‹ Les promesses de la vie américaine;Chapitre 56 sur 123 · CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

CONCLUSIONS

LES FINS RESPECTIVES DE L'INDIVIDU ET DE LA NATION

l'éducation individuelle contre l'éducation collective

Jusqu'ici nous avons discuté les manières dont on devrait modifier les méthodes économiques et politiques américaines, si l'on veut se rapprocher de la réalisation de l'idéal national démocratique. Au cours de cette discussion, on a pris comme accordé que le peuple américain, sous une direction compétente et responsalile, pouvait délibérément se proposer une politique d'amélioration individuelle et sociale, et que, grâce aux moyens dont dispose la collectivité, il pourrait arriver progressivement à la réaliser. Ces moyens lui étaient, naturellement, fournis par l'ensemble complet de ses institutions politiques, économiques et sociales; doii cette induction que la nature humaine pouvait être soulevée à un niveau plus élevé par une amélioration dans les institutions et les lois. La majorité des lecteurs auront probal)lement pensé que cette supposition, quelle qu'en soit la valeur véritable, a été poussée trop loin. Si Ion admet que certaines institutions puissent être meilleures que d autres, on (loil aussi admettre cjue l.i nature humaine se compose de matière très rebelle et que le degré auc(uel elle pourra être

modifiée par des institutions sociales et politiques de n'importe quelle espèce ne pourra être, en mettant tout au mieux, que fort peu appréciable. Ces censeurs sévères en ont, conséquemment, tiré la conclusion que le système de reconstruction proposé, même s'il est désirable, n'accomplirait rien de réellement effectif et décisif en ce qui concerne l'accomplissement de la Promesse nationale américaine.

Il n'est pas douteux que dans les chapitres précédents on pourrait trouver un certain nombre de phrases qui semblent impliquer une foi naïve dans la possibilité d'améliorer la nature humaine au moyen de la législation. Il n'est pas moins vrai que je n'ai fait qu'effleurer le sujet d'une réforme possible de nos institutions, qui, si elle devait réussir dans son dessein, contribuerait à l'amélioration de la nature humaine par le plus efficace des moyens — l'amélioration des méthodes qui servent à l'éducation des hommes et des femmes. Mais si je me suis trompé en attachant, ou en semblant attacher, trop d'efficacité aux réformes de la législation et des institutions, l'erreur, ou ce qui en a l'apparence, était presque inévitable dans l'analyse d'une reconstruction d'un idéal suffisamment démocratique. La démocratie doit se maintenir ou tomber sur une question de perfectibilité humaine. Si la nature humaine ne peut pas être améliorée par des institutions, la démocratie n'est tout au plus qu'une forme d'organisation politique d'une stabilité plus qu'ordinaire La seule question intéressante relativement à son avenir serait : combien de temps cela durera-t-il? Mais si elle doit faire mieux ou seulement durer plus longtemps qu'une autre forme politique, il faut de toute nécessité qu'elle agisse, en quelque manière, comme un levain sur la nature humaine; et le démocrate sincère est obligé de s'arroger cette puissance du levain. l'our lui les questions pratiques se posent ainsi : (Juel est le meilleur moyen d'obtenir cette amélioration ? Ju.squ'où peut-elle aller?

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En fait, les Américains ont toujours eu la foi la plus vive et la plus complète dans le progrès de l'amélioration individuelle et sociale, et en l'acceptant, je ne fais que donner mon adhésion aux traditions les plus profondes et les plus puissantes des Américains. L'Américain le meilleur n'a pas cessé de chercher à s élever lui-même, ainsi que ses voisins et ses compatriotes ; mais il a. d'habitude, favorisé des mouvements d'amélioration bien différents de ceux que j'ai suggérés précédemment. Le véritable véhicule du progrès, c'est l'éducation; c'est par l'éducation que l'Américain est formé pour la démocratie qu'il possède, et c'est par une éducation meilleure qu'il se propose de perfectionner sa démocratie. Les hommes sont élevés par l'éducation bien plus sûrement qu'ils ne le sont par un raccommodage et un rétamage quelconque de lois et d'institutions, parce que l'œuvre de l'éducation est d'activer le levain de la substance sociale actuelle. Elle concourt à donner à l'individu luimême ces qualités sans lesquelles aucune institution, si excellente qu'elle soit, n'est d'aucune utilité, et avec lesquelles des institutions et des lois, même mauvaises, peuvent devenir des voies de la grâce.

On a qualifié de superstition la foi des Américains dans l'éducation, et elle est, sous certains rapports, incontestablement superstitieuse. Sa tendance superstitieuse ne se manifeste pas autant en ce qui regarde les procédés ordinaires de l'éducation primaire, secondaire et supérieure. Un Américain ne saurait même exagérer l'importance de l'enseignement qui convient à la jeunesse ; ce qu'il y a d'étonnant c'est que l'argent si largement prodigué ne produise pas de meilleurs résultats. Les Américains sont superstitieux en ce qui regarde l'éducation, plutôt en raison de l'élévation sociale qu'ils espèrent réaliser par des moyens soi-disants éducateurs. La crédulité du socialiste, qui s'attend à modifier la nature humaine par de simples changements dans les institutions et la législation, n'a d'égale

que celle du bon Américain qui se propose dévangéliser l'individu par la lecture de livres et une grande dépense d'argent et de paroles. Derrière tout cela est la supposition latente que la nation américaine, à l'aide de la pensée, pourra ajouter une coudée à sa stature — une absolue confiance dans la puissance de l'idée pour créer son propre objet et dans l'efficacité des bonnes intentions. Manquons-nous de culture? Nous la ferons « ronfler » en fondant une nouvelle université à Chicago. L'art américain est-il négligé et appauvri? Nous l'enrichirons en organisant des sections d'art dans nos collèges, et nous le rendrons populaire au moyen de conférences avec lanternes magiques et d'associations pour l'étude de son histoire. La ville de Xew-York est-elle laide? Peut-être; mais si nous pouvions obtenir des autorités quelques millions pour l'embellir, nous pourrions la faire aussi belle que les villes d'Athènes, de Florence et de Paris réunies. Est-il désirable que le citoyen américain ressemble à un héros? J'encouragerai les héros par une fondation destinée à récompenser les héros en espèces sonnantes et trébuchantes. La guerre est l'enfer, n'est-ce pas? Je m'efforcerai d'en obtenir l'abolition en convoquant une assemblée et en faisant passer une loi dénonçant ses iniquités. Je ferai construire à la Haye un Palais de la Paix, qui se dressera comme un reproche constant vis-à-vis des seigneurs belliqueux de l'Kurope. Ici, en Amérique, nous sommes quelques-uns qui avons plus d argent (ju il ne nous en faut et encore plus de bonne volonté. Xous dé|)enserons cet argent pour établir le règne du bien, du beau et du vrai.

