NON, LIX
2. Je vais passer en revue ces idiotismes, de peur qu'on ne m'accuse d'affirmer sans preuve.
1e L'usage de placer le régime direct ou indirect avant le verbe est, dit-on, araméen, Il ne se rencontre qu’exceptionnellement dans la Bible et jamais quand le verbe est à l’infinitif construit ou au participe. Cependant la seconde partie d’Isaie en offre plusieurs exemples.
Réponse. Cette construction prétendue araméenne est aussi fréquente dans la première partie d’Isaïe que dans la seconde, Le régime précède le verbe au ch. 1, v. 2, 14, 15, 19; au ch. ut, v. 10; au ch. 1v, 4, etc. La même construction se trouve avec un participe, xt, 9: OD22 sl) OV, sicut aquæ mare operientes; et avec un infinitif construit, ch. x, *. 32 : 72% 222 OV 71Y, adhuc dies hæc in Nobe ad standum, c’est-à-dire, . comme traduit S. Jérôme : ut in Nobe stetur. |
2 La construction 9973 V2" pour Lin) XLII, 21 est arabe.
Réponse. On trouve un exemple de cette construction dans Job, xxxu, 22. J'en puis citer un autre exempledans les Nomb., ch. xx11,#. 6: « 22N 51N 32 991 forsan potero (facere ut) percutiamus eum. » Car le futur équivaut à un subjonctif dans toutes ces phrases. Cette tournure était même nécessaire, quand le second verbe ne s’accordait pas en nombre et eu personne avec le premier. C’est ce qui a lieu dans le verset cité des Nombres, et dans Isaïe, xzvir, 1. Il ne faut donc pas recourir à l’arabe, pour l'expliquer.
3° On objecte l'emploi du pronom relatif TŸN, combiné avec un pronom personnel de la 1re ou de la 2° personne,
140 LES PROPHÈTES D'ISRAFL contre nous ou sont sans valeur, ou se tournent en preuve contre ceux qui les invoquent.
Ces preuves ne sont pas les seules. Le vocabu-
Réponse. Cette construction se rencontre plus d’une fois dans le Pentateuque. V. Gen., xzv, 4; Nombr., xx11, 30; et même dans la première partie d’Isaïe, xxxvII, 21.
4 On oppose certaines ellipses soit de prépositions, soit de pronoms, qui semblent trop dures, et antigrammaticales.
Réponse. Les parties les plus authentiques d’fsaïe abondent en ellipses aussi dures, et tout à fait analogues, ou même absolument semblables à celles qu’on objecte. V. G., xv1, 2, now TP pour TP? — Ibid. « 192Y9 (juxta), iatbités » avec suppression de la prépos. by. ——xxXvIHI, 5, QŸ pour OYY « (à) populo. — xxv, 5 « An (sicut) siccitas avec suppression du 3, — xxvin, 6. « 29% (illis) qui repellunt avec süppression du b. — xxx, À. « 97319 Nô et non (à) spiritu meo » avec suppression de la particule 2: Je pourrais multiplier ces exemples. Dans plusieurs de ceux que j'ai cités, la préposition exprimée au premier membre de la phrase est omise dans le second, où naturellement elle aurait dû sé répéter : ce qui est précisément le cas objecté par M. Hitzig.
Les ellipses de pronoms ne sont pas moins fréquentes. V. G., xxix, 1. Civitas (in quâ) castrametatus est David. Il faudrait y joindre l’omission de la particule négative, au second membre de la phrase, quand elle a été mise au premier membre. Isaïe, xxvinr, 27, 28. Tous ces idiotismes sont connus depuis longtemps, et c’est faire un vain étalage de science que de s’y arrêter. Ce qui est étrange, c’est que M. Hitzig, qui tire une objection de l’ellipse du pronom 599 au ch. Li, 1, sans s’apercevoir que la même ellipse se rencontre au ch. xxx1, 6, objecte pareillement l'addition de ce pronom au ch. zur, 3, où il est LOTUS dans un but de plus grande clarté.
Voilà pourtant à quoi se réduisent toutes les constructions soi-disant vicieuses et modernes que l'esprit le plus vétilleux ait pu noter en ces chapitres.
Je ne m'’arrête pas à un petit nombre de formes grammaticales rares, comme on en trouve dans tous les poëtes. La première partie d’Isaïe en offre de plus étranges, v. xix, 6 ASS — XXII, 11 may, etc. Le
Ps. 76, qui est d’un contemporain d’ It au jugement de M. Delisteh et: même de M. Ewald, par un accord fort rare entre ces deux savants
| LES PROPHÈTES D’ISRAE L LH laire d’Isaïe est riche, les expressions choisies et peu communes y abondent; 1l est peu d’oracles où l’on n’en signalât quelques-unes, souvent même de ces termes qui ne se rencontrent pas une seule fois ailleurs dans toute la Bible. Cette remarque s’applique sans distinction à toutes les parties de son livre. Il ne serait donc pas surprenant que son influence en eût mis plusieurs en vogue après
lu, et l’on pourrait s'étonner à plus juste titre qu'elle n’ait pas été plus grande. Mais quoi qu'il en soit de cette remarque, la richesse d’un propriétaire ne l’empêche pas d’affectionner certains domaines, et d’y revenir plus volontiers qu’en d’autres terres. Il en est de même des écrivains.
Les plus grands et les plus soignés reviennent d’instinct à certaines locutions préférées, à des termes dont la justesse, la grâce ou l'énergie les ont frappés. Si de plus ces termes leur sont propres,
etnese rencontrent qu’exceptionnellement ailleurs,
. hommes, ce psaume nous offre dans la leçon nnwx (v. 13) un pa-
rallèle exact avec la leçon 97) LRER d’Isaïe, xzu1, 3. — La leçon TN pour NN se trouve dans Josué, x1v, 12. — L’oracle contre l’Idumée (xx1, 12), dont personne ne doute, porte une teinte d’aramaïsme plus foncée que n’importe quel chapitre des vingt-sept derniers. — Quant à des mots aryens, je n’en connais pas ici. Si on fait allusion au mot 119, on se trompe. Ce mot est assyro-babylonien, et sémitique même dans son origine, car 730 = 1p?-
Quant à trois ou quatre mots parfaitement réguliers et dérivés de racines très-usitées, c’est un pur hasard si la Bible n’en offre pas d’exemples plus anciens, et je ne vois pas d'utilité à les discuter ici.
