SCÈNE PREMIÈRE
Mme SANSGOUT, Mme BONSENS, se promenant sur le Boulevard.
Mme Sansgout.
E suis prodigieusement lasse. Tenez, asseyons-nous; voilà là-bas des chaises.
Mme BoNSENs, haussant les épaules.
Que de monde aujourd'hui au Boulevard !
Mme Sansgout.
Il y en a toujours ; quand je vous dis que c'est la plus belle promenade de Paris, n'ai-je pas raison ?
Promaïades à ta mode. 1 1
Mine BONSENS.
Moi, je n'y trouve rien de si magnifique; voilà beaucoup de monde, et puis c'est tout.
Mme SaNSGOUT.
En vérité, cela me fait mourir. Je vous conseille réellement de dire cela tout bas, car vous vous mettriez à dos toutes les personnes de la promenade.
Mme BONSENS.
Quand cela seroit, croyez-vous pour cela que i'aurois tort?
Mme SanSGOUT.
Enfin, c'est contredire tout Paris que de ne pas aimer le Boulevard.
Mme BoNSENS.
Soit..., mais tant que vous ne me donnerez point d'autre preuve que celle-là de la beauté de cette promenade, je penserai toujours de même.
Mme SanSGOUT.
Ce n'est donc pas une preuve suffisante que de vous dire que tout Paris vient ici ? Tout Paris est donc de mauvais goût ? Vous êtes donc la seule qui pensiez juste?
Mme BONSENS.
Tout Paris n'embellit point une promenade, si cette promenade n'a rien par elle-même qui nous satisfasse; au contraire, cela produit une cohue qui gène les personnes qui s'y promènent. Voyez-vous quelqu'un ici qui marche à son aise ? L'un vous pousse, l'autre vous marche sur votre robe, un autre vous décoiffe. Les messieurs n'y sont pas mieux. Ont-ils des habits qui craignent d'être blanchis, ils trouvent à chaque pas une légion de perruquiers qui d'un habit noir vous en font dans le moment un habit blanc. Quittez-vous les perruquiers, vous rencontrez une foule de petites gens qui reviennent de la guinguette et qui braillent, Dieu sait de quelle manière. Tenez, en voilà justement; les entendez-vous? Eh bien, que dites-vous de cette musique-là? N'est-elle pas jolie ? En vérité tout Paris est de bon goût !
Mme Sansgout.
Lorsque l'on ne montre les choses que par leur laid côté, il est facile de les enlaidir; mais, si vous jetez les yeux sur cette file de carrosses qui forment un coup d'œil admirable et qui semblent tous renfermer des divinités...
Mme BONSENS.
Il est vrai que c'est fort amusant. Voilà déjà deux ou trois de ces carrosses que je vois prêts à être brisés, qui, heureusement, n'ont que leurs timons cassés. Je viens de voir de même les divinités qu'ils renfermoient être obligées de mettre pied à terre après avoir eu mille frayeurs. Cela ne laisse pas, Madame, que d'avoir son agrément.
Mnie Sansgout.
Mais, dites-moi, qui peut garantir de malheur? Vous faites l'éloge de la promenade; on voit par là l'excès de plaisir que l'on trouve en y venant.
Mme BoNSENS.
On voit par là, Madame, la folie du public qui n'aime que le nouveau. Si demain son caprice étoit de faire une promenade de la plaine de Saint-Denis, vous verriez tout le monde y venir. Après les Tuileries, le Luxembourg, le Palais-Royal, le Petit-Cours, que nous voyons abandonner pour un boulevard ; rien ne peut flatter le goût de ce public que sa bizarrerie.
Mme SaNSGOUT.
Enfin tout Paris est fol; il n'y a que Madame qui soit sage; mais y pensez-vous?
Mme BONSENS.
J'y pense très sérieusement; je m'étonne que vous ne m'ayez pas encore cité comme un ornement du Boulevard ces baladins qui se tuent à dire de mauvaises choses et qui trouvent encore des gens plus sots qu'eux qui les écoutent. J'ai vu même des carrosses s'y arrêter, et demandez-moi pourquoi, pour voir des gens qui font pitié, qui maltraitent le bon sens à chaque minute ; c'est encore un bonheur que tout cela soit à la foire Saint-Laurent, car, ma foi, j'aurois été bien plus de mauvaise humeur.
Mme Sansgout.
Il faut réellement l'être pour dire tout ce que vous dites.
Mme BoNSENS.
Pourquoi cela? Parce que je ne me conforme point au goût général? Mais en vérité je regrette les cinq ou six fois que je suis venue ici, et si ce n'a été que pour juger de cette belle promenade.
Mme Sansgout.
Allez donc à vos Tuileries, à votre Luxembourg, à votre Palais-Royal, à votre Petit- Cours, vous y verrez une poignée de monde, pendant que vous jouissez ici d'une vue magnifique.
Mme BONSENS.
Moi, je viens ici pour me promener, et non pour autre chose ; or, je vous demande si l'on peut le faire. Nous avons eu seulement beaucoup de peine à gagner ces chaises, vous en êtes pour votre mantelet déchiré, et moi, j'ai manqué d'y perdre une mule.
Mme Sansgout.
Je ne pourrai donc pas vous faire rentrer dans le bon goût!
Mme BONSENS.
Mais, en vérité, c'est moi qui cherche à vous convertir. Au reste, laissons cela là; je vous dis mon goût, vous en penserez ce que vous jugerez à propos.
Mme Sansgout.
Voilà Mme Caquet qui vient, vous allez voir ce qu'elle en pense.
Mme BONSENS.
Vous me citez là encore une bonne auteur! une femme qui ne sait que caqueter, qui s'embarrasse des affaires de son voisin et qui laisse là les siennes.