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COMMENT LES PROMESSES ONT ÉTÉ RÉALISÉES

Toutes les conditions de la vie américaine ont tendu à encourager un optimisme facile, généreux et irresponsable. Si on les compare aux Européens, les Américains ont été très favorisés par les circonstances. N'eussent été l'Océan Atlantique et la vierge sauvagerie, les Etats-Unis n'auraient jamais été la Terre (le Promess(!s Ees puissances européennes ont été obligées, de par his conditions mêmes de leur existence, à j)lus de circons-

pection et moins de confiance dans l'avenir. Elles sont toujours exposées à combattre pour leur sécurité et leur intégrité nationales. Avec des ennemis possibles ou actuels à leurs diverses frontières, et avec leur sol entièrement occupé par leur propre population, ces pays ont besoin par-dessus tout d'être forts, d'être prudents, d'être unis et d'agir avec à-propos dans leur politique et leur conduite. Le cas de la France montre le danger de négliger les sources de force intérieure et de s'abandonner en même temps à l'idéologie philanthropique et aux projets d'amélioration humaine. Bismarck et Cavour saisirent l'occasion de tourner à la plus grande utilité de l'Allemagne et de l'Italie les chimères de Napoléon III, son idéalisme vacillant et son timide absolutisme.

1-a Grande-Bretagne s'est trouvée, au point de vue qui nous occupe, dans une meilleure situation que les puissances continentales. Sa sécurité insulaire l'a rendue plus indépendante des menaces et des complications de la politique étrangère et lui a laissé le loisir de pratiquer à 1 intérieur un libéralisme modéré, à l'extérieur un impérialisme sans mesure. Encore n'a-t-elle usé de cette facilité qu'avec circonsjiection. Le libéralisme britannique fut forgé presque exclusivement pour le peuple anglais, et la paix britannique ])our les sujets des colonies. La Grande-Bretagne aurait eu mieux que la France !<■ iiKiyrn de lier sa vie nationale à une idée supra-nationale, mais la seule idée en laquelle ce peuple ait jamais cru, c'est l'idée de la sécurité, de la prospérité et de la puissance britanniques.

Quant à notre firopre pays, on y retrouve, amjilifiés et étendus, les mêmes avantages que possède ^Anglelerr(^ Les lùnts- Unis sont séparés du rtîste de rEurop(^ non \y,\r un canal, rnais par un nccan. Leurs dimensions sont, au linu de celles d'une lie, celles d'un continent .\'(jus noiis somnir.s trouvés à peu près complètenKmt affranchis tl'iiittîrvenlion étrangère, avec la pos- HÏhiliié «l'aller au.ssi loin i|in' nous l'oserions dans nos expé-

riences à la recherche d'un idéal politique et social. Le sol était inoccupé, et sa colonisation offrait, comme étendue et abondance déterres, des facilités économiques sans précédent. xVprès la Révolution, l'ensemble de l'organisation politique et sociale fut renouvelée et rendue à la fois plus avantageuse et plus souple. Sous de si heureuses circonstances le nouveau monde était assurément destiné à devenir pour ses habitants une Terre de Promesses, — une terre qui offrait aux hommes une chance plus belle et un meilleur avenir que ce que le vieux monde pouvait offrir de mieux.

Nulle part on ne trouverait exprimé plus formellement et plus clairement comment les enfants de cette terre en conçurent d'abord les Promesses que dans les Lettres d'un fermier américain. Ce livre fut écrit par un immigrant français, Hector Saint-John de Crèvecœur, avant la Révolution, et il s'y manifeste une conscience très vive de la différence entre les conditions du vieux monde et celles du nouveau. « Qu'est-ce donc qu un Américain, cette nouveauté humaine? » demande le fermier de Pensylvanie. « C'est un Européen ou le descendant d'un Européen ; de là l'étrange mélange de sang, que vous ne trouverez dans aucun autre pays... Il devient un Américain par sa réception dans le vaste sein de notre grande Aima Mater. Là, des individus de toutes nations sont fondus en une nouvelle race d'hommes, dont les labeurs et la prospérité produiront un jour de grands changements dans le monde. Là, chacun recevra pour son activité une récompense qui suivra le progrès de son labeur : ce labeur est fondé sur la base de \ intérêt personnel ; où jKJurrail-il trouver une ])lus forte amorce? Des femmes et des enfants, qui auparavant demandaient en vain un morceau de pain, aujourd'hui bien nourris et pleins d'entrain, aident joyeusement le père à défricher un champ dont 1 exubérante moisson va se lever pour les nourrir tous, sans c|U aucune part ne. .soit rcveniliquée par un prince despotique, un riche abbé

