CHAPITRE TROISIEME
d'ailleurs par !a malveillance des expressions, élait une qualité dans la comédie, « miroir de la vie quotidienne, » selon le mot du vieil Andronieus. Mais une démonstration de ce genre exigeait d'assez longs développements, des considérations littéraires sur la distinction de la comédie et de la tragédie : elle n'avait guère chance de toucher un public aussi peu lettré que la foule romaine. Térence ne l'essaya pas, du moins d'une façon directe et explicite : car, implicitement et indirectement, c'est bien à une apologie de cette sorte qu'il s'arrêta. « Le vieux poète, réponditil par la bouche de Prologus, lance cette accusation au nouveau,
Quia nusquatn insanum scripsit adulescentulum Cervam videre fugere et sectari canes Et eam plorare, orare ut subveniat sibi '»;
allusion à quelque scène d'une pièce de Luscius, dont le ton, d'après Térence, n'était pas du tout celui de la comédie. Le rival qui l'accusait de ramper, il l'accuse de se perdre dans les nuages ; il critique l'extravagance des œuvres de celui qui critiquait la banalité des siennes. Il donne à entendre, sans le dire nettement, que son ton à lui est le vrai ton de la comédie. Il n'est fluet que par rapport à celui de Luscius, ridiculement éclatant. Nous verrons bientôt ce que vaut cette critique en elle-même. Elle est évidemment insuffisante comme moyen de justification. Si Luscius est tombé dans un extrême, Térence n'en a pas moins eu tort de tomber dans l'autre. Le public s'en contenta, puisqu'il applaudit le Phormion, et, le grief n'ayant pas été reproduit, Térence fut dispensé de chercher mieux.
Dans la guerre que lui avait déclarée Luscius, Térence, avons-nous dit, ne resta pas constamment sur la défensive.
1 Ph. 2)i'(il. G sqq .
Les prologues de VEunuque, de V Heautontimorumenos et du Phormion conlienneut une partie agressive. C'est naturellement par des accusations d'ordre littéraire que Térence voulut se venger des accusations d'ordre littéraire dont le poursuivait Luscius. Il y a pourtant de notables diiïcrences entre les coups portés par chacun des deux adversaires. Luscius attaque dans les entreliens delà vie journalière, devant un nombre plus ou moins restreint de personnes ; Térence, du haut de la scène, devant le public ; ce qui rend ses représailles beaucoup plus sensibles à l'adversaire. Mais, si les blessures qu'il fait sont plus douloureuses sur le moment, elles sont en somme moins dangereuses : il ne critique, en effet, que des œuvres déjà jouées, dont le sort par conséquent est déjà décidé. Il ne se flatte pas de faire infliger à son rival un échec immédiat; il ne veut que le déconsidérer et surtout se donner à lui-même aux yeux des spectateurs une altitude résolue. Tout autre est le plus souvent l'objectif du vieux poète. On s'explique du reste aisément pourquoi Térence n'a pas adopté la tactique familière à son rival : il avait affaire, lui, non pas à un débutant, mais à un vétéran dont la réputation était depuis longtemps établie. C'est de cette partie agressive des prologues qu'il nous reste à parler pour achever l'étude de la polémique, partie intéressante à un double titre : parce qu'elle nous fournit quelques renseignements sur la manière de Luscius, et surtout parce qu'elle complète et accentue les indications piquantes que la partie défensive nous a données sur le caractère de Térence.
La série des attaques s'ouvre par une accusation à portée générale, par une critique qui atteint tout le théâtre de Luscius ; c'est la seule de cette espèce. La voici :
(L ... Bene vertendo et easdem scribendo maie, Ex Grjecis bonis Latinas fecit non bonas i. »
1 Eun. 2}rol. 7 sq. La correction de Guyet :
Qui maie vertendo et eadem (ojiera) scrlhendo maie... est évidemment mauvaise ; elle met Térence en contradiction avec lui-