‹ Les prologues de TérenceChapitre 142 sur 143 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

l'ellipse d'autres mots faciles à suppléer, comme « fabula » dans les vers :

.... Quam non acturi sumus, Menandri Eunuchum .... {Eun. pr. 1 9 sq). Eam nos acturi sumus novam. . . .; {Ad.pr. 12),

comme l'infinitif* esse, » dans une foule de cas ; la syliepse du prologue de VA^idrienne, où, après avoir annoncé qu'il va répondre aux calomnies du vieux poète malveillant, Térence continue :

8 Nunc quam rem vitio dent, quaaso, animum attendite ; » (v. 8)

l'annonce d'une proposition infinitive par « sic » dans celle qui la régit :

... .sic existimet, Eesponsum, non dictum esse, quia lœsit prier. {Eun.pr. 5 sq).

Toutes ces négligences voulues, et quelques autres que j'oublie peut-être, contribuent à donner une allure familière au style des prologues. Enfin on y relève de nombreuses allitérations, ou répétitions de la même lettre, parfois de la même syllabe, dans deux, dans plusieurs mots qui se suivent :

Postquam poeta sensit scripturam suam. . , {Ad. pr, 1), Ita populus studio stupidus. . . (^Hcc. pr, jtr. 4).

La proportion de ces paronomases grossières, chères aux vieux poètes romains, innombrables dans Plante, mais dont Tôrence n'a pas abusé, est beaucoup plus élevée dans ses prologues que dans ses comédies. Il a cherché, cela est visible, à se faire pardonner la sévérité du fond en semant à pleines mains cet agrément qui n'était pas, pour la foule, l'un des moindres charmes du style comique. En somme, le langage des prologues est un composé, fait avec beaucoup d'arts d'éléments oratoires et d'élèmenls populaires : c'est le langage d'un orateur à qui toutes les convenances imposent la simplicité, et à la fois le langage d'un acteur qui descend à la familiarité, sans s'abaisser à la grossièreté du parler vulgaire.

Les prologues de Térence sont des modèles de plaidoyer littéraire, dans les dimensions étroites qui lui furent aussi imposées par les convenances. Mais ils ne sont pas le produit de la nature seule, de l'habileté innée d'un homme intelligent stimulé par le besoin. Ils sont trop savants dans la disposition et l'élocution, pour qu'on ne soit pas obligé d'y reconnaître l'art et même l'artifice. Sûrement, la rhétorique grecque fit partie de cette éducation libérale que Térence reçut par les soins de son maître. Vers l'époque où Caton, l'adversaire implacable de la civilisation grecque, jugeait à propos de faire pour son fils un manuel d'art oratoire, est-il surprenant qu'un jeune homme élevé dans un milieu autrement accessible à l'influence étrangère, que l'ami de Lélius le Sage, ait été initié par ses professeurs, des Grecs sans doute, aux secrets de la rhétorique ?

Il n'y a rien à dire de la métrique des prologues. Ils sont tous écrits en vers iambiques sénaires, et la manière dont Térence traite ce vers dans les prologues est absolument celle que les spécialistes ' ont étudiée et définie dans les comédies. En l'adoptant, Térence ne fit que se conformer à la tradition . Nous voyons, en efTet, que tous les prologues de Plaute sont écrits en iambiques sénaires. Le même vers paraît avoir été de règle chez les comiques grecs. Il domine aussi dans les expositions des tragiques. Puisqu'il était le mètre du dialogue tranquille, on conçoit qu'il ait été généralement employé au début du drame, d'où l'animation et la passion sont le plus souvent absentes.

i Cf. Dziatzko, 2* éd. du PKor. Teubner, p. 25 sqq.

Il me semble que cette étude a pour résultat général de modifier l'opinion commune sur Térence, en donnant tout le relief qu'ils méritent à deux traits jusqu'ici trop peu remarqués de sa personnalité : la hardiesse et l'habileté pratique.

