CHAPITRE VIII
LA DÉMOCRATIE ET LA PAIX
Une politique étrangère sincèrement nationale pour la démocratie américaine ne tient pas tout entière dans la Doctrine de Monroe. Les États-Unis ont déjà certains intérêts coloniaux, et ces intérêts peuvent, dans l'avenir, prendre de l'extension. Je ne prétends pas soulever, à ce point de la discussion, la question de savoir s'il est légitime en principe qu'une nation démocratique ait une politique coloniale. Le droit d'expansion coloniale, même pour une démocratie, se déduit manifestement des principes politiques ci-dessus, sous la réserve constante que le peuple dont l'indépendance est par là amoindrie est incapable d'organisation nationale effective. D'un autre côté, une nation démocratique, juste et équitable, ne doit pas ignorer l'obligation de haute moralité qu'elle contracte envers sa population coloniale dans l'intérêt de celle-ci. Elle manquerait formellement à son devoir, si elle négligeait les moyens de développer la prospérité économique d'une telle population en même temps que son système d'éducation et son amélioration sociale. Il ne s'ensuit nullement, d'ailleurs, parce qu'il n'existe pas, d'après les principes démocratiques, d'objection rigoureuse à l'expansion coloniale, qu'il n'y ait pas, au point de vue de l'intérêt national, la plus forte objection pratique à l'acquisition d'un territoire quelconque. Une colonie éloignée est, dans les conditions iiUcrnatioïKiIcs aclucllcs. plulôl une responsabilité qu'une source
de puissance nationale. C'est toujours une grave question de savoir jusqu'à quel point il est avantageux d'assumer une responsabilité particulière.
Sans entrer dans une discussion d'espèce, je pense qu'il n'est guère douteux que les Etats-Unis n'eussent des raisons justifiables d'assumer leur responsabilités existantes vis-à-vis de Cuba et leurs responsabilités encore plus nombreuses vis-à-vis de Porto Rico. On ne peut pas non plus loyalement prétendre que jusqu'à présent les Etats-Unis ne se soient pas montrés désintéressés et de bonne foi dans leurs rapports avec les populations de ces îles. D'un autre côté, notre acquisition des Philippines soulève une série de questions beaucoup plus douteuses. Ces îles n'ont été jusqu'à présent qu'une obligation coûteuse, dont il est résulté pour ce pays peu de profit, et dont les habitants n'ont retiré qu'un avantage relativement médiocre. Elles ont déjà été la cause de dépenses bien supérieures à tout espoir de compensation ; le sang versé par les Américains et les Philippins dans ces luttes meurtrières constitue une grave responsabilité. Leur défense future contre une attaque possible est un problème militaire et naval de la plus grande difficulté. En fait, elles ne peuvent être défendues contre le Japon que par le maintien dans les eaux du Pacifique d'une flotte au moins aussi forte que la flotte japonaise. Il ne semble pas probable que les Ittats-Unis puissent encore, pendant une autre génération, se permettre la dépense d'une telle concentration de forces navales dans r(Jcéan Pacifique, l'outefois. alors même qu'au point de vue militaire les Philippines constitueraient une .source de faiblesse et de danger, leur jjossession aura l'avantage politique (le tenir l'attention du |>PU])le américain éveillée sur ses intérêts, au milieu des graves problèmes qui seront soulevés en Extrèmc- OHent par le dévelo])])ement futur de la Chine et du Japon.
