CHAPITRE TROISIEME
posé pour les besoins de sa causée La part d'invention est minime dans ses comédies ; presque toujours il suit pied à pied son modèle grec, et quand il le quitte pour faire un écart de quelque importance, c'est qu'il s'attache à un autre modèle grec, qu'il abandonne un moment la main de l'original principal pour prendre celle de l'original secondaire.
Au reste, le reproche queTérence fait à Luscius est exprimé bien moins par les mots « bene vertendo » que par les suivants : « easdem scribendo maie - ». On ne peut ici donner au verbe « scr ibère ^ » que la signification correspondante à celle du substantif « scriptura » dans le passage du prologue du Phormion que nous avons étudié tout à l'heure. Puisque, d'après Térence lui-même, les pièces grecques qui ont servi de modèles à Luscius étaient bonnes, et qu'il les a traduites exactement, la mauvaise qualité des pièces latines ne peut tenir qu'à la forme, au style. En d'autres termes, Térence accuse Luscius d'être un mauvais écrivain. L'accusation est grave. Que faut-il en penser ? D'abord on ne saurait nier la compétence de l'accusateur : en matière de style, Térence était un maître, un fin connaisseur. Il n'a pu s'y tromper; si, sincèrement, il jugeait les comédies de son rival mal écrites, c'est qu'elles l'étaient en eiïet. Mais n'a-t-il pas menti par esprit de vengeance ? Non ; car une pareille critique n'était pas de nature à faire grande impression sur le public romain ; Térence n'eût pas songé à l'inventer : comme elle était fondée, il ne négligea pas de la formuler, voulant à tout prix exercer des représailles et
1 IMd. 18 sqq.
'^ Bentley exagère la fidélité de Luscius et étaient à tort uu rapport essentiel entre cette fidélité et la mauvaise qualité du style : « Bene vertere est fideliter vertere, vcrhum vcrho reddcrc ex grœca. Id ipsum bene vertere est maie scr ibère latinas. Diversa enim est indoles utriusque sermonis.... Lavinius Luscivs, dum nlmis Jiduvi inter2)retem eglt, id qtwd necesse crat, ex grœois bonis vialas latinas fecit. »
3 Ceux qui, avec F. Fabricius (qui d'ailleurs adoptait a ras dcseribendo j), leçon de quelques mauuscrits), donneraient au verbe le sens de « ordinare, O'.aTaTTE'.v ». ne tiendraient pas compte de cette considé» ration essentielle.
n'y trouvant pas matière aussi ample qu'il l'aurait désirée. Il sentait si bien l'inelficacité relative de l'accusation, pourtant si grave en soi, qu'il n'a pas insisté. Au lieu de prouver, il s'est contenté d'alTirmer, parce que pour prouver il eût fallu citer des exemples que les spectateurs n'auraient sans doute pas trouvés concluants, énumérer des défauts dont l'importance, dont le sens même leur auraient échappé. Si le procès se fût plaidé devant un tribunal composé de lettrés, tels que Scipion et Lélius, soyons assurés que Térence aurait produit une solide et triomphante démonstration. Malheureusement pour lui, le grief le plus sérieux qu'il eût à faire valoir contre son adversaire, le seul vraiment sérieux, pour parler plus exactement, perdait à peu près toute sa force devant les juges qui écoutèrent le réquisitoire. Mais la postérité le retient et il pèse de tout son poids réel dans notre jugement sur le talent de Luscius. Si le caractère du vieux poète malveillant nous a paru peu digne d'estime, jusqu'ici son talent s'était montré à nous sous un jour assez favorable : en choisissant pour les traduire des pièces telles que V Apparition et le Trésor de Ménandre, il avait fait preuve de goût et d'intelligence ; sa méthode de reproduction, quoiqu'un peu étroite, était en somme d'un amateur éclairé de la beauté littéraire : ajoutons tout de suite que les autres critiques de Térence, dont il nous reste à parler, n'auraient pas sensiblement modifié cette bonne impression. Mais voici qui l'amoindrit comme poète d'une manière sérieuse : il était mauvais écrivain. Il appartenait à la catégorie des Cécilius et des Pacuvius : ainsi que ses deux contemporains, si durement traités par Cicéron, il ignora l'art du beau style latin. Mal écrites et sans originalité, ses œuvres ne dépassaient pas le niveau du médiocre. Il n'était ni Plante ni Térence, n'ayant ni la riche verve de l'un ni l'art consommé de l'autre.
Faut-il voir le développement de la même critique dans le vers suivant :
Idem Menandri Phasma nunc nuper dédit ?