‹ Les prophètes d'IsraëlChapitre 3 sur 13 · FA · texte numérisé non relu

FA

mimus Dei. » Au fond, il reste également impuissant pour l’une et pour l’autre : ses contrefaçons sont si maladroites qu’elles ne trompent que ceux qui ont intérêt à se laisser tromper; Dieu ne permet pas qu’elles soient nuisibles aux âmes droites et simples. Impuissant à contrefaire l’œuvre de Dieu, l’homme ne l’est pas moins à la défaire. On n’effacera pas la prophétie, pas plus qu'on ne supprimera le miracle. Les explicalions de M. Réville iront rejoindre celles que M. Renan rougit aujourd’hui d’avoir risquées !.

Mettons-nous en présence des faits; considérons et le caractère des plus anciens prophètes d'Israël, et la nature de leurs prophéties, et nous verrons se dissiper comme un nuage la théorie inventée pour en rendre compte.

Quels sont en effet les plus anciens prophètes? Pour les rencontrer dans la Bible, on doit remonter au berceau de notre race. Adam et Noé sont des

41. V. Vie de Jesus, 13e édit. L'auteur y déclare qu'il ne parlera plus de miracles, qu'il faut les nier tout court, sans faire d’inutiles efforts pour les expliquer. Cela veut dire aux acheteurs des douze premières éditions : brûlez votre volume qui ne vaut plus rien, et achetez cette édition corrigée et refondue sur de nouveaux principes, qui est la bonne. Quelques hommes pourtant trouveront profit à unir ensemble les deux vies. La première leur garantira des faits assez bien constatés, pour que M. Renan lui-même n’osât pas les révoquer en doute. La seconde assigne à ces mêmes faits un caractère tellement exceptionnel, tellement supérieur aux lois naturelles, en un mot si évidemment miraculeux, que M. Renan lui-même désespère de les expliquer. Pauvre malade qui se tourne sur sa couche sans trouver le repos : Conversus sum in œrumna mea dum configilur spina.

LES PROPHÈTES D'ISRAEL 9 prophètes. Abraham, Isaac et Jacob le sont aussi. Les faits rapportés dans la Genèse l’attestent, et le livre sacré leur en donne le nom !. Il faut chercher dans le paradis terrestre la première promesse du Messie. Là, sous la forme austère d’un arrêt, et sans aucun éclat de poésie, le Seigneur annonce que d’Éve naîtra celui qui écrasera la tête du serpent. Cette promesse, encore bien générale, revêt de siècle en siècle un caractère de précision plus marqué. D’Abraham doit sortir la semence en qui toutes les nations de la terre seront bénies. Elle ne viendra point d'Ismaël, mais d’Isaac, et par Isaac de Jacob, substitué à Esaü dans son droit d’ainesse. Jacob à son tour écarte Ruben, son premier-né, et désigne Juda entre ses douze fils comme Païeul du Christ futur. Et quand les enfants de Juda se furent multipliés sans mesure, Samuel discerna David dans ce grand nombre, et le marqua du sceau de la promesse, dont David transmit l'héritage à Salomon. | Aucun de ces hommes n'appartient à cette classe de voyants impressionnables « que la diminution, parfois même la disparition du gouvernement de soi-même caractérise toujours. » Rien au contraire n’est plus uni, plus serein que l'existence de la plupart d’entre eux. L’étincelle

À. Genèse, xx, 7; Psaume cv, 15. Ce Ps. est le cv* dans l’hébreu.

10 LES PROPHÈTES D’ISRAEL divinatrice n’a point jailli pour eux d’une excitation nerveuse. Le délire et les convulsions de la Pythie n’ont rien de commun avec ces nobles ancêtres du peuple élu, pères de famille, pâtres et rois tout ensemble, qui respirent le grand air des champs et dorment paisiblement sous la tente. Leur longévité seule est une énergique protestation contre l'hypothèse d’une existence livrée aux ébranlements et aux secousses intérieures des hommes à seconde vue. Si la science incrédule s'inscrit en faux contre ces données de l’histoire, et rejette en bloc toutes les traditions patriarcales, qu’elle le déclare nettement, et qu’elle essaye de reconstruire la chaîne des temps avec des documents plus authentiques. |

« Le style, c’est l’homme, » a dit un écrivain célèbre du dernier siècle. Quel fut done le style des patriarches? quel fut le ton de leurs entretiens et de leurs prédictions les plus célèbres? Entrent-ils dans un délire pindarique pour annoncer l'avenir? Y a-t-1l rien de moins lyrique que la plupart de leurs oracles? Si ceux de Balaam, si les bénédictions prophétiques de Noé et celles de Jacob mourant à ses douze fils sont en vers, il existe d’autres prophéties plus nombreuses qui entrent dans le tissu de la narration et en revêtent la forme simple et naïve. C'est l’opposé de cet enthousiasme extravagant par lequel on prétend expliquer les pre-

LES PROPHÈTES D’ISRAEL ul mières manifestations de l'esprit prophétique dan la Bible. | Démentie par le caractère des personnages que nous lui opposons, l'interprétation rationaliste l’est aussi par la nature de leurs prophéties. Abraham comptera des rois dans sa race. Elle se multipliera comme le sable de la mer et comme les étoiles du firmament. La terre de Chanaan qu’il parcourt aujourd’hui en pèlerin, où 1l dresse des autels, creuse des puits et acquiert à prix d’argent une grotte sépulcrale, cette terre sera le patrimoine de ses enfants : ils en seront les maîtres après en avoir chassé les habitants voués à l’anathème; mais de rudes épreuves les attendent dans l'intervalle, et il faudra qu’ils subissent en Égypte quatre siècles de servitude. Ces oracles sont assez clairs pour se passer d’interprète ; 1l n’y a pas deux manières de les entendre. Rentraient-ils dans le domaine de la présagition naturelle ? Que notre aventureux critique se souvienne donc de sa promesse. Qu'il les ramène, s’il le peut, « aux conditions et aux lois de l’histoire positive. » Qu’il « rende compte de ce qu'ils ont eu de plus capable d’émerveiller les vieux âges! » Il se gardera de l'essayer. Il sat que le nœud tient bon, et si vous le pressez, 1l fera comme Alexandre : désespérant de le défaire, 1l le tranchera d’un coup d'épée. Ces oracles, dira-t-il, ont été fabriqués après coup. Tel est le génie de l'erreur. Elle se

12 LES PROPHÉTES D’ISRAEL transforme, et vous échappe des mains, comme Protée. Poursuivie sur un terrain, elle glisse, et se retranche sur un autre.

La plus brillante période de l’histoire d'Israël commence à David, et c’est aussi de là que nous pouvons commencer à compter le plein jour de la prophétie. M. Réville l’étend jusqu’à la fin de la captivité de Babylone, et jusqu’à l’édit de Cyrus qui accordait le retour et la Liberté aux exilés. C’est donc une durée de 500 ans, pendant lesquels les prophètes jouent un rôle brillant, et exercent une influence extraordinaire tant dans l’ordre politique que dans l’ordre religieux. Ce qu’en dit l'écrivain de la Revue des Deux Mondes peut se résumer en cinq ou six points.

1° Ils sont les plus fermes soutiens, et les plus ardents prédicateurs du monothéisme. Mais « ici, comme partout, la loi de continuité se révèle au regard attentif. Au vm° siècle (avant notre ère), le devoir d’adorer exclusivement l’invisible Jéhovah est rigoureusement prêché; mais on n’irait pas en-

core jusqu’à nier l'existence ni même le pouvoir d’autres divinités. Au ve, les prophètes de la cap-

- LES PROPHÈTES D’ISRAEL 13 tivité babylonienne professent un monothéisme absolu » (p. 835). | |

20« Ce développement religieux a son contrecoup dans le progrès de l’idée morale. Longtemps dominés par le vieux point de vue sémitique de la rétribution, par l’idée fixe que tout malheur public ou privé est la punition d’une faute antérieure, » ils se dépouillent enfin de cet étroit préjugé. L’un d’entre eux « chante, dans des vers d’une douceur et d’une résignation ineffables, l’auguste loi qui veut que le juste souffre au milieu des injustes, et achète au prix de ses souffrances le droit de leur faire du bien. C’est encore là un de ces sommets du prophétisme que dore déjà le soleil encore lointain de la vérité évangélique » (p. 836).

3° Les prophètes « donnent un corps à l’attente d’un Messie, d’un roi divin, etc... Sous plusieurs rapports, ils ont vu étonnamment juste et loin. Toute réserve faite sur les erreurs de détail,.… ils ont été vraiment les premiers voyants de l’antiquité » (p. 340). |

4° Ils ont créé toute une littérature... et quand la Iyre prophétique eut perdu quelque chose de sa première fraicheur, dans les derniers temps, jamais pourtant elle ne chanta d’aussi hautes idées (p. 349).

9° « La plus vigoureuse opposition au formalisme est (aux yeux du pasteur des ouailles wallonnes de

14 LES PROPHÈTES D’ISRAEL Rotterdam) un de leurs plus grands mérites. À chaque instant, leur prédication sous ce rapport est antisacerdotale, et, dans leur mépris des œuvres de dévotion, ils préparent de loin le spiritualisme du sermon de la montagne » (p. 855).