142 LES PROPRÈTES D’ISRAEL leur présence dans un texte exempt d’ailleurs de tout soupçon d’interpolation sera un indice assez sûr d'authenticité. On a recueilli dans Isaïe quinze ou vingt termes et locutions semblables, que la seconde moitié possède en commun avec la première. Je me borne aux trois idiotismes Les plus notables. Le plus important sans contredit est le fréquent usage de ces mots « le Saint d'Israël, » appliqués à Dieu. Cette expression qui reparait plus de trente fois dans Isaïie a été comptée cinq fois seulement dans tous les autres livres de la Bible réunis ensemble : la seconde partie d'Isaïe la reproduit quatorze fois. Elle tient vraisemblablement à l’impression profonde que reçut l’âme encore neuve du prophète, quand il vit le Seigneur dans sa gloire, et qu'il en reçut sa noble mais périlleuse mission. Le chant des séraphins à la gloire du Dieu trois fois saint, la vue de ses propres souillures, et le contact du charbon ardent dont ses lèvres furent alors purifiées, ont gravé dans ses écrits la trace ineffaçable de l'impression produite d’abord en son cœur. | L'emploi du nom pour la chose, du verbe « être
A. Je m’abstiens d’indiquer la liste des mots rares et poétiques qui sont communs à la première et à la seconde partie d’Isaïe, Qui voudra, pourra consulter à cet égard l'introduction de Herbst, ou celle de M. Keil, que j'ai déjà eu l’occasion de recommander. Les légères modifications que j'aurais à faire à leur texte ne sont pas assez importantes pour que jemy arrête.
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 143 nommé » pour « être » simplement et absolument, forme un 1idiotisme rarement employé par d’autres. « Jérusalem sera appelée cité de justice, ville fidèle (1,26), » pour dire qu’elle sera juste et fidèle. Cette
locution revient sept ou huit fois dans la seconde partie.
De plus, et contre l’usage généralement suivi, Isaïe, quand 1l intercale au milieu d’une phrase les mots « inquit Dominus » pour amener le discours direct, met souvent le verbe au futur (ou présent indéfini) au lieu du prétérit, par lequel il semblerait répéter simplement ce qu'il a précédemment appris de Dieu. Cette tournure est également fréquente dans toutes les parties de son livre.
Moins on sent l’apprêt dans ces façons de dire, et plus elles ont de force pour nous convaincre. Ce n'est pas le hasard qui les a rassemblées : Gesenius l’avoue, et tout homme raisonnable sera de son avis. Ce n’est pas l’imitation qui les a produites : un écrivain attentif à copier ces minuties aurait imité bien autre chose. D'une part, il manquerait de cette originalité, de cette allure franche et vive, que nous avons admirée en lui; d'autre part, il en coûterait aux exégètes libres-penseurs d’avouer toutes les conséquences d’une imitation aussi minutieuse. La ressemblance du style les mènerait tout droit à reconnaître l'identité d’auteur. D'où pourraient done provenir ces traits de conformité
qu'on ne nie point? Du collecteur ou du copiste, répondent sans hésiter plusieurs critiques. Réponse frivole ou calomnieuse. Car ou elle accuse les copistes d’une fraude délibérée sans en donner la moindre preuve, ou elle n'est en ceux qui y recourent qu'un aveu de leur défaite.
XIIT
Un objet plus intéressant et plus grand appelle désormais notre attention. Nous laissons les discussions philologiques pour étudier le fond de la doctrine, et montrer la conformité des enseignements dogmatiques et des vues prophétiques contenues dans les deux moitiés du livre. Nous ne prétendons pas qu'il n’y ait rien de plus dans la dernière. Car pourquoi prendrait-on la plume si l’on n’avait rien à ajouter aux choses déjà écrites ? Mais nous affirmons que la seconde partie s'appuie sur |a première, comme sur une base dont elle ne s’écarte jamais. : | | |
Tout, nous l’avons déjà dit, roule dans les derniers oracles d’Isaïe Sur trois idées principales
Dieu, le Messie et l’Église. M. Réville a cru voir une opposition de doctrine entre les deux parties du livre, sur la notion de Dieu, et plus encore sur celle du Messie. Je pourrais me contenter de lui opposer un des siens auquel on ne reproche pas de concessions indiscrètes et trop larges. « Les idées religieuses et morales (de l’auteur anonyme pris pour Isaïe) ne sont point opposées, dit M. le professeur Hitzig, à celles du véritable Isaïe. Toute la différence consiste, comme on pouvait s’y attendre, en ce que l’un appuie de préférence sur telle face de l’idée, et l’autre sur telle autre face. » (Comm. s. Isaie, p. 470.) La gravité du sujet nous invite pourtant à ajouter quelques remarques.
