LES COURTAUDS HUMILIÉS
Promenades à la mode.
LE
^ ^^tE jour renaissant commençoit déjà ^^^^1 à dissiper les ténèbres de la nuit, ^^<M^^^ déjà l'on entendoit le bruit des
cabriolets, on voyoit des petits-maîtres en bottes molles, lorsque tout à coup Courtaudin se tira des bras du sommeil. A peine eut-il tourné les yeux du côté de la rue qu'il aperçut leur cabriolet : il étoit léger, bien en ordre, verni au mieux, en un mot d'un goût qui faisoit l'éloge du phaéton qui le conduisoit.
« Quoi ! s'écria-t-il plein d'admiration, je n'aurai jamais le bonheur de me voir dans un petit équipage comme celui-là, je n'aurai jamais
le plaisir d'aller en cabriolet aux Boulevards, au Petit-Cours, au bois de Boulogne, d'éclabousser le monde en courant les rues de Paris!... Il ne sera pas dit que je sois le seul qui n'ait pas été dans ces voitures, dont l'invention caractérise si bien le goût des Parisiens. J'irai avant la fin du jour, et je ferai voir que, si mon peu de fortune me contraint à passer mes jours au fond d'une boutique, ce n'est pas que je ne sois propre à autre chose... »
Courtaudin, après cette résolution, fort et plein d'une noble ardeur, va trouver deux de ses amis qui demeuroient à côté de lui.
« Eh quoi! Messieurs, leur dit-il en entrant, vous dormez encore tandis que dans Paris tout est déjà en l'air! N'entendez-vous pas ces chevaux, ces calèches, ces cabriolets? Regardez par votre fenêtre : ne voyez-vous pas ces petits-maîtres qui donnent des coups de plat d'épée à ce fiacre qui ne veut pas les mener, parce qu'il craint qu'ils ne le payent pas, comme cela leur arrive quelquefois? Quoi! il sera dit que tout soit éveillé, les Boulevards seront remplis, et vous serez encore dans votre lit? Non, cela ne sera pas... »
En disant ces mots il ôte les couvertures, tire les dormeurs hors de leurs lits, et les met au milieu de la chambre.
Ils ne pouvoient s'imaginer pourquoi il les éveilloit si matin; l'envie qu'ils avoient de le savoir le leur fit demander vingt fois, mais inutilement. Courtaudin ne voulut jamais dire un mot qu'ils ne fussent habillés.
« Mes amis, leur dit-il quand ils le furent, vous vous étonnez, sans doute, de me voir si matin, mais je vais vous apprendre ce qui m'a fait venir sitôt. Je ne puis voir sans rougir que nous ayons été jusqu'ici sans aller en cabriolet; n'est-ce pas une honte? Quoi! tout le monde ira? Ceux mêmes qui avoient besoin de leur argent pour se donner des choses nécessaires n'hésitent pas à se sacrifier pour louer une de ces charmantes voitures, tandis que nous, qui passons pour être à notre aise, on ne nous en voit point louer. Fi donc ! que dira-t-on de nous ? que nous ressemblons à des je ne sais qui... Et en eO'et n'aura-t-on pas raison? Non, mes amis, continua-t-il ensuite, je ne puis me résoudre à mener plus longtemps une vie aussi obscure que celle que nous avons menée jus-
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qu'ici. Croyez-moi, commençons à sortir de la poussière; c'est aujourd'hui fête, louons un cabriolet, et allons nous promener aux Boulevards .
— Je ne trouvois pas étrange, lui dit un de ses amis, que les petits-maîtres (gens désœuvrés qui ne savent que faire de leur corps) donnassent dans ce ridicule; oui, je les voyois sans m'étonner travailler jour et nuit pour tâcher d'attraper ce que les cochers ont de plus fin dans leur art, pour apprendre à bien diriger le frein d'un cheval qui souvent n'en a pas si besoin qu'eux, savoir bien détourner une rue, passer entre des bornes, des équipages, sans briser leurs fières voitures : au bout du compte, il faut bien qu'ils fassent quelque chose pour tuer le temps... Et laissez là ces fadaises, mon ami. Croyez-moi, songez plutôt à amasser du bien pour vivre tranquillement le reste de vos jours... Nous aller promener en cabriolet! En vérité, j'ai peine à croire que vous ayez pu nous faire une pareille proposition... Ah! bien oui, il faudroit qu'on nous y vît, comme on se mo^ queroit de nous avec notre air marchand!...
