CHAPITRE DEUXIÈME
que l'exécutioa seule fut imparfaite. Mais au fond il n'en est rien ; nous avons vu en effet qu'ils conviennent aussi bien au personnage des prologues ordinaires de notre poète. Ils distinguent le Prologus de Tcrence, orateur, des anciens Prologi, narrateurs. Le prologue de VAndrienne contient, sous une autre forme, une déclaration équivalente* :
« In prologis scribundis operam abutitur, Non qui argumentum narret, sed qui maUvoli Veteris poetse maledictis respondeat. »
Ambivius ne fait ici que la renouveler : il n'est pas venu pour raconter Vargumentum, et il donne à entendre que, s'il s'était agi d'un récit, on n'aurait pas eu besoin de confier le rôle à un acteur exceptionnel . Ses paroles caractérisent une fois de plus la transformation du personnage par Térence, mais elles ne marquent nullement sa suppression. Le dessein du poète, au moment où il se mit à écrire le prologue de V Heautontimorumenos y était sans doute seulement de produire dans le rôle de Prologus un vieil acteur, au lieu du jeune acteur traditionnel^ de vieillir Prologus. Mais il dépassa le but qu'il s'était marqué, et le choix irrégulier de l'interprète eut, au point de vue de l'effacement du personnage, des résultats dont Térence lui-même n'avait peut-être pas d'abord prévu l'importance. C'était fatal ; l'irrégularité commise n'avait qu'un objet : tirer de l'âge, du passé, de la réputation de l'acteur, en un mot, de toute sa personnalité, une efficace recommandation pour la pièce. La personnalité d'Ambivius, ainsi mise en évidence, pouvait-elle ne pas apparaître avec une netteté frappante à travers l'enveloppe légère et, pour ainsi dire, diaphane de Prologus ? Sans doute, môme en temps normal, Prologus, pour bien des choses, était tributaire de son interprèle, au point d'avoir avec lui une ressemblance qui ne nous a pas échappé. Mais ces emprunts, il les faisait à l'acteur en général, non à celui qui était en scène, au métier, non à l'in-
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dividu qui, comme tel, n'avait pas à se découvrir. Ici tout est bien différent : ce n'est pas à une abstraction, mais à une personne que s'assimile Proiogus, et de plus à une personne point du tout banale, pleine de relief et d'originalité. Aussi, quoiqu'incomplète encore, l'absorption du personnage par l'acteur est-elle très sensible. Le prologue une fois écrit, Térence fut certainement frappé des conséquences de son innovation : il distingua alors le terme de la voie où il s'était engagé et s'en vit tout proche. Il n'avait eu en vue que l'introduction du vieil acteur dans le rôle de Proiogus, et déjà Proiogus n'existait presque plus.
Ce résultat constaté lui donna l'idée de le faire disparaître tout à fait et ce fut dans cet état d'esprit qu'il composa le second prologue de VHécyre. Ici plus rien de mixte ni de confus : la période de transition est passée ; la métamorphose est achevée. L'inventeur, instruit par une première expérience, a perfectionné son procédé. Celui qui se présente maintenant au public, non seulement ce n'est pas Proiogus, mais ce n'est pas non plus un mélange de Proiogus et d'Ambivius, c'est d'un bout à l'autre du discours Ambivius tout pur. Les idées qu'il émet sont toutes à lui et il prend la responsabilité de toutes ses affirmations. Nulle part on ne sent derrière lui le poète qui souffle la leçon : ceci le distingue essentiellement du Proiogus de Térence. Point de compromis maladroitement avoué entre la réalité et la fiction : point d'acteur venant dire, comme dans le prologue de V HeoAUontwiorumenos ' : « On m'a confié un rùle qui n'est pas de mon âge ; je l'ai appris ; je vais le réciter. » Ambivius récite ici un discours appris, œuvre d'un autre, mais il en a si peu l'air qu'on est allé jusqu'à s'y méprendre et lui attribuer naïvement la composition de ce prologue^. Cependant, s'il n'est plus Proiogus, il en a gardé l'apparence ; il porte le costume du personnage dont il a pris l'emploi :
1 Cf. V. 1 sq, 10, 13 sq.
2 Cf. ch. l^r, § I, àla fin.