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LA PROMENADE DES BOULEVARDS

Cela vaut mieux qu'un livre, et court tout l'univers. (Gresset, le Méchant.)

N petit-maîlre auroit fort mauvaise grâce à déclamer contre les ridicules à la mode, lui qui par état doit les afficher, les répandre, les faire circuler dans la société. Pour moi, je vais plus loin, j'en veux publier jusqu'à l'apologie, quoique je sois payé pour le contraire; n'importe, il est beau de se dévouer au bien public. La mode est une coquette dont les faveurs se multiplient avec nos

caprices; si elle n'exige que des hommages aussi passagers que ses charmes, elle prétend en même temps que l'on soit fidèle jusqu'à son infidélité ; occupée sans cesse à reproduire de nouveaux agrémens qu'elle combine à l'infini, ses superbes esclaves ne font que changer la forme de leur culte, sans pour cela changer de joug.

Comme la réputation d'homme aimable dépend d'un heureux début en entrant dans la brillante carrière du monde, j'ai commencé par m'informer scrupuleusement du ridicule à la mode, ou plutôt du ton régnant. M^e de *** fut la première à qui je m'adressai; ma question lui parut neuve ; elle me gronda beaucoup d'avoir si peu cherché à m'instruire, m'assura en même temps, pour me consoler, qu'il y avoit encore du remède, me donna l'étiquette du jour et finit par m'assigner le lendemain un rendezvous chez elle pour les Boulevards, en me disant que c'étoit une fureur que cette promenadelà. Je lui donnai ma parole, et j'y fus exact.

Le lendemain, à sept heures du soir, j'allois me faire annoncer, quand son portier vint me dire que M.^^ de "^^ étoit partie il y avoit plus

d'une heure, en se plaignant beaucoup do moi. Ce contretemps m'accabla, et le procédé me parut du dernier bizarre. Qu'y faire? On m'avoit déjà averti que ce qu'on nomme jolie femme étoit pétri de pareils caprices. Réflexion faite, cela me parut dans les règles, et l'instant d'après je rougis de ma mauvaise humeur.

Dans la crainte cependant d'être disgracié, me croyant de bonne foi dans mon tort vis-àvis de M'^e de ***, je me fis conduire sur les cours; je les fis cinq ou six fois sans apercevoir personne; tous les équipages qui passoient un peu rapidement me paroissoient être le sien. Je crus pourtant entrevoir la moitié de son visage dans une voiture qui n'étoit pas la sienne (je dis la moitié de son visage, parce qu'un maudit panier m'empêchoit de le voir tout entier). Malgré toute l'adresse de mon cocher, il me fut impossible de joindre la voiture en question. Mes chevaux, couverts de sueur et de poussière, étoient rendus, le jour tomboit; ne pouvant traverser, je fus forcé, malgré moi, d'achever la poudreuse carrière jusqu'au bout, et, sur un soupçon que M"ie de ^"'^ avoit déjà regagné son hôtel, je m'y rendis; elle n'étoit

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pas encore rentrée, et, pour comble de disgrâce, le portier dit à mes gens qu'elle ne rentroit jamaisdela promenade avant dix heures, et que souvent il étoit plus tard.

Tout cela ne me découragea point. Résolu, à tel prix que ce fût, de la voir ce soir-là, car je m'en cro^-ois amoureux (en faut-il tant pour justifier pareille obstination?], je donnai ordre à mon cocher de me remener chez moi. Je n'eus que le temps de changer de chevaux, et me voilà pour la seconde fois aux Boulevards.

Le jour étoit tout à fait tombé. Pour ne pas manquer cette fois-ci M^^ de ***, j'eus recours à un stratagème plaisant; je fis allumer à tous mes gens leurs flambeaux, deux précédoient l'équipage, et mon cocher alloit au pas. Cela me réussit à merveille, tout le monde fixoit ma voiture, et peu s'en fallut que l'on ne me prît pour un Transport. Comme on étoit fort curieux de voir l'original d'une scène aussi comique, une ou deux personnes firent allumer aussi : ce fut le signal d'une illumination soudaine; les équipages qui restoient encore en fort grand nombre en firent autant; en un instant les Boulevards furent éclairés, et je cessai de pa-

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roître ridicule parce que tout le monde m'imita.

Heureusement, M"^^ de ""** passa fort près de moi, me reconnut et fit arrêter. Je crus voir l'instant où nos équipages alloient être brisés par l'affluence de ceux que la curiosité attiroit sur nous. M^e de *** n'eut que le temps de prendre congé du maître de l'équipage et de s'élancer rapidement dans le mien.

