Ou carrosses coupés
2. Carrosse proprement dit, la plus ancienne de nos voitures à roues. Il n'y a plus guère que les gens de l'autre siècle qui se servent aujourd'hui de cette éternelle machine.
Art. XV.
Permettons même aux honnêtes gens de s'arrêter de jour pour voir les parades, et, s'ils fréquentent le soir les Marionnettes, leur enjoignons de les trouver ravissantes.
Art. XVI.
Enjoignons aux mimes et aux farceurs de continuer à assaisonner leurs parades par les lazzi du plus mauvais genre, rien n'étant aujourd'hui plus au goût de nos sujets.
Art. xvii.
Comme nous avons remarqué que leurs plaisanteries sont au fond de la même nature que celles de nos bons plaisans, nous ne pouvons que les exhorter à en rectifier la forme; les renvoyons pour cela à notre Dictionnaire.
Art. xviii.
Nous ne croyons pas qu'il soit nécessaire d'interdire dans nos promenades toute conversation intéressante; mais, comme il nous est revenu que des gens graves et des personnages importans se mêlent d'y faire les frais d'une conversation solide et scandaleuse, leur faisons expresses inhibitions d'y ouvrir désormais la bouche si ce n'est pour bâiller, afin que l'ennui
DECLARATION DE l.A MODE
puisse y exercer ses droits concurremment avec nous comme par le passé. D'ailleurs est-il rion de plus savoureux que de bâiller en bon air? Art. XIX.
Défendons aux honnêtes gens de paroître à notre promenade dans les temps où l'on est censé être à la campage, quand bien même ils seroient en cette ville et ne sauroient oii donner de la tête.
Art. XX.
Défendons l'usage déjà trop constant d'aller tempérer les vapeurs du Champagne avec le ratafia de Neuilly; voulons que les petites folies qui suivront les petits soupers, poussés avant dans la nuit, viennent désormais sur les Boulevards en occasionner de plus grandes.
Art. xxi.
Recommandons aux médecins de s'y trouver tous les jours, leurs malades le seront moins; aux gens de justice d'y mettre la foule, leurs cliens seront plus à leur aise ; aux abbés d'y aller fréquemment, rien de plus propre à les dégoûter tout à fait du monde. Nous ne parlerons pas de certains financiers : ils sont trop utiles au public dans leur cabinet.
r4 DECLARATION DE LA MODE
Art. XXII.
Notre intention n'est pas d'empêcher les auteurs comiques de tracer sur la scène les ridicules qu'ils auront saisis sur le Boulevard ; au contraire, nous les y exhortons. Nous savons par expérience que le tour qu'ils donnent à leurs déclamations est plutôt fait pour accréditer les travers qu'ils frondent que pour les détruire.
Art. xxiii.
Si le hasard vouloit que les habitans des villes de province, à l'exemple de ceux de la capitale, fissent de leurs cours ou de leurs remparts les promenades les plus fréquentées, leur défendons d'y étaler autant de luxe et de ridicule qu'on a coutume d'en voir ici, n'étant pas juste qu'ils jouissent des privilèges que nous n'accordons qu'à nos plus chers sujets.
Art. xxiv.
Nous pourrons dans quelque temps indiquer celui où il nous plaira d'abroger nos nouvelles promenades. Nous connoissons trop bien nos sujets pour ne pas croire que nous serons incessamment obligée de prendre cette précaution. Un plaisir cesse bientôt d'en être un s'il ne change de forme.
declaration de la mode l5
Article dernier.
Voulons que les articles ci-dessus soient scrupuleusement observés par tous nos sujets sans exception, sous peine à ceux qui y contreviendront de passer pour des gens sensés ou tout au moins fort singuliers. Au surplus, voulons que ceux qui n'ont pas encore souscrit à nos nouvelles lois, par la crainte déplacée d'attirer sur eux le mépris ou la censure des étrangers, sachent une bonne fois que cette censure, qu'ils craignent tant pour eux-mêmes, ne peut tomber que sur toute la nation en général, et qu'elle ne peut frapper directement chaque particulier. Qu'ils apprennent encore que le reproche de nos concitoyens nous est d'autant plus sensible qu'il se fait ordinairement à nous-même et qu'il est réitéré. Nous ne pouvons terminer notre déclaration sans marquer par avance notre mécontentement contre ceux qui refuseront de goûter les raisons que nous avons la bonté de leur apporter; leur déclarons que, faute par eux d'y rendre incessamment hommage, ils seront fort malmenés. Nous saisissons cet à-propos pour féliciter ceux de nos sujets qui les premiers ont mis les Boulevards en vogue; leur
promettons, foi de reine, de leur faire délivrer par notre cousin le Dieu porte-marotte les brevets des places les plus enviées de son régiment. Si donnons en mandement à nos amés et féaux les gens tenant la bonne compagnie que ces présentes ils aient à faire lire et publier; et le contenu en icelles garder et faire observer selon leur forme et teneur, cessant ou faisant cesser tous troubles et empêchemens qui pourroient être mis ou donnés; nonobstant jugement, raison, bon sens et autres choses à ce contraires, auxquelles nous avons dérogé et dérogeons par ces présentes.