Cette confiance dans une combinaison de bonnes intentions, d'organisation, de paroles et d'argent ne se manifeste pas uniquement dans les clubs f(*niinins <ju les sociétés d'aimables enthousiastes. Ou priii di/rouvrir dans IV-tat dCsprii qudle exprime l'influence puissante que les femmes américaines exer- « enl sur les lioiimics; mais cette confiaiK»' et c.ette illusii)n sont

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partag-ées par les Américains du caractère le plus obstiné et le plus pratique. Ces hommes mêmes qui ont dû leurs succès personnels à l'application rigoureuse du dicton que « les affaires sont les affaires », ces hommes, qui, dans leur carrière, ont fait preuve d'un sentiment perspicace et vif des réalités de la politique et du commerce, sont ceux qui ont le plus de confiance dans la puissance pratique, morale et sociale du Verbe Subventionné. L'objet le plus réel qu'ils transportent de la rég-ion des affaires dans celle de l'idéal moral et intellectuel est apparemment leur carnet de chèques. Ils pensent que les fruits de leur rude travail et de leurs capacités commerciales doivent avoir pour objet d'élever leurs compatriotes. Que ne peut accomplir un chèque orné d'un certain nombre de chiffres et signé d'un nom connu? Il y a quelques années, à l'ouverture des cours de l'Institut Carnegie à Pittsburg, M. Andrew Carnegie, dans une évocation passionnée et mystique, célébra la puissance miraculeusement créatrice des obligations de première hypothèque des aciéries. A son point de vue, comme à celui de la moyenne des Américains, il n'y a presque rien qui ne puisse être obtenu par la combinaison de ressources abondantes et de bonnes intentions.

Il ne conviendrait pas d'écarter d'un éclat do rire moqueur la tradition qui s'efforce de franchir le gouffre existant entre la pratique et l'idéal américain, au moyen de l'éducation ou du Verbe Subventionné. Le gouffre ne peut être franchi sans le secours de quelque discijîline éducatrice, et cette discipline dépend en partie d'une nouvelle application de la « puissance d'argent » qui repose en sûreté dans les coffres-forts des millionnaires professionnels. Il est inutile d'opposer une objection tondamcntale à la foi nationale dans le pouvoir des bonnes intentions et d'une nouvelle distribution des richesses. Cette foi (;Ht la résultante immédiate et nécessaire de la logique de notre situation moralr nalion.ilr Flic doit être, comme elle l'est.

candide et absolue, et si elle ne reste pas candide et absolue la Promesse de la vie américaine aura de la peine à se réaliser. Une foi peut cependant être candide et absolue sans être inexpérimentée et crédule. La confiance des Américains dans l'éducation tend à devenir crédule et superstitieuse, non pas parce qu'elle cherche l'amélioration individuelle et sociale au moyen de ce qu'on peut appeler un procédé d'éducation, mais parce que les mo5'ens d'éducation proposés sont trop conscients, trop directs et trop superficiels. Admettons que, dans l'intervalle d'une décade quelconque, la quantité d'amélioration individuelle et sociale obtenue au moyen de la réorganisation économique et politique soit relativement petite, elle sera certainement aussi grande que celle obtenue en subventionnant les bonnes intentions individuelles. On ne doit pas encourager l'héroïsme, non plus que le génie, en les récompensant avec de l'argent. Les amis d'un homme ne devraient pas être obligés (le prouver que c'est un héros, pour qu'il puisse recevoir la récompense qui convient. Un héros, qui a officiellement conscience de son héroïsme, est un héros tronqué. De même l'art ne peut devenir une puissance dans une société, si un grand nombre de ses membres n'ont pas en eux un amour inné et innocent des belles choses; et ils ne peuvent arriver à l'acquérir fn une ou deux générations, que dans une très petite mesure. .Son acquisition ne dépend pas tant d'un effort direct conscient «jue de la faculté croissante de faire la distinction entre ce qui est bon et mauvais dans l'art du pays. On y arrivera par l'édu- «ation, par l'appréciation des artistes américains plutôt i\\ïv jvir la culture de l'art. On pourrait multiplier les exemples de tels • ffets. L'intérêt populaire manifesté à l'éducation supérieure n'a pas servi aux Am«''ricains à attach<'r plus d'importance aux conseils de l'homme de haute culture. II a moins de jniissance pratique aux Ktats-Unis que dans au<un pays d'Europe. Ce fait ivst un < ommenlaire suffisant de la rêalili' iW la confiance amé-

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ricaine dans l'éducation. Le fait est que la tendance des Américains à perdre confiance dans l'accomplissement de leur Promesse nationale par l'œuvre de reconstruction politique, économique et sociale, les a forcément rejetés dans l'alternative d'attacher une importance extrême aux bonnes intentions subventionnées. Ils veulent s élever et ils veulent élever les autres, mais ils ne veulent pas se servir pour cela de leurs institutions sociales et politiques, pour la raison que ces institutions sont considérées comme essentiellement satisfaisantes. ISélévation doit être une question d'effort individuel, ou d'effort en commun sans rien d'officiel; les seuls moyens valables sont des mots et des subsides.

