‹ Les prologues de TérenceChapitre 99 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

nous fût démontré que sous sa main les parties dérobées se sont transformées en mieux.

Mais les contemporains de Térence auraient jugé autrement que nous. A leur tribunal le poète eût vainement apporté pour sa défense l'excuse dont nous serions, nous autres, pleinement satisfaits : la grande majorité des spectateurs étaient incapables de l'apprécier à sa juste valeur. Comment, s'il avait emprunté aux vieux comiques latins, les aurait-il surpassés? Par l'élégance et le bon goût, qualités purement littéraires, partant peu prisées ou plutôt entièrement méconnues d'un public inculte, sur lesquelles on ne pouvait faire fond pour plaider l'acquittement, que disje? les circonstances atténuantes. Le plagiat n'apparaissait à de tels juges que par ses côtés odieux : c'était l'atteinte portée au bien d'autrui, le vol de la propriété littéraire, crime que les lois ne punissaient pas, mais que Topinion publique devait nécessairement réprouver à cause de son analogie avec le vol ordinaire ; surtout l'opinion publique romaine : car le Romain, esprit pratique, attentif aux intérêts matériels, avait un sentiment très profond des droits du propriétaire. Mais \dipalliata n'était-elle point par essence un plagiat? Nullement. Prendre aux Grecs leurs comédies pour la scène latine, comme on prenait leurs statues pour orner les temples de Rome, rien de plus légitime : c'était exploiter le vaincu au profit du vainqueur, user des droits de la conquête. Seulement, dès qu'une pièce devenait latine, elle était sous cette forme la propriété de celui qui l'avait traduite. Vohmr quiconque la pillait. Si la fraude était découverte, il n'avait pas trop à compter sur l'attention bienveillante et les applaudissements du public ; à défaut de peines légales, il devait redouter les sifllets.

Le olagiat avait un autre tort, plus grave assurément aux yeux des spectateurs, parce qu'il les louchait de plus près. Non seulement le poète plagiaire s'appropriait le bien d'autrui, mais encore il dupait le public lui-même. En effet, le plaisir que les vieux Romains allaient chercher au tliéà-

tre ne ressemblait guère à celui qu'y goûtent les esprits cultivés. Pour un lettré délicat quelle jouissance compliquée qu'un spectacle dramatique ! Il n'est pas indifférent au sujet de la pièce, à la matière, mais il s'intéresse aussi et surtout à l'art : l'habileté de la composition, la vérité et la finesse dans la peinture des caractères, les mérites du style, mille attraits à la fois, quand l'œuvre est d'un vrai poète, sollicitent son attention, flattent songoùt, le captivent tout entier. Une seule représentation n'épuise pas le charme ; il devient au contraire plus complet et plus exquis à mesure que l'on connaît mieux la pièce ; on est plus maître de soi, on a plus le loisir d'analyser et de sentir les impressions qui la première fois se sont produites en foule, un peu confuses ; on savoure alors pleinement la jouissance littéraire, sensation raffinée, inconnue à la plupart des spectateurs de Térence. Ils arrivaient au théâtre avec l'espoir d'y rire beaucoup, avec le désir d'y voir des choses non encore vues : situations neuves, incidents originaux, figures inconnues. La nouveauté de l'intrigue était essentielle à la satisfaction de cette curiosité naïve et grossière. Aussi, du temps de Térence, ne jouait-on en général que des comédies nouvelles ; il était bien rare qu'une pièce déjà représentée revînt sur la scène ; à l'exception de quelques œuvres privilégiées, comme l'^wiMf/we, accueillies par un succès extraordinaire, les comédies, après la représentation, descendaient au rang de choses hors d'usage. On a donc annoncé au public une pièce nouvelle, il est venu pour assister à une pièce nouvelle. Quelle déception s'il s'aperçoit qu'on lui sert un spectacle déjà vu, ou seulement que ce spectacle, quoique nouveau pour la génération actuelle, ne l'est pas absolument ! Même dans ce dernier cas, le public se sent victime d'une tromperie: on lui a promis une pièce nouvelle, c'est-à-dire, nouvellement traduite du grec et représentée pour la première fois sur la scène romaine. Pour Térence en particulier, les deux comédies que Luscius lui reprochait d'avoir pillées, étant de Plante, les plus âgés d'entre les

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spectateurs les avaient sans doute vues dans leur nouveauté; les plus jeunes ne les connaissaient probablement pas ; n'importe : ils auraient crié aussi fort que leurs aînés, si l'accusation eût été vraie, contre le poète assez impudent pour se moquer du public romain.