En ce qui touche aux attributs divins, « les deux groupes, dit le théologien de la Revue des Deux Mondes, sont marqués au coin d’un ardent monothéisme, mais le monothéisme du second est plus absolu et plus radical. Il n’y est plus même question de séraphins. Ce monothéisme rigoureux a subi l'épreuve d’une lutte prolongée, opintâtre ; 11° a donc pleinement pris conscience de lui-même, et s’est dépouillé de tout alliage compromettant. » (P. 151). |
Qui jamais aurait cru que l’adoration des séraphins tremblants devant la majesté divine, voilés de leurs ailes et prosternés humblement devant sa
sainteté sans tache, fit brèche au monothéisme le
plus absolu ? J'aurais volontiers pensé le contraire. Jamais le Dieu unique ne me paraît plus grand dans sa solitude inaccessible, au sein de son océan de lumière, que quand ce qu'il y a de plus grand sur la terre et dans le ciel s’anéantit devant lui. Du reste, sile second Isaïe ne parle point de séraphins, il fait plus. L'ange de la face de Dieu, nommé au ch. Lx, v. 9, risque de compromettre l’unité divine plus que ne feront jamais les séraphins. Cetange, au jugement d’un grand nombre d’exégètes anciens et modernes, est la personne du Verbe, et introduit au sein de la divinité même une pluralité non de natures, mais de personnes. C’est à quoi M. Réville n'avait pas pris garde. Je veux bien pourtant, pour le tirer de peine, lui rappeler ce qui dans le premier [saïe exprime plus directement encore cette pluralité de personnes divines, Il n’a pas oublié « le Dieu fort, Le père de l'Éternité. » Pour amoindrir le monothéisme d’Isaïe, c’est là, au ch. x1, qu'il eût dû chercher ses arguments, et laisser les séraphins à leur place.
Quant à nous, qui adorons un seul Dieu en trois personnes, nous bénissons ce grand Dieu qui nous a révélé par son prophète, tant dans les premiers que dans les derniers oracles, et l’unité de sa nature, et une connaissance encore imparfaite de la distinction de ses personnes.
Le critique est bien plus affirmatif, quand il en
; LES PROPHÈTES D’ISRAEL 147 vient à la personne et aux qualités du Messie. « Disons enfin (c’est ainsi qu'il s'exprime, p. 152) ce qui, selon nous, tranche la question (de la dualité d'auteurs) à tous les points de vue. Les premiers chapitres énoncent l'attente d’un messie, d’un oint. du Seigneur, descendant de David, sous le sceptre duquel l’État juif atteindra un degré de splendeur et de prospérité sans pareil; les derniers contien- : nent aussi des idées très-hautes de l'avenir prochain réservé au peuple de Dieu, mais ils ne prévoient pas de messie personnel, ou plutôt leur messie, leur oint du Seigneur, que Jéhovah envoie au secours de son peuple, cela est dit en toutes lettres, c’est un étranger, c'est Cyrus. »
J'ai déjà, en ce qui touche Cyrus, répondu à cette accusation. Je n'ai plus qu’à montrer que l’oint du Seigneur est bien, dans le second groupe d’oracles comme dans le premier, un messie personnel, fils de David.
Je réunis 101 les textes principaux qui s’y rapportent : |
Ch. xzur, 1-7 : « Voici mon serviteur que Je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J'ai mis mon Esprit en lui; il annoncera le jugement aux nations. Il ne criera pas, n’élèvera pas la voix, il ne fera pas résonner sa voix au dehors. Il ne brisera pas un roseau froissé, et n’éteindra point la mèche qui fume encore; il rendra le jugement selon la vé-
118 LES PROPHÈTES D’ISRAEL rité. Il ne cédera point à l'abattement ni à la fatigue, jusqu’à ce qu’il ait établi le jugement sur la terre, et les îles attendront sa loi. Ainsi dit le Seigneur, créateur du ciel, etc. : Moi, le Seigneur, je l'ai appelé dans la justice, Je t'ai pris par la main, je t’ai gardé, et je (ai établi pour l'alliance de mon peuple, pour (être) la lumière des nations; pour ouvrir les yeux des aveugles, pour tirer les captifs de la prison, et du cachot ceux qui sont assis dans les ténèbres. » |
Ch. xuix, 1-9 : «Iles, écoutez-moi; peuples éloignés, prêtez l'oreille. Jéhovah m’a appelé dès le sein de ma mère; 11 m’a nommé, quand elle me portait encore dans ses entrailles. Il à rendu. ma bouche semblable à un glaive acéré, 1l m’a caché sous lombre de sa main ; 1l m'a posé comme une flèche polie, 1l m'a tenu en réserve dans son carquois. Et 1l m'a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, » en quije me glorifierai. » Et moi J'ai dit : « C’est » en vain que J'ai travaillé, j'ai consumé mes forces » sans résultat et sans profit. Toutefois ma cause » est entre les mains du Seigneur, ma récompense » estavec lui. » Et maintenant voici la parole du Seigneur qui m'a formé dès le sein (maternel) pour être son serviteur, pour lui ramener Israël, afin qu'Israël soit rassemblé, que je sois honoré devant le Seigneur, et que Dieu soit ma force. Il m'a dit : « C’est peu que tu sois mon serviteur pour rétablir
» les tribus de Jacob, et ramener les restes réser- » vés d'Israël ; je te constitue la lumière des na- » tions, pour être mon salut jusqu'aux extrémités » de la terre. » Ainsi dit le Seigneur, le rédempteur et le saint d'Israël à (son serviteur) humilié, abhorré du peuple, esclave des puissants : « Des » rois se lèveront à ton aspect, des princes se pros- » terneront, parce que le Seigneur est fidèle (à sa » parole) et que le saint d'Israël t’a choisi. » Aïnsi dit le Seigneur : « Je t’ai exaucé au temps propice, » au Jour du salut je t’ai secouru, et je te garde et » t’établis pour l'alliance du peuple, pour rétablir » la terre, pour remettre (chacun) en possession » des héritages dévastés; pour dire aux captifs : » sortez, eic. »
Ch. zur, 18, — Lin, 12 : Cet endroit, le plus remarquable de tous, où le serviteur de Jéhovah paraît sous les traits d’un lépreux frappé de Dieu, d’un agneau égorgé sans se plaindre, d’une victime immolée pour le salut de tous les pécheurs, quoiqu'il soit lui-même innocent et pur, puis reçoit enfin la récompense de son dévouement, cet endroit je l’ai traduit déjà, dans un précédent article. Les lecteurs qui ne s’en souviendraient pas pourront aisément l'y retrouver, sans m'obliger à le transerire une seconde fois. (V. Études, janv. 1866, p. 41.)
