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Les promenades matinales

J’avais arrêté, à Orléans, une place dans la patache de Montargis : à peine y étais-je monté que je vis arriver une troupe de voyageurs, composée , d’un mari en bonnet de coton, suivi de sa mère, de son épouse, de sa belle-sœur, de sa nièce et de deux cousines, s’appelant par leurs litres de parenté et se disputant 1

Les femmes commencèrent par se caser de leur

mieux; puis on fit entrer deux cbiens, trois serins

et un bocal de poissons rouges. Je croyais être au

bout; mais nous n’avions encore embarqué que la

famille, restaient les paquets. On flt passer d’abord aux deux cousines, qui se trouvaient devant moi, une bourriche qu’elles placèrent sur leurs genoux; puis un panier garni de provisions; puis trois manteaux; elles en avaient déjà jusqu’au menton.

— Est-ce tout? demandèrent- elles d’une voix étouffée.

— Encore un carton de chapeau!

Les deux cousines disparurent complètement!

Après avoir distribué aux autres femmes quelques menus bagages, le mari au bonnet de coton monta, et nous partîmes. L’amas de paquets que j’avais pour vis-à-vis poussait, par instant, des gémissements sourds. Je demandai au chef de famille s’il ne craignait point de trouver, en arrivant, ses parentes asphyxiées.

— Êtes-vous gênées, mesdemoiselles? demandat-il... Non, n’est-ce pas?

Et se tournant vers moi :

— Elles sont frileuses, dit-il, et les nuits sont fraîches; il faut les tenir chaudement !

Tout se passa assez bien jusqu’au premier relai,

où l’on s’aperçut que les poissons rouges venaient de mourir! Une clameur lamentable s’éleva dans la patache. La mère accusa la belle-sœur, qui accusa la femme, qui accusa le mari. Fatigué de cette scène de famille, je cédai la place et j’allai m’asseoir près du cocher.

Celui-ci était un homme de sens, qui connaissait le pays, et me donna d’intéressants détails sur l’industrie du Gatinais, patrie du véritable raisiné, comme il me le dit avec orgueil. Il m’apprit, du reste, que le commerce de cette confiture indigène était presque totalement abandonné depuis que les épiciers de Paris avaient trouvé moyen de la contrefaire avec un mélange de mélasse et de potiron.

Nous arrivâmes ainsi à Montargis : il y avait spectacle le soir; on m’y conduisit.

Le théâtre de Montargis date à peine de quelques années; mais l’architecte n’y arien négligé de ce qui pouvait flatter l’amour-propre cantonnai. 11 a fait peindre sur le rideau les portraits de tous les Montargeois illustres, au premier rang desquels se

trouve, naturellement, le chien vertueux cité par la Morale en action.

Un nom vraiment célèbre s’y trouve mêlé pourtant; celui de Jeanne Guyon, qui joua un rôle si important dans les querelles religieuses de son époque. Elle traversa le pays de Gex, le Piémont, le Dauphiné, en prêchant sa doctrine, et resta plusieurs années à Genève, où elle publia des écrits dans lesquels elle se qualiOait de femme enceinte de l'Apocalypse et de fondatrice d'une nouvelle Église. Quand elle revint en France, l’archevêque de Paris, trouvant quelque ressemblance entre ses idées et celles de Molinos, la fit enfermer au couvent de la Visitation. Madame Guyon y prêcha le renoncement à soi-même, l’anéantissement de toutes les passions, l’indifférence pour la vie et la mort. Cette doctrine, qui prit le nom ùe'quiétisme, et qui n’était que le renouvellement de l’hérésie des manichéens, mit la discorde dans l’Église. Elle amena entre Bossuet et Fénelon celte discussion à propos de laquelle un pape dit : Que l'un avait péché

comme un ange , et l'autre triomphé comme un homme.

Las de ces querelles, Louis XIV résolut d’y mettre fin à sa manière : il fit enfermer à Vincennes le gouverneur de madame Guyon, qui y mourut fou, envoya celle-ci à la Bastille, dégrada son fils, officier de la plus haute distinction, et ordonna à Fénelon de retourner dans son diocèse.

C’est en parlant de madame Guyon que Voltaire a dit : Elle faisait des vers comme Cotin et de la prose comme Polichinelle. Mais on sait avec quelle légèreté le grand feuilletoniste du dix-huitième siècle jugeait les écrivains qu’il n’avait point lus ou qu’il ne comprenait pas.

