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Préface
L'étude de l'Ancien Testament ne saurait désormais être séparée de l’étude des religions orientales. Les découvertes de l’assyriologie, de l’égyptologie et de l'archéologie syrienne et cananéenne ont profondément transformé la science biblique. Il ne suffit plus de classer les livres et les textes et de décrire l’évolution du
iahvisme comme si Israël avait été un peuple en dehors
de tous les peuples, il faut aussi chercher les antécédents sémitiques et les influences des grandes civilisations d'Orient.
Et ce n’est assurément pas une « question secondaire ». Des documents mythologiques comme le poème babylonien de la création ou l’épopée de Gilgamesh, des textes historiques comme les lettres de Tell el Amaena ou la stèle de Mésa, des hymnes religieux comme les cantiques d’Aménophis IV ou les psaumes de pénitence babyloniens, des documents législatifs comme le code de Hammourabi éclairent l'horizon biblique d’un jour tout nouveau, et posent des problèmes d’une extrême gravité.
Il faut rendre justice aux savants qui nous ont orientés dans ces voies peu frayées. Des travaux comme The religion of the Semites de Robertson Smith, Reste arabischen Heidenthums de Wellhausen, les Etudes sur les religions sémitiques du P. Lagrange, Die Keilinschriften und das alte Testament de Schrader, les Altorientalische
. Texte und Bilder = zum A. T. de Gressmann, Une Ranke ont rendu d’inappréciables services aux histori ns. de la religion d’Israël'. Malheureusement, il est arrivé maintes fois qu’en cherchant à replacer la Bible dans son milieu oriental, égyptologues et assyriologues se sont
laissés entraîner à des constructions très artificielles ou à des rapprochements arbitraires et hâtifs, L'esprit de système a soufflé par ici, et le panbabylonisme nous a conduits aux plus étranges aventures critiques.
Dans des conférences retentissantes, qui ont lancé Fa nouvelle philosophie de l’histoire jusque dans les milieux officiels, un savant de grande autorité, F. Delitzsch? est venu nous rappeler la vieille parole : « Ex
oriente lux ! » Les briques de Babylone ne nous éclai-
rent pas seulement sur l’histoire extérieure d'Israël, elles expliquent la civilisation hébraïque et toute la religion biblique. Le monothéisme a commencé dès le temps de Hammourabi. Nous trouvons le nom de Jahvé + sur des tablettes cunéiformes du III millénaire.
Dans sa nouvelle édition du livre de Schrader, devenu l'arsenal du panbabylonisme, Zimmern cherche les origines babyloniennes de toute la théologie biblique et même de la christologie du Nouveau Testament, et associe comme termes d’une même évolution Mardouk, Jahvé, le Christ*. |
1 En France, à part les travaux de l’école de Jérusalem, le beau livre du P. Lagrange et le Choix de Textes assyro-babyloniens du
P. Dhorme, nous manquons d’études d'ensemble sur les religions
orientales dans leurs rapports avec la Bible. RER 2 F. Deliztsch, Babel und Bibel, Leipzig, 1905, 5t° Ausgabe et Mehr Licht ! Leipzig, 1907.
3 Die Keilinschriften und das A. T. dritte Auflage, Berlin, 1905. =
Conf. du même auteur Keilinschriften und Bibel nach ihrem religionsgeschichtlichen Zusammenhang, Berlin, 1903.
Avec non moins de science et d’ingéniosité, le collabo-
rateur de Zimmern, H. Winckler, cherche dans la cosmologie et dans la mythologie astrale de Babylone
l’origine de la conception du monde et de la spéculation religieuse de tous les peuples. La tradition et l’histoire d'Israël jusqu'à David ne seraient qu’une adaptation des mythes babyloniens1.
Un autre assyriologue, Jensen, avec un grand enthousiasme pour la science nouvelle et un profond mépris pour tous les hébraïsants et tous les théologiens, retrouve des traces du poème de Gilgamesh dans l’Ancien et le Nouveau Testament et il fait de Moïse, de Jésus et de Paul des variantes du grand héros légendaire de Babylone ?.
