‹ Les prologues de TérenceChapitre 104 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

imaginé pour cacher certains personnages de la noblesse, les vrais auteurs, désireux de ne passe livrer à la publicité; rôle pareil, malgré la différence des situations, à celui de ce Callistrate, de ce Philonide, qui, en attendant la majorité théâtrale d'Aristophane, adoptèrent et présentèrent les drames du jeune poète, les enfants de la fille-mère ^ Si le parti de Luscius n'essaya pas de répandre cette opinion extrême, ce ne fut ni par amour de la vérité, ni par ménagement pour l'ennemi : le reste de leur polémique nous en est garant. Mais elle était trop invraisemblable ; trop de gens savaient et pouvaient attester que Térence passait son temps à travailler pour le théâtre. Une telle légende ne s'est formée qu'après la mort du poète, à quelque distance des événements. On dirait cependant que le sens du grief de collaboration n'a pas été le même dans les deux cas où il s'est produit. Voici de quelle façon il est formulé dans le prologue de V Heautontimorumenos :

« Tum quod malivolus vêtus poeta dictitat, Repente ad studium hune se adplicasse musicum, Amicum ingenio fretum, haud natura sua.,.. 2 »

Luscius aurait donc voulu d'abord faire passer Térence pour une sorte de pauvre d'esprit qui s'est voué à une tâche audessus de ses forces et ne s'en tire que grâce au concours de personnes plus capables sur lesquelles il a compté, quand il s'est rais à l'ouvrage, pour guider sa main aux endroits difficiles. D'après ces affirmations, Térence aurait été, par rapport à ses collaborateurs, comme un élève mal doué dont le maître retouche à chaque instant l'ébauche. Ses adversaires paraissent lui avoir reconnu, quand ils reprirent l'accusation à propos des Adelphes, une situation moins humble :

« Nam quod isti dicunt maUvoli, homines nobiles Eum adjutare adsidueque una scribere.... ^ »

1 Cf. Vie anonyme d'Aristopb. et Nuées, 530 sq.

2 V. 22 sqq.

3 V. 15 sq.

Les rôles sont intervertis, l'élève a fait tant de progrès qu'il est devenu maître, chef d'atelier ; les collaborateurs ne sont plus maintenant que des auxiliaires exécutant sous sa conduite la part de besogne qu'il leur distribue ; la direction du travail n'appartient qu'à lui. En somme, les ennemis de Térence prétendaient le dépouiller seulement d'une partie plus ou moins grande de son mérite littéraire, et cola, comme il ressort des pluriels employés dans les deux passages cités, au profit non d'un seul, mais de plusieurs.

Que faut-il penser de cette prétention, et d'abord qu'en ont pensé les anciens ? L'opinion soutenue du vivant de notre poète par ses détracteurs, trouva après sa mort des partisans dont la plupart allèrent même beaucoup plus loin que Luscius. « Non obscvra fama est, dit Suétone ', adjutum Terentium in scriptis a Laelio et Sciplone », et il ajoute un peu plus loin que cette opinion, en faveur surtout parmi les contemporains de Térence, « usque ad posteriora tempora valuit ». A l'appui de son dire, il produit deux témoignages. L'un est de Népos qui raconte, comme puisée à une source sûre, l'anecdote de Lélius priant sa femme, qui l'appelle pour se mettre à table, de ne pas le troubler et, quand il entre enfm dans la salle à manger, disant « non saepe in scribendo magis sihi successisse, » récitant même ce qu'il venait d'écrire, un passage de V Heautontimorumenos : « Satis pal proterve me Sijri... » L'autre est de C. Memmius, l'ami de Lucrèce et de Catulle, qui, dans un discours pour lui-même, avait dit : « P.Africanus^ a Terentio personam miotuatus, quœ domi luserat ipse, nomine illius in scaenam detulit ». Donat, dans V Auctarium de la Vie de Térence, apporte un troisième témoignage, celui d'un certain Vallégius :

Tu£e, Terenti, quae vocantur fabulîe,

Cujae sunt l Non has, jura qui populis dabat,

Summo ille honore affectus, fecit fabulas ?

Ainsi, d'après Népos, Lélius aurait été le collaborateur, non

^ Vie de Ter, Je cite d'après le texte de Eitscbl, Oj)usc, III, 204 sqq.

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