CHAPITRE V
LA NOUVELLE DÉMOCRATIE NATIONALE
Il convient d'examiner avec soin cette première union de l'idée nationale et de l'idée démocratique. La démocratie de l'Ouest est importante, non seulement parce qu'elle a joué le rôle principal dans notre histoire politique jusqu'en 1850. mais précisément parce qu'elle présente, sous une forme primitive mais significative, une combinaison des deux idées dont l'alliance constitue le principe organisateur du développement politique et social américain. Cette combinaison était devenue possible le jour où les Républicains avaient accepté l'organisation fédérale, après avoir pris la charge du pouvoir; mais les Démocrates de l'Ouest acceptèrent cette alliance avec plus de sincérité que les anciens chefs du parti républicain. Ils obtinrent par leur insistance, comme nous l'avons vu, la déclaration de guerre contre la Grande-Bretagne, et tout humiliants que fussent les résultats de cette guerre, cette affirmation vigoureuse du point de vue national mit en puissant relief la défection des fédéralistes de la Nouvelle- Angleterre. Il on résulta plus tar<l une tentative de renaissance d une politique nationale et constructive. 11 est vrai que la régénération de l'esprit hamiltonien appartient plutôt à l'histoire des Whigsqu'à celle des démocrates. Il est également vrai que celte tentative mit en lumière aussitôt l'imperfection avec laquelle Irs j)ionniers concevaient l'idée nationale et l'idée démo-
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cratique. Ce n'en fut pas moins leur affirmation de l'intérêt national contre un ennemi étranger qui provoqua le réveil de cet esprit dans nos affaires domestiques. Si cette alliance entre la nationalité et la démocratie ne s'accompagna pas de la parfaite compréhension des deux idées corrélatives qui lui eût fait porter tous ses fruits, ce n'en fut pas moins une alliance solide. Les Démocrates de l'Ouest regardaient d'un œil soupçonneux tout accroissement en puissance et en étendue de l'organisation nationale; mais ils n'en étaient que plus résolus à ce qu'elle ne fût ni ébranlée, ni mortellement touchée. Bien qu'ils fussent incapables de saisir la portée de leurs propres convictions, pour eux l'Union Fédérale était quelque chose de plus qu'un contrat légal indissoluble. Elle était enracinée dans leur esprit. C'était une de ces choses pour lesquelles ils étaient prêts à se battre : et cet empressement à se battre pour l'idée nationale était le fait important et salutaire. C'est par là que notre pays put éviter les conséquences de sa conception d'une démocratie d'individualisme excessif et de sa conception purement légale de la nationalité. C'est parce que les partisans de Jackson et de Douglas combattirent pour elle, que l'Union fut sauvée.
Il faut cependant se hâter de dire que les pionniers démocrates se virent obligés de se battre en faveur de l'Union, justement parce qu'ils n'étaient pas intéressés à son achèvement progressif. Ils voulaient à la fois et en même temps que l'Union fût maintenue, mais qu'elle ne fût ni accrue ni fortifiée. Ils avaient le sentiment national, tout en gardant l'esprit particulariste et les idées individualistes ; et ces vues étroites s'associaient à une conception fausse et incomplète de la démocratie. Jefferson leur avait enseigné qu'il fallait considérer tout accroissement de l'organisation nationale comme hostile à la démocratie Les bornes de leur expérience économique et sociale et de leurs besoins pratiques les confirmaient dans cette croyance. Leurs conditions d'existence développaient à la fois chez eux un
loyalisme foncier et une extrême insubordination. Ils alliaient le patriotisme le plus sincère à un individualisme énergique et égoïste, et ne s'apercevaient nullement du désaccord entre ces deux éléments qui dominaient leur vie. Ils devaient aimer leur pays, mais travailler pour eux-mêmes; rien de funeste ne pouvait arriver à leur pays, pourvu qu'ils sauvegardent ses institutions et continuent à jouir de ses ressources. Faute de comprendre que 1" Union Fédérale ne se défendrait pas toute seule, ils ne prirent pas au sérieux les idées séparatistes, et furent entraînés à provoquer une crise que, par la suite, leur loyauté fondamentale à l'Union empêcha de devenir désastreuse. Ils s'imaginaient que leur pays allait tout doucement gagner un abri sûr dans la Terre Promise, oubliant que le navire en dérive trouve une fin inexorable parmi les rochers ou les bancs de sable