On aimerait quelquefois que de telles démonstrations fussent présentées avec plus de sérénité. « Für den Panbabylonismus ! Wider den Panbabylonismus. Im Kampfe
1 Winckler, Geschichte Israels, II. Die Legende, Leipzig, 1900. Du même auteur : Himmels- und Weltenbild der Babylonier, Leipzig, 1903, Die Weltauschauung des alten Orients, Leipzig, 1904. Le système astrologique de Winckler, qui fait d'Abraham et de Jacob des héros lunaires, des douze fils de Jacob les douze mois, de Joseph un héros solaire et de Moïse une espèce de Tammouz-Osiris, etc., paraît renouvelé de Dupuis Origine de tous les cultes, 1794, Winckler connaît l’auteur français et n’hésite pas à s’en réclamer.
Le panastrologisme est encore défendu par Stucken, Astralmythen der Hebräer und Ægypter, Leipzig, 1890-1901 et par Jeremias, Babylonisches im N. T. Leipzig, 1905.
2 Jensen, Das Gilgamesh-Epos in der Weltlitteratur, Strassburg, 1906 et Moses, Jesus, Paulus, drei Varianlen des babylonischen Gottmenschen Gilgamesh, Francfurt a. M., 1909. Les conclusions de Jensen sont vraiment d’une superbe audace : « L'ancienne histoire israélite, l’histoire de Jésus de Nazareth, s’effondrent et l’histoire des apôtres se disperse au vent. Babylone a tout mis en ruines ! Une catastrophe bien méritée pour la science biblique » Moses, Jesus, Paulus, p. 64.
um den alten Orient! Babel und Bibel l Bibel Babel ! » Pendant quelques années, les brochures ‘des. combat . répondu aux brochures de combat et cela : Re constitue une très curieuse littérature :. | : Qu'on ne cherche pas dans le présent travail un écho ve de ces discussions passionnées. Il ne s’agit pas de défendre une conception ancienne ou nouvelle de la critique biblique ; il ne s’agit pas non plus d’exalter l’assyriolo- < gie comme la clef de l’histoire universelle. Nous sommes ici en face de questions scientifiques que l’on ne résout pas avec des théories savantes. Les métaphysiciens de l’orientalisme, semblables en cela aux théologiens d’Eglise, se hâtent sans doute un peu trop de dogmatiser. Pour démontrer la dépendance de la religion iahviste par rapport aux grandes religions de l'Orient, et pour faire de la Bible une annexe de la littérature babylonienne, il ne suffit pas de quelques rapprochements de textes. Le parallélisme plus ou moins apparent des conceptions religieuses ne prouve pas nécessairement leur parenté. La pensée orientale est moins une que . Winckler ne l’a cru. Avant de décrire l’évolution générale de cette pensée, il faut d’abord étudier chaque religion et chaque civilisation en elle-même et pour ellemême.
Dans l’état actuel encore fragmentaire de nos connaissances, il ne nous est pas permis de conclure rien de
1 E. Kônig, Bibel und Babel, Berlin, 1908.
Gunkel, /srael und Babylonien, Gôttingen, 1908. Se
A. Jeremias, 1m Kampfe um Babel und Bibel, Leipzig, 1908.
H. Winckler, Religionsgeschichtlë&-: und geschichtlicher Orient, Leipzig, 1906. Die jüngsten Kämpfer wider den Panbabylonismus, Leipzig, 1907, etc. etc.
définitif sur le développement religieux de l'Egypte et de Babylone, et les conjectures parfois très divergentes des spécialistes ne peuvent encore servir de base à un système d’ensemble. Pour la religion hébraïque, au con- traire, nous possédons des documents, en nombre limité
sans doute, mais du moins formant un ensemble com-
plet. La critique moderne, pendant le dernier siècle, a étudié ces documents avec une minutieuse et inlassable patience. Ce labeur de la science biblique tant dédaigné n’a pas été sans arriver à des résultats précis. Nous
avons ici des points fermes et une route connue. II serait
assurément illusoire de renoncer à ces résultats pour étudier la religion biblique à Babylone ! Israël avait sa vie propre et les questions d’influence syncrétique ne sont pas tout.
