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SCÈNE DEUXIÈME ET DERNIÈRE

Mme SANSGOUT, Mme CAQUET, Mme BONSENS.

Mme Sansgout, à M^e Caquet.

Enfin vous voilà donc, ma chère amie ! De bonne foi, je vous querellerois volontiers, et vous le méritez bien.

Mme CAQ.UET.

Eh ! dites-nous donc un peu pourquoi cela ?

Mme Sansgout.

Comment! je ne vous ai point vue de la matinée.

Mme Caquet.

Si vous saviez , mon bijou, j'ai eu mille affaires ce matin ; vous n'ignorez pas qu'il y a des jours où le temps n'est pas à nous.

Mme SaNSGOUT.

Je vous le pardonne; mais, en récompense, avez-vous quelque chose de neuf à nous apprendre?

Mme Caquet.

Ah! je vais vous faire rire. Vous connoissez bien Mme Manie?

Mme SaNSGOUT.

Qui, cette Mme Manie?

Mme Caquet.

Eh ! cette femme qui babille tant !

Mme BoNSENS, à part et haussant les épaules. Que les gens se connoissent peu !

Mme SaNSGOUT, à M»" Caquet.

Je me remets qui vous voulez dire.

Mme Caquet.

Je l'ai vue ce matin aller à la boucherie ellemême ; j'étois curieuse de savoir si réellement elle y alloit, et, pour en être plus sûre, je l'ai suivie. Comme j'avois affaire à un boucher qui précisément demeure vis-à-vis du sien, j'étois là très à mon aise pour voir ce qu'elle achetoit. Mme BoNSENS, haussant les épaules et tout bas. C'étoit fort intéressant, cette femme-là a de grandes affaires.

Mn^e San SCOUT.

Eh bien, qu'a-t-elle acheté?

Mme Caquet.

Un mou de veau dont je n'aurois pas voulu faire de la soupe à mon chat ; j'en ai fait rire Mme Bavarde toute la matinée.

Mme SaNSGOUT.

Que je suis fâchée de nem'ètre point trouvée là! j'aurois ri aussi tout mon bien aise. Mme Caquet, à M"'« Bonsens.

Qu'avez-vous donc, Madame Bonsens? vous ne dites mot aujourd'hui.

Mme BoNSENS, rt M"^' Cciquet.

Vous savez , Madame , que d'ordinaire je parle peu.

Mme Sansgout.

Mme Bonsens boude aujourd'hui : elle ne veut pas avouer que le Boulevard est une promenade admirable; j'en appelle à vous, ma chère amie.

Mme Caquet.

Moi, je m'y plais infiniment; tout ce que je lui reproche, c'est que l'on n'y cause point à son aise.

go LE BOULEVARD DE JOUR

Mme BoNSENS, en riant.

La remarque est bonne.

Mme Caquet, à M'"« Bonsens.

Allons, dites-nous des nouvelles.

Mme Bonsens, à M'"^ Caquet.

A qui faut-il en demander, Madame, lorsque l'on vous voit? Si vous savez qu'une de vos voisines a acheté un mou de veau, que ne devezvous pas savoir? Et puis ma montre marque huit heures; voilà le temps où je quitte la promenade. Mesdames, je vous souhaite bien du plaisir.

Mme Caquet et Mme Sansgout, parlant toutes deux à la fois.

Nous ne vous laisserons pas aller seule ; en vérité, ce seroit de la dernière impolitesse.

os élégans, nos gens du grand ton, ne tiennent-ils pas un peu de la nature des corps célestes? Comme les astres, ils ne portent sur rien, ne s'appesantissent sur rien, roulent toujours, jettent à grands flots la lumière, élèvent des vapeurs, enflamment des météores, réchaufl'ent les individus engourdis, opèrent une sorte de flux et de reflux, servent de guides aux nautoniers indécis ou égarés, etc. Mais ces corps errans, astres, planètes ou phosphores, sont plus près de tout et les uns des autres ; ils se rencontrent fréquemment dans la société. De là naissent une infinité d'incidgns, de reflets, de jeux de

lumière; des impressions diverses qui se succèdent ou se modifient en se confondant; un désordre enchanteur, délicieux ; des déterminations subites, accidentelles; un enchaînement de phénomènes imprévus qui ne laissent aucun intervalle à la réflexion.

