DE LA MODE
iROUETTE élégantine des Grâces, princesse de Frivolité, duchesse de Bagatelle et souveraine de l'empire des Modes, à tous ducs, marquis, comtes, barons, petits-maîtres, gens du bel air, plaisans, gens oisifs, persifleurs, chevaliers, militaires, abbés, robins, grands et petits financiers; duchesses, comtesses, marquises, baronnes, petites-maîtresses, femmes de bon ton, bourgeoises à la mode, précieuses, minaudières... et autres, nos
sujets, SALUT.
Comme les habitans de notre capitale ont de tout temps donné le ton pour les modes aux provinces les plus éloignées, nous avons cru qu'il ëtoit de notre devoir de veiller à ce que ces modèles devinssent plus parfaits de jour en jour. On sait avec quel soin nous avons perfectionné le goût des ameublemens, des équipages, des ajustemens, des ragoûts et des choses agréables en tout genre; mais nous croirions n'avoir rien fait pour nos chers sujets, si nous omettions de leur prescrire l'ordre qu'ils doivent observer dans nos nouvelles promenades. Cet objet est trop digne de notre attention pour ne pas l'exiger tout entière.
Avec quel transport de joie et de ravissement ne voyons-nous pas tous les jours la nombreuse affluenoe que nous attirons sur les Boulevards! Le concours prodigieux des gens de tous états, le contraste étonnant des équipages, la bigarrure singulière des livrées, la variété unique des spectacles, la diversité inconcevable des cafés, le grommellement bourdonnant des buveurs, les brouhahas répétés des amateurs de parades, le sifflement séduisant des petites marchandes de nougat et des bouquetières, l'écorchante har-
monie des vielleuses montagnardes, les invitations bruyantes des joueurs de gobelets , le bruit des coups de fouet, le hennissement des chevaux, le fracas des tambours, le son des trompettes : tout semble inviter nos sujets à venir prendre sur le rempart le plaisir doux et tranquille de la promenade. Cependant (l'auroiton jamais cru!) ce n'est pas ce plaisir qui les y rassemble; leur amour pour leur reine, l'attachement qu'ils lui ont voué, le désir empressé de satisfaire à ses ordres : tels sont les motifs nobles et puissans qui les y portent.
O sujets aimables, continuez d'étendre la réputation, que vous donne l'Europe, d'aimer votre reine, de sacrifier pour elle votre repos, vos biens et vos personnes; vous étendrez bientôt les bornes de son empire. Est-ce assez pour nous d'avoir vu les provinces adopter avec avidité nos ajustemens à la Comète, à la Frivolitfj aux Sourcils d'hanneton, etc.; les Anglois entreprendre le voyage de notre capitale pour faire l'acquisition des cuisiniers que nous avions formés; les Navets répandre des lumières sur l'histoire naturelle, les Américains passer les mers pour venir voir ici en original une coitîure
à la Khinocéros? Non; nos vues sont plus étendues; nous en voulons à la conquête de l'Europe. Opinions provinciales, préjugés nationaux, tremblez. Craignez une reine d'autant plus puissante qu'elle peut tout espérer de ses sujets, A ces causes, de l'avis de nos très chères sœurs l'Inconstance et la Nouveauté , nous avons dressé les articles qui suivent :
Article premier.
Entendons que le beau jour de promenade soit le jeudi de chaque semaine, sans néanmoins exclure les autres.
Art. II.
Si par exemple il arrivoit que, dans un autre jour de la semaine, le vent soufflant des nuages de poussière ne fût pas néanmoins assez cruel pour diminuer l'ardeur du soleil, en ce cas nous permettons que ce jour soit choisi par préférence, ainsi qu'on l'a judicieusement observé jusqu'ici. La promenade ne sauroit être plus délicieuse !
Art. III.
Contre l'usage qui a voulu jusqu'à ce jour que les gens ne se saluent qu'une seule fois
DECLARATION DE l.A MODE 7
dans les promenades publiques, permettons aux fantassins de saluer leurs connoissances toutes les fois qu'ils les rencontreront, même d'aller leur serrer la main à chaque fois, le tout pour augmenter la cohue, qui est amusante au possible. ^ Art. IV.
Défendons aux gens à équipage de se saluer désormais avec les glaces; leur enjoignons de commander à leurs cochers de quitter la file dans laquelle ils sont engagés et de rouler à côté des voitures où seront les personnes à qui ils voudront ne rien dire ou souhaiter le bonjour.
Art. v.
Si nous ordonnions que les voitures, partagées en deux files (dont l'une tendroit vers la porte Saint-Martin, l'autre vers la porte Saint-Antoine), laissassent un intervalle entre elles pour favoriser la sortie des équipages chargés des gens les plus ennuyés; si nous exigions qu'on laissât de chaque côté un espace destiné aux carrosses arrêtés, afin deprocurer à ceux qui les meublent le spectacle riant des parades, ou le plaisir de lorgner ceux qui sont dans les carrosses de la file voisine ; si nous ordonnions aux
cochers, parvenus à l'extrémité d'une des files, d'arrêter leurs chevaux, soit pour livrer le passage aux carrosses sortans, soit pour faciliter aux nouveaux venus l'entrée dans la file; si nous entendions que ces files s'allongeassent ou diminuassent à proportion que le nombre des voitures seroit plus ou moins étendu, on ne manqueroit pas de crier à la maussaderie, au mauvais goût, à l'horreur! On trouveroit cela d'une uniformité anéantissante. Mais, en permettant que les carrosses se croisent, s'entrelacent; que les uns s'arrêtent au beau milieu d'une file, que les chevaux des autres galopent à toute bride, que ce cocher quitte une file pour entrer dans une autre oîi il n'est pas attendu, que celui-là le repousse et lui ferme le passage , cette confusion et cet embarras sont tout à fait jalis', ce désordre est admirable! enchanteur! divin 1
Art. VI.
Défendons à tous cochers (et particulièrement à ceux qui le sont le moins) de laisser passer les gens de pied par les chemins de