6° Les prophètes eurent aussi une influence considérable dans l’ordre politique. Non-seulement ils résistèrent aux rois impies et les menacèrent au nom de Dieu, non-seulement ils eurent la prineipale part à la réforme religieuse introduite de temps en temps par les bons princes, mais 1ls se mêlèrent de leurs relations au dehors, et presque toujours pour les condamner. « Ils furent d'avance et en principe opposés aux alliances étrangères. Elles leur paraissaient inspirées par une défiance impie, et compromettantes pour la pureté du monothéisme » (p. 813). « Toutefois, quand vinrent les jours de Nabuchodonosor, Jérémie, le grand prophète de cette époque, dissuada de lui résister. Il conseilla de courber la tête, d'accepter l'épreuve (ou, pour mieux dire, le châtiment) inévitable, et d'attendre patiemment des jours meilleurs » (ibid.). Cette politique a l’approbation de M. Réville. Il blâme les rois des intimes relations qu’ils nouaïent tantôt avec l'Égypte et tantôt avec l’Assyrie ou la Chaldée. « À prendre les choses dans leur ensemble, on peut dire que le malheur des rois et du peuple d'Israël a été précisément de se laisser éblouir par

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 15 une politique opposée à celle que leur conseillaient les näbis. »

Il y a du vrai dans cet exposé, et c’est un plaisir pour moi de le reconnaître. Mais le vrai y est mêlé de tant d’erreurs et d'erreurs si dangereuses qu'il importe extrémement d’en faire le discernement.

Et d’abord en ce qui touche au monothéisme, personne ne niera que linfluence des prophîtes n'ait eu la meilleure part à sa conservation dans Israël. Ils l’ont soutenu et prêché non-seulement par la parole, mais souvent aussi par la voix du sang : ils en ont été les martyrs. Cette lutte longue, vigoureuse, opimätre, était nécessaire pour triompher de la pente non moins opiniätre qui entraînait le peuple et les grands vers les cultes polythéistes, idolâätriques et voluptueux des nations voisines. Se persuader que les Hébreux, ou même, comme on l’a dit de nos jours avec un certain fracas, les Sémites en général, ont été monothéistes par une fatalité de race, par un entrainement naturel 1rrésistible, étant nés stationnaires, et voués à la contemplation de l’Un, tandis que les enfants de Japhet étaient poussés au polythéisme et au progrès par : une conception, également irrésistible, de l'être sous sa forme multiple et variée; c'est se perdre dans un paradoxe aussi contraire à la raison qu'à l'histoire. Le trop fidèle écho de M. Renan a bien fait de varier la note en cet endroit. Je lui aceorde-

16 LES PROPHÈTES D'ISRAEL ral même que la religion des Hébreux s’est développée de siècle en siècle, et qu’elle a été prooressive jusqu’à Jésus-Christ. Bien plus, j'affirme, l’histoire et les textes sacrés à la main, que ce développement est tel qu’on ne l’expliquera jamais sans recourir à une série continue de révélations surnaturelles et divines. Mais se développer n'est pas changer. L'arbre garde sa nature et l’homme reste le même en croissant. Ce n’est pas ainsi que l'entend M. Réville. A l’en croire, les patriarches, Moïse, David, Isaïe et leurs contemporains n'étaient pas monothéistes, mais monolâtres. Ils n’adoraient qu'un seul Dieu domestique ou national, croyaient ce Dieu supérieur en puissance à tous les autres, mais sans nier le moins du monde l'existence des dieux étrangers. La jalousie de leur Dieu était pour eux l'unique obstacle à l’adoration de divinités rivales. Réduite à ces limites, leur religion n’a rien qui la distingue essentiellement de toute autre. Tous les peuples sémites, disons mieux, tous les peuples du monde, se flattaient volontiers de la pensée que leurs dieux étaient les plus puissants de tous. | |

C’en est fait de la religion mosaïque et de la religion chrétienne, si cette erreur grossière a été celle de Moïse, et si elle dépare encore tant d’écrits que nous vénérons comme la parole de Dieu.

Mais non, il n’en est pas ainsi, et dans un siècle

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 17 moins étranger que le nôtre à la science sacrée, cette opinion de fantaisie n'aurait pas osé se produire.

Partout dans la Bible Jéhovah est appelé le créateur du ciel et de la terre. Tout est soumis à sa puissance, tout est réglé par sa sagesse ; et nonseulement il ordonne tout, met l’harmonie et la beauté dans l'univers, mais ila commencé par ürer du néant les premiers éléments des corps. Toute autre interprétation du premier verset de la Genèse est insoutenable. Ce n’est pas sans intention que Moïse se sert en cet endroit du verbe « bara, N°92, » et l’oppose aux autres verbes employés dans la suite du récit, avec le sens de « faire, façonner, former. » Le premier terme dit quelque chose de plus. Dans l'usage constant de la langue 1l marque une opération plus divine, plus radicale, plus créatrice que les autres. Dans la circonstance présente, il ne s’en distinguerait pas, s’il n’exprimait l’idée d’une création proprement dite !. En s’élevant ainsi à l’idée de la création, l’auteur sacré met un abîme entre lui et tout ce que nous connaissons d’ailleurs des doctrines tant religieuses que philosophiques

1. Le verbe « bara » ne reparaît dans le récit qu’au x. 21, où il s’agit d'êtres doués d’une âme vivante, par conséquent d’une véritable création, et au ch. 11, Ÿ 4, où il désigne l’œuvre de la création considérée dans son ensemble, en tant qu’elle comprend aussi l’organisation des êtres. Ici, comme partout ailleurs dans la Bible, le verbe « bara » a Dieu pour sujet. Jamais il ne se dit de l’action de l’homme.

de l'antiquité. Et la suite répond merveilleusement à ce début. Le ciel avec les astres qui y brillent, le ‘soleil que toutes les mythologies finissent par confondre avec le plus grand des dieux, la terre nourricière des hommes, la mer avec ses profondeurs, tout ce que l'imagination populaire a jamais déifié, est l’œuvre de Jéhovah, et l’homme, plus grand que tous ces prétendus dieux, se dégrade en leur prodiguant ses hommages. Où le polyvthéisme pourra-til se réfugier encore? Quel abri reste-t-il au panthéisme qui confond le créateur et la créature? Le dualisme n’y est pas moins énergiquement condamné. Dieu voit chacun de ses ouvrages, et le marque du sceau de son approbation : « Et vidit Deus lucem quod esset bona, » et ainsi de suite à chacun des jours. Puis, quand tout est fait et que le Créateur considère ses œuvres dans leur adm:1rable concert, il les trouve parfaitement belles : « Et vidit Deus cuncta quæ fecerat, et erant valde bona. » Jamais on ne me persuadera que cette idée soit ainsi mise en saillie dans un autre but que ce- Jui de préparer l’histoire de la chute, et de l’origine du mal. Le mal n’est que la négation du bien; ül est le produit non de la puissance, mais de la faiblesse ; sa cause est tout entière dans la défaillance de l’activité libre, qui se déprave par l’abus même de sa liberté. C’est le sujet du chapitre mm, lié essentiellement aux deux qui le précèdent.

Ces récits de la Genèse, étudiés ainsi dans leur étroite connexité, offrent une admirable perspeetive, et servent de frontispice au monument élevé par Moïse à la gloire du Dieu unique !. Ils préparent l’âme à accueillir ces paroles solennelles descendues du Sinaï, et placées au point central du Pentateuque : « Écoute, Israël : le Seigneur ton Dieu est un Dieu unique ; tu n’auras point d'autre Dieu devant moi. » (Exod., xx, 2 et 3.) Et ce centre à son tour, ce décalogue auquel tout aboutit comme à un sanctuaire, a son couronnement dans la dernière partie du Pentateuque, dans le Deutéronome qui est la préface de l'Évangile. Là le saint législateur, pressentant sa mort prochaine, fait entendre le chant du cygne. Là l’historien véridique du passé, le législateur intègre des temps présents, devient l’orateur le plus véhément, le plus persuasif, le plus pathétique, en développant moins la lettre que

4. Il faut en tirer encore une autre conséquence très-importante, que je me contente d'indiquer en note, parce qu’elle est étrangère à mon * sujet. On a fait grand bruit de la distinction des fragments élohistes et des textes jéhovistes du Pentateuque. On désigne ainsi les séries de chapitres ou de versets où Dieu est désigné par le mot Elohim ou parle nom de Jéhovah. On prétend y trouver la preuve d’une compilation postérieure à Moïse, où deux documents principaux auraient été maladroitement mêlés ensemble, sans compter d’autres documents accessoires dont chacun multiplie le nombre à son gré. La seule étude des trois premiers chapitres sape tout cet échafaudage par sa base. Jamais on ne vit une conception plus ferme et plus une. Or, au 1°T chapitre, Dieu est appelé Elohim; au n°, il est appelé Jéhovah-Elohim; au ne, il est simplement

nommé Jéhovah. Ces diversités d’appellations n’ont done point la valeur qu'on leur attribue,

l'esprit de ses lois, et conviant son peuple à la pratique de la morale la plus pure, des sentiments les plus délicats et des plus nobles actions. Vous diriez le testament d’un père plein de tendresse pour ses enfants, mais pour qui les droits de Dieu gardent toujours le premier rang. La touche de Moïse m'y paraît si fortement marquée, que je n’ai Jamais compris ce goût faux et bâtard qui voudrait découronner son œuvre, et, sous prétexte d’une variation de ton commandée par la différence des sujets, attribuer à tout autre cet indispensable complément de l’ensemble.