Vous demandez, en voyant un homme ou une dame du meilUur ton : « Que fait-il? que fait-elle? que projette-t-il? où court^elle? » Suivez-les, ne les perdez pas de vue, si vous voulez le savoir ; encore y serez-vous fort peu avancé. Ils ne soupçonnent pas eux-mêmes, une minute, une seconde d'avance, ce qu'ils feront, ce qu'ils diront, et ils ne se souviennent plus de ce qu'ils avoient intention de faire, dès qu'ils ont achevé de le dire. Mais toute leur science et la variété, l'instabilité de leurs goûts, ne les engageassent-elles qu'abattre le pavé, ils seront constamment utiles aux arts, à l'industrie, au génie, à l'État, à l'Europe, aux quatre parties du monde.

Si vous en doutez, tâchez de profiter, pour redresser vos idées, de la scène instructive que nous allons vous exposer d'après le récit ingénu des personnages. Comme elle n'a rien d'ex-

traordinaiie, et qui n'arrive tous les jours sous d'autres formes ou d'autres prétextes, soit en totalité, soit en partie, vous nous permettrez de taire des noms auxquels votre imagination n'aura besoin d'aucun effort pour en substituer que vous connoissiez.

Le chevalier se lève, bien résolu d'aller au Lycée; la comtesse lui écrit, passe, l'enlève; ils vont ensemble à un cours d'anatomie; mais, à moitié chemin, ils rencontrent la marquise qui veut absolument les consulter sur la chose la plus essentielle, ne leur demande qu^in demiquart d'heure, et les mène chez sa marchande de modes.

Ils en étoient à trois portes, lorsque le baron les aperçoit, détache son chasseur (de ville) qui aborde leur voiture retardée par celle d'une femme sans rouge, dont ils rient aux éclats. Le maître impatient suit le chasseur, et, tout essoufflé du bonheur qu'il a de tenir ces dames, et de l'importance de la proposition qu'il va leur faire, les invite à voir de nouvelles expériences sur l'air inflammable.

« Ah ! oui, je n'aime rien tant.

— Et moi, j'en rafîole.

— Mais VOUS me garantissez qu'il n'y aura point de détonation ! j'en ai une peur...

— Je me plais beaucoup à les attendre, je les sens venir.

— Montez, Baron. Où est-ce?

— J'indiquerai la maison au cocher... rue de la Pépinière. »

On parla très savamment d'air inflammable.

« Nous y voici, dit la comtesse à la compagnie; je vous laisse; il est tard, et je manquerois mon cours de...

— De quoi?

— Bon Dieu ! j'en ai le mot au bout de la langue... de... de statique.

— - De tactique peut-être, ma chère amie?

— Non, Marquise, de statique; vous pensez bien que je le sais, puisque j'ai souscrit. Le professeur dîna hier chez moi, nous lui promîmes tous; il faut que je m'y montre.

— La statique. Madame, est la science de l'équilibre.

— Oh! je ne le perds que quand je veux ; mais je n'en suis pas moins curieuse d'avoir une idée de cette science, dit la marquise; j'ai la tête à l'escarpolette.

— Chevalier, serez-vous des nôtres?

— En douteriez-vous ?

— Adieu, Monsieur... Près de l'Arsenal... Germain, voici l'adresse imprimée. »

En passant, la marquise voit de loin de jolies perruches; on doit s'arrêter, les regarder, leur parler, les acheter.

« Madame, lui dit le marchand, si vous daigniez vous donner la peine d'entrer un instant dans ma boutique, j'aurois l'honneur de vous présenter un perroquet superbe qui parle comme un ange. II jure un peu haut, et n'a guère appris que des polissonneries qui attireroient une foule de badauds autour de la voilure...

— Oh ! descendons, ma chère, nous nous amuserons comme des dieux. Quelle trouvaille!... En effet, il dit les choses crûment; mais il y donne un air d'intelligence... Combien?

— Vingt louis, en conscience.

— Je l'enverrai chercher, lorsqu'on lui aura fait une cage... L'aimable animal ! ne croiroiton pas que cela a de l'esprit? Pourvu qu'il n'aille pas oublier tout avec mes gens, avec mes femmes; les domestiques sont si bêtes !

— Qui vient à nous? dit la comtesse en sor- Pronienades à la mode. i3

tant; le comte de*"; c'est lui. Un mot; où courez-vous?