L'avenir «le la Cfiin»* ^(uilève des fjueslions de politique étrangère amériraiiif. qui im* le cèdent en imi)ortanre (|u'à
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rétablissement d'une organisation internationale américaine stable. Relativement à ces questions, les intérêts des États- Unis et du Canada tendent à la fois à coïncider et à se séparer (peut-être) de ceux de la Grande-Bretagne. Sous quelle forme se présentera la question chinoise, lorsque le réveil industriel et ])olitique de la Chine se sera manifesté par une organisation militaire plus effective et une puissance plus gTande de production et de consommation ? On ne saurait le prédire avec quelque certitude; mais, à présent, il semble que le maintien de la politique américaine traditionnelle en ce qui regarde la Chine, l'est-à-dire l'intégrité territoriale et le libre développement
< ommercial de ce pays, pourrait exiger une concentration de lorces navales dans le Pacifique, tout aussi considérable que • elle qu'exige la défense des Philippines. Il est assez facile «renoncer une telle politique, comme il est facile de prolamer une Doctrine de Monroe, qu'aucune Puissance euro-
[jéenne n'a d'intérêt immédiat à contester ; mais il est tout à fait improbable que la Chine puisse être protégée dans son inté- L^rité territoriale et son indépendance politique sans beaucoup (le diplomatie et plus ou moins de combats. La prochaine génération d'Américains saura clairement ce qu'il en coiîte d'affirmer ses propres intérêts essentiels en Chine ; la valeur particulière lies Philippines comme colonie américaine consistera grandement dans le fait qu'elles aideront l'opinion publique améri-
< aine à se rendre plus rapidement compte des complications et responsabilités créées par le développement politique de la
< hine et raml)iLion du Japon.
J. 'existence de ces responsabilités, la résolution et l'intelliv^enee (|u'il faut déployer pour y faire face, sont un aspect iné- \ital)le et salutaire de discipline et d'expérience nationales. Le peuple américain les a troj) facilement éludées dans le passé, mais il devra les accepter à l'avenir, et il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Ou peut en partie attribuer l'attitude irresponsable
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des Américains à 1 égard de leurs problèmes intérieurs nationaux à ce qu'ils sont exempts de responsabilités internationales également graves. En vérité, l'œuvre de reconstitution et d'amélioration intérieures, bien loin d'être opposée aux exigences d'une solide politique étrangère, en est réellement le corollaire et le complément. Il est même très possible que par la suite les États-Unis se voient obligés d'adopter une politique intérieure réellement nationale en raison des dangers et des devoirs imposés par leurs relations avec des pays étrangers.
Le caractère de plus en plus vif des rivalités internationales, les conditions de plus en plus sérieuses qu'il faut remplir si l'on veut jouer un rôle international dans l'ordre économique technique et politique, commandent un progrès perpétuel de l'organisation intérieure politique et économique. L'isolement géographique, qui procure aux États-Unis leur sécurité militaire contre une attaque de l'étranger, ne devrait pas aveugler les Américains sur la nature purement relative de leur isolement. L'accroissement de la puissance maritime moderne et la vaste étendue des intérêts nationaux et politiques modernes ont à la fois diminué leur sécurité et multiplié les points de contact possible entre les intérêts de l'Amérique et de l'Europe Quelles que soient ses dispositions pacifique.s et les avantages de sa situation, la nation américaine n'en est pas moins menacée de luttes politiques et constamment engagée dans des luttes industrielles. Le peuple américain ne peut pas plus se permettre qu'un peuple européen de négliger aucune sorte ou aucune source de pouvoir. C'est une nécessité que les fautes et les insuffisances d'une nation lui découvrent beaucoup plus vite que jamais dans l'histoire du m»)nde. Dans les conditions modernes, une nation qui traite légèrement ses responsabilités et ne veut pas se soumettre à la discipline nécessaire ci l'efficacité politicjue ne décline pas graduellement comme l'Espagne le fit au x vu". siècle. Elle s'écroule avec fracas comme la France en 1H70 ci commf la Russie ««n