Quoi que l’on puisse penser de la doctrine de madame Guyon, l’influence qu’elle exerça sur tant d’hommes éminents prouve du moins que ce ne fut pas une femme ordinaire; et, quant à sa prose, on en peut juger par le passage suivant, sur l’ordre général :

« La conduite que Dieu tient avec l’homme est une conduito universelle; car, bien qu’il existe un

ordre particulier qui regarde chacun de nous, il est néanmoins tellement dépendant de l’ordre général que, pour peu qu’il s’en éloignât, il jetterait tout dans la confusion. Les désordres du monde, les malheurs de l’homme, les renversements des empires, sont une suite de cet ordre général ; et ce qui nous paraît déréglement, à cause de notre manière de concevoir les choses, est un ordre admirable selon la divine sagesse; de sorte que le désordre particulier est ce qui conserve l’ordre général. L’ordre général est : que c’est Dieu seul qui établit, que c’est Dieu qui détruit ce qu’il a établi, et qu’il perpétue les choses par la destruction. »

Le château de Montargis était l’un des plus beaux et des plus forts du royaume. On pouvait y loger six mille personnes; il était défendu par huit grosses tours, et la grande salle, longue de cent quatrevingt-six pieds, avait six cheminées dans lesquelles brûlaient des arbres entiers. La princelse de Ferrare, fille de Louis XII, y habita pendant les guerres de la religion. Versée dans l’histoire, les mathématiques, la théologie, curieuse de toute nouveauté et

UN MOIS DE VAC ANCfcS

préparée à tout progrès, elle avait voulu voir Calvin, l’avait écouté, et s'était déclarée pour la religion réformée. Sa demeure devint bientôt l’asile des persécutés ; elle les raffermissait par ses paroles, les consolait par sa tendresse, les encourageait par son exemple. Forcée de les renvoyer, elle se dépouilla pour eux de tout ce qu’elle possédait, et les regarda partir en versant des larmes. D’Aubigné, ce rude protestant, qui fit dix ans la guerre en pourpoint percé pour un prince qui devait l’éconduire le jour où il arriverait au trône, se réfugia près d’elle. Guise • la somma de le lui livrer.

— Venez le prendre, répondit-elle; je paraîtrai la première devant lui, à la brèche, et nous verrons si vous aurez l’audace de tuer la fille d’un roi !

Le château de Montargis est aujourd’hui détruit, et présente l’aspect d’une carrière en exploitation.

Je m’étais arrêté sur le coteau que couvrent ses

ruines; la ville s’étendait à nos pieds entourée de

prairies, et le regard se perdait au loin dans la »

forêt. Je demandai à mon guide s'il connaissait l’origine du nom de Montargis.

— Mons Argus (la montagne d’Argus), parce que d’ici l’on voit tout! répondit une voix derrière nous.

Je me détournai, et je reconnus mon compagnon du bateau à vapeur, le membre de l’institut historique; nous nous saluâmes en souriant f comme de ‘ vieilles connaissances.

La conversation s’engagea ; il nous apprit que Montargis avait été fondée en .876, par Ansegise, archevêque de Sens, et qu’avant la construction du château de Fontainebleau, les reines de France venaient y faire leurs couches. Il me raconta ensuite en détail l’histoire de la ville et de ses environs, et nous nous séparâmes après être convenus de visiter ensemble Ferrières., le lendemain.

Cette ville, bâtie sur la rivière de Cléry, fut détruite une première fois par les Vandales, en 450. Clovis et Clothilde y fondèrent, cinquante et un ans plus tard, une abbaye où Pépin le Bref, Louis III et Carloman furent sacrés. Les deux églises ont seules résisté à l’action du temps; encore une des tours menace-t-elle ruine et doit-elle tout entraîner dans sa chute. La fabrique est trop pauvre pour la ré-

parer, mai» le gouvernement pourrait empêcher ce désastre en accordant quelques fonds comme il l’a fait pour la basilique de Saint-Benoist.

Nous trouvâmes, par extraordinaire, un maire et un curé aimant l’antiquité de leur église et veillant de tous leurs soins à sa conservation. Ils nous montrèrent le chœur, trois admirables vitrines, représentant la passion de Jésus et la vie de saint Pierre. Mon compagnon me fît remarquer, dans la chapelle de Bethléem, une statue connue sous le nom de la Vierge Marie, et qui, du temps des bons moines, avait la propriété de féconder les femmes stériles.

Nous apprîmes que peu de jours avant notre arrivée, des fouilles avaient été faites dans une partie de l’église où l’on espérait découvrir le tombeau d’un roi de France. Après beaucoup de recherches, on n’avait trouvé qu’un caveau sans issue, avec deux sandales de moine et deux pantoufles de femme.

On nous conduisit enfin à l'endroit où eut lieu le

combat de Pépin contre un lion. L’arène était un

des fossés de la ville, et la cour s’asseyait sur une

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