En s'opposant à l'affermissement de l'organisation nationale. les pionniers croyaient défendre la citadelle de leur foi démocratique, ha Démocratie signifiait pour eux non seulement légalité des chances sous la protection des lois, mais une égalité approximative de condition entre les citoyens et une répartition à peu près égale des avantages sociaux et économiques. Ils comprenaient vaguement que la consolidation nationale entraînait une certaine organisation et que cette organisation dépt'ndait. pour être efficace, d'une classification des citoyens, en tant qu individus, srlon la cai)a(Mté. le savoir et la compétence. Dans un Ftat nationalisé, c'est l'homm»* dont la situation, l'autorité, la , responsabilité et l'éducation ont un caractère exceptionnel, (|ui est choisi, selon toute prol^abililé, comme le représentant le plus utile, tandis que dans un l'.tat entièrement démocratique, tel qu'ils le concevaient, c'est l'homme ordinaire qui représentait le vrai ( itoyen, h* t itoxcn utile. La nationalisation favorisait l'introducticm et la (onlinualion d'une hiérarchie politifjiie, sociale et financière;. Ils en étaient les adver-
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saires, en conséquence, dans l'intérêt des « gens du commun », et ils en arrivèrent même à la conclusion que le système politique contemporain était, dans une certaine mesure, organisé au profit d'intérêts spéciaux. Ils découvrirent dans l'organisation fiscale et administrative la présence de distinctions défavorables à 1 homme moyen. La Banque Nationale était un exemple de privilèges économiques spéciaux. La clique qui détenait les emplois était un exemple de privilèges politiques spéciaux. Jackson et ses disciples déclarèrent la guerre à ces anomalies sacrilèges dans le temple de la démocratie. C'est ainsi que les seules innovations que les pionniers cherchèrent à imposer à notre système politique national eurent un caractère destructeur. Ils déracinèrent une institution nationale qui avait existé, sauf une brève interruption, pendant plus de quarante ans et ils modifièrent complètement la tradition des nominations dans les services civils de l'Amérique. Ces deux exploits de destruction jettent une vive lumière sur leurs tendances inconscientes et leurs convictions formelles, et nous aideront à comprendre la valeur et les limites de la contribution réelle des pionniers à l'ensemble de l'idée démocratique américaine.
La Banque Nationale était une institution en vertu de laquelle Hamilton avait voulu assurer la stabilité d'une monnaie nationale légale et l'efficacité d'un organe financier au service de la nation. La Banque avait surtout été, après l'obtention de son second privilège, un rouage utile et économique de la machine financière. Les Républicains avaient tout d'abord protesté contre cet établissement, mais ils en avaient plus tard reconnu la nécessité, et, à l'époque où Benton et Jackson lui déclarèrent la guerre, il était (Icvcnu, en dépit de certains griefs locaux et de peu d'importance, une institution populaire. Si le renouvellement du privilège de la Banque Nationale avait été soumis au vote po]Hilaire en 1832, une majorité se serait probablement prononcée en sa faveur. La viricjire de Jackson doit être ailri-
buée en partie à sa popularité personnelle, en partie à la manière maladroite dont la Banque fut défendue, mais principalement à ce qu'il sut convaincre lopinion publique que la Banque était une institution dont les privilèges légaux étaient exercés au détriment du peuple américain. En fait, tel n'était pas le cas. La Banque était une corporation mi-officielle, à laquelle certains privilèges avaient été accordés comme inséparables des services dont elle assurait le fonctionnement et des responsabilités qu'elle encourait. Mais ni Jackson ni ses partisans ne songèrent jamais à se demander si ses services et ses responsabilités étaient en proportion de ses privilèges légaux. Le fait qu'un tel privilège existât, le fait qu'une association légale quelconque d'individus pût jouir de telles opportunités exceptionnelles, était dans leur esprit une violation des principes démocratiques. Il fallait en conséquence la détruire, sans se demander jusqu'à quel point le pays avait besoin de ses services et s'il ne serait pas difficile de trouver, pour la remplacer une institution aussi solide et aussi efficace.
