CHAPITRE TROISIÈME
fera voir plus tard, avec quelle habileté il s'en est couvert. Quant aux autres critiques, elles appellent dès à présent une discussion attentive qui en fixera le sens et la portée, ainsi que la valeur des moyens de justification fournis par Térence. Nous le suivrons ensuite, lorsque, prenant l'ofiensive, il signale à son tour les fautes de Luscius, son principal adversaire, dont nous avons déjà fait un rapide portrait. Rien de plus intéressant et de plus profitable que l'étude de cette polémique : par elle on pénètre à fond dans l'âme de Térence, on connaît le talent du poète et le caractère de riiomm.e. C'est la meilleure préparation à une lecture sérieuse de son théâtre.
Le reproche de contamination fut adressé à la première pièce de Térence, VAndrienne ^ :
Id isti vitupérant factum atque in eo disputant Contaminari non decere fabulas.
Nous ignorons s'il fut renouvelé contre V Eunuque, qui tombait sous le coup de la même critique ^; il n'y est fait aucune allusion dans le prologue. Avant la représentation de VHeautontimoriimenos , on le reproduisit encore, mais sous une forme plus générale, sans l'appliquer à une pièce spécialement désignée^ :
. . . . , rumores distulerunt malivoli Multas contaminasse Graecas, dum facit Paucas Latinas
A partir de ce moment, il n'en est plus du tout question dans les prologues, quoique les Àdelphes aient fourni à la cabale une occasion de le rééditer ^ Elle l'abandonna sans doute,
1 Cf. And.prol. 8-lG. — 2 Cf. Eim. prol. 30-33. ^ Cf. Hea^it. prol, 16-18. — * Cf. Ad. prol. C-11.
l78 LES PROLOGUES DE TÉRENGE
après deux essais infructueux, comme une arme impuissaule '.
Avant d'étudier l'artifice de composition qui valut ces attaques à Térence, il nous importe de préciser le sens du mol dont il se sert dans les deux passages où il relève l'accusation. Le verbe « contaminare » se rattache, par l'intermédiaire de « contamen » et de « con-tango », à la racine « tag ». Elymologiquement il ne signifie pas autre chose que « mettre en contact, mélanger ». Mais à cette idée primilive de mélange s'est associée naturellement l'idée très voisine d'altération. Puis, prenant peu à peu plus d'importance, elle en est enfin venue jusqu'à exclure le sens primitif, et « contaminare » n'a plus signifié alors que « altérer, gâter, souiller ». Cette signification dérivée est celle qui domine à l'époque classique. Elle ne convient évidemment pas aux deux textes de Térence : le procédé qu'on reproche au poète est un mélange. D'autre part, il ne faut pas non plus y donner au mot sa seule force étymologique. D'abord, à notre connaissance, aucun écrivain latin ne l'a ainsi employé. Ensuite Térence lui-même, qui, en dehors des prologues, s'en est servi une fois, lui donne le
' ] Sur toute la question de la contamination dans Térence, cf. Grauert Hist. u. philol. Analekten, p. 118 sqq., Munster, 1833. — KoenighofE, de ratione quam Ter .infab. gr. lat. convertendis secutus est, 1843. Malgré mes recherches, je n'ai pu me procurer ces deux ouvrages et je ne les connais qu'indirectement. — Ihne, Quœst.Ter. Bonn. 1843 ; — Teuffel, Stud. u. CJtarakt, 280 sqq. — Dziatzko, éd. des Adelphes, Teubner, 7 sqq. ->- Eummler, Qucest.Ter. Halle, 1873.— Kampe, die Lustpiele des Ter. u. ilire gricch. Originale, Prog. Halberstadt, 1884 (And. Eun. Heaut.) — Regel, Terenz in Verliœltniss zio seinen griech. Orig., Prog. Wetzlar, 1884 (And, Ad. Emi.) — Klasen, Quam rat. Ttr. in contant, qvœ dicfahnlis compon. secutus esse videatur. Pars 1 qu(s Adeljjhos conqjl., Prog. Rheine, 1884. Ces programmes ne font guère que reproduire les opinions des savants antérieurs. Ceux-ci se divisent en deux camps : d'un côté Grauert et KoenighofE, qui font à Térence une assez belle part d'invention ; de l'autre Ihne, Teuffel et Dziatzko, qui, avec plus de raison, ne lui laissent guère que l'originalité du mélange. Si la question des rapports de Térence avec ses originaux est aujourd'hui à peu près résolue, c'est à Ihne surtout qu'en revient le mérite.
2 Cf. à ce mot les grands dictionnaires latins,