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COMMENT LES PROMESSES POURRONT ÊTRE RÉALISÉES

Dans la section précédente, j'ai cherché à rendre justice à l'œuvre déjà réalisée par la nation américaine. Cette œuvre a une valeur manifeste pour l'individu et jiour la société, et non seulement elle explique l'attente populaire en ce qui concerne l'avenir, mais elle contribue à déterminer, en l'opposant à ce ([ui est déjà fait, le caractère des Promesses nationales en Amérique Le meilleur avenir, quoi (|u"il puisse apporter d'autre, doit apporter en tout cas une continuation des bonnes choses du passé Le développement de l'action qui le réalisera doit trouver une mise en scène appropriée dans le décor familier île la vie sociale et ée()n<)ini<iiie de 1 AMU-riiiiie l'en importe que le

but soit éloigné, peu importe qu'il exige, à Toccasion, des sacrifices extraordinaires : ce qui est déjà substantiellement réalisé doit constituer un véritable commencement parce que c'est là la seule garantie spécifique qui puisse assurer à la vie américaine l'attribution de promesses spéciales.

L'aspiration morale et sociale propre à la vie américaine est, naturellement, l'aspiration vaguement définie par le mot démocratie, et ce qu'a déjà accompli la nation américaine permet de définir exactement et d'une manière féconde l'idéal démocratique. Les Américains se satisfont ordinairement d'un à peu près dans les termes par lesquels ils expriment leur idée de la démocratie ; mais l'œuvre nationale qu'ils ont accomplie implique une compréhension beaucoup plus rigoureuse et plus féconde. Pour être fidèles à leur passé, ils doivent assurer le bien-être croissant et l'indépendance économique à une proportion toujours croissante de la population, et ils doivent l'assurer par une combinaison de l'effort individuel et d'une organisation politique appropriée. Par-dessus tout, pourtant, ce système économique et politique doit avoir pour but d'assurer des résultats d'une valeur morale et sociale. C'est la recherche de tels résultats qui transforme la démocratie et en fait, au lieu d'un système politique, un idéal de construction social; et plus la signification idéale des Promesses nationales américaines s'affirme et s'accuse, plus il deviendra iniporlani d'assurer ces avantages moraux et sociaux

J-e tort de l'Américain ordinaire. (|iian(l il envisage l'avenir national, ce n'est pas d'en attendre la realisation eijntinue; c'est plutôt de s'attendre à ce que les avantages auxquels il est habitué «onlinuent de s'accumuler aul(imati«|uement. Dans son esprit les Prcjinesses idéales sont identifiées avec les ])rocédés et conditions •jui en ont jusqu'ici b(;aucoup simplifié l'accomplissement, et il a h* tort de ne pas comprendre assez que les conditions ei ])rocédés sont uiiechoseet les Promesses idéales tout à fail une autre.

En outre, ces conditions économiques et sociales sous-jacentes sont elles-mêmes sujettes à changer, en telle sorte que dorénavant les Promesses idéales, au lieu d'être automatiquement remplies, pourraient fort bien être automatiquement étouffées. Pendant deux générations et plus le peuple américain se trouva, au point de vue économique, dans une situation exceptionnellement heureuse. Il n'avait en somme qu'à se laisser glisser sur la pente de la colline jusqu'au val de plénitude. Les conditions économiques étaient telles que, à la seule condition de bien partir, on ne pouvait guère manquer d'arriver à un bon résultat. Mais ce n'est plus le cas. Les conditions économiques ont été profondément modifiées, et les problèmes politiques et sociaux de l'Amérique se sont modifiés avec elles. Les Promesses de la vie américaine doivent dépendre moins qu'elles ne faisaient de la sauvagerie vierge et de l'Océan Atlantique, car la sauvagerie vierge a disparu et l'Océan Atlantique est devenu un simple canal de grandes dimensions. Les mêmes résultats ne peuvent plus être obtenus par des méthodes aussi faciles. De vilains obstacles ont surgi et les vilains obstacles sont particulièrement dangereux pour une personne qui se laisse glisser sur la pente d'une colline. L'homme qui est occupé à grimper le long de la colline est dans une bien meilleure position pour les éviter ou les franchir. Les Américains ne verront leurs promesses nationales en sûreté et dans un abri digne d'elle que quand ils lui auront bâti sa demeure sur le sommet d'une colline plutôt que dans une vallée.