L«î point important de cette campagne contre la Banque Nationale, c'est cju'elle dévoila un socialisme latent qui se cachait derrière l'individualisme impérieux de la démocratie des pionniers. Le grief avoué rontnî la Banque était qu'une corporation semi-officielle possédât des privilèges écon()ini<iucs spéciaux; mais au fond de tout ce ([u'oii (''crix-ii alors contre la Banque se trahit un autre souci Te quo 1rs démocrates de Vi )uest, })resque à leur insu, craignaient et détestaient le plus, c'était la possession d'un i)ouvoir spécial quelconcpie i)ar les gens riches, leur croisade contre la <■ j)uissance d'argent » signifiait ([ue. dans leur opinion, l'argent ne rloit pas devenir une puissance dans un état démo<-ratique Ils n(î s'opposaient pas évidemment à certaines inégalités dans la distribution de la richesse; mais ils .s'irritaient violemment à l'idée que de telles inégalités dussent fournir a un grou|)e <l houimes ih-s avantag<îs spéciaux ([uel-
LA NOUVELLE DÉMOCRATIE yATIOSALE.
conques, inaccessibles à leurs concitoyens. Les démocrates de l'Ouest croyaient sincèrement qu'une répartition à peu près égale des biens de la vie serait assurée entre tous les citoyens américains par l'égalité des droits et l'égalité des chances. Mais à leur point de vue général le résultat n'était pas au premier plan ; il s'agissait surtout de l'obtenir par des moyens entièrement négatifs — c'est-à-dire en laissant l'individu à lui-même. L'égalité fondamentale dans la distribution de la richesse, qui fut la caractéristique de la société américaine de leur temps, était une pièce beaucoup plus essentielle dans leur système d'idées politiques et sociales que la liberté qui devait la garantir. Et juste au moment où il devient évident que le mécanisme proposé ne donne en somme qu'une radicale inégalité. leur croyance politique et économique réclame à grands cris une révision.
Une application fausse d'idées de cette nature permit l'introduction du système des dépouilles du parti vaincu.
Un office rétribué se rangeait parmi les bonnes choses de la vie, aux yeux du pionnier démocrate. De tels avantages diiféraient des autres rétributions économiques en ce qu'ils se trouvaient nécessairement à la disposition de l'organisation politique. Les fonctions publiques constituaient le patrimoine politique tangible du peuple américain. Ce n'était pas assez qu'elles fussent ouvertes à chacun. Il fallait qu'elles fussent données en partage presque à tout le monde. La durée des fonctions doit être courte, pour qu'un aussi grand nombre que possible de bons démocrates puissent occuper un siège confortable dans la maison du gouvernement. A Washington la pratique traditionnelle méconnaissait ces conclusions logiques des principes de la vraie démocratie. Jusqu'au commencement de la première administration de Jarkson, les emplois dans les fonctions publiques avaient été remplis par un petit nombre de bureaucrates qui avaient vieilli à leur poste : comment pouvait-on justifier un
LES PROMESSES DE LA VIE AMÉRICAryE.
pareil monopole? Le pionnier démocrate était persuadé qu'il était aussi compétent pour remplir une fonction que n'importe quel individu de la clique des bureaucrates, de sorte que lorsqu il s'empara du pouvoir, il corrigea ce qui lui semblait être un abus véritable dans la manière traditionnelle de distribuer le patrimoine politique américain. 11 ne parvenait pas à comprendre que la pratique, une capacité spéciale ou une longue expérience pussent donner des droits spéciaux à certaines fonctions publiques ou à tout autre avantage particulier ou salaire. Un bon démocrate en valait un autre et méritait d'avoir sa part dans les rémunérations des services publics. L'État ne pouvait certes pas se charger d'assurer une vie large à tous les bons démocrates ; mais, quand il sera bien administré, il pourra empêcher que les emplois soient accaparés par un petit nombre d'individus, seuls autorisés à émarger au budget.
Cependant on s'aperçut à la longue que l'effet du système des dépouilles était en contradiction avec celui qu'avaient prévu les premiers démocrates jacksoniens. 11 ne fit que remplacer une espèce de fonctionnaires privilégiés par une autre catégorie, celle des politiciens professionnels, qui devint à son tour une clique de bureaucrates — la seule différence étant qu'un seul individu dans le cours de sa vie politi(iue fiît titulaire, non pas il'un seul emploi mais de beaucouj) d autres. Cependant le démocrate jacksonien croyait sans aucun iloute qu'en introduisant ce système dans les .services civils fédéraux, il opérait une réforme désirable, strictement conforme aux principes démocratiques. Il fut entraîné à cette erreur jjar l'étroitesse de sa i)ropre expérience et de ses vues theoricjues. Son expérience se bornait surtout à la viede frontière, dans laquelle la liberté la plus complète cl»i mouvement economicjue et social était nécessaire. 11 e.Hsaya d'appli(|ucr les résultats do cette expérience étroite au j(ouvern»*ment d'un nrganisnie social complitiué. dont 1<îs parties diverses avaient «les besoins différents. J.es résultais de <:etle
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tentative furent désastreux. Elle assujettit les services publics à un système de nominations, qui fit d'une fonction politique la récompense d'un service de parti, qui dispensa les fonctionnaires d'être compétents et leur rendit l'expérience impossible, et qui en fin de compte aboutit à la création d'une classe de politiciens fonctionnaires.