— Bonjour, mes belles dames; je vais voir l'imprimerie des aveugles.

— Des aveugles!... Unique, charmant, délicieux, admirable! allons-y tous. Ma voiture nous suivra. Il n'y a point de cours auquel je ne renonce pour quelque chose de si rare.

— Il étoit ainsi réservé à monsieur le comte de vous faire perdre l'équilibre.

— Très gai, très plaisant.

— Comte, est-ce la même berline que vous aviez le jour où nous allâmes examiner à loisir ce chef-d'œuvre de peinture?...

— Non, mon cher ; je l'avois depuis six mois, elle m'ennuyoit à périr.

— Quel étoit ce chef-d'œuvre. Messieurs?

— Le tableau du jeune Drouais.

— Je sais, je sais; on me l'a beaucoup vanté : c'est Kamius...

— Manllus...

— Non; Marius...

— Eh! oui, Marius assassiné par un soldat romain.

— Ce soldat n'est pas Romain.

— L'aspect du héros l'empêche de consommer l'assassinat.

— Ah! vous me faites un plaisir... je brûle de pouvoir dire que je l'ai vu.

— Et moi aussi, Marquise; j'ai la manie des arts.

— Vous avez bien raison; les arts sont l'une des sources de la gloire nationale. Je vais vous contenter, Mesdames; les aveugles imprimeront encore longtemps, et le tableau peut disparoître à toute heure... Rue Saint-Nicaise. »

Ici de profonds raisonnemens sur l'histoire romaine et sur la peinture.

« Le chevalier se mêle aussi de peindre, dit la comtesse.

— Comment, artiste! s'écria la marquise; je n'y résiste pas. De grâce, allons voir les ouvrages du chevalier.

— Madame veut rire. Des bagatelles copiées à la chambre obscure.

— Modestie, subterfuge, qui excitent notre curiosité. Jouons-lui le tour de monter au moment même chez lui ; .il n'aura le temps de rien cacher.

— A merveille! supérieurement imaginé! son

UniversT^^ BIBLIOTHECA

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extrême embarras me réjouit au possible. Je vous prie... le cordon... A la Barrière-Blanche. »

Et mille saillies non moins spirituelles sur un portefeuille en désordre, sur le génie pris en flagrant délit, sur des portraits de femmes qu'on devine déjà, etc. Ils parviennent ainsi à la Chaussée d'Antin, au coin de la rue Saint-Nicaise.

« Cette idée est impayable, observe le comte.

— Ma chère, reprend la marquise, ce qu'on prétend que le chevalier saisit, peint à ravir, ce sont les boutons de fleurs...

— Eh! bon Dieu! à propos de fleurs, on est venu me dire ce matin que le grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce qui n'aura lieu que dans vingt, trente, quarante ou cinquante ans peut-être; et, si c'étoit le dernier moment de sa floraison, nous Taurions manquée pour la vie...

— Mesdames, la nature...

— Une plante exotique... Ah! j'aurai bien soin d'y envoyer tous les jours.

— Un étranger qui a la galanterie de se parer pour ses hôtes... Volons, volons... au Jardin du Roi. »

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Le chevalier fut au comble de la joie, et il pérora sublimemenf, la botanique ayant toujours été son fort après les enluminures et les silhouettes.

« Par où nous mène-t-il donc ? interrompit le comte en parlant du cocher. Des décombres, des échafaudages, des pierres de taille de tout côté! jamais on n'a tant bâti.

— - L'architecture est, à la vérité...

— Oui, certainement, cet art est...

— Oh ! il est sûr que sans l'architecture...

— J'aime passionnément l'architecture, surtout les modèles.

— En etfet, un beau modèle oii le goût, l'invention, le génie...

— On parcourt un modèle sans se fatiguer ; on embrasse d'un coup d'œil toutes les parties; ce sont des jouissances complètes; au lieu que l'édifice, une fois achevé, n'est réellement bien vu que par les hirondelles.

— Je fus invité hier à voir chez un amateur le modèle d'un stoa...

— Stoa! l'idée est majestueuse. Qu'est-ce qu'un stoa ?

— De stoa dérive stoïcien; c'étoit le fameux

portique où Zenon enseignoit sa philosophie.

— Qu'il me tarde...! Où loge votre amateur ?

— Au Marais.

- — Sera-t-il chez lui ?