Ces trois passages ont été l’objet de vives controverses depuis l'apparition du socinianisme, précur-
seur naturel de la philosophie sceptique de nos jours. Ce serviteur de Jéhovah a été pour les uns la nation juive considérée en masse, pour d’autres le petit troupeau des Juifs fidèles et craignant Dieu, pour d’autres encore les prophètes pris en général, pour d’autres le seul Isaïe ; pour toute l’Église enfin, ce n’est et ce ne peut être que le Messie.
Disons un mot de chacune de ces opinions. La première, presque abandonnée aujourd'hui, a été solidement réfutée par les critiques des deux camps. Ce serviteur, juste et saint, a pour mission de retirer le peuple juif de ses égarements, d'ouvrir les yeux aux aveugles, la prison aux captifs, de les ramener dans leurs anciens héritages. Il se plaint d’avoir beaucoup souffert dans l’accomplissement de cette tâche sans en recueillir aucun fruit. Il a essuyé les rebuts, les mépris, les contradictions de son peuple. n’est donc pas ce peuple lui-même. C’est une vérité palpable. |
La seconde opinion, plus en vogue aujourd’hui, n’est pas plus recevable. Cette petite troupe de Juifs attachés à Jéhovah est précisément ce reste qui doit être ramené de l'exil, et participer au, règne du Messie. Les autres en seront exclus comme indignes. C'est un point expressément marqué, surtout au ch. Lxv. On ne peut donc confondre avec ceux qui sont sauvés l’envoyé de Dieu qui les sauve, et à qui, après Dieu, ils doivent tout leur bonheur.—De plus,
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 151 ce serviteur de Dieu accomplit sa mission en souffrant et mourant, lui juste et pur, pour les coupables. Cette qualité de juste n’a jamais été réclamée par les exilés les plus fidèles, qui confessaient au contraire que l’exil était la punition de leurs fautes, comme de celles de leurs pères. Et comment auraient-ils osé se persuader que leurs souffrances serviraient à la Justification de tous? — Enfin, le serviteur de la prophétie est un homme unique, individuel; aussi n’en parle-t-on jamais qu’au singulier, tandis qu’en d’autres passages, où la même dénomination s'applique à tout le peuple, les formes plurielles se mêlent à chaque instant dans le discours, et n’y laissent aucune ambiguïté. Cet argument a tant de force qu’on devait mettre tout en œuvre pour l’éluder. On a donc cherché quelques indices du pluriel dans ces passages, et on a cru les trouver soit dans le nom d'Israël (xzix, 3), qui désigne ordinairement tout le peuple, soit dans le pronom 99 (zx, 8). Mais c’est en vain. Le pronom allégué a certainement ici la valeur d’un singulier, valeur justifiée par d’autres exemples, et surtout par un texte parfaitement clair du même auteur (Isaïe, xziv, 15). Et quant au nom d'Israël, puisqu'on est d'accord qu’il ne peut s'entendre ici de tout le peuple, il doit s'appliquer au Messie!, comme tant
1. Le Messie est désigné pareillement sous le nom de Jacob, au Ps. xxr11 (Héb., xxiv), 6, au moins si la leçon de l’hébreu n’est pas fau-
d’autres noms capables de cette acception mystique. En sa qualité de père du nouveau peuple et de restaurateur de l’ancien, de fondateur, de législateur et de pontife, il réunit en sa personne tous les noms les plus glorieux du passé. Il est Israël, Moyse, Aaron, Josué, David et Salomon.
Le rôle attribué au serviteur de Dieu est évidemment le rôle d’un prophète. Nul n’en peut douter en lisant les textes sans prévention. Il reste à déterminer quel est ce grand prophète. Ce n’est, disent les partisans d'une troisième opinion, aucun prophète en particulier, mais ce sont tous les prophètes agissant de concert, et chacun contribuant pour sa part au résultat final. J'oserais interpeller chacun de ceux qui ont eu ces textes sous les yeux, et leur demander si cette idée leur est venue en les lisant. Non; cette interprétation est violente, contournée, impossible. Chaque prophète a eu sa mission ; mais tous ensemble n’ont pas reçu celle de retirer le peuple de l'exil, de faire un nouveau partage de la terre promise, de s'offrir en victimes expiatoires pour tous, de sanctionner une alliance nouvelle avec Israël, d’être la lumière des nations, de fairecouler la grâce et la sainteté dans les âmes, d’être à la fois Israël, Moyse, Josué, et plus grand qu'eux
L) tive: « Hæc est generatio quærentium eum (Deum salvatorem), quærentium faciem tuam, Jacob.» La Vulgate norte, d'après les Septante :
« Quærentium faciem Dei Jacob.»
fe
LES PROPHÈTES D'ISRAEL 153 tous. Toute idée d’un être collectif et d’une œuvre collective est bannie par le choix des termes employés, et par la sublimité même du but, qui ne demande rien moins qu’une concentration de toutes les volontés et de toutes les forces en une seule main. | |
Ce serviteur n’est pas davantage l’'Tsaïe contemporain d’Ézéchias. Vivant à une distance considérable des temps de l’exil, et déjà fort avancé en âge quand il écrivit ces oracles, 1l n’eût pu sans folie se flatter de vivre assez pour les accomplir. Cette raison me dispense d’en rappeler plusieurs autres exposées déjà pour la réfutation des systèmes précédents. Et quand le personnage du second Isaïe serait aussi réel qu'imaginaire, ces oracles ne le concerneraient pas non plus. On ne comprendrait pas qu'il se füt attribué un rôle infiniment supérieur à celui de Moyse et de David, supérieur à toutes les forces humaines, et qu'avec un tel degré d’ambition et d’orgueil, il se fût si complétement dérobé aux recherches de la postérité, si bien caché sous l’anonyme. |
Tous ces rêves d’exégèse se dissipent, dès que l’esprit se réveille et se rend attentif. Quand le jour paraît, les fantômes de la nuit s’évanouissent. Ainsi s’effacent et fuient ces puériles interprétations, dès que le regard de Fâme se porte sur Jésus-Christ. On s'arrête avec une joie indicible sur chacun des traits dessinés par le prophèté, etil n’en est aucun quine * …
s’adapte au sujet avec une merveilleuse justesse.
