CHAPITRE DEUXIEME
non narratifs. Il faut cependant faire exception pour celui de Déjanire au début des Trachiniennes ; il est vrai que ce long discours est écoute par une servante, qui répond ensuite à sa maîtresse ; mais il est trop visible que les confidences du personnage sont à l'adresse du public. Pour les sept tragédies que nous avons de lui, c'est la seule infraction aux lois de la vraisemblance dramatique commise par Sophocle dans le prologue. Toutes ses autres expositions sont des modèles de naturel et d'aisance. Et ce n'est pas là leur .seul mérite. Aussi saisissantes que celles d'Eschyle, aussi propres à éveiller l'attention et l'intérêt du spectateur, elles sont plus variées et plus vivantes. Elles présentent, eu un mot, un tel ensemble de qualités diverses, que l'on chercherait vainement dans tous les théâtres du monde une exposition qui les surpasse, qu'il est même impossible de concevoir un idéal plus accompli. Sophocle, dans cette partie du drame, n'inventa peut-être rien d'essentiel; mais il se servit^ avec son habileté d'incomparable artiste, des ressources créées par le génie d'Eschyle. Après lui, le prologue ne pouvait recevoir de perfectionnement. Quiconque, au lieu de suivre un tel maître, chercherait une voie nouvelle, s'égarerait et ferait rétrograder l'art dramatique.
Ce fut là le tort d'Euripide. Ce qui nous frappe tout d'abord dans ses prologues, ce qui les caractérise extérieurement, c'est la présence constante en tête de ses tragédies d'un monologue narratif ^ Dans ce récit préliminaire, un personnage de la pièce ou une divinité qui s'intéresse à l'action explique, avec force détails et en reprenant les choses de très haut, quelle est la situation au moment où commence la pièce. Puis, ou bien le chœur fait sou entrée, ou bien l'exposition se continue, soit par un dialogue, soit par un monologue dramatique. On le voit, rien ne ressemble
• C'est à ce monologue seul que l'on restreint souvent, contrairement à la définition d'Aristote, la dénomination de prologue. Sur les prol. d'Euripide cf. surtout Voss, JJc prologis Euripldeis, qui résume et coordonne tout ce qui a été dit avant lui sur ce sujet par Ellendt, Eichstajdt, Firnhaber, etc,
moins aux prologues de Sophocle que ceux d'Euripide ; il se séparait complètement ici de son illustre contemporain. Mais s'il se décida à ne point pratiquer un système dont les mérites, dont la supériorité dramatique et littéraire ne pouvaient lui échapper, ce ne fut point pour obéir à un caprice, au désir de faire autrement que son rival ; il eut de bien meilleures raisons. Quand on considère cette innovation isolément, elle paraît inexplicable; pour s'en rendre compte, il faut la rattacher à des innovations autrement importantes du même poète. Euripide, réformateur hardi, eut sa manière originale de concevoir le drame. Il se proposa de représenter sur la scène des situations extrêmes et des passions dans toute leur violence, et cela dès le début de la pièce. Il fut donc obligé de résumer, aussi vite que possible, les motifs de la crise à la peinture de laquelle il voulait consacrer toute la tragédie. La recherche immodérée de la variété, de l'effet, des coups de théâtre, qui est aussi un trait distinctif de ce génie où ne règne pas entre les facultés dramatiques l'harmonieux équilibre que révèlent les œuvres de Sophocle, amena forcément Euripide à charger l'intrigue, au détriment de la simplicité et de la clarté, d'incidents extraordinaires, imprévus, insuffisamment motivés. D'un autre côté, sous l'influence de ses idées philosophiques, il lui arriva de modifier à sa guise, de bouleverser de fond en comble les mythes qui lui fournissaient des sujets et des personnages. Ces complications et ces changements n'auraient peut-être pas dérouté l'intelligence subtile du spectateur athénien; mais il était toujours plus sûr de l'éclairer d'abord et de le préparer par un récit détaillé à comprendre sans effort la pièce qu'il allait voir. Voilà quelles furent, au jugement des critiques, les principales raisons qui engagèrent Euripide à ouvrir tous ses drames par un monologue narratif. Je me contente de les énumérer ici, sans entrer dans une discussion qui ne serait pas de mon sujet. Qu'il me suffise de dire qu'à mon avis elles ont toutes eu leur paît d'influence, mais qu'elles n'ont pas toujours agi