, tels sont les procédés qui s'y
' Les Arabes dont l'auleur parle dans de la Syrie et de l'Arabie et ceux qui
ce chapitre et les suivants sont ceux qui s'emploient dans le sud de la Tunisie el
s'adonnent à la vie nomade dans la Mau- de l'Algérie. Je dois ajouter queles Arabes
ritanic. Il parait avoir cru que leur dia- de la Mauritanie sont tous originaires
lecte était tout à fait ou presque semblable d'Oman , province de l'Arabie où , de tout
à celui des Arabes nomades de l'Orient. Il temps, on parlait un dialecte très-cor-
y a cependant de grandes dilTérences entre rompu, les idiomes arabes parlés dans les déseris ' 11 faut lire (jl i>j .ï.
D'JBN KHALDOUN. 335
emploient. Quelquefois aussi elles sont exprimées par des lellres qui ne sauraient (être isolées et) former des mots par elles-mêmes'. C'est pour cela que le langage des Arabes se divise, comme nous l'avons dit, en diverses catégories, à raison des diverses manières d'exprimer ces modifications. Oi- la langue arabe, pour cette raison ^ se dis- P. 3oo. tinguail de tous les autres idiomes par une plus grande concision, parce qu'elle désignait les pensées par un plus petit nombre de mots, et c'est là ce qui a fait dire au Prophète : «J'ai reçu (de Dieu) des paroles qui disent beaucoup, et mon style se distingue par une extrême concision. » On remarque un exemple de cela dans l'anecdote que l'on raconte d'Eïça Ibn Omar'. Un grammairien lui avait dit qu'il croyait avoir remarqué dans le langage des Arabes une sorte d'abondance oiseuse, en ce qu'on pouvait dire, pour exprimer une seule et même pensée, Zeîdon caïman (Zeidus stans), ou inna Zeidan caïnion (certe Zeidus stans), ou enfin inna Zeîdan^ lecaïrnon (certe cquidcm Zeidus slans). Eïça lui répondit que ces trois manières de s'énoncer difTéraicnl pour le sens: la première s'adresse à une personne qui ne pensait pas même si Zeid était debout; la seconde, à une personne à laquelle on avait dit cela et qui ne l'avait pas cru; enfin la troisième, à une personne qu'on savait être dans la disposition de s'obstiner à ne pas croire ce qu'on lui disait. La différence de l'expression est donc motivée par la différence des circonstances.
- Cette faculté de s'exprimer clairement et correctement se conserve encore aujourd'hui chez les Arabes, et l'exercice n'en a jamais été négligé. N'écoutez donc pas les sornettes de certains grammairiens, tout occupés de la syntaxe des désinences, mais dont les esprits ne sauraient s'éleverjusqu'à la connaissance réelle des choses; (ne les croyez pas) quand ils prétendent que l'art d'exprimer correctement ses
' Il s'agil des lellres qu'on ajoute au ' Eïça Ibn Omar, célèbre grammairien
verbe primitif afin d'en obtenir les formes de la tribu de Tbakîf, mourut l'an i/ig de
dérivées, le» temps, les modes, etc. l'hégire {766 de J. C).
' Pour osLii, lisez eUjJ. ' Pour i\jj, lisez liwj.
pensées est perdu aujourd'hui et que la langue arabe est dégénérée, et cela uniquement à cause du ' h r. .cernent qui est survenu par rapport aux désinences dont l'emplOi régulier et systématique fait l'objet capital de leurs études. C'est là une assertion que leur a suggérée la partialité (pour leur propre occupation), et une idée qui s'est emparée de leur esprit à cause de leurs vues très- bornées. Autrement ne voyons-nous pas que les mots arabes, dans leur grande majorité, conservent encore aujourd'hui les significations qui y avaient été attachées lors de leur institution primitive; qu'on trouve encore dans le langage des Arabes la même capacité d'exprimer ce que l'on veut dire; que les différences qu'on observait précédemment dans cette langue, relativement au plus ou moins de clarté de l'expression, s'y rencontrent encore aujourd'hui; enfin que toutes les formes et toutes les variétés du discours, soit en prose, soit en poésie, se retrouvent p. 3oi. encore dans leurs entretiens? On rencontre parmi eux des orateurs qui exercent le pouvoir de féloquence dans leurs réunions et leurs assemblées, et des poètes habiles dans l'emploi qu'ils savent faire des diverses formes du langage. Un goût sain et un esprit naturellement droit, voilà tout ce qu'il faut pour reconnaître cette vérité. Il ne manque donc au langage de ces Arabes, pour être tout à fait semblable à celui des livres, que l'usage des voyelles à la fin des mots, usage qui, dans l'idiome de Moder, était assujetti à une loi uniforme et à une marche fixe et constante. C'est ce qu'on nomme syntaxe désinentiellc et qui forme une des lois de ce langage.
On ne s'est attaché à étudier l'idiome de Moder qu'à l'époque où il s'altérait par le njélange des Arabes avec les peuples étrangers; ce qui eut lieu quand ceux-là eurent conquis les royaumes de l'Irac, de la Syrie, de l'Egypte et du Maghreb; la faculté acquise (par l'habitude) de parler cette langue subit alors un tel changement qu'il devint un autre idiome. Or le Coran fut envoyé du ciel dans le langage de Moder, les traditions venues du Prophète sont dans ce même idiome, et on sait que ces deux recueils (le Coran et la Sonna) servent de fondement à la religion et à la communaité musulmane.
DIBN KHALDOUN. 337
On a craint que, si la langue dans laquelle ces livres nous furent révélés venait à se perdre, ils ne fussent eux-mêmes mis en oubli, et que l'intelligence ne s'en perdît; et conséquemment on a senti le besoin de mettre par écrit les lois de cet idiome, d'établir les principes d'après lesquels on pourrait tirer des déductions analogiques, et de mettre au jour les règles fondamentales (de la grammaire). Il s'est formé de cela une science divisée en sections et en chapitres, et renfermant îles prolégomènes et des problèmes; science qui a reçu, de ceux qui l'ont cultivée, le nom de yrammaire ou d'art de la langue arabe. On l'a étudiée et gravée dans sa mémoire, on l'a rédigée et mise par écrit; et elle est devenue comme une échelle (indispensable) pour s'élever jusqu'à l'intelligence du livre de Dieu et (le la Sonna de son Prophète.
Peut-être, si nous nous appliquions à étudier le langage uctuel çt à en rechercher avec soin les lois, reconnaîtrions-nous qu'il substitue à ces voyelles désinentielles, qui ont perdu leur destination, d'autres procédés et d'autres moyens qui lui sont propres, procédés ayant aussi leurs règles; ou peut-être découvririons-nous qu'il pos- P. 3o2. sède des formes finales différentes de celles qui étaient en vigueur dans l'idiome de Moder, car les langues et la faculté de les parler ne sont point produites par le hasard '.
Et en effet, la même différence (que nous observons aujourd'hui entre l'arabe actuel et celui de Moder) s'est rencontrée entre l'idiome de Moder et celui des Himyériles; beaucoup de mots ont reçu, chez les Modérites, des acceptions différentes de celles qu'ils avaient eues originairement chez les Hiinyérites; leurs inflexions aussi ont éprouvé des altérations. Cela nous est attesté par les changements de signification que certains mots ont subis chez nous. (Nous maintenons cette opinion) quoi qu'en puissent dire les gens d'un esprit étroit, qui déclarent que ces deux idiomes ne font qu'une seule et même langue, et qui veulent assujettir la langue de Himyer aux règles de
* Les dialecte!) vulgaires ont leurs règles; c'est un fait bien constaté.
Prolégomènes. — m. 43
celle de Moder. Ces gens-là, par exemple, prétendent tirer le mot keil (J-aS rex), qui appartient au langage des Himyérites, du mot kaal (J>» loqui), et ils en usent de même à l'égard de beaucoup de termes du même genre. Mais cela n'est point vrai : l'idiome de Himyer différait beaucoup de celui de Moder par l'institution primitive des mots, par les formes étymologiques et par les inflexions, précisément comme le langage actuel des Arabes diffère de celui de Moder. H y a seulement une distinction à faire, comme nous l'avons déjà dit: on s'est occupé beaucoup du langage de Moder, dans l'intérêt de la religion, et ce motif en a lait rechercher scrupuleusement les règles, tandis que, nous autres, nous n'avons aujourd'hui aucun motif pour faire le même travail (sur le langage moderne).
Un des caractères qu'offre la langue de la génération actuelle, c'est la manière dont (les Arabes) d'aujourd'hui, quelle que soit la contrée qu'ils habitent, prononcent la lettre caf ( OJ ) '• l's n'articulent pas cette lettre au moyen de cette partie de l'organe vocal qui, ainsi qu'on le lit dans les traités de grammaire arabe, servait à son articulation parmi les habitants des villes, c'est-à-dire avec la partie la plus reculée de la langue et la portion correspondante du palais supérieur. Ils ne l'articulent pas non plus" avec la partie de l'organe qui sert à former l'articulation du kaf { >à ), lettre qui doit s'articuler, et qui s'articule en effet, avec une portion de la langue plus rapprochée (des lèvres) et avec la partie du palais supérieur qui y P. 3o3, correspond; mais ils lui donnent une articulation moyenne entre le kaf et le caf. Cette particularité est commune à toute la génération présente des Arabes (bédouins), quelle que soit la contrée où ils
' Le caf esl un k guttural et se pro- delà basse classe, en Egypte, remplacent
nonce ordinairement comme un (jk tiré cette lettre par un hiatus, c'est-à-dire par
du gosier; mais plusieurs tribus arabes le huinza.
de la Mauritanie lui donnent le son du ' Il faut insérer entre les mots J.ci't
g dur, comme dans garder. Je ne pense et IXle passage suivant : Lgj (j JjJio ^j
pas que ce soit de cette prononciation que ^^ Ji.~l mIs'oI) (jL5Clf[ ^j£ ^ Làj|
l'auteur veut parler ici; il me semble qu'il i \ft i it i i i-n
s agit du caj légèrement adouci. Les gens w y
DIBN KHALDOUN. 339
habitent, à l'Orient ou à l'Occident; en sorte qu'elle est devenue pour eux un signe qui les distingue de tous les autres peuples et de toutes les autres nations; elle leur appartient exclusivement et ne leur est commune avec aucune autre race. Cela va si loin, que les gens qui veulent se faire passer pour Arabes et s'introduire dans cette nation font effort pour imiter cette manière d'articuler le caf. Les Arabes tiennent pour certain que cette articulation du caf suffit pour distinguer un homme de sang vraiment arabe d'un étranger qui se serait affilié aux Arabes ou d'un habitant de ville. Il nous semble que celte articulation est vraiment celle de fidiome de Moder; car, chez les Arabes de nos jours, les plus éminents en rang et les plus considérables sont les descendants de Mansour, fils d'Eïkrima, fils de Khasafa, fils de Caïs, fils de Ghaïlan, soit par la branche de Soleïm, fils de Mansour, soit par celle d'Amer, fils de Sasâa, fils de Moaouia, fils de Bekr, fils de Haouazen, fils de Mansour ^ Ces deux grandes familles sont de la postérité de Moder. Tous les descendants actuels de Kehlan s'accordent avec elles dans cette manière de prononcer le caf. Or les hommes de cette génération n'ont pas assurément inventé cette articulation; ils ont dû la recevoir par succession et comme par héritage de leurs ancêtres; d'où l'on doit conclure que c'était celle de Moder dans les anciens temps; peut-être même était-ce précisément celle du Prophète, comme l'ont assuré plusieurs docteurs appartenant à sa postérité et qui ont dit : • Celui qui, en récitant la {wremière sourate du Coran, ne prononce pas de cette manière les mots as-sirat al-mostakim, commet une faute, et sa prière est radicalement viciée. » Je ne sais, toutefois, comment cela s'est fait, car, d'un autre côté, les (Arabes) domiciliés dans les villes n'ont pas non plus inventé farticulalion dont ils font usage, et ils l'ont reçue pai tradition de leurs aïeux, qui, pour la plupart, descendaient de Moder P. 3o4. et qui s'étaient établis dans les villes lors de la conquête. Les Arabes de la génération présente ne l'ont pas du tout inventée; mais il faut
' L'auteur a donné une longue notice l'Occident dans la première partie de son sur les Arabes de l'Orient et sur ceux de Histoire des Berhert,
observer que les Arabes (bédouins) ont eu moins de rapports avec les peuples étrangers que ceux des villes, ce qui donne la prépondérance à l'opinion que les particularités observées dans le langage des Bédouins appartenaient réellement à celui de leurs ancêtres. Ajoutez à cela ' que cette articulation est commune à toute la génération actuelle, aussi bien dans les contrées de l'Orient que dans celles de l'Occident, et que c'est le caractère particulier auquel on distingue un Arabe pur de celui dont le sang est mélangé et des Arabes domiciliés.
11 y a donc lieu de croire, 1° que ce caf, tel que l'articule la génération présente des Arabes bédouins, est produit psr la même partie de l'organe vocal qui, dans l'origine de la langue, servait à l'articulation de celte lettre; 2° que la partie de l'organe vocal consacrée à l'articulation du caf a une assez grande étendue; qu'elle commence à la portion la plus élevée (c'est-à-dire la plus reculée) du palais, et finit à celle qui sert à l'articulation du kaf; 3° qu'articuler le caf de la partie la plus élevée du palais, c'est la prononciation des Arabes établis dans les villes, et que l'articuler de la partie du palais limitrophe de celle qui produit le kaf, c'est la prononciation actuelle des Bédouins.
Par là se trouve réfutée l'opinion de certains descendants de Mohammed, qui prétendent que la prière est viciée quand, en récitant la première sourate du Coran, on n'articule pas le caf k la manière des Bédouins. D'ailleurs, les docteurs des villes ne le prononcent pas de cette manière, et il serait étrange de supposer qu'ils eussent négligé une chose de cette importance. Aussi le vrai, à cet égard, est ce que nous avons dit; mais, en parlant ainsi, nous convenons que l'articulation des Bédouins mérite la préférence, parce que l'emploi de cette articulation parmi eux tous pendant une longue suite de générations montre que c'est celle qui était en usage dans la première génération de leurs ancêtres et celle que suivait le Prophète. Une chose qui vient encore à l'appui de cela, c'est qu'ils insèrent le caf
' Pour Ow*j, lisez li>*..
DIRN KHALDOUN. 341
dans le kaf^, à cause de la grande proximité qu'il y a (suivant leur système de prononciation) entre les parties de l'organe qui servent à l'articulation de ces deux lettres; car, si le co/ devait être articulé du fond du palais, comme font les habitants des villes, la partie de l'organe consacrée à la prononciation du ca/ne serait pas.voisioe de celle qui sert à articuler le kaf, et il n'y aurait pas lieu à l'insertion. Les p. 3o5. grammairiens arabes ont dit que le caf, articulé d'une manière qui se rapproche de l'articulation du kaf, et qui, chez la génération actuelle des Bédouins, lient iî milieu entre le caf et le kaf, est une lettre particulière; mais cela n'est guère admissible. Il est évident que c'est (tout uniment) h; ca/ articulé par l'extrémité de l'organe consacré à cette lettre, organe qui a une étendue considérable, ainsi que nous venons de le dire. Ils désapprouvent et traitent de barbare cette articulation, comme s'il ne leur était pas démontré que c'était ainsi que prononçait la première génération. Mais ce que nous avons dit relativement à la manière dont cette articulalion a été transmise atix Bédouins, comme par succession, d'âge en âge, et avec ce caractère de spécialité qui en fait pour eux un signe distinctif, démontre que c'était celle de la génération primitive et celle du Prophète, ainsi que nous venons de le déclarer*. Quelques personnes ont prétendu (jue l'articulation attribuée au ca/ par les Arabes des villes est étrangère à cette lettre, qu'ils ne l'ont adoptée que par suite de leur mélange avec les étrangers, et qu'elle n'appartient pas à l'idiome arabe, bien qu'elle soit en usage chez eux. 11 est plus naturel, toutefois, de dire, comme nous l'avons fait, i|ue ces deux articulations appartiennent à une seule et même lettre ayant son siège dans une partie de l'organe vocal d'une certaine étendue, ('omj)renez bien cela; (au surplus), c'est Dieu qui dirige {les hommes) d'une manière claire {vers la connaissance de la vérité).
' L'insertion (*Lc..5l) est la réunion de ' Ici l'auleur ne raisonne pus ju>tc,
deuï lettres en une seule, à hv.ju'Ue on puisqu'il accepte comme certain ce qu'il
ajoute, dans l'écriture, le signe du redou- n'avait regarde d'abord que comme pro-
blement. babic. .
La langue des Arabes domiciliés et des habitants des villes est une langue particulière et sut generis, différente de la langue de Moder.
Le langage vulgaire de la conversation, celui qui s'emploie parmi les (Arabes) domiciliés dans les villes, n'est ni l'ancienne langue de P. 3o6. Moder ni celle de la génération actuelle (des Arabes bédouins). C'est une autre langue, spéciale, qui s'éloigne de Tidiome de Moder et de celui de la génération arabe de nos jours, et plus (que ce dernier) du langage de Moder.
Qu'elle soit une langue particulière et sni generis, c'est ce que démontrent évidemmentles différences (qui existent entre elle et l'idiome de Moder, différences) que les grammairiens regardent' comme des fautes. D'ailleurs, ce langage varie suivant les usages locaux^ des villes où on le parle : ainsi la langue des habitants des contrées orientales diffère en certaines choses de celle des habitants du Maghreb; il en est de même du langage des peuples de l'Espagne, à l'égard de celui des habitants de l'Orient et du Maghreb. Chacun de ces peuples parvient à exprimer dans son dialecte tout ce qu'il veut, et à énoncer clairement les pensées qu'il conçoit : or c'est là ce qu'on entend par langue et idiome. L'absence de la syntaxe désinentielle ne leur fait aucun tort, comme nous l'avons dit en parlant des Arabes (bédouins) de ce tempsci. Quant à ce que (nous avons dit, que) ce langage s'éloigne encore plus de l'idiome primitif que celui des Arabes actuels, la raison en est que la dégénérescence d'une langue n'est due qu'à son mélange avec un idiome étranger : plus une nation a de relations avec l'étranger, plus sa langue s'éloigne de l'idiome primitif. En effet, la faculté de parler une langue ne s'obtient qu'en apprenant cette langue, ainsi que nous l'avons dit : or il s'agit ici d'une faculté mixte, qui se compose de la première faculté acquise par l'habitude et appartenant aux Arabes, jointe à une seconde faculté du même genre, appartenant à une nation étrangère. On doit donc s'éloigner de la première faculté ,
' Pour ^ iN»j, lisez cv** oju. — ' Lisez" (^lk.iUi-o! j.
plus ou moins, suivant que l'oreille entend plus ou moins d'idiotismes étrangers et qu elle contracte , par l'éducation , l'habitude de s'en servir.
Voyez ce qui a lieu à cet égard dans les villes de l'Ifrîkiya, du Maghreb, de l'Espagne et de l'Orient. Quant à l'Ifrîkiya et au Maghreb, les Arabes s'y sont mêlés, en fait de peuples étrangers, aux Berbers, parce que ceux-ci faisaient la masse de la population; il n'y p. 307. avait, pour ainsi dire, ni ville ni peuplade où il ne se trouvât des Berbers : aussi le langage étranger y a-t-il pris le dessus sur la langue que parlaient les Arabes, et il s'est formé un nouvel idiome mixte, mais sur lequel le langage étranger a plus d'influence , par la raison que nous venons de dire; d'où il résulte que ce langage s'éloigne beaucoup de l'idiome primitif. De môme, dans les contrées de l'Orient, les Arabes ayant soumis les nations qui habitaient ces régions, soit les Perses, soit les Turcs, se sont mêlés avec eux; les langages de ces nations (se sont introduits et) ont eu cours chez eux par l'intermédiaire des cultivateurs, des laboureurs, des captifs employés comme domestiques, des bonnes d'enfants, des servantes et des nourrices. Par là l'idiome des Arabes s'est corrompu, parce que la faculté qu'ils avaient acquise s'est altérée, et ainsi im langage nouveau a pris la place de l'ancien.
Il en a été de même des Arabes de l'Espagne, par leurs relations avec les étrangers natifs de la Galice et les Francs. Tous les (Arabes) habitants des villes de ces diverses contrées ont donc des idiomes propres, qui diffèrent du langage de Moder, et diffèrent en outre les uns des autres. On dirait que ce sont des langues tout à fait distinctes, parce que la faculté de les parler s'est établie solidement parmi ces diverses populations. Au reste, Diea crée tout ce qu'il hi plaît.
Comment on peut apprendre ia langue de Moder.
La faculté de parler le langage de Moder, celui dans lequel fut révélé le Coran, a disparu aujourd'hui par suite des altérations qu'il
PROLEGOMENES
éprouva, et le langage dont se sert toute la race (actuelle des Arabes) en dilFère beaucoup. Ce dernier est une autre langue formée, comme nous l'avons dit précédemment, par le mélange d'un idiome étranger. Toutefois, puisque les langues sont des facultés d'acquisition, on peut les acquérir par l'étude \ connue toutes les autres facultés de la même nature. Quiconque veut se procurer cette faculté et désire s'en 1'. 3o8. mettre en possession doit, pour apprendre la (langue de Moder), s'y prendre de la manière suivante. Il gravera dans sa mémoire les discours anciens provenant des Arabes modérites et composés dans le style et avec les tournures qui leur étaient propres; le Coran, par exemple, les traditions, les paroles des premiers musulmans, les compositions en prose rimée et en vers que nous ont laissées les plus célèbres d'entre les Arabes, en y ajoutant encore les expressions propres aux mowalled'^, et tout cela sur les diverses matières dont ils se sont occupés; de sorte qu'à force d'avoir imprimé dans sa mémoire une bonne provision de morceaux de prose et de poésie composés dans leur langue, il devient comme im homme né et élevé parmi eux et qui aurait appris d'eux la manière d'exprimer ses pensées. i\|)rès cela, il doit s'exercer à énoncer ses idées dans les termes dont ils se seraient servis eux-mêmes, et à coordonner de la même façon qu'eux les éléments du discours, et, (pour cela, il fera usage) des idiotismes et des formes de phrase offerts par les morceaux qu'il a appris et retenus par cœur. C'est par ce travail de la mémoire, joint à la pratique, qu'il finira par se rendre maître de cette faculté; et elle sera d'autant plus solide et plus forte chez lui, qu'il multipliera davantage ce travail et cet exercice. Ajoutons que, pour réussir à cela, il faut encore qu'il ait d'heureuses dispositions naturelles, qu'il apprécie bien la marche
' PourL^..^i>j, lisez l.^.JUj', leçon des manuscrits A , C et D et de l'édition de Boulnc.
' Par le terme mowalled (métis) , les littérateurs veulent désigner celte classe de poètes qui suivit immédiatement celle des poètes antéislamites et précéda celle dont
l'éducation s'était faite dans les villes. Je pense fjue notre auteur emploie ici ce ternie pour désigner les Arabes qui vécurent à l'époque de transition, après que ce peuple eut abandonné ses déserts pour adopter les usages de la vie sédentaire.
de l'espril arabe et les formes que ce peuple observait dans la construction du discours, et qu'il sache les employer de manière à ce qu'elles correspondent parfaitement à tout ce qu'exige la variété des circonstances (qu'il veut exprimer). C'est le goût qui témoigne de l'existence de cette faculté acquise, puisqu'il en est le produit ainsi que d'un esprit naturellement droit, comme nous l'exposerons plus loin. Soit donc qu'on veuille composer avec élégance en prose ou en vers, le succès qu'on obtiendra sera toujoui'S en proportion de ce qu'on aura retenu dans sa mémoire et du plus ou moins d'exercice qu'on aura lait pour le mettre en œuvre. Celui qui aura acquis cette faculté possédera la langue de Moder, et il pourra être juge compétent et bon appréciateur du mérite de ce qui est composé dans cet idiome. Voilà comment il faut apprendre ' le langage de Moder. Dieu dirige celui qu'il veut.
La faculté de parler la langue de Moder ne doit pas être confondue avec (la connais- P. Sog. sance) de la grammaire. On peut l'acquérir sans le secours de cet art.
L'art de la grammaire n'est autre chose que la connaissance théorique des règles et des analogies qui se rapportent à la faculté de bien parler. C'est la science d'une certaine modalité, et non la modalité elle-même; ce n'est pas du tout la faculté acquise, mais un art qui s'y rapporte, comme la théorie se rapporte à la pratique^. C'est comme si une personne qui connaît les procédés du métier de taille^lr, mais qui n'a point acquis par la pratique la faculté de l'exercer, voulant expliquer quelques-uns de ces procédés, disait : « Coudre, c'est d'abord passer le fil dans le trou de faiguille, puis passer l'aiguille à travers les deux bords de l'étoife qu'on a rapprochés l'un de f autre, et la faire sortir par l'autre côté de fétoffe, à une certaine distance'; ensuite ramener l'aiguille au premier côté par lequel on
' Pour L^.,ç-Uj', lisez Lj.Jj>J', avec les celui qui connaîtrait théoriquement un art
manuscrits A, C, D el l'édition de Boulac. et ne saurait le pratiquer. »
' LiUéral. telle n'est pas cette faculté, ' Ces mots sont évidemment de trop;
mais elle tient à son égard la position de l'auteur aurait dû les supprimer. Prolégomènes. — m. M
PROLEGOMENES
avait commencé, puis la faire ressortir en avant du trou par lequel elle avait d'abord traversé l'étoffe, ayant soin d'observer toujours la même distance entre les deux points; » et que cette personne continuât ainsi sa description jusqu'à la fin du procédé, ensuite décrivît en particulier les diverses sortes de coutures, telles que l'ourlet, la piqûre, le surjet, etc. et la manière de les exécuter, et que, si on lui demandait de faire une couture de sa propre main, elle ne pût rien exécuter qui vaille. (Voulez-vous un autre exemple.'^) Supposez qu'on demande à un homme qui connaît (la théorie de) l'art du charpentier comment on coupe une pièce de bois, et qu'il vous dise : « Il faut poser la scie .sur la partie supérieure de la pièce de bois, tenir un bout de la scie tandis qu'une autre personne en face de vous tiendra l'autre bout, puis faire aller la scie entre vous deux alternativement; et, par l'effet de ce mouveiiienf , les pointes de la scie, qui sont faites en forme de dents aiguës, couperont ce sur quoi elles passeront en P. 3io. allant et en venant, jusqu'à ce que la scie atteigne la partie inférieure de la pièce de bois; » puis, que ce même homme, invité à faire cela en tout ou en partie, ne puisse pas y réussir". Eh bien, il en e.st de même de la connaissance théorique des règles de la syntaxe arabe, comparée avec la faculté elle-même dont nous parlons : car, connaître les règles de la syntaxe arabe, c'est savoir comment il faut faire, ce n'est pas savoir faire. Aussi trouverez -vous parmi les grammairiens les plus habiles, parmi ceux qui sont très -versés dans la syntaxe arabe et qui en possèdent théoriquement toutes les règles, bien des gens qui, si on leur demande d'écrire deux lignes pour correspondre avec un de leurs frères ou un de leurs amis, ou pour réclamer contre quelque acte d'injustice, ou enfin pour quelque autre objet que ce soit, s'en acquitteront mal, feront un grand nombre de fautes, et ne sauront pas composer leur phrase et exprimer ce qu'ils voudraient dire, sans s'écarter des formes de la langue arabe. Au contraire, parmi ceux qui ont bien acquis cette faculté et qui
Pour iU^, lisez OC*;.
composent parfailement en prose et en vers, vous trouverez des gens qui ne sauront pas employer correctement les désinences qui distinguent Vagcnt du verbe de Yobjel de l'action, et le mot qui est au nominatif de celui qui est au génitif; enfin qui ignorent complètement toutes les règles de l'art de la syntaxe arabe. Cela nous montre évidemment que la faculté dont nous parlons est tout à fait différente de la grammaire et n'a aucun besoin du secours de cet art.
On trouve quelquefois, il est vrai, parmi les hommes habiles dans Tari de la syntaxe, des personnes qui connaissent la vraie nature de cette faculté; mais cela est rare et n'est qu'un effet du hasard. Cela arrive le plus souvent aux personnes qui ont fait un grand usage du Livre de Sibaouaïh, parce que cet auteur ne s'est pas borné à exposer les règles de la syntaxe des désinences; il a rempli son traité de proverbes qui avaient cours parmi les Arabes, et d'exemples tirés de leurs poésies et de leurs façons de parler; aussi cet ouvrage renfermet-il une masse considérable de matières qui peuvent aider à l'acquisition de cette faculté. Les personnes qui ont étudié assidûment ce livre et qui se le sont (pour ainsi dire) approprié, sont parvenues à posséder une partie considérable des locutions employées par les (anciens) Arabes; cela est disposé comme en magasin dans leur mémoire, chaque chose à sa place et dans une case, de manière qu'on P. 3ii. puisse la retrouver au besoin. Cela leur a fait sentir la nature de cette faculté acquise; (le livre lui-même) fournit à ce sujet les enseignements les plus complets, et est instructif au plus haut degré. Toutefois, parmi ceux mêmes qui font usage du traité de Sîbaouaïh, il y en a qui ne se sont pas aperçus de cela et qui ont acquis la connaissance de la langue, comme art, sans l'avoir acquise connue faculté. Quant à ceux qui font usage des écrits des grammairiens modernes, où l'on ne trouve que les règles sèches de la grammaire, dénuées de tout exemple emprunte aux poètes ou aux discours des (anciens) Arabes, il est bien rare, par cette raison, qu'ils sachent ce que c'est que cette faculté, et qu'ils fassent attention à son importance. Vous remarquerez qu'ils croient être parvenus à un certain
degré d'avancement dans la connaissance de la langue arabe, tandis que personne n'en est plus loin qu'eux.
Les hommes qui cultivent , en Espagne , l'art de la grammaire arabe , et qui l'enseignent, sont moins éloignés d'acquérir cette faculté que ceux des autres contrées, parce que, dans cette étude, ils s'appuient sur des exemples empruntés aux Arabes (anciens) et sur leurs proverbes, et que, dans leurs écoles, ils s'attacbent à bien se rendre compte de ces phrases et expressions, Aussi, (chez eux,) le commençant, tout en apprenant les règles de la langue, acquiert machinalement une bonne partie de la faculté dont nous parlons; son esprit en reçoit l'empreinte et se dispose à l'acquérir et à se l'approprier. Pour tous les autres habitants de l'Occident, tant ceux de l'Ifrîkiya que ceux (du Maghreb), ils ont assimilé l'art de la grammaire arabe aux sciences (théoriques), le regardant comme un objet de pures discussions spéculatives; ils ne se sont pas du tout occupés de se rendre raison de la phraséologie complexe des Arabes; ils se sont contentés d'appliquer à un exemple quelconque les règles de la syntaxe des désinences, ou bien de démontrer la préférence due à une explication sur une autre, d'après ce qu'exige le bon sens, et non d'après l'esprit de la langue arabe et le mode dont se composent les phrases. Ainsi l'art de la grammaire s'est réduit, chez eux, à n'être, pour ainsi dire, qu'un recueil de règles tirées de la logique et de la dialectique, et ne permet d'acquérir ni les idiotismes de la langue arabe, ni la faculté de P. 3n. s'en servir. Il est résulté de là que ceux qui, dans ces contrées-ci et dans les villes, possèdent par cœur les règles de la théorie, sont tout à fait étrangers à la faculté de bien parler arabe : on dirait qu'ils ne font pas même la moindre attention au langage des Arabes (anciens). Cela est venu de la négligence qu'ils ont mise à étudier les exemples empruntés à cette langue et les formes de sa phraséologie, à distinguer les divers modes d'exprimer les idées et à exercer les élèves dans cette partie des études : (ils ont laissé de côté) ce qu'il y avait de plus propre à faciliter l'acquisition de la faculté dont nous parlons. Quant à toutes ces règles théoriques, elles ne sont que des moyens
servant à faciliter l'enseignement, mais on les a appliquées à un usage auquel elles n'étaient point destinées; on en a fait une science de théorie et on en a négligé le fruit.
On voit, d'après ce que nous avons dit à ce sujet, qu'on ne peut acquérir la faculté de parler correctement la langue arabe qu'en apprenant par cœur un grand nombre de locutions provenant des (anciens) Arabes. Il faut que le métier sur lequel ces locutions ont été façonnées se dresse dans l'esprit de l'étudiant, afin qu'il forme luimême des phrases sur ce métier, et que, parla, il se trouve dans la position d'un homme élevé parmi les Arabes et qui a appris, par leur commerce, leurs façons de parler, en sorte qu'il ait acquis la faculté complète et habituelle d'exprimer ses pensées suivant les formes qu'ils observaient eux-mêmes en parlant. C'est Dieu qui a réglé la destinée de toute chqse.
Sur In significalion que le mol goût comporte dans le langage des rhéloririen!i. La faculté désignée par ce ternie ne se trouve presque jamais chei les étrangers qui se sont arabisés.
Le mot goiit est un terme fort usité par les personnes qui s'occupent des diverses branches de la rhétorique ' ; il indique que la faculté de la réalisation (ou de parler avec précision) est déjà acquise à P. 3i3. l'organe de la langue. Nous avons fait observer que le mot réalisation signifie le talent d'établir une conformité parfaite, sous tous les points de vue, entre la parole et la pensée, en observant certaines particularités qui sont propres à la composition des phrases et qui produisent cet effet. Celui qui désire parler l'arabe et s'y exprimer avec netteté doit adopter le seul plan qui puisse y conduire; il apprendra par cœur les tournures employées par les Arabes, les expressions dont ils font usage dans leurs discours, et tâchera de disposer ses phrases de la même manière qu'eux. S'il réunit à ce genre de travail l'habitude de s'entretenir avec les Arabes, il acquiert la faculté de
' Le mot j^^i «goût» s'emploie aussi mais dans une autre acception. (Voyez ci chez les Soufis comme terme technique , dessus , p. 88.)
donner à son discours ce caractère qui leur est propre, et la composition des phrases lui devient si facile, qu'il ne s'écarte presque jamais des lois suivies par ce peuple dans l'expression de ses pensées. Aussi, qu'il entende une phrase qui ne soit pas conforme à ces lois, son oreille en est choquée et la rejette, pour peu qu'il y réfléchisse, et même sans aucune réflexion de sa part, et cela par un instinct qu'il doit à celle faculté acquise. En effet, les facultés d'acquisition, quand elles ont pris une certaine solidité et qu'elles sont parvenues à jeter des racines quelque part, semblent être une nature primitive, inhérente au sujet chez qui on les rencontre. C'est pour cela que bien des gens superficiels, ne se doutant pas du véritable caractère des facultés acquises, s'imaginent que la correction avec laquelle les (anciens) Arabes s'exprimaient dans leur langue, tant en ce qui regarde les désinences grammaticales que renonciation de la pensée, était une chose purement naturelle. « Les Arabes, disent-ils, parlaient par un instinct naturel. » Rien n'est plus faux : il s'agit là d'une faculté que la langue a acquise et qui lui permet de disposer le discours (de la meilleure manière); faculté qui s'élail consolidée et avait pris racine en eux, quoiqu'elle paraisse au premier abord avoir été un don de la nature et être née avec les individus. Elle ne peut s'acquérir qu'en se familiarisant avec les discours des Arabes; il faut que l'oreille soit souvent frappée de la répétition des mêmes choses et qu'on joigne à cela l'observation de ce que la phraséologie a de (propre et de) spécial. Cette faculté ne s'acquiert pas par la connaissance des règles théoriques que les rhétoriciens ont inventées; ces règles enseignent la P.3i4. théorie de la langue arabe, mais elles ne procurent pas à ceux qui les possèdent la faculté eflective (et pratique). Ceci une fois bien établi, disons que, lorsque l'organe de la langue a acquis la faculté d'exprimer les idées d'une manière correcte et précise, cette faculté même conduit celui qui la possède aux diverses manières d'ordonner les phrases, et à des modes de construction qui sont non-seuleuient bons, mais conformes à ceux qu'observaient les Arabes dans l'usage de leur langue et dans l'ordonnance de leurs discours. Si l'homme
O'IBN KHAF.DOUN. 351
qui possède cette faculté voulait s'écarter de la manière de composer les phrases et des tournures qui sont propres à la langue arabe, il ne le pourrait pas; sa langue ne s'y prêterait pas, parce qu'elle n'y serait pas accoutumée, et que ce n'est pas à cela que le conduit cette faculté qui s'est enracinée chez lui. Si , en parlant à cet homme , on emploie d'autres tournures et formes que celles dont les Arabes se servaient, et qu'on s'éloigne de leur manière nette et précise d'énoncer leurs pensées, il repousse ces innovations et les rejette, parce qu'il sent que cela n'est pas conforme au style idiomatique des Arabes, peuple dont il a étudié la langue avec tant d'assiduité. II ne saurait pas en rendre raison, comme peuvent le faire ceux qui ont étudié les règles de la grammaire et de la rhétorique; pour eux c'est une affaire de déduction systématique, fondée sur des règles qui ont été établies par l'examen successif d'une foule d'exemples; tandis que, chez l'homme dont nous parlons, c'est une affaire de fait qui provient d'un exercice assidu du langage des Arabes, exercice par l'effet duquel il est devenu comme l'un d'entre eux. Expliquons ceci par un exemple. Supposons qu'un enfant arabe soit né et ait été élevé parmi les gens de sa nation : il apprendra leur langue et se formera à l'observation de tout ce qui constitue la syntaxe désinentielle et l'art de bien parler, en sorte qu'il en viendra à posséder parfaitement la langue arabe; mais ce ne sera point par la connaissance de la théorie et des règles; ce sera uniquement parce que, chez lui, la langue et les organes de la parole auront contracté l'usage de cette faculté. Eh bien , celui qui viendra après la génération (dont cet enfant faisait partie) obtiendra le même résultat, en retenant par cœur leurs paroles, leurs poésies et leurs discours oratoires, et en persistant dans cet exercice jusqu'à ce qu'il parvienne à s'approprier cette faculté et qu'il devienne comme un individu né au milieu des Arabes et élevé parmi leurs l*. 3i5, tribus : or les règles sont tout à fait étrangères à cela. Quand cette faculté est bien établie chez quelqu'un, on la désigne, métaphoriquement, par le nom de goût; c'est un terme technique adopté par les rhétoriciens. Le mot goût ,àans son acception primitive, s'applique
352 PROLEGOMENES
à la perception des saveurs; mais, en tant que la faculté dont nous parlons a pour objet d'énoncer des idées au moyen de la parole et qu'elle a pour siège la langue, organe qui est aussi le siège du sens par lequel sont perçues les saveurs, on lui a appliqué, par métaphore, le nom de (joût. Nous pouvons même dire que la faculté (ainsi désignée) appartient de fait à la langue, comme c'est à elle qu'appartient la perception des saveurs. Quand on a bien compris cela, on reconnaît que les étrangers qui ont commencé à apprendre l'idiome des Arabes, et qui se trouvent obligés à le parler afin d'entrer en relation avec le peuple qui s'en sert, on reconnaît, dis-je, que ces étrangers, tels que les Persans, les Grecs et les Turcs, dans l'Orient, et les Berbers dans l'Occident, ne sauraient s'approprier ce goût, parce qu'ils n'acquièrent que très-imparfaitement la faculté dont nous avons exposé la nature. (El pourquoi cela.**) C'est que tous ces gens, ayant commencé à un certain âge et lorsque leur langue avait déjà pris l'Iîabitude de parler un autre idiome, c'est-à-dire celui de leur pays, ne visent absolument qu'à apprendre les expressions, tant simples que composées, dont les habitants des villes usent entre eux dans leurs conversations, et cela, parce que la nécessité les y oblige.