« En vérité, Marquis, vous êtes d'une singulière folie! me dit-elle en éclatant de rire; quel vertige vous a inspiré une si plaisante idée?

— L'impatience de vous voir, Madame, lui répondis-je.

— Eh ! qu'a de commun, s'il vous plaît, à cela, la scène comique que vous venez de donner à tout le Boulevard?

— Le voici, rien de plus naturel. Furieux de vous avoir manquée à deux reprises différentes, brûlant de me justifier, la conviction où j'étois de vous trouver ici, le peu d'apparence d'j réussir avec l'obscurité qui règne, tout cela m'a fait prendre ce parti qui vous paroît extravagant, dont moi-même j'ai ri tout le premier, et qui pourtant, comme vous voyez, a été très favorable à mes projets.

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— En effet, l'idée est neuve, reprit Mme (je ***^ et j'y applaudis en faveur de l'invention, le stratagème me flatte. A propos, vous méritez des complimens sur votre exactitude; vous n'avez pas besoin de leçons, je le vois, pour être du dernier bon ton sur les rendez-vous ; vous savez très bien quà point nommé l'on n'arrive jamais.

— Comme vous ne m'aviez pas donné d'heure et qu'une femme m'a retenu aux Tuileries un peu plus que je n'aurois cru...

— Comment! Marquis, vous connoissez des femmes qui vont aux Tuileries? Dites-moi un peu, où vivez-vous donc? Oh! je ne suis plus étonnée à présent de la question que vous m'avez faite hier. Qu'il y a à refaire chez vous! Je voudrois bien savoir où vous allez déterrer des femmes qui vont aux Tuileries. Je vous croyois bien un peu neuf sur certains usages, mais jamais il ne me seroit tombé sous le sens que vous fussiez capable de déroger ou de vous embourgeoiser : c'est à peu près la même chose.

— Mais , Madame , interrompis-je , cette femme est une femme très respectable.

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— Justement, nous y voici ; ce dernier coup de pinceau achève le portrait.

— Vous la connoissez pourtant, Madame.

— Oh ! Marquis, finissez, de grâce, ces propos-là m'offensent; voulez-vous me compromettre? Vous obstiner à prétendre que je connois une femme qui se traîne aux Tuileries, quand tout le monde d'un certain ton roule aux Boulevards? Où avez-vous donc l'esprit? a-t-on jamais vu déraisonner aussi complètement?

— C'est pourtant la baronne de "*'', reprisje avec impatience.

— Oh ! à présent, je n'en suis plus étonnée. Il y a huit jours, il est vrai, que je la connoissois, mais depuis j'ai rompu avec elle, ce n'est pas une femme à voir. On lui donne à présent un être à sentiment, homme qui l'a entièrement gâtée à force de parler bienséances, réputation; entre nous cette femme-là est perdue sans ressource. Croiriez-vous bien qu'un jour elle m'a dit qu'elle ne donneroit plus de rendez-vous aux Boulevards, parce que cela affichoit? Après un trait de cette force, il faut en désespérer; je ne suis plus du tout surprise que vous l'ayez trouvée aux Tuileries, sans doute elle y atten-

doit son pesant automate. Mais laissons tout cela; si vous voulez que je fasse quelque chose de vous, ne voyez plus la baronne, car ce seroit vous afficher pour le plus maussade des hommes. A propos, il se fait tard, descendez-moi. »

Je lui obéis, et la quittai en lui promettant de me rendre le lendemain chez elle à six heures précises.

Plein de la conversation que nous venions d'avoir ensemble, saisissant heureusement ses idées, il me sembloit que je reprenois un nouvel être; je trouvois faux les principes sur lesquels j'avois agi jusqu'alors, mes yeux s'ouvroient à la lumière. Mon changement s'opéra comme par une espèce de miracle, au point que je me crus digne de paroître le lendemain chez Mme de '**, et même avec éloges.

A ma première visite, j'étois venu trop tard; cette fois-ci j'arrivai trop tôt. Madame ne fut visible qu'au bout d'une grande heure. Elle parut enfin, me fît des espèces d'excuses de ce que j'avois attendu, tout en m'insinuant que c'étoit ignorer les usages que de venir une heure avant un rendez-vous. Je m'apercevois bien, à certains désordres, de l'importance de

cette maxime, mais je jouai la distiaclioa et la fis ressouvenir que mon équipage étoil h ses ordres.