Je ne sors point de mon sujet, en traitant ces matières. Il était bon d’esquisser au moins à grands traits le plan du Pentateuque, où tout vit d’une seule pensée et d’un sentiment unique, où la doctrine du monothéisme coule à pleins bords, sans que le nom de Moïse en puisse être séparé.

S’il fallait passer en revue la suite de l’histoire,

j'irais de la création au déluge, et je demanderais si ce Dieu qui ouvre les cataractes du ciel et les sources du grand abîme pour répandre les eaux sur la terre ne ressemble pas au Dieu suprême et universel. Celui qui tire Abraham de la Chaldée, qui regarde comme des offenses personnelles les crimes des Chananéens, et se dispose à les punir, qui verse sur Sodome une pluie de feu, qui frappe l'Égypte de dix plaies et engloutit dans les flots l’armée de

| LES PROPHÈTES D’ISRAËL 21 Pharaon, laisse-t-1l à d’autres dieux une retraite où se cacher? Et pourquoi donc est-il deux fois appelé par Moïse « le Dieu qui donne l’âme et la vie à tout ce qui respire, Deus spirituum omnis carnis ? » (Nomb., XVI, 22 ; xxvir, 16.) Est-ce une interpolation récente? Mais qui jamais a douté qu’au sentiment des Juifs tous les hommes ne soient sortis d'Adam, et Adam des mains de Dieu ? Si c’est Jéhovah qui a donné la vie à tous et affermi la terre sous leurs pas, où sont-ils ces autres dieux qui oseraient lui disputer son héritage et se partager entre eux les nations ? | Deux fois encore les dieux des nations sont appelés dans le Lévitique « de vaines idoles. a55e » (Lévit., xix, 4; xxvI, 1), et ce terme de mépris se perpétue dans la langue. Au psaume xxx1, qui porte en tête le nom de David, sans qu'on ait le droit de suspecter ce titre, ces dieux sont appelés « un souffle de vanité, » et le cantique de Jonas, que la critique hostile rejette sans preuve, répète la même expression. [saïe ne parle pas avec un moindre dédain des idoles, non-seulement dans ses derniers chapitres, que M. Réville lui conteste, et dont nous réservons l’examen à un autre temps, mais dans des passages qu'on ne lui dispute pas. Qu'on relise le ch. 1, et cette formidable annonce des derniers jours où Jéhovah exercera son jugement sur toute hauteur superbe, et l’humiliera, sur tous les cèdres

du Liban et les chênes de Basan, sur les montagnes et les collines, les tours et les fortes murailles, sur les vaisseaux de Tharsis, et sur tout ce qui brille aux yeux. L’arrogance de l’homme sera abaissée, son orgueil sera dompté, et Dieu seul sera grand en ce jour, et les idoles seront mises en poussière. En ce jour-là chacun rejettera les idoles 1 d’or et d'argent qu'il s'était faites pour les adorer; (il les abandonnera) aux taupes et aux chauves-souris. (Isaïe, 11, 11-20.) Donc Jéhovah seul est au commencement des choses, Jéhovah seul est à la fin du temps, et tous les autres dieux ne sont rien : voilà la pensée des prophètes depuis Moïse jusqu'à Isaïe. La doctrine du pur monothéisme n'est pas inculquée avec plus de force dans les temps postérieurs, où toutefois on ne la conteste plus.

Si, parallèlement à ce point de vue, il s’en présente un autre où les dieux des nations sont des démons : « omnes dii gentium dæmonia » ; ce nouvel aspect de la question ne détruit pas le premier ; ces deux aspects ont subsisté simultanément et dans tous les temps. Ils s'accordent si bien ensemble que saint Paul ne les sépare point dans son épître aux Corinthiens : « Quoi donc? se demandet-il, à propos des viandes offertes aux idoles, est-ce

que l’idole est quelque chose ? Non, mais ce que les |

4. Littér. les vanités, les riens : bn. C’est le mot que nous avons |

déjà remarqué dans le Lévitique,

LES PROPHÈTES D’'ISRAEL 23 nations immolent, c’est aux démons et non à Dieu qu'ils Pimmolent. » (I Cor., x, 19, 20.) |

Iln’y a pas jusqu’à Pidole de Béthel, jusqu'aux veaux d'or dressés par Jéroboam pour perpétuer le schisme des dix tribus, que les prophètes n’aient enveloppés dans le même anathème. M. Réville observe assez inutilement (p. 835) qu’on ne trouve rien dans l’histoire d’Élie ni d'Élisée « qui condamne ce culte, monothéiste à sa manière. » Ni Élie ni Élisée n’ont laissé d’écrits, et il suffit d’ailleurs qu'ils aient réprouvé sans distinction toute espèce d’idolâtrie. Mais si l’on exige un texte spécialement dirigé contre l’encens sacrilége brûlé sur l'autel du veau d’or, on le trouvera dans Osée, contemporain d’Isaïe. Ce prétendu dieu « n’en est pas un, dit-1}, c'est un ouvrage des hommes, et il sera mis en pièces. Déjà il s’en exhale une odeur putride (ñx5) comme d’un cadavre. » (Osée, vit, 5, 6.)

Il sera donc mieux de ne plus parler de monolâtrie, et de laisser cette chimère à l’Allemagne, qui lui a donné le jour.

Sile progrès ne s’est pas fait sur la question du monothéisme, ce n’est pas non plus dans la notion

24 LES PROPHÈTES D’ISRAEL de la providence et de la dispensation des biens et des maux qu’il le faut chercher. Pour affermir la foi à ses jugements futurs, Dieu avait voulu que l’économie mosaïque offrit à tous les peuples et à tous les siècles une image sensible de cette justice rigoureuse qu'il exercera au dernier jour sur tous les hommes. Il s'était engagé à combler de prospérités temporelles son peuple fidèle à sa loi, à le frapper au contraire de fléaux terribles quand il lui serait rebelle. Cet ordre de providence regardait moins les individus que le corps de la nation, et il s’est vérifié pendant quinze cents ans avec un éclat dont M. Réville est le témoin involontaire. N’a-t-il pas avoué que le malheur d'Israël a été de suivre une politique opposée à celle que conseillaient les prophètes ? Eh bien! ces conseils des prophètes leur étaient suggérés non par une sagacité humaine, mais par une confiance sans bornes dans la parole de celui qui les envoyait. Je n'aurai pas de peine à le montrer quand il sera temps. Si donc les règnes les plus heureux ont été ceux où les prophètes ont été le mieux écoutés, il le faut attribuer non aux Causes naturelles, mais à une disposition de Dieu qui accomplissait ainsi ses promesses. Quant aux individus, ils ne pouvaient se soustraire entièrement aux désastres communs. Mais le Seigneur adoucissait au moins la peine de ceux qui lui restaient fidèles : nous en avons un exemple

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 95 mémorable dans Baruch, le fidèle disciple de Jéré. mie. Un jour qu'il écrivait sous la dictée de son maitre de terribles menaces, 1l fut saisi de crainte pour lui-même, et se mit à se lamenter tout haut de son malheureux sort. « Quoi donc! lui dit le prophète de la part de Dieu, dans cette désolation universelle, tu cherches pour toi de grands biens. Contente-toi de moins : je te donne la vie sauve, en quelque lieu que tu ailles. » (Jérém., xxv.)

Même l’histoire de Job, ce type du juste accablé : par l’infortune, n’a rien de contraire à cette providence spéciale dont je parle. Car, outre que Job, élranger à la race d'Israël, n'avait point ces promesses particulières faites au seul peuple de Moïse, il faut se rappeler le dénoûment du drame. Job après son épreuve reçoit le double de tous les biens qu'il avait perdus. Tous ses amis et tous ses proches lui apportent des consolations et des présents. Avec d'innombrables troupeaux, qui font la principale richesse des nomades, il a sept fils, et trois filles d’une incomparable beauté. Il prolonge sa vie au delà des bornes ordinaires, goûte une prospérité sans mélange de cent quarante ans, voit sa race s'étendre jusqu’à la quatrième génération, et meurt doucement dans la plénitude de son âge.

La même remarque s'applique à Tobie. J'en parle avec assurance, même à ceux qui, depuis le xvi° siècle, ont rejeté son livre du canon; car il me suf-

28 LES PROPHÈTES D’ISRAEL fit qu'ils y voient une peinture de mœurs et un reflet des idées dominantes parmi les pieux Israélites. Tobie est, après Job, le plus célèbre exemple de patience dans l’Ancien Testament. Il réunit d’ailleurs à un haut degré toutes les vertus domestiques, la probité portée jusqu’au scrupule, la tendresse pour ses proches, la miséricorde pour ceux qui souffrent, la libéralité envers les pauvres. Autour de ce personnage principal s’en groupent d’autres qui, par leurs qualités diverses, par les défauts même qu'ils y mêlent, jettent une grande variété dans le tableau et un charme inexprimable sur cet intérieur de famille. M. Réville pouvait contempler là « le juste souffrant au milieu des 1injustes, et achetant, au prix de ses souffrances, le droit de leur faire du bien. » Cependant la Providence ne se dément pas, et le dénoûment est toujours le même : Tobie recouvre la vue qu'il avait perdue ; il rentre en possession de tous ses biens, jouit de la société d’un fils qui lui donne une postérité nombreuse et fait le charme de ses vieux jours. La bénédiction du ciel s'étend même sur tous ceux qui lui sont unis par le sang. Les promesses de la loi ont ici un accomplissement littéral et parfait.