Cette faculté s'est maintenant perdue pour les habitants des villes (arabes); ils en sont même fort éloignés, ainsi que nous l'avons dit. Il est vrai que, sous le rapport (du langage), ils possèdent une autre faculté, mais ce n'est pas celle qui est généralement recherchée et qui consiste à bien parler la langue (arabe). Celui qui connaît uniquement par les théories systématiques consignées dans les livres les lois qui régissent cette faculté est bien loin d'en pos- P. 3i6. séder la moindre partie; il en a appris les règles et rien de plus; car, ainsi que nous l'avons dit précédemment, cette faculté ne s'acquiert que par un exercice assidu, par l'habitude et par la répétition fréquente des locutions employées par les Arabes. S'il vous venait en pensée d'opposer à cela ce que vous avez ouï dire, que Sîbaouaïh, El-Fareci, Zaniakhcheri, et autres écrivains distingués par leur style, étaient étrangers, et que cependant ils sont parvenus
DIBN KHALDOUN. 3S3
à acquérir cette faculté, je vous ferai observer que ces hommes, dont vous avez tant entendu parler \ n'étaient étrangers que par leur origine, mais qu'ils avaient vécu et avaient été élevés parmi des Arabes qui possédaient ceîte faculté, ou parmi des gens qui l'avaient acquise par (la fréquentation de) ces mêmes Arabes. Ils s'étaient donc rendus par là maîtres de la langue arabe, au plus haut point de perfection*. On pourrait dire que, dès la première époque de leur vie, ils étaient comme de petits enfants des Arabes, nés et élevés parmi leurs tribus, en sorte qu'ils ont saisi le fond et l'essence de la langue, qu'ils se sont trouvés dans la même position que si l'arabe eût été leur langue maternelle ; d'où il suit que, bien qu'ils fussent étrangers par leur origine, ils ne l'étaient point par rapport à la langue et à la parole, parce qu'à l'époque où ils ont vécu la religion était encore dans sa fleur et la langue dans sa jeunesse, la faculté de la parler n'étant point encore perdue et subsistant parmi les Arabes des villes. De plus, ces personnages se sont appliqués assidûment à étudier la manière de parler des Arabes et en ont fait leur exercice habituel, en sorte qu'ils y ont atteint le suprême degré de perfection. Il en est bien autrement aujourd'hui de tel individu étranger qui a des relations de société avec les habitants des villes qui parlent la langue arabe : d'abord, cette faculté de bien parler l'arabe, celle qu'il veut acquérir, n'existe plus parmi ces gens; il trouve en vigueur chez eux une autre faculté qui leur est propre et qui est et) opposition avec celle de la langue arabe. Quand même nous admettrions qu'il s'attachât à étudier les discours des Arabes et leurs poésies, en P. Si;, les lisant et les retenant par cœur, dans l'intention d'acquérir cette faculté, il ne pourra guère y réussir, parce que, comme nous l'avons dit, lorsque l'organe qui doit être le siège de cette faculté a été occupé d'avance par une autre, il ne peut presque jamais acquérir cette nouvelle faculté que d'une manière imparfaite et défectueuse. Si nous admettons qu'un individu, étranger par son origine, a été en-
' Pour A-ik-» «OéÙ (^ivl, lisez |j jjJI ' L'auteur aurait dû écrire l-*»f)) ^
A*£ «CUkJ. ^.
Prolégomëne». — m. 45
354 PROLEGOMENES
tièrement exempt de tout commerce avec la langue étrangère, et qu'il a entrepris d'acquérir par l'étude cette faculté, en apprenant par cœur ou en lisant, il est possible qu'il y parvienne; mais c'est là un cas fort extraordinaire, comme vous pouvez en juger par tout ce que nous avons dit. Beaucoup de ces hommes qui ont étudié en théorie les règles de la rhétorique, prétendent que par là ils sont parvenus à acquérir ce goal dont nous parlons; mais ils sont dans l'erreur, ou bien ils veulent y induire les autres. S'ils ont acquis une faculté, c'en est uniquement une qui se borne à ces règles d'une rhétorique de théorie, mais ce n'est nullement la faculté de bien s'exprimer. Dieu dirige celai qu'il veut vers une voie droite.
Les habitants des villes, en général, ne peuvent acquérir qu'imparfaitement celte faculté (de bien parler) qui s'établit dans l'organe de la langue, elqui est le fruit de l'étude. Plus leur langage s'éloigne de celui des Arabes ( purs) , plus il leur est difficile d'acquérir cette faculté.
L'étudiant (né et élevé dans une ville et qui veut apprendre la langue de Moder) a déjà acquis une autre faculté contraire à celle dont il se propose de faire l'acquisition; et cela, parce qu'il s'est formé d'abord au langage des Arabes domiciliés, ce qui lui a fait contracter des habitudes de parler étrangères à l'arabe. Par là sa langue, au lieu d'acquérir la faculté du langage primitif, auquel il avait droit par son origine, en a contracté une autre, celle de parler l'idiome qui a cours aujourd'hui parmi les Arabes domiciliés. Aussi P. 3j8. voyons-nous que les précepteurs s'efforcent de prendre les devants et d'enseigner de bonne heure aux enfants (la langue de Moder). Les grammairiens s'imaginent que c'est leur art qui prévient ainsi (la mauvaise habitude de parler un idiome corrompu); mais il n'en est rien : cet effet n'est dû qu'aux soins que l'on prend de faire contracter aux enfants la faculté (de la langue de Moder), en accoutumant leur langue à répéter les locutions dont se servaient les Arabes (non domiciliés). Il est bien vrai que (de tous les arts, celui de) la grammaire a le plus de rapport avec celte pratique habituelle (du bon
dss
langage) ; mais les dialectes parlés par les (Arabes) domiciliés ' ont un caractère étranger tellement prononcé et s'écartent tellement de cette langue, que ceux qui les parlent se trouvent peu capables d'apprendre la langue de Moder et d'en acquérir la faculté; tant est profonde la différence ^ qui existe entre le langage (des anciens Arabes) et les dialectes modernes. Voyez ce qui a lieu à cet égard chez les habitants des diverses contrées : ceux de l'Ifrîkiya et du Maghreb, parlant un dialecte dont le caractère étranger est très-prononcé et qui s'éloigne beaucoup du langage primitif, sont tout à fait ineptes à acquérir par l'étude la faculté d'employer ce langage. Ibn er-Rekîk raconte qu'un commis-rédacteur de Cairouân écrivit en ces termes à un de ses amis : «Mon frère! puissé-je n'être pas privé de ton absence! Abou Saîd m'a instruit d'un discours, savoir, que tu avais mentionné ([ue tu seras avec l'huile (qui) vient. Nous avons été empêchés aujourd'hui et n'a pas été disposée pour nous la sortie. Quant aux gens de la demeure, les chiens sont de la chose de la paille, et ils en ont menti: cela est faux; il n'y a point une seide lettre en cela (de vrai). Ma lettre s'adresse à toi, et je désire beaucoup vous voir'. » Vous voyez par là jusqu'où allait, pour eux, la faculté de se servir du langage de Moder; et nous venons d'en indiquer la cause. 11 en était de même de leurs poésies : elles s'écartaient beaucoup de (la perfection qui appartient à) cette faculté et restaient fort au-dessous de la classe (des anciens P. 3io. poèmes arabes); et il en est encore ainsi de nos jours. Les poètes les plus distingués de l'Ifrîkiya étaient venus d'autres pays pour
' Pour ^La-».ïl c»UJ, lisez Ju»t c»ljJ
• Pour ibUCll, lisez ïlsLUt, leçon de l'édition de Boulac, du manuscrit C et du texte suivi par le traducteur lurc.
' Cette lettre est pleine de contre-sens et de fautes de grammaire. Celui qui l'écrivit, et notons qu'il était rédacteur de la correspondance dans un bureau, voulait apparemment dire : t Mon frère ! puissé-je
n'être jamais privé de ta présence ! Abou Saîd m'a informé que, d'après ce que tu avais dit , tu serais ici à l'époque où l'on fait l'huile. Nous n'avons pas pu sortir aujourd'hui. Quant aux gens du logement, ce sont des chiens aussi méprisables que de la paille. 11 n'y a pas un mot de vrai dans ce qu'ils ont dit , etc. • Cest encore là, en Algérie, le style des gens qui n'ont pas fait de bonnes études.
s'y établir; je n'en excepte quibn Rechîk ' et Ibn Cberef^. Aussi la classe (des poètes africains) est restée jusqu'à ce jour très-inférieure (aux autres) sous le rapport de la bonne expression des idées.
Les habitants de l'Espagne acquièrent cette faculté plus facilement qu'eux, parce qu'ils s'appliquent à graver dans leur mémoire des morceaux de cette ancienne langue, en prose et en vers. Ils eurent chez eux Ibn Haiyan ' l'historien, qui, sous le rapport de celte faculté acquise, tient le premier rang et marche, comme le portedrapeau, à la tête de leurs écrivains; ils possédèrent aussi Ibn Abd Rabbou\ El-Castalli* et d'autres, qui avaient été attachés comme poètes à la cour des rois provinciaux (dont la puissance s'était établie sur les ruines de l'empire omeïade). Cela eut lieu dans les temps où l'étude de la langue et de la littérature conservait encore un grand essor. Cet état de choses avait duré en Espagne pendant quelques siècles, jusqu'aux jours de la dissolution (de l'empire) et de l'émigration®, lorsque les chrétiens eurent étendu leurs conquêtes dans ce pays. Depuis cette époque, on n'a plus eu le loisir de se livrer à l'étude de la langue; la civilisation (musulmane) a reculé, et r(art de bien parler) a éprouve un affaiblissement semblable, ainsi que cela arrive pour tous les arts (en pareil cas). La faculté (de la langue de Moder) s'est tellement amoindrie chez eux qu'elle est tombée dans un abaissement complet. Parmi les derniers (bons écrivains) qui ont ileuri en Espagne, sont Saleh Ibn Cherîf ^ et Malek Ibn Mo-
' Voyez la i" partie, p. 8, n. a,
' Ibid. p. 32 1, n. 2.
' Ibid. p. 7, n. 1.
* Ibid. p. 3o, n. I.
' Abou Omar Ahmed Ibn Mohammed Ibn Dcrradj el-Castalli (natif de Castalla, ville maritime de l'Algarve, en Portugal, et appelée maintenant Castro Marin) s'était distingué en Espagne comme poète et comme érudit. Il naquit l'an 347 ^^ ^ ''^" gire (958 de J. C.) et mourut en /lai (io3ode,I. C.)
" Voyez la 2' partie, p. 2 3.
' Abou '1-Baca Saleli Ibn Chcrîf, littérateur et poète dislingué, élait nalif de Honda. Il laissa un ouvrage sur le partage des successions. Tels sont les renseignements que Maccari nous fournit dans son Histoire d Espagne. Je suis porté à croire que c'est le même personnage dont Casiri fait mention dans sa Diblioth.arabico-hispan. t. 1, p. 379, et auquel il attribue nou-seu- Icmenl un traité sur les successions, mais aussi un autre sur la chronologie. Il le
rahliel ', lequel était un élève de l'école fondée à Ceuta par les Sévilliens (qui s'étaient établis dans cette ville). Car la dynastie des Beni'l- Ahmar n'était alors que dans son commencement, et l'Espagne avait jeté, par l'émigration, sur la côte (de l'Afrique) ce qu'elle avait de plus précieux en fait d'hommes qui fussent en possession de celte faculté. De Se ville ils passèrent à Ceuta, et des provinces orientales de l'Espagne en Ifrîkiya. Mais ces hommes (distingués) ne tardèrent pas à disparaître; la tradition de leur enseignement, en ce qui regarde l'art (du beau langage), fut interrompue, parce que les habitants du littoral africain se prêtaient peu à ce genre d'études. Ils trouvaient l'acquisition de cet art trop dilficile, à cause des mauvaises P. 3ao. habitudes que les organes de la parole avaient contractées chez eux, et parce que le caractère étranger de la langue des Berbers avait jeté chez eux de profondes racines; or cet idiome est en opposition (avec la langue de Moder), ainsi que nous l'avons dit. Par la suite, la faculté dont il s'agit revint en Espagne à l'état où elle avait été auparavant: on vit fleurir dans ce pays Ibn Chibrîn'*, Ibn Djaber', Ibn el-Djîab* et d'autres (littérateurs) de la même génération, puis Ibrahim es-Saheli et-Toueïdjen * et ses contemporains. Après ceux-ci
désigne par les noms de Ben Scharipli Allabdi , natif de Ronda , et place sa mort en l'an 684 (ia85ia86deJ. C).
' Malek Ibn Abd er-Raliman Ibn Morah.hel, auteur de plusieurs ouvrages sur la pliilologie, la poésie, etc. naquit à Malaga , l'an 6o4 ( 1 207- 1 ao8 de J.C), et mourut à Grenade, l'an 699 (12 99-1800 de .1. C). On le désignait par le surnom d'Es- Sibti, natif de Ceuta, probablement parce rpie sa famille s'était établie dans cette ville lors de la grande émigration espagnole.
En l'an 676-676 de l'hégire, il se trouvait à la cour du sultan mérinide Abou Youcof Ibn Abd el-Hacc.
' Abou Bekr Mohammed Ibn Chibrîn, natif de Ceuta , qui était allé se fixer à Gre-
nade, était un des professeurs sou/i lesquels Ibn Djozaï, le rédacteur des Voyages d'ibn Batoata, avait fait ses études. (Maccari , 1. 1, p. i-l. ) Dans le texte arabe de ces Prolégomènes, lisez ^J^y*^ ^^' '^ y-f')-
' Plusieurs littérateurs espagnols portèrent le surnom d'Ibn Djaber; aussi ne saurais-je désigner celui d'entre eux qu'Ibn Khaldoun a eu en vue.
' Abou '1-Hacen Ali Ibn el-Djîab, littérateur distingué, naquit à Grenade, l'an 663 (1264-1265 de J. C), el mourut l'an 7^9 (i 348-1349 de J. C).
' Abou Isliac Ibrahim es-Saliili, surnommé Et-Toaeïdjen, appartenait à une famille respectable de Grenade. Il f e dis tingua par sa piété , son érudition et son
PROLEGOMENES
vint Ibn al-Khatîb, le même qui a péri si malheureusement de nos jours, victime des calomnies de ses ennemis ^ Ce personnage possédait la faculté de manier la langue de (Moder) à un point impossible à atteindre, et ses disciples^, après lui, ont marché sur ses traces. En somme, cette faculté est très-commune en Espagne; l'enseignement en est très-facile (aux professeurs), parce qu'on s'y occupe sérieusement des sciences qui se rapportent à (l'ancienne) langue (arabe) et qu'on attache de l'importance à la littérature et à la conservation des bonnes traditions scolaires. Ajoutez à ces raisons que les hommes dont la langue est étrangère à l'arabe et qui possèdent mal la faculté (d'employer le langage de Moder) ne viennent en Espagne que passagèrement, et que leur idiome exotique n'a pas servi de base au langage de ce pays. Sur le continent africain (il en est autrement) : les Berbers forment la masse de la population, et leur langue est celle de toutes les parties du pays, à l'exception des grandes villes^. Aussi la langue arabe s'y trouve submergée sous les flots de cet idiome barbare, de ce jargon parlé par les Berbers, 11 est donc bien difficile aux natifs de ce pays d'acquérir sous des maîtres la faculté (de parler l'arabe avec pureté), et, en cela, ils diflèrent complètement des habitants de l'Espagne.
Dans l'Orient, du temps des Omeïades et des Abbacides, on était
talent pour la poésie. Après avoir voyagé en Orient, il se rendit daus le pays des noirs, où il fut très-bien accueilli par leur sultan, il mourut à Tenboktou , l'an 747 (i346deJ. C).
' Voyez la 1 "partie, introduction, p. lxt et suiv, et l'Histoire dei Berbers, t. IV, p. 4i 1 et suiv.
* Ibn Khaldoun assigne ordinairement au mot ô-^ la signification du pluriel.
' Au temps d'ibn Khaldoun , la langue berbère se parlait dans presque toute l'Algérie et dans la plus grande partie du Maroc; ce ne fut que dans les grandes villes
et dans la partie septentrionale du désert qu'on se servait de la langue arabe. Maintenant l'arabe a remplacé le berber dans la province d'Oran, dans les plaines des départements algériens et dans celles de l'Empire marocain. Le berber ne se retrouve que dans le centre et la partie méridionale du grand désert , chez les peuples Touaregs, dans les pays de montagnes, tels que les deux Kabylics, la chaîne de l'Atlas, l'Aouras.les montagnes de la Tunisie, la province de Sous et quelques localités isolées.
aussi accompli dans Texercice de celle facullé que les (musulmans) espagnols, parce qu'on avail alors peu de relations avec les peuples élrangers; aussi posséda-t-on alors l'habitude de bien s'exprimer en arabe, 11 y avait dans cette contrée beaucoup de poêles distingués et d'écrivains d'un grand talent, parce que les Arabes et leurs enfants p. 3ji. y formaient la majeure partie de la population. Voyez la multitude de passages, en prose et en vers, qui se trouvent dans le Kilab el- Aghani ', le vrai livre des Arabes et celui qui renferme leurs archives : on y trouve leur langue, leur histoire, les récits de leurs grandes journées et combats, l'histoire de leur religion nationale et de leur Prophète, celle de leurs khalifes et de leurs rois, leurs poésies, leurs chants, et tout ce qui les concerne. Aucun autre ouvrage n'offre un tableau aussi complet des Arabes.
Cette facilité se conserva en Orient pendant la durée de ces deux dynasties et peut-être même avec plus de perfection que dans les temps antéislamites, comme nous nous proposons de le montrer plus loin. Mais enfin la puissance des Arabes fut réduite à rien, et l'usage de leur idiome se perdit; leur langage s'altéra; leur empire s'écroula et l'autorité passa à des étrangers. Ceux-ci devinrent alors les maîtres, et tout fut soumis à leur autorité. Cela eut lieu sous les dynasties des Deïlemides et des Seldjoukides : ces étrangers se mêlèrent avec les habitants des villes et dominèrent, par leur grand nombre, sur la population : le pays fut rempU de leurs locutions, et le caractère étranger de leurs idiomes prit tellement le dessus parmi les citadins et les Arabes domiciliés, que ceux-ci s'écartèrent bien loin de leur langue et de l'habitude de la parler. Ceux d'entre eux qui voulaient l'apprendre ne purent y réussir que très-imparfaitement. Voilà l'état où nous trouvons aujourd'hui leur langage tant en prose qu'en vers, bien qu'ils s'en servent beaucoup. Dieu crée et choisit qai il lai plait.
' Voyez ci«devant, p. 33o.
^- 33 2. Le discours peut se présenter sous deux formes : celle de la poésie
et celle de la prose.
Le langage des Arabes et leurs discours peuvent prendre deux formes : la première est celle de la poésie réglée, c'est-à-dire soumise aux obligations de la prosodie et de la rirae, ou, en d'autres - termes, celle dont la mesure est invariable ainsi que la rime\ La seconde forme est celle de la prose, c'est-à-dire du discours qui n'est pas soumis aux règles de la prosodie. Chacune de ces formes renferme plusieurs espèces et peut se produire sous divers aspects. La poésie comprend l'éloge, l'élégie et (l'expression des sentiments inspirés par) la bravoure. La prose peut être cadencée [moseddjâ] , c'est-à-dire offrir une suite de phrases séparées, dont tous [les mots ou bien]'^ les mots (finals) se terminent, deux à deux, par la même rime; c'est ce qu'on nomme sedja; ou bien elle peut êlre libre [morcel), et, dans ce cas, le discours marche dégagé de toute entrave, sans être découpé en phrases ni soumis à aucune obligation, pas même à celle de la rime. La prose s'emploie dans la chaire, dans la prière et dans les harangues adressées à une assemblée pour lui inspirer soit le courage, soit la crainte.
Le (texte du) Coran est en prose, mais cette prose ne rentre ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux catégories; on ne peut pas dire qu'il soit en prose libre ni en prose rimée. 11 consiste en versets séparés, qui se terminent à des points d'arrêt, et c'est au moyen du (sentiment qui s'appelle le) goût qu'on reconnaît où la phrase s'achève. Le discours recommence dans le verset suivant, lequel sert de pendant à celui qui précède; et cela, sans que (l'emploi d')une lettre (finale) servant à marquer l'assonance ou la rime
' Litlér. • celles dont toutes les mesures indiquer que, dans la prose rimée perfec-
ont un même reouî, lequel est la rime. • tionnée , celle de Harîri , par exemple ,
Le passage mis entre des [ ] ne se chaque mot d'un paragraphe rime avec le
trouve ni dans l'édition de Boulac , ni dans mot qui lui correspond dans le paragraphe
les manuscrits C et D. On l'a inséré pour suivant.
soit .ibsolument nécessaire. Cela fait comprendre la signification de celte parole divine : Dieu a fait descendre le plus beau des discours, sous la forme d'un livre dont les [phrases) se ressemblent et se répètent; elles donnent le frisson ù la peau de ceux (fui craignent leur Seigneur. {Coran, sour. XXXIX, vers. 2 4.) Dieu a dit aussi : Nous en avons séparé les versets.. [Coran, sour. vi, vers. 97.) P. 3i3.
On donne aux (syllabes) qui terminent les versets (du Coran) le nom de séparantes ', car ce ne sont pas des rimes, vu que l'emploi de ce qui constitue la rime , soit monogramme , soit polygramme '\ n'y est pas observé. Le terme redoublés (metbani) s'emploie, d'une manière générale, pour désigner tous les versets du Coran, et cela pour la raison que nous venons d'indiquer. Mais l'usage a prévalu de lui assigner un sens plus restreint et de s'en servir pour désigner les versets de la mère du Coran (la première sourate); c'est ainsi qu'on emploie le terme constellation (nedjm) pour désigner les Pléiades. Voilà pourquoi (les sept versets de la première sourate) ont été non)més les sept redoublés. Comparez ces observations avec ce que les commentateurs ont dit au sujet du motif qui fit employer ce terme pour désigner les sept versets, et vous verrez que l'explication donnée par nous l'emporte sur toutes les autres et doit être la bonne.
Pour les personnes qui s'occupent des deux forn>es que le discours peut prendre', cbacune d'elles a un certain caractère qui lui est particulier et qui ne se retrouve pas dans fautre, parce qu'il ne lui convient pas. C'est ainsi que le style erotique est propre à la poésie, et que celui de la louange (de Dieu) et de l'invocation convient luiiquement aux discours (en prose) qui se prononcent du baut de la cbaire et aux proclamations. Les écrivains des siècles postérieurs
' Le terme arabe eslfewasel. blir que par le concours d'au moins deux
' Jerendsle terme %3îï par mo«ogiramme sons, et celui de «-jlJ par polygramme, parce ' Il faut supprimer le mot jusjl^II; il
qu'en effet l'assonance, dans la prose ri- ne se trouve ni dans l'édition de Boulac,
mée, s'effectue ordinairement par un seul ni dans les manuscrits C et D. La traduc-
son, tandis qu'en vers elle ne peut s'éta- tion turque ne l'indique pas non plus. Proléi'oniènes. — m. 46
adoptèrent, cependant, pour la prose, la marche et les mouvements qui appartiennent spécialement à la poésie; ils employèrent très-fréquemment l'allitération , s'appliquèrent à faire rimer les phrases ensemble, et, avant d'entrer en matière, ils se plaisaient à décrire la beauté de la bien aimée. Si l'on examine avec attention cette espèce de prose, on reconnaîtra qu'elle forme une brar>che de la poésie, dont elle ne' se distingue que par l'absence de la mesure. Les écrivains-rédacteurs ont persisté à cultiver ce genre de composition et à l'employer dans les pièces émanant du souverain; ils s'y^ tiennent, parce qu'ils le regardent comme le meilleur; ils y mêlent les tournures propres à la poésie et abandonnent la prose libre au point de l'oublier. (]eci est surtout vrai en ce qui regarde les écrivains de l'Orient. Aussi les pièces officielles rédigées par ces gens P. 324. inconsidérés se présenlent-elles^ toutes avec cette tournure que nous avons signalée. Mais, pour la juste expression des idées, ce système n'est nullement bon, puisque (dans le discours en prose) il faut veiller à faire accorder la parole avec la pensée, et satisfaire ainsi aux exigences du sujet; il faut marquer exactement ce qui se rapporte à la personne qui parle et ce qui regarde la personne à qui la parole s'adresse.
Comme la prose rimée a reçu des écrivains postérieurs toutes les allures de la poésie, il faut en éviter l'emploi dans les pièces émanant du sultan. 11 est permis d'insérer dans la poésie des jeux d'esprit, de mêler les plai.santeries avec les choses graves, de s'étendre dans les descriptions, de citer des paraboles, de multiplier les comparaisons et les métaphores; tandis qu'on n'a aucun besoin d'employer ces embellissements dans une allocution. D'ailleurs, en s'imposant l'obhgation* de faire rimer ses phrases, on ne fait que rechercher des jeux d'esprit et des ornements nullement compatibles avec la dignité d'un souverain et tout à fait déplacés dans des allocutions adressées au peuple pour l'encourager ou pour lui inspirer la crainte.
' Lisez UyÀj ^J.. ' Lisez cj)!^}.
Lisez ^jixl' (J. * Pour (t^iiJI., lisez «./.ÀiUJI /li^Jl^.
Dans les écrits ofilciels, le seul styte auquel on puisse accorder son approbation est celui de la prose libre, dans laquelle on donne carrière à la parole, sans la soumettre aux entraves de la rime. Cette règle n'admet aucune exception , si ce n'est quand l'écrivain lâche la bride à son talent ' et rencontre des ornements sans les avoir recherchés. D'ailleurs, le style (des adresses oUicielles) a un droit qu'il faut respecter '^ : on doit le conformer à toutes les exigences de l'état (de choses qu'il s'agit d'exposer). Or les sujets diffèrent beaucoup entre eux, et pour chacun il y a un style particulier: on peut le traiter longuement ou d'une manière concise, y sous-ontendre des choses ou les exprimer, les énoncer ouvertement ou les indiquer par des allusions, ou par des métonymies, ou par des métaphores.
Découper à l'instar de vers les phrases des documents qui émanent du sultan est une pratique qu'on ne saurait approuver. Rien n'a pu entraîner les écrivains de ce siècle à le faire, excepté l'influence que l'usage d'un dialecte étranger^ a exercée sur leur style et l'impuissance P. .3j3. où ils se trouvent, pour cette raison, de suivre les exigences de la langue arabe, en l'employant de manière qu'elle soit parfaitement d'accord avec les idées dont renonciation est exigée par l'affaire (qu'il s'agit d'exposer). Ne pouvant se servir de la prose libre, parce qu'elle tient un rang très-élevé dans la science qui a pour objet la parfaite expression de la pensée, et parce qu'elle a un domaine Irès-étendu, ils s'appliquent à la prose rimée, afin de cacher, par son emploi*, l'incapacité qu'ils ressentent en eux-mêmes quand il s'agit de faire accorder les paroles avec les pensées; ils espèrent y remédier au moyen de ce genre d'ornement et en se servant d'artifices rhythniiques et de termes néologiques. Pour tout ce qui reste en dehors de cela^ ils n'ont pas le moindre souci. La plupart des auteurs qui ont adopté ce système, et qui l'ont poussé au dernier poinjt dans tous les genres du
' Pour «.C A,«, lisez Ji-C-UI. en Egypte que dansles États barbaresques.
' Pour *Lkc, lisez »LLcl. * Les manuscrits C et D et l'édition de
' 11 est ici question de ceux qui rédi- Boulac portent *o à la place de ^ui. geaient la correspondance officielle , tant ^ Pour *k ., lisez ;j^^.
discours, sont les écrivains et les poètes qui, de nos jours, habitent les pays de l'Orient. Cela va si loin chez eux, qu'ils mettent de côté ^ les règles de la syntaxe désinentielie, en ce qui regarde les inflexions des noms et des verbes, toutes les fois qu'elles les empêchent d'étabhr une assonance entre les mots ou un parallélisme (entre les phrases). La préférence qu'ils montrent pour ces jeux d'esprit les porte à négliger les principes de la grammaire et à altérer les formes des n)ots, afin que ces mots se prêtent, si cela se peut, à la production d'une paronomasie (ledjnis). Si le lecteur veut réfléchir sur ce que nous venons de dire et contrôler nos observations en les comparant avec celles que nous avons déjà présentées, il reconnaîtra la justesse de notre opinion. Dieu est celui dont le concours est effectif.
Il est rare de poavoir composer également bien en prose et en vers.
Nous avons déjà montré que l'art (de bien s'exprimer) est une faculté acquise par la langue , et nous avons dit que , si la place que cette faculté doit occuper est déjà remplie par une autre, cette place ne p. Sifi. saurait contenir en entier la faculté nouvelle. Il est dans la nature de rhomme d'acquérir très- facilement la faculté qui se présente à lui en premier lieu; la faculté qui vient après trouve de la résistance de la part de celle qui l'a précédée , et ne peut occuper sa place dans l'organe qui doit la recevoir qu'avec beaucoup de lenteur. Ce conflit entre les deux facultés rend très-difficile la parfaite acquisition de la seconde. Le même fait se produit toujours quand on essaye d'apprendre plusieurs arts^. Nous en avons déjà donné à peu près la même preuve que nous offrons ici. Voyez, par exemple, ce qui arrive pour les langues : ce sont des facultés acquises à l'organe de la parole et qui peuvent être assimilées à des arts. Celui qui a commencé par apprendre un idiome non arabe ne peut jamais employer d'une manière parfaite la langue arabe. Le Persan qui a commencé par ap-
L'édilion de Boulac et le manuscrit • '' Le texte aral)e signil'ie, à la lettre:
D portent ojAj&J , leçon que j'adopte. « à 1 "égard des facultés artistiques. »
DIBN KHALDOUN. 365
prendre la langue de son pays ne peut jamais acquérir la faculté de bien parler l'arabe , quand même il travaillerait à s'en rendre maitre en l'étudiant sous des professeurs et en l'enseignant aux autres'. Il en est de même des Berbers, des Grecs et des Francs : on trouve bien rarement parmi eux des individus qui sachent bien parler l'arabe. Cela ne peut s'attribuer qu'au fait qu'ils avaient d'abord acquis la faculté de parler une autre langue. Aussi un étudiant appartenant à l'une ou à l'autre de ces races montre toujours, quand il travaille sous des professeurs ou sur des livres, que sa connaissance de l'arabe est bien loin d'être parfaite. Cela provient uniquement de l'organe de la parole. Nous avons déjà fait observer que les langues et les dialectes peuvent être regardés en quelque sorte comme des arts; que la faculté de bien exercer deux arts n'est jamais possédée par le même individu *, et que, s'il a commencé par employer habilement une de ces facultés, il peut rarement réussir à bien manier l'autre et P- 327. à la posséder d'une manière parfaite. Dieu vous a créés et vous ne le saviez pas.
Sur l'art de la poésie et la manière de l'apprendre.
Parmi les formes que le langage des Arabes peut prendre, il en est une qu'ils appellent chiar (la poésie). Elle se retrouve dans d'autres langues, mais je ne veux parler ici' que de son existence chez les Arabes. Tous les peuples parlant des langues étrangères peuvent trouver * dans la poésie un moyen d'exprimer leurs idées; rien ne s'y oppose; et, si quelques-uns d'entre eux ne s'en servent pas, c'est parce que chaque langue possède (outre la poésie) d'autres modes d'expression qui lui sont propres. Dans la langue arabe, la poésie a ime allure particulière et une marche peu commune : elle consiste
' L'édition de Boulac porte *^j>Jj. Il ' Dans les manuscrits, le mot (jVt est
faut peut-être lire aJ^.. placé après Lif J'f.
'' Liltéral.i que les arts et leurs facultés • ' Je lis t>~^', avec le manuscrit C et l'eue se présentent pas ensemble. • dition de Boulac.
en un discours composé de lignes qui se suivent \ ayant toutes la même mesure et la même rime finale. Chacune de ces lignes s'appelle beït (vers), et la lettre finale, qui est la même pour toutes, est désignée par les termes réoui et cafïa (rime) . Le discours entier porte les noms de cacîda (poëme) et de kilma (parole). Chaque vers est composé de manière à offrir un sens aussi complet que s'il était tout à fait indépendant du vers qui le précède et de celui qui le suit^. Pris isolément, il doit aussi représenter clairement le caractère de la section du poëme à laquelle il appartient, que ce soit celle de l'éloge ou de la louange de la bien-aimée, ou de l'élégie. Aussi le poète s'efforce-t-il de façonner chaque vers de manière à lui faire exprimer un sens complet. Il en fait de même pour les vers suivants, en v énonçant, dans chacun, une nouvelle pensée, et en se ménageant le moyen de passer d'un genre (d'idées) à celui qui doit venir immédiatement après. Pour y parvenir, il donne à la première série d'idées qu'il veut exprimer une tournure qui conduise naturellement à la P. 3ïS. seconde, et il arrange son discours de sorte que le défaut de liaison entre les deux sections ne soit pas trop choquant. Par des transitions bien ménagées, il passe de l'éloge de sa maîtresse à celui de son patron, de la description du désert et des vestiges des campements à celle de sa caravane, ou de ses chevaux, ou de l'image de la bienaimée qui lui apparaît en songe; la louange^ du patron amènera celle de ses gens et de ses troupes, et, dans la partie de l'élégie, l'expression de la douleur et de la condoléance pourra conduire au chant funèbre, etc. Le poète s'attache à faire accorder tous les vers de la cacîda entre eux, en leur donnant la même mesure; car il faut éviter que, par suite de ce défaut d'attention qui est si naturel à l'homme, on ne passe d'un mètre à celui qui en, est voisin. En effet, certains mètres se rapprochent tellement les uns des autres, que leurs marques distinctives échappent à l'observation de la plupart des gens.
Le mot Uiu se irouve répété deux " Cette règle n'est pas d'une a()plica-
fois, et avec raison ,dan8 les manuscrits C lion générale; renjatnbement est permis. et D et dans l'édition de Boulac. ^ Pour y^jj, lispî (>^.,
C'est dans l'art de la prosodie que se trouvent les conditions et les règles auxquelles les divers mètres sont soumis. Entre tous les mètres qui peuvent se présenter dans la nature, un certain nombre ayant un caractère particulier sont les seuls dont les Arabes aient fait usage. Les prosodistes donnent à ceux-ci le nom de bohoar (mers) : ils n'en admettent que quinze, parce qu'ils n'en ont pas rencontré d'autres dans les poèmes des (anciens) Arabes.
La poésie est, de toutes les formes du discours, celle que les Arabes ont regardée comme la plus noble; aussi en firent-ils le dépôt de leurs connaissances et de leur histoire, le témoin qui pouvait certifier leurs vertus et leurs défauts', le magasin où se trouveraient la plupart de leurs notions scientiliques et de leurs maximes de sagesse. La faculté poétique était bien enracinée chez eux, couime toutes les autres (ju'ils possédaient. Celles qui s'exercent au moyen de la langue n'appartiennent pas naturellement à flionnue, mais s'acquièrent par l'art et la pratique ; et cependant (les Arabes) ont si bien manié la poésie, qu'on pourrait se tromper (et croire que ce talent était pour eux une faculté innée).
De toutes les formes du discours, la poésie est celle flont les modernes acquièrent la faculté avec le plus de dilTiculté, quand ils P. 319. l'apprennent comme un art. Cela tient à ce que chaque vers d'un poème (arabe) est indépendant des autres et offre toujours, quand on le prend isolément, un sens complet. Le poète a donc besoin d'employer avec une certaine adresse la faculté qu'il possède; car il doit façonner convenablement le discours poétique dans les moules adoptés par les anciens Arabes et appropriés au genre de poésie dont il veut se servir. 11 retire du moule d'abord un vers ayant un sens complet , puis un autre renfermant également un sens complet, puis un troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il ait traité, d'une manière conforme à son but, toutes les matières dont il voulait parler. Il établit ensuite un certain rapport entre les vers, de sorte
' Je lisi^iLk^, avec l'édition de Buulac.
368 PROLEGOMENES
que l'un puisse suivre l'autre d'une manière (naturelle et) conforme au sujet de chaque section dont la cacîda se compose.
La difficulté de ce procédé et la singularité de cet artifice contribuent à aiguiser l'esprit et à le rendre capable de donner à chaque vers la tournure qui lui convient; elle sert aussi à réveiller' l'intelligence, afin qu'elle puisse bien introduire dans le moule le discours qui doit y passer. En principe général, la faculté de s'exprimer coirectement en arabe ne suffit pas (à celui qui veut composer des vers); il doit posséder en outre une adresse particidière et le talent de reconnaître (et de choisir) les tournures que les (anciens) Arabes eux-mêmes auraient employées '^.