« Fort bien, dit-elle, c'est donc pour cela que vous êtes venu? Dans un instant nous allons partir, ma toilette ne sera pas longue. »

En effet, elle ne dura pas plus de deux petites heures; aussi n'étoit-ce qu'en négligé.

« A propos, quelle voiture avez-vous aujourd'hui?

— Un vis-à-vis, répondis-je.

— A merveille, je m'en suis presque doutée, j'ai donc très bien fait de ne pas m'habiller; mais demain un berlingot, car deux jours de suite la même voiture, cela se remarqueroit ; d'ailleurs vous en avez plusieurs, mais vous n'en avez pas encore une comme je voudrois. Chemin faisant, je vous communiquerai là-dessus mes projets. Partons. »

Elle me prit la main, nous montâmes ; en un clin d'oeil nous fûmes sur les Cours. Après m'avoir fait des complimens sur ma voiture :

« Vous avez d'assez jolis chevaux, je les aimerois pourtant mieux soupe- de-lait ; on m'a parlé d'un attelage de six, je vous conseille do Promenades à la mode. 7

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profiter de la circonstance, cela ne se tiouve pas toujours. »

Je lui promis de les voir, et, en effet, le lendemain l'attelage fut à moi; je le fis mettre à une fort belle berline et volai triomphant chez. Mme de **^. Elle fut enchantée de mon attelage, mais la berline jitroit, elle n'étoit point à panneaux de glace, ni dans le goiit moderne, quoique de l'année; en même temps elle m'esquissa le dessin d'une diligence des plus galantes. Je saisis assez bien son idée; au retour de la promenade, la diligence fut commandée et huit jours après en état de rouler.

Ma docilité à me prêter à tous les goûts de Mme de ^*^ nie valut des éloges. J'avois commandé le même jour de la diligence un équipage d'un dessin unique et d'un goût exquis; je voulois surprendre, et j'y réussis; on se récria sur la rapidité de mes progrès et l'excès de ma galanterie; on trouva ma voiture du dernier élégant. Tout ce jour-là Mme de **"= fut d'une folie singulière. N'étois-je pas plus que suffisamment dédommagé de l'excessive dépense que j'avois faite pour lui plaire?

J'étois au comble de la faveur, quand un

jour, couverts l'un et l'autre de poussière (car, par complaisance pour M™^ de **'' qui vouloit ■être vue, j'avois tenu les glaces baissées), je brouillai tout. Je m'avisai de lui demander quel plaisir elle trouvoit à ces insipides Boulevards. Je n'eus pourtant pas le front de lui reparler des Tuileries; mais je fis venir fort à propos le Petit-Cours, les Champs-Elysées, je m'étendis beaucoup sur ces délicieuses promenades, sur la beauté de la demi-lune, où les femmes formoient un brillant amphithéâtre; c'étoit, selon moi, un spectacle divin ; enfin, je poussai presque l'indécence jusqu'à faire l'éloge du Cours.

« Avez-vous bientôt fini? interrompit Madame de *** avec impatience. En honneur, si j'avois un goût aussi bizarre, aussi gothique que le vôtre, je me donnerois bien de garde d'en entretenir qui que ce soit; avez-vous juré de me donner de l'humeur avec votre Cours ? Estil rien au monde de plus ennuyeux qu'une avenue toute droite, tirée au cordeau, étouffée d'un côté, bordée de l'autre d'un bassin maussade à la vue? Encore si l'on pouvoit s'y promener en équipage, peut-être passeroit-on sur tant de

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désagrémens. Comparez à présent tout cela aux délicieux Boulevards, vous verrez si votre insipide Cours gagne au parallèle. Ce spectacle bruyant d'équipages, de livrées, de chevaux, de diables, de culs-de-singe, de désobligeantes, de capriolets; d'un côté, des guinguettes, des marais} les admirables vues de Montfaucon , de Montmartre ; de l'autre, des cabarets, des parades, des spectacles sans nombre, un peuple énorme; tous ces tableaux vivans, toujours variés, produisent à chaque instant de nouveaux plaisirs. Comptez-vous pour rien l'agrément de promener un équipage leste et riche tout à la fois, de mutiler le fantassin ou l'agonir de poussière, de mettre en cannelle ces maudits fiacres qui ont l'impudence de se ranger en file,, c'est l'affaire d'une reculade? Oh ! Marquis, je ne trouve rien de comparable à ces plaisirs-là, ils sont pour moi toujours neufs, toujours piquans. Comptez-vous pour rien la fortune que font les Nogaret, les Gagne, les Ringards'? Cela amène des aventures délicieuses. »

J'étois sans doute mal monté, je ne tombai

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