Toutefois, je le répète, ces promesses à l’égard des Israélites pris individuellement n'étaient pas absolues, et la plupart des prophètes pourraient

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 97 être cités comme d'illustres exceptions à cette règle, puisqu'ils ont été persécutés jusqu'à la mort. [ls ont acheté à ce prix la consolation d’être utiles à leurs frères. L’historien critique du prophétisme pouvait encore invoquer leur exemple. Mais, à cette marche si droite, il en préfère une tortueuse et qui le conduit au précipice. Il s'empare d’un texte d'fsaïe (ch. rm), et en fait honneur à un anonyme plus moderne; première faute. De plus, il en détourne complétement le sens; seconde faute plus grave que la première. Le texte d’Isaïe ne dit pas qu’un juste souffre au milieu des impies, mais pour les impies, et non-seulement qu'il souffre mais qu'il meurt pour l’expiation de leurs péchés; que par sa mort il les réconcilie avec le ciel, devient le chef d’un peuple nouveau et l’exécuteur des grands desseins conçus dans le secret de Dieu : « Si posuerit pro peccato animam suam, videbit semen longævum, et voluntas Domini in manu ejus dirigetur. » L'hébreu porte, avec une légère différence : « S'il donne son âme (ou sa vie) en hostie d'expiation, 1l verra une postérité, 1l prolongera ses jours, et la volonté de Dieu prospérera entre ses mains. » Dans cette version que je fais aussi littérale que possible, l’idée de l’immolation et de la résurrection du Rédempteur ressort beaucoup mieux. C’est à lui seul que ces mots et tout l'ensemble du passage peuvent être rapportés, Qu’en dit l’exégète malavisé ?

28 LES PROPHÈTES D'ISRAEL Dans son ardeur immodérée, 1il efface d’un trait toutes les versions anciennes, tant des juifs que des chrétiens, comme inspirées par une idée préconçue, et en préconise une autre toute récente, « plus littérale et plus claire, » où l’idée messianique ne parait plus !. Vous effacez aujourd’hui le Christ de la Bible ; demain vous en effacerez Dieu. Nous verrons ce progrès de la critique. Mais, s’il plait à Dieu, cette critique sans pudeur ne nous imposera pas. Puisqu'on nous y contraint, nous discuterons prochainement la compétence de celui qui signe de telles approbations, et la mesure de sa science hébraïque. | Toute souffrance en ce monde est ou un châtiment ou une épreuve. La raison le démontre et l’enseignement des Écritures y est conforme, bien que les prophètes, par la nature même de l’institution mosaïque, et par le caractère de leur mission, aient dû insister principalement sur l’idée, de chàtiment. Il était réservé au christianisme, fondé sur le sacrifice expiatoire du Fils de Dieu, de mettre en pleine lumière le dogme de la communion des saints, et de la réversibilité des peines volontairement acceptées par l’innocent pour le salut des coupables. C’est une doctrine cachée qui ne s’ex-

4. N° du * juillet, p. 175. La version ainsi reccmmandée a pour titre: La sainte Bible, traduction nouvelle d’après les textes hébreu et grec, par une réunion de pasteurs et de ministres des deux Églises protestantes de France. |

LES PROPHÈTES D'ISRAEL 29 plique bien que par l'unité du corps mystique de Jésus-Christ, et la correspondance étroite qui en unit tous les membres au chef. Si donc les prophètes ont entrevu cette vérité, ils l'ont aperçue en Jésus-Christ et l’ont annoncée comme l’une des gloires les plus pures de son règne. Voilà comment le prophétisme se transformait en une prédication religieuse et morale, sans perdre son caractère essentiel, sans cesser d’embrasser l'avenir d’un regard chaque jour plus ferme et plus vaste.

M. Réville n'ose lui ôter cette pénétration dans l'avenir, bien qu'il l’atténue et l’efface à moitié. Il lui laisse une assez large part de sagacité et de divination pour s’en étonner le premier, et convient que l'antiquité n'offre rien de comparable à cette merveille. Merveille en effet qui a frappé les plus beaux génies dans les siècles les plus éclairés, et les a conduits à la foi, ou affermis dans leur croyance déjà formée. |

Je ne puis ni développer les preuves de la lumière prophétique que Dieu-communiquait à ses envoyés, ni supprimer entièrement la réponse aux sophismes par lesquels on tâche de l’obscurcir,

Laissant donc le détail des prophéties qui exigerait une discussion trop longue, je constaterai du moins un petit nombre de traits généraux, capables de frapper les esprits les plus soupçonneux et les plus difficiles.

1o À l’époque où parut Jésus-Christ, les Juifs attendaient un roi divin, prêtre et prophète tout ensemble, qui devait clore l'ère des prophètes, étendre à tout l’univers la connaissance et la religion de Jéhovah, abattre les idoles, et opérer ainsi par sa prédication la plus immense révolution qui se fût jamais produite dans le monde. |

20 Ils tenaient pour certain que ce roi Messie naîtrait à Bethléem, de la race de David. Jamais ils n'auraient consenti à honorer de ce titre le plus brillant monarque étranger à cette famille, et l’erreur de la foule ignorante, qui prenait Jésus pour un Galiléen de naissance, retint, malgré l’éclat de ses miracles, un grand nombre de gens tout prêts à le saluer comme le Messie.

2° Ils attendaient de leur Messie de grands et signalés miracles. Interrogé sur sa qualité de Messie par des envoyés de Jean Baptiste, Jésus prit pour les convaincre l'argument le plus court et le plus péremptoire, en opérant sous leurs veux tous les miracles qui, d’après [saïe, devaient servir à le reconnaitre.

4 Tout l'éclat et toute la gloire dont les Juifs en-

vironnaient l’idéal de leur Messie, ne purent jamais

leur faire oublier ses souffrances et sa qualité de victime. Ce fait, attesté par la prédication de Jean- Baptiste, quand il montre en Jésus l'agneau de Dieu qui efface les péchés du monde, l'est aussi par les écrivains juifs d’un âge postérieur. Pressés par la controverse avec les chrétiens, 1ls n’ont rien su de mieux pour éluder la force de l'interprétation littérale et traditionnelle des textes, que de distinguer deux Messies : l’un rassasié d’opprobres et voué à la mort, l’autre glorieux et immortel. Plusieurs, dit-on, consentiraient encore aujourd'hui à voir dans Jésus le premier de ces deux Messies. Ce faux-fuyant, inconnu de leurs pères, prouve au moins que les souffrances du Messie sont très-nettement annoncées par les prophètes.

5° Les Juifs n’attendaient qu’au temps du Messie leur complet affranchissement, dont la délivrance opérée par Cyrus leur offrait à peine une pâle image !. Ils croyaient que cet affranchissement regardait seulement le petit nombre, et que les-autres seraient rejetés pour cause d’indignité. « Le peuple, dit M. Réville en citant Isaïe, serait aveugle et sourd, serait puni de son endurcissement par d’affreuses calamités, et serait même totalement

1. Entre les preuves que j'en pourrais donner, je me borne à citer la prière de l’auteur de l’Ecclésiastique, ch. xxxvi. Le * 13 est ainsi conçu : « Congrega omnes tribus Jacob, etc. »

32 LES PROPHÈTES D’ISRAEL détruit à l’exception d’un « reste, » d’une racine impérissable qui fleurirait de nouveau dans des temps meilleurs. Cette idée du « reste d'Israël » qui ne peut périr est un des thèmes les plus fréquents de la prédication prophétique » (p. 149). Saint Paul, si versé dans les traditions exégétiques des docteurs juifs, a développé avec beaucoup de force ce point de doctrine dans son épiître aux Romains, et tous les livres rabbiniques en ont conservé la mémoire dans ce qu’ils appellent « les douleurs de lPenfantement du Messie, » non de sa personne, mais de son règne. | |

Qu’on pèse attentivement ces données. Il y a dans ces espérances, dans cette foi de tout un peuple à un tel avenir, un fait inexplicable à la raison. Quoi! ce peuple resserré entre deux grands empires, toujours préoccupé du soin de sa défense et impuissant à repousser la servitude, écrasé sous la main des rois d’Assur ou sous les coursiers des Pharaons, se serait obstiné à attendre pour lui-même l’empire du monde! Il se serait cru assez fort, non-seulement pour s’assujettir et Nivive, et Babylone, et Memphis, mais encore pour arracher à leurs superstitions l'Égypte, enflée de sa sagesse antique, et la Chaldée, mère de l'astrologie, et la Perse, fière de son Zoroastre!