Nous allons exposer ici ce qui, dans le langage des gens de l'art, s'entend par le terme tournure^. Il indique, chez eux, le métier sur lequel on forme un tissu avec des phrases composées, ou bien le moule dans lequel on façonne ces phrases. La tournure, sous aucun point de vue, ne peut être regardée comme une partie du discours : elle ne sert pas à l'expression complète de la pensée, ce qui est du ressort de la syntaxe désinentielle; elle n'indique pas en quoi consiste le fond de la pensée exprimée dans une phrase composée, P. 33o. car cela rentre dans le domaine de la rhétorique *"; et elle n'a rien de commun avec les mètres employés dans la poésie arabe, car ceux-ci sont du ressort de la prosodie. Les trois sciences que nous venons de mentionner sont donc tout à fait en dehors de l'art de la poésie. (Ce qu'on désigne par le terme tournure) se réduit^ tout simplement à une forme (ou image) perçue par l'entendement et qui correspond, comme un universel, à toutes les combinaisons régulières (de phrases),
' Littéral. « à aiguiser. • 11 faut lire j>^. qui a été formé dans ce moule , c esl-à-dire
' Le mot * J est de trop. la phrase à laquelle on a donné une tour-
' En arabe t->^>^t (osloub) , terme qui nure conforme au génie de la langue.
signifie voie, manière, et qu'on pourrait ' Littéral, «de la réalisation et de l'ex-
rendre par idiotisme. Selon l'auteur, ce mot position, «i
s emploie pour désigner le moule dans '" Pour ^ >-* > lisez f^r^ i avec le ma-
lequel on forme les phrases. Il s'en sert nuscrit D, l'édition de Boulac et le tra-
cependant , quelquefois, pour indiquer ce ducteur turc.
vu qu'elle s'adapte à cha(|ue combinaison particulière. L'entendement fait racquisilion de celte forme, en la détachant de l'être et de l'individualité de chatjue phrase composée, et la travaille, dans l'imagination, afm de la convertir en un moule, pour ainsi dire, ou en un métier. Knsuite il choisit des expressions dans lesquelles les mots se trouvent combinés d'une manière que les Arabes regarderaient comme étant sans défaut, tant sous le rapport de la syntaxe que sous celui de la rhétorique, et les coule dans ce moule, ainsi que fait le maçon qui moule (le pisé) et le tisserand qui travaille sur son métier. Ce moule doit être assez grand pour recevoir chaque phrase composée qui puisse répondre au but du discours, et elle doit fournir une figure (ou tournure) qui n'offre aucun défaut, quand on la juge d'après le génie de la langue arabe.
Chaque genre de discours a des tournures qui lui sont propres et qui s'y présentent sous divers aspects. Dans la poésie, par exemple, on peut interroger directement les traces du campement abandonné (et leur demander où se trouve la tribu qui l'avait quitté). C'est ainsi qu'un poète a dit :
Demeure de Maiya I toi qui es située entre le haut de ia colline et son pied.
On peut aussi inviter ses compagnons de voyage à s'arrêter pour interroger ces traces; exemple:
Arrêtez-vous, mes deux compagnons! interrogeons 'la demeure dont les habitants sont partis.
On peut inviter ses compagnons à pleurer sur le campement abandonné; exemple :
Arrêtez-vous, mes deux compagnons! pleurons au souvenir d'une bien-aimée et d'une demeure.
On peut demander une réponse à une personne qui nest pas autrement indiquée; exemple :
N'as-tu pas interrogé les vestiges et n'ont-ils pas répondu i- P. 33i
Prolëgomènes. — m. i7
On peut ordonner à un individu qu'on ne désigne pas de saluer ces vestiges; exemple:
Salue les demeures^ (situées) auprès d'El-Azl ^.
On peut invoquer la pluie pour qu'elle arrose ces débris; exemple :
Puisse un nuage à tonnerres retentissants arroser les vestiges qu'ils ont laissés! puissent une prairie et un Heu de délices y naître pour eux demain!
On peut demander aux éclairs de faire verser de la pluie sur ces vestiges; exemple:
Eclairs! passez au-dessus d'une demeure (située) àEl-Abrek, et dirigez vers elle les averses, ainsi que le chamelier conduit ses chamelles.
On peut exprimer une vive douleur dans une élégie, ahn de pousser d'autres personnes à pleurer avec soi ; exemple :
Un malheur, pour être grand, et un événement, pour être grave, doivent ressembler à ce que nous éprouvons. Point d'excuse pour les yeux dont les larmes ne couleront pas en abondance ' !
On peut se montrer accablé par la gravité d'un événement ; exemple :
As-tu vu celui que l'on emporte (au tombeau) sur ce brancard? As-tu vu comment s'est éteinte la lumière de nos assemblées?
On peut souhaiter malheur à des êtres inanimés, parce qu'on a perdu quelqu'un; exemple :
Champs verdoyants! puissiez-vous rester sans défenseur et sans gardien! La mort a enlevé un chef dont la lance fut longue ainsi que le bras.
On peut reprocher aux choses inanimées leur insensibilité, parce qu'elles ne partagent pas la douleur qu'on éprouve soi-même; c'est
' Les manuscrits et les règle» delà pro ' El-Azl est, dit-on, une source située
sodie exigent ici la substitution du mol entre Bosra et El-Yemâma. ^ljt>J| à ^tjJî, leçon fie l'édition de Pari». ' Lise».
DIBN KHALDOUN. 371
ainsi qu'une femme kharedjite a dit (en déplorant la mort de son
frère) :
Arbres d'Kl-Khabour! pourquoi portez-vous des feuilles? On dirait que vous P. 33». ne regrettez pas le fils de Tarif.
On peut aussi annoncer à ses ennemis, comme une bonne nouvelle pour eux, qu'ils peuvent se reposer des malheurs dont on les avait accablés; exemple :
Enfants de Rebîa Ibn Nizar! déposez vos lances; la mort a emporté votre adversaire, ce vaillant guerrier.
I ,es autres formes et modes du discours offrent ime foule d'exemples analogues à ceux-ci.
Les phrases se présentent dans la poésie sous la forme de propositions ou autrement, et ces propositions peuvent exprimer un souhait ou un ordre, ou bien énoncer un fait; elles peuvent être nominales ou verbales, dépendre de celles qui précèdent ou ne pas en dépendre, être isolées ou jointes à d'autres, ainsi que tout cela a lieu pour les phrases du discours (ordinaire) des Arabes, en ce qui regarde la position ' relative des mots.
Vous reconnaîtrez cela quand, à force de vous exercer sur la poésie arabe, vous serez parvenu à posséder ce moule universel qui se forme dans l'esprit par l'abstraction de tous les cas particuliers offerts par les mots combinés en phrases; moule qui embrasse toutes ces combinaisons. Celui qui compose un discours est comme le maçon ou le tisserand, et la forme intellectuelle qui s'adapte (à toutes les expressions) est comme le moule dans lequel le maçon introduit le pisé pour former un édifice, ou comme le métier sur lequel le tisserand fabrique sa toile. Si le maçon s'écarte de son moule, ou le tisserand de son métier, ce qu'il aura fait sera mauvais.
Si l'on dit que la connaissance des règles de la rhétorique suffit
' Pour (jLC«. , lisez (^jlXi ^ , avec les manuscrit!' C et D et l'édition de Boulac.
(quand il s'agit de composer en vers), je répondrai que ces règles sont des principes acquis à la science, obtenus par la déduction analogique et servant à faire reconnaître, parmi les expressions composées d'après l'analogie, celles qu'il est permis d'employer en leur conservant la forme particulière qui leur appartient. La déduction analogique est un procédé scientifique donnant des résultats certains, et elle est générale dans son application; voyez, par exemple, comment elle nous a fourni les règles de la syntaxe désinentielle; mais elle n'a pas le moindre rapport avec les tournures dont nous parlons. P. 333. Celles-ci sont des formes (on modes d'expression, dont les images se trouvent) bien établies dans l'esprit par l'efTct de la constance avec laquelle les phrases de la poésie arabe ont découlé ' de l'organe de la parole; et, comme nous l'avons déjà fait observer, elles servent de modèles qu'il e.st absolument nécessaire d'imiter dans toutes les combinaisons de mots '^ qu'on veut employer lorsqu'on se sert du langage de la poésie. Or les règles scientifiques, tant celles de la grammaire que celles de la rhétorique, ne peuvent en aucune façon nous enseigner ces tournures. De toutes ^ les expressions qui paraissent correctes, à en juger d'après les analogies que la langue arabe et ses règles scientifiques nous fournissent, il y en a plusieurs dont on ne peut pas se servir*. Celles dont les bons juges permettent l'emploi dans ce genre de composition ont un caractère bien constaté, parfaitement connu des hommes qui ont appris par cœur la phraséologie des (anciens) Arabes, et conforme aux règles analogiques dont nous venons de parler. Si, maintenant, on voulait envisager la poésie de ces Arabes sous le point de vue des tournures ^ qui se trouvent dans l'esprit et qui sont devenues des moules, pour ainsi dire, (dans lesquels on façonne des phrases, on ferait un travail inutile), car cet examen n'aurait pas pour sujet des phrases compo-
Pour L^L)^. , lisez L^L^. * A la place de J.#>^I ou de ia vaiianle
Dans l'édllion de Paris, le mol L>Aip) oji^>u.l, il vaudrait mieux lire J.,^.«-<7. est répété mal à propos. ' Pour e,L*.j, lisez « t>-^j , avec C, D et
' Pour UiT lisez L. Js'. l'édilion de Boulac.
sées d'après les exigences de l'analogie, mais des phrases dont l'emploi était déjà établi chez ce peuple.
Ces considérations nous amènent à dire que l'existence de ces modèles (ou tournures) dans l'esprit a pour cause l'habitude d'apprendre par cœur (beaucoup) de poèmes et de discours composés par les (anciens) Arabes, et que la prose, ainsi que la poésie, a des tournures qui lui sont propres. En elVet, le discours, chez les Arabes, se présentait sous l'une ou sous l'autre de ces formes et paraissait dans chacune avec un caractère parfaitement distinct. La poésie se composait de morceaux (ou vers) soumis à une même mesure, terminés par une même rime et présentant chacun un sens complet. Dans la prose (et surtout dans la prose poétique), on visait à établir un parallélisme entre les phrases et à leur donner une ressemblance mutuelle; tantôt on les terminait par des rimes, et tantôt on les laissait courir sans enti-ave.
En ce qui regarde le langage des Arabes, les tournures propres à chacune de ces deux formes sont bien connues, et celles dont ce P. 33a. peuple a fait usage sont les mêmes que l'auteur a employées en établissant le texte de ce livre. Pour les connaître, il faut avoir gravé dans sa mémoire (assez de passages de) la langue (parlée par les anciens Arabes) pour qu'on ait ' à sa disposition beaucoup de tournures (ou locutions) particulières et individuelles dont on puisse abstraire une tournure générale et universelle à laquelle on se conformera* en composant un ouvrage; de même que l'ouvrier en pisé ne doit pas s'écarter de son moule, ni le tisserand de son métier. L'art de composer est donc tout à fait distinct de ceux vers lesquels le grammairien, le rhétoricien et le prosodisle dirigent leur attention. Je dois toutefois avouer qu'une des conditions imposées a un auteur est de respecter les règles des sciences que je viens d'indiquer; sans cela, son ouvrage ne serait pas parfait. Un discours (ou une composition littéraire) qui réunit toutes ces qualités se distingue
' Le mot «J est de trop. ' Il faut lire ji^jc.
par un certain air d'élégance dont il est redevable à ces moules qu'on désigne par le terme tournures; mais on ne peut imprimer un tel caractère à un écrit, tant qu'on n'aura pas appris par cœur ce que le discours des Arabes renferme do poëmes et de morceaux de prose.
Après avoir déterminé la signillcalioii du mot tournure (osloub), nous allons donner une définition ou description de la poésie, afin d'en faire connaître le véritable caractère. C'est toutefois là une tâche bien difficile, parce que, autant que nous le sachions, nos prédécesseurs n'en ont rien dit de précis. La définition reçue par les prosodistes et qui est conçue ainsi : La poésie est un discours métrique et rimé, ne convient pas à la poésie telle que nous l'entendons; elle n'en est pas même la description. (Il est vrai que) l'art de la prosodie consiste dans l'examen de la poésie en ce qui regarde l'accord qui doit exister entre tous les vers d'un poome, le nombre de lettres mues ou quiescentes qui s'y présentent successivement, et la conformité du dernier pied de chaque premier hémistiche avec le dernier pied du second hémistiche. Comme c'est là un simple examen qui a pour objet le mètre seulement, à l'exclusion des paroles et de leurs significations, la définition donnée par les prosodistes est bonne, à leur point de vue; mais, pour nous qui envisageons la poésie soiis les divers aspects de la syntaxe, de l'expression, du mètre et des tournures qui lui sont spéciales, il est certain que cette définition ne P. 335. saurait convenir. Aussi sommes nous obligé d'en donner une qui fasse connaître le caractère réel de la poésie telle que nous le comprenons. Donc nous dirons que la poésie est un discours effectif \ fondé sur la métaphore et les descriptions , et divisé en portions qui se correspondent par la mesure [prosodique) et par la rime; portions qui, chacune, indépendamment de celles qui les précèdent et qui les suivent, expriment une pensée complète et ont un objet déterminé; {enfin nn discours) ayant une marche réglée d'après les formes (osloub) particulières que les Arabes
' Le terme iJo sert ici à indiquer que le discours a parfailemenl atteint son bui , savoir : lu juste expression de la pensée.
D'IBN KHALUOCN. 375
ont assignées à ce genre de composition. Le terme discours effectif est employé dans cette définition pour désigner le genre, et les mots fonde sur la métaphore et les descriptions servent à indiquer la dillérence spécifique par la((iielle la poésie se dislingue de certaines formes du discours qui sont dépourvues de cette qualité, et qu'il faut exclure de la définition parce qu'elles ne sont pas de la poésie. Par les termes divisé en portions qui se correspondent par la mesure et la rime nous indiquons la différence qui existe entre la poésie et le discours en prose, lequel, de l'avis de tous, n'est pas de la poésie. Les termes portions gai expriment chacune une pensée complète et ont an objet déterminé indiquent le véritable caractère de ce genre de composition, parce que les vers d'un poëme ne sauraient être autrement, et que, dans la poésie, aucune différence ne se présente à cet égard'. Quand nous disons ayant une marche réglée d'après les formes particulières qu'on a assignées à ce genre de composition, c'est pour indiquer la différence qui existe entre la poésie et le» compositions dont la marche n'est pas réglée d'après les formes poétiques consacrées par fusage; car alors ce n'est plus de la poésie; c'est seulement une sorte de discours versifié. En effet, la poésie a ses tournures spéciales, étrangères à la prose, et la prose a pareillement des tournures qui lui sont propres et ne s'emploient pas dans la poésie. Aussi tout discours versifié dont les tournures ne sont pas celles de la poésie ne mérite pas le nom * de poëme. C'est d'après celte considération que plusieurs de nos maîtres dans cette partie de la littérature ne mettent point au nombre des poésies les compositions d'EI-Motenebbi' et d'El-Maarri \ parce que ces auteurs n'ont pas adopté dans leurs productions les tour- p. 330.
' C«t(e règle n'est pas toujoars observée : un des plu» grands poètes arabes, perdit
011 rencontre des vers dont le sens reste la vie ew l'an 354 (966 de J. G). Tous
suspendu jusqu'à ce qu'il soit complété par ses ouvrages ont été imprimés,
ce qui est énoncé dans le Ters suivant. * Abou 'l-Alà Ahmed el-Maarri, poète
' Les manuscrits C et D et l'édition de d'un grand talent , traita surtout les su-
Boulac portent (jyJ? .!)U à la place de jets mystiques. Plusieurs de ses pièces ont
^^j sili. été publiées. Il mourut en 449 (1067
^ Abou Taiyib Ahmed el-Motenebbi, deJ. C).
nures assignées à la poésie par les Arabes. Cette partie de notre définition, ayant une marche réglée sur les formes que les Arabes y ont assignées, sert à indiquer la différence, et marque la distinction entre la poésie des Arabes et celle des autres peuples. Si Ton admet que la poésie existe chez les peuples étrangers, cette distinction est nécessaire; si on ne l'admet pas, elle devient inutile et doit être remplacée par ces mots : ayant une marche réglée d'après les formes qu'on lui a assignées.
Ayant maintenant fini d'exposer le véritable caractère de la poésie, nous allons traiter de la manière dont elle doit s'exécuter. Pour composer en vers et pour bien posséder cet art, il faut remplir plusieurs conditions: d'abord, apprendre par cœur (beaucoup de morceaux) de cette espèce, c'est-à-dire de vers composés par les anciens Arabes, jusqu'à ce que l'âme ait acquis la faculté de tisser sur le même métier (qui avait servi à leur composition). Les passages qu'on doit confier à la mémoire doivent être choisis dans les pièces qui proviennent d'une source noble et pure et qui renferment beaucoup de tournures. En les choisissant, le moins qu'on puisse faire est de se borner aux productions d'un seul poète, mais il doit être un des grands poètes des temps islamiques, Ibn Abi Rebîa ', par exemple, ou bien Kotheiyer'^, ou bien Dou r-Romma^, ou bien Djerîr*, ou bien Abou Nouas'', ou bien Habib'', ou bien Kl-Bohtori\ ou bien Er-Rida \
' Omar Ibn Abi Hebîa traita ordinairemenl les sujels erotiques. Il mourut à la guerre sainte, l'an gS (711-712 de J. C.)
* Voyez la 1" partie, p. 4o4, n. 3.
Ghailan Ibn Ocba, surnommé Doa V-
Romma , mourut en 1 1 7 (735-736 de J. C).
* Le poêle Djerîr mourut l'an 1 10(728- 729 de J. C).
' Al-Hacen Ibn Hani, surnommé y46ou Nouas, mourut vers l'an 196 de l'hégire (8n-8iadeJ. C).
' Abou Tcmmam Habib, poète mieux connu par sa compilation , le Uamaça , que
par ses propres vers , mourut vers l'an 23 1 de l'hégire (845-846 deJ. C.)
' Le poêle Abou Eibâda el-Ouélid el- Bohtori mourut l'an 284 de l'hégire (897- 898 de J. G.)-
' Le cherif Aboa '1-Hacen Mohammed er-Rida, poëte très-distingué, naquit à Baghdad, l'an 359 (969-970 de J.C), et mourut l'an 4o6 (ioi5 de J. C). Il laissa un divan ou collection de poèmes dont j'ai vu un exemplaire à Constantinople, écrit, s'il faut en croire la suscriplion, par le célèbre calligraphe Ibn el-Baouvvab.
ou bien Abou Feras K La plupart des morceaux cités dans le Kitah el-A()hani sont de ce caractère ^, car nous trouvons dans ce recueil un choix de vers composés par des poètes de la catégorie musulmane et par d'autres de la catégorie antéislamite. Celui qui n'a pas la mémoire bien garnie de morceaux de poésie ne saurait composer que des vers faibles et assez mauvais. Pour leur donner de l'éclat et de la douceur, il faut en savoir par cœur une grande quantité. La personne qui n'en a rien appris ou qui en a appris très-peu est incapable de faire de la poésie, et tout ce qu'il pourrait en produire ne serait bon qu'à mettre au rebut. Quand on n'a pas la mémoire bien remplie de vers, on ne saurait mieux faire que de renoncer à la poésie.
Lorsqu'on a la mémoire ornée de morceaux de poésie, et que l'esprit a acquis assez d'activité poiu- pouvoir former des vers sur le modèle (dont il a conçu l'idée), on peut commencer à en faire, et, si on y travaille beaucoup, on parviendra à se créer une faculté (de composition) qui s'affermira (graduellement dans l'âme). On a dit i'. 337. qu'une des conditions à remplir (quand on veut acquérir cette faculté) est d'oublier tout ce qu'on a appris par cœur, afin que les traces laissées dans l'esprit par les lettres du texte écrit ' en aient disparu*; caries (termes dans lesquels les pensées ont été déjà exprimées) ne se laissent pas employer encore tels qu'ils sont. Aussi , dit-on, lorsqu'on les a oubliées et que l'esprit s'en est approprié (les idées), les tournures (données à ces morceaux) y restent gravées et forment une espèce de métier sur lequel on est mené forcément à tisser des vers analogues, mais en y employant d'autres mots.
Celui (qui veut faire des vers) doit vivre dans une retraite absolue et choisir \\n lieu arrosé d'eaux (courantes) et orné de fleurs, pour
' Abou Feras el-Harilh , cou.sin du ce ' Je lis tyki=>\ , avec les manuscrits C et
lèbreSeif ed-Doula, prince d'Alep, fut tué D et lédilioii de Boulac. dan» une bataille l'an 867 (968 de J.C.). — ' Littéral, «par les traces littérales ap-
Le dictionnaire biograpiiiqiie d'Ibn Khal- parentes. »
likan renferme des articles sur tous les ' C'est-à-dire, on doil négliger les ex-
poëtes nommes dans ce chapitre. pressions pour s'en tenir aux pensées. Prolégomènes. — m. 48
378 PROLEGOMENES
s'y livrer à ses spéculations; il doit aussi entendre des sons qui, tout en charmant l'oreille, éclaircissent l'esprit, le disposent au recueillement et excitent son activité par la douceur des jouissances qu'ils lui procurent.
A ces conditions ils en ajoutent une autre, savoir, de laisser l'esprit se reposer afin qu'il reprenne une nouvelle vigueur. Cela contribue plus que tout le reste à lui rendre ses forces et à le mettre en état de se servir du métier (idéal) que le souvenir (des vers déjà appris) lui avait procuré. A leur avis, le meilleur moment pour composer des vers est celui du matin, aussitôt qu'on s'éveille, alors que l'estomac est dégagé et que la pensée a toute son activité, ou bien lorsqu'on respire l'atmosphère du bain.
On a dit que l'amour et l'ivresse sont encore des motifs qui poussent à faire des vers. C'est ce qu'Ibn Rechîk ' nous apprend dans son Kitab el-Omda , ouvrage consacré spécialement à cet art et qui le traite de la manière la plus complète. On n'avait jamais écrit sur ce sujet avant Ibn Rechik, et on ne l'a jamais abordé depuis.
Les personnes dont nous parlons disent aussi : Si (l'amateur), après avoir satisfait à toutes ces conditions, éprouve beaucoup de difficulté (à s'exprimer en vers), il doit remettre sa tentative à une autre fois et ne pas imposer à son espril un travail ingrat. 11 faut que le vers reçoive la rime au moment même où l'on s'occupe à le composer et à le façonner. On adopte d'abord une rime et on fait de sorte que le poëme, depuis le conmiencement jusqu'à la fin, soit construit de manière à offrir toujours la même assonance. Celui qui, en composant des, vers, ne se préoccupe pas d'abord de la rime, aura bien de la peine à l'établir dans la place qu'elle doit occuper, tant elle se montrera intraitable et rebelle. Quand on tire de son P. 338. esprit un vers qui n'a aucun rapport avec ceux qui l'avoisinent, on doit le mettre à part afin de l'employer là où il sera mieux placé. Que chaque vers exprime une pensée complète, rien ne lui man-
' Voyeï la i" partie, p. 8, n. 2
DIBN KHALDOUN. 379
quera alors, excepté la nuance qui doit le rattacher aux autres (vers du même poëme), et c'est au poëte de choisir la nuance comme ' il l'entendra. Alors, quand il aura ternïiné sa pièce, il s'occupera à la revoir et à la corriger; puis, s'il n'a pas atteint le degré de perfection (auquel il vise), il n'hésitera pas à la mettre de côté. Mais le poëte est toujours infatué de ses propres vers, parce qu'ils sont les produits de son imagination, l'ouvrage de son esprit. Il doit employer dans son poëme une phraséologie parfaitement correcte et n'offrant aucune des (licences de construction qu'on appelle les) exigences du langage. Il évitera ces expressions (irrégulières), parce qu'elles ravalent le discours au-de.ssous du rang qu'il doit tenir comme l'expression exacte de la pensée. Les grands maîtres dans cet art défendent au poëte musulman [mowelled) '^ l'emploi de ces licences, parce qu'on peut facilement s'en passer en rentrant dans la honne voie, celle qu'on doit suivre dans (l'exercice de) la faculté (poétique). Il évitera avec un soin extrême l'emploi de phrases embrouillées; on ne doit rechercher que celles dont les pensées se présentent à l'esprit aussi promptement que les paroles. 11 ne faut pas faire entrer trop de pensées dans un seul vers, car c'est là encore un embarras pour l'esprit. Les phrases à préférer sont celles dont les mots correspondent aux idées (qu'on veut exprimer) et qui les représentent de la manière la plus claire. Un vers qui renferme trop de pensées est le lement surchargé, que l'esprit doit se livrer à un véritable travail avant de pouvoir en approfondir la signification; d'ailleurs, le goût qui fait aimer la netteté de l'expression ^ aurait de la répugnance à en rechercher le sens. La poésie n'est facile que quand les idées se présentent à l'esprit simultanément avec les paroles. C'est là* le sujet de» reproche que nos professeurs faisaient aux vers d'Ibn
' Pour U , lisez LT, avec les manuscrits le mokhdurem , celui de la seconde classe . C et D el l'édilion de Boulac. vivait et avant et après l'islamisme ; le mo-
* Les criliques arabes rangeaient les welled vivait sous l'islamisme, poètes en trois classes : le djaheli, poète de ' LiUéral. • le goût de la réalisation. •
la première classe, vivait avant l'islamisme; ' Pour Itvgjj, lisez ItxgJj.
Khafadja ', poëte de l'Espagne orientale; ils trouvaient que les pensées V étaient trop nombreuses et qu'elles venaient se heurter et s'ac- P. 339. cumuler dans chaque vers. Ils reprochaient de même à El-Motenebbi et à (Abou '1-Ala) el-Maarri de n'avoir pas composé leurs poëmes d'après les formes obligées de la poésie arabe, et ils regardaient ces pièces comme des discours versifiés qui étaient loin d'atteindre le niveau de la poésie. Mais ce qui décide de cela, c'est le goût. Que le poëte évite les termes rustiques- et bas, ainsi que les mots employés par les gens du peuple et qui sont usés à force de servir; l'em- •ploi de termes de cette espèce rabaisse le discours du rang qu'il doit tenir comme l'expression nette et élégante de la pensée. Il rejettera aussi les idées banales, parce qu'elles avilissent le discours et le rendent si trivial qu'il devient insignifiant; il ne dira donc pas que le feu est chaud ou que le ciel est au-dessus de nous. Plus un discours se rapproche de la trivialité, plus il s'éloigne du beau style; ce sont là, en eflet, les deux extrêmes opposés. Voilà pourquoi les cantiques renfermant les louanges du Seigneur ou du Prophète^ sont rarement bons : pour en composer, il faudrait des hommes d'un talent supérieur, mais ceux-ci sont bien rares, et le sujet est très-difficile à traiter, tant les idées en sont devenues communes et vulgaires. .Si le poëte, après s'être conformé à toutes ces prescriptions, trouve que sa faculté poétique reste encore rebelle, il doit l'exercer beaucoup et l'habituer à agir, car l'esprit est comme le pis (d'une vache) : quand on le Irait, il fournit abondamment, et quand on le laisse, il se tarit. Je dirai en terminant que tout ce qui se rapporte à cet art et à la manière de l'apprendre est exposé dans VOmda d'Ibn Rechik, traité dont nous nous sommes efforcé de donner ici le sommaire. Celui qui
' Ce poëte espagnol mourul en 533 Kliallikan et Maccari le nomment Abou
( 1 1 39 de J . C. ). Le recueil de ses ouv rages Ishac A hmcd.
se trouve dans la Bibliollièque impériale * Le mol haouchi { ^j^^^) est africain et
et dans celle de l'Escuriai. Les tnanus- dérive de /laouc/i « ferme, métairie.» crils C et D et l'édition de Boulac lui ^ Je lis cjiLj^aàJI^, avec jeinanuscrit C
donnent le surnom (VAbou Bekr, mais Ibn et l'édition de Boulac.
DIBN KHALDOUN. 381
veut obtenir des notions plus détaillées doit consulter ce livre, car
il y trouvera tout ce qu'il peut désirer; mais ce que j'offre ici au i*. Ho.
lecteur pourra lui suflire. Dieu est celui qui aide.
On a composé en vers plusieurs traités sur l'art de la poésie et sur ce qui est nécessaire (à celui qui veut l'apprendre). J'en donne ici un des meilleurs ', dont l'auteur, à ce que je crois, est Ibn Rechik :
Fuisse Dieu maudire l'art de la poésie! Que de sots de toute espèce y avonsnous rencontn'-s! Dans la poésie, ils préfèrent ce qui est extraordinaire à ce qui serait facile et clair pour les auditeurs. Ils prennent l'absurde pour dn vrai et les expressions ignobles pour des choses précieuses. Ils ignorent le véritable caractère de la poésie, et ne se doutent pas-', à cause de leur ignorance, qu'ils n'y entendent rien. D'autres que nous les regardent comme dignes de blàn)e; mais, à la vérité, ils nous paraissent excusables. La poésie consiste en parties ayant un rapport mutuel dans l'ordonnance (qu'on leur donne], bien que, par des qualités (diverses), elle se partage en plusieurs espèces. Chaque partie oITre une ressemblance avec les autres, et la mesure des vers sert à bien affermir le texte'. La poésie sait exprimer toutes les pensées que lu voudras énoncer, qu'il s'agisse soit de choses qui n'ont jamais existé, soit* de choses qui existent. Dans l'expression (des idées) elle va si loin, que sa beauté frappe presque tous les i' 3ii. regards^. Les paroles, dans la poésie, sont, pour ainsi dire, les traits du visage, et les idées qui se trouvent enchâssées (dans ces paroles) représentent les yeux. (La poésie,) obéissant à la volonté (du poète) et se conformant à (tous ses) désirs, fournit des vers dont la beauté sert de parure à ceux qui les récitent. S'agit-il de louer en vers un homme de noble race, tout en suivant la marche de ceux qui s'étendent sur ce sujet, tu parleras (d'abord) de la bien-aimée en termes simples et faciles à comprendre, et tu feras (du patron) un éloge qui sera aussi vrai que clair; tu éviteras toute expression qui sonne à l'oreille'' comme
' Pour ,^^-^1^1., lisez ij—:»'! ^^J■ Les les 'les.» On sait que le premier pied du
luanuscrils C et D et l'édition de Boulac premier hémistiche s'appelle le sadr • poi-
olTrent la bonne leçon. Iriiie» et que le mot meln signifie éga-
' Les hémisliches de ce vers et des deux lenient « texte » f>t • dos. » vers suivants sont mal coupes dans l'édi- * Il faut lire jl à la place de yl.
tion de Paris, comme on le reconnaît t'a- ' Littéral. ■ peu s'en faut qu'en fait de
cilement en les .scandant. La pièce est du beauléellenesenianifesleauxspectatenrs.» mètre appelé khajif. " Les hémistiches de ce vers aussi sont
■^ Littéral. • et les poitrines redressent mal coupés.
PROLEGOMENES
illégitime, bien que les mots dont elle se compose soient conformes au mètre. Quand tu déchires un homme dans une pièce satirique, tu éviteras la voie de ceux qui disent des grossièretés ; ce que tu y énonceras ouvertement sera (comme) le remède, el l'allusion indirecte sera (comme) le mal caché. Si tu déplores l'absence (d'amis) qui, un jour, au matin, s'étaient éloignés pour se rendre P. iii. ailleurs, tu réprimeras ton chagrin et tu retiendras les larmes dont tes yeux sont remplis'. Si tu fais des reproches, tu mêleras des promesses- à des menaces, la douceur à la dureté, de sorte que la personne blâmée reste suspendue entre la crainte et la confiance 3, entre l'honneur et l'opprobre. Le poëme le moins défectueux est celui qui surpasse (les autres) par sa (bonne) ordonnance ", pourvu qu'il offre un sens clair et évident. Aussi, quand on le récite, tous les hommes voudraient (l'apprendre par cœur), et, quand on essaye de l'imiter, la tentative met en défaut les talents médiocres.
Voici un autre morceau sur le même sujet el dont l'auteur est le poëte En-Nachi * :
La poésie " est la chose dont vous régularisez la mesure et dont vous retouchez le texte afin d'en resserrer les liens; (c'est elle) dont vous voyez la parure se déranger quand votre style est prolixe, et dont vous augmentez les charmes au moyen de la concision ''. Dans elle vous unissez les pensées simples aux pensées P. 343. profondes, l'eau dormante à celle qui coule**. Quand vous y louez un homme généreux et digne, et que vous lui payez ainsi la dette de la reconnaissance, vous employez ce que la poésie offre de plus recherché et de plus complet; vous lui consacrez ce qu'elle possède de digne et de précieux. Votre poëme, étant bien
' Ce vers est mal coupé.
' Encore un vers mal coupé.
' Pour Ul., lisez II.!.
' La dernière syllabe du mot ^Jixll fait partie de l'hémistiche suivant.
' Il y avait deux poètes qui portaient le surnom d'En-Nachi: l'un, nommé A bd Allah, mourut au Caire l'an agi (go.'i-goB de J. C); l'autre, nommé Ali, mourut à Baghdad en 365 (976 de.l. C.)
" .Cette pièce de ver.s est du mètre appelé kamel. Elle est remplie de métaphores qui, traduites à la lettre, n'offriraient aucun sens.
' Littéral.» dont vous voyez, dans la prolixité, les boucles de cheveux s'embrouiller, et dont vous ouvrez, au moyen de la concision, les yeux qui louchent. »
* Le vers qui suit ici manque dans les manuscrits C et D, dans l'édition deBoulac et dans la traduction turque. Il se trouve dans le manuscrit A, mais le copiste, ne comprenant pas la signification du troisième mot, l'a écrit d'une manière illisible. N'ayant pas le moyen de trouver la bonne leçon , je n'essaye pas d'indiquer le sens du vers.
constitué par leachainement (régulier) de ses pensées diverses, est facile (a entendre) par l'accord ' qui règne entre toutes ses parties. Quand vous pleurez, dans vos vers, sur les demeures abandonnées et au souvenir de leurs habitants, vous faites verser des larmes à celui (niéme) qui est déjà attristé'' (par ses propres malheurs). Quand vous cherchez une tournure pour exprimer un soup- « çon injurieux, vous distinguez entre (les termes dont le sens est) clair et (r«ax dont le sens est) caché, afin que les doutes conçus par l'auditeur soient mêlés de certitude' et que ses soupçons soient accompagnés de conviction *. Quand vous reprochez à un ami«quelque faute (ju'il aura conmiise, vous réunissez (dans vos vers) la douceur à la sévérité, afin cjup votre indulgence le tranquillise et qu'il soit rassuré contre les traits âpres et durs. Quand vous vous brouillez avec celle^ que vous aimez, parce qu'elle vous a abandonné en vous lançant des regards à troubler le cœur, vous la subjugue/, par la grâce et l'élégance de vos vers, et vous 1'. in. la passionne/, pour ce qu'il» renferment de secret et de caché. Quand vous cherchez à faire pardonner une faute ^ qui vous aura échappé, et que vous vous efl'orcez de choisir' entre les (expressions) claires et celles qui laissent à penser, la poésie lire de votre faute un motif de reproche contre celui qui vous tenait rigueur, et lui demande ainsi (pour vous) la main (de l'amitié) *.
Dans l'art de composer (avec élégance) en vers et en prose on ne s'occupe pas des pensées,
mais des paroles.
L'art de discourir en vers et en prose ne s'applique pas aux pensé &. mais aux paroles; celles-ci en forment l'objet principal, t<mdis que les pensées sont de simples accessoires. Aussi celui qui veut s'occuper de cet art et qui tâche d'acquérir la faculté de s'exprimer en vers et en prose, cherche- t-il d'y parvenir à l'aide des niots seuls. II apprend par cœur les modèles de composition que les (anciens) Arabes (nous) ont laissés, et espère que, par leur fréquente répétition au moyen de l'organe de la parole, il pourra établir solidement dans son esprit
' J'adopte la leçon ijLaJI, celle qu'a ' Il faut lire \J\U à la place d ,j:ljJ .
■luivie le traducteur turc. ' Il faut lire uaiùJ.
' La bonne leçon esi ^•j.asil. ' Littéral, «que vous marchez >ur des
' H faut lire *->Vij <îC^. épines. »
* Les vers qui suivent manquent dans * C'est par conjeclure que je traduis
les manuscrits C et D et dans l'édition de ainsi l'fxpression <^àa«^ UJuLa. Boulac.
la faculté d'employer le langage de Moder, et se débarrasser de l'influence de la langue étrangère à laquelle il s'était habitué dès sa première jeunesse et au milieu de son peuple. Pour y parvenir, il doit se regarder comme un enfant né chez les Arabes, et apprendre leur langage de la même manière que cet enfant; (il continuera ainsi) jusqu'à ce qu'il soit devenu tout à fait semblable à un Arabe en ce qui regarde le langage. Cela est conforme à ce que nous avons déjà dit, savoir, que le langage est une faculté ((Jui se manifeste) dans l'émission de la parole et qui s'acquiert en exerçant la langue à répéter fréquemment (les mêmes expressions). En effet, c'est par P. 3/15. l'exercice que toutes les facultés s'acquièrent. Or ce que les organes de la parole peuvent fournir ne sont que des mots, puisque les idées (qui y correspondent) restent dans l'esprit. D'ailleurs, les idées se trouvent déjà chez chaque ^ individu, et se tiennent à la disposition de l'entendement pour qu'il en fasse ce qu'il veut. Donc, pour (acquérir des idées,) l'emploi d'un art n'est nullement nécessaire^. C'est seulement quand il s'agit de combiner des mots, afin d'énoncer ses idées, que le secours d'un art devient indispensable, ainsi que nous l'avons fait remarquer ailleurs. Les mots sont, pour ainsi dire, les moules dans lesquels ou introduit les idées; or, si l'on puise de l'eau de mer dans un vase d'or, ou d'argent, ou de verre, ou de terre, ou dans une coquille, toujours est-il que la qualité de l'eau restera identiquement la même, et que les différences en fait de bonté (qu'on voudrait y trouver) ne peuvent pas exister dans ces portions d'eau, mais dans les vases, et cela selon la diversité de leurs espèces. 11 en est de même du langage et de son emploi dans l'expression des idées; il est plus ou moins bon selon le degré de mérite que possèdent les combinaisons de mots dont on s'est servi, mérite que l'on peut apprécier quand on examine ces combinaisons sous le point de vue de leur accord avec les idées qu'ils servent à repré-
' Pour i>»l, lisez ixa.tj. manuscrits C et D, ni dans l'édition de
' Xes mots LjJ-JLj' ji sont de trop; Boiilac. d'ailleurs, ils ne se trouvent ni dans les
senter; quant, aux idées, elles gardent toujours leur caractère invariable. Celui qui ne sait pas combiner les mots et les phrases d'une manière qui réponde à ce qui est exigé parla faculté du langage, et qui essaye d'exprimer ses pensées sans pouvoir y bien réussir, est comme l'homme perclus de ses membres qui voudrait se lever et qui en est incapable parce que les forces lui manquent. Dieu vous a appris ce que vous étiez incapable de savoir. [Coran, sour. ii, vers, a^o.)
La facutlé poétique s'acquiert à force d'apprendre par cœur beaucoup de vers, et sa bonté dépend de celle des morceaux dont on se sera orné la mémoire.