En un sens cependant, il est réellement vrai que la Promesse nationale américaine ne peut se réaliser qu'au moyen de l'éducation ; et cet aspect de l'éducation nationale que nous devons désirer pourra, peut-être, se mieux comprendre si nous cherchons ce qu'il a d'analogue dans l'éducation individuelle. L'éducation d'un individu consiste tout d'abord dans l'acceptation de la discipline qu'il subit pour se préparer à une association féconde avec ses semblables.

L'éducation nationale, si on l'envisage dans ce qu'elle a de plus profond, ne diffère pas de l'éducation individuelle. Son efficacité dépend en fin de compte de l'aptitude de la conscience nationale à tirer des conclusions éclairées du cours de l'expérience nationale ; et son pouvoir de tirer de telles conclusions dépend de la sincérité persistante et désintéressée avec laquelle on s'est efforcé de réaliser le but national — l'idéal démocratique d'amélioration individuelle et sociale. En tant que les Américains seront fidèles à ce dessein, tous les différents aspects de leur expérience nationale auront une signification et une force impulsive; mais s'ils le trahissent, il n'y a pas d' « éducation », aussi loin qu'elle soit poussée, qui leur permette de rien édifier. I.e progrès essentiel de l'éducation américaine consiste précisé-

LES PROMESSES DE LA VIE AMÉRICAl.\E.

ment dans les risques et les expériences que la nation américaine fera au service de son idéal national. Si les Américains reculent devant les sacrifices exigés par leurs expériences, ou s'ils considèrent comme définitive une expérience particulière dans la distribution de la puissance politique, économique et sociale, ils resteront matériellement et intellectuellement au fond d'un puits, d'où ils ne seront jamais élevés par les subventions les plus extravagantes de bonnes intentions et de nobles paroles.

L'espèce de réorganisation constitutionnelle et économique suggérée dans les chapitres précédents ne doit donc pas être considérée comme un projet plus ou moins douteux en vue d'améliorer la nature humaine par voie législative. On doit la concevoir comme un acheminement vers la réalisation d'un dessein collectif nécessaire. Sa signification plus profonde ne consiste pas dans les résultats qu'elle pourra obtenir par amélioration immédiate. De tels résultats ne sont pas à dédaigner, mais ils susciteront presque autant de difficultés qu'ils en écarteront. Bien plus importante qu'aucun avantage pratique serait l'indication qu'elle donnerait de la bonne foi nationale. Cela voudrait dire que la nation américaine commence à comprendre la nécessité des réformes, et à s'apercevoir que notre première expérience en matière d'organisation démocratique, politi<iue et économique, était fondée en partie sur des conditions temporaires et en partie sur des théories erronées. Il faut en conséqiu'ncf; faire une nouvelle expéri(Mi(:e, qui tirera sa grande vaW'ur «le r('manci])ati(>n intellectuelle et morale qu'elle .suppose. Cet essai (exigerait le sacrifice d'un grand nombre d'intérêts importants, d'habitudes et de traditions, afin de dtîmeurer fidèles à une rjîsponsabililé plus fomlamenlale et de contribuer à faire pénétrer un beaucoup plus grand nombre de motifs <lésintéresséfi dans l'organisme écononiicpic ci pi>litii|uc. C'est ainsi r|u «mi déiid.int d'une manière loyale et précise que

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rexpérience est nécessaire, on ferait plus pour Tamélioration morale et sociale des Américains qu'avec toutes les mesures spécifiques actuellement adoptées et expérimentées. L'opinion publique ne pourra jamais être amenée à approuver des mesures efficaces tant qu'elle n'aura pas été convertie à une théorie constructive et, en conséquence, réellement éducative de la démocratie.

Derrière le problème de l'éducation de l'individu, nous trouvons le problème de l'éducation collective. D'un côté, si la nation est rendue incapable de comprendre sa propre expérience par l'habitude de traiter sans sincérité la question de son but national, l'individu, qui a reçu une haute culture, tend à se séparer de son pays et de ses compatriotes. D'un autre côté, si le peuple cherche avec sincérité la réalisation de ses destinées nationales, les individus de toute sorte trouveront les meilleures occasions d'édification individuelle au service de leur pays. En concourant à l'exécution du dessein collectif au moyen d'expériences toujours plus constructives, ils augmenteront le champ et la puissance de leur propre action individuelle. Les opportunités dont ont joui, pendant les quelques années qui viennent de s'écouler, les réformateurs pour donner à leur vie personnelle plus d'intérêt, ne seraient rien en comparaison des occasions de faire œuvre passionnante et re.sponsable que trouveraient les individus dans le plan proposé en vue de la réorganisation politique et économique La nation américaine accomplirait son projet collectif d'une façon plus désintéressée et plus sincère, en partie parce que ses individualités les plus distinguées auraient été appelées à mettre au service de leur pays un plus haut degré d'énergie, de capacité et de dévouement désintéressé. Si une nation est infidèle à son dessein le plus profond, les individus, si bien qu'ils soient élevés, le sont en dehors des habitudes et des traditions nationales dominantes; tandis que quand une nation s'efforce sincèrement de faire face à sa responsabilité

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collective, les individus les meilleurs sont inévitablement formés de manière à prendre une part active à la tâche collective.