OU un puissant seigneur... L'Américain est un homme nouveau, qui agit d'après des principes nouveaux ; il doit donc entretenir des idées nouvelles et se former des opinions nouvelles. C'en est fait pour lui de la paresse involontaire, de la dépendance et du besoin qui en faisaient un esclave, du stérile labeur; la peine qu'il se donne est d'une tout autre nature et lui donne en retour de quoi vivre largement. \'oilà ce que c'est qu'un Américain. »

Quoique ce soit là une des premières, c'est aussi là une des plus explicites descriptions de ce qui fait le fond d'un Américain, et elle mérite d'être analysée avec quelque soin. Selon ce Français converti. l'Américain est un homme, ou le descendant d'un homme qui a émigré d'Europe principalement parce qu'il compte être mieux en état, dans le Nouveau Monde, de jouir des fruits de son travail. La conception implique, en conséquence, un Vieux Monde, dans lequel l'homme ordinaire n'a pas la possibilité de devenir indépendant et prospère, et, d'autre l)art. un Nouveau Monde dans lequel les opportunités économiques sont beaucoup plus abondantes et accessibles. L'Amérique a été peuplée par des Européens avant tout parce qu'ils comptaient pouvoir faire dans ce pays plus d'argent plus facilement, l'our l'immigranl furoi)éen. r'est-à-dirc pour les étrangers qui ont été convertis en Américains par les avantages de la vie américaine, les Promesses de l'Amérique ont consisté largement dans les perspectives qu'elle offrait irindéi)('ndance et de prospérité économiques. Quoi c|U(' ];uisse apporter il'autrc le meilleur avenir dont les Européens se voient d'avance appelés à jouir en Ameriijui;, ces convertis se consiiléreront comme volés s ils ne réussissent pas à se débarrasser dans une certaine mesure du fardeau iW la pauvreté.

Cette conception de la vie américaine et de ses Promesses est auhHJ vivante aujourd'hui qu'elle l'était en 17H0 L'expression. sans «loute, s'en est modiliée au cours de quatre générations

» ii «

d'indépendance politique et de démocratie, mais cette modification a consisté à l'élargir et à la développer plutôt qu'à la transposer. L'xVméricain indigène, comme l'immigrant étranger, conçoit l'avenir meilleur qui l'attend, et qui attend les autres hommes en Amérique, comme étant avant tout un avenir dans lequel la prospérité économique sera encore plus abondante et encore plus accessible qu'elle ne l'a encore été. soit ici, soit ailleurs. C'est là ce qu'il veut, et il ne faut pas lui demander d'en démordre ou d'en rabattre. Ils ont beau faire tous profession de christianisme, leur idée nationale reste purement terrestre. Ils ne s'accommodent point, ni pour eux ni pour leurs descendants, d'un avenir indéfini de misère et de privation en ce monde, que rachèterait la béatitude dans l'autre. Les Promesses, qui tiennent tant de place dans leurs perspectives patriotiques, .sont des promesses de confort et de prospérité pour une majorité toujours croissante de bons Américains. Plus tard, au cours de leur développement social, ils en viendront peut-être à croire qu'ils ont demandé à l'usine économique de débiter plus de prospérité qu'elle n'est capable d'en produire. Ceux qui ont déjà la richesse et le confort, et qui sentent vivement la difficulté de distribuer ces avantages sur une très grande étendue de la surface sociale, en viendront peut-être à admettre l'idée que la pauvreté et le besoin font partie intégrante de l'ordre social. Mais jusqu'à présent cette opinion traditionnelle de l'Europe a trouvé peu d'écho en Amérique, même parmi ceux qui ont le confort et la richesse. La croyance générale est encore que les Américains sont destinés, non pas à renoncer, mais à jouir.