L'expérience très authentique sur laquelle repose le fatalisme optimiste américain est équivalente, à cause de ses limitations, à une dangereuse inexpérience, et dans les dernières années un nombre croissant d'Américains ont commencé de tirer cette inference. Ils en sont arrivés à se voir eux-mêmes davantage comme les autres les voient. Ils ont plus d'esijrii critique, et je ne saurais mieux aborder cette considération ({u'en ritant lopi-

nion d'un autre étranger sur la vie américaine, l'étranger, cette fois, étant un Anglais et écrivant en 1893.

(* La note américaine », dit M. James Muirhead dans sa Terre des Contrastes, « enferme un sens d'expansion et de possibilité illimitées, une confiance presque puérile dans la capacité humaine et l'intrépidité en face du présent et de l'avenir, une i)lus large réalisation de la fraternité humaine qu'il ne s'en était encore vu, une plus grande volonté théorique de juger d'après l'individu que d'après la classe, une fraîcheur d'indépendance et une prédilection positive pour l'innovation, un esprit alerte et une grande variété d'intérêt, par-dessus tout une puissance indéfectible d'espoir et de courage. Il est facile de mettre le doigt en Amérique sur presque chacun des grands défauts de la civilisation, même ceux qui caractérisent particulièrement la civilisation du vieux monde. Les Etats-Unis ne sauraient prétendre qu'on ne trouve chez eux ni manifestations de l'esclavage économique, ni l'écrasement des pauvres, ni l'exploitation des faibles, ni l'injuste distribution de la richesse, ni le monopole injuste, ni l'inégalité devant la loi, ni les chicaneries industrielles et commerciales, la honteuse ignorance, les sophismes économiques, la corrujjlion pul)litjue, la législation intéressée, le manque d'esprit i)ublic, les grossièretés et les fanfaronnades du cliauvinisme, le snc^bisme, les préjugés de classe, l'obséquiosité (;t une subordination du spirituel au matériel. En un mol, l'Amérique n'a pas aLleinl ou n a fait (ju'api^ro- (•h«'r la ]>('rt«'<tion. .Niais au-dessous, m ;in-i(''r(' et au tielà de toutes «es faiblesses et de tous ces maux, il y a le grand fait <l'une noble théorie nationale fondée sur la raison et la conscience ». J.e lecteur remarquera dans la cilalion précédente que y>\. .Nluirhead ne manjUf pas moins i'orlciiuiii son api)rt>bation et .sa désaj)|)robation. Il a la générosité de reconnaître ce qui est bon < he/ les Amj'rricains et dans leurs méthodes avec presque autant de force «{uc pourraient le souhaiter nos orateurs

patriotiques les plus ardents ; mais en même temps il a mis en ligne une armée d abus et de péchés qui nous font entendre comme un écho des pages de la London Saturday Review. Pour finir, il veut être aimable et nous félicite sur le « grand fait de notre noble théorie nationale » ; mais pour un esprit judicieux la consolation n'est pas très consolante. Il y a ceci de grave que les péchés dont l'Amérique est chargée par M. Muirhead sont des violations flagrantes de notre noble théorie nationale. Dans la mesure où elles sont vraies, ces accusations reviennent à nier que l'organisation politique et économique du peuple américain soit en voie de donner les résultats auxquels prétendent les traditions dont elle se réclame. Si, comme M. Muirhead les en accuse, les Américains permettent l'existence de l'esclavage économique, s'ils écrasent les pauvres, s'ils exploitent les faibles et répartissent la richesse injustement, s'ils acceptent la domination des monopoles et l'inégalité devant la loi, s'ils sont honteusement ignorants, politiquement corrompus, sans scrupule dans les affaires, snobs dans la vie sociale, d'une arrogance vulgaire et d une grossière moralité, si ce réquisitoire est vrai en substance, eh bien ! moins on parlera d'une noble théorie nationale et mieux cela vaudra. Un homme qui est un pécheur résolu toute la semaine n'améliore guère son état moral en fréquentant l'église le dimanche et en professant une noble théorie chrétienne de la vie. 11 doit y avoir sûrement quelque meilleure manière d'excuser nos péchés que d'élever au-dessus d'eux une noble tliéorie dont ils soient l'éclatante violation.

