CHAPITRE TROISIÈME S
Tesprit formaliste en matière judiciaire autant qu'ils l'étaient en matière religieuse, la trouveraient fondée, prendraient une mauvaise idée de son rival ; et cela lui suffisait.
Si ce n'est pas une aussi mauvaise querelle, c'est une querelle bien futile que Térence fait à Luscius dans le prologue de VHeautontimorumenos K Après avoir sollicité en ces termes l'équité du public :
a Facite sequi sitis : date crescendi copiam, Novarum qui spectandi faciunt copiam Sine vitiis . . .
Soyez équitables : procurez le moyen de grandir à ceux qui vous procurent le spectacle de pièces nouvelles sans défauts; » il ajoute :
« Ne ille pro se dictum existitmet,
Qui nuper fecit servo currenti in via Decesse populum : cur insano serviat ? »
Ce passage a beaucoup exercé la sagacité des interprètes, et je ne sache pas qu'on en ait trouvé jusqu'à présent une explication satisfaisante de tout point. Celui de tous qui s'est égaré le plus loin du vrai sens, c'est l'aventureux Bentley. Il propose de lire « dixisse, » au lieu de « decesse, » et il commente ainsi cette leçon : « Hoc, i?iquam, Lavinio vitio vertitur, quod populum in scenam induxerit cum servo loquentem, Etsi enim in comœdiis servus populum alloquatur aut actor spectatores, nihil tamen ah illis responsl ferunt.... SiPlautus (Capt.prol.) - subornasset aliquem, qui histrioni hœc dicenti de cavea respondisset, in eadem fuisset culpa... » Ainsi, d'après Bentley, la faute commise par Luscius consistait à faire parler le peuple avec un esclave. L'hypothèse est absolument invraisemblable. Ce « populus, » interlocuteur de l'esclave, quel était-il, où était-il ? Sur la scène, comme le dit Bentley au commencement de son explication ? Il n'y a jamais de « populus » sur la scène dans la palliaia, autant que nous pouvons en juger soit par les pièces conservées, soit par les monuments figurés ; on y voit
1 Heaut. 2)rol. 28 sqq. — 2 V. 10.
tout au plus, dans quelques cas, à côté des acteurs, un, deux ou trois comparses. Admettons que ces comparses aient pu représenter le peuple. S'ils étaient sur la scène, s'ils entraient dans la fiction du drame, pourquoi ne se seraient-ils pas entretenus avec l'esclave ? S'agit-il du « populus » de la « cavea, » du public, comme Bentley semble l'entendre ensuite, ou du moins de quelques spectateurs chargés par Luscius de donner la réplique à l'esclave ? L'idée est tellement étrange qu'il ne vaut pas la peine de s'y arrêter. D'ailleurs, « diocisse cur » serait une façon de parler peu latine : il faudrait : « quœsivisse cur. » Enfin, quel sens offriraient les mots : « cur insano serviat, » qui représenteraient la question posée par le peuple à l'esclave qui court ? Si le sujet de « serviat » est « servus, » cela veut dire : « Pourquoi es-tu l'esclave d'un insensé ? » Belle demande ! parce que l'insensé l'a acheté et payé, à moins qu'il ne l'ait reçu en héritage. Si le sujet est «populus^ » nous devons entendre : « Pourquoi le peuple obéirait-il à un insensé ? » Mais à quel propos cette question ironique ou indignée ? Peut-être parce que l'esclave dans sa hâte a demandé qu'on lui fît place et bousculé le peuple ? Que de complications et que d'obscurité ! Ce qui achève la conjecture de Bentley, c'est que la leçon des manuscrits peut s'expliquer et d'une façon autrement simple, autrement claire.
Déjà le vieux commentateur Calphurnius ^ avait vu en quoi consistait réellement la faute reprochée à Luscius. C'était une infraction au décorum : « In hoc notatur adversarius^ qui décorum personse non servaverit. Quid enim magis prœter servi décorum, quam ut illi populus in via decedat?... » Westerhov a compris aussi que Térence accusait Luscius d'avoir fait écarter la foule des citoyens devant un esclave courant et demandant place :
' Donat nous manque pour cette pièce ; les scholies du Bembinus ne donnent pour ce passage que : « CuT,])ro quod » ; ce qui est évidemment faux. Eugraphius est inintelligible.