Le lecteur est maintenant préparé à comprendre pourquoi la foi des Américains dans l'éducation a une apparence de crédulité et de superstition. Le bon Américain ordinaire désire obtenir généralement, au moyen de l'éducation individuelle exclusive, un résultat qui doit être en partie obtenu par l'éducation nationale. La nation, comme l'individu, doit aller à l'école; l'école nationale n'est pas une salle de conférences ni une bibliothèque. Son enseignement consiste surtout dans l'action collective expérimentale visant à la réalisation du dessein collectif. Si l'action ne vise pas le dessein collectif, une nation n'apprendra que peu de choses, même de ses succès. Si son action vise le dessein collectif, elle peut apprendre beaucoup de choses même de ses erreurs. Aucune méthode d'éducation purement individuelle ne pourra accomplir l'œuvre d'éducation collective, parce que la nation est bien autre chose qu'un groupe d'individus. Les individus peuvent s'clczwr sans élever la nation, parce que la nation a une individualité qui lui est propre, qui ne peut pas être augmentée sans la conscience de responsabilités collectives et l'effort officiel collectif nécessaire pour s'en acquitter. Les méthodes d'éducation nationale et individuelle devraient naturellement être parallèles et supplémentaires. L'individu peut faire beaucoup pour venir en aide à l'éducation nationale par la réalisation sincère et intelligente de ses propres desseins spé»rifiques ; mais tous les succès individuels n'auront tout au plus qu'un intérêt individuel, à moins qu'ils ne contribuent frequemj mont à r<juvre de construction nationah». La nation peut faire beaucoup pour aider l'éducation individuelhî. mais la meilleure aide en son ])nuv()ir c'est dV)fFrir à l'individu une opportunité qui le motte vraiment en irain et on forme pour le service public lOul l'ensemble du rnocaiiisiiic d'éducation superficielle — livres, subsides, projets do loi. conférences, congrès

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— peut être de la plus grande valeur, si on en fait usage pour classer et propager les résultats d'une expérience sincère d'éducation individuelle et nationale ; mais quand on s'en sert, comme on le fait si souvent à présent, pour remplacer l'action individuelle et nationale décisive, c'est comme si l'on tentait de voler dans le vide.

La nation donne à l'individualité un champ et une signification plus grands en offrant aux individus une occasion de service effectif qu'ils ne pourraient jamais saisir sous un régime d'irresponsabilité collective. C'est ainsi que dans un système de responsabilité collective, le progrès de l'amélioration sociale s'identifie absolument à celui de l'amélioration individuelle. L'antithèse n'est pas entre le nationalisme et l'individualisme, mais entre un individualisme sans discernement et un individualisme qui sait choisir.

CONDITIONS d'Émancipation individuelle

Il est alors essentiel de reconnaître que 1 iVméricain. en tant qu'individu, ne trouvera jamais l'occasion complète d'exprimer toute sa personnalité, avant que la nation américaine ait entrepris sérieusement et accompli avec mesure la réalisation de son dessein collectif. Comme nous le verrons tt)ut à l'iicure, la guérison de cette stérilité individuelle déjx'ud en jxirtie de l'individu lui-même, ou plutôt de l'homme qui se propose de devenir un individu. Dans tout plan d organisation économique ou sociale, l'homnie qui se propose de devenir un individu est une condition d amélioration iiatiouah» aussi l)ien (jue d'amélioration individuelle. Il n'en est pas moins vrai que tout succès dans l'accomplissement du dessein national contribuera il'une manière positive à la libératit)n de l'individu, en diminuant ses

tentations, en favorisant ses opportunités, et en l'enveloppant d'une atmosphère vivifiante plutôt que d'une atmosphère morale et intellectuelle énervante.

C'est l'individualisme économique de notre système national actuel qui inflige le dommage le plus sérieux à l'individualité américaine. L'œuvre américaine individuelle, dans la politique, dans la science et les arts, restera en partie affaiblie aussi longtemps que nos compatriotes négligeront ou refuseront S3'stématiquement de réglementer la distribution des richesses dans l'intérêt national. Je n'ignore pas, naturellement, que la conviction dominante des Américains est absolument contraire à l'assertion ci-dessus. Les Américains ont toujours associé la liberté individuelle à la jouissance populaire illimitée de tous les avantages économiques disponibles. Cependant il serait beaucoup plus vrai de dire que la jouissance populaire d'opportunités économiques pratiquement sans restriction est précisément la condition qui favorise l'esclavage individuel. La servitude qu'un tel système entraîne pour l'individu n'existe pas seulement dans le cas des individus qui sont les victimes de l'oppression d'une rivalité économique sans limite. Il y a un grand nombre de victimes de cette nature, évidemment, et il y en aura un bien plus grand nombre par la suite; mais, jusqu'ici, du moins, le vice caractéristique du système américain n'a pas été la servitude imposée à .ses victimes. L'individualité d'un homme est tout aussi compromise par le succès dans les conditions imposées par un tel système qu'elle l'est par un échec. Son occupation actuelle peut tendre à rendre son individualité réelle et fructueuse; mais la qualité du travail est déterminée par un simph' motif d acquisition, et riioiiiinc lui-même est, de ce fait, ordinairement empêché d'obtenir aucune indépendance pour kl création personnelle ou aucune distinction personnelle particulière, i^ien que différents les uns des autres par le tempérament, les circonstances et les haliiludcs , les hoiimics

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d'affaires américains ont une façon de devenir fondamentalement semblables. Leurs individualités sont coulées de force dans le même moule, parce que la mesure suprême de la valeur de leur travail est la même et n'est rien d'autre que ses résultats en argent comptant.

Mais pourquoi un homme deviendrait-il un individu parce qu'il fait ce que tout autre fait, seulement avec plus d'énergie et de succès ? L'individualité ainsi acquise n'est qu'une parcelle dans une masse de parcelles semblables. Elles paraissent seulement plus grosses ou plus petites, plus vives ou plus inertes. Ce qui les distingue de leurs congénères, c'est une distinction calculable ; l'unité de leurs phases variées est une question de répétition; leur indépendance est tout à fait relative. De tels hommes sont associés à leurs semblables pour atteindre un but commun et ils se distinguent de leurs semblables par l'énergie et le succès qui se manifestent dans leurs efforts pour l'atteindre. Au contraire, une condition favorable à l'individualité véritable serait que les hommes fussent séparés l'un de l'autre par des desseins spéciaux, et réunis en tant que ces desseins individuels auraient été accomplis d'une manière excellente et avec succès.