Jésus a déclaré qu’il souffrait pour les hommes, ex-
piait leurs péchés et les racletait par son sang!. Après d’incroyables efforts faits pour ramener Israël, il a pleuré sur l’ingratitude et l’obstination de son peuple, en a pourtant sauvé les restes, et a reçu, en échange des autres, toutes les nations en héritage. Il les a éclairées et sanctifiées. Il les gouverne encore invisiblement par sa grâce, et visiblement par son vicaire et par tous les évêques associés à la sollicitude du pasteur suprême. L'esprit de Dieu répandu en plénitude sur son humanité sainte l’a consacrée de la triple onction du sacerdoce, de la royauté et de la prophétie. Il a créé de nouveaux cieux et une nouvelle terre, selon que Dieu son Père l’avait annoncé par Isaïe (L1r, 16) : « J'ai mis mes paroles dans ta bouche, et je t’ai couvert de l’ombre de ma main, pour que tu affermisses les cieux, et que tu fondes la terre, et que tu dises à Sion : « Vous êtes mon peuple?. » Cette création sur-
4. Les libres penseurs ont quelquefois de singuliers raisonnements. Isaïe parle dans les termes les plus formels de la mort expiatoire du juste offrant sa vie pour les coupables. N'importe, dit de Wette dans un traité spécial sur la matière (De morte Christi expiatoria, Berolini, 1813), il est impossible qu'il ait pensé ce qu'il a dit. En effet, assez libre de superstition pour rejeter les sacrifices d'animaux, comment aurait-il admis un sacrifice humain? « Quodnam diserimen intersit inter expiationem per pecudem, et per hominem factam equidem non intelligo. Qui illam spernit, eum hanc quoque Fes oportet. » P. 31. Est-ce assez d’impudence ou de stupidité ? )
2. Je traduis ce verset comme la Vulgate, sans m’inquiéter des inter-
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 155 naturelle, autant supérieure à ltpremièreque l’ordre de la grâce l'emporte sur celui de la nature, est donc réellement son ouvrage. À quel autre qu’au Verbe créateur et rédempteur des hommes, le Tout-Puissant eût-il pu adresser cet étonnant langage?
Nous sommes donc en possession d’un Messie personnel, conducteur et docteur d'Israël et de tous les peuples, tel précisément qu'Isaïe l’avait chanté dès sa jeunesse, au début de son ministère. Comparez ch. 11, 1-4; 1v, 2-6; 1x, 1-6, etc. Ce Messie est homme, puisqu'il souffre la mort; et il est Dieu, puisqu'il fonde les cieux et la terre, des cieux plus augustes, et une terre plus sainte que ceux qui furent créés au commencement des temps.
Est-il fils de David ? Quoique le prophète ne se fût pas engagé à répéter dix fois la même chose, Dieu a voulu qu'il le répétât ici pour la confusion de ceux qui cherchent des contradictions dans sa parole. Cette filiation est indiquée au commencement du ch. zr. Car, « ce faible rejeton, cette racine qui germe d’une terre aride, » est aux yeux de tout homme versé dans les prophéties, accoutumé à les comparer et à les éclaircir par leurs réciproques analogies, la même chose que la racine de Jessé,
prétations arbitraires proposées de nos jours, et fondées uniquement sur je ne sais quelle impossibilité d’attribuer aux prophètes une telle pensée, Il faut laisser à Isaïe ce qu'il dit en termes fort clairs, et ne pas y substituer ce que nous aurions voulu dire à sa place.
156 LES PROPHÈTES D’ISRAEL mentionnée au ch. xr, v. 10, d’Isaïe. C’est là le germe de David, promis par Jérémie, et si universellement connu sous ce nom, que Zacharie a pu le nommer simplement et absolument le germe. Toutes ces expressions laissaient entendre que la tige de David serait humiliée, coupée jusqu’à la racine et presque anéantie, quand sortirait d'elle ce petit germe qui, grandissant rapidement, accomplirait toutes les promesses, et dont le règne n'aurait pas de fin. Cette filiation est marquée encore, et en des termes plus explicites, au ch. zv, 3, 4: « Prêtez l’oreille et venez à moi; écoutez et vous vivrez, et je contracterai avec vous une alliance éternelle, dans mon fidèle amour pour David. Je l'ai donné pour témoin aux peuples, pour maître et législateur aux nations. » Quelque sens qu’on attache au nom de David en ce passage, qu’on le prenne au sens propre, ou qu'on lapplique au nouveau David, au Messie, comme la suite du texte semble l’exiger, il n'importe pour le moment. Il est clair en tout cas que les promesses messianiques faites à l’aïeul ne seront accomplies qu’en son descendant.