Ajoutons i m nu'diatemtMit toutefois que cette indépendance et cette prospérité économiques ont toujours été absolument associées dans l'esprit américain avec de libres institutions politiques. Lo «< l'Crmior Américain » faisait remonter la bonne forlune de l'i m migrant européen en Amérique non pas seulement à l'abondance des avantages économiques (lur lui offrait le pays.

mais au fait qu'aucune classe gouvernante d'abbés et de seigneurs n'avait à faire valoir des droits de priorité sur une large part des produits du sol. Il n'attachait pas le nom de démocratie à cette amélioration des institutions sociales et politiques en Amérique, et quand les divergences politiques entre la Grande-Bretagne et ses colonies américaines aboutirent à la Guerre de la Révolution, la conversion du « Fermier américain » ne l'empêcha pas d'être rempli d'angoisse en voyant s'affirmer avec cette violence le « Nouvel américanisme ». Il n'en était pas moins extrêmement sensible aux avantages dont l'immigrant devait la jouissance à une plus large dose de liberté sociale et politique; et c'était là, naturellement, le cas de tous les plus intelligents parmi les Américains qui se convertissaient à l'américanisme. Un certain nombre d'entre eux, particulièrement au cours des premières années, traversèrent l'Océan moins dans le dessein de faire fortune que pour échapper à la persécution politique et religieuse en Europe. On a toujours été d accord pour concevoir l'Amérique, non seulement comme une terre où s'offraient à tous en abondance les opportunités économiques, mais aussi comme un refuge pour les opprimés; et les navires d'immigrants ont également leur charge quand la famine sévit en Europe et quand on s'y révolte et qu'on y persécute.

Comme il était inévitable, cependant, cet aspect des promesses américaines a subi certains changements importants depuis l'établissement de notre indépendance nationale, (^uand les colons eurent réussi à s'émanciper de la suzeraineté politic] u<' de la (irande- Bretagne, ils se trouvèrent devant la tâche d'organiser un gouvernement effectif et stable sans usurper sur la liberté qui était, dès ce temps, traditionnellement associée :\ la vje américaine La tâche n était aisée d'aucune manière, et il fallait, i)our 1 accomplir, appliijuer d'autres principes politiques que le principe de liVjerté. Les hommes à (jiii échut la responsabilile de cette grande (nivrc n'nirciit (leut être |ias la

loyauté de reconnaître assez franchement les modifications profondes qu'avait supposées, dans leurs idées traditionnelles, la construction d'une œuvre politique ; mais ils se rendirent pleinement compte, en tout cas, de tout ce qu'ils avaient ajouté à l'idée américaine. Cette idée, sans cesser d être au fond économique, devenait plus que jamais politique et sociale dans sa . signification et son contenu. La Terre de la Liberté, avec le temps, devenait aussi la Terre de l'Égalité. L'Amérique allait avoir en propre un système politique, celui que prédisait le « Fermier » quand il affirmait que les Américains en viendraient nécessairement à de nouveaux modes dépensée et d'action, — un système formellement, sinon radicalement, démocratique ; et le succès de ce système de démocratie politique était indissolublement associé dans l'esprit américain à la puissance d'une prospérité économique abondante et largement distribuée. Nos institutions démocratiques devenaient en un sens la garantie que la prospérité continuerait à être abondante et accessible. Dans le cas où la majorité des bons Américains ne seraient pas prospères, il y aurait de graves raisons de soupçonner que nos institutions ne faisaient pas leur devoir.