— Précisément son heure... Rue des Douze- Portes.

— Ne nous en esquisserez-vous pas le plan ? vous nous instruiriez en chemin...

— Imaginez une espèce de bourse à l'usage des philosophes," telle que la bourse où se rendent les négocians, les agens de change... L'auteur m'a tout expliqué. Au milieu, il y aura des salles destinées à des bateleurs... pour attirer la bonne compagnie; la philosophie ira son train dans les péristyles. Les quatre pavillons des angles seront de petites maisons, vous comprenez, qui se loueront à l'année. Tout le premier étage sera un parthénion avec les dégagemens nécessaires, et les mansardes feront un magnifique musée. Chaque partie concourra si heureusement au maintien et à la prospérité de toutes qu'il n'est pas douteux qu'un semblable établissement se soutiendroit malgré notre inconstance élémentaire.

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— Cet homme auroit-il assez de goût, demanda la marquise, pour me déterminer sur le choix d'une tapisserie?...

— Un cabinet ?

— Non, ma salle à manger, que j'ai Juré de ne pas boiser.

— Du stuc, Madame.

— Ah ! vous me tirez d'un-e peine... mais le temps me presse si cruellement ! j'aurai toute la ville la semaine prochaine. Le stucateur du boulevard de l'Opéra est très expéditif... {Au cocher.) Vis-à-vis de l'Opéra.

— Du stuc, ma chère amie! vous ne jouirez de plus d'un mois. L'ouvrage est bientôt fini, mais cela ne sèche d'un siècle; et puis l'humidité que gardent les murs, qu'ils transmettent au reste de l'appartement, les rhumatismes, les fluxions... Croyez-moi, prenez de beau papier, à grandes pensées, du genre noble : on vous en fera tout exprès pour le local; et Réveillon...

— Oh ! combien je vous ai d'obligation !

— C'est du choc des opinions que jaillit l'étincelle de la vérité... Chez Réveillon, faubourg Saint-Antoine. »

Et de charmantes dissertations en phrases morcelées sur les progrès de l'industrie.

« Mais quelle heure est-il donc ? dit le comte après quelques vues toutes neuves de politique au sujet de la Bastille : comme le temps s'écoule! nous menons une vie... N'avoir pas même un instant pour se nourrir ! Où dînezvous ?

— J'ai promis à tant d'endroits !

— Et moi...

— Et moi...

— Et moi...

— Personne de nous n'est coilîé, n'est vêtu... Si vous approuviez l'idée, nous irions...

— J'en suis.

— Nous en sommes.

— Prendre un morceau chez le restaurateur du Palais-Royal... Au Palais-Royal, par la rue Saint-Honoré... En passant, j'achèterai des brochures chez Desenne. La baronne m'a fait promettre de la joindre au dernier acte de Tarare.

— Pour moi, j'irai partout.

— Messieurs, lecture chez moi, ce soir.

— De qui ?

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— D'un de nos amis communs, homme plein de génie; deux chants : on jouera sans parler, Chevalier.

— Je n'y manquerai pas, Madame ; sa dernière lecture m'a porté bonheur.

— Vous vouliez aller au Lycée?

— Ne verrons-nous pas tantôt dix personnes qui nous préciseront ce qu'on y aura dit? Et vos deux cours ?

— L'abbé les suit, et il sera demain à ma toilette; il me mettra au courant, etc., etc., etc. »

C'est ainsi qu'on ne perd pas une minute, qu'on s'occupe oisivement de tout, et que, même en ne faisant rien qui vaille, on entre pour sa part dans ce commerce de services réciproques et perpétuels, qui lient d'intérêt les hommes les plus éloignés, ne fût-ce qu'à titre de consommateur, et à raison des frais que supposent des voitures usées, des chevaux et des valets harassés, des spectacles, des brochures et des souscriptions que l'on paye. L'amateur et la connoisseuse , dont l'esprit est si versatile, doivent, même sans y songer, donner l'empreinte de leur jugement aux productions de l'artiste, qui attend d'eux sa fortune ou sa re-

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nommée; et comme, en supprimant les rapports naturels entre les idées, on n'empêche pas que chaque chose ou chaque opinion ne réagisse sur toutes les autres, le caractère public et le génie des philosophes sont aussi, plus ou moins, modifiés par ces déterminations accidentelles.

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