CHAPITRE TROISIÈME
sens mixte. Lorsque Chgeréa, après son aventure amoureuse, s'élance hors de chez Thaïs, il s'écrie ^ :
« Nunc est profecto, interfici cum perpeti me possum, Ne hoc gaudium contaminet vita segritudine aliqua;
c^est maintenant, certes, que je puis me laisser mettre à mort, pour que la vie ne mêle pas quelque chagrin à ma joie présente. » L'idée d'altération est inséparable dans cette phrase de l'idée de mélange, et notre verbe français « mêler » traduit très bien « contaminare, » parce qu'ici il les exprime toutes deux. L'intention de ceux qui employèrent le mot contre Térence, achève d'en éclairer le sens. Ce qu'ils critiquaient chez le poète, ce n'était pas seulement le mélange des comédies grecques, c'était aussi et surtout le résultat de ce mélange, l'altération subie par les œuvres ainsi traitées. Ils voulaient signaler le procédé de Térence et du même coup le flétrir. Pour formuler leur grief, il fallait une expression forte et caractéristique, qui éveillât nettement dans l'esprit les deux idées, qui fût à elle seule un blâme sévère. Le contexte des passages de Térence montre que « contaminare » est bien le mot choisi et employé par eux-mêmes. S'ils le choisirent, c'est que dans la langue de leur temps il avait toute cette force ^. « Gâter les pièces grecques en les mélangeant, » voilà ce que signifie « contaminare fabulas grxcas. »
D'après les prologues, trois comédies de Térence, VAn-
' Etm. 551 sq.
2 Contaminare n'est pas un terme technique signifiant simplement a ex duabvsi fahdls unam facire » (Gruueit, Rummler, Klasen). — C'est aussi l'opinion de M"^° Dacicr qui la soutient ainsi : « Contaminare ne peut signifier ici gâter, et ceux qui l'ont traduit de même font dire à Térence une chose de fort mauvais sens ; car qui doute que ce ne soit fort mal fait de gâter les comédies. ..? 11 faut donc que contaminare soit pris en bonne part. » {Ter. Amsterdam, 1724, t. 1, p. 14). - Raisonnement bien naïf. Térence défend la légitimité de son procédé sans se préoccuper du mot dont ses ennemis le flétrissent : il avoue le fait et. sans lui chercher un autre nom, il l'apprécie tout autrement. — Donat, lui non plus, n'a pas vu la signification intermédiaire : « Proprie contaminare est manibvs luto plenis alif/uid attingere » ; c'cst-ù-dire, d'une façon plus générale, a souiller, gâter. »
drienne^ l'Eunuque et les Adelphes, sont le résultat de ce que Luscius et les siens appelèrent une contamination, c'est-à-dire, du mélange de deux comédies grecques. Voici comment le poète lui-même s'explique au sujet de VAndrienne ' :
« Menander f ecit Andriam et Perinthiam. Qui utramvis recte norit, ambas noverit : Non ita sunt dissimili argumento, sed tamen Dissimili oratione sunt f actse ac stilo. QuEe convenere in Andriam ex Perinthia Fatetur transtulisse atque usum pro suis, s
Ainsi, pour composer sa pièce, il a pris deux pièces de Ménandre, semblables quant au sujet, mais différentes quant aux pensées et au style ^. L'une, VAndriemie, lui a servi de base, d'original principal : il y a fait passer certaines parties de l'autre. A cela se bornent ses indications. Il ne signale pas les parties empruntées à l'original secondaire, parce qu'il n'a aucun intérêt à préciser ^. Ce n'est pas, en effet, tel ou tel détail de la composition, c'est seulement la légitimité du procédé qu'il doit défendre contre le principe posé par ses adversaires :
« Contaminari non decere fabulas. »
Il nous faut donc recourir à d'autres sources d'informations, si nous voulons savoir ce dont VAndrienne latine est redevable à la Périnthienne.
Au vers 13 du prologue, Donat fait cette remarque : « Sed quare ergo se onerat Terentius, cum possit videri de una transtulisse ? Sic solvitur : quia conscius sibi est primam scenam de Perinthia esse translatam ^ ubi senex ita cum uxore loquitur, ut apud Terentium cum liberto ;
1 Prol. 9-14. Cf., sur la contam. de VAndrienne, l'intéressant travail de Dziatzko, Die Anclria des 3Ienanders, Bh. Mus. XXXI, 234 sqq.
- Cf. sur le sens des mots « argumentum, oratio, stilus, » la scholie de Donat : « Orationem in sententiis dicunt esse, stiluvi in verbis, argument tum in reins. » Nous y reviendrons ; cf. § IV.
3 Nous verrons qu'il en est autrement dans les prol. de VEunuque et des Adelplies.