— Notre air marchand ! reprit Courtaudin; sachez que, si nous avions chacun un habit de
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petit-maître sur le corps, nous aurions tout un autre air.
— Vous croyez, reprit l'autre, c^ue l'habit suffit pour donner ces façons qu'il faut avoir?
— Sans doute, reprit Courtaudin, et nous en voyons beaucoup dans Paris qui sans leurs habits n'auroient pas l'air de grand'chose,.. Mais enfin ce n'est pas là ce qui me retient le plus. J'avoue que ce goût pour ces cabriolets est une preuve de la petitesse de l'esprit des Parisiens qui préfèrent le frivole au solide; j'avoue encore qu'il faut être fou pour s'emporter dans ces sortes de voitures, qu'on n'a qu'à malheureusement rencontrer une borne ou autre chose, en voilà assez pour réduire le pauvre cabriolet en mille morceaux; mais n'importe, pour son argent, il est permis d'être fou à tout le monde...
— Doucement, reprit son ami, il est des folies qu'il n'est pas permis à tout le monde d'imiter, souvent on s'en mord les doigts... Mais je crois que je vous parle inutilement, vous êtes trop entêté; allez louer un cabriolet, faitesvous montrer au doigt, je ne vous retiens plus. »
Courtaudin, le voyant si obstiné et se dou-
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tant qu'il ne laisseioit pas venir son camarade, sortit, alla prendre la coiffure et l'habillement de petit-maître, loua un cabriolet, et l'emmena devant la porte de ses amis, pour voir si à cette vue ils ne se rendroient pas...
Ce qu'il avoit prévu arriva; ils n'eurent pas plus tôt aperçu ce coursier fringant qui levoit une tête altière et sembloit témoigner, par ses courbettes et ses fréquens piaffemens de pieds, l'impatience qu'il avoit de briller aux Boulevards, qu'ils résolurent de s'apprêter au plus vite pour partir.
Il est impossible de dire combien ils furent charmés en voyant la grâce qu'avoit Courtaudin en marchant sur la pointe du pied, en sautillant, en fredonnant l'air d'un opéra auquel il n'avoit jamais été. Rien ne leur plaisoit tant que son petit habit vert dont les manches étoient déboutonnées, sa frisure à la rhinocéros, sa bourse à la cabriolet, son couteau de chasse à manche vert, son chapeau à l'écuyère. Ils ne doutèrent pas que l'habillement de petit-maître ne leur sieroit aussi bien qu'à Courtaudin, car ils ne manquoient pas d'amour-propre; ils en eurent, montèrent dans le cabriolet et partirent. De la même main dont
Courtaudin tenoit ordinairement son aune pour mesurer, on le vit alors tenir les rênes et modérer l'ardeur du fougueux coursier. Ses deux amis le complimentoient sans cesse sur la façon noble et aisée dont il s'en acquittoit. Ç'auroit été sans contredit une témérité au plus habile cocher de Paris de vouloir concourir avec lui, tant il avoit de grâce à faire claquer son fouet et d'adresse à enfiler toutes les rues, évitant les embarras.
Déjà il avoit passé le Pont-aux-Choux dans les Boulevards lorsqu'ils aperçurent un cavalier qui n'avoit ni chapeau à l'écuyère, ni bottes molles. Au lieu de faire faire de temps en temps à son cheval de ces sauts qui servent à faire voir que l'on a fait son académie, il le laissoit aller à petits pas et sembloit n'être venu là que pour prendre l'air.
Courtaudin ne put voir sans s'indigner un cavalier tel que celui-là; il en fut même si outré qu'il résolut de lui barrer le chemin pour le faire sortir d'un lieu où l'on ne devoit pas être sans briller. Ses amis eurent beau lui exposer le péril qu'il alloit encourir, il fut sourd à leurs paroles, et, pour faire voir qu'il ne savoit ce que
c'étoit que de ciaindie, il fouetta son cheval et alla se planter justement au milieu du chemin du cavalier. Celui-ci en prit un autre, il se vit barré une seconde fois; il s'en retourna, et Courtaudin s'applaudit de son succès.