Et cette grande révolution sociale et religieuse, il l'aurait attendue du sacrifice, des opprobres et

de la mort sanglante de son auteur. « Il y aurait tout un livre à faire, dit M. Réville (p. 837), sur les variations de l’attente messianique. Tantôt les peuples étrangers doivent disparaître, tantôt ils seront conquis les armes à la main, tantôt ils se soumettront volontairement aux Israélites. » L'écrivain superficiel ne s’étonne pas de ces variations, qu'il appelle des fantaisies individuelles. Il ne songe pas que ces prétendus rêves ont captivé tout un peuple, ct que ce peuple n’était pas fou. Si quelqu'un connaît dans l’histoire du genre humain un autre exemple d’une nation soumise à de semblables hallucinations, je le prierai en grâce de la nommer.

Là n’est pas cependant le côté le plus merveilleux de la question. Ce qui est vraiment incroyable, et où le bras de Dieu se manifeste, c’est la réalisation de toutes ces espérances, quelque insensées et contradictoires qu’elles parussent. Jésus est venu au temps précis où le Messie était attendu. Il est né d’un fils de David, à Bethléem. Ses miracles ont eu assez d'éclat pour que ceux-là mêmes qui l'ont crucifié n’aient pas essayé de le nier, et qu’ils aient mieux aimé en faire honneur à la magie, à je ne sais quel larcin du nom de Dieu dans le temple, en

A. Le doute émis par M. Renan sur cette origine de Jésus a soulevé la réprobation des hommes les plus avancés de l’Allemagne. Ils lui ont opposé non le témoignage des Évangiles, mais celui de saint Paul, plus authentique et plus incontestable à leurs yeux. C’est donc un point universellement reconnu.

“es mot aux fictions les plus ridicules. Jésus meurt

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sur la croix du supplice des esclaves, et son sépulcre devient le rendez-vous des nations. C’est à ce Juif, à ses apôtres et aux premiers évangélistes

| sortis du judaïsme, que les peuples étrangers se

soumettent. C’est pour honorer la mémoire d’un

… batelier que Rome, la maîtresse des nations, a dressé le plus beau, le plus vaste temple de l’uni-

vers, et que tout récemment encore l'Orient et l’Occident s’y faisaient représenter par ce qu'ils ont de

dé plus auguste. Des Juifs ont remporté cette victoire,

et conquis l'univers sans autres armes que la douceur et le sang des martyrs auxquels ils avaient persuadé sde marcher sur leurs traces: L'oracle du Sauveur, qui résumait ceux des prophètes, s’est accompli à la lettre : « Bienheureux les doux, € car 1ls posséderont la terre. »

Mais la conquête à main armée?... O vous, que cet oracle déconcerte, vous ignorez donc que le Christ a des soldats de plus d’une sorte. I a des apôtres qui portent au loin sa parole et sa croix; il a aussi des serviteurs qui l’ignorent, mais dont il arme le bras pour l’exécution de ses vengeances. N'est-ce pas lui qui, sous l’image d’un pasteur, appelle d’un coup de sifflet lemoucheron des bords du Nil et l'abeille des rives du Tigre pour châtier l’ingratitude d'Asraël? Nabuchodonosor, et Cyrus, et Alexandre, sont appelés dans l’Écriture ses minis-

tres el FÉ généraux de sés arrhéés. Eh bien! quand, au premier siècle, Jérusalem fut, par ses intrigues, le centre de la conspiration antichrétienne, le F. Christ accomplit contre elle, sa menace, l’écrasa sous le poids énorme de la ‘puissance romaine, el À 4 4, convertit la Judée en un vaste sépulcre. Il sauva seulement ce petit reste dont avait parlé Isaïe, ets dont il forma le noyau de son Église. Plus tard, quand Rome se fut soûlée du sang des martyrs, il prit par la main ces farouches conquérants du Nord qui y portèrent le” fer et la flamme. IL promena leur torrent dévastateur dans toutes les provinces de l’empire, puis les y fixa, et, les adoucissant par sa croix, en fit le principal élément des monarchies chrétiennes. Quiconque voudra lire le chapitre xvn° de l’Apocalypse de saint Jean y trouvera ces choses décrites à l’avance, en un temps où Rome était au plus haut point de sa gloire, où des temples étaient érigés en son honneur, où son éternelle jeunesse était crue comme un dogme sacré. . Et saint Jean n’a fait que réunir, ordonner, étèendre et préciser les prophéties plus anciennes de Zacharie, de Daniel, d’Isaïe et de plusieurs autres. Ni les plus habiles politiques, n1 les hommes à tempérament nerveux, ni les agents ni les victimes de tout ce qui s'appelle mesmérisme magnétisme , spiritisme ou magie, ne donneront aumonde un tel spectacle.

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Ainsi la synagogue est rejetée, les nations accourent en foule ; elles sont converties par la parole : elles sont broyées sous le pressoir, elles disparaissent de la scène pour faire place à d’autres peuples

et à d’autres mœurs : tous ces traits, pour lesquels

on oppose les prophètes les uns aux autres, s’harmonisent en Jésus-Christ et se fondent les uns dans les autres. Le Christ triomphe par ses charmes et par ses divins attraits : « Specie tua et pulchritudine tua intende, prospere procede et regna. » Mais aussi il perce de ses traits aigus ceux qui lui résistent : «Sagittæ potentis acutæ... in corda inimicorum regis. » Il brise les nations avec une verge de fer, et il associe ses saints à ce déploiement de sa justice : « Qui vicerit, faciam 1llum sedere mecum in throno meo; daboilli potestatem super gentes, et reget eas in virga ferrea, et tanquam vas figuli confringentur. » (Apocal. , ur, 21 ; 11, 17.)

Je ne fais point d’arbitraire : je suis pas à pas les aveux de celui qui nous accuse, et je me borne à lui montrer, l’histoire en main, l’éclatante et miraculeuse réalisation de ces « espérances dorées » dont 1l se moque.

Forcé dans ce retranchement, il se fortifie dans un autre. Il se rejette sur les prophéties particulières, qui n'ont aucun rapport direct au Messie, et regardent des événements plus rapprochés. Ces prophéties se comptent par centaines dans la Bible,

LES PROPHÈTES D'ISRAEL Le or et les plus ardents rationalistes avouent que la plupart s'accordent avec les faits. Le seul point qui les divise est d'expliquer la cause de cet accord. Ceux-ci la cherchent dans un degré de prévoyance extraordinaire, ceux-là dans l'hypothèse d’oracles fabriqués après coup. M. Réville vient d’enrichir leur arsenal d’une supposition de plus. Il « présume que les prédictions trop visiblement démenties par les faits ne nous ont pas été transmises » (p. 839). C’est vrai dans un sens. Chaque siècle eut ses prophètes de mensonge, et le nom de la plupart a péri avec leurs prédictions. L'événement en décidait. Pris en flagrant délit d’imposture, ils étaient condamnés à la lapidation. Quelques-uns sans doute échappèrent au châtiment, et jouirent d’une vogue momentanée. Ce fut l’effet de leur lâches artifices, de leur attention à flatter,les passions des princes et de la multitude. Mais tels ne furent pas ceux dont nous vénérons la mémoire et les écrits. Le mérite de leurs œuvres, leur fermeté d'âme, leur désintéressement, leur noble caractère sont universellement loués. La haine des méchants épiait jusqu’à leurs moindres paroles. Ils étaient perdus, si leur bouche avait jamais trahi la vérité.

Voici pourtant, selon la critique, quelques prophéties illusoires qui sont venues jusqu’à nous. « Osée prédit que les Israélites seront déportés en masse en Égypte; Ézéchiel affirme que Nébucad-

netzar (Nabuchodonosor) saccagera Tyr; les prophètes du temps de la captivité s’attendent à la destruction totale et prochaine de Babylone. Aucune de ces prédictions ne s’est accomplie » (p. 839).

Qu’on daigne écouter la réponse.

La mission principale des prophètes regardait le Messie, les épreuves et la gloire de son Église. Mais il était nécessaire que cet avenir lointain ne fût pas isolé, dans leurs oracles, d’autres événements plus rapprochés. Ces prédictions à courte échéance, si je puis ainsi parler, étaient leurs lettres de créance. C'est l'inverse qui est vrai par rapport à nous. Nous avons sous les yeux l’accomplissement des prophéties générales et à longues périodes. Nous Y trouvons la preuve de l’inspiration qui les a dictées. Cette garantie nous suffit quant aux oracles particuliers, lors même que l’histoire imparfaitement inconnue des temps anciens n’en démontre pas la vérité. Serait-1l surprenant qu’à la distance où nous sommes, un examen malveillant et minutieux découvrit dans cette masse de prédictions deux ou trois lignes difficiles à justifier? Et pourtant il est possible d’ôter à l'attaque cette dernière ressource.

Non, Osée n’a jamais prédit que les Israélites seraient déportés en masse en Égypte. Je lis même dans la Vulgate (x1, 5) : « Non revertetur in terram Ægypti, et Assur ipse rex ejus : quoniam noluerunt converti; » et celte version est littérale. Il a plu à

| LES PROPHÈTES D'ISRAEL + " 39 quelques modernes de suppléer dans le texte une particule interrogative qui n’y est point marquée, et de traduire : «Nonne revertentur.» Je n’entamerai pas contre eux une discussion fort inutile. J'avoue qu’en d’autres endroits, Osée parle d’un retour en Égypte, mais jamais d’une déportation en masse dans ce pays. La déportation en masse regarde l’Assyrie. Elle ne peut être que l’œuvre du conquérant, et la conquête ne peut venir en même temps des deux pays qui se font la guerre : le prophète n’a pas pu joindre dans sa phrase deux membres grossièrement contradictoires. Si donc ‘il parle d’un retour en Égypte, ou ce mot est pris dans un sens emblématique, comme en plusieurs autres lieux, pour marquer en général l’état de servitude, et par allusion aux temps anciens, ou bien le prophète n’a en vue

. que cette masse de fugitifs qui chercheront dans la

vallée du Nil un asile contre les armes assyriennes, quand leur pays sera envahi et dévasté, comme déjà ils y cherchentune allianceet un secours quine leur

servira de rien.

