AVANT-PROPOS
Il serait difficile à un livre d'être plus actuel que celui de M. Herbert Croly. Il a paru à une heure décisive^ au motnent même oii éclatait cette crise des partis qui a prO' fondement trouble la politique américaine. Il aide à la comprendre et cherche à la résoudre. Nous en aurons donné lidée la plus exacte et la plus avantageuse quand nous aurons expliqué le double intérêt quil emprunte à ce double dessein. On ne s étonnera point dès lors qu'il ait paru particulièrement désigné pour prendre place parmi les études que le Comité France- Amérique se propose d'offrir à la curiosité toujours plus ouverte rt plus attentive des lecteurs français soucieux de bien connaître, sous ses principaux aspects, la vie des sociétés du Nouveau-Monde et en particulier de la grande république des Etats-Unis.
Les dernières campagnes électorales ont rendu manifeste que les anciens programmes ne suffisent plus L'immense développement industriel qui a suivi la guerre de Sécession, et la prospérité jusqu'alors inconnue dont il a été la cause, ont amené une concentration de la richesse telle nue le monde sans doute n'en avait point vue. La puissance financière s'est accumuler dans quelqut s mains, asservissant lii vie écononiique à l'empire de <<\ groi/pes qu'on appelle en Atnêriqut des « Citrpi^rat ions » et que nous
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désignons plutôt, asse:^ improprement d'ailleurs, sous le nom de « trusts ». // en est résulté aussitôt deux conséquences dune grande portée : les pouvoirs publics se sont trouvés sous la do^nination de l'argent^ et du même coup l'intérêt national subordonné aux intérêts particuliers.
Longtemps les Américains ne virent pas, parce qu'il ne paraissait pas encore, ce danger de leur démocratie. Elle était née et avait grandi dans des conditions spéciales, tout particulièrement propres à encourager la confiance et V optimisme. Ne lui suffisait-il pas de se laisser vivre et de s abandonner à un destin tout à fait exceptionnel? Certains problèmes, semblait-il, ne se posaient pas pour elle. L'Atlantique la séparait des vieilles nations, de leurs compétitions et de leurs convoitises. La vierge sauvagerie de territoires immenses ouvrait à so)i activité un champ sans limites. Il y avait place pour tous sous le soleil du Nouveau-Monde, et ce n était point asse:^ de permettre toutes les initiatives : il fallait les encourager. Laisser chacun libre d'agir à son gré^ de déployer toute son énergie, d'aller jusqu'au bout de tous ses moyens, ce n'était pas seulement possible : c'était nécessaire. Ce pays neuf ne s'en tenait pas à tolérer la curée dr fous It-s appétits : il l'appelait. La multiplication de ses dons n'était que la multiplication de sa richesse. Vienne qui voudra : il n'y avait qu'à prendre La prospérité de chacun contribuait à la prospérité de tous, et tous les intérêts étaient concordants, — à la conditicn t(^nt>fois qu'il //'v eut de privilège pour personne.
Tout cela est bitn changé niiiintenant La sauvagerie vierge a disparu et pniir les navires d'iiii /ou/d'lii/i l'Atlantique n'est plus qu'un immense canal. Les ressources ne s(Uit plus illimitées ; surtout elles ne sont plus à la disposition de tous. La triulit lonnelle confiance américaine
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dans La liberté individuelle a eu pour résultat une distribution de la richesse moralement et socialement « indésirable », qui se retourne contre la liberté. Au cours du développement de nos vieilles sociétés, il s'est établi entre les classes une solidarité organique qui en fait les fonctions différentes d'un même corps. Sans doute la santé de ce corps peut s altérer, et il arrive que des troubles profonds bouleversent ces fonctions : l' organisme le plus sain est exposé à des dégénérescences . Mais des riches et des pauvres ne constituent pas un organisme social : entre eux il ny a qu'opposition croissante et antagonisme d'intérêts. La ploutocratie crée des classes et les met aux prises. Elle se tourne ainsi contre la démocratie qui Va engendrée., et elle la supprime. Cest la faillite de la démocratie et du fameux principe ait elle avait mis toute sa confiance : l'égalité des droits. « Dans la mesure oit V égalité des droits est laissée à elle-même., elle aboutit nécessaireinent à des inégalités ; et ces inégalités travaillent nécessairement à se perpétuer, et ainsi à provoquer une différenciation toujours plus grande. Il fallait un certain temps pour que ces effets fussent visibles. Aujourd'hui aucun Américain clairvoyant ne peut les nier. Dès lors une conclusion s'impose : les conditions économiques ont changé ; les théories politiques doivent changer. A la situation nouvelle et à ses problèmes il faut faire face avec un esprit nouveau.
M. Herbert Croly ne se place pas au point de vue du moraliste et de l' homme d'action. Il a Vesprit d'un théoricien, qui demande leurs lutnières à l'histoire et à la philosophie politique. Son dessein est de procéder à une
reconstruction crilique des idées politiques améri-
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caines ». Cette reconstruction est nécessaire : on ne sait plus oil l'on va: la situation présente est inextricable si Vo7i n'en détermine très exactement les causes, si Von ne se rend compte avec beaucoup de précision de ce qui a été conforme, de ce qui a été contraire dans le développement de la société américaine à l'évolution normale de ses propres principes.
Il faut donc interroger l'histoire de la République américaine. On s^ apercevra alors que dès le début il y a deux groupes de principes à l'œuvre, dont Vun pousse la nation dans le sens de sa destinée, et Vautre Ven détourne. Mais tandis que ces principes antagonistes ont toujours été et sont encore vivants, ils n'ont jamais été convenablement distingués Vun de Vautre ; et tant qu'une telle distinction n'aura pas été faite, la leçon ne peut pas être profitablement appliquée à la solution des problèmes nationaux de V Amérique contemporaine.
Celle-ci est, dès Vorigine et par destination une démocratie. La République américaine a cru fermement qu'elle ne pouvait m.anquer d'assurer au peuple la prospérité. Dans cette conviction elle a promis aux Américains que leurs besoins économiques seraient comblés, et elle a fait de cette pronn-ssc une part essentiel^' de Vidée nationale américaine. La promesse a été jusqu'ici à peu près remplie parce que les prodigieuses ressources naturelles d'un nouveau continent s'ouvraient tout à coup devant quiconque avait assc^ d'énergie pour se hs approprier. Mais ces ressources naturelles sont maintenant dans une large mesure propriété individuelle, et les hommes d'Jîtat américains ne peuvent pas compter plus longtemps sur elles pour satis faire le peuple et .s()/i appétit d'indépeiiilanee êcononiu/ue. Le traviul industriel oeeupr uni- pr<fpi)r/ion toujours plus grande dr la populiit lini totale itu p>n's Or, un système