Donné, en la capitale de notre empire, l'an XLII des Bilboquets, VIII des Pantins et ^r des Navets.
Signé : Girouette, etc., etc.
LES
Promenades à la mode.
,PRÈs trois heures de la toilette la plus recherchée, la minaudière Kosalie êtoit furieuse contre le financier Lisimond ; ses belles mains avaient déjà fracassé un magot; son petit chien, tapi dans une niche à répétition de glaces, n'osoit lever les yeux; ses femmes, qui savoient à quel point une coquette est dangereuse quand un amant lui manque de parole, avaient fui sa présence; toutes les sonnettes de son appartement les rappelaient lorsque le financier entra tout à coup.
Elle rajusta ses grâces le mieux qu'il lui fut possible. « En vérité, lui dit-elle avec un petit air railleur, il faut convenir que vous êtes du dernier bon ton sur les rendez-vous; // y a plus d'une heure que je vous désire.
— Vous me désiriez, reprit le financier, mais parlez-vous sincèrement ?
— Pouvez-vous en douter, mon cher Lisimondl répondit Rosalie ; vous avez dix voir que la tristesse a fait place à la joie dès que je vous ai aperçu. Mon visage ne vous dit-il pas que je vous aime éperdument?
— A propos de votre visage, dit poliment le financier, il est mieux qu'à l'ordinaire, votre rouge est assez bien placé ; mais je croyois vous trouver à votre toilette. Quoi! c'en est déjà fait? Qu'il me soit permis de considérer votre ajustement. Oui, vous êtes divine aujourd'hui.
— Vous êtes flatteur, répondit Kosalie.
— Moi ? dit le financier, point du tout, j'aime la sincérité. Tenez, par exemple, voilà une fleur qui est mal placée; je la trouverois beaucoup mieux sur votre sein : elle en relèveroit l'éclat. Laissez-moi faire; je vais l'ajuster au parfait.
— Ah! finissez, de grâce, dit Kosalie; voilà des propos qui m'anéantissent. Voulez-vous me donner de l'humeur?
— Oui, ma petite reine, reprit le financier en mettant quelque chose sur une table, je veux vous donner une humeur couleur de rose.
— Vous ny réussirez pas, dit-elle. Je ne sais, j'ai une niigraine... Je me trouve à faire peur, ma duchesse m'excède. // n'y a que le Boulevard qui puisse me distraire. Je sens que je serais beaucoup mieux dans le fond de votre vis-à-vis. Mats qu est-ce que j'aperçois sur cette table?
— Ce sont des diamans, nion cceur, répondit le financier. Sont-ils de votre goilt ?
— Mais je les aimerois assez, continua Kosalie.
— Disposez-en, ils sont à vous.
— Que vous êtes galant, mon cher Lisimond! s'écrie Rosalie en laissant aller sa tête charmante sur la face rebondie de l'épais financier. Oh! il n'y a qu'un n\embre de l'opulente Quarantaine qui puisse faire des présens si magnifiques.
— Parbleu, dit le financier, je défie nos quarante de l'Académie, avec tout leur esprit, de nous le disputer sur ce point... A propos, coniment trouvez-vous nion liabit? N'est-il pas superbe?
— Mais (7 est de bon goût, dit Rosalie.
— De bon goût, simplement? reprit le coquet Lisimond. Pour moi, je le trouve divin, j'en suis enchanté. Ces glaces, plus sincères que vous, me disent qu'il nie sied à merveille... Parbleu,
ajouta-t-ll en parcourant sa figure, je trouve que l'on a très bien fait de bannir de nos appartemens ces grands tableaux que nos aïeux admiraient je ne sais pas pourquoi. J'ain^e bien mieux ces glaces, ces magots, el surtout ces peintures charmantes ; elles disent du moins quelque chose au cœur ; elles l'animent, elles l'enflamment. Vous avez, par exemple, au-dessus de cette porte une peinture que je ne vous conseille pas de donner pour toutes les batailles d'Alexandre. L'altitude de ce sultan est des plus voluptueuses ; j'ainierois assez à le réaliser.