Sans doute Térence, comme les autres poètes de la fabula palliata, n'est qu'un traducteur des comiques grecs. Il s'est même plus fidèlement attaché aux modèles que les plus connus d'entre ses devanciers. En dehors de la contamination, il ne s'est permis de changements, de suppressions, d'additions que pour des détails. La contamination ellemême, procédé par lequel l'auteur latin enrichissait son original principal d'éléments empruntés à un original secondaire, et non d'inventions personnelles, notre poète n'en est pas le créateur : ses aînés s'en étaient servis, avec moins d'art probablement. L'art, voilà en effet, le caractère distinctif de Térence, non seulement en ce point particulier, mais d'une façon générale, comme on le reconnaissait déjà au temps d'Horace, dans son imitation des Grecs ; voilà le mérite éminent qui en rachète rinfériorité sous le rapport de l'indépendance et de la verve.

Mais, si Térence a fidèlement imité les Grecs dans ses comédies, il s'est séparé d'eux, il s'est séparé aussi de ses prédécesseurs, dans ses prologues, où il s'est révélé novateur hardi. On peut dire que le prologue, dans tout le cours de son existence, féconde pourtant en vicissitudes, n'avait jamais subi d'un seul coup une transformation aussi considérable. Les monologues initiaux d'Euripide et des poètes de la nouvelle comédie, récités tantôt par un personnage de la pièce,

tantôt par une diviniti', avaient ménagé le passage du prologue^ véritable et naturelle exposition du drame, tel qu'on le trouve dans Sophocle, au prologue à argumentum des vieux comiques romains, introduction distincte de l'exposition et en dehors du drame. Mais de ce prologue à argumentum au prologue-plaidoyer de Térence il n'y a pas de transition, il y a un saut brusque, une subite métamorphose. Ce coup d'audace fut un coup de maître. Pour repousser les attaques de ses calomniateurs, Térence avait trouvé d'emblée l'arme la plus efficace. Qu'il y avait loin de ces réponses venant à l'heure la plus opportune, à l'instant où le sort de l'œuvre et du poète incriminés allait se décider, entendues de tous ceux dont les bonnes dispositions importaient au poète, du public tout entier, aux réponses que Térence aurait pu faire dans les entretiens de la vie quotidienne, connues d'un nombre toujours restreint de personnes, malgré le zèle officieux des amis, discutées et affaiblies, sinon mises à néant, par les ennemis avant le moment décisif ! Voilà pourtant à quoi en étaient réduits, depuis longtemps, les poètes calomniés comme lui, Cécilius par exemple. Car depuis Aristophane aucun auteur dramatique n'avait disposé d'un tel moyen de publicité. Aristophane, d'ailleurs, n'eut qu'à se servir de la parabase, héritage de ses devanciers ; Térence dut inventer le prologue-plaidoyer. A ce prologue on peut comparer, dans les temps modernes, la préface : quand Racine publia Britannicus, il répondit en tète de la pièce aux critiques dont elle avait été l'objet, non sans faire allusion aux réponses semblables, aux prologues de Térence. Mais Téience avait sur Racine, et le prologue-plaidoyer sur la préface, le double avantage de l'opportunité et de la pubhcité, que nous signalions tout à l'heure.

L'habileté de Térence se marque aussi dans la façon prudente dont fut opérée la transformation. Du prologue que lui léguaient ses devanciers il ne répudia pas tout absolument; il garda tout ce qui pouvait se concilier avec le

nouvel état des choses. Le costume traditionnel fut toujours maintenu, le personnage attitré ne fut remplacé que par exception, et son suppléant ne parut ni à la première ni à la seconde occasion, mais seulement à la troisième. Chaque fois que Prologus eut à se montrer, le rôle fut interprété, selon la coutume, par un jeune histrion. Cette adoption partielle de l'usage établi n'était pas seulement commode pour Térence, qu'elle dispensait de créer du nouveau, là où il n'y avait pas nécessité ; elle lui était aussi et surtout avantageuse : elle dissimulait autant que possible l'innovation; elle en atténuait les risques. Or, ces risques étaient réels avec un public à esprit éminemment conservateur, qui d'ailleurs perdait au changement, si le poète y gagnait. Térence eut l'heureuse précaution, en transformant Tintérieur, l'essentiel, de laisser subsister l'extérieur, qui n'était que l'accessoire, mais dont la soudaine et complète disparition aurait choqué davantage les spectateurs.