Nous avons déjà dit que, pour bien connaître l'arabe, il faut avoir P. 346. appris par cœur beaucoup de morceaux appartenant à cette langue. Or le caractère plus ou moins bon de ces morceaux, le rang qu'ils tiennent parmi les autres pièces du même genre et leur nombre plus ou moins grand, tout cela influe sur la bonté de la faculté acquise par celui qui les aura appris. L'homme qui sait par cœur soit des poèmes ayant pour auteurs [des Arabes de l'islamisme]', Habib'', par exemple, ou El-Atlabi*, ou Jbn el-Motezz *, ou Ibn Hani *, ou le cAenJ Er-Rida ^, soit les épîtres d'Ibn el-MocaCfâ '', ou celles de Sehl
' Les mots mis entre crochets ne se trouvent pas dans l'édition de Bouiac ni dans les manuscrits C et D.
' Voyez ci-devant, p. 876.
' Le poêle Kollhoum Ibn Omar, surnommé El-Attahi, et natif de Kinnisrîn, vivait sous le règne de Haroun er-Rechîd et jouissait de la protection des Barmékides. Il mourut l'an ao8 (833-8a4 de J. C).
' Abd Allah Ibn el-Motezz, arrière petitûls de Haroun er-Rechîd, se distingua comme poète et comme philologue. En 296 (908 de J.C.), il fut proclamé khalife à la place d'ËI-Moktader, mais, le lendemain IJroiégomènes — m.
de sa nomination, il fut détrôné et mis à mort par les partisans de son prédécesseur.
' S'agit-il ici d'Abou Nouas (voy. ci-devant, p. 376) ou de Mohammed Ibn Hani , le plus grand poète de l'Espagne musulmane? Celui-ci naquit à Sévi] le, passa en Afrique où il gagna la faveur du khalife fatémide El-Moezz et perdit la vie à Barka , l'an 36a (973 de J. C),
" Voyez ci-devant, p. 376.
' .\bd Allah Ibii el-Mocafla, le traducteur arabe des fables de Bidpni et auteur d'un recueil d'épîtres écrites dans un style très-recherché, fut mis à mort l'an i4a ( 769-760 de.J. C).
PROLEGOMENES
Ibn Haroun\ ou celles d'Ibn ez-Zeïyat^, ou celles d'El-Bedîa^, ou celles d'Es-Sabi*, possédera une faculté plus puissante et plus élevée, quant à la juste expression de la pensée, que celui qui aura appris les pièces composées par [les poètes des temps postérieurs, tels qu']^ Ibn SehH et Ibn en-Nebîh ', ou les épitres d'El-Beïçani * et celles d'Eïmad ed-Dîn el-Ispahani**, car ces auteurs tiennent un rang inférieur à celui des précédents. Cela est évident pour tout esprit judicieux et clairvoyant qui possède la faculté du goût. Le mérite des pièces qu'on a entendu réciter ou qu'on a apprises par cœur réglera celui des pièces qu'on produira plus tard par l'emploi de la faculté ainsi acquise, et influera sur le caractère de cette faculté. Plus les pièces qu'on aura apprises par cœur tiendront un rang élevé dans le
' Sehl Ibn Haroun, bibliothécaire du khalife El-Mamoun et auteur de plusieurs ouvrages, mourut l'an aA5 (85ç)-86o de J. C).
' Mohammed Ibn Malek, surnommé Ibn ez-Zeiyat et vizir du khalife El-Motacem, jouit d'une grande réputation comme poète et épistolographe. 11 fut rais à mort par le khalife El-Motewekkel en l'année 233 (8i47 de J. C).
' Le cadi Abou '1-Fadl Ahmed, surnommé Bediâ ez-Zeman (la merveille du siècle), naquit à Haniadan. Il composa un recueil d'épîtres très-admiré et une collection de séances qui serviront de modèles à Harîri, l'auteur des Macama. Bedià el-Haraadaiii mourut à Hérat, l'an 398 (1008 deJ.C).
* Hilal Ibn el-Moliassen es-Sabi, originaire de Harran et membre d'une famille qui professait la religion sabéenne, mourut en 448 (io56 de J.C), laissant un recueil d'épîtres et plusieurs ouvrages historiques. Le passage mis entre crochets ne se trouve pas dans les manuscrits C et D, ni dans l'édition de Boulac.
' Une indication fournie par Eïmad ed- Dîn el-Ispahani, dans son Kharîda (manuscrit de la Bibl. imp. n° i SyS ) , me porte à croire que le kateb (secrétaire-rédacteur) Abou Bekr Mohammed Ibn Sehl était d'origine sicilienne.
' Ali Ibn Mohammed Ibn en-Nebîh, natif d'Egypte, était regardé comme le premier poète de son époque. Il mourut l'an 621 (1224 de J. C).
' Abd er-Rahman el-Lakhmi, mieux connu sous le titre d'El-Cadi '1-Fadel, et surnommé El-Beïçani , secrétaire d'état et vizir du sultan Salâh ed-Dîn {Saladin), se distingua comme pocte et épistolographe.
Il mourut au Caire l'an 696 (1200 de J. C).
* Mohammed Ibn Mohammed, surnommé Eïmad ed-Dîn el-Ispahani , littérateur très-célèbre et auteur de plusieurs ouvrages tant historiques que biographiques, servit les sultans Nour ed-Dîn et Salâh ed-Dîn en qualité de vizir. Il naquit à Ispahan l'an 519(1 laSdeJ.C), et mourut à Damas l'an 697 (laoi de J. C). Gomme écrivain, il se distingua par la recherche et l'enflure de son style.
DIBN KHALDOUN. 387
langage, plus sera élevée la faculté à laquelle elles donneront naissauce; car l'esprit est porté par sa nature à imiter les modèles qu'il possède déjà, et plus il reçoit de nourriture, plus il prend de forces. L'esprit humain, bien qu'il soit spécifiquement unique, par sa constitution primitive, offre des variations dans la puissance qu'il possède de recueillir des perceptions. Ces différences proviennent du caractère de ces perceptions, de celui des facultés que l'esprit s'est acquises et des qualités que les choses du dehors lui ont communiquées. C'est par des acquisitions de cette nature qu'il se perfectionne et que sa forme passe de la puissance à l'acte. Les facultés ([u'il acquiert lui arrivent graduellement, ainsi que nous l'avons déjà P. 347. lait observer. Celle de la poésie naît de l'acte même d'apprendre par cœur des vers; celle de la composition épistolaire se développe à mesure qu'on confie à la mémoire les assonances et les formules qui s'emploient dans les lettres; la faculté scientifique se forme pendant qu'on s'occupe de sciences, de perceptions, d'investigations et de spéculations; celle de la jurisprudence provient de l'étude du droit, de la comparaison des questions, de l'examen des ramifications auxquelles ces questions peuvent donner naissance, et de l'investigation des maximes secondaires qui dérivent des principes fondamentaux de la science; le soufisme transcendant ' naît des œuvres de dévotion, de la récitation des litanies et de la mortification des sens extérieurs; ce qui a lieu quand on s'isole du monde autant que possible. L'homme dévot qui aura acquis de cette manière la faculté de se retourner vers le sens intérieur et de rentrer en lui-même devient alors un transcendant. Les autres pratiques déjà indiquées ont également leurs résultats particuliers; chacune d'elles communique à l'âme sa propre couleur et sa qualité particulière, et, selon qu'elle est bonne ou mauvaise, telle aussi sera la faculté qui en dérive. Celle de la réalisation, (c'est-à-dire la faculté qui sert à l'expression nette et précise de la pensée et) qui tient le premier rang parmi les autres facultés
* Le mot arabe est rabbani, qui signiCe employés dans les écrits qui traitent de la • seigneurial, divin. • C'est un des termes haute dévotion. i
PROLEGOMENES
du même genre, s'acquiert en apprenant par cœur ce que le langage offre de meilleur. Voilà pourquoi les jurisconsultes et tous les autres savants ne peuvent jamais atteindre à la réalisalion ; car ils avaient commencé tout d'abord par se charger la mémoire de règles scientifiques et de termes de droit, locutions qui, s'écartant complètement des formes admises comme obligatoires dans la réalisation, occupent un rang très-inférieur dans le langage. Les termes employés dans les sciences et dans les règles qui s'y rapportent n'ont rien de commun avec l'art de la réalisation^. Or, lorsque ces termes ont passé de la mémoire à la réflexion, et qu'ils s'y sont présentés en grand nombre, ils communiquent à l'esprit la teinture qui leur était propre et donnent naissance à une faculté trop imparfaite (pour être appliquée à la réalisation); les expressions mêmes dont cette faculté se sert ne correspondent en aucune façon aux formes idiomatiques du langage des Arabes. Aussi voyons-nous que les poèmes composés par des légistes, des grammairiens, des théologiens dogmatiques, des (philo- P. 348. sophes) spéculatifs et d'autres , sont remplis d'expressions fotirnies par la mémoire et ne ressemblant en rien aux locutions pures et légitimes dont se servaient les (anciens) Arabes. Mon digne ami Abou '1- Cacem Ibn Ridouan '^, écrivain de Yalama^ sous le gouvernement mérinide, me raconta l'anecdote suivante : « Je causais un jour avec mon collègue Abou '1-Abbas Ibn Choaïb *, secrétaire du sultan Abou '1- Hacen et le premier arabisant du siècle. Dans la conversation, je lui récitai l'exorde d'un poëme composé par Ibn en-Nahouï ^, sans lui dire le nom de l'auteur.
' L'auleur se serait exprimé plus correctemenl s'il avait écrit : j L^ ii-a. J iic.^lJt. Telle est. du reste, la leçon de l'édition de Boulac.
' Voyez, dans l'autobiographie, p.xxvi de l'introduction de la i" partie.
* Voyez la a* partie, p. 63.
• Abou 'l-Âbbas Ahmed Ibn Choaïb, natif de Fez, se distingua dans la littéra-
ture arabe, les sciences intellectuelles, les mathématiques, la médecine, etc. 11 remplit les fonctions d'écrivain-rédacteur dans les bureaux du gouvernement mérinide, sous les sultans Abou Said et Abou 'l-Hacen. Il mourut de la peste, à Tunis, l'an 749(i348-i349 de J. C).
' Le jurisconsulte Abou '1-Fadl Youçof, surnommé Ibn en-Nahout, vivait dans le
DIBN KHALDOUN. 389
Le premier vers était celui-ci :
En m'arrétant à contempler les débris de ce campement abandonné, je ne savais reconnaître la diiTérence [ferc) entre les traces récentes et celles (|ui étaient anciennes.
Quand il entendit ce vers, il me dit : « C'est là de la poésie de légiste. » Je lui demandai à quoi il voyait cela, et il me répondit : «Au mot différence (ferc), qui est un terme de jurisprudence et ne fait pas partie de ceux qui s'emploient dans la langue des Arabes. » Je lui dis alors: « Béni soit votre père! le poëme a pour auteur Ibn en-Nahouï. »
A l'égard des écrivains-rédacteurs et des poêles, le cas en est autrement, parce qu'ils ont eu soin de bien choisir parmi les morceaux qu'ils devaient apprendre par cœur, et parce que, dans leurs épîtres, ils faisaient un grand usage du langage parlé par les (anciens) Arabes et de leurs tours de phrase, dont, du reste, ils avaient appris tout ce qu'il y avait de mieux. Dans une conversation que j'eus, un jour, avec Abou Abd Allah Ibn el-Khatîb, vizir des souverains espagnols (de Grenade) et qui tenait le premier rang comme poëte et comme écrivam, je lui adressai ces paroles: «Toutes les fois que je veux composer en vers, je trouve la lâche très-difficile , bien que je me connaisse en poésie et que j'aie dans la mémoire ce que le langage possède de meilleur ' : je sais par cœur le Coran, les traditions et des discours de divers genres tenus par les (anciens) Arabes^; il est vrai que je n'en sais pas assez. Je crois avoir découvert la véritable cause (de la difficulté dont je me plains) : elle provient de ce que j'avais ap- P. 349. pris par cœur beaucoup de poëmes composés sur des matières scientifiques et beaucoup de règles tirées d'ouvrages (qui traitent de ces sujets); j'avais appris les deux poëmes, le grand et le petit, composés par Chatebi * sur les leçons coraniques et sur l'orthographe du
v'siècledei'liégire, puisqu'il était contem- ' Pour iVjawt , lisez 0>aj^.
porain du célèbre philosophe El-Gliazzali. ' Pour (jyÀS^, lisez ^^ Oy^i-
Je soupçonne qu'il était natif de l'Espagne ' Voyez la première partie, inlroduc-
ou de l'Afrique septentrionale. tion, p. xx.
texte sacré; j'avais étudié les deux ouvrages d'Ibn el-Hadjeb' sur le droit et sur les fondements de la jurisprudence, le traité de logique composé par El-Khoundji^ et intitulé El-Djomel (les propositions), et, de plus, j'avais appris aux cours d'enseignement beaucoup de règles (scientifiques). Ma mémoire en fut remplip, et cela a porté atteinte à la faculté que je travaillais^ à acquérir en apprenant par cœur le Coran, les traditions et les discours des Arabes, et a empêché mon esprit d'atteindre le but auquel il visait. » Quand Ibn el-Khatîb entendit ces paroles, il me considéra avec admiration pendant quelque temps, puis il me dit: « Que Dieu vous garde! il n'y a qu'un homme comme vous qui soit capable de faire une pareille remarque. »
Ce que nous venons d'énoncer dans le paragraphe précédent fournit aussi la solution d'un autre problème, en faisant connaître pourquoi le langage employé par les Arabes musulmans, tant en prose qu'en vers, occupe, en ce qui regarde l'expression de la pensée et le bon goût, un rang plus élevé que le langage des Arabes antéislamites. Examinez les poésies de Hassan Ibn Thabet*, d'Omar Ibn Abi Rebîa^ d'El-Hotaiya«, de Djerîr\ d'El-Ferezdec », de Noseïb*, de Ghaïlan Dou 'r-Romma^", d'El-Ahouas'^ et de Beschar'^; voyez aussi les discours provenant des Arabes qui vécurent sous la dynastie des
' Voyez p. 34 de cette troisième partie. Djerîr, i lo de l'hégire (728-729 de .1. C).
' Voyez p. 1 55 de cette partie. ' Noseïb Ibn Rîah , poète mieux connu
' Je lis c:)^o-*J^l , avec l'édition de sous le nom d'Abou Milidjen, monrul l'an
Boulac el la traduction turque. 108 (726-727 de J. C.)
* Célèbre poète et un des compagnons '" Voyez ci-devant, p. 876, n. 3.
de Mohammed. Il mourut l'an 54 (674 de " Le poète satirique Abd A.ilah Ibn
J. C.). Mohammed, surnommé El-Akouas, fut
* Voyez ci-devant, p. 376, n. 1. relégué dans l'île de Dehlac, dans la mer
* Abou Moleîka Djerouel, surnommé Rouge, par l'ordre du khalife omeïade El-Hotaiya a vécu dans le paganisme et Omar Ibn Abd el-Azîz; il en fut rappelé l'islamisme. C'était un poète d'un grand par le khalife Yezîd Ibn Abd el-Molek, el mérite. II vivait encore sous le khalife mourut l'an 179 (795-796 de J. C). Moawia. " Beschar Ibn Bord était d'origine per-
' Voyez ci-devant, p. 376, n. 4- «ane. On le regardait comme un des pre-
' Abou Feras Hemmam, surnommé miers poêles de l'époque. Sa mort eut lieu Ijl-Ferezdec , mourut la même année que vers l'an 168 (784 de J. C).
Omeïades et dans la première période de la dynastie des Ahbacides : vous reconnaîtrez que leurs oraisons, leurs épîtres et les récits de leurs entretiens avec les souverains tiennent un rang bien plus élevé, en ce qui regarde l'expression, que les poèmes de Nabegha', d'Antara^, d'Ibn Koltboum ', de Zolieïr*, d'Alcama Ibn Abda^ et de Tarafa Ibn el-Abd®; ils dépassent aussi en mérite les discours en prose et les entretiens qu'on attribue aux Arabes du temps qui précédait l'islamisme. Pour constater l'exactitude de ce fait, il ne faut au critique qui s'occupe de rhétorique qu'un goût correct et un esprit sain.
Voici la cause de cette supériorité : les Arabes qui assistèrent à la P. 35o. promulgation de l'islamisme eurent l'occasion d'entendre ce qu'il y avait de plus élevé en fait de langage, savoir, le Coran et les traditions, deux (recueils) '' tels que le talent de l'bomme ne saurait rien produire de pareil. Pendant que leurs coeurs se pénétraient de ces paroles sacrées et que leurs esprits se développaient spus l'influence des tournures (qui distinguent ce langage divin), leur naturel acquit une grande élévation et la faculté de bien s'énoncer dépassa en puissance celle qu'avaient possédée leurs devanciers des temps antéislamiques, gens qui n'avaient jamais entendu un langage aussi beau et qui ne s'y étaient pas babitués depuis leur jeunesse. Aussi le langage des Arabes musulmans, tant en vers qu'en prose, est d'un style plus beau et d'un éclat plus pur que celui de leiu-s prédécesseurs, les pensées y sont plus solides, et la phraséologie plus cor-
' Abou Amama Ziad Ibn Moaouîa ed- des sept Moaîlacas, mourut vers l'an 6
Dobyani, surnommé En-Nabegha, mourut de l'hégire (627 de J. C). vers le commencement du vu* siècle de ' Alcama était contemporain de Nabe-
notre ère. glia ed-Dobyani.
' Anlara Ibn Clieddàd, l'un des auteurs * M. Caussin de Perceval place la mort
des sept Moaîlacas, fui tué vers l'an 61 5 de Tarafa à l'an 563 ou 564, environ qua-
de J. C. rante-deux ans avant l'hégire. Tarafa est
* Axnr Ibn Kolthoum, auteur d'une des l'auteur d'une des Moallacat. Moaîlacas, mourut vers l'époque de l'hé- ' L'auteur aurait dû écrire ^^JtUii à la
gire. place de ^^ jJl, et LaU*^ à la place de
' Zoheir Ibn Abi Selma , auteur d'une '^*-^-
392 PROLEGOMENES
recte, grâce à la connaissance qu'ils avaient acquise d'un genre de langage qui (par son excellence) tient le premier rang. Réfléchissez à ce que je viens de dire, et votre (bon) goût en reconnaîtra l'exactitude, si vous êtes du nombre de ceux qui ont du goût et qui se connaissent en rhétorique. Le cheïkh (professeur) et cherif (descendant d'Ali) Abou '1-Cacem, qui était, de notre temps, cadi de Grenade, enseignait cet art (la rhétorique). Il l'avait appris à Ceuta sous des professeurs de cette ville, qui étaient tous des élèves de Chelaubîn ^ Il possédait une connaissance si profonde de la langue arabe, qu'il avait même dépassé le but auquel on pouvait (raison-, nablement espérer d')atteindre. Je lui demandai, un jour, pourquoi le langage des Arabes musulmans était supérieur à celui des Arabes antéislamites, fait que son (bon) goût ne lui aurait pas permis de nier. Il me répondit, après avoir gardé le silence pendant un temps assez long : « Par Allah! je ne le sais pas. » Je lui dis aloi's : « Je vais vous soumettre ce qui me paraît en être la cause; >. et je lui répétai ce que je viens d'écrire ici. Il en fut tellement frappé qu'il ne proféra pas d'abord une seule parole; mais enfin il me répondit : « 0 jurisconsulte ! ce que vous avez dit là mérite d'être écrit en lettres d'or. » Dès ce moment il eut pour moi la plus haute considération, et, pendant qu'il faisait son cours, il écoulait mes observations avec P. 35i.une grande attention, et témoigna qu'il me regardait comme un liomme déjà illustre par ses connaissances scientihques. Dieu créa l'homme et lai apprit l'art d'exprimer les idées.
Sur le discours (ou style) naturel (simple) el le discours artificiel (orné). Indication de ce qui fait le mérite du discours artificiel et des cas dans lesquels il est en défaut '.
Le discours consiste dans l'expression des idées et dans leur énoncialion au moyen de la parole. Il a pour âme et pour essence la trans-
' Abou Ali Omar Ibn Mohammed es- laiS de J. C). 11 est l'auteur d'un grand
Chelaubîn, ou Chelaubini, originaire de nombre d'ouvrages.
Salobrena , port de mer dans la province ' Ce ciiapitre se trouve dans le manus-
de Grenade, mourut en l'an 645 (laAy- cril A et dans la traduction turque. Les
mission de la pensée; car, s'il n'exprimait rien, il serait comme une chose morte pour laquelle on n'aurait aucune considération. Quand le discours fait bien coniprendre la pensée, cela s'appelle réalisation, ainsi que nous le savons par la définition que les rhétoriciens en ont donnée. La réalisation, disent-ils, consiste dans la conformité du discours avec ce qui est exigé par le cas (dont on parle); la connaissance des règles et principes à l'aide desquels on établit une conformité entre les combinaisons de mots et les exigences du cas forme la branche de science qui s'appelle réalisation. Les principes et règles qui s'appliquent aux combinaisons de mots dans le but d'amener cette conformité s'appuient, chacun, sur un grand nombre de cas particuliers qu'on a remarques dans le langage des Arabes, et forment, pour ainsi dire, un système de lois. Les combinaisons de mots servent, par leur institution j)rimitive, à indiquer le rapport entre le sujet et l'attribut, et se font conformément à certaines conditions et règles qui, à elles seules, composent la majeure partie du système (grammatical) de la langue arabe. Les diverses circonstances particulières ù ces combinaisons, savoir, l'antériorité et la postériorité (des termes), leur état soit défini, soit indéfini, le sous-entendu et l'énoncé, la délimitation et la généralisation, etc. désignent^ les jugements qui peuvent s'énoncer'^ relativement aux rapports qui existent entre les choses ou aux personnes qui se trouvent dans l'acte de se parler; et cela se fait d'après certaines règles et principes formant un système de lois ets'apphquant à ce qu'on appelle la science des pensées, qui est une branche de la réalisation^. Les règles de la grammaire se trouvent comprises dans celles de la science des pensées , parce qu'elles désignent des rapports et sont, en conséquence, une partie de celles qui indiquent les circonstances particulières à chaque espèce de rapport. p. 353.
manuscrits C et D et l'édition de Boulac science des pensées comme une branche de
ne le donnent pas. la science de la réalisation; mais i! me
' Je lis 0-fJi^. semble, d'après ce qu'il a déjà dit ci-de-
" Littéral. « les jugements qui embras- vant, page SaS, que l'une est identique
sent extérieurement, i avec l'autre. Telle est aussi l'opinion de
' Dans ce chapitre, l'auteur regarde la M. de Sacy. (Voy. Anthol. gram. p. 3o~.)
Proiëgoniènes. — m. 5o
Toute combinaison de nriots qui ne suffit pas pour représenter ce que le cas exige, parce qu'elle aura violé une règle de la grammaire ou de la science des pensées, ne répond pas à ces exigences et mérite d'être reléguée au nombre des expressions vagues qui comptent parmi les cboses mortes (et inutiles). Quand on est parvenu à faire comprendre tout ce que le cas exige, l'esprit se met à passer d'une pensée (ou proposition) à une autre, selon les divers genres d'indications que chacune d'elles peut fournir. En effet, comme chaque combinaison (de mots) sert, par institution, à désigner une certaine pensée, l'esprit se transporte de cette pensée (ou de cette proposition) à une autre qui en est la conséquence obUgée, ou bien à celle qui en est la cause nécessitante \ ou bien encore à Une (proposition) qui ressemble à la première -. (Une de ces propositions) est alors un trope^, qui se présente sous la forme d'une métaphore ou d'une métonymie, ainsi que cela se trouve indiqué ailleurs. Ce transport de l'esprit procure à la faculté réflexive un plaisir pareil à celui qu'elle aurait éprouvé en comprenant (la pensée exprimée par la phrase), ou même un plaisir plus fort, parce que, dans les deux cas, il a réassik saisir la pensée indiquée en s'aidant de (la phrase qui en est) l'indicateur; et l'on sait que la réussite est une des causes du plaisir. Les diverses manières d'après lesquelles l'esprit se transporte d'une pensée à une autre sont soumises à certaines conditions et principes qui forment, pour ainsi dire, un corps de règles. De là naquit un art auquel on a donné le nom d'exposition. Cet art est le frère de celui qu'on appelle la science des pensées et qui sert à rendre compréhensibles les exigences du cas; en effet, il s'occupe des idées qui sont exprimées par des combinaisons (de mots) et de ce que ces (combinaisons) peuvent indiquer, pendant que, dans la science des pensées, on s'occupe des circonstances mêmes qui caractérisent chaque combinaison , et on les examine sous le point de vue de ce qu'elles indiquent. Or la parole et la pensée sont, comme vous le
' Voyez ci-devant, p. i46. ' Je 11531^, au nominatif.
' Je lis *-A.A*«i, avec le traducteur lurc.
savez, deux compagnons étroitement attachés. La science des pensées et celle de Y exposition forment ainsi une partie de la réalisation, et c'est avec leur aide qu'on parvient à faire comprendre ses pensées d'une manière complète, et à énoncer les exigences de chaque cas dans des termes qui leur correspondent exactement. Toute combinaison de mots qui ne répond pas suffisamment à la pensée et qui ne la fait pas bien entendre est loin d'atteindre au degré de la réalisation; aussi les rhétoriciens mettent-ils ces combinaisons au niveau des cris d'animaux. A vrai dire, on doit les regarder comme n'appartenant pas à la langue arabe ; car celle-ci fait parfaitement concorder la phrase avec les exigences du cas qu'elle représente. On voit, d'à- P. 353. près ces observations, que la réalisation est le fond, le caractère spécial, l'âme et la nature même de la langue arabe.
Il faut maintenant savoir que les rhétoriciens entendent par le terme discours naturel un discours qui montre la perfection de sa nature et de son caractère par la bonne manière dont il fait comprendre l'idée à l'expression de laquelle on l'avait employé. En effet, le discours est l'expression d'idées et leur énonciation au moyen de la parole. Il n'est pas une simple émission de sons, mais un (artifice) au moyen duquel celui qui parle entreprend de communiquer à la personne qui l'écoute les idées qu'il a dans son propre esprit, et cela d'une manière parfaite, en désignant ces idées par des indices (certains).
Quand les phrases se trouvent revêtues du caractère particulier (la clarté) qui est le fondement même du discours, on peut y ajouter divers genres de parure afin de leur donner, pour ainsi dire, l'éclat de l'élégance : on les orne de rimes; on établit un parallélisme entre les propositions ^ ;■ on coupe le discours de diverses manières et d'après certains principes; on y emploie des mots à double entente afin de dissimuler fidée qu'il s'agit d'exprimer; on y met en rapport des termes dont les significations sont opposées, et tout cela afin d'amener des jeux de mots et des jetix d'esprit. De cette façon on
' Je lis J^ à la place de J**-.
donne au discours un éclat et un agrément qui charment l'oreille, et on y ajoute la douceur et la beauté; et cependant on n'a aucun besoin de tout cela pour faire bien comprendre ses idées.
On trouve des traces de cet art dans divers endroits du discours inimitable (le Coran); nous y lisons : oua'l-laili idha yaghcha oua'nnehari idha tedjella (c'est-à-dire, par la nuit quand elle voile, par le jour quand il brille)'; voyez aussi les mots féamma men aata wattaca wa saddaca bil-hosna (c'est-à-dire, mais celui qui donne et qui craint, et qui croit à la plus belle des religions), jusqu'à la fm des versets dans lesquels cette sourate est divisée^; voyez encore féamma men tagha wa aathcra 'l-haiat ad-donya (c'est-à-dire, quiconque a été impie et qui a préféré la vie d'ici-bas), jusqu'à la fin de la sourate'; voyez aussi oua hom yahsebouna annahom yohsinouna sonaan (c'est-à-dire, et eux, ils croient qu'ils ont fait pour le mieux)*. Nous pourrions citer bien d'autres passages de ce genre. Mais (à l'exception du texte coranique) ces embellissements s'ajoutent après coup aux phrases et lorsque celles-ci offrent déjà un sens parfaitement complet.
On remarque aussi ce genre d'ornement dans le langage des Arabes qui vivaient avant l'islamisme, mais ils s'en servaient sans y P 35/i. penser et sans avoir eu le dessein de l'employer. On dit que les poèmes de Zoheïr en offrent des exemples. Quant aux Arabes du temps de l'islamisme , ils employaient ces embellissements tantôt à dessein et tantôt sans les avoir recherchés, etproduisaientainsi des choses admirables. Les premiers qui frayèrent cette voie furent Habib Ibn Aous*, El-Bohtori*^ et Moslem Ibn el-Ouelîd"; épris d'une vive passion pour cet art, ils y firent des merveilles. Beschar Ibn Bord* et IbnHerma* furent, dit-on, les premiers qui le travaillèrent avec soin,
' Coran, sour. xcii, vers. i.
^ Ibid. sour. xcii , vers. 5 cl 6.
^ Ihid. sour. lxxix, vers. 87 el 38.
' Ibid. sour. xviii, vers. lo^.
Voyez ci-devant , p. 876.
' Voyez ci-devaiit, p. 876.
' Mort en 308 (823-82/1 de J. C).
' Voyez ci-devant, p. 3go.
° Les vrais noms d'Ibn Hernia élaienl Ibrabîm Ibn Ali el-Fihri (membre de la
DIBN KHALDOUN.
et furent aussi les derniers de cette série de poètes dont les vers font autorité dans le langage et sont cités comme exemples de bon arabe. Ils eurent pour successeurs Kolthoum Ibn Amr el-Attabi \ Mansour en-Nomeïri -, Moslem Ibn el-Ouelîd * et Abou Nouas. Après ceux-ci vinrent Habib et El-Bohtori*, ensuite parut Ibn el-Motezz qui perfectionna la science des ornements et l'art (de les appliquer). Nous alloos donner des exemples de poésie naturelle, dépourvue de tout art. Tel est le vers de Caïs Ibn Doreïdj '^ :
Je sors de l'enceinte des lenles afin de parler de vous, en secret, avec mon âme.
Tels sont aussi ces vers de Kotheïyer '• :
Après avoir quitté Azza et qu'elle fut partie, j'étais, par mon amour pour elle, comme celui qui espère jouir de l'ombre d'un nuage afin d'y faire la méridienne, et, au moment où il se dispose à dormir, le nuage disparaît.
Voyez combien ce style naturel et dépourvu d'art a de fermeté, et avec quelle précision les mots s'y trouvent combinés; si ce fond avait reçu les ornements de l'art, il aurait été encore plus beau.
La poésie artificielle se propagea beaucoup à partir du temps de p. 35,î. Bescbar et de son successeur Habib et de leurs contemporains. Ibn el-Motezz vint alors et compléta l'art. Les poètes des temps postérieurs suivirent leurs devanciers dans la même carrière et tissèrent, comme eux, sur le même métier. Les formes de cet art se multiplièrent chez ceux qui le cultivaient, et ses diverses divisions'' reçurent des noms
tribu de Coreïtli). Il naquit l'an 90 (708- 709 de J. C.) et mourut l'an 176 (792- 793). Il habitait Médine, était adonné au vin et se faisait remarquer papson avarice.
' Il faut supprimer la conjonction du mot ^^LoJL.
' Mansour Ibn Zibircan en - Nomeïri mourut probablement vers la fin du 11* siècle de l'hégire, car nous avons de lui des
vers composts en l'an i85 (801 de J. C).
' Ici l'auteur se contredit; voyez quelques lignes plus haut.
' Voyez p. 376.
'' Le poêle Abou Zeïd Caïs Ibn Doreïdj el-Leïlbi mourut l'an 65 (684-685 de J.C).
' Voyez la 1" partie, page 4o4.
' Le texte porte cjLiUf. (Voyez pour la signification de ce mot la 2' partie, p. 96.
techniques qui variaient (selon les écoles). Beaucoup de savants regardent la science des ornements comme une branche de la réalisation, bien qu'elle n'ait aucune part dans la communication de la pensée et qu'elle serve uniquement à orner et à embeUir. Ceux d'entre les anciens qui la cultivaient pensaient qu'elle ne rentrait pas dans la science de la réalisation, et la mettaient au nombre de ces bi'anches de littérature qui (ne forment pas de sciences, parce qu'elles) n'ont pas d'objet^; telle est l'opinion d'ibn Rechîk dans son Omda et celle des littérateurs espagnols.
Une des conditions qu'on a mises- à l'emploi de cet art est que les prnements se présentent (dans la pièce tout naturellement), sans qu'on se soit donné la peine de les chercher et sans qu'on se soit préoccupé de l'effet qu'ils doivent produire. S'ils s'offrent spontanément, il n'y a rien à dire, car, n'étant pas amenés à dessein, ils épargnent au discours le défaut de tomber dans le barbarisme; mais, lorsqu'on s'impose la tâche de rechercher péniblement ces ornements, on est réduit à négliger les principes qui règlent les combinaisons des mots qui •sont le fond du discours; cela porte atteinte aux bases mêmes de la clarté d'expression et fait disparaître la netteté et la précision qui doivent caractériser le discours; rien ne reste alors, excepté les ornements. Voilà cependant le style qui prédomine de nos jours; mais les rhétoriciens qui ont du goût se moquent des personnes qui recherchent ce genre (d'embellissements) et les regardent comme incapables de faire autre chose. J'ai entendu dire à un de nos cheikhs, ïostâd (maître) Abou'l-Berekat el-Belfîki ^, qui était l'homme le plus distingué de l'époque par sa connaissance profonde de la langue et par un génie fait pour la goûter : « Ce que je pourrais désirer* de P. 356. plus agréable serait de voir prendre, quelque jour, ceux qui cultivent les diverses branches de la science des ornements, soit en prose, soit en vers, et d'être présent pendant qu'on leur infligerait un châtiment des plus sévères et qu'un crieur public annoncerait leurs
' Voyezla i" partie, p. 88. ' Voyez la 2° partie, p. 475.
'" Je lis l^^^^j à la place de L£=>J^.. ' .Je crois qu'il faut lire ■va.yJu.
méfaits. Cela serait un avertissement pour leurs élèves et les empêcherait de pratiquer cet art; car ceux qui s'en occupent ont hâte d'oublier celui de la réalisation. «
Une autre condition qui doit s'observer à l'égard de la science des ornements est d'en faire un rare emploi; que le poëte l'applique à deux ou trois vers d'un poëme, cela suffira pour donner de l'élégance et de l'éclat à toute la pièce. L'emploi trop fréquent d'ornements est une faute, ainsi qu'Ibn Rechîk et autres l'ont dit. Notre cheikh, le c/jerj/" Abou'l-Cacem es-Sibti S celui qui, de tous les hommes de son époque, a fait le plus pour propager en Espagne la culture de la langue arabe, a dit: « Quand un poëte ou un secrétaire-rédacteur aurait l'intention d'employer ce genre de figures, il commettrait une grande faute s'il en faisait un usage trop fréquent : il en est des figures employées pour orner le discours comme des petites taches qui se voient sur un beau visage : un ou deux grains de beauté l'embcliissent beaucoup; mais, s'ils y sont en grand nombre, ils ne servent qu'à l'enlaidir. »
La prose, avant et après l'islamisme, a eu un sort analogue à celui de la poésie; bien qu'elle fût libre de toute entrave, on y remarquait un parallélisme entre les propositions-, et la forme des phrases monti'e que les périodes avaient reçu cette disposition sans que les auteurs se fussent donné la peine d'y faire entrer des assonances et de s'occuper de l'emploi de l'art. (Cela continua) jusqu'à ce que parût Ibrahim Ihn Hilal es-Sabi, secrétaire des souverains Bouïdes, qui, s'étant beaucoup appliqué à Yart des ornements et à l'emploi d'assonances, produisit des effets merveilleux. On lui.reproclie toutefois comme une faute de s'attacher à ce style dans les écrits émanant du sultan; mais il s'y trouva obligé parce que ces princes avaient l'habitude de parler une langue non arabe, et qu'ils vivaient à une époque bien loin de celle où la culture de la langue arabe florissait
'Abou'l-Cacem Mohammed Ibn Ahmed mourut à Grenade, l'an 761 (iSôg-i.SGo el-Haceni es-Sibti, natif de Ccuta, était un de J. C). des professeurs du vizir Lisan ed-Dîn. Il * Je lis «u^*-.
sous la haute proleclion du khalifat. Après Sabi, cet art se répandit, P. 357. etla prose des écrivains postérieurs en fut remplie; le souvenir du beau style épistolaire se perdit alors tout à fait, les documents émanant du sultan et les lettres adressées à des amis se ressemblèrent par le style, l'arabe pur se trouva mêlé avec celui de la basse classe, ainsi que les troupeaux se trouvent mélangés dans la prairie quand on les a laissés sans gardiens.
Tout ce que nous venons d'exposer montre que le discours (ou style) artificiel, quand on le rédige avec peine et comme une tâche, est inférieur en mérite au discours naturel, car alors on y néglige trop les principes fondamentaux de l'art de bien dire : je laisse au bon goût d'en juger. Dieu vous a créés el vous a appris ce que vous étiez incapables de savoir.
Du détlain que les personnages liaul placés montrent pour la culture de la poésie.
La poésie était pour les (anciens) Arabes un registre dans lequel ils consignaient leurs connaissances scientiliques, leur histoire et leurs maximes de sagesse. Les chefs arabes la cultivaient à l'envi l'un de l'autre; ils allaient stationner à la foire d'Okad, afin d'y réciter leurs vers\ et chacun d'eux soumettait aux grands maîtres de l'art et aux connaisseurs la toile qu'il avait tissée , afin d'en faire apprécier la texture. Ils portèrent si loin l'émulation^, qu'ils cherchèrent à faire suspendre leurs poèmes aux colonnes de la Maison Sainte, objet de leur pèlerinage, demeure de leur père Abraham. C'est ce que firent A'mro '1-Caïs, Nabagha ed-Dobyani, Zoheïr Ibn Abi Selma, Antara Ibn Cheddad, Tarafa Ibn el-Abd, Alcama Ibn Abda, El-Acha et les autres auteurs des neuf Moallacas^. Pour arriver à cet honneur, il fallait que
' Lisez ^Xy> tv^U iX Kolllioum.d'Antara et de Haretli Ibn Hii-
'^ Lisez oLcUil. liza. Ceux qui comptent neuf Moallacas
' On compte ordinairement sept Moal- ajoutent à cette liste les noms de Nabeglia
/acas, celles d'Amro 'l-Caïs, de Tarafa, de et d'El-Acha, ou bien ceux d' Alcama et
Zoheïr, de Lebîd Ibn Rebîa, d'Amr Ibn d'El-Aclia.
le (poëte) fut un homme influent, soit par la puissance de sa tribu ou de son parti, soit par le rang qu'on tenait parmi les descendants de Moder. C'est au moins ce qu'il a rapporté en expliquant pourquoi on donna à ces poèmes le nom de Moallacas (suspendus).