Pour la question spéciale que nous posons dans ce travail : « les origines du monothéisme universaliste », nous commencerons par étudier les prophètes. Les prophètes sont au centre de la religion d'Israël, à tel point que ce qui a précédé n’en était que l’obscure prépara-
tion et ce qui a suivi n’en était que l’adaptation ou la
décadence. A la suite des Wellhausen, des Stade, des Cheyne, nous essayons d’étudier les grandes étapes de la pensée iahviste, depuis ses formes populaires encore pénétrées de paganisme sémitique jusqu’au grand universalisme de la prophétie deutéro-ésaiaque. Et c’est après cela seulement que nous essayerons d’étudier et d'apprécier ce que l’on a appelé le monothéisme oriental.
En ces temps où les historiens français s'intéressent surtout aux formes les plus inférieures, sinon les plus primitives du sentiment religieux, et où un savant très répandu définit la religion « un ensemble de scrupules
die peut encore intéresser quelques vrais idéalistes…
Ce livre a été écrit avec un grand sentiment d’admiration pour les prophètes, mais il est étranger à toute préoccupation apologétique. Qu’elle vienne de Babylone, de Thèbes ou de Jérusalem, la vérité n’en est pas moins belle. Et si l’on démontrait que les prêtres d’Amon Râà ou de Bel Mardouk ont devancé les bergers de Madian et les inspirés d'Israël dans la découverte de la religion de l'esprit, et qu’ils sont les vrais initiateurs spirituels de l'humanité, cela n’enlèverait aux vieilles pages bibliques rien de leur puissance et de leur splendeur ! ss
Segonzac (Charente). .
23 juin 1913.
1 Salomon Reïinach, Orpheus, 8° édit. Paris, 1909, p. 4. Conf. Mythes, cultes et religions, Paris, 1905, p. 27-28.
Le lahvisme populaire
Les Religions sémitiques
Israël appartient à la grande famille des Sémites. Par
ses origines, il se rattache aux Bédouins nomades du
nord de l’Arabie. Il s’est établi en Canaan au milieu
d’une civilisation fortement pénétrée d’influences baby-
loniennes. Nous retrouvons dans sa religion comme dans
sa langue et dans sa culture les traits caractéristiques du génie sémitique ‘.
1 La famille sémitique est moins une qu’on ne le supposait autrefois. Nous n’oserions plus nous permettre les superbes géné- ralisations de Renan : « La conscience sémitique est claire, peu étendue, elle comprend merveilleusement l'unité, elle ne sait pas atteindre la diversité... » Le génie sémitique consisterait dans le monothéisme, l’absence de culture philosophique et scientifique, un manque presque complet de curiosité et de sentiment des nuances, Vorganisation tribale. « Une race incomplète par sa simplicité même ». Histoire des langues sémitiques, Paris, 1855, livre I, chap. I, passim. .
Entre l’Arabe du désert, le Phénicien marin et commerçant, le Chaldéen guerrier et civilisé, les différences sont quelquefois plus profondes que les ressemblances. Il n’y a pas un groupe, mais plu-
Due | 5 et L HET Ve LT RENE S CHAPITRE PREMIER. — LE IAHVISME POPULAIRE ‘ - \ à à ; =
Tous les Sémites désignent leurs dieux sous les mêmes noms : Elohim, Baal, Mélek :. Se
El, Elohim, Eloah, Elim, signifie dieu en général’, et vient de la racine alah, être fort, être le premier, marcher devant. « Le vrai contenu de la notion de dieu est partout 4. les Sémites la domination”. »
L'élohim considéré comme maître de la terre et seigneur du pays s'appelle Baal, Bel. Chaque région et
chaque ville ont leur Baal. Ce sont les Baalim qui assu-
rent la prospérité des champs et des troupeaux ; ils veillent sur la source, ils irriguent l’oasis, ils rendent le désert fertile et font tomber la pluie du ciel sur la terre altérée*.
sieurs groupes de Sémites. Israël appartient au groupe du nord-ouest (Syriens, Phéniciens, Cananéens).