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iL)o6. L'effet d'une diminution de puissance économique ne se manifeste pas d'une manière aussi soudaine et aussi dramatique, mais il n'en est pas moins inévitable ni moins grave. Le service que l'intensité même des rivalités internationales rend à une nation vivante vient précisément de ce qu'elle éprouve à fond les diverses organisations nationales. L'Autriche-Hongrie a été obligée de prendre en Europe un rang secondaire, parce que le manque de cohésion et de vitalité nationales a paralysé son progrès politique. La Russie a découvert tout à coup qu'une Imreaucratie corrompue est incapable d'organiser la nation aussi efficacement que le réclame la rivalité militaire et politique moderne. Il était désirable dans l'intérêt des Autrichiens, (les Hongrois et des Russes que ces causes de faiblesse fussent révélées. Si les puissances chrétiennes de l'Ouest ont jamais une organisation qui permette à leurs faiblesses de rester ' achées jusqu'à ce que leurs conséquences deviennent irréparables, la civilisation occidentale elle-même entrera dans son <l''clin. L'Océan Atlantique n'offrira plus, à la longue, aux États- ' nis aucune sécurité tirée de l'application des mêmes caractères d'investigation pénétrante. 1-es institutions démocratiques de ce pays devront être justifiées, non seulement par la prospérité dont, grâce à elles, jouissent les citoyens, mais aussi par sa capacité d'atteindre les conditions d'efficacité imposées par d'autres nations. Son rang, en tant que nation, est déterminé précisément par la manière dont il saura conquérir et conserver la dignité et l'importance de son rang dans la société des nations.
I^ conséquence inévitable que l'on peut tirer de ces considérations c'est que l'isolement qui a eu, et a encore pour les Etats- Unis, une importance si grande, ne saurait persister sous sa forme actuelle. La position géographique des États-Unis aura toujours une influence profonde sur leur situation .stratégique relativement aux puissances de l'Europe. Elle devrait toujours
affranchir les États-Unis des complications uniquement européennes. Mais tout en admettant que la nation américaine ne devrait jamais chercher à prendre une place positive dans un svstème exclusivement européen, il n'en est pas moins vrai que lEurope, les États-Unis, le Japon et la Chine devront éventuellement occuper leurs places respectives dans un système du monde. Bien que ce système soit tellement éloigné qu'on le discerne à peine au milieu des obscurités de l'avenir, son caractère manifestement désirable entraîne avec lui certaines obligations définies, mais contingentes, s'ajoutant à l'obligation générale de servir efficacement et à fond l'ensemble des intérêts de la nation. Il implique l'obligation d'intervenir, au cas où certaines éventualités se produiraient dans ce qui pourrait tout d'abord sembler une complication purement européenne; et cette obligation spécifique résulterait de l'obligation générale, imposée à une nation démocratique, de faire servir sa politique étrangère au triomphe de la cause de la paix internationale. Jusqu'ici la préférence et le désir que l'Américain a montrés pour la paix ont constitué la principale justification de son isolement. Dans l'avenir, les mêmes intentions, si elles sont sincères et raisonnables, pourront être en faveur d'une intervention. La responsabilité américaine sous ce rapport est semblable à celle de toute puissance européenne qui préfère la paix à la guerre. Si elle veut la paix, elle doit être, intellectuellement et physiquement, prête à se battre pour elle. J^ paix refînera dans les relations internationales exactement comme l'ordre règne dans une nation, en raison lie l'usage légitime d'une force supérieure — parce que la puissance qui travaille pour une organisation pacifique est plus forte que celle qui travailh? pour une organisation belliqueuse 11 semble que dans l'avenir la puissance (i(;s l".tats-Unis pourrait l)ien être suffisante, (juand son poids sera jeté dans la balance, pour faire pencher le plateau en faveur d'un règlement relativement paci-
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h que des complications internationales. Dans de telles conditions une politique de neutralité serait une politique d'irresponsabilité et manquerait de sagesse.