Plus tard, dans les premiers temps de l'islamisme, les Arabes né- P. 358. gligèrent la poésie pour s'occuper de la religion, de la mission du Prophète et de !a révélation divine. Ils eurent l'esprit tellement frappé du style et de la composition du Coran qu'ils restèrent muets et gardèrent le silence, sans essayer de rien produire, soit en prose, soit en vers. Cela continua jusqu'à ce qu'ils se fussent familiarisés avec les principes de bonne direction fournis par la religion, et puis, comme aucune révélation n'était venue pour défendre la poésie et pour la proscrire, et comme le Prophète écoutait volontiers les vers qu'on venait lui réciter et qu'il récompensait ceux qui les avaient composés, les Arabes revinrent à leur ancienne habitude '. Omar Ibn Abi Rebîa, qui, à celte époque, était le plus grand (poëte) d'entre les Coreichides, se distingua en plusieurs occasions par son talent poétique; • il tenait un rang élevé (parmi les poètes) et récitait très-souvent ses vers à Ibn Abbas , qui s'arrêtait toujours pour les entendre et qui les écoutait avec plaisir. Quand les musulmans eurent ensuite fondé un vaste empire et une puissante dynastie, les Arabes cherchèrent dans la poésie le moyen de s'attirer la faveur de la famille régnante : ils cliantaient les louanges des khalifes et recevaient d'eux des récompenses très-considérables, mais toujours proportionnées au mérite de ces compositions et au rang que les auteurs tenaient dans leurs tribus. Ces princes recevaient avec un grand empressement les poèmes qu'on venait leur offrir, parce qu'ils y trouvaient les souvenirs des anciens temps, l'histoire des Arabes, leurs idiomes et leur langage le plus noble. Aussi les Arabes obligèrent- ils leurs enfants à apprendre ces poèmes par cœur.
Cet état de choses se maintint pendant toute la durée de la dynas-
' Les manuscrits C et D, ainsi que l'é- place de ^^;o.i. Les deux mots ont le dilion deBoulac, portent -»^i>j3 à la même sens
Proli5gomciies. — m. 5i
tie omeïade et dans la première période de la domination des Abbacides. Voyez, à cet égard, ce que l'auteur de l'/cc/' a rapporté, dans son chapitre sur la poésie et les poètes, au sujet des entretiens de (Haroun) Er-Recbîd avec El-Asmaï^; vous y trouverez que ce khalife avait des connaissances très-solides en poésie, qu'il s'occupait à composer des vers, qu'il savait distinguer le bon langage du mauvais, et
P. 359. qu'il avait appris par cœur un grand nombre de poëmcs. Quant aux souverains qui vinrent remplacer les Abbacides, l'arabe était pour eux une langue étrangère qu'ils durent apprendre comme un art, parce que l'idiome dont ils avaient l'habitude de se servir les empêchait de le bien connaître. Les poètes se mirent alors à faire des vers en l'honneur d'émirs étrangers, pour lesquels cette langue n'avait aucune importance, et cela dans le seul but^ d'obtenir des récompenses. C'est ce que firent (Abou Temmam) Habib, El-Bohtori, El- Motenebbi et Ibn Hani. Les poètes qui sont venus après eux ont continué, jusqu'à nos jours, à suivre leur exemple. Aussi la poésie ne
• s'emploie presque plus que dans le but de mendier des dons; on a cessé de l'encourager, parce qu'elle n'offre plus de ces avantages qu'on y trouvait autrefois. Pendant les derniers siècles, tous les hommes de cœur et tous les personnages haut placés ont dédaigné de s'en occuper; aussi a-t-elle perdu toute considération : composer des vers est maintenant indigne d'un homme qui occupe un haut commandement et déshonorant pour ceux qui remplissent de grandes charges. Dieu fait alterner les nuits et les jours.
Surla poésie contemporaine chez les Arabes (nomades) et les liabitanis des villes.
La poésie n'est pas un attribut spécial de la langue arabe : elle existe dans tous les idiomes, tant arabes qu'étrangers. Les Perses eurent des poètes et les Grecs aussi. Aristote, dans son ouvrage sur la logique, a fait mention du poète Omîros (Homère)* et en a parlé
' Voyez la 1" partie, p. 3o. ' Je lis ^f\yi■^l
* Ibid. p. 3o. ^ * C'est dans la Rhétorique qu' Aristote
avec éloge. Les Himyarites eurent aussi des poëtes de premier ordre '. Lorsque la langue du peuple modérite se fut corrompue, et que leur idiome, dont les règles philologiques et grammaticales ont été consignées dans des recueils, se fut altéré, les Arabes qui vinrent ensuite se servirent de dialectes qui différaient les uns des autres, selon le mélange plus ou moins fort d'éléments étrangers qui s'y étaient i'. 36o. introduits. Ces Arabes employèrent alors une langue qui différait de celle de leurs prédécesseurs, les Modérites, et qui s'en distinguait par les désinences grammaticales, par les significations assignées à un grand nombre de termes et par les formes des mots. Il en fut de même des Arabes qui adoptèrent la vie sédentaire et qui se fixèrent dans les villes; il se forma chez eux un autre dialecte qui différait de la langue de Moder par la syntaxe des désinences, par les significations de beaucoup de mots et par les inflexions grammaticales. Il différait aussi de la langue usitée chez la race arabe (nomade), celle qui existe encore de nos jours. Chacun de ces idiomes offrait encore des différences qui provenaient des usages conventionnels de chaque localité. Le dialecte employé en Orient par les habitants (de la campagne) et par ceux des villes n'est pas le même que celui dont on se sert dans les contrées et dans les villes de l'Occident; il diffère aussi de celui qui se parle chez les habitants de l'Espagne.
Mais la poésie existe, par la nature même des choses, chez les peuples de toute langue, car l'usage de couper les phrases d'après le nombre de lettres mues et quiescentes^ et d'après la correspondance (mutuelle despieds dansles vers), estinné chez tous les peuples. Il ne faut pas croire que l'art poétique n'a pu exister que dans une seule langue, je veux dire dans celle des Modérites, peuple qui, comme chacun le sait, avait produit les cavaliers les plus distingués et les plus brillants
fait l'éloge d'Homère; mais on sait que les excepté un très-petit nombre de mots. Ce
Arabes rattachèrent ce traité à celui de la peuple a pu avoir des poëtes, mais les
Logique. Arabes ne connurent presque rien, ni de
' Il est évident que notre auteur parle leur histoire, ni de leurs poèmes.
ici des anciens Himyarites; mais, à son ' C'est-à-dire les syllabes longues et
époque, rien ne restait de leur langue brèves.
dans la carrière de la poésie. Bien au contraire, les peuples qui ont un idiome particulier, les Arabes barbarisanls \ par exemple, et les habitants des villes, composent encore des vers, en y faisant de leur mieux, et construisent l'édifice de leurs poëmes conformément au wénie du dialecte dont ils se servent. La race arabe qui nous est conlemporaine, et dont le langage s'est beaucoup écarlé de celui des Modérites , leurs prédécesseurs, parsuite de son mélange avec des éléments étrangers, ces Arabes composent encore aujourd'hui des vers sur tous les sujets que leurs prédécesseurs, les Arabes arabisés, avaient traités. Ils produisent des morceaux très-étendus , dans lesquels on reconnaît la marche et les pensées de l'ancienne poésie : on y retrouve la mention de la bien-aimée , l'éloge , l'élégie et la satire. On y voit aussi qu'ils savent ménager les transitions afin de passer d'un sujet à un autre , et qu'il leur arrive quelquefois d'entrer tout d'abord dans la matière dont ils veulent parler. Chacun de ces poëmes commence ordinairement par indiquer le nom de celui qui l'avait composé; l'auteur passe ensuite à l'éloge de sa maîtresse. Les Arabes du Maghreb donnent auxcacidas (ou poëmes) de ce genre le nom d'asmaïennes, en souvenir d'El-Asmaï, le grand rapporteur des anciennes poésies arabes. Les Arabes de l'Orient les désignent par le terme bédawiya (bédouins), [ ou hauraniya ou caïsiya ] '^. On les chante quelquefois , après y avoir adapté des airs très-simples , mais nullement conformes à la théo-
' L'auleur, en suivanl une théorie préconçue , partage le peuple arabe en quatre grandes races. La première, qu'il désigne par le nom d'Arabes arabisants (c'est-n-dire les Arabes de race pure), se composait d'Amalékiles, d'Adites, de Tamoudites et d'autres (ribus descendues d'Arem et de Lud.fils de Cham. Celle race s'éteignit à une époque très-reculée. La seconde race, appelée Arabes arabisés , descendait de Himyer, fils de Saba. La troisième se composait des Arabes successeurs des Arabes, c'est-à-dire des descendants de Codaa, de
Cahlan et d'Ismaïl. Ce furent eux qui fondèrent l'empire musulman. Les Arabes de la quatrième race , ayant laissé leur langue s'altérer par la suppression dune grande partie des inilexions grammaticales et par l'introduction d'éléments étrangers ou barbarismes, sont désignés dans cet ouvrage par le nom d'Arabes barbarisanls. Ce sont eux qui, de nos jours, habitent l'Arabie, la Syrie, l'Egypte et l'Afrique septentrionale.
' Le passage rais entre crochets ne se trouve que dans le manuscrit A et la tra-
rie de l'art musical. Ils désignent les poèmes qui se chantent par le terme kaaraniens, mot dérivé de Hauran, qui est le nom d'une province située sur les frontières de l'Irac et de la Syrie, et dans laquelle les Arabes nomades ont continué à camper et à stationner jusqu'à ce jour. Il y a encore chez ces Arabes un genre de poëme qui est li-èsusilé et qui se coiupose de stances renfermant chacune quatre vers ^ dont le dernier diffère par la rime ^ des trois autres. La même rime se reproduit à la lin de chaque quatrième vers de la cacida (poëme). Ce genre de poëme ressemble aux morabbâ et aux mokhammès ^ dont on doit l'invention à des poëtes musulmans qui vécurent à une époque assez moderne. Dans les pièces dont nous parlons, les Arabes exprimaient leurs idées avec une netteté parfaite, et ont possédé depuis* des (poëtes) d'un grand talent.
Les savants des derniers siècles et la plupart de ceux qui, de nos jours, cultivent les sciences, et surtout celles qui se rattachent à la langue, méprisent le genre de poésie que ces Arabes ont adopté, et, quand on leur récite de ces pièces, ils les écoutent avec un dédain profond''. Ils s'imaginent qu'elles offensent le bon goût, parce qu'elles p. 36î.
duclion turque. Le mol haaraniyu signifie haiiranien (composé par les ArAbes de la province de Hauran en Syrie) ; par lu terme caisiyu, on désignait les poèmes composés par les Arabes de la tribu de Caïs, et ceux-ci se lenaienl ordinairement dans le tiauraii.
' Littéral. « formant quatre brandies. »
" Pour *r>.j), lisez *J))-
' Dans les morabbâ, ou quatrains, on ajoutait à chaque bémisliclie d'un ancien poëme trois hémistiches nouveaux, afin d'en développer la pensée ou de la modifier. Lo mokhammès, ou quintain, ressemblait au morabbâ, mais se couiposaitdecinq hémistiches.
* Les manuscrits portent (j.wiuilj avec la conjonction.
' J'avoue que je partage l'opinion de.s savants musulmans au sujet de ces poèmes. On verra , par les échantillons que l'auteur va nous en donner et dont il a ramassé une grande partie chezles Arabes bédouins de l'Afrique septentrionale , que le style est Irès-incorrect et souvent très-obscur, que les règles de la grammaire et de la prosodie n'y sont pas respectées, et que le langage dans lequel ils sont écrits diffère beaucoup de l'ancien arabe et même de l'arabe vulgaire, tel qu'on le parle de nos jours. Les morceaux africains appartiennent au dialecte d'une tribu qui avait longtemps habité la province de Bahreîn en Arabie, et qui s'était toujours fait remarquer par la rudesse de ses mœurs et l'incorrection de son langage. Ces pièces
PROLEGOMENES
sont dans une langue abâtardie et que les désinences grammaticales ne s'y emploient pas. Mais ce sentiment n'est provenu chez eux que de l'impuissance où ils se trouvaient d'apprécier le mérite de cette langue ; s'ils avaient possédé la môme faculté de la comprendre qui existe chez les (Arabes bédouins), ils auraient trouvé dans leur propre goût et dans la disposition naturelle de leur esprit, — si toutefois ils avaient eu le goût sain et le jugement droit, — ils y auraient trouvé un fort témoignage en faveur de la capacité que cette langue possède pour exprimer des idées. Quant aux inflexions désinentielles , elles n'ont rien à faire avec l'expression exacte des idées, avec cet art de réalisation qui' consiste dans la correspondance de la parole avec la pensée '^ et avec les nuances qu'il faut exprimer'. Peu importe que le refâ'^ indique l'agent (ou le sujet) et que le nasb'^ désigne le patient (ou l'objet), ou vice versa; les circonstances accessoires oflTertcs par le discours suffisent pour lever toute incertitude à cet égard; le langage parlé maintenant nous en offre la preuve. D'ailleurs, les indications de ce genre sont purement conventionnelles et dépendent des usages adoptés par chaque peuple dans l'emploi de sa langue. Or, lorsqu'on a pu distinguer ce qui est de convention dans l'exercice d'une faculté, qu'on a vu clairement que les indications (offertes par cette faculté) sont exactes, et qu'on a reconnu que ces indications répondent aux intentions de celui qui parle et aux exigences du cas, alors (on peut le dire) la réalisation (de l'idée par la parole) s'est effectuée bien que les règles établies par les grammairiens ne soient pas observées. Quant
n'essaye pas de rendre les mots 3^yl fj-» A-^9. Je crois, cependant, qu'ils signifient ;
ont cependant une certaine importance, puisqu'elles montrent qu'au v' siècle de l'hégire les formes de l'arabe vulgaire étaient déjà usitées chez les Arabes nomades : nous y trouvons elli mis pour elleJi, elleli, elledîn, etc. ândou pour andahoa, liya pour li, mecherla pour meclireta, etc.
' Pour Lfcjlj, lisez Uj|.
* Pour .Ij-âilî, lisez .iyaJiJJ.
A r.exemple du traducteur turc, je
« correspondance qui provient des qualités qui existent dans celte langue. «
' Le refâ est la voyelle finale qui marque le cas nominatif dans les noms et l'aoriste du mode indicatif dans les verbes.
' he nasb désigne le cas accusatif des noms et le mode subjonctif de l'aoriste des verbes.
aux tournures reçues dans la poésie et aux divers genres de poèmes, tout cela se retrouve dans les productions de ces Arabes : rien n'y manque, excepté les voyelles qui marquent les cas et qui devraient se trouver à la fin des mots. En effet, la plupart des mots se terminent par une pause '; mais les indications fournies par les accessoires de la phrase suffisent, chez ces Arabes, pour faire distinguer l'agent du patient et le sujet de l'attribut, sans qu'on ait besoin de recourir à l'emploi de voyelles désinentielles.
Voici un de leurs poëmes : il est censé avoir été prononcé par le cherîf Ibn Hachem, et exprime la douleur que le cherîf éprouve en se voyant séparé d'El-Djazia, fille de Serhan^.
' C'est-à-dire : la consonne finale du mol ne prend pas de ces voyelles qui servent à indiqiierdes rapports grammaticaux.
'" On sait qu'au milieu du v" siècle de l'hégire El-Mostancer, le khalife fatémide qui régnait au Caire, envoya plusieurs tribus arabes contre EI-Moezz Ibn Badîs, son lieutenant en Ifrikiya, lequel s'était mis en révolte contre lui. Ces Arabes comptaient alors parmi leurs chefs Hacen Ibn Serhan, Bedr Ibn Serhan, Fadl Ibn Nahed, Madi Ibn Mocreb, Dîab Ibn Ghanem, Tholeïdjen Ibn Abès, Zeid el-Addjadj Ibn Fadel, etc. Les poëmes que notre auteur va donner font mention de quelques-uns de ces chefs. Pour les délails de cette invasion , voyez VHisioire des Berbers, t. I, p. 28 et suiv. Voici ce que notre auteur y dit (p. 4i) au sujet du cherîf Ibn Hachem et de ces poëmes : « On conserve chez les Arabes hilaliens des récits fort curieux relativement à leur entrée en Ifrîkiya. Ainsi ils prétendent que le cherîf Ibn Hachem, prince du Hidjaz, et appelé, selon eux, Chokr Ibn Abi '1-Fotouh, contracta une alliance avec leur chef, Hacen Ibn Serhan , dont il épousa la sœur, El-Djazia,
et que de ce mariage naquit un &ls appelé Mohammed. »
« Des querelles et des dissensions s' étant ensuite élevées entre le cherîf et les membres de la tribu , ceux-ci prirent la résolution de passer en Afrique; mais, d'abord, ils usèrent derusealinde pouvoir emmener la femme du cherîf D'après leurs conseils, elle demanda à son mari la permission d'aller visiter ses parents. Il y donna son consentement et l'accompagna jusqu'au lieu où la tribu était campée. On partit alors, emmenant le cherîf et son épouse, avec l'intention apparente de le conduire à un endroit où l'on se livrerait, le lendemain, au plaisir de la chasse, et de revenir au lieu du campement aussitôt que les tentes y seraient dressées de nouveau. Tant qu'ils se trouvaient sur le territoire du cherîf, ils lui cachaient leur véritable projet; mais, lorsqu'ils eurent atteint les terres situées hors de la juridiction de ce chef, ils le renvoyèrent à la Mecque, le cœur rempli de douleur en se vovant enlever la personne qu'il aimait tant. Sa femme continua à ressentir pour lui un amour égal à celui qui le tourmentait, et
Le poêle y parle du dépai't de cette femme pour le Maghreb avec sa famille :
'Le chérif Bou'l-Hîdja Ben Hachein ' a dit au sujet de son cœur qui, CQvalii
P. 363. (par la douleur), se plaignait de son inforlune; il s'empresse de faire savoir
par où son esprit est passé en poursuivant un jeune Bédouin qui a tourmenté
elle mourut enfin, victime de sa passion. Encore aujourd'hui .dans la tribu de Hilal, on raconte an sujet de ces deux amants des histoires à faire oublier celles de Caïs et de Kotheiyer. On rapporte aussi nn grand nombre de vers attribués au cberîf et à sa femme. Bien que ces morceaux ne manquent pas de régularilé et de cadence, ainsi que de tournures, soit naturelles, soit artistiques, on y remarque des interpolations, des altérations et des passages controuvés. Les règles de la syntaxe désinentielle y sont tout à fait négligées; mais nous avons dit dans nos Prolégomènes que l'absence des inflexions granimalicales n'influe nullement sur la juste expression de la pensée. 11 est vrai que les gens instruits, habitants des villes, n'aiment pas à entendre réciter de tels poèmes, parce que les désinences grammaticales y manquent; un tel défaut, selon leur idée, est radicalement subversif de la précision et de la clarté; mais je ne suis pas de leur avis. Ces poèmes, avons-nous dit, renferment des interpolations nombreuses, et, dans l'absence de preuves qui pourraient montrer qu'ils nous ont été transmis fidèlement, on ne doit y mettre aucune confiance. 11 en serait bien autrement si nous avions la certitude de leur authenticité et l'assurance que la tradition orale les eût conservés dans leur intégrité primitive : alors on y trouverait des passages propres à confirmer l'histoire des guerres de celte tribu avec les Zenala , a déterminer les
noms de ses chefs et à établir bien des circonstances qui la regardent. Quant à nous, 11 nous e.st impossible d'admettre que le texte de ces poèmes se soit conservé intact: nous pensons même que tout esprit cultivé y reconnaîtra facilement des passages interpolés. Quoi qu'il en soit, les membres de la tribu de Hilal s'accordent, depuis plusieurs générations, à regarder comme vraie l'histoire du cherîf et d'El-Djay.ia; et quiconque serait assez hardi pour en contester l'authenticité, ou même exprimer des doutes, s'exposerait à être traité de fou et d'ignorant, tant cette tradition est générale chez eux. »
' Ce morceau est d'un style très-barbare; aussi les copistes ne le comprenaient-ils pas, et ils ont, en le transcrivant, altéré le texte presque partout. L'édition de Paris nous fournit un grand nombre de variantes , bien qu'elle ne reproduise pas toutes celles qui se trouvent dans les manuscrits C et D. La traduction turque offre un texte qui ne s'accorde pas toujours avec celui de l'édition de Paris, et donne aussi en marge une série de nouvelles variantes. Le texte de l'édition de Boulac a été retouché par un copiste qui, évidemment, n'entendait rien aux vers qu'il avait sous les yeux. Malgré l'extrême difficulté de ce morceau, dont presque chaque mot est douteux, je crois en avoir saisi le sens dans la plupart des cas. J'en donne ici la transcription en caractères romains afin de faire sentir la valeur et la position des
DIBN KHALDOUN.
(son cœur) d^jh liop affligé '. (Il annonce) combien son ùme s'est plaiule (du malhejur) «lui la frappa dans ia matinée des adieux; puisse Dieu faire périr celui qui en connaissait le secret! Elle sent comme si un bourreau la blessait jusque dans l'intérieur, avec un couteau^ indien, fait d'acier pur. Elle est devenue comme une brebis entre les mains d'un laveur dont ia violence, pendant qu'il serre les lanières qui rallacheiit, cause (des douleurs) semblables k celles que font les épines de l'acacia; des entraves doubles lui serrent les jandjes ainsi que la tête, placée entre elles, et, pendant qu'il la frotte, il la retient par le bout du licou'. Mes larmes se mirent à couler en abondance comme si un (homme
Nfttiat [o-^-t i] minni Baglidad liaUa feltîrlia. Ou nada *l-monadi bi *r-rahîl oua cticddedon
Oua ârrcdj àrilia ûta mstâîrlia.
5eddan leba 'I-an ya Diab ben GhaDcm !
Ala vcddin Modî beu Mogrcb sîrha.
Oua gai lehom Uacen ben Scrban : Gharribou
Ousogou 'n-nedjwâ en kan ana boua ghafirha. Ou irkos oua îndcti [ 1! (>^ } binba [bî]-l-Tbaïdj
Oua bi-lebinin [(JVi-^ W] '" iohdjezou [ !.• .y] [fi maghîrba Gfaaderni Zian es-semîli ben Abès ,
Oua ma kan yerda zîn Hemir oua mirba.
Gbaderui oub zâma scdiltl ou sabbi ,
Ou ana liya ma m' dergeti ma nedirba.^ Ou rdjâ igout Icbom Celai ben Hachcm :
Nedjîr el-bla oua [* v)U.J I] '1-âtcba ma nedjîrlia ! Haram âliya bab Bagbdad oua ardba ,
Dalthcl oua la àoued , rekbi [^.^vS)] uerErha. Teseddef roulii an belad Bea Hacbem
Ala 's-chîms aou nzcl cl-gada min bedjîrba ! Oua batet nîran el-adbari couadcb ,
6î-Loud [.^«Ajj ou bl-Kbordjan [/jl^^^] icb- [dou acirha.
' Littéral. « qui lord , ou comprime , ce qui en avait été comprimé. »
' Le mot michrcta ( îLhy^) , ou , selon la prononcialioQ vulgaire, mechertaoxi emcherta , signifie «un bistouri;» le ouaou linal du moljXi3y4i.rf; représente le pronom afTixc de la troisième personne ma.sculine.
■' Le texte des deux derniers vers n'est pas bien certain ; aussi la traduction eslcllc très-liasardée.
voyelles qui ne sont pas exprimées dans le texte, et j'y ai intercalé les variantes que j'ai cru devoir adopler. Bien que celle pièce ne se laisse pas scander d'après les règles ordinaires , on verra que chaque vers se compose de trois pieds de quatre syllabes; dans les deux premiers pieds, toutes les syllabes sont ordinairement longues; dans le dernier pied, l'antépénullième syllabe est brève, et la première syllabe est quelquefois supprimée.
Au reste, je crois que la pièce n'est pas authentique :
Gai Bou'I-Hidja [UolJI jjt JU] 'i<berif ben
[ Hachcm àl
Elti tcra kebdo cbckat miu zefîrba ; Ifezz bl-eilam ain marrât [cijy*] khalro [o ^L^ J
Irid gtiolam cl-bedo ilwi asîrba , Ou m* da cliekat er-rouli memma tcra leha
Gtiadal oudaya [ ^ I i. ] , tcllef Allah khebirha ! Tehe:,s an gattaân, madi dhemîrha,
Bi mchertelo hindawi [aI^Nà*] sati dekîrha; Ou adet kema khowara li yeddi ghacèl,
Ala methcl chouk ct-Talh ânfo licirha.
Yedjabedouha 'tsnîn ou et frà binhom
Ala souko [ <S^.w ] loghdou '1-begaya [ L> liLJ ]
, [ djerîrha.
Ou djal dcmouài darefat [cJ'^)l^], kéanha
Bi-yedin douwar es-souani yedîrha.
Tedarek minha *l-djomm [ f»-^ ] badra» ou zadlia
Mozoun tedji mterakeba min scbîrba.
Tesobb min el-guîâni min djanb es-Sefa
Aïounaoua lemban [^L^Jl el-berk fi gha/irba. Uad el-gbena mctta tesabU âtoua [8^^].
ProléRomtnes. — m.
les faisait monter en tournant de ses mains une roue hydraulique. Le répil donné (à mes veux) répare promptement leur épuisement, et l'humidité qui s'y amasse
1'. 364. forme des nuages épais qui augmentent (le torrent de larmes). (D'autres torrents) descendent, en coulant de source, à travers la plaine qui touche au flanc d'Es-Sefa \ et, au milieu de cette abondance d'eau , (se voit) la lueur des éclairs. Ce chant sera (pour toi) une consolation, quand tu seras épris d'amour. Baghdad - , jusqu'aux pauvres, gémit sur mon sort. Le crieur annonça le départ, on lia (les bagages), et le (chameau) disponible se tenait auprès de celui qui l'avait emprunté'. Empêche-les de partir maintenant, ô Dîab Ibn Ghanem! c'est entre les mains du Madi Ibn Mocreb (qu'on a remis la direction de) la marche. Hacen Ibn Serhan leur dit : Allez vers le couchant, poussez devant vous les troupeaux; c'est moi qui les protège. Et il piqua en avant, parmi les (animaux), criant aux moutons et aux taureaux, (mais) sans les écarter des champs verdoyants*. Zian le généreux, fils d'Abès ^, m'a laissé; l'éclat et les riches appro-
P. 365. visionnements de Himyer*' ne lui suffisaient pas. Il m'a laissé, lui qui se disait mon ami et mon compagnon; et je n'ai plus maintenant de bouclier que je puisse opposer (à mes ennemis). Belal Ibn Hachem revint en leur disant : Nous pouvons vivre dans le voisinage de la misère; mais, dans un pays de soif, nous ne le pouvons pas; la porte de Baghdad et son territoire nous sont défendus; je n'y entrerai pas, je n'y retournerai pas, et ma monture .s'en éloignera. Mon àmc renonce au pays d'Ibn Hachem, à cause (de l'ardeur) du soleil; (si j'y restais) la chalear du midi ferait descendre (sur moi) la mort. Pendant la nuit, les feux allumés par les jeunes fdles (de la tribu) jetaient des étincelles, et celui qui était le captif de leurs (charmes) excitait son chameau sur la route de Loud à Khordjan ''.
Le poëme qui suit fut composé par (un autre de) ces Arabes sur
' Es-Sel'e est 1r nom d'un endroit de la montagne appelée Abou Cobaîs et située près de la Mecque.
' On sait que les Arabes avaient beaucoup de noms pour désigner la ville de la Mecque. Ces vers montrent, il me semble, que Baghdad était un de ces noms.
^ Peut-être devons-nous lire l^vJvc à la place de Lgj^lc , e( traduire ainsi : • Et les prêteurs dans la tribu importunaient les emprunteurs. »
* Ces derniers vers ont été traduits par conjecture.
° Ce personnage se nommait aussi Tholeïdjen et appartenait à la Irlbnde Hirayer. (Voy. YHisl. des Berhcrs, vol. I, p. 38 de ma traduction.)
° Dans l'usage vulgaire, le mot v-^y?" [Himycr] se prononce Ilenitr.
' Kliordjan est le nom d'un défdé près de Médine. La position de Loud est inconnue au traducteur.
la mort d'Abou Soda el-Ifreni, émir zenatien ', qui leur avait opposé une vive résistance- en Ifrîkiya et dans le Zab-'. Celte pièce élégiaque est conçue dans un ton purement ironique ' :
Soda ail beau visage^ partira le malin avec la caravane en se lamentant et dira : O toi qui demandes où est le tombeau de Khalifa le Zenatien", en voici P- 366. l'indication; ne sois pas lent à la saisir'. Je le vois en amont de la rivière Zan', et au-dessus de lui s'élève un couvent eïraouien ' d'une construction élevée. Je le vois là où le bas-fonds s'éloigne'" de la route qui conduit aux collines de sable; la rivière est à sa droite et le bois de roseaux en indique (l'emplacement). Oh ! que mon cœur soufTre à cause de Khalîfa le Zenatien^', rejeton de la postérité des hommes généreux! 11 est mort sous les coups du héros des batailles, Diab Ibn Ghanem, et de ses blessures coule le sang ainsi que l'feau) sort de la bouche d'une outre. 0 toi (qui es devenue) notre voisine, sache que Khalîfa le Zenatien
Il faut lire t^i>j«-«« 3' ^^^S yyl '"^ v
Lisez
crits.
La-«, avec tous les manus-
^ La province du Zab .se composait du Hodna, pays dont la ville principale est maintenant Bon Saada, et du Zîban (pi.
de Zab) , pays dont la capitale est Biskera.
' Ce poënie est du mètre taouil, mais on y remarque plnsieurs irrégularités. Le premier pied se compose quelquefois de deux syllabes longues. Les voyelles linales ne s'y emploient pas toujours , et le dernier pied do chaque second hémistiche est mokeiyed.
'' Variante ^^si iiUwS Jyi-i', c'est-à-dire • les jeunes filles de la tribu disent.» Le mot L^.^U>j se trouve dans tous les manuscrits, mais la signification m'est inconnue.
' « Lors de l'invasion des Arabes hilaliens, dit notre auteur dans son Histoire des Berbers (t. III, p. 271), Tlemcen obéissait à un souverain zenatien , appartenant à la famille des Béni Yala et nommé Bakhii. 11 eut pour vizir et général un Ifrénide appelé Abou Soda Khalîfa. (Dans la traduc-
tion , le mot Ibn est à supprimer. ) Cet officier .sortait assez souvent pour combattre les Athbedj et les Zoghba (branches de la tribu de Hilal),et, en ces occasions, il rassemblait sous son drapeau toutes les
tribus zcnatiennes du Maghreb central qui reconnaissaient l'autorité des Béni Yala. Dans un de ces conflits, lequel eut lieu postérieurement à l'an /i5o (iof)8de J.C.), Abou Soda perdit la vie. »
' Littéral.'» et ne sois pas bête. ■ L'adjectif Ji;vA* appartient à la langue vulgaire, mais on le remplace ordinairement par Jy<^, mot dérivé de la même racine et signifiant » fou , sot. »
' Les manuscrits portent (jL [ran) , mais on ne connaît en Algérie aucune vallée ou rivière de ce nom. Il y en a, au contraire, plusieurs qui portent le nom de zan , mot qui désigne une espèce de chêne.
" Ce vers, s'il est authentique, montre que l'ordre des derviches Eïçaoua est trèsancien en Algérie.
" Je lis jl6J.
" Je lis 3"y*' • avec le traducteur turc. La leçon 0 lo-^^est bonne.
Sa.
est mort. Ne pars pas à moins que tu ne veuilles partir; hier, nous vous avons embrassée ' trente fois ; seize fois par jour est bien peu.
Voici une des pièces dans lesquelles ils racontent comment ils partirent pour le Maghreb et enlevèrent ce pays aux Zenata- :
p. 367. Quel excellent ami j'ai perdu en Ibn Hachcm ! Mais combien d'hommes avant moi ont perdu leurs meilleurs amis! Entre lui et moi la fierté (fit naître une discussion), et il me confondit par des raisonnements dont la justesse ne m'échappa pas. Je demeurai (interdit) comme si j'avais bu d'un vin pur et généreux, vin qui laisse sans force celui qu'il a renversé'. (J'étais) comme une femme à cheveux gris qui, le cœur paralysé*, se meurt dans un pays étranger, repoussée de sa tribu ^; réduite à la misère'' par un temps de malheur, elle se trouve au milieu d'Arabes grossiers qui ne font aucune attention à leur hôte. Voilà'' comment j'étais par suite de mon déshonneur**; je me plaignais de (la douleur qu'éprouvait) mon cœur, et je disais hautement ce qui l'avait rendu malade '. Alors je donnai à mes gens l'ordre du départ , et ceux qui avaient chargé les chameaux renforcèrent les liens de nos bagages i**. Pendant sept jours nos troupeaux restèrent privés (d'eau), et (nos) Bédouins ne dressèrent pas leurs lentes
' Je lis jj^^-s^Ljjavecletraducteurturc, et tilui*^, avec tous les manuscrits. Ce dernier mot signifie « nous vous avons imposé un fardeau, » mais il est employé ici dans un sens obscène.
' Voy. VHist. des Berb. t. I, p. 37. La pièce qui suit est du mètre ^aouii; presque tous les mois prennent les voyellgs finales, comme dans la poésie régulière. Je dois faire observer que dans l'édition de Boulac, dan» la traduction turque et dan.i les manuscrits C et D , ce morceau est placé immédiatement après celui qui commence par les mots cjoLc \o^.
' Pour Ul ^^ , lisez L» Lgs.
' La bonne leçon paraît être ijyyâj>.
' Je lis U...i>/«-
* Lisez U'Ul pour L*LjI, et c:>.i.cO' pour c:>.».jtxJ'.
' Pour eUjJ , lisez iAiôS?
' L'auteur se sert ici d'une expression (|ui ne s'emploie ordinairement qu'en parlant des chevaux dont les sabots sont usés à force de marcher. Traduite à la lettre, elle signifie ici : « propter attrilionem (ungularum) quae me dedecoravit. 11
' Je lis avec la traduction turque et l'édition de Boulac : LjjU i>aXj (^^=1.;;
'" Je lis Ly,, avec l'édition de Boulac et la fraducliou turque. Pour L^À^ , lisez L<L..^. Le mot .ifi>i signifie « palefrenier, celuiqui sangle un cheval ou un chameau. » LiLsk désigne les tapis ouatés qui se placent entre la selle et le dos de l'animal. — En essayant de rétablir cl de traduire ces textes , appartenant à un langage tout à fait barbare, j'ai dû très-souvent me guider d'après de simples conjectures.
D'IBN KHALDOCN.
pour s'y reposer '. On passa le jour sur les cimes de collines dont les unes étaient I'. 368. en face des autres -.
Voici un morceau dans lequel on fait parler le cherîf pour raconter la dispute qui eut lieu entre lui et Madi Ibn Mocreb :
Madi le despote commença en me disant : Ghokr'! nous ne sommes pas contents de toi*. Allons, Chokr! cesse tes reproches et retourne dans leNedjd*"; celui-là seul a vécu ([ui est demeuré dans son propre pays. Tu t'es éloigné de nous, 6 Choir! pour te rapprocher d'étrangers, et !u es devenu l'ami de ces Arabes qui s'habillent de [belles) étoffes. (Quant à nous) nous subissons ce que la providence nous a destiné, de même que l'amorce du briquet subit (l'influence de) la rosée''. Bien que les plantes épineuses prospèrent dans votre pays, (nous avons) ici des femmes arabes dont nous n'avons pas augmenté le nombre des enfants''.
Le poëmequi suit futconnposé parSoltan Ibn ModalTer Ibn Yahya*, membre de la tribu des Douaouida', branche de la tribu (arabe) des Rîali. Ce chef le prononça '" pendant qu'il était retenu dans la prison
' Pour (jij.ofi, lisez ^j^yj^^el remplacez
Uu Jçj pa
' Je lis C53U-' > niol dérivé de la racine ijy . Je passe l'hémisliclie suivant, dontje ne puis pas rétablir le texte. Outre les variantes indiquées dans l'édition de Paris, on lit dans la traduction turque yM- JJjj L^La«ïJ (j^LàAJt (ï j,et dans l'édition de Boulac Lj Lc^ ijÀ.a^\ ^ïjS ydl jj-àJ-
' Les vrais noms du cherîf Ibn Hachem furent Chokr Ibn Abi 'l-Folouh.
'' Cet héniisliche offre un exemple de l'emploi de la lettre chvi pour corroborer la négalion, comme cela se fait dans la langue vulgaire; exemple : ma nehabboach "je ne le veux pas. »
' Il faut lire *-.X. jo^' :!'[ ^vc! ^t
° Ici le texte est incertain.
' Ce vers paraît signifier que le pays
de Chokr produit en abondance les planter qui forment la meilleure nourriture des chameaux, mais qu'il n'est pas favorable à la santé des jeunes enfants. Cela est vrai du territoire de la Mecque. Dans l'édition de Paris, il faut lire ,^^àlaplacede|j^J , qui est une faute d'impression. L'édition de Boul^ et la traduction turque donnent ce vers sous la forme suivante : i::>jl^^jl
(jilwJa , c'est-à-dire « si la (ille de leur
seigneur était dans leur pays » Le
reste du vers m'est inexplicable.
' Pour fj^., lisez ^s-^.
' La notice de cette tribu se trouve dans le premier volume de l'Histoire des Berbers.
'" Les manuscrits C et D et l'édition de Boulac portent l^yij.