J'ai cité ces lignes de M. Muirhead, non parce que les antithèses par lesquelles il caractérise la vie américaine l'éclairent beaucoup, mais à cause des termes précis de ses accusations contre l'Amérique. Son réquisitoire revient en fait à affirmer que le système américain n'est pas ou du moins n'est l)lus en état de réaliser tout ce qu'on attendait de lui. Vn s\s-

tème démocratique peut laisser subsister, sans en être souillé, nombre de péchés et d'abus, mais il ne peut permettre l'exploitation de l'homme ordinaire par l'injustice des lois et des institutions. Et l'on ne saurait laisser passer ce réquisitoire sans le discuter. Quand le livre de M. Muirhead fut écrit, il y a seize ans, la majorité des bons Américains aurait assurément lu l'accusation avec un sourire incrédule ; mais en Tannée 1909 il en irait peut-être autrement. Les péchés dont M. Muirheard accusait les Américains il y a seize ans sont au fond les péchés dont aujourd'hui ils s'accusent eux-mêmes — ou plutôt l'un l'autre. Il s'est formé un groupe nombreux et puissant de réformateurs dont le programme et toute l'action politiques reposent sur la conviction que la masse du peuple n'a pas obtenu le « Square Deal » auquel elle avait droit dans le système américain ; et ces réformateurs entraînent à leur suite un corps toujours plus important d'opinion publique. Une proportion considérable du peuple américain commence à manifester dans l'ordre économique et politique, aussi bien qu'au point de vue individuel, son mécontentement II y a une génération, on admettait que si un h(jmme restait pauvre et nécessiteux, c'était sa faute, parce que le système américain donnait à tous une chance égale. Aujourd'hui, au contraire, les pauvres mécontents commencent à accuser de leur pauvreté l'injustice de l'organisation jjoljtique et économique, et des agitateurs réformistes n'hésitent pas à les soutenir dans ce procès. Manifestement un obstacle auquel il fallait s'attendre a été dressé contre la réalisation anticipée de notre Promesse nationale. *V moins (|ue la grande majorité des Américains non seulement ait, mais croie avoir une chance égale, le meilleur avenir ;iniéri(\un sera dangereusffmenl compromis.

Avoir con.science de graves abus nationaux et les reconnaître, voilà qui jellt; une ombre lourde sur la traclitit)nnelle vision du y)atriotisme aiiK'rirain. Le sincère et franr rëfornia-

teur ne peut pas continuer à considérer la promesse nationale comme destinée à s'accomplir toute seule. Les réformateurs eux-mêmes sont sans doute loin de croire qu'on ne puisse réussir, quel que soit ce péril, à le détourner. Ils se piquent de prophétiser la démocratie avec autant de patriotisme que les Démocrates du plus « vieux style ». Ils proclament même plus haut encore qu'ils sont sûrs de l'avenir national et de ses bienfaits. Mais ils ne croient plus et ne peuvent plus croire que cet avenir se fera tout seul. Précisément parce qu'ils sont des réformateurs, ils sont obligés d'affirmer que l'organisme national a grand besoin en ce moment qu'on lui apporte des soins, et nombre d'entre eux admettent déjà par avance que, même quand les docteurs auront cessé leurs visites quotidiennes, le patient aura encore besoin de la haute surveillance d'un spécialiste. En conséquence, dans la mesure même où ils sont des réformateurs, les réformateurs sont obligés d'abandonner le snobisme traditionnel du patriotisme américain. Les Promesses nationales ont été transformées en un équivalent plus précis, celui d'un dessein national, dont l'accomplissement est affaire de travail conscient. Le vieux sentiment d'une destinée nationale glorieuse fait place au sentiment d'un sérieux dessein national, et cette transformation tendra inévitablement à modifier l'attitude et la conduite du peuple américain en ce qui concerne les Promesses nationales de la vie américaine : cela devient une affaire mieux définie et plus sérieuse. Aussi longtemps que les .américains crurent qu'ils étaient capables de remplir une noble promesse nationale à la seule condition de maintenir intact un ensemble d'institutions ])olitiques et de poursuivre énergiquement, chacun pour soi, (les fins privées, leur fidélité à un idéal tint plus de place dans les paroles que dans les actes ; mais maintenant qu'ils ont été secoués de leur torpeur patriotique, l'effet inévitable est de dégager l'idée nationale et de lui donner plus de dignité. L'accomplissement des Promesses est devenu une cause

pour laquelle le bon Américain doit combattre, et la cause pour laquelle un homme combat est une cause qu'il met plus haut que jamais. Il ne s'agit plus désormais de propager l'idée américaine simplement en multipliant les enfants de l'ouest et en accordant à des étrangers ignorants la permission de voter. Comme toutes les causes sacrées, elle doit être propagée par le Verbe et par le bras droit du Verbe, qui est lEpée.

