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CHAPITRE PREMIER

LA RÉFORME ET LES RÉFORMATEURS

Les Américains sensés et patriotes ne se sont pas soumis docilement et lâchement aux maux évidents de leur condition politique et économique. Il y eut, en vérité, un moment où le bon Américain des classes moyennes refusa de les prendre au sérieux. Il était persuadé que la vie américaine était un fleuve qui se purifiait en coulant le long de ses rives, et que les réformateurs et les critiques étaient simplement des gens qui voulaient entraver la liberté de son cours. 11 regarda d'un œil quelque peu méprisant leurs premiers efforts spasmodiques et sans effet. Il considérait les réformateurs comme des brouillons, des fâcheux, qui protestaient contre les conditions de succès dans les affaires de la politique. 11 leur donna le surnom de « mugwumps » (boudeurs"! et continua de voter pour ceux de son parti. A cette ]>ériode de dégoût méprisant succédèrent ]ilusieurs années pendant lesquelles il fut quelque peu abasourdi devant les preuves croissantes de corruption dans les affaires politiques et de mépris (les lois tlans les affaires commerciiiles ; alors il donna, de temps ri autre, son ap])ui à ([uelques-uns des différents mouvements

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réformistes qui lui plaisaient. Il prit de plus en plus l'habitude de critiquer et de demander des réformes, quand il eut constaté que les maux dont on se plaignait étaient plus flagrants et persistants qu'il ne se l'était imaginé. Maintenant, il est probable qu'en moyenne les Américains bien intentionnés sont en train de devenir des réformateurs dune façon ou d'une autre ; les plus intelligents et les plus désintéressés d'entre eux voteront, cela est presque certain, pour un projet de réforme. Soutenir un programme de réforme est le moyen le plus sûr d'arriver à la popularité. Les chefs politiques les plus suivis sont des espèces de réformateurs. Ils siègent dans les fauteuils présidentiels, occupent les demeures officielles de l'Exécutif, arrachent la législation aux politiciens récalcitrants, régissent et gourmandent les corporations qui s'écartent du droit chemin ; ils en sont arrivés à vouloir dominer la presse et sont la force la plus agressive de l'opinion publique américaine. Les défenseurs et bénéficiaires des abus existants ont encore entre leurs mains la direction d'une grande partie du mécanisme officiel et, pratiquement, la totalité du mécanisme non officiel, dans le domaine de la politique et des affaires ; mais ils sont moins arrogants et ont moins de confiance en eux-mêmes. Les réformateurs les ont effrayés et déconcertés. Us commencent à admettre que la réforme est venue pour rester et, peut-être même, pour vaincre, pendant que la réforme elle-même, menacée de détérioration, commence? à porter la peine de son succès Klle a eu non seulement son hêr(js en riiêodorc Roosevelt, mais aussi son spectre en William K. Hearst.

Kn étudiant la marche du mouvement réformateur pendant les vingt-cinq «lernières années, il devient évident que, si la réforme a eu une hi.sioire, cette histoire ne fait que de commencer. Depuis iH«o, ou même 1895 ou iqoo, elle a subi des iransformation.s de difTérentes manières significatives. Au commencomenl, elle fui spasmodique dans son explosi(»ii. innocente

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dans ses desseins et étroite dans ses conceptions. Elle surgit presque spontanément dans un grand nombre d'endroits différents et en un grand nombre de différents mouvements séparés. Ses partisans ne voyaient pas plus loin qu'une victoire à une élection particulière, ou le passage de quelques lois réparatrices. Peu à peu, cependant, elle gagna en précision, en persistance et en portée. Les réformateurs éprouvèrent le besoin d'une organisation permanente, d'un travail suivi et même, dans certaines limites, d'un programme positif. Leur succès et leur influence sur l'opinion publique s'accrurent à mesure qu'ils commencèrent à prendre leur œuvre au sérieux. Ils sont devenus, en vérité, extrêmement consciencieux en ce qui regarde leur condition présente et leurs responsabilités futures. Ils commencent à prédire les résultats les plus fructueux du mouvement qui a soulevé les masses et dont ils sont les chefs. Ils prévoient avec confiance qu'ils sont destinés à jouir dans l'histoire de leur pays un rôle beaucoup plus éclatant et significatif qu'aucun autre groupe de chefs politiques depuis la guerre civile.

