‹ Les prologues de TérenceChapitre 123 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

« Vldelur igitar Luscius Lavbiius non finxisse^ tantum, sed rêvera fecisse servo currenti populum decessisse. . . Respicilur autem mos lictorum, etc. » M. W. Wagner entend et explique de la même façon ^ ; ^5 scheint...sicher, dass der Haitptpunkt darin liegt, dass eincm eilig laufenden Sclaven... Bilrger ausweiclien mûssem. » Mais d'abord aucun de ces trois interprèles n'a compris la dernière proposition du passage : « cur insano serviat? » Ils donnent tous pour sujet à « serviat » « populus »; ce qui les conduit à ce sens : « Pourquoi le peuple (en s'écartant pour faire place à un esclave) obéirait-il, ferait-il acte de soumission à cet esclave^ insensé (insensé à cause de sa folle course ou de sa prétention exorbitante de faire écarter devant soi les rangs du peuple)? » Cette phrase est donc mise au compte de Térence ou, ce qui revient au même, du personnage du prologue. Or il n'est pas possible que Térence se soit mis ainsi à raisonner sur la faute commise par son adversaire : insister de la sorte pour en faire sentir au public toute l'énormité, c'eût été maladroit et naïf. « Serviat », comme l'a fort bien compris M""' Dacier, ne peut avoir pour sujet que le poète, Térence, qui est également sujet des deux verbes suivants « dicet » et « dabit ». Ce sujet est sous-entendu ici, comme en beaucoup d'autres endroits des prologues, parce qu'il est très facile à suppléer, pour ne pas dire évident. Le sens de la phrase et la suite des idées dans tout le passage deviennent dès lors clairs et naturels. « Térence demande qu'on écoute avec impartialité, qu'on encourage ceux qui produisent des pièces nouvelles,

1 Dans la pensée de W., il y a fiction, quand un esclave arrive sur la scène et s'y démène en demandant place, quoiiiu'il n'ait personne devant lui. Nous verrons tout à rbeure qu'on peut donner une autre explication, peut-être plus plausible, de ces sortes de passages.

2 Ed. de VHeaut. ; cf. éd. de Térence, Cambridge.

3 Westerhov hésite : « Cur pojmlus serviat insano servo vel poetco ». En prenant « poetoi » pour régime de « serviat », on aurait un sens encore moins raisonnable ; car ce peuple de la pièce, ou de la fiction, qu'a-t-il à faire avec le p oète et comment pourrait-il servir ou ne pas servir ses intérêts ?

des pièces sans défauts ; car il aurait lort de se figurer qu'on parle pour lui, celui qui naguère a commis une si grosse sottise : pourquoi Térence servirait-il les intérêts de cet insensé? » Non-seulement les interprètes que nous citions, il y a un instant, ont fait un contre-sens sur ce dernier vers ; mais encore ils ont laissé subsister dans le passage une difficulté considérable. Puisque le «populus» ne figurait pas sur la scène dans la palliata, comment la situation que Térence critique était-elle possible ? C'est ce que nous allons expliquer, après avoir donné quelques éclaircissements sur le grief de Térence.

Un esclave qui court n'est pas chose rare dans la palliata. Tels sont Mercure, déguisé en Sosie, dans VAmphltrijonâe Piaule', Léonidas dans son Asinaire', Acanthion dans son Marchand^, Traniondans sa Mostellaire\ Stasime dans son Trinummus"" ; tels sont dans Térence le Davus de VAndriGnne^\ le Géta du Phormion'^ et le Géta des^lc^eZphes^. La course, c'est l'allure ordinaire des esclaves, tandis que les hommes libres vont à travers la ville d'un pas tranquille'^ :

(X Liberos homines per urbem modico magis par est gradu Ire : servoli esse duco festinantem currere, »

L'épilhète « cur7^em » s'est attachée à « servus » comme son qualificatif le plus caractéristique : à deux reprises dans les prologues ^'^j Térence, parlant du rôle de l'esclave, le précise par ce mot. Dans sa course précipitée, il arrive fréquemment à l'esclave de rencontrer des obstacles : passants de condition libre qui avancent sans se presser, foule stationnaire. Alors il demande place, il joue des coudes pour s'ouvrir un chemin. Le Mercure de VAmphitryon nous fait connaître ces habitudes en les imitant " :

1 m, 4 (v. 830 sqq). - •■; II, 2 (v. 251 sqq ; cf. 249).

3 I, 2 (v. 110 sqq). — 4 II, 1 (V. 345 sqq ; cf. 359).

5 IV, 3 (v. 964 sqq). — « II, 2 (v. 337 sqq).

^ I, 4 (v. 179 sqq). — 8 III, 2 (v. 299 sqq).

