‹ Les prologues de TérenceChapitre 98 sur 143 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

une vieille pièce ; les personnages du parasite et du soldat en sont tirés ». Les renseignements fournis par le prologue des Adelphes ' ont beaucoup moins de précision : ils ne nous apprennent ni où ni comment fut alors formulé le grief. Mais ils nous laissent voir clairement que l'acte reproché à Térence était bien de même nature : on l'accusait d'avoir pillé une pièce dePlaute, les C ommor tentes ; on se servait con-

disse. Donat explique très bien « dare verba » : a Dare enim verba decipere est, quia qià rem exspeotat, et nihil prœter verba invertit) deceptus est. Cf. la même expression dans Ter. And., 504 sq. et 211 > Phor., 713. Mais il a tort de chercher le jeu de mots dans un double sen^

de la locution : a Aut neminem fcfelllsse, aut nihil appnsnisse de suo

nihil addidisse de stylo suo Terentium », Explication trop compliquée pour être la bonne. Celle de Westerhov n'est pas moins obscure et invraisemblable : « Videtur Ter. simul cum iniquitate accusationis ridere ri'

dioulam veteris poetœ elcquentiavi Si roges quœ verba Menandri vel

aliorum dederit, nihil dédisse verborum fateri cogetur. Qtiodrtam igitur furtuni illud ? Persona parasiti et militis ex Colace ailata. Quasi -personis iisdem uti 7ion liceat ». Bentley se trompe aussi en cherchant un double sens à fabulam. dédisse : « Sententia est : fabulam dédisse, quod ipsum est quodani modo verba dare, fallere (sur quels exemples se fonde cette interprétation?), et verba tamen non dédisse, nenipe Luscio, quo

minus deprehenderet furtum factum » M™^ Dacier a vu que le jeu

de mots consistait dane la répétition du verbe ce dédisse » ; mais elle donne un sens trop subtil à « verba dédisse ». « Le poète malveillant...,, en accusant Térence d'avoir volé la pièce de Névius et de Plaute, voulait faire entendre que cela était plus avantageux pour ceux qui l'avaient achetée, parce que, si la pièce eût été de Térence, elle n'aurait rien valu ». OC Nihil dédisse verbortim » signifie simplement : « Il n'a pas donné le change, sa fraude a été découverte (à l'instant même et par Luscius) », ' V. 1-14. Après le v. 3, Umpfenbach, Anal. Terent. (cf. Dziatzko, éd. des Ad. p. 19 sq. et 93), signale une lacune, parce que dans l'état actuel du texte a id factum » du vers 5, ne se rapporte à rien ; il propose pour la combler :

Surreptam olamitantes veterem fabulam^

Invcstigatam Plauti per vestigia.

Dziatzko préférerait :

Clamantes suppilasse eum veterem fabulam . Quant à moi, je crois que le texte est complet. « Id factum » ne se rapporte, il est vrai, à rien de précis, mais la pensée de Térence n'en est pas moins fort claire : « id factum », c'est le motif que les adversaires ont trouvé de décrier la pièce ; c'est le fait que le poète soumet au jugement impartial du public. Ce manque de rigueur dans la liaison formelle des idées est excusé par l'allure familière du style des prologues.

tre lui du même terme flétrissant; car, après s'être justifié, il disait au public :

« pcrnoscitc

Furtumuo f actum cxistimetis »

Dans les deux cas, les adversaires de notre poète lui reprochaient donc d'avoir dérobé quelque chose à l'un de ses devanciers et de le donner comme sien ou, ce qui revient au même, comme directement traduit du grec. Les deux plagiats, de l'aveu des accusateurs, étaient partiels. Térence avait volé chaque fois, non une pièce tout entière, mais des fragments plus ou moins considérables qu'il avait mêlés à une comédie réellement nouvelle et sienne : les rôles du parasite et du soldat, introduits dans VEunuque de Ménandre, la scène du rapt de la courtisane, fondue avec les Adelp/ies du même auteur.

Si le fait était vrai, en voudrions-nous beaucoup à Térence, nous autres modernes ? En voulons-nous à Molière d'avoir mis au pillage, je ne dis pas les classiques anciens et les Italiens, mais ses contemporains français ? Non, parce que les éléments empruntés, il les perfectionne, les transfigure, les crée pour ainsi dire une seconde fois. Dans ses Fourberies de Scapin, par exemple, dont l'intrigue est due au Phormion de Térence, il a mis à contribution, avec les farces italiennes et le théâtre de Tabarin, une pièce qui datait alors d'une vingtaine d'années, le Pédant joué, par Cyrano de Bergerac : il y a pris suitout la fameuse scène où revient comme un refrain Texclamation maintenant proverbiale : « Mais qu'allait-il faire à cette galère ! » Je ne sache pas que son public lui en ait tenu rigueur. Quant à la critique moderne, elle est loin de lui en faire un crime : l'ébauche vigoureuse, mais grossière de Cyrano, est devenue, grâce à lui, une peinture achevée '. De même, si vraiment Térence était plagiaire, nous l'absoudrions, pourvu seulement qu'il

1 Expressions de M, Louis Moland, dans la Xotlce i^rélimltiaire des F. de Se. (éd. de Molière, Garnier) .

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