— Réservez ces transports, dit Rosalie, pour un autre tenips. Il se fait lard. N'allons-nous pas au Boulevard?
— Quel diable ! s'écria le tendre et délicat financier, voilà des Boulevards qui viennent bien mal à propos. Je m'étois arrangé pour quelque chose de mieux.
— En vérité, interrompit Rosalie, vous dites là des choses qui sont d'une inconséquence... Manquer le Boulevard un jeudi? Oh ! je vous jure que je ne me donnerai pas un pareil ridicule. Partons; cheniin faisant, nous lirons une brochure que l'on vient de me remettre.
— Une brochure!' reprit le financier. Ah ! voyons un peu ce qu'elle dit. Est-elle courte, du moins, car j'aime les petits ouvrages ?
— Oh ! elle sera de votre goiit, car elle est des plus légères.
— Tant mieux, morbleu ! tant niieux, reprit le financier. Les Délices du Jour. Comment ? diable! voilà un titre excellent (Il lit.) Beau début. Ah ! ah ! Messieurs les critiques ! l'auteur, à ce qu'il paroit, va nous venger de toutes les sottises que vous avez débitées contre cette promenade. Ma foi, si je le connoissois, je le ferois... Oui, parbleu!... je le ferois convnis aux aides.
— En vérité. Monsieur, vous êtes terrible, interrompit Kosalie ; vous ne finissez jamais quand il s'agit de ces animaux-là. Entrons dans votre carrosse, et nous verrons ce colifichet. »
LES
[n critique tout aujourd'hui; rien n'échappe à nos censeurs : si nous les croyons, la France va bientôt revoir le règne de l'ignorance. Non contens de déclamer contre notre goût, nos critiques attaquent jusqu'à nos plaisirs; ils prétendent que nous ne nous promenons plus. Quel indigne reproche 1
Un homme d'esprit a déjà prouvé que nous avons surpassé nos pères dans la carrière des beaux-arts; et moi, je prétends que notre goût est encore plus exquis que le leur dans le choix des promenades. Ils alloient à pied loin des portes de Paris, ou bien ils parcouroient pen-
2b LES DELICES DU JOUR
dant des heures entières le jardin des Tuileries. Etoit-ce là se promener? Non, sans doute : nous laissons tous ces plaisirs au peuple, il est né pour la fatigue. Nous faisons mieux, nous roulons aux Boulevards dans de brillans équipages. Ne seroit-ce pas un crime que de ne pas étaler tous ces chefs-d'œuvre? Ils donnent une si haute idée de notre nation aux étrangers! Arrivés dans leur patrie, ils racontent à leurs concitoyens les progrès surprenans que nous avons faits dans les arts. Ils louent notre heureuse industrie. Ils leur font sentir les agrémens de cette charmante promenade : à ce récit, sans doute que leur cœur tressaillit de joie! Ils s'imaginent que nous renouvelons les Jeux Olympiques. Quel honneur ne nous en revient-il pas ! D'ailleurs, la commodité et l'agrément s'y trouvent réunis.
La tête de Luc'dle est au mieux; mais la taille est mal prise, sa démarche est horrible : voilà des défauts monstrueux; ils sont capables de jeter le ridicule sur une jolie femme. Eh bien ! ils ne sont point exposés aux regards gênans des spectateurs. On ne voit que son visage, et son visage est charmant !
Le grand jour n'est pas avantageux à Del-
phire. Dans le lointain, elle a quelque chose d'attrayant; mais, si on la voit de trop près, l'art s'aperçoit, et ce n'est qu'à lui qu'elle doit toutes ses grâces. Quelle promenade est plus propre à l'embellir que le Boulevard? Ces petites commodités sont plus utiles qu'on ne croit. Les femmes en connoissent tout le prix. Il est des hommes aussi qui ne les méprisent pas.