Et pourtant, malgré tous les éléments disparates et la diversité des civilisations, les traits de parenté qui unissent tous les Sémites, sont évidents. « Il n’y a pas de race plus reconnaissable, et qui porte plus notoirement sur le front son air d’origine. » Renan, op. cit., p. 42.
4 Les documents dont nous disposons pour l'étude des religions sémitiques, en dehors de la religion assyro-babylonienne, sont malheureusement très rares. Nous ne pouvons connaître les Sémites du Nord que par de sèches inscriptions, la plupart de date extrêmement récente, et qui ne nous renseignent guère que sur certains actes rituels et cultes officiels. A Babylone seulement, nous trouvons des hymnes et des prières qui nous éclairent vraiment sur le fond de la pensée religieuse. Mais les Babyloniens ne sont pas les plus purs parmi les Sémites.
2 F, Baethgen, Beiträge zur semitischen Religionsgeschichte, Berlin, 1888, p. 297-310.
* Welihausen, Reste arabischen Heidentums, 2t° Ausgabe, Berlin, 1897, p. 145.
« El désigne le dieu considéré comme le fort, le puissant, le doi nateur. » Baudissin. Studien zur semitischen Religionsgeschichte, 1876-1878, II, p. 187.
+ Robertson Smith (Lectures on the religion of the Semites, trad. allemande par R. Stübe Freiburg, 1899, p. 72-77), insiste sur le caractère local du Baal. Les Baalim sont les dieux du sol fertilisé par le travail de l’homme, les dieux du champ et de l’oasis.
Les dieux sont aussi appelés Mélek, Milkom, Moloch, … Melkart, Malik, ou bien Adon, Adonaï, maîtres des hom- mes et rois de la cité. C’est la divinité considérée sous les attributs du souverain terrestre. Le Mélek est toujours une volonté puissante, redoutable aux enfants des hommes.
L’élohim est étroitement uni à la vie de la tribu, de la cité, de la nation. En l’adorant, les membres d’un même groupe affirmaient leur solidarité, leur unité. Toutes les fois que le peuple se lève pour une œuvre commune, le dieu marche à sa tête. C’est l’élohim qui préside à la
guerre, à la législation et au jugement. Il est le chef
suprême , il est le centre de la vie sociale. Le document le plus caractéristique de cet élohisme sémitique est la stèle de Mésa.
C’est moi qui suis Mésa, fils de Kamoshgad, roi de Moab, le Daibonite. Et j’ai fait ce bâmat pour Kamosh dans Qarha en souvenir de ma délivrance, car il m’a sauvé de tous les agresseurs et il m’a permis de regarder avec dédain tous mes ennemis. Omri fut roi d'Israël et opprima Moab pendant de longs jours parce que Kamosh était irrité contre sa terre,
et le roi d'Israël avait construit pour lui la ville d’Ataroth. J’attaquai la ville et je la pris et je tuai tout le peuple de la ville en spectacle à Kamosh et à Moab, et j’emportai de là l’Ariel de Davdo et je le traînai à terre devant la face de Kamosh à Kerioth.…
Et Kamosh me dit: « Va ! prends Nébo sur Israël, » Et j’allai de nuit, et je combattis contre la ville depuis le lever de l’aube jusqu’à midi, je la pris, et je tuai tout, savoir sept mille hommes et enfants, et des femmes libres et des jeunes filles et des esclaves que je consacrai à Ashtar-Kamosh ; et j'emportai de là les vases de Iahvé et je les traînai à terre devant la face de Kamosh.
Et le roi d'Israël avait bâti Iahas et il y résidait lors de sa guerre
1 De lui émane l'autorité royale, Le prince est choisi et appelé par le dieu. Les rois de Babylone et d’Assyrie sont établis par les grands dieux Mardouk et Assour et ont reçu d’eux le sceptre et la royauté,