La vérité est que l'individualité ne saurait être séparée de la recherche d'un objet désintéressé. C'est une qualité morale et intellectuelle qui doit être obtenue par des moyens moraux et intellectuels. Un homme acquiert la distinction individuelle, non par la hardiesse et la vigueur avec lesquelles il amasse de l'argent, mais par l'ardeur et l'adresse avec lesquelles il poursuit un intérêt exclusif — intérêt ordinairement, mais non nécessairement, lié à ses moyens d'existence. Le l)ut qu'il pour- .suit et au(iuel il se consacre — tel, par exemple, celui de la peinture ou de l'exploitation des chemins de fer — n'est pas exclusif dans le sens d'être unique. Mais il devient exclusif pour l'indixidu (lui l'adoplc. (Ml rais(jn (!<' la manirTc honnête et

désintéressée dont il le poursuit. Un homme rend ce but exclusif pour lui-même par l'ardeur et la méthode avec lesquels il accomplit son travail; et précisément dans la mesure où son travail est absolument bien fait, l'individualité d un homme consiste à prendre substance et forme. Sa qualité individuelle ne dépend pas seulement de la supériorité qu'il déploie en entreprise et énergie, bien que. cela va de soi, il puisse et doive être aussi entreprenant et énergique qu'il est en son pouvoir. Elle dépend de l'excellence réelle du travail sous tous les rapports — excellence qui ne peut être obtenue que par une attention absorbante et exclusive du but à atteindre. L'individualité d'un homme se projette dans son œuvre. Il ne s'arrête pas quand il a gagné assez d'argent, et il ne cesse pas d'introduire dans son œuvre des perfectionnements quand il n'en retire pas des revenus immédiats. Il s'identifie à son œuvre ; et, au moyen de cette identification, son individualité devient constructive. Son œuvre, en raison même de son excellence, a une valeur sociale inévitable et indiscutable. ]>a qualité de l'œuvre d'un homme le réunit à .ses semblables. 11 a pu paraître aussi égoïste qu'un homme qui passe la plus grande pai|tie de son temps à gagner de l'argent; mais si .son travail a été d'une exécution parfaite, il aura contribué, en .se faisant une individualité, à l'accomplissement de l'œuvre nationale.

11 est évident que dans le .système économique actuel il se fait d'excellent travail, et qu'au moyen d'un tel travail un homme peut dev(;nirplus ou moins un individu. Mais dans ce cas c'est l'œuvre qui individualise et non pas la poursuite du gain dans un*' rivalité effrénée. Kn tant (luc domine le motif économi(|ue. l'individualité ne se développe pas ; elle t»st étouffée L'homme dont le mnbihî est de gagner de l'argent ne cherchera pas à faire un iravail meilleur (|u il ne le faut ])our le maximum île profit. Il arrive fréquemment <|ue les plus gros profits sont obtenus par un travail médiocre ou par un travail (|ui n'a absolument aucune

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valeur sociale. L'habitude de poursuivre des fins mercenaires oblige un homme à s'arrêter à un certain point, et à considérer autre chose que l'excellence de son œuvre. Elle ne comporte pour l'individu d'autre indépendance que celle qui résulte de son actif à la banque ; et, pour tout individu qui a ainsi gagné une indépendance pécuniaire excessive, il y en a un plus grand nombre à qui. en raison de cette circonstance même, toute espèce de libération est refusée. L'indépendance pécuniaire est même habituellement achetée au prix d'une servitude morale et intellectuelle. L'individualité de bon aloi que l'on peut découvrir dans le système social actuel est obtenue, non pas en raison du motif dominant de faire fortune, mais en dépit de ce motif.

La réponse ordinaire à de pareilles critiques est que. si le système existant peut avoir de nombreux défauts, il a prouvé qu'il était un moyen efficace de donner libre cours à l'énergie individuelle, tandis que l'exercice d'une responsabilité nationale positive en vue d'une saine distribution des richesses tendrait à priver l'individu de toute initiative suffisante. On prétend que le désir de faire fortune est le seul mobile qui soit capable de faire agir la grande majorité des hommes, et qu'on ne saurait l'affaiblir sans priver le système économique tout entier de sa force d'impulsion. Avec notre expérience actuelle, nous ne saurions définir exactement la valeur de cet argument. On peut admettre absolument qu'il serait désastreux de priver tout à coup les individus des opportunités dont ils jouissentdepuis si longtemps. On peut également admettre que toute tentative immédiate et violente de substituer au système actuel une réglementation nationale de la distribution des richesses ou une responsabilité nationale pour la direction et l'administration même des monopoles ou des demi-monopoles, serait vouée à un échec certain et ferait peu de chose en faveur du bien-être individuel ou social. Mais conclure, quand on a admis cela, qu'une politique systématique ayant pour objet (raincncr une amélioration individuelle

et nationale devrait être abandonnée, voilà ce qui ne s'impose pas. Que le système actuel ait certains avantages pratiques et soit l'expression juste des idées morales moyennes de notre époque, ce n'est pas seulement son mérite principal, mais c'est aussi son principal et inexcusable défaut. Une nation démocratique ne doit pas accepter la nature humaine telle qu'elle est, mais elle doit la diriger dans la voie de l'amélioration. La question à laquelle elle doit répondre est celle-ci : Comment peutelle contribuer à accroître l'individualité américaine ? Le défenseur du système actuel devra pouvoir montrer ou qu'il contribue vraiment à accroître l'individualité américaine, ou bien que, quelles que soient ses imperfections, il est impossible de lui substituer un meilleur système.

