CHAPITRE TROISIÈME
Après avoir attaqué en bloc tout le théâtre de Luscius au point de vue de la forme, Térence a-t-il voulu signaler comme exemple du défaut en question le Phasma, pièce récemment jouée, présente encore à la mémoire des spectateurs ? C'est l'opinion exprimée dans une des scholies de Donat : « Tô aùid apparet pronuntiatum, quasi hoc ipso admonuerit spectatorem quam turpiter et imperite hxc fabula scripta sit. Et bene « nunc nuper » ut ex vicinilate facti ostendat nihil esse dicendum quam displicuerit hxc comœdia Luscii Lavinii, propterea quod res recens sit et omnes meminerint. » LMngénieuse correction proposée par Bothe :
Idem Menandri Phasma nuper perdidit,
a pour point de départ la même interprétation ; celle de Bentley aussi ' :
Item ut Menandri Phasma nunc nuper dédit.
Mais Bolhe et Bentley ont senti qu'il était bien difficile d'adopter l'opinion de Donat, si l'on gardait la leçon des manuscrits, que dans le texte traditionnel ce vers est trop isolé des précédents, trop lié aux suivants pour être considéré comme le développement des premiers. C'est la difficulté qu'ils ont voulu faire disparaître ; mais ils en ont par là créé une nouvelle, Si le vers en question est lié aux précédents, les suivants, qui tiennent intimement à celui-ci, font aussi corps avec eux, doivent passer pour la suite de la même critique; ce qui est impossible, puisqu'ils formulent une critique d'ordre tout différent, ainsi que nous allons bientôt le voir. Il faut donc repousser les corrections et chercher si la leçon des manuscrits n'offre pas*, telle quelle, un sens raisonnable. En y regardant de près, on en trouve un qui est déjà signalé dans une autre scholie de Donat ^ : « Utrum
1 « NetotiLS versus instar arence sine calce sit, lege : Item ut, etc.; hoc est, similiter ac... »
2 Voici la vulgate de ce passage : a Utrum ergo hoc dicat, ijuod totam fahulam tramferrndo lœserit Luscius Lavinins, an hoc tanfin/r de quo rcpreliendat, sed kis slgnis, etc. » Ce qui ne donne pas de sens. J'ai trou-
ergo hoc dicat, quod totam fabulam transferendo Ucserit Lusclus Laviiiius, an hoc tanlum dicat, non que reprehendat, sed his signis velit ostendere quem dicat vitinse Thesaurum composuisse : ut in Thesauro sit culpa, non in Phasmate. » Térence n'a pas de reproche spécial à faire au Phasma^ ] il va sans dire qu'il tombe, ainsi que le Thésaurus et toutes les autres pièces de Luscius, sous le coup de la critique précédente. Mais le Phasma est la dernière comédie de Luscius ; le Thésaurus^ où Térence a trouvé matière à une nouvelle accusation, est plus ancien ; beaucoup de spectateurs ne savent plus de quel poète il est; tous au contraire se souviennent, la représentation ayant eu lieu tout récemment, que l'auteur du Phasma est Luscius. Ainsi Térence, sans le nommer, désigne clairement au public son adversaire, ce qui était indispensable pour que l'attaque eût tout son effet. Le vers qui nous occupe ne doit donc pas être rattaché à la partie antérieure du contexte : il sert de préparation à la suite; il ne contient pas une critique : il n'est qu'une indication"-, La seconde critique, la voici maintenant ^ :
« Atque in Thesauro scripsit causam dicere Prius unde petitur, aurum qua re sit suom, Quam ille qui petit, unde is sit Thésaurus sibi, Aut unde in patrium monumentum pervenerit. »
Nous savons que plusieurs comédies grecques portaient ce titre de Trésor'' \ il s'agit ici, selon toute apparence, du
vé la correction que j'adopte dans le Térence de Zeune (éd. Giles, Londres, 1837), avec cette réserve qu'on y lit : « Ostendere quam dicat », qui est sans doute une faute d'impression pour : « quem dicat. »
1 Donat nous a conservé dans aon commentaire de ce passage une analyse de cette pièce ; le sujet en était fort joli.
2 Luscius n'est jamais nommé dans les prologues ; nous verrons pourquoi et nous dirons aussi comment Térence a pu se passer de le nommer. Cf. ch. IV, parag. 1 .
3 ^««.pj-oZ. 10-13.
4 Le Trésor de Philémon servit d'original à Plaate pour son Trinummus. — 11"^° Dacier prétend que a thésaurus )) n'est pas ici le titre d'une pièce distincte du Phasma, mais qu'il s'agit simplement d'un passage de cette pièce où il était question d'un trésor. L'expression a in thesauro » ne peut