‹ Les prologues de TérenceChapitre 103 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Dans les deux accusatioas de plagiat la mauvaise foi des adversaires de Térence est manifeste. Dans le cas de VEunuque, Luscius devait bien se douter que Térence avait remonté à l'original grec; du moins, il aurait pu prendre la peine de vérifier, avant de lancer publiquement une imputation aussi grave. Mais la malveillance avait étouffé en lui tout sentiment d'impartialité. La campagne contre les Adelphes fut aussi déloyale : la coterie de Luscius savait très probablement que Plaute avait omis la scène en question ; elle était certainement persuadée, dans tous les cas, que Térence, pas plus ici que pour ['Eunuque, n'avait songé à tirer parti d'une comédie latine. Mais il y avait contre lui une apparence; l'occasion parut bonne à ces gens peu scrupuleux de tenter encore une manœuvre perfide ^

Le grief de 'collaboration clandestine^, comme ceux de contamination et de plagiat, est relevé deux fois par Térence : dans le prologue de V Heautontimorumenos et dans celui des Adelphes. C'est évidemment qu'il fut lancé et exploité contre notre poète avant la représentation de ces deux seules comédies. Mais pourquoi, ne s'appliquant pas en particulier à V Heautontimorumenos et aux Adelphes, ayant, d'après les termes où il est formulé par Térence, une portée absolument générale, se produisit-il dans ces deux cas plutôt qu'à propos des autres pièces ? Les reproches plus précis

' M. Dziatzko (éd. des Ad. note au v. 13 du prol.) croit que les ennemis de Térence ne connurent pas sa pièce textuellement avant la représentation, mais surent seulement qu'elle était en partie imitée des Synapothn. et conjecturèrent dès lors (^ue Térence avait dû se servir des Commor. Môme si cela est vrai^ la conduite des amis de Luscius fut fort déloyale. Mais je croirais plutôt que les adversaires eurent entière connaissance de la pièce, comme il était arrivé pour V Eunuque, et peut-être de la même façon.

^ Sur cette question on peut lire une très médiocre dissertation dans le Térence de la coll. Lemaire, t. 1, p. XXX sqq.

sont signalés et rîîfulL'S dans les prologues des comédies qui y prêtèrent le flanc : VEunuque et les Adelphes, où la mauvaise foi avait dénoncé un prétendu plagiat, sont défendus contre l'accusation de plagiat ; la légitimité de la contamination est plaidée à propos de V Andrienne , pièce contaminée. Il en est ici tout autrement. L'Heautontimoruonenos n'est point, parmi les drames de Térence, le premier que ses adversaires aient considéré ou feint de considérer comme le résultat d'une collaboration ; mais ce fut seulement avant la représentation de cette pièce qu'ils s'avisèrent de ce grief; ce fut elle qui leur fournit la première occasion d'en faire usage ; ils s'en servirent alors avec d'autant plus d'empressement que l'œuvre ne donnait prise à aucune critique spéciale et ils rééditèrent, pour l'appuyer, le grief de contamination, sous forme générale aussi. Plus tard, quand ils surent que les Adelphes seraient représentés aux jeux funèbres de Paul- Emile, s'ils crurent opportun de reprendre l'accusation laissée de côté dans l'intervalle comme inefficace, c'est qu'elle empruntait aux circonstances une apparence de fondement. L'un des fils du défunt, présidents des jeux, était Scipion Emilien, ami de Térence, et comptait au nombre de ces grands personnages dont Luscius et les siens voulaient faire, aux yeux de l'opinion publique, les collaborateurs du poète. Scipion avait choisi pour cette solennité deux œuvres de Térence, les A delphes et VHécyre ; à cela rien d'étonnant : il avait mis lui-même la main à la composition de ces pièces ; il était bien naturel qu'il profitât de ses propres jeux pour les faire connaître. Voilà sans doute les réflexions au moyen desquelles les malveillants s'efforcèrent de donner du crédit à la vieille accusation renouvelée.

Il ne semble pas, d'après les passages des deux prologues en question, que, du vivant de Térence, ses détracteurs soient jamais allés jusqu'à prétendre qu'il n'était pour rien dans les comédies jouées comme siennes. C'eût été là vouloir le réduire au rôle de prête-nom, de pseudonyme vivant

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