‹ Les prologues de TérenceChapitre 32 sur 143 · CHAPITRE DEUXIEME G · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIEME G

dire de certain, quant aux expositions de ce vieux poète, c'est que dans sa tragédie des Phénicietines, qui se place chronologiquement entre la bataille de Salamine et les Perses d'Eschyle, il avait fait paraître d'abord un eunuque, qui, tout en rangeant des sièges pour le Conseil de Perse, racontait dans un monologue la défaite de Xerxès '. Un prologue comme celui des C/iO£?p/iore5 marquait évidemment un progrès. On est d'abord t^nté de faire hommage de cette innovation au génie d'Eschyle ; car c'est Eschyle qui a inventé le deuxième acteur 2. Seulement il faut avouer que, même à l'époque où il n'en existait qu'un, on a pu s'aviser d'introduire deux personnages à la fois, dont un simple figurant qui se bornerait à écouter l'acteur. Le prologue des Sept contre Thèbes révèle d'une façon plus certaine l'originalité d'Eschyle. Il se compose de trois discours : le premier contient les recommandations d'Etéocle au peuple de Thèbes, le second est un rapport du messager à Etéocle, le troisième une prière d'Etéocle aux dieux protecteurs de la ville. Ce n'était pas encore là le dialogue dans l'exposition, mais, pour arriver à cette forme plus parfaite, il ne restait plus qu'un pas à faire. Eschyle fut-il le premier à le faire? C'est possible, puisqu'il disposa de deux acteurs, c'est même assez vraisemblable. Mais une affirmation catégorique serait ici téméraire ; les prologues du Prométhée enchaîné et des Euménides, qui comprennent un monologue et un dialogue, exigent la présence de trois acteurs ; ils sont donc postérieurs aux débuts de Sophocle.

Quoi qu'il en soit, grâce au dialogue, l'art de l'exposition faisait un progrès décisif. Il est vrai que, même avec la seule ressource du monologue, on pouvait faire une exposition irréprochable au point de vue de l'illusion dramatique. Il y a en efi'et deux espèces de monologue, qu'il importe de bien distinguer : le monologue narratif, où l'intention d'instruire le spectateur n'est pas dissimulée avec assez d'art;

' Cf. rargument f,n'ec des Perses.

2 Cf. Arist. Poét. IV ; Diog. Laert. III, 56.

el le monologue dramatique, où celle préoccupation no se montre nulle part, soit que l'acteur se livre à une méditation ' suffisamment motivée par sa situation, soit qu'il adresse au chœur ou à d'autres personnages un discours tel que ceux-ci puissent vraisemblablement l'écouler. Mais un monologue tout à fait naturel est chose rare ; par exemple, ceux du veilleur de nuit dans VAgamemnon el de la Pythie dans les Euménides sont trop visiblement destinés au spectateur. Dès que l'invention du second acteur permit de substituer le dialogue au monologue, jusqu'alors obligatoire, l'exposition devint plus facile. Désormais le sujet de la pièce pourrait s'expliquer par une conversation naturelle entre les personnages; l'acteur, ayant en face de lui un autre acteur pour lui donner la réplique, n'aurait pas à se tourner vers le public et l'instruirait sans paraître lui adresser un mot. Elle y gagna aussi en mouvement et en variété; elle fut plus animée et plus vivante. Le dialogue était la forme vraie et définitive de l'exposition.

Tous les prologues d'Eschyle sont d'un effet dramatique saisissant; mais dans trois seulement sur sept, l'illusion est d'un bout à l'autre habilement ménagée. Ces trois prologues, où rien n'est contraire à la nature el aux exigences du drame, sont ceux des Choéphores, des Sept contre Thèbes et du Prométhée enchaîné. Celui-ci surtout réunit si heureusement tous les mérites, que l'on peut le tenir pour un chef-d'œuvre d'exposition et le comparer sans désavantage avec ce que Sophocle a produit de plus parfait dans ce genre. Mais, pour Sophocle, la perfection où Eschyle n'est arrivé qu'une fois, à notre connaissance du moins, fut l'ordinaire et la règle. La supériorité du dialogue comme moyen d'exposition lui paraissant incontestable, il s'en servit dans les prologues de toutes ses pièces. Les monologues y sont rares, toujours précédés ou suivis d'un dialogue, provoqués el motivés par la situation, dramatiques et

1 Dans la tragédie grecque, ces méditations se présentent d'ordinaire soug la forme d'une invocation à quelque divinité.

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