F!n un sens, on commet une erreur quand on écrit le mot « Réforme » comme si c'était une seule chose. La Réforme est, en fait, un composé de toutes sortes de choses. Ce nom a été appliqué à un certain nombre d'agitations politiques distinctes, qui ont été mises en mouvement par différentes personnes, à différentes époques, dans différentes parties du pays, et les mouvements distincts ont reçu des appuis de différente nature et suivi un cours très différent. La réforme des tarifs, par exemple, fut une des premières agitations populaires, dont l'originalité a consisté à s'assurer l'appui de l'un des deux grands partis nationaux, mais qui, en dépit de cet appui, n'a fait jusqu'ici que peu de progrès réels. La réforme du service civil, d'un autre côté, fut la première agitation ayant en vue d'assainir la ])olitique. Les premiers réformateurs croyaient que l'extirpation du « système des dépouilles » porterait un coup mortel à la

corruption politique et aux politiciens professionnels, .^lais bien qu'ils aient en partie réussi à établir le système du « mérite » dans les divers emplois publics, les résultats de la réforme nont pas répondu aux espérances de ses promoteurs. Bien que ce soit encore une partie importante du programme de réforme aux yeux d'un grand nombre de réformateurs, elle a été récemment éclipsée par d'autres questions importantes. Elle ne suscite pas autant d'intérêt qu'autrefois et ne soulève pas autant d'opposition La réforme municipale a nécessairement autant de centres d'agitation qu'il y a de centres de corruption — c'est-à-dire les grandes municipalités des États-Unis. Ce fut, au début, une série de mouvements locaux, sans esprit de parti, en faveur de l'application rigoureuse des lois, de la dépossession des « coquins » et de l'administration sérieuse et effective des affaires municipales. Mais les réformateurs découvrirent que, dans bien des cas, il était impossible d'extirper la corruption municipale sans une réforme préalable de la politique d'Ktat et la purgation énergique des corporations chargées des services publics locaux. Il.s ont. en conséquence, élargi le champ de leur agitation ; mais, ce faisant, ils se sont divisés entre eux et leur agitation v a perdu son caractère de neutralité entre les partis. Knfin l agitation contre les trusts a donné naissance à une espèce de salmigondis, mélange confus de remèdes anodins et mortels, se superposant et s'écart.int miiluellement, et qui sont la cause de discordes sans fin. Ils sont tous, naturellement, pour « le Peuple » contre <■ la Pieuvre » ; mais à l'exception de cette déclaration, aussi précise que vaste, les réformateurs ont des vues perpétuellement difFér(înt«'s au sujet <!<' la nature de la maladie et du remède rigoureux <|u'il faudrait y apporter.

Si la l<éff»rme fvsi une chose ambiguë, aux tètes multiples, les prineipatix réformateurs sont aussi l(»in f|ue possible de former un rorps d'iiulividus <!apaMes de cuoixTation ui\ituelle Ils diffèr«*nt entre eux {)resque autant cpi'lls diffèrent des hi-tu'di

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claires ou champions des abus existants . William R. Hearst, William Travers Jérôme, Seth Low et George B. Mac Clellan sont à leur manière des réformateurs ; mais ils ne constitueraient pas précisément une heureuse famille. En vérité, M. Hearst qui, dans son opinion, est le seul réformateur pur et sans tache, est aux yeux de ses collègues réformateurs un ennemi public aussi dangereux que le politicien le plus corrompu et le millionnaire le plus dépourvu de scrupules. Tout réformateur qui, comme Mr. William Jennings Bryan, proclame des vues à quelques égards plus radicales que d'ordinaire, s'expose de la part de ses frères en réforme à des accusations plus véhémentes que celles des conservateurs.

