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LA DEMOCRATIE AMERICAINE ET LE PROBLEME SOCIAL

espèce — ingénieurs, hommes de lettres et artistes — ont toutes affirmé beaucoup plus vigoureusement leurs propres desseins et intérêts. En agissant ainsi, elles ne peuvent se réclamer de la convention démocratique et nationale de l'Amérique. Au contraire cette proclamation de types techniques supérieurs et de projets individuels exigeants équivaut à une révolte contre les traditions de la période moyenne, qui toutes étaient en faveur du travail à bon marché et du travailleur ordinaire. Mais si différente que soit la situation de ces habiles techniciens, la signification de leur attitude est analogue à celle du millionnaire et du « boss ». La vaste masse incohérente du peuple américain s'ordonne en groupes sociaux déterminés, qui limitent et définissent les visées mentales et l'expérience sociale de leurs membres. L'homme tout rond de l'innocente période moyenne est devenu l'exception. L'homogénéité primitive de la société américaine s'est affaiblie, et aucun idéal social capable de s'imposer et de construire, en connaissance de cause, n'a encore pris sa place.

L'organisation spécialisée de l'industrie, de la politique et du travail en Amérique, et la discipline de plus en plus sévère imposée à l'individu, ne doivent pas être considérées comme des ch(jses fâcheuses. Elles sont, au contraire, des indications d'une plus grande efficacité pratique et contiennent la promesse de l'émancipation individuelle, morale et intellectuelle. Mais elles ont leurs aspects sérieux et périlleux, parce qu'elles n'ont pas été l'objet de stipulations préalables suffisantes dans la tradition nationale démocratique. Ce qui revient à dire que la nation américaine se trouve en présence d'un problème que la ilémocratie nationale à ses débuts croyait pouvoir éviter, le problème social. Par problème social on entend d'ordinaire le problème de la pauvreté; mais les graves inégalités de la richesse sont uni<}uem(MU l'expression la plus dangereuse et la plus affligeante des différences fondamentales parmi les membres d'une société

dont les intérêts, les vues intellectuelles et morales devraient saccorder. Sous son aspect le plus profond, le problème social consisterait donc à empêcher que de telles divisions arrivent à dissoudre la société dans laquelle elles pénètrent, — à conserver saine et entière une société dans laquelle se sont introduites tant de différences.

Dans ce pays, la solution du problème social exige la substitution d'un idéal social conscient à la primitive homogénéité instinctive de la nation américaine. Cette homogénéité a disparu pour ne jamais revenir. Nous ne devrions pas désirer son retour, parce qu'elle exigeait, pour se maintenir, que l'individu lui sacrifiât trop de ses desseins et de ses actes. Mais une démocratie ne saurait se dispenser de la solidarité qu'elle a conférée à la vie américaine ; il faut, d'une manière ou d'une autre, que cette solidarité soit rétablie Elle ne peut être rétablie qu'au moyen d'un idéal social démocratique, qui donne de la stabilité à la vie sociale américaine, sans entraîner aucun sacrifice essentiel des distinctions désirables de classes et d'individus. La solidarité qui résulterait de la réalisation loyale d'un idéal social démocratique, vaste et cohérent, différerait, cependant, radicalement de l'homogénéité de sentiment primitive. La solidarité qui unirait alors la société américaine aurait pour base le sentiment et pour résultat les bonnes relations de camaraderie, mais elle est destinée à toujours rester comme une promesse et un idéal constructif, plutôt qu'à devenir une réalité accomplie. Le problème social, aussi longtemps que les sociétés continueront d'exister, (h'vra recevoir une solution nouvelle de presque chaque génération ; la seule chance de progrès dépend à la fois d'une fidélité invincible i\ un idéal social constructif et d'une connaissance exacte, chez la nouvelle génération, des effort» faits en ce .sens par celles qui l'ont i)récédée.

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