Plus s'éclairait chez les Américains le sentiment démocratique et moins, pourtant, ils étaient satisfaits d'une conception de la Terre Promise qui ne lui attribuait rien de plus qu'une prospérité économique toujours plus répandue et garantie par des institutions libres. L'amélioration promise aux étrangers et aux futurs Américains devait avoir ses aspects moraux et sociaux. Llle impliquait, et elle implique encore, que grâce à la vie plus (X)nfortable et plus libérée ([uils seraient capables de mener, les Américains constitueraient une société meilleure et deviendraient en général un groupe humain supérieur en dignité. La confiance que les institutions américaines mettaieht dans le eiioycn américain était fonsidérée comme équivalant à une foi plus grande d.iiis l'excellence de la nature huiuaiiie.

Sur cette terre favorisée, la liberté politique et les opportunités économiques, travaillaient infailliblement, comme par une méthode d'éducation naturelle, à l'amélioration de lindividu et de la société. En Europe, il n'y avait pas de belles chances à courir. La population se développait plus vite que les opportunités économiques, et celles qui existaient étaient en grande partie le monopole des classes privilégiées. Le pouvoir était aux mains de quelques hommes qui avaient intérêt à maintenir le peuple dans une condition de servitude économique et politique; et il se créait ainsi un divorce entre l'intérêt individuel et l'équilibre, le bien-être de la société. Les intérêts des dirigeants privilégiés exigeaient la perpétuation d'institutions injustes. L'intérêt du peuple exigeait un soulèvement révolutionnaire. En l'absence d'une telle révolution, rien n'avait assez de force pour induire la masse à chercher son propre progrès matériel et moral. Une théorie proclamée et acceptée justifiait ce système d'oppression populaire : les hommes ne méritent pas assez de confiance pour (juon leur laisse le soin de leurs intérêts ; on ne peut les utiliser pour les fins sociales que par les mesures les plus sévères de discipline morale, religieuse et politique. La théorie de la démocratie américaine, et sa pratique, furent proclamées comme l'antithèse de cette théorie et de cette pratique de l'Europe. Il s'agissait d'avoir confiance dans le peuple plutôt que de le susperter et de le discipliner. Il fallait l'attacher à son pays par le lien solide de 1 intérêt personnel. Donnev.-lui uiu" chance favorable et la bonté naturelle de la nature humaine ferait le reste. L'intérêt jiarliculier et l'intérêt général coïncideront en .somme pourvu qu'aucun individu ne soit favorisé de privilèges .spéciaux. Ainsi le système américain sera prédestiné à réussir par son propre accord avec les choses, et son succès marquera un grand i)as vers 1 auiejior.ilion humaine. Précisément parce que? notre système met en somme la nature luiuiain»' en demeure <•' <••! état de montrer < •• qu'on peut faire de mieux «lans des

conditions favorables. Tissue de l'expérience ne peut manquer d'avoir une importance plus que nationale. Le système américain représente la plus haute espérance d'une vie terrestre excellente où se soit encore jamais aventurée l'humanité, — l'espérance que les hommes peuvent être améliorés sans être enchaînés, qu'ils peuvent être sauvés sans être, même par procuration, cloués sur la croix.

Tel est le système américain, avec tout ce qu'on peut dire en sa faveur, et dans certaines limites ce système a fait ses preuves. Les Américains ont atteint une prospérité plus qu'ordinaire. Ils ont été plus libres qu'on ne l'est d'ordinaire. Ils ont réussi en somme, grâce à leur liberté et à leur prospérité, à dépasser le niveau moyen d'excellence individuelle et sociale. Sans doute l'Américain moyen n'est ni plus intelligent, ni plus sage, ni meilleur que l'Européen moyen ; mais on ne saurait guère contester qu'il ait plus d'énergie et d'espérance. Sur un million d'Américains bien établis, pris indirectement dans toutes les occupations et conditions, et comparés avec un choix correspondant d'Européens, une plus large proportion des premiers mènera une vie alerte, active et utile. Dans une aire donnée delà société, il y aura au total moins de faillites sociales et plus de gens qui ont réussi sainement, utilement. La masse du peuple américain est, dans l'ensemble, plus profondément active, plus éveillée ; chacun est plus catégorique dans l'affirmation de ses besoins et compte bien les satisfaire. En un mot, les Américains sont plus vivants, et il faut mettre à leur crédit tousles avantages moraux et sociaux (|ui s'attachent à une]")lus grande vitalité.