Nous n'avons aucun témoignage direct de la prise de Tyr par Nabuchodonosor. On n’en sera peu surpris, si l’on considère que ce prince, l’un des plus grands qui aient porté le sceptre en Asie, est à peine nommé dans les historiens grecs ou romains. Hérodote, le père de l’histoire, dont nous devions attendre les meilleurs renseignements sur ce règne, l'a

complétement ignoré. Mais à défaut de preuves directes, il y a un faisceau de présomptions et d'indices qui approchent fort de la certitude. Il devrait suffire que les Juifs aient admis dans leur canon une prophétie si célèbre, à une époque où le doute sur son accomplissement ne peut être supposé; mais il existe d’ailleurs un fragment de Ménandre, l’historien national de Tyr, que Josèphe a cité dans un tout autre but et qui éclaircit singulièrement cette question. On voit que précisément à cette époque la royauté fut abolie à Tyr ; des juges y remplacèrent les rois, et se succédèrent avec une rapidité qui annonce ou des troubles intérieurs, ou un périlleux état de décadence. Quand les rois reparaissent, c’est à Babylone qu’on les va chercher, probablement parce qu'ils y étaient retenus en otage. C'est ainsi qu'au temps des Hérodes, les Juifs recevaient , de Rome leurs rois et leurs tétrarques. À ces marques du terrible échec que la puissance de Tyr subit alors, se joint un trait emprunté à Mégasthène. Dans un style dont l'hyperbole recouvre apparemment quelque trace de vérité, il fait pénétrer jusqu'aux colonnes d’Hercule les armes victorieuses du monarque chaldéen. La seule explication plausible de ce mot exagéré, la voici : le maître de Tyr pouvait s’attribuer une domination au moins nominale sur les colonies qui relevaient de la métropole, et les colonies de Tyr, éparses sur tout le littoral

LES PROPHÈÊTES D’ISRAEL 41 de la Méditerranée, s’étendaient jusqu'à Gadès. Nous arrivons à la même couclusion quand nous étudions l’histoire des temps postérieurs. Il n’est, pas douteux que Tyr, avec toute la Phénicie, n’ait subi sans résistance le joug des Perses, quand ce peuple nouveau se fut substitué à la puissance des Chaldéens. Ces hardis insulaires étaient donc déjà assouplis à l’obéissance, etfaisaient partie intégrante du vaste empire qui changeait simplement de maitre. Ils ne recouvrèrent jamais leur indépendance, et se contentèrent si bien d’un rôle secondaire, que Sidon, leur ancienne rivale, reprit alors le premier rang parmi les villes phéniciennes.Onen a la preuve dans le livre d'Esdras (in, 7). Les Juifs, au retour de l'exil, sous Cyrus, avaient besoin de cèdres pour la reconstruction de leur temple. Pour s’en procurer, ils s’adressèrent, dit le texte sacré, aux habitants de Sidon et de Tyr. L’ordre de nomination n'est pas indifférent en cet endroit.

Si donc nous lisons dans Ézéchiel que Dieu donne à Nabuchodonosor les trésors de l'Égypte, pour l’indemniser des fatigues endurées devant l’île phénicienne, il faut entendre avec saint Jérôme que les Tyriens, forcés dans leurs murailles, s'étaient enfuis sur des vaisseaux, emportant ailleurs leurs richesses, qu'ainsi les fruits de cette conquête avaient mal récompensé les travaux d’un siége de treize ans.

1. Ces arguments ont été développés dans plusieurs ouvrages publiés

Ce qu’objecte le censeur téméraire sur la ruine de Babylone, qui n'aurait pas été assez prompte à son gré, na pas plus de fondement. Quand Isaïe annonçait à Ézéchias que ses trésors seraient déportés à Babylone, mais seulement sousle règne de ses descendants, il savait fort bien que Babylone n’était pas menacée d’un si prompt désastre. L’objection a sa racine dans plusieurs faux supposés. Elle repose sur l’idée que n1 les chapitres xm° et xive d’Isaïe, ni le chapitre xxxix°, ni les vingt-sept derniers chapitres

en Allemagne. V. HeNGsTENBERG, De rebus Tyriorum. HÆVERNICK, commentaire sur Ézéchiel. Drecaser, sur Isaïe, Delitsch a résumé la question dans son commentaire sur Isaïe, publié l’an 1866, p. 267 et suiv. M. Réville semble du reste se rétracter dans son second article (4e juillet, p. 161). Il y fait mention du « siége finalement heureux que le roi Nabucadnetsar dirigea contre Tyr. » Ézéchiel échappe donc à tout reproche. Mais pour n’avoir pas l’air de se dédire, le critique s’en prend à Isaïe, qui, 130 ans auparavant, avait déjà prédit la ruine de la capitale phénicienne. « Sur ce point, dit-il, son regard prophétique fut en défaut. Sar- gon eut l’humiliation d’assiéger inutilement la ville marchande pendant cinq ans; il dut abandonner la partie » Deux mots suffiront à résoudre cette nouvelle difficulté : 1° Selon‘la plupart des interprètes, le siége prédit par Isaïe n’est pas celui de Sargon (ou de Salmanasar), mais celui de Nabuchodonosor. M. Delitsch soutient encore cette opinion, en s’appuyant sur le texte même; et M. Réville ne pourra jamais démontrer le contraire. 2° Il n’y à pas de preuves que le premier siége ait plus échoué que le second. Si le fragment de Ménandre conservé par Josèphe (Archéol., 1. IX, c. x1v, 2) parle seulement du siége et non de la prise de la ville, il faut se rappeler que la suite du texte nous manque, et que Joséphe s’est borné à transcrire ce qui convenait à son but. Sargon dans ses monuments se glorifie plusieurs fois d’avoir soumis la Syrie et la Phénicie tout-entières. Sennachérib, son fils, nomme également les rois de la Phénicie entière parmi ceux qui lui apportaient leurs tributs. Sargon marque même l’année où il commença le siége' de Tyr; ce qu’il n'aurait pas fait sans doute, si ce siége s'était terminé à sa honte. Voy. les Inscriptions des Sargonides par M. J. Oppert, 1861, p. 19, 91, 30, 44.

LES PROPHÈTES D'ISRAEL 43 ne sont authentiques. De plus, elle voudrait que Dieu mesurât le temps sur des proportions humaines. Comme si les mesures de l’espace et de la duréen’étaient pas essentiellement relatives; comme si des intervalles qui semblent longs à notre frêle existence n'étaient pas bien courts en face de son éternité. Cyrus ne renversa point Babylone, il est vrai, mais il porta à sa grandeur un coup mortel, et la décadence fut rapide. Étranger de race, de religion, de mœurs et de langage, 1l fixa ailleurs sa cour et le centre de son empire. Il n’en fallut pas davantage pour éloigner de Babylone cette immense population flottante qui jusqu'alors s'était renouvelée de jour en jour. Alexandre fit le reste en ouvrant au commerce, par la fondation d'Alexandrie, une voie plus commode et plus fréquentée. Ainsi délaissée, l’ancienne rivale de Ninives’affaissa sous son propre poids, et se fondit comme la neige aux rayons du soleil. Elle aurait eu le même sort, quand même ses imprudentes révoltes n'auraient pas accéléré sa ruine. Exiger du prophète une précision plus grande, c’est méconnaître les lois du langage oriental, hardi, riche de poésie et d'images, tel qu’il convient aux invectives, aux menaces, aux annonces de l'avenir,

J'ai essayé de montrer dans les prophètes des hommes d'un monothéisme pur, d’une morale intègre, et d’une exactitude irréprochable dans leurs prédictions. Ce que j'aurai à en dire sous le point de vue littéraire trouvera sa place plus naturelle dans la justification des prophètes venus après l’exil. Il ne me reste done plus qu’à les considérer dans leurs rapports avec le sacerdoce et avec l’ordre politique et civil. Pa .

La prétention d’opposer Isaïe et les prophètes en général à l’ordre sacerdotal est si bizarre, que Je n’y vois rien de comparable, sinon peut-être l’antagonisme de doctrine et de tendance imaginé entre les deux apôtres saint Pierre et saint Paul. Ce sont là de ces paradoxes enfantés par la Réforme, répétés complaisamment et sans examen par le philosophisme.