Naturellement, un grand nombre des défenseurs du système actuel déclareront sans équivoque qu'il contribue effectivement à l'accroissement de l'individualité ; et c'est cette affirmation qui est la plus dangereuse parce qu'elle est due, non pas à un examen sincère des faits, mais à un préjugé populaire irréfléchi et à une justification personnelle. Le système actuel contribue à l'accroissement de l'indlvidueilité. seulement dans le cas où l'individualité est dépouillée de toute signification sérieuse, morale et intellectuelle. Afin de soutenir leur assertion ils sont obligés de définir l'individualité, non pas comme un idéal vivant, mais comme la condition psychologique qu'entraîne toute action individuelle. A la lumière d'une telle définition, chaque action accomplie par un individu contribuerait à l'individualité, et réciproquement toute action accomplie j)ar l'iùal cl (lui pourrait, d'une manière concevable, être laissée aux individus, diminuerait rindividualité. Une telle conception a son origine dans les principes en vogue au commencement du xix" siècle affirmant une opposition essentielle entre l'Iùat et l'individu. Elle est tirée de la conception ordinaire de la démocratie oi'i l'on ne voit qu'une organisation poliiiqu** achevée dans la<|uelle la volonté

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du peuple domine. Appliquée au système traditionnel américain, cette conception de l'individualité a eu pour résultat la différenciation d'une abondance de matière individuelle brute ; mais la matière brute n'a été encouragée systématiquement à persister qu'à la condition de ne pas se développer ; à proprement parler, elle n'a nullement encouragé l'individualisme. L'individualité est nécessairement basée sur une discrimination vraie. Elle a encouragé le particularisme. Si l'activité des parties a été stimulée, elles restent toutes matériellement soumises aux mêmes forces d'attraction et de répulsion. Mais afin que l'une de ces parcelles puisse remplir la promesse d'une existence réellement séparée, elle devra poursuivre quelque intérêt spécial qui lui soit propre. De cette manière elle commence à réaliser son individualité et en arrive ainsi à occuper une niche spéciale dans l'édifice national. Un édifice national qui encourage l'individualité comme opposée à la simple particularité est celui qui établit des niches spéciales innombrables, adaptées à tous les degrés et à toutes les sortes de développement individuel. L'individu devient une nation en miniature, mais vouée à la réalisation loyale d'un dessein qui lui est propre. La nation devient un individu agrandi, Sont le but spécial est celui de l'amélioration humaine.

On ne saurait sérieusement prétendre que l'amélioration de l'organisation économique actuelle, dans le but de contribuer à l'accroissement du nombre de ces individus de bon aloi, est une chose impossible. Si l'individualité véritable dépend de la poursuite d'un intérêt exclusif, favorisé certainement et complètement par un mobile désintéressé, il faut l'encourager en permettant autant que possible aux hommes de travailler pour des motifs désintéressés. C'est sans doute une tâche difficile, mais elle n'est pas impossible. Elle ne pourra être accomplie complètement que lorsque la base entière de la rivalité économique sera changée. A présent les hommes rivalisent entre eux dans

le but de gagner le plus d'argent possible pour le dépenser ou l'accumuler. Il faudra qu'à la fin ils rivalisent surtout dans le but de dépasser, par la qualité de leur travail, celui des autres hommes adonnés à la même occupation. Il doit y avoir certainement des moyens grâce auxquels l'État pourra diminuer la rivalité fâcheuse et encourager la rivalité désirable.

Les diverses réformes économiques ^ favoriseraient, dans la mesure où on pourrait les faire aboutir, un travail économique plus désintéressé. Ces réformes ne détruiraient pas complètement l'influence des mobiles égoïstes d'acquisition dans le champ économique, parce que de tels mobiles conserveront leur puissance tant que la propriété particulière continuera à avoir une fonction économique publique. Mais elles diminueraient, du moins, le nombre des cas dans lesquels l'influence du mobile mercenaire s'oppose à l'excellence du travail au lieu de la favoriser. Le système qui encourage le plus la cupidité pure est celui qui procure trop d'opportunités de faire « facilement de l'argent ». Notre système américain a, évidemment, montré une fécondité particulière à engendrer de telles opportunités. Tant que les individus auront la permission d'accumuler de l'argent provenant des mines, des immeubles urbains, des franchises municipales ou des demimonopoles de quelque nature que ce soit, le système économique du pays sera empoisonné et son efficacité générale amoindrie. Les hommes chercheront inévitablement à gagner de l'argent le plus facilement possible et tant qu'il existera de tels moyens, il y aura moins d'individus qui accepteront cordialement la nécessiti'" de gagnrr leur vie par la seule excellence de leur ouvrage. D'un autre côte, au cas où de telles opportunités de gagner de l'argent sans se donner de peine pourraient être éliminées, il V aurait une reflation beaucoup plus étroite qu'à pré-

\. Elle» ont M «ugg^réc» dan« un ch;ipitre précédent.

LES FiyS RESPECTIVES DE Vli\DIVIDC ET DE LA NATION.

sent entre l'excellence de l'œuvre et la récompense qu'elle recevrait. Une telle relation serait, naturellement, loin d'être exacte. Dans tous les genres d'affaires peu importants, il existera toujours d'innombrables facilités de gagner plus d'argent, soit en faisant peu d'attention à la qualité du travail, soit même en l'abaissant réellement. Mais, en tout cas, ce serait le travail qui gagnerait de l'argent, et non la spéculation ou le repos dans un fauteuil.

De même, si l'industrie était organisée sous le contrôle national dans l'intérêt public, il y aurait une relation beaucoup plus étroite entre la qualité du travail et le chiffre de la récompense. Dans une corporation bien administrée, un homme a de l'avancement, parce qu'il fait un bon travail et s'est montré, capable d'assurer des responsabilités plus grandes et d'exercer une plus grande autorité. Son avancement est accompagné d'un salaire plus élevé, et la chance d'obtenir un meilleur salaire a contribué beaucoup sans doute à l'excellence de son travail ; mais, en tout cas, un homme n'est pas récompensé pour avoir fait de mauvais travail ou n'avoir pas travaillé du tout. L'employé, qui réussit dans une corporation, n'est pas devenu désintéressé dans ses motifs. Il est presumable qu'il ne travaillera pas plus qu'il n'est nécessaire afin d'obtenir de l'avancement. Cependant dans de telles conditions un homme pourrait bien devenir meilleur que le mobile auquel il obéit. Chaque fois que le travail sera réellement intéressant, il s'y absorbera en raison de l'importance de .son occupation habituelle, et ce serait particulièrement le cas si son travail était de nature technique. Les traditions et l'honneur de son métier l'empêcheraient de fournir un travail <le qualité inférieure.