Quelqu'un peut-être me dira : « Si le Boulevard est commode à une femme qui a des défauts, il est désavantageux à celle que la nature a comblée de ses dons. La régularité de ses traits, la délicatesse de sa taille, et, s'il faut tout dire, la forme et la blancheur de sa gorge, échappent à la curiosité. Ces minuties, que le philosophe méprise, ont de quoi flatter un jeune François, naturellement amateur des bagatelles : il les examine avec complaisance, parce qu'elles lui annoncent quelque chose de divin; mais l'imagination peut y suppléer. »
En voyant un beau visage, il n'est pas bien difficile de se figurer que tout ce qui l'accompagne y répond exactement. Celle qui a le bonheur de le porter y gagne en quelque façon; elle sait, à n'en pas douter, qu'elle fait
naître des désirs plus vifs et plus délicats. D'ailleurs, elle est mille fois plus belle dans une niche ambulante que sous un berceau de verdure; le cristal répand autour d'elle une aimable obscurité qui rehausse l'éclat de ses charmes; la réfraction des couleurs les plus tendres adoucit l'incarnat un peu trop vif de son visage, et lui donne en même temps un certain air de voluptueux qui enchaîne tous les cœurs. Ainsi, le Boulevard a des avantages pour tout le monde; il embellit la laide, il prête de nouveaux agrémens à celle qui en est déjà pourvue. Une femme du bon ton n'y est point excédée, anéantie; une duchesse de finance ne craint pas d'être heurtée par des petites bourgeoises ; elle les voit ramper à ses pieds dans des tourbillons de poussière (ce qui est délicieux pour une femme de son rang et de sa naissance).
Dorilas vient s'y délasser des fatigues de la nuit. Les parfums dont il est couvert, le doux frémissement de l'équipage, et surtout ces divins zéphyrs dont nous sommes redevables à l'industrie de notre siècle, tout l'invite à la volupté. Tranquille au fond de son petit lieu de délices, il parcourt avec un air conquérant les
différens objets qui se présentent ; nos femmes, toujours promptes à se laisser séduire pour ce qui n'a que de l'apparence, laissent tomber sur lui un regard languissant; elles voudroient le posséder, il le sait, il n'oublie rien pour les enflammer; sûr d'être aimé, il y réussit; voilà tout ce qu'il désire. Toujours frivole, toujours badin, il caresse toutes les fleurs sans s'attacher à aucune; à peine daigne-t-il se baisser pour cueillir la plus belle : image fidèle du volage Zéphire, la constance ne fut jamais son partage.
Mais j'entends nos Esculapes s'élever contre la promenade qu'on se procure au Boulevard; je ne parle pas de ces aimables médecins à équipages lestes et galans, qui sont recherchés du beau monde pour une légère indisposition, qui dissertent avec tant de grâces dans la ruelle d'une jolie femme; ils savent se conformer à nos goûts, ils ont un cœur trop tendre et trop compatissant pour blâmer une promenade qui fait les délices du beau sexe; je veux parler ici de ces graves docteurs, toujours hérissés de grec et de latin. Ces tristes personnages ne savent point s'alarmer sur la déplorable situation d'une chienne favorite; ils n'ont jamais fait
3o LES DÉLICES DU JOUR
une étude sérieuse des secrets merveilleux qui rajeunissent une coquette surannée; ils s'imaginent que l'exercice est nécessaire à la santé. « Autant vaudroit rester sur une duchesse occupée à caresser un magot, vis-à-vis d'une glace qui vous répète sans cesse que vous êtes fait au tour. »
Gorgias sort de la table d'un épais financier, pour s'étendre sur le duvet; c'est au Boulevard, dans un carrosse bien suspendu, qu'il vient faire la digestion; si, à l'exemple de ses pères, il s'étoit adonné aux exercices du corps, la fraîcheur et l'embonpoint ne brilleroient pas sur son visage arrondi.
Regardez le voluptueux Damon, suivez-le au spectacle, où il se fait transporter régulièrement tous les jours; il y prononce, il y décide, on le regarde comme l'oracle de la littérature; personne ne dessine mieux un ballet que lui; le voyez-vous chanceler à chaque pas? A peine peut-il se soutenir dans un juste équilibre, et vous voulez qu'il aille se fatiguer aux Tuileries? Cela n'est pas possible; il vaut bien mieux rouler aux Boulevards, quand on ne se croit pas en état de marcher sur une ligne directe; la
LES DÉLICES DU JOUR 3l
prudence l'exige; d'ailleurs, on est plus commodément; du moins, on ne craint pas d'être heurté par ces hommes grossiers qui inondent les Tuileries ; si, par hasard, on les rencontre toujours aux Boulevards, malheur à eux! ils seront foulés aux pieds des chevaux ; pourquoi se trouventils sur le passage d'un homme d'importance? Ce sont des coquins de moins dans l'Etat. Le peuple est fait pour être écrasé.
