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Si « les grands travaux de la critique allemande et hollandaise » ne parviennent pas à «se naturaliser » parmi nous, si la Bible doit rester longtemps « un champ d'investigation à peu près inconnu de l'immense majorité de notre monde français, » la faute n'en sera pas à M. Albert Réville. Théologien attitré de la Revue des Deux Mondes, il a ce qu'il faut de science biblique pour le plus grand nombre de ses lecteurs. Il a d’ailleurs sous la main une critique et une exégèse toutes faites. Les plus récentes sont infailhiblement les meilleures. Il ne les a pas inventées; mais 1l a le zèle qui les propage. Aussi pas une année ne s'écoule sans qu'il apporte son tribut, et rompe le sceau de quelque grand mystère. Un jour, on s’en souvient, il tenait en main les Évangiles, et nous traçait l’histoire la
plus neuve et la plus probable de leur origine, en
attendant mieux. Une autre fois il s’emparait de.
l’Apocalypse de S. Jean, et se faisait fort d'en dévoiler les divines profondeurs. Aujourd’hui il conçoit un projet plus vaste, sinon plus difficile.
Il embrasse d’un même regard tous les prophètes
d'Israël, sans oublier ceux du paganisme et les oracles d’Apollon. Le prophétisme (style à la mode) s’est enfin laissé pénétrer et comprendre. C'est un des plus beaux exploits de la science moderne. « À force d'études, on est arrivé à se rendre compte de ce qui devait naturellement émerveiller les vieux âges... » (p. 818). Fier de sa découverte, il l'annonce à son de trompe, et menace de troubler notre sommeil aussi longtemps que nous resterons sourds à sa voix. « Je sais, dit-il avec une fine 1ronie, qu’on peut se passer de cela et de beaucoup d’autres choses; mais la vie réduite au strict nécessaire offre peu d’agréments, et ressemble singulièrement à l’indigence. » Puis, de sa grosse voix : & Il faut à tout prix que nous devenions familiers avec les résultats les mieux avérés de la critique moderne sur ces questions, plus abstruses en apparence qu'en réalité, et que nous ne commettions plus, quand nous parlons d'histoire et de doctrines religieuses, ces énormes hérésies scientifiques, qui tiennent à ce que nous ignorons trop souvent ce qui ailleurs traîne déjà dans les dictionnaires de conversation » (p. 819).
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 3 L’élégante revue avait mieux à faire que de ramasser, dans la poussière des écoles, ces lambeaux trainants d'un rationalisme aux abois. Mais puisqu’elle exige à tout prix que nous le regardions sous cet habit, soyons attentifs, et comprimons le rire sur nos lèvres.
La question soulevée par M. Réville est complexe : elle touche à l’histoire, à la philologie, à l’herméneutique, à la critique ; 1l y a un peu de tout cela . dans son écrit. Dans l’intérêt de la clarté à laquelle surtout j'aspire, je séparerai ces divers éléments, et l'examen du point de vue historique suflira largement pour m'occuper aujourd'hui.
Voulant esquisser l’histoire de la prophétie, l'écrivain rationaliste en recherche l’origine, les causes, les phases diverses, les progrès et la décadence. Nous le suivrons dans ses évolutions principales, non pour refaire sur un autre plan et avec d’autres idées une histoire qui deviendrait un travail de longue haleine, mais seulement pour relever ce que nous ne pouvons approuver, et dissiper les
illusions les plus répandues et les plus dangereuses !,
4. M. l'abbé Gilly, professeur d’Écriture Sainte au grand séminaire de Nimes, a publié, en 1865, dans la Revue des sciences ecclésiastiques, une série d’articles sur les prophètes. Son plan lui a permis de traiter plusieurs questions étrangères au mien. Il en est une pourtant que j'aurais dû toucher, ce semble; c’est celle des Écoles des prophètes, dont M. Réville a parlé peu exactement. Si je n’en ai rien dit, c'est que je suis persuadé que ces écoles de prophètes n'étaient pas des écoles de prophétisme. Les
ri x LES PROPHÈTES D’ISRAEL
Ainsi nous considérerons dans la prophétie son aurore, son plein jour, et ce qu’on envisage à tort comme son déclin.