La politique économique proposée, si elle devait réussir, tendrait aussi à stimuler le travail, à le rendre plus efficace et à diminuer ses griefs. L'Etat viendrait en aide au travailleur dans .ses efforts pour relever le niveau de son existence maté-

rielle et pour limiter l'effet démoralisant de la concurrence parmi des ouvriers qui ne peuvent défendre leurs propres intérêts. Il devrait, en conséquence, augmenter la somme d'indépendance économique que possède le travailleur ordinaire, diminuer l'esprit de classe qui Tanime en abolissant les griefs de classe et exalter son importance personnelle comme individu. Il s'efforcerait de toute manière d'augmenter l'individualité du travailleur ; son intérêt de classe serait favorisé par la nation dans la mesure où un tel encouragement serait possible et pourrait s'adapter à une politique générale de construction économique nationale. Son intérêt individuel serait laissé à sa charge; mais il aurait des facilités bien plus grandes de s'acquitter ^ de cette charge par l'excellence de son travail individuel qu'il n'en a aujourd'hui dans le système existant. Sa condition, sous certains rapports, resterait encore peu satisfaisante, car le but d'une nation démocratique ne sera pas atteint tant que l'organisation nationale du travail ne permettra pas aux hommes l'accès de toutes les carrières, à des conditions approximativement égales. Mais un grand pas serait fait vers cette amélioration, et la route marquée peut-être pour un progrès nouveau.

Cependant il est nécessaire de rappeler encore une fois au lecteur que la chose importante est le plan de construction et non pas les moyens proposés pour l'exécuter. Chaque fois qu'une tentative sera faite pour l'exécuter, il csi jjrohable qu'on s'apercevra que d'autres mesures, auxquelles on n'avait pas j)fnsé, sont nécessaires ; et même si une politique spécifique proposée était mise à l'épreuve avec succès, elle ne serait qu'un acheminement vers h- but final. Le but final est l'émancipation complète de l'individu, et ce résultat dépend d(^ son désintéressement complet. Il devra s'intéresser exclusivement à l'excellence de son travail, et il ne pourra s'intéresser à son travail avec désintéressement tant que l'on sup[)osera que de lourdes responsabilités et de grandes œuvres sont récompensées pat une

LES FINS RESPECTIVES DE L'INDIVIDU ET DE LA NATION

augmentation de salaire. L'effort que l'on fera en vue de proportionner d'une manière équitable la compensation aux salaires est, en définitive, non seulement impossible, mais peu désirable, parce qu'il nuirait à toute l'organisation économique, puisque l'efficacité de celle-ci dépendait d'une généreuse rivalité entre les individus. La seule manière de rendre le travail entièrement désintéressé consiste à proportionner sa compensation aux besoins d'une vie humaine normale et saine.

Tout progrès sérieux vers le désintéressement individuel complet est bien au-dessus de ce que peut atteindre l'effort collectif contemporain ; mais on devrait reconnaître nettement qu'un tel désintéressement est la condition économique des plus beaux résultats que la démocratie puisse assurer à l'individu et d'une organisation démocratique tout à fait saine. M. John Jay Chapman dans le chapitre sur la « Démocratie » de son ouvrage Causes et Conséquences^ écrit : « On pense que le mérite particulier de la démocratie consiste en ce qu'elle donne à chaque homme l'occasion de poursuivre ses propres fins. C'est le contraire qui est vrai. Son mérite consiste à obliger chaque homme à admettre qu'il devra servir ses semblables... Le repliement de chaque homme sur ses propres intérêts a été le danger et non la sécurité de la démocratie, caria démocratie considère que chaque homme doit penser à l'État avant de penser à lui-même... La démocratie suppose la perfection dans la natur(; humaine. » Mais les hommes continueront à poursuivre avant tout leurs propres fins tant que celles-ci seront reconnues par l'idéal national officiel comme dignes d'être maintenues et encouragées. S'il est vrai que la démocratie est basée sur l'affirmation que chaque homme devra servir ses semblables, l'organisation de la démocratie devrait être progressivement adaptée à cette manière de voir. La majorité des hommes ne pourront pas être convertis à une vie de désintéressement par des exhortatit)ns, par des services religieux, des paroles subventionnées

LES PROMESSES DE LA VIE AMERlCAfyE.

OU même par un besoin public, grave et manifeste. Ils ne peuvent renoncer d'une manière durable à Tégoïsme que si on les aide à devenir désintéressés dans leurs desseinsindividuels, et comment pourront-ils être désintéressés, sauf sur quelques points sans importance, tant que leur occupation quotidienne consiste à gagner de l'argent et à le dépenser conformément à quelques règles écrites et non écrites ? Dans la démocratie intégrale un homme devra pouvoir, d'une manière ou d'une autre, servir la nation tout en poursuivant le but de sa vie individuelle. Ce n'est que lorsque son action personnelle sera dictée par des motifs désintéressés qu'il y aura harmonie entre les intérêts privés et publics. Il semble impossible de demander à un citoyen de sacrifier constamment son intérêt privé reconnu au bien-être de ses compatriotes, et cependant c'est un tel sacrifice continuel que l'on semble exiger d'un individu dans un Etat démocratique. La seule solution entièrement satisfaisante de cette difficulté consiste à transformer systématiquement et d'une manière qui s'impose l'intérêt privé de l'individu en un dévouement désintéressé à un objet spécial.