Les réformateurs les plus éclairés ont conscience de tout ce que la popularité de la réforme a ajouté de dignité et de valeur à l'idée américaine ; mais ils n'ont pas réussi encore à se représenter tout ce qu'implique au fond leur propre programme. En abandonnant la conception plus ancienne d'un accomplissement automatique de notre destinée nationale, ils se sont écartés plus qu'ils ne s'en rendent compte du traditionnel point de vue américain. Le fatalisme du traditionnel optimisme américain n'était pas d'origine accidentelle, et il ne peut être abandonné sans entraîner dans sa chute quelques autres éléments importants de la tradition américaine acceptée. Non seulement il dépendait des conditions économiques qui prévalurent jusqu'à une époque relativement récente, mais il a été associé avec certaines théories politiques qui, pour être erronées, n'en étaient pas moins très chères. 11 a été intimement mêlé à toute la trame de nos idées économi(4Ues et politiques, et sa disparition nécessite une ré\ision partielle de quelques-uns des plus importants j)armi les articles du traditionnel credo américain.

Jusfju'où s'étendra cotte; ri'vision et (|uel en sera le caractère ? Il suffit, pour s'en rendre comj)te, de considérer quel effet détermine dans la substance de nos Promesses nationales le changement dans la méthode d'accomplis.scrment i)roj)osée jusqu'alors. Nos i'romesses nali(jnales consistaient essentiellement, nous l'avons vu, en un progrès de la condition économique du peuple, garanti par des institutions «léniocratiques et aboutis sanl à un*' amélioration morale et sociale. Ces avantages ilivers

devaient être obtenus par la seule liberté laissée à l'intérêt individuel du peuple américain, assez éclairé pour le bien comprendre. Le bienfaisant résultat suivait inévitablement Taction dirigée par le pur égoïsme, pourvu, cela va de soi, que la politique démocratique des droits égaux fût maintenue dans son intégrité. L'accomplissement de Promesses américaines était considéré comme inévitable parce qu'il était basé sur une combinaison de l'intérêt personnel et de la bonté naturelle de la nature humaine. Au contraire, s'il n'est plus considéré désormais comme inévitable, s'il faut le considérer comme équivalent à un dessein national conscient et non plus comme une destinée nationale que rien ne saurait empêcher, c'est nécessairement que la confiance placée dans l'intérêt individuel a été en quelque mesure trahie. Aucune harmonie préétablie ne peut alors exister entre la libre et abondante satisfaction des besoins personnels et l'accomplissement d'un résultat moralement et socialement désirable. Les Promesses de la vie américaine pourront être remplies, non pas simplement par un maximum de liberté économique, mais par une certaine mesure de discipline, non pas simplement par l'abondante satisfaction des désirs individuels, mais par une large mesure de subordination et d'abnégation individuelles. Et cette nécessité de subordonner la satisfaction des désirs individuels à l'accomplissement d'un dessein national concerne particulièrement l'occupation qui absorbe le peuple américain : celle d'accumuler de la richesse. On ne peut plus croire à l'accomplissement automatique des Promesses nationales américaines, précisément parce que la traditionnelle confiance américaine dans la liberté individuelle a eu ])our résultat une distribution moralement et socialement inilésirable de la richesse.