Cependant l'introduction de ce système des dépouilles avait un sens supérieur aux résultats malheureux dont il fut suivi .
Ce fut, après tout, une tentative généreuse en vue de réaliser un idéal et cet idéal était basé sur une expérience authentique. L' « oligarchie virginienne », bien qu'elle fût l'œuvre de Jefferson et de ses partisans, était un anachronisme dans un Etat gouverné par l'esprit des principes démocratiques jeffersoniens. Il valait mieux que les démocrates jacksoniens fissent le sacrifice de ce qu'ils croyaient être un précédent fâcheux pour leurs principes, que de sacrifier leurs principes à un simple précédent. Si, en agissant ainsi, ils commettaient une erreur, c'était parce que leurs principes étaient faux. L'avantage qu'ils avaient obtenu pour eux-mêmes, comme groupe dans la nation, était justifié par la lettre et l'esprit de leur croyance.
En étroite relation avec leurs idées erronées et le peu d'ampleur de leur compréhension de la vie, nous pouvons discerner un levain d'expérience démocratique, nouvelle et utile. Cette expérience nouvelle et utile, qu'ils apportèrent à notre fonds national, fut celle de rapports sociaux homogènes. J'ai déjà fait remarquer que les pionniers de l'Ouest furent la première union importante d'Américains ayant fait preuve de sentiments nationaux sincères. Ils furent aussi le premier groupe véritable d'Américains animés d'un profond sentiment démocratique. C'est à eux (^uc la démocratie américaine doit un certain accord émotionnel, et ils lui rendirent un service social tout aussi grand, en son genre, que leur service politique. La démocratie a eu toujours plus de force politique que de force sociale. Quand
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elle fut adoptée comme idéal politique du peuple américain, elle était loin de posséder une vitalité sociale effective, et jusqu'à nos jours, elle s'est révélée comme une force plus active dans la vie politique que dans la vie sociale. Mais quelle que soit la force sociale traditionnelle quelle possède aujourd'hui, on peut en faire remonter l'origine directement aux pionniers démocrates de l'Ouest. Leur démocratie était basée sur des relations de bonne camaraderie affectueuse. Elle différait de la fraternité française en ce quelle n'était pas le produit de théories abstraites ni d un humanitarisme sans corps. C'était la conséquence naturelle de leurs intérêts, de leurs occupations, de leur manière de vivre. Ils avaient l'un pour l'autre des sentiments affectueux et communiquaient librement entre eux, n'étant pas divisés par des différences radicales de classe, d'opinions, de point de vue et de richesse. L'aspect social de leur démocratie pourrait, en fait, se comparer au sentiment de bonne camaraderie qui règne à l'intérieur d'un club bien composé .
Leur communauté de sentiment ei la facilité de leurs relations étaient le résultat de la vie de pionnier dans une communauté se gouvernant elle-même. Les Américains de l'Ouest avaient devant eux une tâche gigantesque d'une importance pratique écrasante, la tâche de soumettre aux l)es»)ins d'une .société compli(juée et civilisée de vastes étendues vierges et d'une grande richesse. Une pareille lâche unissait un grand dess(Mn social aux avantages de l'inLérèt individuel. Les ressources de la régi«)n n'éUiient pas développées et ses habitants étaient pauvres. Ils se projjoserent de s'enrichir en développant les res.sources duy)avs, (ît les deux différents aspects il<^ leur lâche se confondaient pres<ju<;. Ils se s»;ntaienl justifiés, par la nécessité Roriale. à poursuivre leurs propres intends av(îc énergie et sans Hrrufujjr: ils n'élaifiii tii retenus ni soiiifims par liDU-rvcnlion des autorités locales <ni nationales. 1-cs seul.s individus que le
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pionnier fût obligé de considérer étant ses voisins, tout ce qui l'entourait tendait à les rendre semblables à lui, à les unir à lui par des intérêts, des sentiments et des idées qu'ils partageaient en commun. Cette tâche exigeait des hommes pratiques, capables, souples, alertes, énergiques et résolus; et ceux qui étaient d'une nature différente n'avaient pas ce qu'il fallait pour réussir dans une pareille entreprise. Le pionnier démocrate qui sortait triomphant de ces épreuves n'était pas, sous bien des rapports, un type agréable d'individu, mais il échappait aux pires conséquences de son expérience bornée et de ses idées incomplètes, grâce à une certaine simplicité, générosité et bienveillance naturelles d'esprit. En dépit de son caractère volontaire et agressif, c'était un homme sociable, mieux disposé envers ses semblables qu'il n'en avait conscience lui-même.