De plus, ce surcroît (le vitalité individuelle. (|uoique inlimoincnl lié aux conditions ])articulièreni(Mil axantageuses de l'agriculture et de l'industri*' dans un pays neuf, n'a pas été dû exclusivement à de tels avantages. Sans aucun doute, les vastes ét(;ndues de terre fertiles, (|ui ont été sans interruption livrées

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presque pour rien à la colonisation, ont contribué non seulement à accroître la prospérité américaine, mais aussi à déterminer la nature du caractère et des institutions de l'Amérique; et sans aucun doute encore nombre des mauxéconomiques et politiques dont on commence maintenant à sentir les dangereuses atteintes sont directement ou indirectement issus de la monopolisation graduelle de certains avantages économiques importants qui s'offraient à tous. Néanmoins, ces avantages n'auraient pu se convertir si rapidement en profits substantiels, n'eût été le caractère particulièrement démocratique de nos formes politiques et sociales. Une classe privilégiée ne s'en tient pas, pour s'assurer la jouissance de ses avantages, à la protection de retranchements purement légaux. 11 lui importe tout autant d'enlever aux « basses classes » l'usage de leurs moyens par une sorte d'inhibition sociale. Le fendeur de rails peut être si aisément encouragé à croire que c'est sa vocation de fendre des rails. Rappelez-vous « l'Admirable Chrichton » de M. J. M. Barrie. La tragédie de sa vie ne vient pas de la loi. Aucune prohibition légale ne l'empêche en Angleterre, non plus que dans l'île des Tropiques, de se changer en un véritable chef; mais sur le sol anglais c'est son âme même qui ne connaît pas le désir d'une pareille élévation. Sa fidélité même aux formes et à la slruclurc (le la vi«' anglaise le maintenait dans une inertie satisfaite où il aimait sa place de maître d'hôtel, sa mesquine soumission f'I son autorité plus mesquine encore. Au contraire la fidélité d'un Américain à l'idée américaine le dispose à la vaillance et cl la confiance en soi. Notre prohibition démocratique de toute distinction sociale autre qu'occasionnelle et notre répugnance démocratique yiour tout ce qui suggère une infériorité s(;ciale authentique ont contribué aussi elficacement à la fluidité et à l'élastirité de la substance de la vie américaine que l'ont fait ses avantages économiques abonda mmciu placés à la dispositif)!! de tous.

LES PROMESSES DE f.A VIE AMEHICI f.\E.

L'accroissement de valeur de la vie américaine, à la fois dans ses particules et dans sa masse, a incontestablement une valeur morale et sociale considérable. C'est le commencement, le seul commencement possible, d'une vie meilleure pour le commun des individus et pour la société. Aussi longtemps que la grande majorité des pauvres dans un pays reste inerte et travaille sans aucune espérance de récompense substantielle en ce monde, la vie commune, dans l'ensemble de ce groupe, repose sur un fondement douteux. L'ordre moral et social y est lié à un système économique qui épuise et mutile la grande majorité de la population, et dans de telles conditions la religion devient nécessairement une drogue spirituelle, administrée dans l'intention de faire tomber le mécontentement populaire et d'adoucir la misère du peuple. Il n'y a qu'une manière d'améliorer radicalement la vie sociale d'un tel groupe : c'est de mettre dans cette masse populaire un levain qui en travaille l'inertie. Il faut satisfaire ses besoins, il faut les aiguiser et les accroître par la satisfaction habituelle. Durant les cent dernières années, tous les États européens ont fait un grand pas dans cette direction : ils ont excité les citoyens moins favorisés à être plus vigoureux, plus actifs, à se contenter moins aisément, à attendre davantage, mais notre pays est allé plus loin qu'aucun autre dans cette voie et il lui est permis d'être fier de ce qu'il a accompli. Que le système politique et économique de l'Amérique ait tant fait pour l'homme ordinaire, c'est la plus belle justification des espoirs que les hommes ont mis dans un meilleur ordre terrestre ; et l'Amérique ne pourra s'élever plus haut dans son développement social que par un progrès continu dans la même voie. On ne rendra les masses humaines encore plus actives que si on satisfait plus abondamment encore leurs besoins et si on les rend par là même plus ardentes à se procurer ce qui leur manque.