Jésus-Christ n’est pas séparé de son Église, pas plus dans les oracles des prophètes que dans la réalité historique. Quelques mots suffiront pour montrer que, sur ce nouveau terrain, les vues d’Isaïe sont toujours les mêmes, et que la fin de son livre s'accorde avec le commencement. Toujours 1l voit
LES PROPHÈTES D'ISRAEL 187 l'Église formée de tous les peuples qu’elle reçoit dans son sein, catholique par conséquent, mais fiaèle à son origine et ne démentant point le sang dont elle est issue. Les nations n’y entrent que par une sorte d'adoption. Elles sont entées sur la tige de David, et fondées sur les prophètes et sur les apôtres, tous de la race d’Abraham. La puissance des clefs a là son origine, et dans le pontife de Rome, et dans les évêques associés à sa sollicitude pastorale, c’est encore S. Pierre, ce sont tous les apôtres qui nous parlent. Ce sont eux que nous écoutons, c'est à eux que s'adressent notre vénération, notre obéissance et notre amour. En cela consiste la prééminence que les prophéties en général, et la nôtre en particulier, attribuent aux Juifs, Comme aux aînés dans le royaume de Dieu. A part cette prérogative singulière qui fait de l’apostolicité un caractère essentiel de la véritable Église, tous sont égaux par le baptème. Le sacerdoce, jusqu'à son plus haut sommet, est accessible indistinctement à tous. Isaïe Le déclare nettement au ch.zxvi, 21. « Même d’entre eux! (d’entre les Gentils) je prendrai des prêtres et des lévites, dit le Seigneur. »
4. Plusieurs ont douté si ce pronom se rapportait aux Juifs ou aux Gentils, les uns et les autres étant nommés dans le verset qui précède. Ce qui tranche la question en faveur des Gentils, c’est la liaison des idées, et leur gradation bien marquée. Israël revenant de l'exil est comparé à une offrande pure, et cette offrande ce sont les nations touchées de la grâce qui la présentent dans le temple de Jéhovah, .et qui par là
À ces caractères d’apostolicité et d’universalité se joint une promesse d’éminente sainteté et d’éternelle stabilité. Je n’en cite point les textes répandus également dans les deux séries d’oracles d’Isaie. Chacun pourra les y lire, et je croirais mon temps bien employé, si j'avais déterminé quelques esprits flottants, et mal instruits des preuves de notre croyance, à parcourir attentivement ces pages du prophète, si éloquentes, si pathétiques, si empreintes d’un cachet divin, et d’où Jjaillissent tant d’éelairs pour illuminer nos voies parmi les sombres nuages du présent. Qu'ils veillent seulement à ne toucher qu’à des textes purs, à des versions fidèles ! Qu'ils sachent bien à quels maitres ils se livrent, et qu'ils se défient de ces néologues dont la science, laborieusement acquise, est gâtée par le génie de la destruction |
exercent déjà une sorte de sacerdoce. Dieu charmé de cette offrande consacre et sanctionne ceux qui la font en ajoutant le caractère à l’esprit sacerdotal qu'ils ont déjà. Rien de plus naturel, Quant aux enfants d'Abraham, déjà élevés à l’état d’offrande pure, il n’y avait aucune raison de les rabaisser en quelque sorte en les faisant passer à l’état de sacrificateurs ou d’offrants.
Emporté par les besoins de la controverse sur le terrain des adversaires, j'ai étudié les textes en eux-mêmes sans invoquer Jusqu'ici les témoignages de la tradition. Le peu d’attention qu'y donne la critique ennemie ne doit pourtant pas diminuer à nos yeux la valeur de cette preuve. Nous sommes appuyés non-seulement sur l’accord unanime des Juifs et des chrétiens de tous les siècles passés, mais sur l'autorité même du Nouveau Testament, où les textes du livre d’Isaïe sont toujours, sans distinction, cités sous son nom. Joignez-y l’auteur du livre de l’Ecclésiastique (xzvnr, 22-25), qui vivait deux ou trois siècles avant notre ère. Cet ancièn écrivain, que l’Église compte parmi les canoniques, dans l'éloge qu'il fait des grands hommes du passé, arrivant à Isaïe, repose sa vue principalement sur la seconde moitié de son livre, comme sur son plus beau titre de gloire. Voilà des faits qu'il fallait au moins indiquer. Je m'y arrêterais davantage, s'ils n'étaient universellement reconnus.
Mais il faut remonter plus haut. Le canon des Juifs, tel qu’ils le suivent encore aujourd’hui, fut décidément clos et arrêté vers le temps d’Esdras. C’est un fait dont on a d’assez bonnes preuves; et si quelques esprits aventureux le contestent, leurs doutes ou leurs négations ne portent que sur les hagiographes, rangés dans la troisième et dernière partie du canon. Quant aux prophètes, parmi lesquels Isaïe occupe une place éminente, il n’y a point dé désaccord.
Or, Esdras n’est séparé de Cyrus que par deux générations. Il avait certainement rencontré plus d’une fois des vieillards qui avaient été témoins de la chute de Babylone et lui en avaient raconté les détails. Est-ce à cette faible distance qu’il aurait pu ignorer l’origine d’écrits dont le retentissement avait dû être immense dans Israël? Cet homme, si versé dans la littérature de sa patrie, que le titre de scribe ou docteur de la loi le désigna par antonomase même durant sa vie (I Esd., vir, 6 et 11) ; cet homme dont les travaux critiques sur la Bible eurent assez d'importance pour lui faire attribuer plus tard la restauration des anciens livres, brûlés, prétendaiton, par Nabuchodonosor, et rétablis par le nouveau Moyse sous la dictée de l’Esprit-Saint ; cet homme aurait-il pu confondre avec les oracles d'Isaïe un ouvrage aussi moderne et presque contemporain ?
Ce qui rendait l'erreur plus impossible, c’est
LES PROPHÈTES D'ISRAEL 161 qu’il existait, nous le prouverons tout à l'heure, un recueil des écrits d’Isaïe antérieur à Esdras, antérieur à Cyrus, antérieur même à la déportation du peuple juif. Si Esdras y avait ajouté ou intercalé quelque chose, ce ne pouvait être qu’à bon escient.
L’accusera-t-on de fraude? c'eût été la fraude la plus impudente, la plus odieuse et la plus aisée à découvrir. La plus impudente, puisque, non content d'ajouter au texte d’Isaïe, 1l aurait sciemment intercalé des pièces apocryphes en divers endroits du texte authentique; et qu’en tête de l’une d’elles il aurait même apposé le nom d’Isaïe, fils d'Amos, comme étant celui de l'auteur (x, 1) ; qu'enfin il en aurait altéré le style en y introduisant çà et là, par un dessein prémédité de supercherie, les locutions les plus familières au fils d’Amos. La plus odieuse, puisque sans aucun motif, sans aucune excuse de vanité littéraire, sans aucun profit pour lui-même, ilaurait entrepris de tromper les générations futures, d'appuyer la religion sur le mensonge, et d’imputer faussement à Dieu même des oracles éclatants qu'il n’avait jamais prononcés. La plus inutile, car 1l eût été démenti par ses contemporains, plus zélés alors que jamais pour la pureté des textes, et n’aurait laissé après lui qu’une mémoire flétrie. Si sa mémoire est restée pure et vénérée, c’est au contraire parce qu’au sein d’une
génération ardente à faire revivre les anciennes | 12
lois, les anciennes institutions, à transcrire et expurger les textes, à en faire même des abrégés pour la commodité du grand nombre, il a dépassé tous les autres en zèle, en intelligence et en assiduité infatigable dans l'exercice scrupuleux de la critique.