Avec cette conclusion, je m'aventure, je le sais, sur un terrain où il n'(vsi que trop facih» de disputer. Et je ne saurais non plus essayer, ajjrès l'avoir établie coin me un rapport immédiat,

LES PROMESSES DE LA VIE AMERICAjyE.

d'en donner une justification qui puisse satisfaire un sceptique obstiné. Il me faut me contenter, pour l'instant, de cette affirmation, sans plus, que les plus gros abus et les fautes principales qui ont rendu la réforme nécessaire sont tous associés avec la prodigieuse concentration de la richesse, et du pouvoir exercé par la richesse, dans les mains de quelques hommes. Je suis loin de croire que la concentration du pouvoir économique soit une chose entièrement mauvaise, et je suis loin aussi de croire que les hommes entre les mains desquels il est concentré en usent, dans Tensemble. de manière à mériter aucune réprobation exceptionnelle. A certains égards ils ont bien servi leur pa)'s, et à presque tous les égards leur niveau moral est celui de la grande majorité de leurs compatriotes. Mais il n'en est pas moins vrai que la corruption politique, que la mauvaise organisation économique et le soutien légal apporté à certains privilèges économiques sont, dans les conditions existantes, autant de maux dus à la malfaisante influence sociale de la richesse des individus et des corporations en Amérique ; et il est également vrai que les abus et l'excessive « puissance d'argent » à laquelle ils sont liés, ont leur origine dans la liberté particulière que la tradition et l'organisation américaines ont accordée à l'individu. Jusqu'à un ccr'.ain point cette liberté a été et est encore avantageuse. Au delà de ce point, elle n'est plus simplement nuisible : elle est en pas.se de devenir fatale. Il faut, là, une réglementation efficace; et cette réglementation doit chercher à atteindre, non pas les symptômes du mal, mais ses racines. La concentration actuelle de la richesse et de la puissance financière dans les mains de quelques hf)mmes irresponsables est le résultat inévitable de l'individualisme chaotique de notre organisation politique et 6conoiniqu(;, lainlis (|u tMi iiK-nic icinjis elle» est hostile à la démocratie parce (|u Clic tend à ériger les abus politiques et les iniquités sociahîs en systénie. L'inférence qui suit pcul 6tre désagréable, mais on ne saurait y échapper. lin

prenant la responsabilité de subordonner l'individu aux exigences d'un dessein national dominant et constructif, l'Etat américain prendra en fait la responsabilité d'une distribution moralement et socialement désirable de la richesse.

Nous ne saurions donc convertir notre destinée nationale américaine en un dessein national sans qu'il s'ensuive des conséquences déjà révolutionnaires. Quand les Promesses de la vie américaine sont conçues comme un idéal national dont l'accomplissement est une affaire de travail délicat et laborieux, l'effet qui en résulte est en somme d'identifier le dessein national avec le problème social. Les promesses faites au peuple américain du présent et de l'avenir par nos prophéties patriotiques sont un essai de solution de ce problème. Il lui a été promis, sur le sol américain, bien-être, prospérité et facilités pour s'améliorer; et la leçon de la crise actuellement ouverte est qu'on ne tiendra jamais de telles promesses en laissant les individus lutter entre eux pour la richesse au milieu d'une mêlée confuse. La concurrence individuelle, même quand elle s'exerce dans des conditions équitablement réglées, aboutit non seulement, comme elle le devrait, au triomphe des plus forts, mais à un essai pour perpétuer la victoire; et c'est de quoi il faut se rendre compte, c'est cet essai qu'il faut prévenir dans l'intérêt du dessein national américain. Le moyen de réaliser un dessein est, non pas de le livrer au hasard, mais de le garder loyalement dans l'esprit, et d'adopter les moyens appropriés à l'importance et à la difficulté de la tâche. Aucune association volontaire d'individus, quels que soient leurs ressources et leur désintéressement, n'a qualité pour en assumer la responsabilité. C'est un problème qui regarde la démocratie nationale américaine, et la solution on doit être poursuivie principalement par des moyens officiels et une action nationale.

Aussi bien ne saurait-on mantiucr d'arriver à la solution que l'on cherche. Quand ils se trouveront en présence des sacrifices