La mauvaise humeur provoquée par la découverte d'un plagiat ne se serait pas tout entière concentrée sur l'auteur du méfait ; les présidents des jeux, magistrats ou simples particuliers, et le directeur de troupe en auraient eu leur part. Le directeur, intermédiaire habituel entre les poètes et les acquéreurs de leurs œuvres, eût été accusé ou d'incapacité pour s'être laissé tromper, lui homme du métier, sur la qualité de la marchandise offerte, ou de fourberie pour avoir aidé le poète à conclure un marché avantageux aux dépens du public et des acquéreurs; sans compter le ressentiment redoutable de ceux-ci, personnages haut placés, en état de nuire à un humble affranchi. Quant aux donneurs des jeux, on les aurait traités de ladres, régalant le peuple à petits frais avec les restes misérables des fêtes du passé, de fripiers et de ravaudeurs. Au lieu de la popularité ambitionnée, ils se fussent assuré le discrédit et le mépris, moins riches et moins considérés après que devant. Or, par contre-coup, cette colère du public contre les présidents des jeux et le directeur atteignait aussi le poète. Plus de directeur qui voulût s'employer pour la vente des productions du plagiaire ; plus d'acheteur qui consentît à les acquérir. Se rendre coupable d'un plagiat, c'était donc non seulement s'exposer à un échec immédiat, mais encore compromettre tout son avenir. On le voit, l'accusation lancée par Lusciua contre ïérence était grave, plus grave que celle de contamination, parce que tous les spectateurs étaient parfaitement capables d'en saisir le sens et d'en mesurer l'importance. Pour l'accusé il ne s'agissait plus ici de justifier une action incriminée à tort, il s'agissait de répudier une action réellement criminelle ; il ne fallait pas plaider le droit, mais nier le fait.

Heureusement pour lui, Térence se trouvait en ctat de le faire ; car dans les deux cas l'accusation était fausse. C'est même par ce seul point, la négation du plagiat, que se ressemblent ses deux réponses, très difïurentes d'ailleurs ; ainsi le voulait, nous allons le voir, la diversité des deux situations. Dans le prologue de V Eunuque, après avoir rapporté les assertions de son adversaire, voici comment se défendit notre poète ^ :

« Si id est peccatum, peccatum imprudentia est Poetse, non quo furtum facere studuerit. Id ita esse vos jam judicare poteritis. Colax Menandri est : in ea est parasitus colax Et miles gloriosus ; eas se non negat Personas transtulisse in Eunuchum suam Ex Grœca ; sed eas ab aliis f actas 2 prius Latinas scisse sese, id vero pemegat. »

Térence affirme donc avoir traduit directement certaines parties du Colax de Ménandre pour les insérer dans V Eunuque, et ne s'être nullement servi du Colax latin de Névius et de Plante. En cela il est tout à fait croyable : il était trop vivement épris de l'élégance et du bon goût pour hésiter un instant entre le modèle grec et la copie, vigoureuse peut-être, mais grossière. Seulement, il ajoute qu'il ignorait l'existence d'une traduction latine des passages en question, antérieure à la sienne, l'existence du Colax de Névius et de Plante. Pareille ignorance est-elle vraisemblable? Non. Piaule, le plus jeune des deux auteurs nommés, élait trop près de notre poète pour que se fût déjà formée l'épaisse incertitude qui, du temps de Varron, régnait sur le nombre et le titre de ses œuvres : on devait alors dans le monde lettré connaître toutes ses pièces, au moins de nom. Pourquoi supposer Térence moins bien renseigné à ce sujet que Luscius ? Il a prouvé, dans le pro-

1 Eun. prol. 27 sqq.

2 Au lieu de la leçon des mss : « sed eas fabulas f actas », Eitschl [Parerga, 99 sqq) a démontré qu'il faut écrire : d sed eas aialusfactas n; il a fort bien prouvé que la vulgate ne donne pas un sens satisfaisant, a eas fabulas » ne pouvant être rapporté à rien dans les vers qui précèdent.

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