Non-seulement les prophéties d’Isaïe étaient réunies en un corps d'ouvrage longtemps avant l’époque d'Esdras, mais je puis prouver directement que les endroits attaqués aujourd'hui faisaient dès lors partie de ce recueil.
La preuve en est écrite dans les prophètes intermédiaires. Écoutons Zacharie, ce prophète, antérieur à Esdras d’un demi-siècle, qui touche à la fin de l’exil, et fleurit à Jérusalem vingt ans à peine après l’arrivée des premiers colons. On l’interroge au sujet de quelques jeûnes annuels, commémoratifs des mauvais jours, dont il semble désormais équitable de s’affranchir. Au lieu d’une réponse directe, 1l va chercher dans Isaïe même une instruction plus importante sur la réforme des intentions et des mœurs.Il mêle ensemble deux passages du fils d’Amos, l’un emprunté au cb. 1, et l’autre au ch. cv. Ce dernier, qui nous intéresse particulièrement, est presque littéralement cité, et 11 n’y a pas moyen de s’y méprendre. Il est vrai que la citation ne nomme personne, mais : elle fait mieux, en se référant aux anciens pro-
LES PROPHÈTES D'ISRAEL 163 phètes, qui avaient en vue Jérusalem dans ses jours de splendeur et de gloire : « Numquid non sunt verba quæ locutus est Dominus, in manu prophetarum priorum, cum adhuc Jerusalem habitaretur, et esset opulenta ? » (Zachar., vn, 7.) Avant Zacharie, avant et après la déportation des Juifs, fleurirent plusieurs prophètes dont les ouvrages nous restent. Ce sont entre autres, Sophonie, Jérémie, Ézéchiel. Les écrivains de cette époque lisaient beaucoup leurs devanciers, et ils y font, Jérémie surtout, de fréquentes allusions. Beaucoup de ces allusions ont trait à des versets de la seconde moitié d'Isaïe. Les critiques opposants n’essaient plus de le nier; 1ls ont jugé plus prudent de renverser la proposition, en rejetant limitation sur le compte du second Isaïe. Ils ne peuvent cependant dissimuler un fait qui ne leur est pas favorable: c'est que la pente à limitation est infiniment plus sensible dans les prophètes que j'ai nommés que dans celui à qui ils l'imputent. Le rapprochement de quelques endroits parallèles mettra cette vérité dans tout son jour, et ne permettra plus d'hésiter entre le maître et le diseiple, entre les imitateurs et le modèle. On\lit dans Isaïe, ch. xLvi : « Bel succombe, Nebo est abattu. Leurs idoles.sont la-charge des chameaux et -des mulets. Ces dieux que vous portiez (dans vos fêtes), un vil animal plie aujour-
d'hui sous leur faix. Ils sont tous abattus, renversés ; ils ne peuvent sauver leurs images. Euxmêmes sont réduits en captivité. Écoutez-moi, maison de Jacob, et vous tous, restes d'Israël, vous que j'ai portés depuis votre naissance, depuis votre
sortie du sein de vos mères. Jusqu'à votre vieil-
lesse, je serai là; vos cheveux blanchiront et Je vous porterai encore. Je serai votre appui, comme toujours. Je vous prendrai dans mes bras, et je vous Sauveral. »
Ce contraste du vrai Dieu qui porte ses enfants dans ses bras, avec les idoles toujours portées par ceux qui les honorent et par ceux qui les enlèvent, décèle une imagination forte et féconde.
Jérémie est beaucoup plus simple; il revient deux fois sur les mêmes termes pour achever sa phrase qui n’a rien de vif, ni de poétique : « Babylone est prise, Bel est confondu ; Mérodach est abattu; ses idoles sont confondues, ses dieux de bois sont abattus. » À
Faut-1l une grande finesse de tact pour discerner 1ci l’œuvre originale?
Une menue circonstance conduit quelquefois avec sûreté à ce discernement. Isaïe et Sophonie font tous les deux usage du même adjectif poétique (y) qu’on ne rencontre plus ailleurs dans la Bible. Tous les deux en forment, en l’associant :
# A fr . . .
à un autre mot (nn 1m0y), un idiotisme assez
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 165 frappant pour permettre d'affirmer que l’un a imité l’autre. La question se réduit à savoir lequel a devancé l’autre, et lui a servi de modèle. Voici ce qui la résout. Cet adjectif se lit deux fois dans Sophonie, et trois fois dans Isaïe, mais tellement placé que, au jugement de nos critiques modernes, les trois endroits appartiendraient à trois auteurs diffé- : rents. Il en résulte pour eux une assez grande complication, soit pour se rendre compte de tant d’imitateurs qui s’abattent sur le mêmeterme, soit surtout pour expliquer le hasard qui a réuni tous ces textes ensemble sous le nom et dans le livre d’Isaïe. Combien 1l est plus simple d'admettre que ce mot pittoresque, cher à Isaïe, s’est rencontré trois fois sous sa plume et qu’un de ses successeurs l’y a pris!
On jugera par ces deux rapprochements de tous les autres; et je me trompe fort si l’on ne reste convaincu qu'Ézéchiel, Jérémie et Sophonie ont eu entre les mains le recueil des écrits d'Isaïe aussi complet que nous l'avons aujourd’hui. Mais, quoi qu'on en pense, le témoignage de Zacharie est sans réplique, et je ne sache pas qu’on ait jamais essayé de s’en défaire.