Ils avançoient dans les Boulevards en goûtant déjà par avance les plaisirs cjui l'attendoient, lui et ses amis. Mais, hélas! vaine espérance 1 au lieu de plaisirs ils eurent de la tristesse ; ils se croyoient au port, ils touchoient à leur perte. C'est ainsi que les hommes se croient en sûreté, tandis que l'orage est près de tomber sur leurs têtes.
Ils alloient toujours à petits pas; le cavalier, au contraire, piqué de l'affront qu'il venoit de recevoir, alloit à bride abattue à la porte Saint- Antoine pour savoir un peu qui étoient ces petits messieurs-là. Il sut que c'étoient des gens de boutique, et espéra qu'il ne seroit pas longtemps sans leur montrer qu'on n'offense pas impunément des gens de sa qualité.
Nos trois messieurs continuoient toujours tranquillement leur petit chemin; ils ne songeoient à rien, lorsque tout à coup ils se virent entourés par un carrosse à six chevaux. Le cocher descendit de dessus son siège, la portière
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s'ouvrit : quel fut leur étonnement! Un officier parut.
« C'est donc vous, Messieurs, leur dit-il en prenant le fouet de son cocher, c'est donc vous qui barrez le chemin au monde? Attendez, je vais vous apprendre à connoître vos gens... Allons, continua-t-il, mettez pied à terre et vous me ferez vos excuses, ou je vous assomme à coups de fouet. »
Deux de nos sires, l'air contrit et dolent, se mirent humblement à genoux et demandèrent pardon. Pour Courtaudin, il ne voulut pas s j mettre, il trouva ce traitement trop indigne pour lui; en elTet, n'y avoit-il pas bien de la différence de lui aux deux autres? Au lieu de se préparer à faire ses excuses, il fit mine de mettre la main sur son couteau de chasse. Que gagna-t-il par là? Il eut de bons coups de fouet, son cabriolet fut brisé; c'est là tout le fruit qu'il tira de sa résistance.
L'officier, après l'avoir forcé à demander pardon à genoux comme les deux autres, remonta dans son carrosse, et le laissa dans la plus grande tristesse du monde, en voyant l'état où étoit son pauvre cabriolet. Courtaudin étoit
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déjà assez affligé de se voir le visage tout en sang, outre cela obligé de payer le cabriolet qu'on lui avoit cassé, sans que, pour comble de malheur, ses amis se missent encore à le railler, en lui disant que, de fouetteur qu'il étoit, il étoit devenu fouetté. Il les pria de ne pas l'affliger davantage par leurs railleries; ils les cessèrent pour se donner de la peine inutile, en tâchant de raccommoder le cabriolet dont, par malheur, il n'y avoit aucune pièce entière.
Voyant qu'ils travailloient en vain et que toute leur ressource étoit dans le cheval, ils y montèrent tous trois et s'en retournèrent chez eux. C'étoit une chose risible que de les voir tous trois sur ce cheval; s'ils avoient eu un quatrième avec eux, on les eût volontiers pris pour les quatre fils Aymon.
Ils arrivèrent comme cela au Trône, où ils rencontrèrent une charrette qui venoit dans leurs quartiers. Courtaudin donna de l'argent au charretier pour qu'il les laissât monter; il aima mieux y être cahoté que de rester sur ce cheval mal à son aise comme il étoit. Quelle différence de voiture! Partir en cabriolet, revenir en charrette, cela s'appelle bien aller d'une extrémité à l'au-
tre; mais l'infortuné Couitaudin n'y regardoit pas de si près dans l'état où il étoit.
Il arriva enfin à la boutique, où il se fit préparer un lit, et envoya chercher un chirurgien pour des meurtrissures qu'il disoit s'être faites en tombant dans des épines. Il se repentit, mais trop tard, d'avoir été en cabriolet, fit des vœux pour que Paris fût délivré à jamais de ces sortes de voitures et lut avec plaisir dans les destinées que le dieu de la Folie devoit bientôt faire son entrée dans Paris et emmener à son départ tous les petits-maîtres et leurs cabriolets dans l'île Frivole, où les ouvriers sont encore trop sensés pour perdre le temps à faire de pareilles machines.