Nous devrons scrupuleusement nous garder de déprécier ou d'amoindrir la valeur des progrès que les pionniers ont faits dans la voie d'une vraie démocratie sociale. La franchise des relations, la fermeté des sentiments qu'ils réussirent à faire régner entre eux sont une caractéristique indispensable d'une société démocratique. L'unité d'un tel état est plus profonde que si elle était créée par Tobéissance à une autorité politique individuelle ou par l'acceptation d'un fonds commun de précédents et d'idées. Elle doit être basée, en une certaine mesure, sur une familiarité instinctive d'association, sur un vif courant (le sympathie, sur un sentiment facile et sans effort de camaraderie. Un commerce si f.itnilier est impossible dans une société gouvernée ])ar des institutions aristocratiques ; il ne saurait même s'établir dans une société autrefois pourvue d'institutions aristocratiques. Il n'a pu s'établir en France après un siècle, plus ou moins, de démocratie politique, et en 1830 il n'existait pas le long des rivages de l'Atlantique au même degré que dans les Etats plus récent.s de l'Ouest. Dans ces Etats les gens, (ui un certain sens, vivaient réellement onsemble. Ils étaient
séparés par moins de barrières qu'aucun autre groupe d'importance égale dans l'histoire du monde, et c'est ce qui fit leur force, ce qui les rendit si facilement dociles à leurs chefs naturels. Il ne serait sans doute ni possible ni désirable de reproduire ce même accord de sentiments, sur une superficie sociale où se rencontrerait une plus grande diversité de mœurs de point de vue et d'occupations ; mais il n'en reste pas moins vrai que la démocratie américaine perdrait son trait caractéristique le plus précieux et le plus riche en promesses, si elle venait à perdre l'homogénéité de sentiment que les pionniers furent les premiers à réaliser.
Il est également important de ne pas perdre de vue quç cette cohésion sociale des groupements de pionniers devrait, toutefois, dans des conditions différentes, subir une transformation radicale. Il paraît évident que ni les pionniers eux-mêmes, ni ceux qui les admirent ou les dénigrent n'ont compris suffisamment combien il 'fallut sacrifier d'indépendance individuelle pour en arriver à cette unité de sentiment, qui fut. surtout sous la forme qu'elle revêtit, le produit de conditions économiques temporaires. Si n(jus étudions les Démocrates de l'Ouest comme un groupe d'individus qui, en somme, rê])ondaient admirablement aux conditions et opportunités de leur époque, mais qui furent aussi les victimes de ces conditions et opportunités — si nous étudions le Démocrate de l'Ouest sous ce point de vue. nous devrons reconnaître en lui h' type économique et social le plus significatif de l'histoire d'Amérique. D'un autre r6té, si nous le considérons, ainsi <iu(> lui et ses prototypes ultérieurs voudraient être jugés, com me le farteur ]iar excellence de la démocratie américaine, alors il sera non seulement mal jugé, mais s(? verra transforme* d'un t\ pe édifiant en un type pernicieux
Une homogénéité sociale partieuliére et hi conviction inlinu' qu'un homtn<'en valait un autre : tel fut donc le résultat iiatu-
LA NOUVELLE DEMOCRATIE XATIOSALE
rel et légitime de conditions économiques temporaires. L'homme moyen, sans dispositions ni aptitudes spéciales, était celui dont ces Etats de pionniers avaient besoin. Dans ces régions sauvages, on considérait comme une perte de temps sans profit l'application de Ténergie à des tâches exigeant de l'habileté, une longue expérience, des connaissances techniques supérieures, ou un dévouement absolu. L'instrument peu coûteux et facilement fabriqué était l'instrument efficace, parce qu'il pouvait être utilisé pendant un ou deux ans, et être ensuite remplacé par un instrument meilleur. Pour se servir de tels instruments, un homme en valait probablement un autre. Nul besoin de matériel spécial. Le fermier était obligé de faire grossièrement besogne d'ouvrier dans toutes sortes de métiers. L'homme d'affaires était marchand, manufacturier, tenait boutique. Presque tout le monde était plus ou moins politicien. Le nombre de rôles qu'un homme énergique put remplir à cette époque fut étonnant. Andrew Jackson fut successivement avocat, juge, planteur, marchand, général, politicien, homme d'Etat ; et il s'acquitta de la plupart de ces fonctions avec un succès éclatant. Dans une société pareille, un homme qui persistait dans une seule occupation, et s'appliquait à son travail delà manière la plus rigoureuse et la plus consciencieuse, n'était pas à sa place ; il n'était pas d'une utilité efficace. La perfection de son l)roduit, en raison de son objet temporaire, n'était pas plus appréciée que le ])roduit obtenu avec hâte et sans soin ; et il arrivait que ces méthodes scrupuleuses, d'un caractère plus élevé, impliquaient la critique des méthodes plus faciles de ses voisins. 11 entravait ainsi les bonnes relations i\c familiarité qui se développent naturellement parmi -des individus se soumettant de bonne grâce et sans commentaire aux opinions et coutumes généralement admises.