Oublions :pourtant, si l’on veut, tous ces témoignages, et tout ce qu'une étude attentive du hvre même nous a fourni d'indices de son authenticité. Bornons-nous à en considérer la conformation extérieure, et demandons à la critique hostile de la concilier avec l’opinion qu’elle professe. |
Selon cette opinion, les oracles'apocryphes sont non-seulement juxtaposés, mais mêlés aux authentiques. C’est un double phénomène, sans analogie dans toute la littérature prophétique, et vraiment inexplicable.. On a pour s’en rendre compte épuisé toutes les'hypothèses, et aucune n’a réussi.
On a cité Pexemple.de Zacharie, dont le livre.est, dit-on, formé‘de pièces d’origine diverse,-appartenant à troisécrivainsséparés l’un de l’autre,par plusieurs siècles. Mais cet exemple est mal choisi, «soit parce qu’on l’avance sans preuve, et que nous le nions absolument, soit parce que le fait, fût-il constaté, ne serait pas analogue à l’autre. Il y aurait tout au plus juxtaposition, et non intercalation de pièces étrangères à l’auteur principal.
On a imaginé une intention de parcimonie, ou une telle disette de parchemin qu'elle aurait obligé le seribe à profiter de quelquesendroits laissés libres à la fin d’un rouleau, pour y transcrire une pièce disparate. Cette faible conjecture n’explique ni les pièces intercalées au milieu du livre, et en plusieurs endroits divers, ni les vingt-sept chapitres mis à la fin. Quel rouleau eût offert un aussi vaste champ libre au copiste ?
On a cherché l’origine de la confusion dans l’homonymie des auteurs, et M. Réville goûte fort cette idée. Mais, puisqu'il refuse de rapporter à une seule plume toutes les pièces qu’il tient pour apocryphes, il faudrait que la fin de l’exil eût vu fleurir quatre ou cinq Isaïe, fils d’Amos, tous égaux en talent oratoire et en génie poétique. Et la postérité n’en aurait pas conservé le moindre souvenir!
D'ailleurs toutes ces pièces dites apocryphes sont anonymes, à l'exception d’une seule. Tant qu’elles restent unies aux autres, le titre général du livre en indique la provenance. Mais, isolées, elles n'auraient plus ni titre, ni nom d’auteur. Ce n’est donc pas l’homonymie qui a trompé le collecteur.
Est-ce la ressemblance du style? Le prétendre serait retrancher à la critique tout moyen de justifier ses attaques.
Il ne reste plus à supposer que la fraude, hypothèse dont nous avons fait justice, et dont les eri-
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tiques les plus audacieux n’osent pas même prononcer le nom.
Et quelle attraction si puissante aurait donc exercée le nom d'Isaïe, pour qu’il devint le centre de tant d’impostures? C’est, je l’avoue, le roi des prophètes. Mais cette gloire, 1l la doit surtout à ceux de ses écrits qu'on rejette. Réduit à ceux qu’on lui laisse, il n’a presque plus rien qui l'élève si haut audessus des autres.
Je conclus. Isaïe est incontestablement l’auteur de tout le recueil consigné sous son nom dans nos Bibles, Le sens de ces oracles est d’ailleurs, en ce qui touche Cyrus et la fin de la captivité de Babylone, aussi clair et aussi universellement admis que l’authenticité en est certaine. De là leur caractère divin découle avec une évidence inattaquable. Tant de révolutions et tant de ruines furent nécessaires pour amener le monde à l’état où le prophète la vu! Babylone, telle qu’il la connaissait humainement, n'avait pas encore mérité par ses persécutions Les malédictions du peuple hébreu. Enclavée dans l’empire assyrien, elle n’y occupait qu’un rang secondaire, et si elle essaya vers cette même époque de se rendre indépendante, ce fut pour retomber tôt après sous le joug. Qui pouvait prévoir alors qu’elle renverserait Ninive, sa capitale, en se liguant avec les Mèdes ; qu'élevée au premier rang, elle aurait un prince tel que Nabuchodonosor, qui ferait de Jéru-
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salem et de son temple un monceau de cendres, et en transporterait les habitants sur l’'Euphrate: que peu après elle succomberait à son tour sous l’attaque imprévue d’une race neuve et presque barbare; que Cyrus serait le nom de son vainqueur!, et que son entrée triomphante dans cette ville humiliée serait le signal de la délivrance du peuple juif, et de son retour dans sa patrie?
C’est par cet enchainement de causes et d’effets, et par ces bouleversements. successifs que Dieu arrivait à sés fins. Et si le prophète n’a pas connu tant d'événements intermédiaires, la vue distincte qui lui a été donnée de leur résultat final n’en est que plus extraordinaire. Dieu qui la lui communiquait, n’avait-1l pas le droit d’en appeler à sa presclence infinie ? Et nous qui lisons ces choses, refuserons-nous encore de croire à sa parole, et de fléchir le genou pour l’adorer ?
1. Plusieurs avaient soupçonné que le nom de Cyrus était celui du soleil dans la langue des Perses, et qu’il s’appliquait moias à un individu qu’au représentant de la souveraineté, à peu près comme celui de Pharaon en Égypte. Le déchiffrement des inscriptions cunéiformes n’a point justifié cette conjecture. La diversité d’orthographe indique deux racines diverses. Ainsi rien ne peut affaiblir l'éclat d’une telle prophétie. C’est bien par son nom propre que Dieu a désigné Cyrus, comme il s’en glorifie. Et toutefois, comme pour imprimer à la prophétie la marque des temps où elle a été faite, il n’a point désigné les Perses par ce nom si connu de Daniel, d’Esdras et de leurs contemporains. Les Perses ne sont jamais marqués dans Isaïe que par le nom d’Élamites, nom anciennement connu des Juifs, et qui se lit deux fois dans la Genèse. e