Isaïe était-il l'ennemi du sacerdoce et du culte: lévitique, quand il décrivait Jéhovah tel qu'il l'avait va dans le temple, environné de séraphins qui l’adoraient, la face voilée ? Dans ce temple du ciel, observe M. Réville (p. 149), il y a un autel des par-

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 45 fums comme dans celui de la terre, et des anges dont les fonctions rappellent celles des prêtres lévitiques. Que pouvait dire Isaïe de plus glorieux au sacerdoce d’Aaron que d'en montrer ainsi le prototype dans le ciel? Était-il ennemi du sacerdoce, celui qui mettait «l'observation du sabbat au premier rang des devoirs du croyant fidèle? » (P. 152.) Je n’examine pas 1e1 si cette haute estime du sabbat appartient à Isaïe ou à un prophète plus récent, baptisé par nos rationalistes du nom d'Isaïe IT; il me suffit que ce soit un prophète, et qu'il ait écrit avant la fin de l’exil. Excuser ce prophète sur ce que « cette observation contribuait fortement à conserver au peuple juif sa physionomie distincte, » c’estne rien dire; car les autres solennités religieuses, les sacrifices, les purifications, la distinction des viandes et enfin la circoncision n’y contribuaient pas moins. La raison étant la même pour toutes ces pratiques extérieures, 11 est manifeste que le prophète a dù les embrasser toutes dans son estime.

Ce second Isaïe, qu'il soit ou non identique au premier, n’en diffère-aucunement pour la doctrine. Tous les deux réprouvent le culte hypocrite, et l’adoration des lèvres où le cœur n’a point de part; tous les deux annoncent un culte plus spirituel et plus saint, dont le Messie sera le fondateur. Mais tous les deux, en attendant, révèrent l’œuvre de

Dieu dans la religion qui fut enseignée à Moïse sur le Sinaï. Voyons si cette doctrine n’est pas aussi celle des autres prophètes.

Osée fut le contemporain d’Isaïe ; il exerça dans le royaume d'Israël le même ministère d’avertissements, de reproches, de menaces et de promesses que le fils d’Amos remplissait à Jérusalem. IL y combattit le schisme et l’idolâtrie des successeurs de Jéroboam. Son livre, dans sa brièveté (il ne compte que quatorze chapitres) nous fournira plus d’un trait de l’idée qu’il attachait au sacerdoce et aux rites mosaïques. On sait que ces rites sont décrits avec le plus grand détail spécialement dans le Lévitique. Eh bien! c’est ce livre même qu’Osée désigne fort clairement comme la règle qu’il fallait suivre. Impossible d'entendre autrement le x. 12 du ch. vin. Il y rappelle une loi écrite, émanée de Dieu, formulée en une myriade ! de préceptes, chargée par conséquent d'un cérémomial compliqué ; et le crime de ceux à qui il parle, est d’avoir abandonné cette loi, de l'avoir méprisée, d’avoir, contre ses défenses les plus formelles, multiplié leurs.autels, immolé des victimes sans aucun souci ni de la pureté du cœur ni des rites commandés, mais plus encore d’avoir sacrifié à de vaines idoles. Ces désordres étaient la conséquence de l’apostasie de

A, Une variante, adoptée par la Vulgate, porte : « une multitude de préceptes. » |

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 47 Jéroboam, qui, pour se maintenir sur un trône usurpé, avait joint à la révolution politique une révolution religieuse. Il avait interdit les pèlerinages à Jérusalem, et substitué au sacerdoce lévitique des usurpateurs choisis dans la lie du peuple, qui n'avaient du sacerdoce que le nom. On comprend que les prophètes eussent peu d’égard pour ces intrus idolâtres. La scène décrite par M. Réville, où le prophète Amos, outragé de paroles par un de ces prêtres de Béthel, lui répondit avec une généreuse fermeté, peut nous servir d'exemple. La bonne foi du narrateur a été surprise, ou 1l veut surprendre la nôtre, en y cherchant une preuve de l'opposition des prophètes au sacerdoce légitime (p. 381).

Je reviens à Osée pour lui emprunter un autre trait qui vaut seul un long discours. Le chapitre 1v débute par une peinture sombre de la licence effrénée qui régnait en Israël. C’étaient des attentats contre l’honneur des familles et la pureté des races, contre la vie et Les droits les plus sacrés du prochain. Le tableau s'achève par £e coup de pinceau : « N’essayez pas de corriger ce peuple, ni de le reprendre. Il ressemble à ceux qui résistent au . prétre : Populus tuus sicut hi qui contradicunt. sacerdoti (1v, 4). » Si ce texte avait besoin de commentaire, on le trouverait dans un passage célèbre du Deutéronome (xvi, 8-13), où il est ordonné que,

dans les causes les plus obscures, quand les avis des juges sont partagés, l’affaire soit déférée au tribunal du grand prêtre et du juge suprême d'Israël; que leur décision soit sans appel, et que tout homme qui refusera de s’y soumettre soit puni de mort, pour prévenir, par cette rigueur salutaire, le retour de semblables désobéissances : « Qui autem superbierit, nolens obedire sacerdotis imperio. morietur homo ille, et auferes malum de Israel ; cunctusque populus timebit, ut nullus deinceps intumescat superbia. »

Tel est donc l'esprit qui vit dans tous les prophètes. Si dans leurs invectives contre les vices ils nomment quelquefois les prêtres avec le peuple, c'est le respeèt même pour cette haute dignité qui les inspire. Plus elle est vénérable, et plus sont coupables à leurs yeux ceux qui la profanent par la dissolution de leurs mœurs. Si ailleurs 1ls annoncent un sacerdoce nouveau, une religion plus sainte et plus spirituelle que celle de la synagogue, nous tenons aujourd'hui le même langage, quand nous décrivons la religion du ciel. Les prophètes n'ignoraient pas que Dieu conduit son œuvre à son dernier terme par voie de développement et de progrès, et qu’à un état moindre doit succéder un état meilleur. Mais la perspective de cet avenir ne fait point dédaigner le présent qui nous y mène. Aussi aul n’a parlé plus magnifiquement de la nou-

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 49 velle alliance, du nouveau temple et du nouveau sacerdoce, que Jérémie et Ézéchiel tous deux prêtres de la race d’Aaron.

Lie

Si ce sang d’Aaron leur fut cher, celui de David, auquel ils ont toujours rattaché les espérances messianiques, ne le fut pas moins. Rien chez eux ne ressemble à ces tribuns ou démagogues auxquels on les a trop souvent comparés. La liberté que Dieu inspire n’est pas celle de l'ambition ni de l’orgueil. Ils étaient assez grands par leur office pour ne pas courir après un faux éclat. Mais l’intrépidité leur était nécessaire, le salut du peuple et le succès de leur mission en dépendaient. Il ne fallait pas moins de courage, il en fallait beaucoup plus pour exhorter à la soumission des princes emportés par une ardeur juvénile et belliqueuse, que pour affermir dans la résistance des cœurs abattus ou chancelants. Cette intrépidité ne les quitta jamais, et se manifesta par des traits fort opposés, mais toujours adaptés aux circonstances. L'expérience justifia la sagesse de leurs conseils, puisque les règnes les plus prospères furent ceux des rois les plus dociles à les suivre. Si quelques-uns de

ces derniers, comme Ézéchias, traversèrent de mauvais jours, l’éclat de la délivrance fut en proportion de la durée et de la rigueur de l’épreuve !. Et même au plus fort de la tempête, la voix d’un prophète venait ranimer leur foi, soutenir leur espérance. Tels furent le secret de l’influence politique des prophètes, l’usage qu'ils en firent et les effets qui s’ensuivirent. |

Ce fait, au moins dans sa généralité, n’est pas contesté. Mais l'esprit du siècle, déclarant une guerre implacable à tout l'ordre surnaturel, s’est prodigieusement égaré dans les explications qu’il en propose. Les prophètes, a-t-on dit, conseillaient Ja neutralité, et c'était le parti le plus sage. Vaine parole ! on oublie que la Palestine était sur le chemin de l’Euphrate au Nil, chjet d’une égale convoitise pour les rois d'Égypte et pour les monarques de l’Asie, qui voulaient s'assurer ce libre passage pour leurs armes, et cette forte barrière contre l'ennemi. Dans une pareille situation, il n’y avait

1. Le règne de Josias ne fait point exception. Ce qu’avance M. Réville de cette « invasion de Scythes qui inonda pendant longtemps l'Asie occidentale, et en particulier la Palestine d’un déluge d’horreurs, » aurait besoin de meilleures preuves, surtout en ce qui regarde la Palestine. Hérodote, le seul garant du fait (1. 1, ch. cv), témoigne au contraire qu’ils träversèrent la Palestine saus y causer de grands dommages. Le silence complet des annalistes hébreux sur ces désastres serait d’ailleurs inexplicable, s'ils avaient eu la gravité qu'on leur attribue. Voy. Rosenmuller, Scholia in Jerem., t. TI, p. 137. Si Josias ne put conjurer les fléaux d’un Dieu irrité, il tint au moins son bras en suspens, et retarda l'exécution de ses menaces jusqu’à sa mort.

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 51 pas d'autre neutralité possible que celle de l’agneau entre deux loups acharnés à cette proie. L'alliance, même la plus inégale et la plus précaire, était assurément un moindre mal. Il fallait s'unir au plus faible, si cette alliance devait rétablir l’équilibre ; sinon, s'attacher au plus fort, et se ménager ainsi des conditions de servitude plus tolérables.