individuels que réclame l'accomplissement de leurs Promesses nationale, les chefs de la politique américaine trouveront maintes excuses pour décliner la responsabilité que cette œuvre implique ; mais ce qui rendra difficile une évasion de ce genre, c'est que la tradition historique est renforcée par une nécessité logique et pratique. Si le problème américain est le problème social, c'est en partie parce que le problème social est le problème démocratique. Les guides politiques et sociaux de l'Amérique s'apercevront que dans une démocratie le problème ne saurait être éludé. Les Américains ne souffrent d'aucun mal irrémédiable. Aucun bon Américain ne conteste qu'on doive tendre à la souveraineté populaire et à un gouvernement qui soit de façon ou d'autre une représentation de la volonté populaire Tant que nos institutions nationales se permettent de ne pas donner parfaitement corps à ces doctrines, une majorité populaire décidée et résolue a le pouvoir de changer les institutions américaines et de leur donner un caractère plus directement représentatif. Les mœurs et abus politiques existants sont assez sérieux; mais étant donné qu'ils ont pris naissance, non contre la volonté, mais avec la connivence du peuple américain. ce derni«*r est responsable de leur persistance. A la longue, par consé(juent, l'Américain ordinaire n'aura à se plaindre d'aucun mal irrémédiabU-, en deliors <h*s inégalités économiques et soiMales. 11 n'en est pas de même en Kurope Les divers peuples européens ont et (Continueront d'avoir des griefs politiques, parce que «le tels griefs sont la conséquence ini'-vitable de leur histoire nationale ei de leur situation intcriKiiionale ; et aussi Umglemps cjue ees griefs subsisteront le problème social plus iliffirile sera subonlonné à une agitation ]>oiir l'émancipation y>oliti(jue Mais le j)eiiple américain. <|ui a realise des institutions démocratiques, n'a plus «ju'à en tirer un bon inrii. i).ins la mesure aii !<• problème so( ial est vraiincni uii i>roblèiiie et les griefs ér-onorrii<| lies (je véritables griets. les deux cpiestions sont

destinées dans le système politique américain à passer un jour ou l'autre au premier plan et à réclamer qu'on les prenne en considération expresse et qu'on les examine avec intelligence. Un idéal démocratique rend le problème social inévitable et l'on ne peut se dispenser d'essayer de le résoudre.

Je me rends pleinement compte, comme je l'ai déjà laissé entendre, qu'une telle façon d'interpréter les Promesses de la vie américaine paraîtra une fantaisie coupable à la grande majorité des Américains, et je n'ai garde de prétendre qu'aucune raison alléguée jusqu'ici suffise à justifier une si radicale transformation de la politique nationale traditionnelle et du credo démocratique. Tout ce qu'on peut soutenir, c'est que si un idéal démocratique rend inévitable une considération expresse du problème social, il est de première importance pour les Américains de comprendre cette vérité et d'en bien entendre les raisons. Allons plus loin : l'hypothèse garde sa valeur dans le cas où le système traditionnel américain s'effondrerait, parce qu'une démocratie plus hautement socialisée est le seul substitut pratique que des démocrates convaincus peuvent admettre pour une démocratie individualisée à l'excès. Naturellement, on protestera qu'il n'est point question pour le système traditionnel de s'effondrer, et encore une fois aucune preuve absolue de cet effondrement n'a été ou ne peut être alléguée. Néanmoins de sérieux symptômes politiques et économiques, dans l'Amérique contemporaine, indiquent, tout au moins, expressément, l'existence de quelque maladie profonde, et quand on admet que c'est, en effet, le cas, on ne saurait être accusé de chagrin emprunté. Je l'admeltrai donc, et partant de là j'essaierai de faire comprendre comment les jjroblemes contemporains, en Amérique, sont en partie le résultat de la pratique d'une fausse théorie démocrati(iue. L'essai enveloppera nécessairement une brève revue de notre histoire politique et économique, entreprise dans le dessein de suivre les idées traditionnelles depuis leur origine et de les

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juger à l'œuvre. Puis suivra un examen détaillé des problèmes et conditions actuels d'ordre politique et économique, que l'on considère dans leur double relation avec la tradition démocratique américaine et la réforme qu'on en propose. Si l'on veut provoquer une fermentation plus active de la pensée politique et économique en Amérique, il n'y a pas à s'excuser de soumeitre nos idées et pratiques traditionnelles à un examen fait d'un point de vue non traditionnel. J'ai à peine besoin d'ajouter que le point de vue non traditionnel contiendra peu ou point de matière encore vierge. La seule nouveauté où puisse prétendre une telle enquête est celle qu'il y a à faire, d'idées depuis longtemps familières aux penseurs politiques étrangers, une application à ce sujet de la vie américaine. Elles prennent alors un caractère et un sens quelque peu nouveaux; et cette petite part de nouveauté suffira, je l'espère, à tenter la curiosité du lecteur, même s'il n'est pas d'accord avec moi, et pourra l'engager à poursuivre un peu plus avant cette discussion.

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