‹ Les prologues de TérenceChapitre 126 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Or, qui s'attendrait à voir enfin dans le prologue du Phormion Térence accablant son ennemi d'une grêle de coups, serait vivement déçu : une seule attaque encore et fort peu meurtrière. A partir de ce prologue les représailles cessent.

Notre poète n'avait qu'un reproche grave à faire à son rival. Il n'en put tirer à peu près aucun parti à cause de l'ignorance du public. Celte ignorance gêna beaucoup moins Luscius dans ses attaques : les griefs de plagiat et de collaboration clandestine étaient à la portée de tous les spectateurs ; quant à la contamination, le mot leur faisait comprendre la gravité de la chose ; le défaut même que Luscius critiquait dans le ton et le style des comédies de Térence, était de telle nature, qu'ils pouvaient sentir, au moins vaguement, la justesse de la critique. A ce point de vue, Luscius avait donc un grand avantage sur un adversaire paralysé dans ses attaques, paralysé aussi le plus souvent, nous lavons vu, dans ses parades. L'offensive de Térence ne dut pas l'émouvoir beaucoup : il n'avait rien à craindre pour les pièces attaquées en particulier : elles avaient été jouées, elles avaient plu, leur destinée était accomplie. Arrivé presque au terme de sa carrière, l'at^ teinte, forcément faible, que les critiques d'un débutant pouvaient porter à sa considération, ne l'inquiétait pas beaU' coup. Par la faiblesse de ses attaques, évidente pour tout esprit cultivé, Térence, qui s'était flatté de lui paraître plus redoutable en quittant la défensive, s'amoindrissait au contraire à ses yeux. Dans ces conditions, les représailles de Térence étaient impuissantes à faire cesser la persécution de Luscius. Bien plus, en irritant sa haine, elles l'excitaient à la continuer.

L'étude de cette pole'mique laisse une impression attristante. C'est une guerre déloyale que se font les deux adversaires, ayant mis de côté tout scrupule de délicatesse, toute bonne foi. Nul souci de la vérité : tout en vue du succès. Aucune répugnance à se servir des moyens les plus méprisables : le mensonge et la calomnie. Cependant entre

les denx rivaux notre sympathie n'iiésite pas : elle ne sau* rait se porter sur le vieillard jaloux et venimeux qui s'efforça de barrer le chemin à un jeune homme de talent. Elle va toute vers Térence, malgré les fautes où il se laisse entraîner, parce que le bon droit est avec lui. S'il est venu sur ce champ de bataille où il ne se conduit pas toujours loyalement, c'est qu'on l'y a provoqué ; il ne demandait qu'à vivre en paix. Il a presque toujours raison contre son accusateur ; c'est pourquoi nous l'excusons de n'avoir pas toujours plaidé sa cause avec une franchise qui aurait pu la lui faire perdre devant des juges ignorants. Quand il attaque à son tour, c'est avec perfidie : mais nous sommes indulgents à celte perfidie, parce qu'elle s'exerce contre un homme qui a fait le plus de mal possible à un innocent et lui a donné le mauvais exemple. N'importe : si la gloire poétique de Térence sort pour nous à peu près intacte de cette polémique, il n'en est pas ainsi de son caractère.

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