CHAPITRE TROISIÈME
et le voici de retour dans cette ville, dans sa patrie, saluant son ami Eutychès, s'informant de ses parents, comme après une longue absence. Enfin, Luscius avait pour sa défense la meilleure des raisons : le succès de sa pièce ; car Térence est bien forcé d'avouer qu'elle a réussi et, pour la scène en question, il n'insinue pas qu'elle ait déplu au public : donc le public avait accepté sans murmure le tableau de l'hallucination. Il est vrai que Térence attribue le succès au jeu des acteurs plutôt qu'au talent du poète i :
(( Quod si intellegeret, cum stetit olim nova,
Actoris opéra magis stetisse quam sua,
Minus multo audacter, quam nunc lœdit, laBderet. »
Mais ce sont là affirmations perfides de confrère jaloux, qui n'inspirent aucune confiance. D'ailleurs, était-ce bien Térence qui devail reprocher à Luscius de ne devoir ses succès qu'au mérite des histrions, lui qui eut tant besoin d'Ambivius ? Nous ne savons pas ce que serait devenu VHeautontimorumenos sans la recommandation et le jeu d'Ambivius ; nous savons quel eût été sans le vaillant acteur le destin de VHécyre. Mais du moins on peut dire en faveur de Térence qu'en faisant à Luscius ce reproche d'extravagance, il était de bonne foi : son penchant naturel ne le portait pas vers ce genre de scènes violentes ; elles lui déplaisaient ; le désespoir d'amour lui semblait un motif insuffisant pour expliquer l'hallucination "' ; il croyait que l'hallucination elle-même était un procédé dramatique réservé à la tragédie ; tout cela était probable. N'avait-il pas raison? 11 est incontestable que de tels moyens conviennent mieux à la tragédie qu'à la comédie : ils excitent la terreur et la pitié plus aisément que le rire. Cependant, on ne saurait aller jusqu'à les exclure absolument de la comédie : parfois ils n'y sont pas déplacés, pourvu que l'auteur sache les
1 V. 9 sqq.
2 Rappelons-nous que, dans les Adelphes, Térence a cru devoir borner le désespoir de Ctésiphon à des projets d'exil, tandis que Ménandrc l'avait poussé jusqu'à des idées de suicide. Cf. Ad. 274 sq. et le comuietitde Donat à ce passage.
employer en poète comique, comme l'avait fait Plaute dans la scène du Marchand, c'est-à-dire pourvu qu'il mêle aux transports de la passion en délire un grain de bouffonnerie. N'est-il pas permis de croire que le poète grec original, et partant Luscius, l'avaient fait ?
En somme, de toutes les accusations une seule est sérieuse, celle qui nous représente Luscius comme un mauvais écrivain. Aussi est-ce celle-là que Térence a formulée d'abord, dès qu'il a commencé les représailles. Ce trait une fois lancé, il s'est trouvé sans armes solides pour l'attaque, et alors il a fait flèche de tout bois. Pour nous, spectateurs impartiaux de la lulle, ce qu'il y a de frappant dans l'offensive de Térence, c'est, avec la faiblesse des coups portés, la disproportion entre les menaces et les effets. Les menaces apparaissent dès le premier prologue ^ :
a Dehinc ut quiescant porro moneo et desinant Maledicere, malefacta ne noscant sua, »
Les représailles par lesquelles débute le prologue de VEU' nuque peuvent passer pour une réalisation suffisamment sérieuse de cette promesse. Mais à partir de ce moment Térence promet beaucoup et ne tient guère. Après avoir fait dire à Prologus dans ce même prologue"^ :
« Dehinc ne frustretur ipse se aut sic cogitet :
— Defunctus jam sum ; nihil est quod dicat mihi ; —
Is ne erret moneo et desinat lacessere.
Habeo alia multa, qute nunc condonabitur,
QuEe proferentur post, si perget leedere,
Ita ut facere instituit ; »
il ne relève au prologue de V Heautontimorumenos que l'incident du « servus currens. » On est en droit de trouver que c'est peu, et que Térence ménage trop sa prétendue réserve de griefs. Mais « il en dira plus long une autre fois, affîrme-t-il ^ :
De iUius peccatis plura dicet, cutn dabit Alias novas, nisi finem maledictis facit. »
' And. 2)rol. 22 sq.— - Fun.jjvol. 14 sqq.— ^ Heaxit. prol. 28 sq.