L'idée d'une intervention américaine dans un conflit européen, I ntraînant avec elle le risque ou la nécessité d'une guerre, serait a présent accueillie avec une pieuse horreur par la grande majorité des Américains. Ils conçoivent la non-intervention dans les affaires de l'Europe, non pas comme une politique dépendant de certaines conditions, mais comme une loi absolue — tirée 'les saintes écritures. Si la question venait à être soulevée dans lin avenir rapproché, le peuple américain ne manquerait pas lie l'esquiver; et il aurait, peut-être, quelque raison de ne pas 'f imprendre son obligation, parce que le développement politique de l'Europe n'en est pas encore au point où la question [ ')urra se poser sous une forme décisive. Tout ce que l'on peut ilire de la situation présente, c'est qu'il y a certaines puissances qui ont beaucoup plus à perdre à la guerre qu'à y gagner. Ces puissances ne sont plus de petits États comme la Belgique, la vSuisse et la Hollande, mais des États importants et très peuplés comme la Grande-Bretagne, l'Italie et la France. Il passera plus d'une génération avant que la question d'une organisation pacifique ou belliqueuse reçoive une réponse décisive. Quand elle sera soulevée, si jamais elle l'est, d'une manière décisive, le système de droit public qui présidera à une organisation quelconque ne sera peut-être pas de ceux que les Etats-Unis puissent accepter. Mais le point important c'est que, lorsqu'elle sera soulevée, sous quelque forme que ce soit, les chefs de la nation américaine soient préparés à l'aborder aver une conception saine, bien motivée et positive, de l'intérêt national américain, plutôt que dans un esprit de négation et d'ignorance Et il y a au moin.s de grandes chances pour (ju'il en soit ainsi. J/expérience des affaires étrangères ne tait que commencer pour le peuple américain; les générations suivantes trouveront dans
Taugmentation de leur trafic avec l'Asie et l'Europe toutes les occasions possibles d'examiner sérieusement le grand problème international de la paix dans sa relation avec l'intérêt national de la démocratie américaine.
L'idée qui. selon toute probabilité, les induira longtemps en erreur est celle qui vicie la Doctrine de Monroe sous sa forme populaire — l'idée de quelque incompatibilité essentielle entre l'Européanisme et l'Américanisme. Cette idée a conféré une sorte de sainteté religieuse à la tradition nationale de l'isolement; elle survivra à son utilité, parce qu'elle flatte la vanité démocratique des Américains. Mais si une pareille idée devait empêcher la nation américaine de contribuer de son influence à l'établissement d'un système pacifique en Europe, en Amérique et en Asie, un tel refus marquerait pour la démocratie américaine un pas décisif dans la voie de la dégénérescence. Cela voudrait dire que la nation américaine a préféré son isolement, en apparence sûr et facile, aux dangers et aux complications qui accompagneraient inévitablement l'établissement définitif d'un juste système de droit public ; ou bien cela voudrait dire que le peuple américain croyait plus à l'américanisme qu'à la démocratie. Ce qui conviendrait comme garantie de la paix internationale, ce serait précisément une condition politique qui permettrait aux nations européennes de détendre les ressorts de la démocratie. L'américanisme qui montrerait de rindiff"érence ou de la méfiance à l'égard de la diffusion de la démocratie en Europe ne manquerait pas de s'attirer et de mériter l'inimitié des peuples européens. Une telle attitude constituerait une espèce de provincialisme et de chauvinisme continental. D'où il suit qu'il n'y a pas de formule que les Américains patriotes devraient ct)mbattre avec plus de constance et d'acharnement que la formule fatidique : a l'Amérique aux Américains et l'Europe aux Européens » Faire du pan-américanisme une simple question géographique c'est lui enlever toute signification sérieuse. Le pan-
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slavisme ou le pan-germanisme, basé sur des liens de race, -r-rait une idée politique beaucoup plus significative. Le seul fondement possible du pan-américanisme est un but idéal démocratique — qui, traduit en termes de relations internationales, exige, tout d'abord, l'établissement d'un S3'stème pacifique de droit public dans les deux Amériques, et en second lieu, une alliance avec les puissances pacifiques de l'Europe, juste en tant qu'un système semblable est devenu, sur ce continent, une des possibilités de la politique pratique.