» Plaute, Pœ7i. III, 1, 19 (v. 519). — i» Eun.in'ol. 36; Hvaut. prol. 37.

1' V. 830 sqq.

CtlAPITRE TROISlÈftiÉ 275

a Concedite atque abscedite omnes, de via decedite, Nec quiaquam tam audax fuat homo, qui obviam sistat mihi. Nam mihi quidem, hercle, qui minus liceat deo minitarier Populo, ni decedat mihi, quam servolo in comœdiis ? »

Mais les bourgeois ne se laissent guère émouvoir par ces cris et par ces gestes; l'esclave a beaucoup de mal à se frayer son chemin. AcanthioQ, du Mercator, s'en plaint vivement ':

« Simul autem plenissume eos, qui advorsum eunt, abspellito, Detrude, deturba in viam. Hsec hic disciplina pessuma est : Currenti, properanti haud quisquam dignum habet abscedere. Ita très simitu res agendas sunt^ quando unam obcœperis : Etcurrendum, et pugnandum, et autem Jurgandum est in via, »

11 paraît que l'esclave de Luscius avait eu affaire à une foule moins récalcitrante, qui s'était complaisamment écartée pour le laisser passer. C'est la complaisance de cette foule que Térence reproche à Luscius. Mais, si le Mercure et l'Acanlhion de Plaute, si un autre personnage du même poète, le parasite Charançon 2, crient, s'indignent, menacent en arrivant sur la scène, ce n'est pas que leur course y rencontre des obstacles; seulement, ils viennent d'en rencontrer sur les places, dans les rues, partout sur le chemin qui les a amenés. Ils se sont échauffés dans la lutte, et leur agitalion n'est pas encore calmée, quoique la lutte soit finie. Sur la scène la foule n'obéit ni ne résiste à leurs injonctions, par cette bonne raison qu'il n'y a pas do foule sur la scène. Ce n'était pas non plus sur la scène que l'esclave de Luscius traversait les rangs des citoyens, obligeamment ouverts devant lui ; c'était hors de la scène. Le fait incriminé par Térence ne s'était pas accompli sous les yeux des spectateurs ; ils l'avaient appris par un récit, de l'esclave sans doute. La situation est facile à reconstituer par conjecture : l'esclave avait une communication importante à faire à son maître, comme le Davus de VAndrienne ^. Ne le trouvant pas à la maison, il a couru le chercher dans la ville, sur la place publique. Là, d'un endroit élevé où il était monté, il

1 V. 1 13 sqq. - 2 Cure. II, 3 (v. 289 sqq). — ■'' V. 353 sqq.

l'a distinguo au milieu de la foule. Alors il s'est précipité vers lui en demandant place, et, les citoyens ayant obéi sans se faire prier, il est arrivé jusqu'à son maître. Voilà comment les choses ont pu se passer dans la pièce de Luscius On le voit, il suffît d'admeltre qu'il y avait ici récit, et non tableau, pour que tout s'éclaircisse. D'ailleurs, si Térence a mis le parfait « decesse » et non le présent « decedere », u'est-ce pas la preuve que l'action, le passage de l'esclave à travers les rangs des citoyens, était déjà accomplie quand, dans la pièce, elle venait à la connaissance du public ? En deux autres endroits des prologues, où Térence relève également des bévues de son adversaire, il emploie l'infinitif présent dans des phrases de construction tout à fait semblable : « Scripsit causam dicere prius unde petilur ' », cl « scripsit adulescenlulum cervam videre fugere ^ ». C'est que dans ces deux cas, l'action se passait sous les yeux du public, il en avait connaissance au moment où elle se produisait. Elle était présente, et, dans l'autre cas, passée. La faute commise par Luscius était-elle si énorme, qu'il méritât pour cela d'être traité d'insensé? Traducteur fidèle, il n'avait sans doute fait ici, comme dans le procès du Trésor, que copier son original. A sa place, Térence aurait peut-être songé à corriger ce détail, dans la crainte de choquer les idées reçues du public romain. Luscius n'y songea pas. Mais sa faute, si faute il y a, avait de bonnes excuses. A Rome, la foule des citoyens ne s'écartait pas devant un esclave : elle réservait de telles marques de déférence pour les magistrats précédés de leurs appariteurs ; cela est vrai : m.ais la pièce ne se passe pas à Rome ; elle se passe en Grèce, ou plutôt dans un monde étrange où la convention tient une large place. Est-ce qu'à Rome les esclaves sont plus intelligents et plus sages que leurs maîtres, les mènent à leur guise, passent leur temps à protéger les plaisirs des jeunes et à vider la bourse des vieux? Non, et voilà pourant ce que le public romain supporte constamment sur la t

1 Eu7i. prol. 10 sq. - * PU. ^rol. G sq.

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