Ces désaccords sont d'autant plus significatifs que les « étoiles » du parti de la réforme s'entendent assez bien quand il s'agit d'établir les principes fondamentaux. Ils sont tous d'accord dans leur conception de la réforme, qui doit être au fond une protestation morale et un réveil, dans le but d'assurer l'application des lois violées et de rendre au système politique et social américain sa pureté et sa vigueur premières. A leur point de vue, certains abus sont devenus manifestement nuisibles, parce que le citoyen américain s'est plus ou moins abandonné à une nonchalance apathique, et a permis à un petit nombre de ses concitoyens, plus énergiques et moins scrupuleux, d'exploiter dans un but d'intérêt personnel les opportunités que lui offraient le commerce et le système politique américains, l^e devoir de la réforme est donc de priver ces parasites de leurs chances particulières. Peu de réformateurs croient maintenant que cette tâche soit facile à accomplir dans un brof délai. Ils commencent à s'apercevoir que les abus sont protégés par des tranchées profondes, et que, pour en triompher, il faudra se résoudre à un siège prolongé et à des assauts répétés. (Juelques réformateurs sont même portés à croire qu iim- tradition de reform»* et une suite de réformateurs seront nécessaires pour

assurer la protection vigilante du système politique et économique américain contre les abus. Mais le point à retenir est l'unanimité avec laquelle les réformateurs sérieux et pratiques se rendent compte qu'au fond la réforme n'a pas d'autre signification que celle de purification morale et politique. Elle peut, en vérité, entraîner la nécessité d'une réorganisation partielle ; mais cette réorganisation n'aura pas d'autre but que l'amélioration du mécanisme politique et économique existant. Les réformateurs, présents et futurs, devront s'appliquer à nettoyer, huiler et raccommoder quelque pièce de la machine économique et politique, qui, dans ses qualités essentielles, doit rester adéquate à son objet. Le millionnaire et le trust se sont appropriés beaucoup trop des opportunités économiques dont le peuple avait autrefois la jouissance. Le politicien corrompu a trop empiété sur le pouvoir qui devrait être exercé par le peuple. La réforme devra rendre au peuple les opportunités et le pouvoir dont il a été dépouillé

Une agitation de cette nature, tirant ses principes et son objet de la source même de la démocratie américaine, semblerait mériter l'appui de tous les bons Américains, et on comptait au début sur cet appui. Les réformateurs ont toujours été portés à croire que leur agitation devait être et était en dehors et audessus de l'esprit de parti Us ne pouvaient concevoir que des citoyens américains patriotes pussent hésiter à rendre aux institutions américaines leur pureté et leur vigueur, ou qu'un tel objet ne fût pas accueilli avec enthousiasme par tout homme désintéres.sé, quel que fût son parti. C'était la lutte, entre hi loi et ceux qui la violaient, entre les Fidèles et les Hérétiques, entre les Hons et les Méchants. Dans une telle lutte, il ne pouvait y avoir qu'un seul parti II n'était pas douteux que les honnêtes gens, qui constituent l'énorme majorité des « hommes ordinaires » ne vinssent se grouper autour tics bannières de la réforme. Les coquins seraient mi.s à la porte, le peuple

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retrouverait ses opportunités économiques et ses droits politiques, et la démocratie américaine poursuivrait sans souillure sa carrière triomphante de prospérité conforme aux lois.

Ces espoirs ne se sont jamais réalisés. Une réforme a rarement été poursuivie sans esprit de parti — excepté dans l'idée de ses avocats les plus candides. De temps à autre, une agitation pour obtenir une réforme municipale dans une certaine ville éclate sans symptôme de l'esprit de parti ; mais les réformateurs manifestent bientôt de si profondes différences entre eux. qu'ils se séparent en groupes distincts ou bien retournent au parti auquel ils sont attachés. Leur conception commune de la réforme comme étant, au fond, un réveil moral cherchant à rendre au système politique et économique américain sa pureté et sa vigueur premières, ne leur sert pas à réaliser leur unité d'action ou l'unité de vues pour établir une politique réparatrice.