PROLEGOMENES
P. 369. d'El-Mehdiya, où le prince almohade, Abou Zekeriya Ibn Abi Hafs, souverain de rilnkyia, l'avait fait enfermer' :
(Le poêle) dit, quand l'apparition des ténèbres vient le soulager- : Que le sommeil soit défendu^ aux paupières de mes yeux! Qui viendra au secours d'un cœur qui est devenu le compagnon inséparable de la douleur et du chagrin ? Qui soulagera une âme qui est folle d'amour et dont la maladie me tourmente depuis longtemps. (Je suis épris) d'une femme du Hidjaz, d'une Bédouine, d'une Arabe, qui montre de l'inimitié* pour un amant passionné^, et qu'il nepeut espérer de rencontrer. Elle aime avec passion la vie du désert et ne peut s'habituer aux villes; (aucun lieu ne lui plaît), excepté le pays des sables que l'on traverse si difficilement, et où les tentes reçoivent des pluies dont les averses continuent tout l'hiver. Voilà ce qui l'a séduite"; voilà ce qu'elle désire (revoir). Là, les terres humectées par la pluie fournissent aux puissantes chamelles qui s'y promènent librement un herbage convenable. (Ces prairies) charment les yeux'' quand elles ont reçu une suite d'averses provenant des nuages qui passent pen- P. 370. dant la nuit. Pourquoi ces nuages répandent-ils des larmes d'eau? Pourquoi ces sources abondantes où s'amasse* une eau toujours douce lancent-elles des éclairs"? (La campagne) est comme une fiancée habillée de vêtements éclatants, et les fleurs de la camomille ^^ lui servent de ceinture i'. (C'est) un désert, une plaine, un vaste espace, un lieu d'égarement, un pays où les autruches courent au milieu des troupeaux qu'on y fait paître. (Les femmes de la tribu) ont
' Ce poëme est du mètre taouîl, et doit 86 scander en tenant compte des voyelles qui maïquenl les inflexions grammaticales. Il y a cependant quelques mots qui ne prennent pas la voyelle finale et des pieds dont les formes sont plus ou moins irrégulières. Les règles de la syntaxe n'y sont pas toujours observées.
' Littéral, «et dans la manifestation des ténèbres (est) l'éloignement de ea faiblesse (■u*.). »
' Dans cette pièce, le nom est quelquefois mis à l'accusatif avec Ictenouîn, quand il devait être au nominatif. Ici, U'va. est mis pour f\y^.
Je lis ijjltxc, mol que je traduis par conjecture.
' Pour L^, lisez <h-J^, avec tous les manuscrits , el prononcez oulhan.
" Le mot L^ se présente deux fois dans ce vers, à la place de L^j. C'est une licence lout à fait vulgaire, dont les poëraes en bon arabe n'oflrenl aucun exemple.
' Littéral. « excitent du désir dans les yeux»^;)A*]| ^JJ^ ^^.
' Lisez L^-«l*:>..
' Je ils oi^^'. Les manuscrits oFfrent plusieurs autres variantes.
'° Les poêles arabes parlent des fleurs de la camomille là où ceux de l'Europe mentionneraient le lis ou la pâquerette blanche.
" Je hs L^ljr^-
pour boisson le lait pur des chamelles enlevées à l'enncini, et pour nourriture la chair des daims. Pour les proléger, elles n'ont pas besoin de portes ni de combats dont la mêlée fait blanchir d'effroi les cheveux des guerriers. Que Dieu arrose de ses pluies ce vallon si bien boisé'! qu'il y fasse tomber averse sur averse, ot qu'il rende la vie aux ossements^ décharnés que ce sol (recouvre) ! Pour récompenser ces lieux ( du bonheur qu'ils m'ont procuré) , je leur offre mon amour. Oh ! que je voudrais retrouver les jours que j'ai passés entre ces collines de sable , ainsi que les nuits où je portais sur les bras l'arc de la jeunesse et où aucune flèche ne manquait le but quand je me tenais debout (pour la lancer). Dans le temps de ma jeunesse, mon cheval était toujours prêt, la selle sur le dos; il s'élançait vivement en avant^ pendant que sa bride était dans ma main*. Combien de belles dont les charmes m'ont empêché de dormir, et qui, en souriant, mon- P. 371. traient des dents bien rangées et d'un éclat dont je n'ai pas vu le pareil dans le monde. Combien de filles aux seins arrondis , à la taille flexible ^, aux paupières bordées de noir, aux bras ornés de tatouages! Dans ma passion pour elles, je frappai de ma main'' sur (mon cœur) abattu, et leurs champs humides n'ont pas oublié les pluies (de larmes) dont je les arrosai'. (lis n'ont pas oublié) le feu ardent que le bois de l'amour entretenait dans mon sein, et dont l'eau (de mes larmes) ne pouvait éteindre la flamme. O toi qui m'as fait la promesse (d'accueillir mon amour), jusqu'à quand'* ma vie doit-elle se passer dans une demeure (la prison) où l'obscurité fait de moi un aveugle? Cependant j'ai vu le soleil s'éclipser pour une courte période et tomber en défaillance; mais ensuite les nuages qui le couvraient se dissipaient". Puisse le bonheur approcher de nous, pennons et bannières déployés ! puissent les drapeaux avancer en flottant au gré du vent, et soutenus par l'aide de Dieu! Ne vois-je pas s'élever devant mes yeux l'aspect de mes guerriers qui vont se mettre en route? (Je me vois avec eux) la lance sur l'épaule, et je marche à la tête de la colonne! (Ils sont là) dans la plaine'" de Ghîath el-Ferc, au-dessus de Chames, pays qui, de toutes les contrées que Dieu a créées, renferme les collines que j'aime le plus. P. 872. (Ils se dirigent) vers ,1e lieu de halte, à El-Djâferiya, près du bord de la région
' L'édition de IJoulac et la traduction le dialecte vulgaire, le pronom possessif
turque porteutyssil, leçon quej'ai adoptée. delà première personne.
* .le lis U..«U». " Cet hémistiche doit se lire ainsi : LjI ■' Je lis (^s.9 et iiL.-». vjvi^ jî 'à^ cSc-JI ij^\ ^.
* Lisez ijc^ et prononcez bîdl. ' J'adopte la leçon lyj.
^ Pour jLw^^.0, lisez ïLâ-.^.»- '" 11 faut lire '^y^ , forme vulgaire de
' Pour ^^^ , lisez ^■Ç. '*^>='; au reste, rhéniistiche doit se lire
'La syllabe L) du mot blj^^est, dans ainsi : ^Li j^ ^^^ U^^ O^vc is-yf.
sablonneuse; (ils vont) stationner dans ce lieu qui avait pour moi tant de charmes. Nous y trouverons les nobles chefs deHiial Ibn Amer, et la salutation que m'offrira celte tribu éloignera' de moi le chagrin et la soif qui m'altère. Voilà que ces chefs dont la bravoure est devenue proverbiale, tant en Occident qu'en Orient, attaquent l'ennemi et le mettent proniptement en déroute. Salut à eux et à toutes les personnes qu'ils abritent sous leurs lentes^! Que ce salut dure tant que les colombes roucouleront dans (le bois de) Fîna'I Mais laissons cela! ne regrettons plus le passé; dans ce monde, rien ne dure pour personne'*.
Voici maintenant un poëme composé par un autre de ces Arabes. Il vivait dans ces derniers temps et se nommait .Khaled Ibn Hamza Ibn Oniar^. Dans cette pièce, il adressait des "reproches aux Oulad* Mohelhel, famille rivale de celle dont il était le chef, et qui formait, sous le nom des Oulad Abi'1-Leïl, une des branches de la grande tribu des Kaoub. Il y répondait en même temps à une pièce de vers dans laquelle ChibI Ibn Meskîana Ibn Mobelhel \ le poêle des Oulad Mohelhel, exaltait la gloire de sa famille et dépréciait celle des Oulad Abi '1-Leïl \
P. 376. Une de leurs maximes proverbiales est conçue en ces termes :
Rechercher ce qu'on ne t'accordera pas est un acte de folie; tourne le dos à , celui qui se détourne de toi, et tu feias bien. Si les hommes le ferment leurs portes, (monte) à dos de chameau et Dieu t'en ouvrira une.
' Pour Jjy. lisez Jj^j.
' .le lis i^Li^.
' Variantes : Gliîna w»j, Ghenya '■^'ju.
* Cet hémistiche a élé altéré par les copistes; les exemplaires du traducteur turc portaient il *\i L« LijJI (ji (j^, qui est probablement la bonne leçon; dans l'édition de Boulac on lit aI.5 U LuoJI <$>J'-
' Khaled Ibn Hamza, un des chefs des Arabes Kaoub, vivait au milieu du vin* siècle de l'hégire. On trouvera dans plusieurs endroits de YHisloire des Berbers le récit de ses exploits et de ses intrigues. En Afrique, le mol .iXl se prononce oulad ou oulèi.
' Voy. ïllisl. des Bcrb. t. I, p. ililt.
' Le texte de ce poëme a subi tant d'altérations qu'il est impossible de le reconstituer, même à l'aide des varianles fournie.s par les manuscrits , par l'édition de Boulac et par la traduction turque. Le nombre de ces variantes surpasse tout ce qu'on peut imaginer; il y a des vers où chaque mol eu oflre trois ou quatre. On voit que les copistes ne comprenaient absolument rien à ce qu'ils écrivaient. La pièce, dans son étal actuel, oil're lant de vers donl le sens m'échappe que je n'entreprendrai pas de la traduire.
D'IBN RHALDOUN.
Voici des vers dans lesquels Chibl indique que les Kaonb descendent de Terdjem ' :
Les vieillards et les jeunes gens de la famille de Terdjem excitent, par leur violence, les plaintes de tous les hommes.
Dans la pièce suivante, Khaled (Ibn Hamza) blâme ses frères d'avoir embrassé le parti d'Abou Moliammed Ibn Tafraguîn 2, grand clieikh des Alniohades', qui venait d'usurper le pouvoir à Tunis, au détriment de son pupille, le sultan Abou Ishac, fils du sultan Abou P. 377. Yabya, fait qui s'est passé presque de nos jours :
Khaled le Généreux va parler à bon escient et tenir un discours digne d'un orateur; il a toujours parlé raison. Sa harangue sera magistrale et pleine de sens; il ne s'y embrouillera pas; il ne rétractera jamais ce qu'il y aura dit : J'ai conçu une noble* pensée, (et je l'exprime ici) sans que le besoin m'y force et sans vouloir causer des troubles dont le blâme rejaillirait (sur moi). (Cette pensée) j'y tiens de tout mon coeur; c'est une vraie trouvaille, un trésor fourni par la réflexion, et tout ce qui est trésor se retrouve (plus tôt ou plus lard)^. Je parle en déclarant ouvertement ce que j'ai besoin (de dire au sujet de la conduite) tenue par des hommes de notre tribu, proches parents de notre famille ; par les enfants de Kaab", ceux qui nous tiennent de près par les liens du sang''; par nos cousins, tant les jeunes gens que les vieillards. Après la conquête du pays, nous avons accordé à plusieurs d'entre eux la sincérité de noire amitié et la plénitude de notre hospitalité; nous en avons souleuu d'autres contre leurs adver-
' Voy. Histoire des Berhers , t. I, p. 1 38, où il faut -lire : De Terdjem sortent les Kaoub.
' Il faut lire fj<£=]^\j ^ o^i! J,\ , avec les manuscrits. (Voy. aussi l'introduction, t.I, p. xxviii.) Le ministre hafside Ibn Tafraguîn, qui s'était rallié au sultan mérinide Abou 'l-Hacen, lors de la prise de Tunis , l'abandonna quelque temps après (voy. Hist. des Berh. t. III, p. a/j) , et, s'étant ménagé l'appui des Arabes Raoub, il se rallia de nouveau au prince hafside Abou Ishac II et le-replaça sur le Irône de rifrîkiya [ibid. p. 42).
Prolégomènes. — ni.
^ Le grand cheikh des Almobades était le second dignilaire de l'empire hafside et prenait rang immédiatement après le sultan.
' Je lis LLjLj, avec le manuscrit D. La leçon L^ls, offerte par un autre manuscrit, pourrait, à la rigueur, donner un sens passable.
' Le texte de ce poëme étant très-aitéré, je ne réponds pas de l'exaclilude de ma traduction.
' C'est-à-dire les Kaoub.
' En arabe vulgaire, la dernière lettre du mot (• J est redoublée.
418 PROLEGOMENES
p. 378. saires, et vous savez que ma parole est frappante de vérité. A d'autres nous avons donné comme rétribution une partie de nos possessions, et cela est resté inscrit au fond de (leur) cœur'. D'autres, se trouvant dans le besoin, sont venus nous trouver et obtenir de notre magnanimité une abondance de dons. D'autres avaient été insolents à notre égard ^ et nous faisaient du mal ^, mais nous le subissions* jusqu'à ce que leurs préoccupations se dissipassent. Ils renonçaient (quelquefois) à leurs viles (tentatives) que nous regardions comme des actes de folie^, mais parfois ils se faisaient bien redouter. Un autre, simple serviteur" d'un homme puissant, se plaignait de ce qu'on lui avait fermé la porte de la skîfa'' où se passaient nos délibérations; nous l'en avions renvoyé, et il demandait à y rentrer malgré le maître d'El-Baleki* et malgré Dîab^. Et cependant nous avions toujours essayé de les exalter, et jamais nous n'avions posé de voiles sur nos figures afin de leur faire une trahison. Nous avons su défendre comme
P. 379. un parc réservé le territoire de Tarchîch '", et cela en risquant (nos) chevaux '' et notre cou. (Nous avons défendu) une plaine dans les Etats qui avaient échappé à la domination de leur souverain, lui qui avait (cependant) des dents (pour se faire respecter)'^; (nous l'avons défendue) au moyen de la résistance offerte par quelques chefs de notre tribu, les Béni Kaab ''. Leur appui nous suffisait quand il fallait résister aux coalitions de nos ennemis, et notre aide les délivrait des entraves que les vicissitudes de la fortune leur imposaient. (Cela continua) jusqu'à ce que '* ceux d'entre eux qui ne possédaient pas un seul agneau'^ se trouvassent
' Je lis (>Uf\-^^t »^ (J. *'v^, avec ' Lisez <jLj3. 11 s'agit du célèbre chef
l'édilion turque et en adoptant une va- arabe, Dîab Ibn Ghanein. (Voy. Hist. des
riante fournie par l'édilion de Boulac. Berbers, t. I".)
' Lisez vLkj. '° Tarchîch ou Tarsusest un des nom»
' Je lis ï^j,avecle texte fourni par le que les Arabes donnaient à la ville de
traducteur lurc et par l'édition de Boulac. Tunis. (Voy. Bekri, Descript. de l'Afrique.
' Je lis «U^; fédilion de Boulac page 91 du tirage à pari.) et le texte du traducteur lurc portent " C'esl par conjecture que je donne au
ïL^Lp^Jb. uiol \suyM la significalion de chevaux.
' J'adopte la leçon U.^ , qui est celle " Je suis ici la leçon du manuscrit D
deréditionlurqueelderéditiondeBoulac. et de fédition de Boulac.
' Je lis .iUjt , avec les mêmes éditions. " Ne comprenant pas la lin de l'hémis-
' L'anlichambredanslaquelle le maître liclie, je la laisse sans essayer de la tra-
d'une maison reçoit ses amis s'appelle la duire. skîfa. '■' Le inpt jj'I est une altération bar-
El-Baleki parait être le nom d'un baredeyl <JI. cheval. Je ne sais quel chef le poète vent " Je lis iU-^; , ave'c le traducteur turc
désigner ici. et l'édition de Boulac.
D'IBN KHALDOUN. /j19
dans l'aisance el comblés de biens'. Ils eurent alors pourmontores des chameaux* qu'on désignait (à cause de leur excellence) par le nom du peuple qui les avait élevés, et ils portaient des vêlements en soie de diverses couleurs. Ils poussaient devant eux , à travers les pays, non pas (un petit nombre) de bêtes de somme (réservées) pour la propagation de l'espèce^, mais de nombreux troupeaux dont chaque individu était chargé de son bât*. Dans leurs diverses entreprises', ils gagnaient de ces vastes trésors qui ne se laissent acquérir qu'en temps opportun; et ils devenaient semblables aux Barmékides d'autrefois, eux qui, du temps de Dîab (Ibn Ghanem), n'auraient été que de nouvelles lunes (que l'on distingue- P. 38o. rait à peine). Ils furent pour nous des cuirasses chaque fois qu'un danger nous donnait des inquiétudes, chaque fois que^ reluisait (à nos yeux) le tison employé par l'ennemi pour allumer le (feu de la guerre). Ils ont (cependant) abandonné leurs demeures pendant les ténèbres de la nuit; (mais) ils ne craignirent pas ^ des reproches, car aucun blâme ne saurait atteindre la demeure des hommes généreux. Ils revêtirent (les gens de) leur tribu d'excellents habits, afin de les garantir (contre les intempéries de l'air), et eux, — si on le savait, — se couvraient de mauvaises tuniques. Parmi eux se trouve un homme paresseux et négligent, qui ne sait ce qui se passe et qui, à mon avis, a perdu l'esprit"; il a une mauvaise opinion de nous, bien que nous ne la méritions pas; souhaitons qu'il trouve plusieurs manières d'exercer la bienfaisance. Il est dans l'erreur, et celui qui l'imite*, en nourrissant des pensées injurieuses et en affirmant comme vraies des suppositions déshonorantes, est un homme vil. Comment me consoler^ (de la mort) du héros Bou Mohammed (Ibn Tafraguîn), de celui qui donnait des millions sans les compter? Les gens du peuple sont dans l'affliction '", et, tant qu'il vivait '', ils pensaient que sa disparition '* (du monde) serait aussi P. 38i. funeste que celle des nuages (qui répandent la fertilité). Ils couraient (naguère)
' Le mot Lïtyv^ est une altération de binant les leçons offertes parla traduction
*j•Iy^:^. turque et l'édition de Boulac. Les manus-
' Je lis LibjJl , avec le traducteur turc. crils C et D offrent la leçon J^i.
' Il faut lire *Jy.«J ^ fviJtj. ' oljlj est mis ici pour «ujU. L'auteur
? Je lis cjN^Uç, avecle traducteur turc, du poëme ou son secrétaire ne savait pas
et je regarde ce mot comme le pluriel de l'orthographe.
oJ^- La particule U est explétive. ^ ' 11 faut lire ^jji fji ou bien '-'jV^ [y»-
' Le mot (Jt est employé ici pour y^l- Les manuscrits et les éditions imprimées
* Je lis *-»>iL» lyLil ^. , avec l'édition de offrent l'une ou l'autre de ces leçons.
Boulac et la traduction turque. '° Lisez .jLcj.il i c>ao«.
' Je lis LjJI L.> L» (jJ^k (*-i-^ (Aiô^ " La bonne leçon estk4>4> L».
pour chercher des abreuvoirs sous ces nuages, mais l'eau qu'ils espéraient trouver n'était qu'un mirage. Quand il faisait des dons', il savait offrir ce qui était convenable, et, même dans ses moindres cadeaux, il observait la juste mesure. Nous renonçons à l'espoir de pouvoir nous consoler depuis qu'il a été frappé par les flèches^ de la mort. Quand il tenait Tarchîch sous ses pieds, cette (ville), toute grande qu'elle était, ne lui suffisait pas' (pour marchepied), et l'épouvante (de ses ennemis) aboutissait à l'affliction. Bientôt il va la quitter* laissant après lui de jeunes fdles aux regards séduisants, à la taille
flexible, aux gestes agaçants, qu'on avait élev.ées avec soin à l'abri de voiles et de rideaux. Quand elles se donnaient des airs de fierté, il montrait de l'orgueil, et il se laissait emporter par l'amour quand elles chantaient leur passion en jouant du tympaoon et du rebec''. Elles le séduisaient '' au point qu'il ne savait plus où il en était, et quelquefois il badinait (avec elles) comme s'il était' un jeune homme. Auprès d'elles il passait des temps (heureux); tout obéissait à P. 382. ses ordres; les mets (de sa table) lui semblaient délicieux, et ce qu'il buvait lui paraissait exquis. Mais les amours d'autrefois sont maintenant défendus pour Ibn Tafraguîn, et, à leur place, il n'a reçu que la mort^. Il avait un jugement solide et de la prévoyance^; il se lançait (dans les affaires comme) une galère sur l'Océan profond '". Dans les événements imprévus, il faut des hommes d'action'^ et de grands chefs, jusqu'à ce que les ennemis'^ restent (taillés) en pièces (sur le champ de bataille), jusqu'à ce que le marché dont les denrées nous sont confiées soit bien achalandé '', que nos lances altérées de sang et nos carquois soient teints en rouge, et que le jeune homme qui en veut à notre domination fortunée se repente (de sa tentative)'* et ne se retire pas avec les dents en bon état. Vous qui gardez le pain en attendant des assaisonnements, vous avez tort : que la mie vous serve d'assaisonnement quand il fait du sirocco '''.
' Lisez (jpc .
* Li.sez ^L^L,
' Je lis Jji^j (forme vulgaire), avec les manuscrits et les éditions.
* Le texte du second hémistiche est altéré et n'offre pas de .sens.
' Lisez (j-^.
' Lisez «jLàJ'. ' Pour <Ui=J, lisez Ajt!^ ' Lisez Jo-^.
La bonne leçon est Julis.
Le sens de ce vers est incertain.
" Je lis J^UJ , avec le traducteur lurc et rédition de Boulac. Le singulier de ce mot doit être J>*^.
" Le mot ,^1 est mis ici pour y! jl.
" Littéral. « soit ardent. »
" Il faut lire Lojt>.J, avec la traduction turque, l'édition de Boulac et plusieurs manuscrits.
" Cela paraît signifier : « dans les temps de disette, il faut se contenter de ce qu'on a sous la main , en fait de vivres. »
Voici un poëme composé par Ali Ibn Omar Ibn Ibrahim, un des chefs actuels des Béni Anier\ tribu formant une l)ranche de celle des Zoghba^. Dans celte pièce, il reproche à ses cousins leur désir d'obtenir le haut commandement (et de dominer) sur le reste de la famille'.
(Ali Ibn Omar a composé ces) petits vers pleins de douceur et formant un P. ini. discours versifié'^; (ils sont) beaux comme des perles qu'un artisan tient dans sa main pendant qu'il les range sur un fil de soie.
Donnons ici un spécimen des vers composés parles Arabes-Bédouins P. 388. qui se tiennent dans celte partie de la Syrie qui s'appelle le Hauran. Une femme, dont le mari venait d'être assassiné, composa ce morceau et l'envoya à des membres de la tribu de Caïs, qui «avaient promis à cet homme aide et protection. Dans cette pièce, elle les pousse à la vengeance :
0mm Selama, la jeune femme de la trii)u, parle de sa propre personne (et (lit) : Puisse Dieu remplir d'effroi celui qui ne la plaint pas! Elle passe de longues nuits dans l'affliction , sans pouvoir se faire au sommeil , et elle rencontre la misère^ partout où elle se tourne. (Elle se plaint) de ce qui est arrivé à sa maison et à sa famille; leur position s'est changée en un clin d'œil par suite d'un coup qui les a séparées de leur chef". Vous tous qui appartenez à la tribu de Caïs, vous avez perdu Chihab ed-Dîn , et vous ne songez pas à le venger! Estce là tenir ses promesses? Pai dit, quand ils m'envoyèrent une lettre pour me consoler et pour éteindre les étincelles du feu qui consumait mon cœur". Est-ce''
' Les Béni Amer conlinuèrenl jusqu'à ment , mais en faisant observer que le pre-
ces dernières &nnées à former une des mier hémisticlie du prem^ier vers ne se re-
Iribus les plus puissantes de la province trouve plus.
d'Oran. ' 11 faut lire ,<^>^ à la place de Ji-iJ.
" Notre auteur a donné un long clia- Leraotcasj^t parait être le diminutif de
pitre sur les Zoghba (prononcez Zorba) <^'^'-
dans le premier volume de son ff(î(oire efei ' Je lis U-iJ| qIs^
Berbers. ' Littéral. « dont la séparation a changé
" Le texte de ce poëme, qui renferme la position, n
quarante et un vers, est tellement altéré , ' Littéral, «pour refroidir les mèche."*
que je n'essaye pas de le traduire en entier, des feux d'un cœur. •
Je me borne à en expliquer le commence- ' Lisez lil.
PROLEGOMENES
bien le temps de soigner ses cheveux et sa barbe, quand on n'a pas protégé îa beauté des jeunes femmes à la peau blanche ?
La nièce suivante fut composée par un Arabe-Bédouin de la tribu de Helba, branche de la tribu d'El-Djodami, laquelle est établie en Egypte'.
P. 389. Les poésies de ce genre abondent chez les Bédouins et se transp. 390. mettent des uns aux autres. Certaines tribus les cultivent, mais d'autres dédaignent de .s'en occuper, ainsi que nous l'avons déjà fait observer dans notre chapitre sur la poésie. Le mépris de cette espèce de composition est partagé par la plupart des grands chefs, ceux, par exemple, des tribus de Rîah, Zoghba et Soleïm^.
Sur les odes [mowascheha) et les chansons (ou ballades, zeti/e/), poèmes propres à l'Espagne '.
Les habitants de l'Espagne avaient déjà beaucoup composé en vers : ils venaient de régulariser les procédés de la poésie, de fixer le caractère de ses divers genres et de porter au plus haut degré l'art de l'embeUir, quand leurs poètes, à une époque assez moderne, en découvrirent une nouvelle branche*, à laquelle ils donnèrent le nom de
' ' Je n'essaye pas de traduire celte pièce; le texte en est tellement corrompu qu'on n'y comprend presque rien. Les manuscrits G et D, l'édition de Boulac et la traduction turque ne la donnent pas.
* Dans l'Hist. des Berb. t. 1 , se trouve la notice de ces tribus.
' Lemotmot(iasc/ie^asignirie« ornéd'une ceinture brodée [wichah). » Le wichali, ou ceinture des femmes , était orné de deux rangs de perles et de pierres précieuses, placées alternativement. Il s'attachait, par le milieu, enire les épaules, passait sur les hanches et se bouclait sur le devant du corps, au-dessous du nombril. Les mowa-
scheha sont des odes composées de plusieurs stances. La stance, dans sa forme la plus ordinaire, renfermait cinq vers, dont les quatre premiers rimaient en.semble, et dont le cinquième rimait avec tous les cinquièmes vers des stances suivantes. On trouve, cependant, beaucoup de mowascheha dont les stances se composent de quatre, cinq ou un plus grand nombre de vers , à rimes croisées. Le mot zedjel , en arabe, signifie «modulation. » En Espagne, les poêles l'employaient pourdésignerleurs chansons ou ballades. Les formes du zedjel étaient très-nombreuses.
* Après Us inscrivez **.•.
mowascheh (ode). Dans les poëmes de cette espèce, ils faisaient correspondre d'une manière régulière les simt aux siml et les ghosn aux gfiosn^. Ils ont beaucoup composé de ces pièces sur un grand nombre de sujets. Un nombre déterminé (de vers l'orme une stance et) compte, chez eux, pour un seul vers. Le même nombre de rimes et les mêmes mesures qu'on donne aux ghosn ( de la première stance) se reproduisent invariablement (dans les stances suivantes) jusqu'à la fin de la pièce, laquelle se compose ordinairement de sept vers (ou stances). Chacun de ces vers renferme plusieurs ghosn, dont le nombre est fixé par la fantaisie du poëte et par le système (de versification qu'il adopte). Dans les poëmes de cette espèce, on célèbre les charmes de la bien-aimée et les vertus des grands personnages, ainsi que cela se fait dans les cacîdas. Ces compositions, dans lesquelles la grâce et l'élégance sont portées jusqu'aux dernières limites, faisaient les délices de tout le monde, et, comme elles étaient d'une forme facile à saisir, les grands et les petits s'empressaient également de les apprendre par cœur.
Celui qui, le premier, en Espagne, imagina ce genre de poëme, fut Mocaddem Ibn Moafer en-Neirîzi^, un des poètes favoris de l'émir Abd Allah Ibn Mohammed el-Merouani^. Abd Allah Ibn Abd Rabbou, P. Sgi l'auteur de Ylcd", apprit d'Ibn el-Moafer à composer dans ce style; mais leur souvenir (comme compositeurs d'odes) ne s'est pas con-
' On désigne par le terme sîmt « ligne » les stances dont se composent le mowascheha. Le molghosn • branche » désigneles vers dont se composent les odes (mowascheha) et les chansons ou ballades (zedjel) espagnoles.
' L'orthographe de ces noms est incertaine : El-Maccari (t. II, p. 36i) écrit Moafa (jijw, à la place de il/oo/èr siU-», et telle est aussi l'orthographe d'Ibn el- Abbar. Le groupe (Jy^.y^ est ponctué de diverses manières dans les manuscrits et peut se prononcer de plusieurs manières.
Je lis cSy^ry " natif de Neizîr. » Il y avait un village près de Chiraz qui portait ce nom. Quoiqu'il en soit, le poêle qu'on appelait ainsi vécut dans la dernière moitié du m' siècle de l'hégire.
' Abd Allah el-Merouani, septième souverain omeîade qui régna en Espagne, monta sur le trône l'an 3^5 de l'hégire (888deJ.C.].
* Voyez la i" partie, page 3o. Ce poëte se nommait Omar; Ibn Rhaldoun s'est trompé ici en lui donnant le nom d'Ahd Allah.
424 PROLÉGOxMÈNES
serve, et leurs mowaschehas ont fini par tomber dans l'oubli. Le premier qui se distingua réellement dans cette partie se montra plus tard; il se nommait Eïbada tel-Cazzâz, et était le poëte en titre d'El-Motacem Ibn Somadih , souverain d'Alméria ^ L'illustre savant Ei-Batalyauci - raconte qu'il avait entendu Abou Bekr Ibn Zolieïr prononcer ces paroles : « Tous les compositeurs d'odes ne sont que de petits garçons auprès d'Eïbada tel-Cazzaz; » observation qu'il avait faite en rencpnlrant par hasard une pièce dans laquelle celui-ci s'exprimait ainsi (en décrivant les charmes de sa bien-aimée) :
Une pleine lune, un soleil du matin, une tige (qui pousse) dans les sables, douce à sentir comme le musc : comme elle est parfaite! comme elle brille! comme elle est florissante! comme elle répand des parfums! Assurément celui qui (la) regarde en deviendra amoureux et ne l'obtiendra pas^.
Eïbada florissait dans les temps où chaque province de l'Espagne était régie par un souverain indépendant. On assure qu'aucun de ses conteinporains ne l'a dépassé dans la composition d'odes. Après lui vint en seconde ligne (Abou Bekr Mohammed) Ibn Arfâ Raçou, poëte en titre d'El-Mamoun Ibn Dhi'n-Noun, souverain de Tolède. On a beaucoup admiré la belle manière dont il tourna le commencement de l'ode [mowascheha] qui fit sa réputation. Voici le passage :
Le luth a retenti de sons admirables, les ruisseaux ont arrosé les pelouses des jardins.
On admire aussi la fin de cette pièce, où il dit (à la bien-aimée) :
' El-Motacen Ibn Somadih monta sur ,1e trône l'an io5i de J. C. [kk^-litik de l'hégire ).
' Abd Allah Ibn es-Cîd, surnommé el- Aalem el-Balalyauci [le savant de Badajoz) , se distingua surtout comme grammairien et philologue. Cet auteur mourut à Valence, l'an 521 (1127 de J. C), laissant
plusieurs ouvrages tant en prose qu'en vers.
' Je transcris ici le texte arabe de cette pièce, afin de meltre en évidence la versification que le poëte avait adoptée ;
Bedrotemm, cliomsdoha, gliosnneca, miskochcmm: Ma atemm, mu aoudelia, ma aoureca, ma ansem; La djercui . men lameba. cad aclieca, cad liorem.
Tu marches Hèrenient sans ' (nous) saluer; on te prendrait- pour Al-Manioun Yahya Ibn Dhi 'n-Noun , celui qui est l'effroi des escadrons (ennemis] '.
Ensuite, sous le gouvernement des Almoravides, une autre troupe p. 393. de poêles entra dans la lice et fit des choses admirables. Les chefs de cette troupe étaient Yahya Ibn Baki * et l'Aveugle de Tudèle [EI- Aama et-Tolcïli)^. Celui-ci a dit dans une de ses odes [mowascheha] dorées:
Comment me consoler, quand les traces (du campement abandonné) inspirent la tristesse? La caravane est (maintenant) au milieu du désert et emporte les tendres vierges qui viennent de partir^.
On a entendu dire à plusieurs cheikhs qu'en Espagne les amateurs de ce genre de poésie racontent l'anecdote suivante : Plusieurs poètes se trouvaient dans une réunion à Séville. Chacun d'eux avait apporté une ode dont il avait soigné la composition autant que possible.
' Le verbe négatif (j<^ devint (jiJdfins le dialecte vulgaire des Espagnols.
' Il faut lire <^L,.c à la place de s-^L»*. La bonne leçon se trouve dans l'édition de Boulac, dans la traduction turque, dans la Vie de Liçan ed-Dtn d'Rl-Maccari, édition de Boulac, t. IlL p- "^-v , et dans le maiiuscril de cet ouvrage appartenant à la Bibliothèque impériale et portant le n° 769 , ancien fonds. (Voy. fol. ga recto.) El-Maccaria reproduit dans son ouvrage plusieurs extraits du chapitre d'Ibn Khaldoun sur les odes et les chansons.
' Je donne ici la transcription du texte arabe de ces deux morceaux , pour le motif indiqué dans la note ci-dessus :
El-aoud Cad terennem bi-abdâi tclhîn,
Wa chekket el-mcdaneb rîad el-besatin.
Takhter wa llch teslem ; Asak el-Mamoun
Moraouwâ el-ketaïb Yahya ben dhi 'n-Noan }
" Abou Bekr Yahya Ibn Baki, natif de Prolégomènes. — m.
Cordoue, fut un des poêles les plus gracieux que l'Espagne musulmane ait produits. Il vécut dans la misère, comme la plupart de ses confrères; les souverains almoravides étaient trop ignorants, ils méprisaient trop les belles-lettres pour donner des encouragements à des poètes dont ils comprenaient à peine la langue. On trouve dans l'ouvrage d'El-Maccari sur l'Espagne un assez grand nombre de pièces composées par Ibn Baki.
' Abou Djafer Ibn Horeïra el-Aamâ et- Toieili était, comme son ami, Ibn Baki, un véritable poète. El-Maccari nous a conservé plusieurs de ses pièces.
' Je transcris ici ce morceau ;
Kîfa Vsebîlou ila Sabrî, oua ti H-maalimî,
Aclidjanou !
Oua-*r-rek})oa ouset el-fela , B«i-khourdi 'n-néaimi ,
Cad banou.
L'Aveugle de Tudèle s'avança pour faire entendre la sienne, qui était la célèbre ode dont les premiers mots sont :
En riant, elle montre des perles; en se dévoilant, elle laisse voir une lune; le monde est trop étroit pour la contenir, et cependant elle se trouve renfermée dans mon cœur^
A peine eut-il prononcé ces lignes qu'lbn Baki déchira sa propre ode, et les autres poètes suivirent son exemple,
El-Aalem el-Batalyauci rapporte qu'il avait entendu dire à Ibn Zohr^ : « Les odes d'aucun poëte n'ont jamais excité ma jalousie, à l'exception d'une, composée par Ibn Baki. Quand je l'entendis pour la première fois, je ressentis vivement cette passion. En voici le commencement :
Ne vois-tu pas Ahmad, dans la hauteur de sa gloire, sans rival ! L'Occident l'a produit; montre-moi son pareil, pays de l'Orient! »
Dans le siècle où ces deux poètes florissaient, il en parut un autre nommé Abou Bekr el-Abiad', dont les odes se distinguaient par un p. 393. style simple et naturel. Un autre de leurs contemporains fut le philosophe Abou Bekr Ibn Baddja*, auteur des airs [telhîn] qui sont si bien connus. Il y a une anecdote assez répandue que je veux rapporter ici : Ibn Baddja, se trouvant à une partie (de plaisir) chez son patron, Ibn Tîfelouît^, seigneur de Saragosse, remit à une des chanteuses appartenant à ce prince une ode qui commençait ainsi :
' Voici la transcription de ce morceau :
Dhabek an djoman, safer an bedri, Dhac anho 'z-zeman , oua hawabo sadri.
" Ce personnage portait le surnom d'Abou '1-Rballab, et appartenait probablement à la même famille que le célèbre médecin Avenzoar (/in ZoAr).
Ce poëte se nommait Abou Bekr Mohammed Ibn elAnsari el-Abiad. Selon El- Maccari, il fut mis à mort par un certain Ez-Zobeïr, émir de Cordoue, qu'il avait attaqué dans ses vers.
'' Le célèbre philosophe Ibn Baddja [Avenpace] s'était distingué aussi comme poëte. Il mourut à Fez, l'an 533 (ii38- 1 139 de J. C).
' Ce sobriquet signifie a fils de la pouliclie. » C'est un mol arabe berbérisé. Celui à qui on l'avait donné était beau-frère du roi almoravide Ali Ibn Youçof et se nommait Abou Bekr Ibn Ibrahim. (Voy.l'Hijt.
des musulmans d'Espagne de M. Dozy, t. IV, p. 262.)
Marche (avec fierté) en traînant ta robe partout où elle (ta bien-aimée) a traîné la sienne; et ajoute à l'ivresse (que ses charmes t'inspirent)' l'ivresse (qui provient du vin).
Le prince manifesta par ses gestes le plaisir que cet éloge lui causait. La pièce se terminait par ces vers:
Dieu a préparé un drapeau toujours victorieux pour l'illustre émir Abou Bekr.
Lorsque ce telliùi frappa son oreille, il s'écria : « Oh ! quelle jouissance! >• et déchira ses vêtements (tant il était ravi). «Tu as commencé admirablement, » dit-il, « et tuas fini de même. » Il fit alors un serment des plus solennels, en déclarant qu'Ibn Baddja ne rentrerait chez lui qu'en marchant sur de l'or. Le poëte, craignant que cela n'eût des conséquences graves, imagina un moyen d'éluder le serment et se fit mettre de l'or dans les souliers avant de s'en aller.
Abou '1-Khattab Ibn Zohr raconte ce qui suit : Dans une réunion qui se tenait chez Abou Bekr Ibn Zohr'^, on causait d'Abou Bekr el- Abiad, l'auteur de l'ode dont nous avons parlé. Un de ceux qui étaient présents ayant dit que ce poëte n'était pas très-fort, Ibn Zohr lui répondit en ces termes : « Comment! vous déprisez l'homme qui a composé ces vers :
Je n'ai jamais eu du plaisir à boire du vin dans une prairie couverte de fleurs, à moins qu'(une beauté), dont la taille flexible se balance quand elle se retire au point du jour, n'eût rempli sa promesse, le soir, et ne m'eût dit, au matin : «Pourquoi le vin a-t-il souflîeté mes joues? que me veut le vent du nord?» Il P. Syi. soulïla, et devant lui se pencha ce tendron si bien proportionné, que j'avais enveloppé dans mon manteau^. (Elle est) un de ces êtres qui tuent les coeurs; elle marche en nous inspirant des soucis. Puissent ses œillades nous rejeter encore
' Pour U.» Usez *.v» avec les manus- du sultan almohadeYacoub el-Mansour et
crits. mourut l'an 696 (1119 de J. C. ). Je crois
' Deux membres de la famijle Zohr por- qu'il s'agit du premier dans le récit d'Ibn
taient le surnom d'Abou Bekr : l'un était Klialdoun.
un savant jurisconsulte et mourut à Tala- ' Il faut lire «•Lsyl sans techdid et j.l
vera l'an A23 (io3i de J. C. ); l'autre , qui en un seul mol. Dans le dixième vers
s'était distingué comme médecin, gram- (p. 394, I. 7, du texte arabe), il faut lire
mairien et poëte, fut attaché au service O^ à la place de (jtVgc.