L'opinion publique américaine n'a pas encore commencé à comprendre la relation qui existe entre la méthode d'éducation nationale par le moyen d'un patient effort pour réaliser le but national et la méthode correspondante d'émancipation et de «Tois.sance individuelle Elle croit encore que la démocratie est une heureuse invention pour éluder les responsabilités collectives en les faisant passer sur l'individu Tant que cette '.royance continuera à prévaloir, la première nécessité du })ro- ^^rès de l'éducation américaine est d'éveiller la conscience intellectuelle des Américains. Derrière la tradition d'irresponsabilité nationale est la tradition encore plu.s profonde d'insincérilé intellectuelle en matière politique. Les Américains ont une |)eur aussi grande de la pensée logique et radicale en jxjlitique que les Anglais eux-mêmes, san.s avoir livs mêmes rai.sons. Jefferson

LES FISS RESPECTIVES DE L lyDIVIDU ET DE LA NATION.

leur a offert un exemple séduisant de malhonnêteté intellectuelle triomphante et du sacrifice de la théorie à la pratique chaque fois qu'un tel sacrifice était avantageux. L'exemple de Jefferson a été chaleureusement approuvé dans la suite par un grand nombre de leaders intellectuels. Avant Emerson et après lui, l'absolue constance dans les idées a été stigmatisée comme la préoccupation de petits esprits; nous nous sommes mis audessus de la nécessité de faire cadrer nos idées avec la pratique, ou une idée avec une autre; et cela a été considéré comme une remarquable manifestation de sens commun en politique. Les légers Français étourdis ont cru réellement à leurs idées et sont en conséquence tombés dans un gouffre épouvantable d'anarchie et de luttes fratricides sanglantes, tandis que nous évitions un sort semblable en prêchant une « noble théorie nationale » et en la pratiquant tout juste autant qu'il convenait à nos intérêts ou qu'il ne nous en coûtait ni trop de temps ni trop d'argent. Sans doute, nous avons eu aussi nos difficultés intérieures et avons été forcés de répandre largement le sang américain, parce que nous avons résolument refusé de croire que la servitude humaine n'était pas entièrement compatible avec le type le plus élevé de démocratie; mais alors la guerre civile aurait pu être évité si les abolitionnistes n'avaient pas eu le tort de vouloir être logiques. Le moyen d'éviter à l'avenir des troubles semblables, c'est de continuer à prêcher l'idéal et d'en abandonner la réalisation à l'individu. Nous pourrons alors être élevés par des paroles, tandis que les faits qui en résultent ne pourront nous faire comme individus aucun mal Nous pourrons continuer de célébrer notre « noble théorie nationale » et conserver notre système démocratique parfait jusqu'à la fin des temps sans faire aucun des sacrifices individuels, ni courir aucun dos risques collectifs, inséparables d'unt; tentative systématique en vue de justifier nos paroles.

L état d'esprit ci-dessus est le grand t)bstacle au progrès natio-

nal américain. Le dévoiler et le déraciner devra être le premier souci de l'éducation américaine.

L'intégrité et l'énergie de la vie intellectuelle américaine ont été affaiblies pendant des générations par la tradition d'irresponsabilité nationale. Une telle irresponsabilité implique nécessairement un sacrifice des intérêts intellectuels et moraux individuels aux intérêts économiques individuels et populaires. Elle ne pourrait persister qu'en vertu d'un conformisme intellectuel et moral. L'habitude intellectuelle des Américains a été en somme à peu près aussi vigoureuse et indépendante que celle des animaux domestiques . La liberté d'opinion dont nous sommes fiers a consisté pour la plus grande partie à exprimer des lieux communs acceptables avec autant de conviction hardie que si c'étaient les hérésies les plus audacieuses et les plus sublimes. En paradant ainsi sous l'uniforme d'indépendance intellectuelle, l'Américain n'est pas consciemment insincère. Il est prêt à se battre pour ses convictions, mais il partage ses convictions réellement fondamentales avec tout le monde. Ses divergences avec ses compatriotes portent sur des questions d'intérêt et de détail. Quand il fait éclater une véhémente proclamation de sa foi, il ressemble beaucoup à un taureau échappé de son étable,qui fait le tour de la cour de la ferme en mugissant et lance en l'air tous ceux qui se trouvent à portée de ses cornes. Un taureau dans ces conditions pourrait se figurer offrir au monde un beau spectacle d'individualité agressive, tandis qu'en vérité il se conduit à la façon de tous les taureaux depuis l'aurore de la domestication. Sans doute il est tout à fait capable de devenir un dangereux client, s'il peut atteindre quelqu'un et le frapper de ses cornes ; mais d'un autre côté, avec quelle douceur il se laisse reconduire dans l'étable, grâce à l'annc^au attaché à ses naseaux ! Stm individualité a toujours un endroit sensible, situé à p(;u près dans le voisinage de ses intérêts économiques personnels Si cet endrcnt sensibhî est simplement irrite, cela le

LES FLXS RESPECTIVES DE LISDIVIDU ET DE LA SATIOX.

mettra en fureur; mais lorsqu'une ferme étreinte le saisit, il perd toute sa morgue furieuse et devient un individu aussi peu agressif qu'une bonne vache laitière.

L'intérêt intellectuel américain demande donc à être affirmé d'une autre façon que l'intérêt économique ou politique. Au point de vue économique et politique, le besoin qui se fait sentir est celui d'une réglementation constructive, impliquant la contrainte de certaines limitations fructueuses de la liberté individuelle traditionnelle. .Mais le développement intellectuel national exige, par-dessus tout, l'émancipation individuelle. L'intelligence américaine n'a pas encore lancé sa Déclaration d'Indépendance. Il lui reste à proclamer que dans un système démocratique l'intelligence a une discipline, un intérêt et une volonté à elle, et que cette discipline spéciale et cet intérêt exigent une nouvelle conception et du développement individuel et du développement national. Pour le moment la liberté dont les Américains ont besoin, c'est la liberté de pensée. L'énergie dont ils ont besoin c'est l'énergie de la pensée. L'unité morale dont ils ont besoin ne peut s'obtenir sans l'intensité et l'intégrité de la pensée.

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TABLE DES MATIERES

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Avant-propos par M. Firmin Rûz

INTRODUCl ION

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