L'impuissance des réformateurs à agir de concert ou à s'entendre sur l'application de leurs principes est en partie uniquement un résultat naturel de leur œuvre essentielle. Les réformateurs sont à l'origine des gens qui protestent et les protestants sont naturellement insubordonnés. Ils ont protesté contre l'ordre établi des affaires et de la politique américaines. Leur protestation implique uncertain degré d'indépendance morale et intellectuelle, qui fait qu'ils n'aiment pas abandonner ou réduire leurs opinions personnelles et leur mode d'action. Cette indépendance est une chose nouvelle et rafraîchissante, qui a tout à COU]) rendu la politique américaine beaucoup plus intéressante et significative qu'elle ne l'avait été à aucune époque depuis la guerre civile. Elle a une haute valeur tout à fait en dehors de ses résultats politiques immédiats. Elle veut dire que le peuple américain commence une nouvelle phase dans son e.\périence politique, — phase dans laquelle il y aura place pour un jeu plus libre de la capacité et du caractère de l'individu. Lorsque certains j>oliticiens de valeur exceptionnelle ont. tout à ct)ui),

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VU se réaliser le fait qu'ils peuvent avoir le droit d'être des individus et, comme tels, de suivre une vigoureuse et personnelle ligne de conduite en politique, sans se voir exclus pour cela de l'association pratique politique de leurs concitoyens, il arrive inévitablement qu'à ce nouvel aspect des choses, les acteurs sont tentés dexagérer leur rôle. Le fait qu'ils l'ont exagéré et ont perdu leur temps et leur énergie à des discordes insignifiantes et inutiles, n'est pas en soi une question de grande importance. La grande majorité d'entre eux sont des hommes désintéressés et patriotes, qui ne permettront pas, après tout, à leur ambition personnelle ou à leurs lubies politiques de les empêcher de coopérer au bien de la cause.

Malheureusement, cependant, ni le bien public ni le patriotisme ne suffiront h les réunir d'une manière effective. — pas plus que l'excellence d'intentions sincères et l'amour du bien public n'ont réussi à faire coopérer les Américains patriotes à l'établissement d'une politique réparatrice pendant les années qui ont précédé immédiatement la guerre civile.

Le fait est simplement «juc le système de politique traditionnel américain, que tant d honnêtes réformateurs désirent rétablir au moyen d'une sorte de réveil réformiste, est tout aussi responsable des abus })olitiques et économiques existants que la Constitution tut responsable des maux de l'esclavage. 11 en résultiî qu'aussi longtemps que la réft)rme sera considérée comme une sorte de conservatisme; plus élevé, il ne sera pas facile (ratla<iuer franchement de front les abus et d'en avoir une intelligence complète, j)as plus (|u'il n'a été i)ossibl(' aux chef» des WhigM d'affronter et de comprendn' la pleine signification et les conséquisnces de toute tentative de la part de la «iémocratie pour faire; l>on ménageaver l'esrlavagt; La première condition d'une incilhîure entente «-l d une coopération [dus efficace parmi les chef» de la reforme est d'arriver à mieux comprcneln.- la .«signification de la rétoniic el de la iouetion des

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réformateurs. Ils ne prendront jamais comme base de leur union l'obéissance au credo traditionnel de la politique américaine, parce que ce credo est surchargé de clauses incohérentes et ambiguës, qui peuvent servir de points d'appui à presque toutes les opinions extrêmes du radicalisme et du conservatisme. Au cas où ils persisteraient dans leur tentative de réformer les abus politiques et économiques par un simple retour aux premières conditions et méthodes rétablies, ils risqueraient de compromettre beaucoup de ce qui est bon dans l'organisation économique et politique actuelle, sans recouvrer ce qui était bon dans le passé.

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