PROLEGOMENES
dans le péché! Douces lèvres qui recouvrez ses dents, donnez du rafraîchissement à (un amant) qui brûle de soif, qui est épris d'amour et malade, qui ne trahira jamais ses promesses, et qui, dans tous les cas, ne cessera d'espérer que tu viendras le trouver, bien que tu lui montres de l'indifférence'. »
Après ces poêles, et dans les premiers temps de ia dynastie almohade, parut Mohammed Ibn Abi '1-Fadl Ibn Chercf. — « J'ai reconnu, dit El-Hacen Ibn Doueïrîda"', le faire de Hatcm Ibn Saîd^ dans ce vers:
Le convive enjoué et le vin, c'est la lune en conjonction avec le soleil. »
(Citons aussi) Ibn Herdous*, qui a dit: 0 nuit de notre réunion et de mon bonheur I reviens, je t'en supplie!
(Et mentionnons) Ibn Mouhel, à qui nous devons ce morceau :
Une fête ne consiste pas à porter une belle robe avec un manteau et à respirer des parfums; la véritable fête, c'est de se trouver avec la bien-aimée.
(Nommons) encore '^ Abou Ishac ed-Douîni ^. Ibn Saîd '' dit avoir entendu Abou '1-Hacen Selil Ibn Malek ^ raconter ce qui suit : J'en-
' Voici la transcription de ia première stance de cette pièce :
Ma ledda lî clicrbou raiii Ala rîadi '1-akabî ; Lou la hedîm el-oashahi , Ida 'nthenafi Vsebahi,
Aufa '1-asîl,
Adha igoul :
Ma )il-chemonl
Letemèt kbaddi
Oua lil-ckemal .''
Habbèt fe-mal
Ghosnou lidal
Dommahou burdî.
' Ce personnage m'est inconnu.
' Je soupçonne que ce Hatem est celui auquel El-Maccari (t. II, p. i^t^v) donne le nom de Hatem , fils de Haleni Ibn Saîd.
et qui mourut en l'an ôgS (i igtii 197 de .I.C.)
' Je ne trouve aucun renseignement sur ce poêle ni sur celui dont le nom est mentionné un peu plus loin.
' L'auteur a sans doute emprunté à un ouvrage que nous ne connaissons pas, peutêtre le Mogkrih d'Ibn Saîd, les indications qu'il vient de donner. La majeure partie de celles qui suivent est empruntée à cet ouvrage.
' Ce personnage est inconnu.
' Ibn Saîd, le célèbre géograpiie, historien et littérateur, mourut en 685 (1286-
* Selil Ibn Malek, littérateur d'une grande réputation , était natif de Grenade.
D'IBN KHALDOLN.
Irai une fois chez Ibn Zohr, qui était alors très-âgé, et je portais l'habillement de la campagne, parce que je demeurais dans ie château d'Estepa'. Comme il (Ibn Zohr) ne me connaissait pas, je m'assis au dernier rang de l'assemblée. Dans la suite de la conversation, je lus amené à réciter une ode de ma composition, dans laquelle se trouvaient ces vers :
Le collyre clts ténèbres disparaît de l'œil de l'aurore, au maliii^. Le poignet du la rivière s'est entouré de manchettes vertes , formées par ses bords.
Quand Ibn Zohr eut entendu ces paroles, il tressaillit et me dit : « Est-ce vous qui avez fait cela.^ . Je lui répondis : " Mettez-moi à l'épreuve! " — Qui ètes-vous.^» me dit-il. — « Un tel, » dis-je. " Montez à la première place, me dit-il, par Allah ! je ne vous connaissais pas ! » — Ibn Saîd dit : « A la tète de la troupe qui suivit immédiatement ceux-là se trouvait Abou Bekr Ibn Zohr, poète dont les odes se sont répandues tant en Orient qu'en Occident. » Il ajouta : « J'entendis dire à Abou '1-Hacen Sehl Ibn Malek qu'on avait demandé à Ibn Zohr quelle était l'ode de sa composition qu'il regardait comme la plus originale, et il répondit que c'était celle-ci :
Pourquoi cet homme fou d'amour^ ne revient-il pas de son ivresse? Oh ! comme il est ivre! Pouvons-nous ramener les (beaux) jours et les nuits (que nous avons passés) auprès du canal? Voilà qu'on aperçoit dans le zéphyr odorant le (parfum du] musc de Darîn *. Peu s'en faut que la beauté de ce lieu charmant ne nous donne une nouvelle vie! (Voici) un fleuve ombragé de beaux arbres dont les
Nous avons de lui quelques vers composés , les uns à Ceuta , en l'an 58 1 ( 1 1 85- 1 186 de J. C), et les autres à Grenade, en 637 (1239-1240 de J. C).
' Estepa est située dans la province de Séville.
' )1 faut lire «JjLo et ->.LwiJ! , à la place de «.Aiu et ^U-aJl.
' La forme de celte pièce est, en effet, très-originale, ainsi qu'on peut le voir
dans la transcription suivante. Dans te petit poëme , comme dans presque toutes les odes, la prononciation est celle de la langue vulgaire.
Ma lil-mouleli min sokrou la ^ofîc ya lou sel^ranc ! Hel tostaàd aïyamna bal-khaltdj oua lîalina .' Id yostafad min en-nesîm il-aridj mislto Darijia . Oua id yokad hosn el-mekan il-behldj an yoliyîna. Nehron atotich douli alîli anîc monrec fînane . Oua'l-mayedjri ouâîmeuagl>aric mindjena rlban.
* Darîn était un port de mer de la pro-
430 PROLEGOMENES
branches sont chargées de feuillage, et l'on voit l'eau qui coule emporter sur sa surface ou dans son sein une récolte de (feuilles de) myrte ^ »
P. 396. Après lui, le poëte le plus distingué fut Ibn Haiyoun, l'auteur de la chanson [zedjel) si bien connue qui commence ainsi :
A chaque instant elle ajuste une flèche, et tire, à sa volonté, soit avec la ■ main, soit avec l'œil.
Il indique encore ce double avantage dans le vers suivant:
J'ai été créée belle et suis connue comme un archer habile : je ne cesse pas de combattre même pendant un instant; je fais avec mes deux yeux ce que ma main fait avec les flèches ^.
Il y avait avec eux à Grenade un autre poëte qui se distinguait beaucoup et qui se nommait El-Mohr Ibn Ferès [poulain, fils de jument) ^. Ibn Saîd dit : Voici de ses vers :
Grand Dieu! quelle journée charmante nous avons passée dans les prairies, sur le bord de la rivière de Hims (Séville) I Ensuite nous retournâmes vers l'embouchure du canal, en brisant les cachets de musc afin de dégager le vin couleur d'or; (et cela] pendant que la main des ténèbres repliait la robe du soir.
Quand Ibn Zohr entendit ces vers , il s'écria : « Comme nous sommes loin (d'avoir eu la pensée) de cette robe! >• Il y avait avant lui (Ibn Ferès), dans la même ville, un poëte nommé Motarref. Ibn Saîd rapporte (à son sujet) l'anecdote suivante, qu'il avait apprise de son père: Motarref entra un jour chez Ibn Ferès, et celui-ci se leva et le reçut avec de grandes marques d'honneur. « Ne faites pas cela, » lui dit Motarref. «Comment, dit Ibn Ferès, ne me lèverais-je pas pour celui qui a dit :
vincedeBalireïn en Arabie. On y imporlail ij^j- Ces verbes sont à la première perdu musc qui se lirait de l'Inde. sonne du singulier, car tout le morceau
' Les poètes comparent aux feuilles de est en arabe vulgaire. pL, est pour *cL«.
myrte, et aussi au tissu d'une cotte de (jiAi est la forme vulgaire espagnole de
mailles , les rides qu'un léger zéphyr forme (j'fM ■
sur la surface d'un lac. ' Mohr Ibn Ferès vivait encore en l'an
' Dans celte pièce il faut lire jis el 58i (i i85-i 186 de J. C).
Des cœurs atteints par des regards qui blessent, comment peuvent-ils exister P. 397. sans souffrir? »
Après ceux-ci parut à Murcie Ibn Hazmoun. Ibn ar-Raïs a rapporté que Yahya el-Khazradji, s'étant présenté à une réunion où Ibn Hazmoun se trouvait, lui récita une ode de sa composition, et que celui-ci lui dit : <> Une ode n'est pas ode à moins qu'elle ne soit exempte de tout ce qui sent le travail. « Yabya lui en demanda un exemple, et Ibn Hazmoun lui récita une de ses propres pièces que voici :
0 toi qui m'évites! y a-t-il un chemin par lequel on puisse parvenir à te joindre? Penses-lu que le cœur d'un amant affligé puisse trouver du repos après avoir ressenti de l'amour pour toi '?
Signalons encore Abou'l-Hacen Sehl Ibn Malek, natif de Grenade, au sujet de qui Ibn Saîd raconte ce qui suit: « Mon père admirait beaucoup la manière dont Sehl s'était exprimé dans le morceau suivant:
Le jour parut dans l'Orient comme un torrent et se répandit comme une mer sur toutes les contrées. Aussi les pleureuses d'entre les (tourterelles) fauves se sont appelées les unes les autres; ne vois-tu pas qu'elles craignent d'être noyées et passent la matinée à se lamenter du haut du feuillage ? »
Vers la même époque, (le poëte) Abou'l-Hacen Ibn Fadl se distinguait à Cordoue. Ibn Saîd raconte qu'il entendit dire à son père ce qui suit : « J'étais présent quand Sehl Ibn Malek adressa ces paroles à Ibû Fadl : Certes, Ibn Fadl ! vous avez obtenu la prééminence {fadl) sur les autres compositeurs d'odes par la pièce que voici :
Oh! comme je regrette les temps passés, (maintenant que) dans le soir (de la vie) l'amour est parti et fini I Je reste seul , malgré moi et sans le vouloir; je passe mes nuits (comme si j'étais) sur des charbons ardents. Je salue, en pensée, les restes de cette demeure abandonnée; je baise, en imagination, les traces (laissées par les habitants). »
Le même (narrateur) rapporte ce qui suit : << Plus d'une fois" j'en- p. 398.
mams :
Voici celte pièce , en caractères ro- Aou bel lera an honak sali
Coibo '1-alîl.
Ya hadjeri! l,el ila f ousali ' ^a particule U dans ify. U ^ est
MinneksebaP explélive.
tendis Abou Bekr es-Sabouni réciter au maître [ostad) Abou '1-Hacen ed-Debbadj ' des odes qu'il avait composées, sans que celui-ci lui eût jamais dit : A la bonne heure! Ce ne fut qu'après avoir entendu les vers suivants qu'il prononça cette parole flatteuse :
J'en jure par mon amour pour celle qui me témoigne de l'aversion, que les nuits de l'homme qui est vaincu par l'amour n'ont pas de matinées; il n'est pas donné à tout le monde de se réjouir^ à l'aspect de l'aurore. Je pense, chaque nuit, que le jour ne viendra jamais. O nuits que je passe! vous êtes assurément élernelles; ou bien, on a lié les ailes de l'aigle (céleste) afin f|ue les étoiles du riel ne poursuivent pas leur carrière'. »
Voici une des odes* d'ibn es-Sabouni :
Voyez l'état de celui que l'amour a fait captif et qui se trouve livré au chagrin et à la tristesse. Malheur à lui! celle qui devait le guérir l'a rendu malade. La bienaimée l'a traité avec dédain, puis le sommeil s'est éloigné de lui à l'exemple de cette (cruelle). Le sommeil a fui mes paupières, mais je ne m'en plaindrais pas, s'il ne m'avait empêché de voir en songe la personne que j'aime. Le rendez-vous qu'elle m'avait donné par caprice, hélas! quel triste rendez-vous 5! Mais je ne saurais faire des reproches à celle qui ne veut pas se montrer à moi, soit en réalité, soit en songe ''.
Ibn Khalef el-Djezaïri (natif d'Alger) s'est fait un nom en Mauritanie par l'ode (qui commence ainsi) :
' Abou '1-Hacen Ali Ibn Djaber ed-Debbadj , natif de Séville , était très-versé dans la philologie de la langue arabe et dans la philosophie. Ses contemporains le regardaient comme le plus grand philosophe de l'Occident. Son savoir et sa piété étaient si remarquables que le souverain almoravide Ali, fiLs de Youçof Ibn Tachefîn, l'appela à la cour de IMaroc et l'admit dans son intimité. Il le chargea même de soutenir une controverse théologique contre Mohammed Ibn Toumert, le même qui, sous le titre du Mehdi, fonda plus tard l'em-
pire des Almohades. (Voy. l'Hinioire des Berbers, I. Il, p. 167.)
'' Pour o-»>, lisez i>.4-^.
' Le poète a probablement supposé que c'était l'aigle (la constelialion ainsi nommée) qui, par son vol, tenait en mouvement la sphère céleste.
' Le mot (V»-^ doit être supprimé; il ne se trouve pas dans les manuscrits.
' Je lis JL^ J[ *L.j , avec le traducteur turc et l'édition de Boulac.
' Le mot JL^ signifie « ce qui n'est pas réel. •
Ln main de la matinée a battu lo briquet de la lumière sur l'amadou des P. Sjig. Heurs.
Ibn Khazcr de Bougie s'est distingué par l'ode (dont voici le commencement) :
La fortune se montre favorable : sa bouche l'a salué ' avec un sourire.
Une des meilleures odes qu'on ait composées dans les temps modernes a pour auteur Ibn Sehl, poëte qui habitait Séville et qui s'était ensuite fixé à Ceuta^. Elle (commence) ainsi :
La gazelle du parc bien gardé savait-elle qu'en prenant le cœur de son amant pour une tanière elle l'avait embrasé.^ Ce (malheureux) est dans le feu et dans l'agitation; il est comme la braise dont se joue le souflle du zéphyr.
Notre ami le vizir Abou Abd Allah Ibn el-Khatîb, qui fut, dé son époque, le plus grand poëte de l'Espagne et du Maghreb, composa sur la même forme que l'ode précédente^ une autre ode que je donne ici :
Quand* les nuages (bienfaisants) répandent leurs eaux, puissent les averses t'arroser copieusement, ô temps (fortuné) qui me réunira, en Andalousie, (avec toi, ma bien-aimée). Mes rencontres avec toi n'ont cependant eu lieu qu'en songe, pendant mon sommeil; ou bien elles s'effectuent à la dérobée, par des tours d'adresse. Voilà (jue le temps (nous) amène une diversité de souhaits qui s'avancent les uns sur les traces des autres; (elles viennent) isolément ou deux à deux, (et forment) des groupes semblables aux bandes (de voyageurs) dont la P. .'loo. présence est appelée par la fête (de la Mecque). Les pluies ont revêtu la prairie d'un double éclat et en ont fait sourire les fleurs. L'anémone {noman) annonce (les bienfaits) qu'elle a reçus de l'eau du ciel (ma es-sema), de même que Malek annonça (les communications) qu'il avait reçues d'Anes ^, et elle a obtenu de la beauté un habillement rayé, un vêtement magnifique, dont elle se montre
' Pour cslUa., lisez ésL^, avec les ma- - Il faut lire a^>a^.
nuscrits. Dans les deux poënies qui suivent, ' Pour U^i, liseï l^.
tous les vers impairs riment en a, elles '' Pour .>[, lisez Ijl.
vers pairs, pris par deux ou par trois , ri- ' Il y a dans ce vers un jeu de mois
ment ensemble. Ainsi la rime est invariable intraduisible. Noman, fils de Ma es-Sema,
dans les vers impairs, et varie, jusqu'à un fut un roi de Hira dans les temps antéis-
certaiu point, dans les vers pairs. lamitfs; Noman est le vrai nom d'Abou
Prol(?gomènes. — m. 55
/i34 PROLEGOMENES
justement fière. (Cela se passa) dans certaines nuits, pendant que je cachais le secret de mon amour sous le voile des ténèbres, (qui auraient été plus profondes) s'il n'y avait pas eu là de jolies figures qui brillaient comme des soleils. Alors notre coupe, cet astre (brillant), se penchait (vers nos mains) et faisait descendre sur nous, en ligne directe, ses influences heureuses. (J'avais alors à satisfaire) un désir impérieux dont le seul défaut était de passer en un clin d'oeil; au moment même où notre familiarité avait un peu de douceur, la matinée survenait à i'improviste, ainsi qu'un gardien jaloux qui fait le guet'. Sont-ce les astres (dont la lumière) vient nous surprendre? ou bien (sont-ce) les yeux (fleurs) du narcisse dont nous ressentons les effets.'' Combien (est heureux ) l'homme dégagé (de soucis) sur lequel la prairie agit (avec tous ses charmes
P. 4oi. pendant que) les fleurs profilent de sa distraction (pour s'épanouir), et que, assurées contre ses artifices, elles ne le craignent plus! Le ruisseau cause avec le gravier (de son Ht) et chaque amant se retire à part avec son amie. On voit la rose, fâchée et jalouse (de la beauté de ma bien-aimée), se revêtir, dans sa colère, de cette (couleur rouge) qu'elle se plaît à porter; on y voit le myrte agir avec prudence et circonspection, pour entendre, à la dérobée, avec ses oreilles de cheval ^. Gens de la tribu campée sur le (bord du) fleuve d'El-Ghada! vous que j'avais cependant logés dans mon cœur! la plaine, toute large qu'elle soit, est trop resserrée pour contenir l'amour que je vous porte; (à la regarder) depuis son bord oriental jusqu'à son bord occidental, elle ne me paraît rien. Rétablissons le pacte d'amitié ([ui existait (entre nous) autrefois; délivrez votre captif de son chagrin; craignez Dieu et rendez la vie à un amant passionné dont l'âme s'exhale, soupir par soupir. Mù par un noble motif, il vous a consacré son cœur; consentirez-vous à laisser ce gage dépérir? Parmi vous il y a une personne
P. ioL qui touche de près à mon cœur et lui inspire des souhaits, bien qu'elle soit loin de moi. Cette lune (pleine de beauté) s'est levée dans l'Occident, et, bien que son aspect soit fortuné, elle porte malheur à celui qui l'aime. L'homme vertueux et le criminel écoutent avec une égale indifférence les promesses (de Dieu) et ses menaces, aussitôt qu'ils ont ressenti de l'amour pour cette belle, aux regards enchanteurs, aux lèvres de miel, qui, (par ses charmes, pénètre et) parcourt notre âme ainsi que la respiration parcourt (le corps). Elle visa avec sa flèche, nomma (le but qu'elle voulait frapper) et tira son arc; dès lors mon cœur devint la proie d'une (passion) qui le dévora. Bien qu'elle soit tyranniquc et qu'elle
Hanifa, fondateur d'un des quatre rites ' Jeii.s /i j^ à la place de |<>jjr, en adop-
orlhodoxes, et noman signifie anémone. tant la leçon d'El-Maccari. Malek était fondateur d'un de ces rites et ' Le poëlc a vu une ressemblance entre
Anes était un de ses précepteurs. la feuille de myrte et l'oreille de cheval.
trompe les espérances de l'amant, au point que le cœur de celui-ci est consumé par l'ardeur de la passion, elle est l'objet que l'âme estime le plus : aimer sa maîtresse n'est pas un péché. Ses ordres agissent sur tous les cœurs, sur tous les seins dont elle a fait le tourment, et y trouvent une prompte obéissance. Ses regards dominent sur l'âme avec une puissance absolue. Jamais, pendant que ses amants poussaient leurs derniers soupirs, jamais elle n'a pensé à cet Être qui venge les opprimés en punissant les oppresseurs et qui donne aux âmes vertueuses et aux âmes criminelles la rétribution qui leur est due. Qu'a-t-il donc, mon cœur? Chaque fois que le zéphyr fait sentir son haleine*, une nouvelle P- -io^. passion vient s'y installerl La tablette qui porte inscrite la destinée de l'amant renferme ces paroles de Dieu ^ : Certes le tourment que j'infligerai sera sévère. (Cette belle) a attiré sur moi les soucis et les maux, de sorte que, entouré de chagrin, j'ai éprouvé des souffrances atroces. (La personne) qui a porté le trouble dans' mon cœur et qui l'a enflammé, ainsi que le feu embrase un faisceau de bois desséché, ne m'a rien laissé de la vie, excepté un dernier soupir* qui persiste encore, de même que les dernières lueurs du jour persistent après l'invasion des ténèbres. Résigne-toi, mon âme, aux décrets du destin; emploie le moment actuel à opérer ma conversion et à tourner mon cœur vers Dieu. Ne pense plus aux jours que j'ai passés à reprocher (aux belles leur cruauté) ou à jouir de faveurs qui sont maintenant finies pour moi. Adresse la parole au prince favorisé de Dieu, à celui qui a reçu par inspiration cette grâce qui est annoncée dans le livre saint, à cet homme généreux qui est parvenu au faîte (de la gloire) et qui a grandi (dans les honneurs), au lion du château, au soleil de l'assemblée, à celui sur qui l'aide divine est descendue ainsi que descendirent les révélations P. io4. que l'esprit de la Sainteté porta (à notre Prophète) ^.
On voit- aux odes des Orientaux que ce genre de composition leur coûtait un travail d'esprit pénible. Une des meilleures qu'ils aient produites est celle qui a pour auteur Ibn Sena '1-Molk'' et qui est aussi bien connue en Occident qu'en Orient. Elle commence ainsi :
Ma bien-aimée, ayant enlevé le voile de lumière qui couvrait son visage, te
' Pour c>I*. lisez o-»*- * Coran, soiir. xiv, vers. 7.
' Pour ^^, lisez j .
' Pour LojJl, lisez L»jJl.
' Ibn Khaldoun a supprimé ici dix doubles héraisiiches formant la fin du poème
et renfermant l'éloge du prince. On les trouvera dans la Vie de Lisan ed-Dîn, composée par El-Maccari.
* Le poète Hibet Allah Ibn Djafer Sena '1-Molk , natif d'Egypte, mourut au Caire, l'an 608 (121 1-1212 de J. C).
Ii3ô PROLÉGOMÈNES
laisse voir dii musc (c'est-à-dire des sourcils noirs) sur du camphre (c'est-à-dire une peau blanche), au milieu d'une fleur de grenade (c'est-à-dire la rougeur des joues). Nuages! entourez de bijoux (c'est-à-dire de fleurs) les couronnes (c'està-dire les bocages) que portent ces collines, et donnez-leur pour bracelets les détours du fleuve.
Lorsque l'art de composer des odes se fui répandu parmi les Espagnols, tout le monde s'y appliqua à cause de la facilité du genre, de l'élégance de sa forme et de la correspondance qui régnait entre les vers; et les habitants des villes se mirent à tisser sur ce modèle et à ranger des vers d'après ce système. Ils y employèrent leur dialecte ordinaire, celui qui se parle dans les villes, et ne s'y astreignirent pas à l'observation des règles de la syntaxe désinentielle. Ils développèrent aussi une nouvelle branche de poésie à laquelle ils donnèrent le nom de zedjel (ballade) et dont la versification conserve jusqu'à ce jour la forme qu'ils avaient adoptée (au commencement). Dans ce genre de poésie, ils ont produit des pièces admirables, et l'expression des idées y est aussi parfaite que leur langage corrompu le permet. Le premier qui se distingua dans celte voie fut Abou Bekr Jbn Gozman. 11 est vrai qu'avant lui on avait récité des ballades en Espagne, mais la douceur du style, la manière élégante dont on y énonçait ses pensées et la beauté dont ce genre de composition était susceptible ne furent appréciées qu'au temps de ce poëte. 11 vivait sous les Almoravides et tenait, sans contredit, la première place P. iiob. parmi les compositeurs de ballades. « Quant à ses zedjel, » dit Ibn Saîd, «je les ai entendu réciter plus souvent à Baghdad que dans les villes de l'Occident. » Il dit ailleurs : « J'ai entendu déclarer à Abou '1-Hacen Ibn Djahder de Sévilie, le premier chansonnier de notre époque, que personne, parmi les poètes les plus capables dans ce genre, n'a eu une inspiration pareille à celle qui survint à Ibn Gozman, le grand maître de l'art. Étant sorti, un jour, avec quelques amis, pour faire une promenade d'agrément, il s'assit avec eux sous un berceau de feuillage, en face duquel se voyait la figure d'un lion, en marbre ; de la gueule de ce lion s'échappait une masse d'eau qui allait
tomber sur une suite de dalles en pierre, formant escalier. 11 composa sur ce sujet le morceau suivant :
Un berceau établi au-dessus d'une estrade et lui servant de portique; et un lion qui a avalé un serpentgros comme la jambe et qui ouvre la bouche comme un homme qui va rendre le dernier soupir'. (Le reptile,) s'élant échappé de là, va courir sur les dalles en jetant les hauts cris.
Bien qu'Ibn Gozman résidât habituellement à Cordoue, il se rendait très-souvent à Séville pour en revoir le fleuve. Un certain vendredi, plusieurs poètes d'une grande réputation comme faiseurs de zedjels s'étaient réunis pour faire une promenade sur l'eau, et avec eux se trouvait un jeune garçon d'une figure charmante et appartenant à une des familles les plus riches et les plus respectables de la ville. Etant partis en bateau pour aller à la pêche, ils se mirent à improviser des vers dont cette partie de plaisir faisait le sujet, et Eïça '1-Belîd commença par ces lign,es :
Mon cœur désire se soustraire (à la tyrannie de la personne qu'il aime), bien qu'il y ait déjà échappé. Mais l'amour l'a encore ramené dans le voisinage (du danger) 2. Voyez cet infortuné, accablé du poids de sa misère; il a l'esprit P. 4oti. troublé à cause du grand malheur qui vient de l'atteindre'. Certes, il s'attristait dans l'absence de ces beaux yeux noirs, et, cependant, ce sont ces yeux noirs qui l'ont amaigri.
Abou Omar Ibn* ez-Zahed, natif de Sévilie, récita ensuite ce morceau :
Il est pris, ainsi que se laisse prendre celui qui s'abandonne à l'océan de ses passions. Tu vois ce qui l'a jeté dafis les maux et les tourments: il eut la fantaisie de ^ badiner avec l'amour, c'est un jeu qui a fait périr bien du monde,
' Le mol «Aj est rais ici pour <j. Quel- ration du nom d'action *jI.-^I, joint au
que.s manuscrils portent *-s». pronom affîxe de la troisième personne du
* Il faut lirej*-i> cljjL*.^--J. Le ^ final singulier, de ces mots représente le pronom afllxe * Le mot jjjI se lit dans la plupart des
de la troisième personne masculine du manuscrits, singulier. ' (jly Lest une contraction vidgairede.s
^ Pour (J-Uj , lisez (V^io , et pour LjLo, mots q| <>JL. lisez «jL)l.-c. Ce dernier mot est une alté-
«8 PROLEGOMENES
Abou '1-Hacen el-Mocri, natif de Dénia, prononça ensuite ces vers :
La belle journée ! tous les traits qui la distinguaient me remplissent encore d'admiration. Le vin et les belles circulaient autour de moi, pendant que les amis faisaient la sieste sous les peupliers'. Mais ce qui me convenait le mieux*, c'était (de pécher) des mulels et (de contempler) ensuite ces beaux yeux.
Abou Beki- Ibn Martin prit ensuite la parole et dit :
Il est donc vrai que lu veux t'embarquer sur ce fleuve charmant, afin d'avoir un entretien avec la personne qui te hait et qui te tyrannise, et (que tu veux P. 407. aussi prendre) des mulets et (t'amuser à) la pêche? Ce ne sont pas ^ des poissons qu'elle pêche, mais des cœurs d'hommes! En voilà dans ses filets!
Abou Bekr Ibn Gozman parla alors et dit :
Quand il (ce jeune homme) relève ses manches pour jeter ses filets, on voit les mulets se précipiter de ce côté-là. Ils ne s'y élancent pas avec l'intention d'y tomber, mais de baiser ses charmantes petites mains *.
Vers la même époque, il se trouvait dans l'Andalousie orientale un poëte nommé Makhlef el-Asoued, qui composa de très-jolies chan- . sons. L'ne de ses pièces commence ainsi :
J'ai été pris, moi qui craignais toujours de me laisser prendre; et l'amour m'a réduit à un état affligeant.
Dans ce poëme il dit ^ :
Jusqu'à ce que tu voies sur cette belle '^ et noble joue la rougeur portée à sa dernière limite'', ô toi qui cherches dans ses yeux la pierre philosophale, (sache que) si çlle les dirige * vers de l'argent, elle le convertit en or.
' Il faut lire -lil-ai-aj Jjij ^^^;Jitlj, * Pour ^bi^J, lisez <ùIt>joVJ.
ce qui, en bon arabe, s'écrirait ^j-JUilf. ' Il faut insérer ici les mots "^o JyÎJ-
4^1-aÀ-o (j (J;^'. " Lisez (^wii(.
* Jolis (jy^f, avec deux manuscrits. ' Ul est mis ici pour Lo j|.
' <UiJ est une altération de ^j^ , 3' p. ' >^5V>-^ est mis ici pour (j<—c. Lisez
fétn. pi. du verbe négatif ij^J. yliiJ à la place de yiÀJ.
Après eux parut un groupe de poètes dont le chef, qui se nommait Medeghlîs\ eut d'admirables inspirations. C'est ainsi qu'il a dit dans une chanson devenue célèbre :
Quand une pluie fine tombe et que les rayons du soleil frappent avec force, tu verras celle-là se changer en argent et ceux-ci en or. Les arbrisseaux boivent f*- io8. et s'enivrent; les branches s'agitent et frissonnent [de plaisir); elles veulent se rapprocher de nous, puis elles cèdent à la honte et se retirent-.
Parmi ses meilleures chansons on remarque celle-ci :
Le jour a paru et les étoiles en sont consternées. Lève-toi avec nous et secouons la paresse. Buvons d'un flacon qui renferme un mélange plus doux, à mon avis, que du miel. O loi qui me blâmes de' porter uu collier'', puisse Dieu te revêtir d'un collier à cause de ce que tu as diti Tu dis^ qu'un péché en produit uu autre, au grand détriment de l'intelligence. Passe" dans le pays du Hidjaz ! cela te conviendra mieux; que me veux-tu avec ces vains discours? Pars en pèlerinage et visite (la maison sainte), mais permets que je m'adonne librement" au (plaisir de) boire. Quand on n'a pas la force* ni la puissance d'agir, les (bonnes) intentions valent mieux que les actes.
Après eux parut à Séville le poêle Ibn Djahder. On s'accorde à reconnaître qu'il l'emporta sur tous les autres compositeurs de chan- P. 409. sons par une pièce dans laquelle il célébra la conquête de Majorque ' et qui coiT)mence ainsi :
Maudit soit celui qui tire l'épée pour combattre (le dogme de) l'unité (de Dieu)! Je ne veux avoir aucun rapport avec un homme qui combat la vérité.
' Medeqhlîs ou Medghalts psl un sobriquet qui n'appartient pnsàla langue arabe. Le poêle qu'on désignait ainsi se nommait Abou Abd Allah Ibn el-Haddj.
' Voici le texte de ce vers, qui a été omis dans l'édition de Paris, mais qui se trouve dans la traduction turque et dans quatre manuscrits :
My^j
^.yy
' Lisez U à la place de UiT
' Porter un collier signifie croire aux pa-
roles d'autrui ; le collier est aussi l'emblème de l'esclavage; ici l'expression «puisse Dieu te revêtir d'un collier » paraît .«ignilier « puisse-t-il te récompenser de tes coftseils dont je n'ai que faire. »
' Pour J^iij , lisez JyiJ'.
' ^j^ est mis ici potir'^.».
' Il faut lire J!Jt>xi .
' Les mots o^ojy jiJ représentent la manière dont les musulmans espagnols prononçaient l'expression o^l>j «J ly^.
° En-Nacer, le quatrième souverain de
«Je l'ai rencontré, dit Ibn Saîd, ainsi que son élève El-Yàbà', auteur de la chanson si bien connue qui commence ainsi :
« Ohl que je voudrais^ voir ma bien-aimée afin de lui charmer^ les oreilles en lui rapportant un petit message : Pourquoi a-t-elle emprunté le cou de la gazelle et dérobé au perdreau (?) sa (petite) bouche?»
Après eux vint Abou '1-Hacen Sehl Ibn Malek, grand maître dans toutes les branches de la littérature. Ensuite, de notre temps, parut mon ami le vizir Abou Abd Allah Ibn el-Khatîb, le premier poète et le premier prosateur du peuple musulman, sans contredit. Une des meilleures pièces qu'il composa dans ce genre (commence ainsi) :
Mêlez le vin dans les coupes; versez-en pour moi et recommencez encore". L'argent n'a été créé que pour être dépensé.
Citons encore un morceau dans lequel il adopta le langage des soulis et le style d'Es-Chochleri^ :
Depuis le lever (du soleil) jusqu'à son coucher'', c'a été un mélange de chants P. /uo. à l'honneur de l'objet aimé. Celui qui n'avait pas existé est parti et celui qui n'a jamais cessé (d'être) reste''.
Un autre morceau, composé par lui dans le même style, est celui-ci :
Me trouver éloigné de toi , mon fils , est la plus grande des afflictions; et quand • tu es près de moi , je laisse aller ma barque à la dérive.
la dynastie almoliade, enleva l'île de ' Chochteri el Tosteri sigmlïenl natif de
Majorque aux Almoravides vers la fin du Tosler, ville située dans le Rhouzestan. Il
vi' siècle (le l'hégire ou au commencement y avait un ascète nommé Sehl et-Tosleri,
du vil'. Les Baléares lombèreut bientôt qui acquit une grande répulation par la
après au pouvoir des Catalans, Jayme I", sainteté de sa vie, et qui mourut à Basra
roi d'Aragon, s'en étant emparé l'an laSo eu 383 (896 de J. C). C'est peut-être de
de J. C. (627 de riiégire). ce personnage que l'auteur veut parler.
' L'orthographe de ce nom est incer- ° Pour Jyy^' ij^), lisez J^yJlj-
laine. . ' Ce vers, comme l'auteur nous le
' La bonne leçon est vi>-^L). donne à entendre, exprime une idée mys-
' Je regarde J^l comme une altéra- tique et paraît signifier : «Ceux qui ont
tien de (jvsl. été tirés du néant disparaissent du monde,
* Je lis io^', avec l'édition de Boulac et celui qui n'a jamais cessé d'exister du-
et la traduction turque. rera toujours. «
D'IBN RHALDOUN. * 441
Il y avait en Espagne, du temps d'Ibn el-Khatîb, un natif de Guadix nommé Mohammed Ibn Abd el-Adhîm, qui s'était distingué dans ce même genre de poésie. Ayant pris pour modèle la chanson [zedjel] de Medeghlîs qui commence ainsi : Le jour a paru, cl les étoiles en sont consternées, il composa le morceau suivant :
Amis de la dissipation! la saison de la folie est arrivée, maintenant que le soleil est entré dans le bélier (et que l'année commence). Renouvelez, chaque jour, vos joyeux ébats; ne mettez point d'intervalle entre vos plaisirs. Livrons- . nous aux jouissances près du Xenîl ', sur ce gazon verdoyant. Ne parlons plus ni de Baghdad ni du Nil; les lieux où nous sommes me semblent bien plus charmants. On y voit une plaine^ de plus de quarante milles d'étendue. Que le vent y passe en allant et venant, jamais tu n'y rencontreras la moindre trace de P. 4i i. poussière, pas même autant que (la pincée) d'antimoine dont on se noircit les paupières. Comment ne serait-elle pas ainsi, puisqu'il n'y a pas un endroit, (gros comme) une feuille de papier, où nous n'envoyions butiner nos abeilles'.^
Le genre de poésie cultivé de nos jours chez les habitants de l'Andalousie est la chanson [zeJjcl] : à tout ce qu'ils composent en vers ils donnent la forme d'une chanson, et dans ces pièces ils emploient les quinze mètres reçus; mais le langage dont ils se servent est leur dialecte vulgaire. C'est là ce qu'ils appellent poésie zedjéliennc. En voici un exemple, composé par un de leurs poètes :
Je mettrais des années et des siècles à aimer tes beaux yeux ; mais tu es sans miséricorde", et ton cœur ne se laisse pas attendrir. Je voudrais te faire voir ce que mon cœur est devenu à cause de toi : il est comme un soc de charrue au milieu des forgerons. Les larmes coulent^, le feu est ardent et les marteaux (frappent) de droite et de gauche. Dieu a créé les chrétiens pour (subir nos)
' Xenîl est le nora de la ri\ière qui ^ La traduction turque et rédilion de
:oule près de Grenade. Il faut lire J^*-^- Boulac oflrent la leçon jjiyi^j' à la place
' Il faut lire L^-^ U»j , en deux mots. de ifJyi. Les larmes qui coulent peuvent
' (ji'X est une forme vulgaire de ij^j signiiicr, non-seulement celles de l'amant,
^^•; le mot Iclsj s'écrit *Ali^ en bon mais les gouttes d'eau avec lesquelles on
arabe. arrose les braises d'une forge, afin de les
* Il faut remplacer U.a-i par {JiLi, alté- faire brûler avec plus d'intensité, ration du mot iiii.
Proli'goniënes. — ni. 56
Ui2 • PROLEGOMENES
incursions destructives', mais toi, tu fais des incursions dans les cœurs de tes
amants.