( )n ne doit donc pas s'étonner que la démocratie des ])ionniers regardât avec méfiance et aversion rhoniinc d'une i)ri)-
fession spéciale et qui aspirait à une haute perfection. Un tel homme marquait avec trop d'insistance qu'il valait mieux, à certains égards, que la moyenne de ses semblables ; et, dans les conditions économiques sociales alors régnantes, il affaiblissait l'unité de sentiment à laquelle les pionniers attachaient avec raison une si grande valeur. Ils cherchèrent donc, sans bien s'en rendre compte, à supprimer les hommes exerçant des professions spéciales. La plupart du temps cette suppression s'accomplit facilement, sous l'action de motifs ordinaires, sociaux et économiques. Toutes les récompenses industrielles, politiques et sociales allèrent à l'homme qui poursuivait sa carrière, professionnelle ou politique, en suivant les méthodes en usage. Ainsi, une tâche ordinaire, ou ayant un motif intéressé, fut souvent imposée à des hommes mieux qualifiés pour des tâches spéciales, entreprises dans un but désintéressé Mais on ne se borna pas à supprimer l'homme d'une profession spéciale en le privant de récompenses sociales et pécuniaires. On crut nécessaire d'enseigner à l'opinion pulilique qu'elle devait approuver le choix de l'homme de capacité mo} enne comme le type représentant le mieux la démocratie américaine, afin que l'homme ayant une profession spéciale ne pût avoir aucun intérêt ni aucune part dans la tradition démocratique américaine. Cette tentative de faire de l'homme de capacité moyenne le représentant de la démocratie américaine a persisté jusqu'à nos jours, — c'est-à dire à une époque où un tel homme n'est plus, comme en i8,v^. le facteur économique le i)liis inii)orlaiU.
C'est de cette manière, fort malheureusement, que l'un des articles princij)au,\ du credo populaire américain a contribué à diminuer l'intégrité morale et intellectuelle de l'Amérique. Si l homme aux nobWjs ambitions <rt à la vexation spéciah; était nn obstacle à l'unité du sentimtmt tlémorratique, c'était surtout parce que celte unité avait été obtiMiue au |)rix d'un sacrifier trop vrrand, - le sacrifice d'un ivpe d'iiidivi»lualilé plus
LA NOUVELLE DEMOCRATIE RATIOS ALE
élevé à un type inférieur. Dans toute société civilisée, les grandes individualités ne se dessinent que si chacun se spécialise et tend de toute sa résolution, de toute sa force, à poursuivre et réaliser son idéal, sa mesure, sa fonction propre. Le pays qui décourage de tels efforts doit nécessairement se contenter d'une qualité inférieure et d'un assortiment moins varié de types individuels désirables. Mais quelle que soit la perte que notre pays ait ressentie ou éprouve de ce fait, nos philosophes populaires en sont plus satisfaits que fâchés. L'individu idéal est pour un peuple celui dont il trouve des exemples chez lui. Lorsque des orateurs de la tradition démocratique jacksonienne se mettent à glorifier les individus supérieurs que la liberté de la vie américaine a mis en évidence, ce qu'ils entendent par individualité, c'est une somme extraordinaire d'énergie individuelle dépensée en besognes communes et rémunératrices. Quant à l'individualité qui peut résider dans l'ardeur d'un dévouement exclusif à quelque dessein désintéressé et peut-être impopulaire, d'ordre moral, intellectuel ou technique, ils n'en ont pas la plus faible idée, et cependant c'est cette espèce d'individualité qui est indispensable à la plénitude et à l'intensité de la vie nationale américaine.