Une femme de condition ne craint pas d'y être confondue. On la reconnoît à son cortège. Il est vrai qu'elle voit souvent briller une actrice dans le carrosse de son époux. Mais ce sont de ces petites mortifications dont on se console aisément entre gens d'un certain ton.
Interrogez un joli homme; il vous dira que rien n'est plus agréable que de faire voir à tout Paris qu'il excelle à conduire un char. L'aimable Julie vous répondra qu'elle a enfin obtenu, de son benêt de mari, six chevaux soupe-de-lait des plus fringans. Elle en est folle; elle veut les produire. En vain, lui direz-vous qu'une femme de son rang ne doit point s'afficher: préjugés que tout cela! sans la coquetterie, on ignoreroit son existence.
Le goût à'Araminte est un peu différent. Elle aime surtout à passer la nuit dans cette charmante promenade; qu'un jeune homme aimable et bien fait l'aborde avec confiance, elle est trop au fait du personnage qu'elle joue pour s'en formaliser. Les propos usités en pareil cas ne l'effarouchent point. Que sais-je si elle ne soutient pas jusqu'au dénouement le rôle de grisette! Elle s'en acquitteroit à ravir. Oh! voilà des parties délicieuses. Autrefois on ne connoissoit pas ces sortes de plaisir, une comtesse n'auroit jamais poussé la galanterie jusque-là; mais le beau sexe devient de jour en jour plus entreprenant. Ne désespérons pas de voir aux Boulevards les femmes en amazones. Plusieurs projettent de nous donner ce spectacle. Ne toucherions-nous pas, enfin, au moment de la fameuse métamorphose ? Quoique ce grand événement ait échoué^ il pourroit bien encore se vérifier. Ce n'est pas sans dessein que la nature a inspiré au beau sexe tant de goût pour nos vêtemens. Ces héroïnes veulent accoutumer nos yeux à les voir sur des coursiers superbes. Déjà elles se rassemblent dans les forêts; elles les font retentir de ces instrumens qui fatiguent l'homme
\e plus robuste, elles commencent à essayer leur courage sur les habitans des bois.
Bientôt, n'en doutons plus, nous les verrons aux Boulevards soutenir les fatigues du cheval avec plus de constance que nos guerriers. Vous ne tromperez point notre attente, sexe charmant ; vous procurerez à nos yeux le plus beau spectacle qui ait jamais paru dans la France. Je ne vous dirai pas que c'est un moyen infaillible pour nous subjuguer entièrement ; vous savez assez que le plumet, mieux que les pompons, assure votre victoire.
Tout ce que j'ai dit jusqu'à présent n'est encore qu'une foible idée du Boulevard ; voyons-le dans tout son éclat. Je vois des femmes magnifiquement vêtues, traînées à pas lents dans des chars pompeux; leurs adorateurs voltigent aux portières sur des coursiers superbes; un peuple nombreux inonde les contre-allées: il avale sans murmurer une noble poussière. Je ne me lasse point d'admirer ces culs-de-singe, qui n'ont rien que d'agréable. L'ouvrier a su les rendre lestes et galans, le peintre a épuisé les secrets de son art pour les embellir, son voluptueux pinceau nous y représente de petits amours qui folâtrent Promenades à la mode. 5
sur le sein d'une Vénus; enfin ce sont des culsde-singe tout mignons. Toi qui recèles les plus chers secrets de l'Amour, galant vis-à-vis, c'est avec raison qu'on te regarde comme le roi des équipages! Que tu es utile aux amans tendres et passionnés! Que tu leur abrèges de discours et de vaines formalités! Quel style et quel pinceau ne faudroit-il pas pour te décrire! L'antiquité, qu'on nous vante sans cesse, ne produisit jamais rien de si joli. Les chars des guerriers de Rome et d'Athènes n'avoient qu'une noble simplicité; les peintres de ce temps-là ne les ornoient que des sièges et des batailles; nos modernes Apelles les décorent de ces aventures amoureuses, qui sont bien plus instructives que les actions d'un fougueux Alexandre. Convenons que les François excellent dans ces petites miniatures. Que d'inventions dont on ne peut trop leur être redevable! Elles servent à rendre la vie moins longue, il est vrai, mais plus commode et plus voluptueuse, ce qui fait aussi qu'on la quitte avec plus de douleur qu'un Caton ou qu'un Brutus; mais qu'importe? on a vécu délicieusement.