« Dans son acception la plus générale, le prophétisme est un phénomène de la vie de sentiment. Étudié ab ovo, il remonte aux époques où la vie humaine était encore très-pauvre d’expérience, peu capable de réflexion, livrée encore presque tout entière à la puissance immédiate des sensations et des impressions... La médecine psychologique d'aujourd'hui étudie sérieusement les faits nombreux qui prouvent que certaines surexcitations nerveuses, dont les causes peuvent être bien diverses, sont souvent accompagnées d’un déploie-
prophètes y enseignaient simplement à bien croire et à bien vivre. Ils suppléaient à l'office des prêtres, surtout dans les temps de troubles, ou de schisme. Voilà pourquoi nous voyons ces écoles fleurir principalement sous Samuel, au sortir de l'oppression des Philistins, et plus tard parmi les tribus du nord, d’où le sacerdoce lévitique était banni. Il est vrai que souvent le Seigneur inspira ces disciples des prophètes, et les choisit pour continuer ou pour dilater le ministère de leur maître. Mais la raison en est bien simple. En général, Dieu se communique plus volontiers et plus largement aux ascètes qui se sont préparés à ces communications par une vie austère, retirée et pénitente, telle qu'était la vie du grand nombre de ces disciples. L'humilité d’Amos, qui le porte à refuser le titre de prophète comme supérieur à sa condition et à ses mérites, ne prouve rien de plus ici que celle de $S. Jean-Baptiste, qui ne veut s’appeler lui-même que « la voix qui crie dans le désert. »
LES PROPHÈTES D’ISRAEL 5 ment remarquable de la sensibilité, de la mémoire, de la lucidité des idées et en partieulier de la prévoyance. Il est clair que cette prévoyance est loin d’être infaillible ; mais on aurait tort de nier la rapidité surprenante, la sûreté automatique des opérations inconscientes de l'esprit dans ces moments d’exaltation mentale. » Le peu d’empire que l’homme conserve alors sur lui-même a fait penser de bonne foi qu'il était mü « par une puissance divine irrésistible » (p. 823, 824).
À ce tableau du prophétisme chez les nations païennes, on ajoute que rien au premier abord n’en distingue foncièrement le prophétisme hébreu (p. 827). « Le prophète, dans les premiers temps, y està peine quelque chose de plus qu’un diseur de sorts, un homme capable, par exemple, d’indiquer les endroits où sont les objets perdus » (p. 829). Et cette période, que l’auteur appelle d’incubation, s'étend jusqu’à Samuel. C’est alors seulement que « le prophétisme encore désordonné tend à s'organiser » (ibid.). |
Qu’y a-t-1l de vrai dans cette débauche? En décrivant les jeux bizarres de l’imagination, l’écrivain n'est-il pas un peu, comme on la dit de Malebranche, le jouet de la sienne ?
Sait-1l ce qu'était le premier homme à sa naissance, et la-t-il vu « se détacher du sein de la nature ? » |
La vie livrée au hasard des impressions, incapable de « réagir contre les premiers mouvements » qui l’entrainent, ressemble beaucoup à la vie sauvage. Est-il bien sûr que l’homme ait commencé par là?
Quelle preuve a-t-on qu'en cet âge primitif « ces états d’excitation à la fois physique et morale, » d’où l’on fait découler le phénomène de la seconde vue, « fussent plus fréquents et surtout moins morbides que de nos jours ? » Pourquoi le progrès des siècles aurait-il transformé en une terrible maladie un état normal et sain de sa nature ?
La médecine psychologique d'aujourd'hui a pu observer les phénomènes de prévoyance ou de seconde vue, mais les a-t-elle expliqués ? En a-t-elle assigné les causes? Toute excitation nerveuse ne les produit pas. Et qui donc a démontré qu'aucun agent surnaturel n’y intervient Jamais? Nos pères le croyaient. Sommes-nous plus sages qu'eux lorsque, privés nous-mêmes de toute démonstration scientifique, nous attribuons leur crédulité sur ce point à l'ignorance universelle ? L’ignorance fera toujours des dupes. Il y aura toujours des fourbes, et toujours aussi des enthousiastes victimes de leurs propres illusions. Mais s'ils s’avisent de prophétiser, l'avenir, en montrant l’inanité de leurs oracles, se chargera de dissiper le charme dont ils fascinaient les simples,
Non, quoi qu’on en dise, 1l n’est pas si facile d’être prophète. L'homme, pour qui l'avenir n’existe pas encore, ne peut le prévoir que dans ses causes. Si la cause existe déjà, bien que latente, s’il s’agit de certains effets physiques qui en dépendent, ce n’est pas merveille que nous en soyons avertis par une sensibilité nerveuse plus exquise, à peu près comme ces animaux qui pressentent l'orage. Je dis plus. Si l’on veut que l’âme soit plus éveillée, plus attentive, plus prompte en ses opérations intellectuelles dans certains états d’excitation physique, je n’ai pas d'intérêt à le nier. Unie au corps, elle dépend du cerveau pour ses fonctions les plus délicates. Mais quand on me parle d'événements futurs, éloignés, subordonnés à la volonté mobile d’une multitude d'agents que poussent des intérêts divers, il est plus clair que le jour que l’impressionnabilité ne sert de rien pour les prévoir. On invoquerait plus raisonnablement la profondeur des combinaisons et les froides réflexions d’un esprit rassis; et toutefois 1l faut avouer que lé cercle des prévisions humaines est fort étroit, même dans les plus vastes génies. Aussi, dès qu'on en vient à l’épreuve, en estzil de la prophétie comme du miracle. L'homme imite l’une à peu près aussi bien que l’autre, ou par sa dextérité naturelle, ou aidé par cet esprit mauvais que Tertullien a justement nommé « le singe de Dieu,