On n'a jamais mieux <lis( (^rné et apprécié, à ma connaissance,

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la valeur sociale des résultats auxquels est parvenue la nation américaine que dans cette page écrite par M. John B. Crozier. L'importance du sujet justifie assez que je la cite tout entière. Voici donc ce que dit M. Crozier dans son chapitre sur « la Reconstruction en Amérique ». au troisième volume de son Histoire du Développcuioit iiitcllrctiicl. « Là [en Amérique] un sentiment d'égalité naturelle, qui a son origine et son point d'appui dans une large égalité des conditions matérielles et sociales, a été l'héritage du peuple dès les premiers jours... Ce large sentiment d'égalité naturelle a ses racines dans l'égalité des avantages matériels offerts à tous, l'égalité d'éducation, l'égalité devant la loi. l'égalité des chances, l'égal accès pour tous à tous les honneurs et à tous les postes de confiance ; il s'y mêle juste assez d'inégalité — sous la forme de dons intellectuels plus ou moins grands, d'un j^lus ou moins haut degré de culture, de ressources matériellt;s plus ou moins importantes, et ainsi de suite — pour l'adoucir et l'humaniser ; tandis qu'en même temps il y a partout une gradation si insensible et des transitions si aisées et si naturelles, qu'(»n ne voit nulle part où pourrait se glisser une distinction de privilège ou de caste. Or une égalité comme celle-là, avec tout ce qu'elle apporte de droiture, d'indépendance, d'énergie et d'initiative aux hommes sortis <les flancs d'uiif^ rare im])(''riale. est une ri< hessc. non pour une nation seulement, mais pour la civilisation elle-même et pour l'humanité. LUe mar(|ue nettement l'élévation d'un j)euple entier à un niveau |)lus élevé, et ainsi elle fait accomplir à la civilisation un j)as de j)liis vers son l)ul. ("est le premier succès qu'aient enregistré les annales de l'histoire dans la tentative de réaliser une saine égalité naturelle justjue dans les fondations de l'iùal et au ])r<)lit des grandes masses d hommes ; il correspond à un résultai qui, dans les autres pays, saut ]ieuiélre en matière de luxe, n'a été alleinl (|ue par l'élite, les plus favjjrisés jiarnii les dirigeants Perdre un tel bien, donc, rr

serait, comme dit Othello, ce une si profonde damnation que rien d'autre ne pourrait en approcher », et ce serait une perte irréparable pour le monde et la civilisation. »

Assurément aucune nation ne saurait souhaiter plus haut et plus généreux hommage que celui-là et la valeur en est accrue par son origine même. Ces lignes sont écrites par un homme qui, comme Canadien, a eu l'occasion de bien connaître la vie américaine sans être prédisposé en sa faveur, et qui, comme historien du développement intellectuel de notre race, a étudié à fond les civilisations tant anciennes que modernes. Il n'y a rien à ajouter, qui ne soit de trop, à ce témoignage sur l'œuvre que la nation américaine a su réaliser; mais rien non plus ne saurait en diminuer la portée. L'organisation économique, politique et sociale des Américains leur a assuré les bienfaits de la prospérité matérielle, de la liberté politique, et une saine égalité naturelle ; et cette réussite est un gain, non seulement pour eux, mais pour le monde et la civilisation.

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