Sans nous arrêter plus longtemps à ces dehors
muets, osons en pénétrer l'intérieur. Suivez cet élégant marquis qui fait les délices des bonnes compagnies, personne ne raille avec plus d'esprit que lui. Il faut le voir dans un cercle, il ne fait que folâtrer, papillonner : aussi est-il adoré de toutes les femmes. Et pourquoi ? C'est qu'il a cet air par excellence qu'il faut saisir, sans quoi on passe pour un homme singulier. Le voyezvous sourire tendrement à cette jeune vestale qui va se perdre dans un enfoncement couleur de rose? Ils attendent que les flambeaux remplacent l'éclat du soleil, pour se retirer dans ces petites maisons où l'on fait des soupers divins.
Non loin de ce marquis si charmant, paroît un de ces colifichets qui peuvent servir de passetemps à une coquette en attendant quelque chose de plus réel, un jeune abbé, dis-je, qui vient faire assaut de galanterie avec le courtisan le plus aimable; peu s'en faut même qu'il ne le surpasse. Je le vois nonchalamment étendu dans une diligence des plus galantes. Quelle est cette tendre beauté qui l'accompagne? J'ai peine à la distinguer à travers le cristal. D'où vient que ce panier l'ombrage? Ne seroit-ce point pour voiler...? N'allons pas plus avant :
quelqu'un pourroit se leconnoître, et je ne veux blesser qui que ce soit.
Regardez ce petit suppôt de Thémis qui interrompt souvent l'orateur par ses distractions et ses ris immodérés. A son teint vermeil, à sa chevelure blonde, artistement arrangée, on ne croiroit jamais qu'il vient de pâlir sur Cujas et Barthole : un critique s'imagineroit que sa toilette et les bagatelles du jour partagent tous lesinstans de sa vie.
Plus loin, jetez les yeux sur cette foule de diables et de cabriolets qui voltigent de rang en. rang au bruit des fanfares guerrières; ceux qui les conduisent, ce sont les défenseurs de la Patrie, les bien-aimés de Mars. Vit-on jamais des héros si charmans? Quelle élégance dans leur ajustement! Avec quelle dextérité ils manient leurs coursiers! N'admirez-vous pas les mains qui guident les rênes? Elles le disputent en blancheur à celles de nos plus belles femmes.
Je reconnois les superbes vainqueurs de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld. Ils ne se reposent point des fatigues de la guerre dans les bras de la mollesse, ils accoutument leur corps à soutenir les ardeurs du soleil. Dès que la trom-
LES DÉLICES DU JOUR l-J
pette guerrière les appellera dans les champs de Mars, vous les verrez expirer pour la Patrie, même avant que le combat commence.
On voit aussi dans cette volupteuse promenade les favoris des Muses. Qu'on ne s'imagine pas que je comprenne sous ce titre les serviles imitateurs du siècle passé ; ces hommes sauvages croiroient se dégrader s'ils se communiquoient à leurs concitoyens. Ce n'est pas ainsi que pensent nos voluptueux romanciers, nos tragiques sentencieux et nos utiles baladins; ces arbitres du bon goût sont accessibles à tout le monde, ils ne dédaignent pas de paroître aux Boulevards, ils y brillent dans les carrosses de la finance. Que l'on dise après cela que les Mécènes de nos jours ne protègent pas les talens utiles à la patrie. Ariste est dans la médiocrité, et Msevius s'engraisse des deniers publics; l'un auroit été comblé d'honneurs chez nos ancêtres, le mérite de l'autre eût échappé à un siège gothique; mais les favoris de Plutus connoissent le vrai génie, ils savent le récompenser.
Je ne finirois jamais si je vouloisparler de tout ce qu'on voit au Boulevard. Cette charmante promenade m'offre encore des agrémens sans
nombre. Que de scènes comiques ne s'y passet-il pas tous les jours? Enfin, plus j'examine les avantages du Boulevard, plus je le trouve supérieur à toutes les autres promenades. Que l'on vante tant que l'on voudra ces bassins au milieu desquels s'élève avec violence une onde argentine, ces arbres touffus qui forment mille berceaux agréablement mélangés, ces gazons voluptueux si propres aux plaisirs folâtres d'une riante jeunesse, ces chefs-d'œuvre de nos artistes que l'on prend pour la réalité, et surtout cette belle perspective où la vue va se perdre à travers des bosquets jusque dans une grotte obscure ; toutes ces prétendues merveilles s'éclipsent à l'aspect du Boulevard; les spectacles qu'il nous ofîre sont mille fois plus ravissans. Que nos critiques daignent les examiner avec impartialité, ils nous rendront plus de justice.
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