Au commencement du siècle actuel, un des meilleurs compositeurs en ce genre fut le littérateur Abou Abd AUab el-Louchi^. Une cacîda, dans laquelle il célébra les louanges du sultan Ibn el-Ahmer, est de cette espèce. La voici :
p. iiji. Le jour a paru^, lève-toi, mon compagnon, et buvons; rions ensuite, après nous être égayés. L'aurore, semblable à un métal fondu, répand une lueur rouge en venant à la rencontre* de la nuit; lève-toi et verse (à boire). Voilà un . (vin) de bon aloi, blanc et sans mélange, c'est de l'argent; le crépuscule est de l'or. C'est une monnaie qui a grand cours chez les morlels; c'est a lui que les yeux (des belles) empruntent leur éclat. Le jour, mon ami, est fait pour qu'on puisse gagner sa vie; mais, par AUah^! la vie des riches se passe bien heureusement. La nuit est faite pour les caresses et les embrassements, alors qu'on s'agite sur la couche de l'amour. La fortune, autrefois avare, est devenue libérale*' : autant dans le passé (le pauvre) a goûté toute l'amertume (de la vie)', (autant il est heureux maintenant) en buvant du boneïn* et en mangeant de bonnes choses. Un homme qui épiait (mes démarches nie) dit: «Quelle mer-
P. 4i3. veille! pourquoi te vois-je si maigre^, toi qui es toujours à goûter de l'amour et du vin? «Mes censeurs'" furent émerveillés de celte nouvelle; je leur répondis :
' Le mot arabe est c//iozo«; en Afrique on dit ghazia ou razia.
' Abou Abd Allah Mohammed el-Louchi , médecin distingué , mourut en Egypte entre les années 660 (1262 de J. C.) et
' Dans celle pièce, l'auteur a employé une foule d'expressions vulgaires, et n'a montré que bien peu de respect pour fortliograplie.
' Le mot ji-L.-» est formé irrégulièrement du verbe ^K
* Lisez *»L).
Je passe ici un hémistiche qui paraît signifier : i- et il (le temps ou la fortune) n'est pins capable de laisser échapper le scorpion de sa main, n En arabe, le scorpion est
l'emblème de la délation; il signifie aussi «soucis, remords.» Le manuscrit suivi par le traducteur turc portait : jXÀ;o ^L [jjjyc *Ji3j ij-o, ce qui peut signifier :
0 il avait les mains attachées derrière le dos. » L'édition de Bouiac porte : «xliUSTjilj
1 j-jy-iî-c "Mv-J ^J..•, mots dont je ne saisis pas le sens.
' Les mots Up.J Ios^ sont mis ici pour Lej iyt. Au reste, cette pièce offre beaucoup de fautes de grammaire et d'orthographe.
' Boneïn ou bonn est une espèce de café. (Voy. Chreslomalliie arabe de M. de Sacy, t. L p. 4i2.)
Je lis U-v.^' ijy.
Pour (jli>x , lisez jl jj;.
0 Vous autres, à qui cela paraît étrange, (sachez que) je ne puis aimer qu'une belle d'un esprit délicat. Faut-il que je le déclare en invoquant le nom de Dieu ', ou faut-il que je l'écrive? 11 n'y a qu'un poète à l'esprit cultivé qui puisse réussir auprès dos belles : il subjugue les vierges et triomphe des épousées. » La coupe (de vin) est une chose défendue; oui, elle est défendue pour celui qui ne sait pas en boire. Les hommes intelligents, les sages et même les libertins obtiendront la rémission de leurs péchés, dans le cas où ils en auront commis. Voyez celle dont la beauté m'a séduit et que je ne puis attirer à moi, même par les paroles les plus flatteuses. Elle est un faon'- gras à éteindre les braises (sur lesquelles on le ferait cuire), pendant que mon cœur brûle (d'un feu comme) la braise de ghada^. (C'est). une gazelle dont les regards percent jusqu'au cœur les lions qui, même auparavant, avaient perdu le jugemenf*. En souriant, elle leur rend la vie, ils rient et se réjouissent^, après s'être lamentés. (Elle a) une bouche pe- P- luitite* comme un anneau et des dents irréprochables; le prédicateur qui exhorte le peuple'' demanderait la permission de la baiser. (Ce sont) des perles eu- *
tourées de corail; quelle rangée, mon ami! l'ouvrier les mit en ordre sans les percer. (Voyez encore) ces sourcils noirs dont la puissance est irrésistible*! Ceux qui leur trouvent de la ressemblance avec du musc méritent qu'on leur donne tort. Ses cheveux pendent en boucles (aussi noires) que l'aile d'un corbeau et font l'étonnement des nuits (sombres) que je passe loin d'elle. (Ils descendent) sur un corps blanc, de la couleur du lait; jamais un berger n'a tiré de ses brebis (un lait aussi blanc). Puis deux petites collines, — je n'avais jamais connu auparavant' un marbre'" semblable; — voyez combien elles sont dures! Au-dessous de ses seins est une taille si mince", qu'en voulant la saisir vous craindriez (de
' Lilléral. « Faut-il que je le lise par Dieu? » L'expression L^.c.* '— ■ /ji-^ est une altération de e»jij (j*-S^ 'df' (J' c^-^' L'édition de Boulac porte : "uJIj L^-àXÎ' (jiOlt IjaxXj^i, et le traducteur turc a lu : / r>^ l»Ji>-io'« "uJLjj jiJCj'.
* Je lis \,^>i' , avec la traduction turque et l'édition de Boulac.
' Le ghada est une espèce de bois dont la braise donne beaucoup de chaleur et se conserve longtemps allumée.
* y'ylj est mis ici pour f»-<-' V-
' Pour /y, lisez /a. Le second hémistiche doit être reconstruit ainsi : 'y^ySuj
'■ Variante /.j3. Ce mot est le diminutif de féi ; xy».i est aussi le diminutif de li , prononcé avec un double m, selon l'usage de la langue vulgaire.
' L»jI est mis ici pour iLt!^\.
' Pour ^^^Lij, lisez cj^Lij. Le mot ,pî est mis pour ^' ^^. L'expression iS-jy-:>. cSJ yJ if'^ paraît signifier : « elle fait ce qu'elle veut. »
° Pour Ig^Xs c>^, lisez L^J-vJ cyJ* 1-».
'° Lj.X.-o est une forme vulgaire de ij>!iLo; (Aj^ est l'équivalent de SXi.
" Pour (V^^ ij^ , il faut lire AaJs ^j^, avec !e manuscrit C, l'édition de Boulac et la traduction turque.
444 PROLEGOMENES
la briser) ; (une taille) plus mince encore que mes senlinienls religieux, comme vous le dites; j'en conviens, votre reproche est juste, et je ne le démens pas'. Et comment pourrais-je conserver ma religion auprès d'elle? Comment garder ma raison? Ceux qui recherchent ses faveurs perdent l'une et l'autre.
P. 4i5. Elle a des hanches aussi lourdes qu'un espion (est onéreux) pour un amant qui regarde et qui attend (l'arrivée de sa maîtresse)^. Ses belles qualités sont (aussi noml)reuses que) celles de notre prince, ou que les grains de sable; qui donc pourrait les énuniérer? (Ce prince est) le soutien des villes, l'orateur des Arabes; lélégance de son langage suiTirait pour nous rendre (éloquents conmie les anciens) Arabes. Il se distingue par un vaste fonds de science et par ses actions; son talent pour la poésie est admirable; et quelle superbe écriture I Comme il est habile à percer de sa lance les poitrines (de ses ennemis)! Avec quelle force il frappe de son sabre le cou (de ses adversaires)! Ses qualités, qui saurait les compter, dis-le-moi? — qui saurait les énumérer^? (11 en possède) quatre qui
' excitent la jalousie du ciel : l'éclat du soleil, la sérénité de la lune, la bien-
faisance de la pluie et la dignité des étoiles. Il a pour monture le coursier de la libéralité: il lâche la bride à la fermeté et à la résolution quand il les prend pour montures. Chaque jour il revêt d'une robe d'honneur ceux qui célèbrent ses hauts faits, (et ces robes) leur communiquent un doux parfum*. On voit sur tous ceux qui s'approchent de lui les marques de sa bonté; ceux qui viennent et ceux qui P. 4i6. partent^ ne sont jamais trompés dans leur attente. Il a manifesté (et fait triompher) la vérité qui s'était'' retirée derrière un voile; la fausseté est impuissante depuis qu'il l'a repoussée ^. Il a redressé la colonne délabrée de la piété que le temps avait renversée. Autant tu comptes sur ses bienfaits, autant tu as peur en sa présence. Bien que sa figure exprime la bonté, combien elle inspire
' Les mots o'u. (Jc-^ l>J' J^ n'of- * Je lis L>-Jii àla placede L^AiiJ ; mais
frenl aucun sens : le traducteur turc a lu le vers est évidemment corrompu.
i>iw à la place de viv-, et a donné en marge ' Les manuscrits portent .5^1^ sans la
une autre leçon, savoir: i>j(>^ JjJi ï conjonction; l'auteur, qui étaitévidemraent
ii^ tiUjsi , celle qui se retrouve dans lé- un homme sans instruction, avait voulu
dilion deBoulac. Jeiis tsl/Jic (5y JJ».^^. écrire .iJ^^^^U., expression consacrée,
L'expression fjJi O'J». signifie : «voici! qu'il se rappelait imparfaitement,
prends; » c'est à-dirc : reçois mon aveu. ° La variante du manuscrit D, indiquée
^ L'édition turque, celle de Boulac et dans l'édition de Paris, mérite d'être si-
les manuscrits C et D insèrent ici deux vers gnalée comme offrant un étrange exemple
que je n'essaye pas de traduire, tant ils de l'orlhographe vulgaire : i^>S pour
ofiVeiit de variantes. (J yo!
' Pour |j*.«, lisez |j*s. Jj' est une ' Après i>j«j, insérez L». altération de J, Ji'.
D'IBN RHALDOUN. 445
(le respect! Quand la guerre fronce les sourcils, il l'aborde en souriant; et, vainqueur partout, personne au monde ne peut le vaincre. Quand il lire son opée au milieu des réprouvés, il n'a pas besoin de répéter' le coup lorsqu'il en a frappé un. Il porte le même nom que l'Elu (Mohammed), et Dieu l'a préféré et choisi pour occuper le sultanat. Tu le vois (toujours agir) en khalife chargé des affaires des musulmans, soit qu'il se trouve à la tête de ses troupes, soit qu'il s'entoure d'un brillant cortège. Quand il donne un ordre, toutes les têtes se baissent devant lui; oui, assurément, et tous désirent lui baiser la main. Ses fils-, les Béni Nasr', sont les ornements'' du siècle; ils s'élèvent vers le faîte de la gloire pour ne plus en descendre. Dans (la carrière des) hauts faits et des l>. fn-j nobles actions ils vont bien loin, mais ils se rapprochent (de Dieu) par leur humilité et leur modestie. Que Dieu les conserve tant que la sphère tournera, tant que le soleil éclairera (le monde) et tant que les étoiles brilleront (dans le ciel ! Toutes les fois que cette cacîd sera chantée^ dans les assemblées, cache ta honte ", ô soleil ! elle (est un astre qui) ne se couchera jamais.
Les habitants des villes, dans le Maghreb, commencèrent ensuite à employer un nouveau genre de poëme compose d'hémistiches accouplés à l'instar de l'ode. Le dialecte dont ils s'y servaient fut aussi celui qui est particulier aux villes. On désignait ces pièces par le terme oroud el-bcled [rimes de ville). Celui qui introduisit ce genre chez eux fut un natif d'Espagne et se nommait Ibn Omaïr. S'étant fixé à Fez, il composa un poëme sur le plan suivi dans les odes, mais en s'écartant assez rarement des règles de la syntaxe arabe'. Cette pièce commence ainsi :
Vers le point du jour, pendant que j'étais sur le bord delà rivière, les gémissements de la colombe, perchée sur un arbre du jardin, me firent verser des larmes^. La main de l'Aurore venait d'effacer l'encre des ténèbres, et la rosée'-'
' Pour vJm, lisez tsUj. ' Dans la pièce qui suit, l'auteum'ob-
Pour «U^ , lisez -Wj. serve pas toujours ces règles; il s'en écarte
' La famille d'Ibn ei-.\Im)er, qui régnait très-souvent,
à Grenade, s'appelait les Béni Nasr (en- ' Dans cette pièce toutes les idées sont
fanls de Nasr). évidemment empruntées à la poésie per-
' Littéral. • les lunes. » sane. Elles sont tout à fait étrangères à la
■■ Pour oi*-»^. lisez ijlxj. Cacîd, pour poésie arabe.
cacîda, est l'orthographe du texie. ° Pour U. , lisez «U..
° Je lis ^^^à..
découlait des bouches souriantes des fleurs. J étais allé de bon matin visiter la
prairie ; les gouttes d'humidité s'y voyaient répandues ^ comme des perles
. échappées- du collier qui pare le cou d'une jeune fdle. L'eau fournie par les
". 'ii8. norias^ coulait abondamment, serpentait partout à l'instar des dragons, entourant d'un cercle chaque arbre à fruit et cernant comme un anneau le. pied de chaque arbrisseau couronné de rameaux. Tout cela formait un bracelet autour du jardin. La rosée déchirait de ses mains les voiles'' dont s'entouraient les boutons de fleurs, et les zéphyrs en emportaient le parfum. Le teint noir des nuages^ formait des taches sur l'ivoire du jour; le zéphyr traînait sa robe ( sur les fleurs) en répandant une douce odeur. Je vis (alors) sur une branche**, au milieu des feuilles, une tourterelle dont les gouttes de rosée avaient humecté les plumes, et qui gémissait comme un amant éperdu d'amour et loin de son pays. Elle s'était enveloppée de son plumage^ neuf comme d'un manteau, mais elle avait le bcc^ et les pattes teintes en rouge. Elle portait autour du cou un collier de pierres précieuses, et se tenait perchée au milieu des rameaux, (triste) comme un amant affligé, ayant pour oreiller une de ses ailes et pour couverture l'autre '. Elle se plaignait de l'ardeur qui consumait son cœnr, et, dans sa (douleur), elle serrait son bec contre sa poitrine et poussait des cris. Je lui dis : Colombe, tu empêches mes yeux de goûter le sommeil; dis-moi, ne
P.iig. cesseras-tu pas de le lamenter et de verser des larmes? Elle répondit : J'ai pleuré au point d'épuiser mes larmes, et je n'en ai plus à verser. Pendant toute ma vie je me lamenterai '"de la perte d'un de mes petits qui s'est envolé de chez moi pour ne plus revenir ''; cela m'a habituée au chagrin et aux larmes depuis'^ le temps de Noë. Voilà, disais-je, comment on remplit son devoir; voilà la fidélité. (Elle répondit) : Voyez mes paupières devenues (rouges) comme des blessuresl Mais, parmi vous autres hommes, celui qui est dans l'affliction dit au bout d'une année : Cela m'ennuie de pleurer et de me lamenter. Je lui dis : Colombe, si tu étais plongée dans l'océan des soulTrances, tu pleurerais'^ sur moi, en versant des torrents de larmes, et, s'il y avait dans ton cœur ce (feu brûlant) qui
' Pour (jv^^t, lisez ^^lyiî. ' Pour o-oJU|, lisez i>;^-àiul.
' Pour syjÂ/^ lisez sÂ*JT ' Pourjjy <J , lisez jJjJ ^^.
' Le mot noria (en arabe naao^^a■o^»cU) ' Variantes fausses Ur, «Uj, slàj.
sert à désigner la roue hydraulique, ou roue à chapelets. Dans la province d'Alger on donne ordinairement à ces machines le nom de doulah.
' Littéral. « les seins des robes. » Il faut lire tj^r^^-
' Litléral. « le musc des nuages. »
" Lisez tiyJij i>".jj'.
'" Lisez |ij.j cl 5-yj- " Tous les manuscrits portent J, qui est certainement la leçon du texte original. " Pour J.£, lisez ijy*.
k^est
pou
r cj-^ d'à
près
une licence de la langue vulgaire.
est dans le mien, les branches qui te portent seraient réduites en cendres'. Aujourd'hui, depuis combien d'années n'ai-je pas souffert les peines (de l'absence] Elles m'ont tellement amaigri), que les yeux des autres sont absolument incapables de me voir. (Le chagrin) a revêtu mon corps de maigreur et de maladie, et cette maigreur me dérobe aux regards des observateurs. Si la mort^ voulait v&nir à moi, je mourrais (volontiers) à l'instant même; celui qui est mort, P-43o. sache-le bien , jouit enfin du repos. Elle répondit* : Mes larmes, en se déteignant* sur la blancheur (de mes plumes), ont posé sur mon cou le collier de la fidélité, (et il y restera) jusqu'au jour de la résurrection. Quant à l'extrémité de mon bec, l'histoire de son (accident) est répandue partout : elle est comme un morceau de braise (qui reste encore allumé) après que le corps a été réduit en cendres^. Les colombes de toute espèce me plaignent'' et pleurent sur moi; celui qui est accablé par le dédain et par l'aversion (de la part de sa bien-aimée) manifeste ouvertement (les peines qu'il souffre). Adieu au monde et à son éclat, puisque je n'y ai trouvé ni tranquillité ni repos.
Les habitants de Fez admirèrent beaucoup ce poëme et l'accueillirent avec empressement. Ils en composèrent d'autres sur le même modèle, mais en y négligeant les règles de la syntaxe désinentielle, science qui n'était pas leur affaire. Ce genre de composition se répandit chez eux, et plusieurs de leurs poètes y montrèrent un grand talent. On l'a distingué en plusieurs espèces, telles que le mozaoawedj (l'accouplé), le kazi'', la melaba, et le ghazel (le madrigal). Les noms diffèrent selon la manière dont les vers y sont accouplés, selon les mesures employées et selon le but que l'auteur avait en vue. Voici un mozaoawedj composé par Ibn Chodjaâ, qui était un de leurs grands poètes et natif de Taza ^ :
' Pour (joj LoJ, lisez ijlT^Uj. , * Ces deux derniers vers ne se trouvent
' Il faul lire i^s^-X-:^ jJ , c'est-à-dire »-' pas dans les uianuscrils C et D; ils nian-
s5>->'»l^. quent également dans l'édition de Boulac
' Je passe le vers suivant, parce que, et dans la traduclion turque.
dans son état actuel ; il n'offre pas. un sens ' En caractères arabes (j\^: le manus-
raisonnable. crit B porte (^^LèzaJl (Aan), le manuscrit
* Les mss. C et D portent oA-àJCu. C ^^^<i=J\ [kadlii) ,etla traduclion turque
' Je lis iXx^ et j'adopte la leçon ù-t^^ LSy^-* [meltari). De ces leçons je ne sais
y^^ jLo, celle qui est offerle par les ma- quelle est la bonne.
nuscrits C et D. ' Taza, ou, selon la prononciation eu-
448 PROLEGOMENES
p. ^21. L'argent fait l'ornement (de la vie) de ce monde et l'orgueil des âmes; il égayé des visages qui n'étaient pas portés à la gaieté. L'homme qui possède des deniers en quantité obtient (partout) la parole et la place d'honneur'. Celui qui a beaucoup d'argent est un grand homme, bien qu'il ait peu de mérite, et l'individu le plus honorable d'une tribu est un mince personnage s'il est devenu pauvre. Voilà ce qui me serre le cœur; voilà ce qui y porte le trouble; cela suffirait pour le briser si je ne m'étais résigné aux décrets de la providence. Quand un grand, celui qui est le chef de son peuple, est obligé de chercher asile ^ auprès^ d'un homme sans naissance et sans considération, un tel renversement doit nécessairement nous attrister. Dans la contrariété que j'en éprouve, je me voile la tète* avec ma robe. Ce sont alors les queues qui se mettent devant les têtes; c'est la rivière qui demande au ruisseau^ un peu d'eau. Est-ce la faiblesse des hommes qui en est la cause, ou bien la malice de la fortune? On a
P. /i32. bien des reproches à faire, mais on ne sait à qui les adresser. Voilà qu'aujourd'hui on donne le titre de père d'un tel [BouFolan] à celui qui (hier) se nommait (simplement) un tel [Folan)^\ et si tu voyais comment (il se pavane) avant de répondre à ce qu'on lui demande! Nous avons vécu. Dieu merci, assez longtemps pour voir de nos propres yeux des âmes de sultans (renfermées) dans des corps de chiens. Des hommes d'une grandeur d'âme tout à fait extraordinaire restent presque sans appui; ils se trouvent d'un côté, et l'honneur qu'ils méritent se trouve d'un autre. Le peuple voit que les (riches) sont des ânes', et cependant il les regarde comme les notables de la ville et les fermes appuis (de l'état) *.
Voici encore un mozaouwedja du genre qui est reçu chez eux; il a
pour auteur leur compatriote Ibn Chodjaâ :
Il se fatigue (inutilement) celui dont le cœur s'attache aux belles de nos jours.
ropéenne, Téza, est le nom d'une ville 'ry' (J O" '''^ tS"'') d ■ L'auteur du
située à moitié chemin du Molouia à Fez. poërae, ne sachant pas i'orlhograplie, a
■ Je prolite de celle occasion pour faire ob- écrit ^*~aj pour iA.~.J. Il faut lire Ujli^ à
server que le nom de la ville appelée Fez .la place de v^jL^^.
par les Européens se prononce Faz par ' Pour jI^jI, lisez .ilyi.
les gens du pays. ° C'est la vieille liisloire de Simon et
' Je lis «Jf.motqueje regarde comme Himonides. (Voyez le Coq de Lucien.)
unealtéralionde 8 J. . ' Litléral. «comme des boucs.» Pour
* Je lis (j4:Aj. Le mot ($ il esl mis pour (''')-'' ''^'^^ (^iT^'
bl. " Pour OwjiJL, lisez is'iV^I^, avec les ma-
* Il faul lire ^ji, avec les manuscrits nuscrils, l'édition de Boulac et la traduc- C et D et la traduction turque. tion turque. Dans celle pièce il y a des
' Le mot (ji'^s est une altération de vers dont la construction est très-fautive.
D'IBN RHALDOUN. 449
Prends garde à loi, ami! (ne soulTie pas) que la beauté le prenne pour son jouet. Aucune belle n'a fait une promesse sans l'avoir rompue; il y en a bien peu à {|ui tu puisses te confier et qui aient confiance en toi. Elles traitent leurs amants avec dédain, résistent (à leurs prières) et cherchent, de propos délibéré, à briser les cœurs des hommes. Qu'elles contractent une liaison, elles la briseront sur-le-champ; qu'elles fassent une promesse, elles la rompront dans tous les cas. Il y avait' une belle que j'aimais et dont mon cœur était épris; j'aurais P. âjS. donné la peau de mes joues pour lui en faire des sandales; j'avais disposé dans le centre de mon cœur un lieu pour la recevoir, et je disais: «0 mon cœur! traite avec honneur celle qui vient loger chez toi. Elle traita comme une bagatelle les humiliations qu'elle- t'imposait, et te fit subir tout ce qu'il y a de redoutable dans l'amour. • Je lui avais donné plein pouvoir sur moi; je consentais à la reconnaître pour la uiaîtresse (de mon cœur). Oh! si vous aviez vu dans quel état j'étais quand je la voyais'! Je savais à l'instant à quoi tendait chacune de ses pensées*, et je devinais ses souhaits avant qu'elle les eût exprimés ; j'usais de toute n)on adresse pour satisfaire à ce qu'elle désirait, quand même c'eût été de faire de l'huile au printemps ou d'éplucher (du blé) pendant qu'il fait nuit. J'irai lavoir, quand même elle serait à Ispahan! N'importe tes remontrances, il faut que je lui dise : • (Ton amant) vient te visiter. »
(Cela continue sur le même ton) jusqu'à la fin de la pièce.
Un autre de ces poêles vivait à TIemcen et se nommait Ali Ibn el- Moucdden. Dans ces derniers temps il y avaitàZcrhoun, près deMiknéca (Mequinez) , un nommé El-Kefîf, qui s'était distingué par le talent P. ia/i. vraiment original qu'il déploya dans toutes les branches de ce genre de composition. J'avais appris par cœur quelques-unes de ses pièces, et, parmi celles qui sont restées dans ma mémoire, il y en a une qui a pour sujet la marche des Mérinides vers l'ifrîkiya, sous la conduite du sultan .Abou 'l-Hacen. Le poêle, après avoir blâmé celte expé-
' Le mol ^^S paraît être mis ici pour tien turque : *-^^ oU-*- i-^ J-^ !~^y^-
(jlT. 'aj-^' J^ Lr"^*^> *.jX> *Ji>aijI. Jedois
* lAxc est une altéralion de t.ivr^. laire observer que le traducteur turc a
' Pourj»-a-0' , lisez «v-o-u. L'hémisliclie donné le texte de loulcs ces pièces, et que,
suivant est tellement altéré que je n'essaye en général , il ne les a pas expliquées,
pas de le traduire. Le vers entier se lit ainsi * Je lis J^-î-^j, avec le traducteur turc
dans l'édition de Boulac et dans la Iraduc- et l'édition de Boulac. LtL. est pour «*L..
pou
Prolégomènes. — m.
450 PROLEGOMENES
dition, parle de leur défaite à Cairouan ^ et les console de cet échec en leur citant les malheurs qui sont arrivés à d'autres peuples. Son poëme est une espèce de melaba, et offre, au commencement, un bel exemple de la figure de rhétorique appelée beraât el-istihlal [bonté de l'exposition) , et qui consiste à faire sentir la tendance d'une pièce tout d'abord et dès le début même. En voici le commencement :
Gloire à celui qui, dans tous les temps, dirige à son gré les intentions des rois! Si nous lui montrons notre obéissance, il nous accorde un secours efficace, et si nous transgressons ses ordres-, il nous inflige tous les genres d'humiliation.
Le poète continue dans le même style jusqu'à ce qu'il entre en matière ; alors il demande , en ces termes, ce qu'était devenue l'armée du Maghreb :
Fais partie d'un troupeau, quelque petit qu'il soit, plutôt que d'en être le berger; le berger doit répondre de son troupeau. Invoquons dans l'exorde la bénédiction de Dieu sur celui qui appela les hommes à l'islamisme, sur l'agréé de Dieu, sur le Prophète exalté et parfait 3, puis sur les khalifes bien dirigés, puis sur les successeurs (des Compagnons)*; ensuite'' parle de qui tu veux et dis :- P. A 25. 0 pèlerins qui avez pénétré dans le Sahra et qui savez décrire les pays et leurs habitants! l'armée de Fez, si brillante'', si belle, où est-elle passée d'après la ferme volonté du sultan? Pèlerins, je vous le demande, au nom du Prophète'' dont vous avez visité le tombeau , et à cause de qui vous avez traversé les collines du désert, qu'est devenue l'armée maghrébine qui a disparu dans la noire Ifrîkiya? (qu'est devenu) celui qui vous avait donné des provisions en abondance et qui (par ses dons) aVait répandu le bien-être jusque dans le pays du Hidjaz^.^
P. 428. Le poète se met alors à décrire la ligne de marche suivie parles
' Voyez rintroduction de la i" partie, ' Celte pièce est écrile en un dialecte
p. XXVIII. tellement corrompu, que les copistes n'y
' Lisez oUa.<ïC ont presque rien compris. Aussi les ma-
' Variante: jyXJl. nuscrits offrent-ils une foule de variantes
' Lisez siL/.J.y|. s'écartanl les unes des autres au point de
' f tS*J est une altération de (^Ouu. rendre impossible le rétablissement du
" Lisez oy^l. texte. Il m'a donc fallu renoncer à la tâclie
' Pour lySyJ Lj , lisez ^J^ÀJL de traduire le reste du poëme.
troupes, et finit par raconter la dernière expédition du sultan, celle qu'il avait entreprise contre les Arabes nomades de i'Ifrîkiya (et qui P. 429. lui fut si désastreuse). Ce poënae renferme des pensées et des tournures très-originales.
Les Tunisiens aussi avaient inventé un genre de melaba., dans laquelle ils se servaient de leur dialecte vulgaire'; mais la plupart de leurs pièces sont si mauvaises, que je ne m'en rappelle plus une seule.
Il y avait à Baghdad, chez les gens du peuple, un genre de poëme qu'ils nomment mewalia"^ et qui renfermait plusieurs espèces désignées par les termes haufi, kan-oaa-kan, dou-beïteïn^, etc. La diversité de ces dénominations provenait de la diversité des mètres qu'ils avaient l'habitude d'employer: aussi chaque espèce a-t-elle son nom particulier. Celle qui est la plus usitée est le mozdaoawedja (accouplé), pièce composée de qualre ghosn (ou vers).
Les gens de Misr et du Caire ont suivi Fexemple de ceux de Baghdad. On remarque beaucoup de traits originaux dans les pièces de leur composition, les auteurs ayant mis à contribution les tournures de l'idiome vulgaire pour exprimer leurs idées. Aussi ces productions sont-elles très-remarquables.
[J'ai trouvé* dans le Diwan d'Es-Safi el-Hilli^ un passage que je reproduis ici dans les paroles de l'auteur : « La meivalia est du mètre nommé besit, et se compose de quatre ghosn ayant des rimes (identiques*). On la nomme aussi satt^fvoio^, son) et beïteïn (quatrain)^ Ce
' Littéral. « urbain. » ' Ce paragraphe manque dans le ma-
' Voyez un peu plus loin. nuscrit A, dans l'édition de Boulac et
' Les mots dou beït signifient, en per- dans la traduction turque,
san, deux vers, couplet; noire auteur lui ^ Ce poëte se nommait Safi ed-Dîn Abd
adonné la forme du duel arabe en y ajou- el-AzîzlbnSeraîael-HilH. Selon HadjiKha-
tant la syllabe cïn. M. Freytag a parlé de lifa, il mourut en 760 (iS/ig-iSSo de
l'espèce de poëme appelé Kan-oua-kan. i. C).
(Voyez son Arahiscke Verskunst, p. 46i.) ° Littéral, net de quatre rimes. i>
Aucun des auteurs que j'ai consultés n'a ' Beïteïn signifie deux vers; mais, chez
fait mention du haafi. les Arabes, le vers (beït) doit se composer
furent les habitants d'Ouacct qui, les premiers, imaginèrent ce genre de poënie. Le kan-oua-kan se compose de (quatre) chatr {ligues, hémistiches) ayant tous la même rime, mais étant de mesures différentes; le premier chatr de chaque vers est plus long que le second. La lettre qui forme la rime doit être précédée d'une des lettres faibles !, ^, ^g. Ce furent les gens de Baghdad qui inventèrent la mewalia. On nous a récité une pièce de ce genre (qui commence ainsi) : Dans un signe p. hio. fait avec les sourcils il y a un discours qui explique [la pensée) et la fait entendre à Omni el-Akhras^; cette pièce est dans le dialecte de Khoraçan.] » Fin de l'extrait. Voici ce que je me rappelle de plus remarquable parmi les morceaux de cette espèce :
Regarde ma blessure qui saigne encore; (sache,) mon cher frère, que l'assassin s'amuse à la campagne. On m'a dit : « Tu pourras te venger. • J'ai répondu : «Gela serait mal; la personne qui m'a blessé^ me guérira; cela sera mieux. »
Un autre poëte a dit :
Je frappai à la porte du pavillon, et une femme dit : « Qui frappe? • Je répondis : «Un affligé, point voleur ni brigand. » Elle sourit, et l'éclat de ses dents brilla devant mes yeux; je m'en retournai, tout ébloui et noyé dans l'océan de mes larmes.
Un autre a dit :
Je me rappelle le temps où elle redoutait notre séparation et disait, lorsque l'amour m'arrachait des plaintes : « (Sois tranquillel) je donnerais mes yeux pour racheter ta vie. » Un beau jeune homme lui donna dans l'œiP; je lui rappelai sa promesse et elle répondit : « Je suis ta débitrice ''. »
de deux hémisliches. Or, dans les mewflJia, 'Le lexle donné dans la Iraduclion
les quatre hémistiches riment ensemble , turque ofire la leçon (j^'J U.J. Les manus-
et, pour cette raison , j'ai rendu 6c(7em par crits C et D portent (jjIaj à la place de
quatrain. i^Lu. Je lis ^jjL»J U.
' Je lis <jy-*j' r^y-^'^' C^ y^- ^^ '""^ ' ^''"^ réponse paraît signifier : » J'nc-
jj^ ne se trouve pas dans les manuscrits. quitterai plus lard l'engagement qne j'ai
* Il faut lire j^^*^*^. Le mot jt est unp pris avec toi. « altération de tJOwll.
Un autre a décrit le hachich^ en ces termes :
Une (drogue) dont je m'enivre en cachette, pendant que je ressens encore l'-iZt. ies effets qu'elle a produits. Avec elle nous pouvons nous passer de vin, de cabarelier et d'échanson. Elle est méchante, et sa méchanceté contribue à entretenir le feu qui nie dévore. Je la cachai dans mon estomac, mais elle se montra dans mes yeux.
Un autre a dit :
O loi dont la rencontre fait dire aux amants'-', ôrano.' jusqu'à quand tourmcnteras-tu ce cœur par Ion dédain? Aïe! hélas! la m'as frappé au cœur avec ton va-t-en! et la patience, plût au ciel (que j'en eusse) ! Le monde est à mes yeux une chose qui fait dire^î.' quant à ta personne, chutai
Par un autre :
Je disais à celte belle, lorsque la canitie avait totalement envahi ma tête : « Ma petite mère! accorde-moi un baiser à cause de mon amour. • Elle répondit, après avoir laissé dans mon cœur une douleur brûlante ; « Que veut dire du coton sur la bouche d'un homme vivant*? »
La pièce suivante est d'un autre poêle :
Elle me regarda en souriant, et les averses de mes larmes tombèrent avant ^ que son éclair (c'est-à-dire l'éclat de ses dents) eût paru. Elle ôta son voile et je crus voir la lune à sou lever. Elle répandit (sur ses épaules) les ténèbres de P. /iSa. ses cheveux, et mon cœur s'égara dans ce labyrinthe. Elle me dirigea enfin au moyen d'un fil blanc formé par la raie de sa chevelure.
Voici un morceau par un autre poète :
Chamelier ! pousse nos montures en avant, et arrêtons-nous, avant l'aurore,
' On connaît les efTels du hachlch ou ' Dans l'ensevelissement des niorls, on
feuille de chanvre pris en forme de con- bouche les orifices naturels avec du coton,
serve ou fumé comme du tabac. Ici, le mot colon désigne la moustache
" Littéral, «aux enfants de l'amour. » blanche.
' Il faut lire a:, -^f et peut-être ^i. ' Je lis cy-'^-<» , avec l'édition de Boulac
L'interjection ^jS doit être insérée après le et la traduction turque, mot LÎ^y'-
454 PROLEGOMENES
auprès de la demeure où habitent nos bien-aimées. Crie ' alors dans (le campement de) la tribu : «Celui qui veut une récompense, qu'il vienne prier sur le mort que le dédain a tué. »
Un autre a dit :
Ces yeux avec lesquels je t'ai regardée ont passé la nuit à contempler les étoiles et à s'alimenter de l'insomnie. Les flèches de la séparation n'ont pas manqué de m'atteindre; ma tranquillité d'esprit est niorle; que Dieu l'en accorde une abondante récompense!
Par vm autre :
Belles filles qui êtes si tyranniques- ! j'aimais dans votre village un faon qui tourmentait les lions féroces en leur donnant des soucis; — un tendron qui, en se balançant (avec grâce), captivait les cœurs des jeunes vierges, et qui, en se découvrant la figure, ôtait à la lune le droit de lui être comparée.
Voici une des pièces qu'on nomme dou-beïteïn :
p. 433. Celle que j'aime jura par le Créateur que, chaque nuit, elle enverrait son image me visiter pendant mon sommeil. 0 feu du désir que j'éprouve pour elle ! brûle vivement pendant la nuit; ta lumière servira peut-être pour la guider.
Il faut maintenant savoir que, pour acquérir le genre de goût au moyen duquel on apprécie la valeur des expressions employées, dans l'un ou l'autre de ces dialectes, pour énoncer des idées, il faut s'être familiarisé avec ce dialecte, s'en être servi très-souvent et avoir beaucoup conversé avec le peuple qui le parle. C'est ainsi qu'on acquiert la faculté de manier un idiome quelconque, ainsi que nous l'avons dit en traitant de la langue arabe. Aussi les Espagnols ne comprennent-ils pas la force des termes qui s'emploient dans la poésie des Maghrébins; ceux-ci ne saisissent pas bien la valeur des expressions qui se rencontrent dans la poésie des Orientaux et dans celle des Espagnols; les Orientaux, de leur côté, n'entendent pas les expressions
' Il faut lire xej sans techdîd. — ' Peut-être faut-il traduire « belles filles d'El-Hakr. »
D'IBN KHÂLDOUN. 455
usitées dans la poésie de l'Espagne et dans celle du Maghreb. En effet, l'idiome parlé dans chaque pays diffère, par sa phraséologie, de ceux dont on se sert ailleurs; les habitants de chacpie ville comprennent la force des expressions usitées dans le dialecte de cette ville, et se trouvent ainsi en état de goûter les poëmes de leurs compatriotes. Et dans la création des deux et de la terre, ainsi que dans la diversité de vos langues et de vos couleurs, il y a des signes [instructifs) pour toutes les créatures. [Coran, sour. xxx, vers. 2 i .)
Nous étions sur le point de nous écarter de notre sujet, quand nous nous sommes décide à mettre fin au discours que nous avons tenu dans cette première partie de notre ouvrage \ discours qui a eu pour objet la nature de la civilisation et les accidents qui s'y présentent. J'ai traité d'une manière qui me paraît suffisante les divers problèmes qui se rattachent à cette matière. Il viendra peut-être après moi une personne qui, ayant reçu de Dieu un jugement sain et une science solide , entreprendra l'examen d'autres questions bien plus nombreuses P iliaque celles dont nous avons parlé. Car celui qui a établi pour la première fois une branche de science n'est pas tenu de traiter tous les problèmes qui s'y rattachent; il n'a d'autre obligation que de faire connaître l'objet de cette science, les principes d'après lesquels on la divise en plusieurs parties et les observations auxquelles elle a donné lieu. Ceux qui viendront après lui ajouteront graduellement d'autres problèmes à cette science, jusqu'à ce qu'elle ait acquis toute sa perfection. Dieu sait, et vous ne savez pas.
[A la fin de l'exemplaire dont ceci est la copie on lit ce qui suit :1* L'auteur de cet ouvrage dit : « J'ai terminé la composition de cette première partie, renfermant les Prolégomènes , en l'espace de cinq mois, dont le dernier fut celui qui marque le milieu de l'an' 779 (octobre 1377 de J. C). Je l'ai ensuite mis en ordre et corrigé; j'y ai ajouté
C'esl-à-dire de l'Histoire universelle. quent dans les manuscrits C el.D et dans
(Voyez la première partie , Introduction , l'édition de Boulac. p. xcvii.) ' Le mot *X»- est de trop; il ne se trouve
Les mots placés entre crochets man- pas dans les manuscrits.
l'histoire de tous les peuples, ainsi que j'en avais pris rengagement dans ma préface. Et la science ne saurait provenir que' de Dieu, le puissant et le sage !
' Pour (jf, lisez Jf|, avec tous les manuscrits.
FIN DES PROLEGOMENES