Cela ne l'empêcha pas de donner au personnage, qu'il faisait paraître avec son nom et son costume traditionnels, UD caractère et un langage conformes à ses nouvelles fonctions, de changer en orateur le narrateur Prologus : au premier coup d'œil il semblait le même, mais la réflexion le découvrait tout autre. Cette transformation du personnage en prépara une autre plus radicale : la substitution d'Ambivius à Prologus. Choisir pour avocat, dans des circonstances particulièrement difficiles, le vieux comédien populaire, c'était le fait d'ua esprit ingénieusement pratique ; c'était aussi le fait d'un esprit hardi, de rompre sur un point essentiel avec la tradition : le personnage du prologue avait été jusque-là une fiction ou une demi-fiction, une individua- Uté indépendante de celle de l'acteur. Ambivius est la réalité pure : le personnage et l'acteur se confondent. De prime abord Térence s'était fait une arme du prologue : il la perfectionna avec le temps.

L'ayant créée et perfectionnée, il la mania avec une merveilleuse adresse. Sa polémique contre Luscius est d'une

grande habilett!'. Presque toujours il a pour lui, il est vrai, la bonté de sa cause : la contamination, qu'on lui reproche comme une atteinte grave à Tunité des originaux grecs, est un procéda de composition très légitime, qui, sans gâter le modèle, donne à la copie un surcroît de qualités ; il n'a pas commis les plagiats qu'on lui impute ; nul autre que lui n'a mis la main à ses œuvres, quoiqu'on l'accuse d'avoir des collaborateurs clandestins ; un seul grief est juste : celui qui a trait aux faiblesses de son style. Mais il a contre lui l'ignorance des juges, qui le prive le plus souvent de ses meilleurs moyens de défense. Comme d'autres poètes qui ont été en butte avant lui à la jalousie et la malignité de leurs contemporains, il pourrait, à la rigueur, opposer aux calomnies le mépris et le silence. Il préfère soutenir la lutte, malgré ses difficultés ; il se sent assez habile pour se tirer d'affaire. Et il s'en tire fort bien ; il satisfait à toutes les exigences de sa situation. Ses plaidoyers sont courts : le public n'aura pas le temps de se lasser et de murmurer ; ils sont clairs : le moins lettré des spectateurs comprendra de quoi il s'agit et comment le poète se disculpe ; ils sont persuasifs : ils tiennent compte et tirent parti des idées, des sentiments, des préjugés de l'auditoire : la sympathie, s'ajoutant à la conviction, achèvera d'assurer le gain de la cause ; enfin le ton est savamment accommodé aux circonstances : Térence n'a pas perdu de vue que ses plaidoyers seraient prononcés au théâtre ; et les spectateurs lui en sauront gré ; mais il s'est arrangé aussi pour que, de leur part, ils ne perdent pas de vue qu'ils ont à jouer le rôle de tribunal. Si l'on ne considère que l'art oratoire, l'habileté de Térence est absolument remarquable; mais si on veut la juger en moraliste, elle n'est pas toujours irréprochable ; elle manque de scrupule, elle n'a pas le respect de la franchise et de la loyauté. Le poète, dans sa polémique, se montre pratique jusqu'au point de ne pas reculer devant le sophisme et le mensonge.

Que les circonstances aient contribué à développer chez

notre poète cette hardiesse et celte habileté dont nous venons de résumer les traits, que les attaques de Luscius aient puissamment influé sur le tempérament de Térence, on ne saurait le nier; mais il est évident que la nature ne lui avait pas donné l'àme d'un irrésolu et d'un naïf.

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