La sagesse humaine tenait ce langage, et il devrait.plaire à nos esprits forts s’ils étaient d’accord avec eux-mêmes. Mais les prophètes en tenaient un autre, appuyés qu'ils étaient sur la connaissance surnaturelle des volontés et des promesses divines. La résistance à cette volonté souveraine et la défiance de ces promesses fit le crime des rois qui se perdirent. Isaïe, par exemple, conseillait à Achaz, non de courber la tête, comme l’insinue M. Réville, mais au contraire de tenir ferme; de ne point compter sur les hommes, mais d’être calme et de compter sur Dieu. Il promettait un miracle ; Achaz

n’en voulut point et courut à sa ruine. Quand,

sous Ezéchias, le danger se fut aggravé démesurément, ce prince eut plus de foi, et trouva le salut dans son espérance. Un siècle plus tard, les fils de Josias perdirent la couronne et l’État par une désobéissance fort différente de celle d’Achaz. Jérémie ne leur promettait plus le secours du ciel; il déclarait au contraire que toute résistance serait

vaine, et que, par une sentence irrévocable, le Seigneur avait décrété de livrer son peuple à Nabuchodonosor : il porterait la peine de l’exil pendant soixante-dix ans. Poussés par une bravoure intempestive et par une présomption superbe, ces rois indociles prirent les armes, comptèrent sur le secours de l'Égypte, et apprirent à leurs dépens que tout effort est stérile sans Dieu.

On voit par là que si Les prophètes étaient guidés par un principe uniforme, les applications n’en étaient pas toujours les mêmes. On voit aussi que la sagacité naturelle n’entrait pour rien dans leurs résolutions. Ils écoutaient Dieu, et se rendaient ses organes. Bannir le miraculeux de cette histoire, c’est se condamner à n'y rien voir et à tätonner en plein jour, comme un homme qui s’est bandé les yeux. Quand donc le monde retrouvera-t-il cette droiture de l'esprit et du cœur qui envisage en face et confesse sans honte la vérité placée devant Iui?

Je termine ici l'examen des principales accusations intentées contre les prophètes de la plus florissante époque. Je passerais sans retard à la troisième, si la nécessité de la défense ne m'obligeait à suivre l'adversaire dans tous ses détours. En altérant l’histoire des prophètes, il n’a pas laissé intacte celle des rois leurs contemporains. Une courte digression me sera permise sur ce terrain.

LES PROPHÉÈTES D'ISRAEL 53

Les règnes esquissés par M. Réville sont ceux de Joatham, d’Achaz, d'Ézéchias et de Manassé, puis l’époque de l'exil à Babylone.

Il est sévère pour Joatham, qu'il accuse d’indifférence religieuse déguisée sous des dehors hypocrites. Son indulgence et sa sympathie se portent tout entières sur Achaz, fils et successeur de Joatham. Ce prince « ne fut, dit-il, n1 indifférent en religion, ni aussi attentif que son père à ménager le par polythéiste. »

M. Réville attache sûrement aux mots une autre idée que le vulgaire. Car la Bible n’a que des éloges pour la piété de Joatham, et le livre des Paralipomènes, peu goûté du nouveau critique qui luire: proche des tendances extrêmement sacerdotales, renchérit par de précieux détails sur le livre des Rois. Convenait-il à l'ennemi déclaré des tendances cléricales d’être plus exigeant que cet auteur en fait de dévotion? Le goût de la contradiction dépasse ici les bornes ordinaires.

Ce bon prince eut un mauvais fils. Achaz fut rebelle à Dieu, et sema les calamités sous ses pas.

54 | LES PROPHÈTES D’ISRAEL Loin de se corriger par le malheur, il s’emporta contre la main qui le frappait, dépouilla le temple et en ferma les portes : « Clausit januas templi Dei. » (IT Paral., xxvur.) Quand donc on ose affirmer qu'il «ne proserivit pas le culte de Jéhovah, ne voulant se brouiller avec aucune haute puissance, » on joint à l’indécence de la dérision le tort d’un odieux démenti donné sans motif à la Bible. L'auteur sacré ajoute qu’il dressa des autels à ses faux dieux dans tous les carrefours de Jérusalem et dans toutes les villes de Juda. Pour le railleur moderne, ce n’est là qu’un excès de dévotion : « En guerre avec les Syriens, 1l voulut s'assurer l'appui de tous les dieux possibles, et en particulier de ceux de ses ennemis. » Je n'ai pas besoin d'apprécier ce langage. On le croirait emprunté à ces hommes qui ont fait entrer la dévotion dans le portrait de Robespierre. |

Le règne d’Ézéchias est transformé dans ses événements les plus glorieux en un règne légendaire, sans respect pour l’éclatante notoriété des faits qui ont été racontés par des contemporains. « Personne, assure-t-on, ne prend à la lettre cette tuerie de cent quatre-vingt-cinq mille hommes exécutés en une nuit par un ange. » C’est vite dit; mais expliquer le fait autrement n’est pas facile. « Les avis sont partagés, ajoute le critique, et faute de renseignements on tâtonne dans le vide. » Est-ce que

LES PROPHÈTES D’ISRAEL 55 notre foi ne vaut pas autant que ce vide? « L’opinion la plus répandue est que le départ précipité de Sennachérib fut causé par une peste qui éclata brusquement parmi ses soldats. » Fort bien; mais la peste pouvait être envoyée par un ange, et le nom— bre de ses victimes et le caractère foudroyant de ses coups en étaient 1c1 la preuve. Sans quoi, vous en convenez le premier, « où s'explique mal l'extrême promptitude, le caractère inespéré de la levée du siége » (p. 615). En désespoir de cause, on nous propose de « joindre à cette hypothèse d’une peste, qui conserve en tout cas sa valeur, celle d’une coïncidence de nouvelles fâcheuses qui déterminèrent Sennachérib à se retirer en toute hâte. » Voilà bien des hypothèses, et pourtant nous ne sommes pas au bout. Isaïe avait prédit que l'ennemi, ayant entendu un certain bruit, retournerait dans son pays. Nous avions cru jusqu'ici qu'il s'agissait de l'alarme répandue dans le camp par les coups de l'ange exterminateur. À cette explication si simple on en substitue une autre inadmissible. On veut qu'Isaïe, qui apparemment entretenait des espions à Ninive, à Babylone, en Égypte, et des courriers sur toutes les routes, ait appris plus tôt que Sennachérib ces fâcheuses nouvelles, inventées pour le besoin de la circonstance, et que là-dessus il se soit donné des airs de prophète. Il avait aussi sans doute prévu la peste, puisque toutes ces causes devaient con-

ee 6 +

56 LES PROPHÈTES D’ISRAEL courir à la délivrance qu'il promettait. Cela n'arrête pas M. Réville, qui ose encore vanter la foi, la sincérité irréprochable d’un pareil prophète.

Ézéchias laissa le trône raffermi à son fils Manassé; mais ce jeune prince l’ébranla de nouveau par ses déportements. Plus semblable à son aïeul qu’à son père, il dépassa en cruauté et en impiété les plus détestés de ses prédécesseurs. Heureusement pour lui, l’adversité le visita et Le guérit. Emmené à Babylone et jeté dans un cachot, il mérita sa grâce par son repentir. Dieu toucha le cœur du monarque assyrien, qui lui rendit sa couronne, et il mourut en paix à Jérusalem, sans avoir pu réparer entièrement les suites de ses premières mœurs.

Voilà ce que les textes nous apprennent ; mais 1l est

devenu de mode de s’en affranchir. L’historien du xix° siècle en sait plus long. « Manassé, assure-til, fut amené captif à Ninive, et ne revint plus. » La Bible nomme Babylone, et non Ninive ; passons sur cet oubli. Mais pourquoi nier le rétablissement du prisonnier ? Ce rétablissement est essentiellement lié à la déportation, puisque le livre des Rois s’accorde avec les Paralipomènes à pläcer à Jérusalem la mort de Manassé, et qu’on y voyait son sépulcre. Disons-le nettement, tout ce résumé prétendu bistorique a été composé à la lueur d’un sombre cré-

puscule; l'écrivain n’a eu pour se conduire que de

vagues el lointaines réminiscences.

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Aussi trébuche:t-1l à chaque pas. A propos de la captivité de Babylone, il a trouvé plaisant de désabuser le monde de l'erreur commune, qui la fait durer soixante-dix ans, suivant l’oracle de Jérémie. Selon notre chronologiste, on compte à peine soixante et un ans depuis la première déportation sous Joachim jusqu’à la première année de Cyrus. Mais ici je n’ai besoin pour le combattre que de lui-même. Car ailleurs ! il met le même intervalle entre la première déportation sous Jéchonias, et la délivrance par Cyrus. La déportation de Jéchonias est postérieure de huit ans à celle qui eut lieu sous Joachim, et par conséquent ne peut être la première. Ajoutez ces huit ans aux soixante et un ans qui réellement s’écoulèrent entre la seconde déporta-: tion et la fin de l'exil, et vous compterez soixanteneuf ans. Pour peu que quelques mois aient été négligés dans les dates partielles dont la somme aboutit à ce chiffre, ou que Cyrus n'ait pas rendu son édit dans le premier mois de son règne, vous atteindrez la soixante-dixième année. Ce calcul n’est pourtant qu'approximatif; car la plupart des chronologistes comptent soixante-huit ans jusqu’à la chute de l'empire chaldéen, et y ajoutent les deux années de Darius le Mède, pour atteindre le terme précis de Jérémie. Je ne veux point m'éten-

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