‹ Les prologues de TérenceChapitre 66 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

« Orator ad vos venio ornatu Prologi '. »

Térence n'a pas cru devoir le dépouiller de ces attributs spéciaux pour le faire paraître dans un costume quelconque de comédien, celui du rôle qu'il allait bientôt jouer dans la pièce, ou bien sous ses vêtements de la vie ordinaire, comme lorsqu'on sa qualité de directeur il venait avant le prologue s'acquitter de la promuitiatio tituli. Il est très vraisemblable qu'il n'y a pas même songé. Que lui importaient à lui la forme et la couleur de l'habit, s'il avait le défenseur de son choix? Ou, s'il y a songé, il a reculé devant la crainte de choquer en pure perte le public. Les mêmes spectateurs qui virent sans se formaliser Ambivius usurper la place de Prologus n'auraient-ils pas murmuré s'il était venu faire sa harangue avec un autre costume que celui de Prologus ? Ce sont les modifications extérieures qui frappent le plus vivement la foule. La suppression de Vargumentum et l'attribution du rôle au vieux directeur étaient dans le prologue des nouveautés autrement essentielles qu'un changement de costume. Mais elles ne sautaient pas aux yeux et, pour en saisir la portée, il fallait quelque réflexion. Tant que l'acteur chargé du prologue paraissait avec les insignes traditionnels, le regard ne donnait pas l'éveil à l'esprit ; au fond le personnage avait pu changer, mais en apparence il était le même. Le Prologus de Térence était un être si insi' gnifiant que sa disparition causa moins de surprise que n'en aurait causé celle de ses attributs.

Que l'idée de substituer dans le prologue l'acteur au personnage fût absolument nouvelle, lorsque Térence composa les deux prologues de VHeautontimorumenos et de VHé' ci/re, cela n'est pas douteux. Pour nous en convaincre, il ne faut que nous rappeler de quelle façon imparfaite cette substitution fut exécutée la première fois : des remarques déjà faites à ce propos on est en droit de conclure que le poète ne se guida alors sur aucun précédent. Mais l'idée de

1 Hec.prol. ait, 1.

faire jouer le rôle de Prologus par un vieil acteur, quia été le point de départ de la transformation, était-elle aussi neuve ? On ne saurait l'afTirmer avec la même assurance ; il se peut à la rigueur que quelqu'un des vieux comiques l'ait eue une fois. Ce qui ressort des termes absolus où Ambivius déclare que le rôle appartient aux jeunes gens, c'est qu'une exception de ce genre ne s'était pas produite depuis longtemps. Les anciens poètes, dont le prologue était un récit, n'avaient pas à se servir d'un vieillard le même intérêt que Térence, qui fit du sien un plaidoyer. Il est incontestable qu'un orateur ' a besoin de plus d'autorité sur son auditoire qu'un narrateur, puisque celui-ci se propose d'intéresser et celui-là de convaincre. Il n'est pas moins incontestable que l'âge contribue grandement à munir l'orateur de cette autorité. Avant la transformation du prologue, l'idée de le faire prononcer par un vieil acteur était donc beaucoup moins naturelle qu'après. Au reste, une lointaine excep ion, si elle était démontrée, n'amoindrirait guère le mérite de Térence, et l'innovation, dans ce qu'elle a d'essentiel, resterait d'ailleurs tout entière sa propriété. Ce qui lui en inspira la pensée, ce fut d'abord le besoin et cette sorte d'instinct de la conservation qui l'avait déjà poussé à transformer le prologue pour en faire une arme à la fois défensive et offensive ; il s'avisa qu'au lieu de la confier au premier venu, il valait mieux choisir son champion. Ce fut aussi l'heureux concours de circonstances qui le mit en relations avec un directeur offrant des garanties extraordinaires. S'il était tombé sur un homme vulgaire, il n'aurait pas songé à se placer publiquement sous sa protection : mais la difi"érence était si frappante entre le novice Prologus et

1 Le sens du mot orator dans les prologues de Térence est nettement déterminé par ces deux vers (Heaut. ])rol. 1 1 sqj :

Oratorem esse voluit me, non prologKm ;

Vostrum judiciu7n fecit, me actorem dédit. Il s'agit d'un orateur judiciaire, d'un avocat. Donat (Ad Hec. prol. ait. \) prend à tort ce mot dans le sens d'ambassadeur : « Oratorein audire 02)ortere jus gentium est ; oratoo-em non licet injuriam jfati. Ideo ergo ?ie expellatui-, non se prologum, sed oratorem 7iominat, »

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